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« S’il vous
plaît, n’oubliez pas le Darfour »
Dixit M. M. Brown
S’il ne fait pas
de doute que des crimes sans nom ont été commis au Darfour, et se
poursuivent peut-être en ce moment, à la veille de l’arrivée des
Casques bleus, on
a toujours autant de peine à vraiment se reconnaître dans le conflit
qui y a éclaté voilà trois ans, et qui a causé quelque 300 000 morts
et 2 millions de déplacés. Les spécialistes eux-mêmes ne semblent
pas tout à fait sûrs de leur expertise, ni dans la définition des
acteurs ni dans celle de leurs mobiles. D’où, semble-t-il, leur
tendance à s’étaler sur l’histoire de la région depuis des temps
reculés, à détailler sa composition tribale, à disséquer son paysage
politique, ce qui a surtout pour effet de nous encombrer l’esprit,
de rendre encore plus difficile la saisie des causes réelles de la
barbarie confinant au génocide, à supposer qu’il n’en soit pas un et
des plus caractérisés, qui s’est montrée intraitable jusque-là.
C‘est ainsi que même maintenant que la communauté internationale a
décidé de couper court à sa tentative de bien comprendre de quoi il
retourne avant de rien entreprendre, ce qui est le choix juste (en
effet, faut-il avant de s’attaquer à un incendie cerner son origine
d’abord ?), il n’est toujours pas possible de savoir si la crise du
Darfour est un déchaînement de violence raciste ou s’il n’en est
rien, si ce n’est là qu’un masque destiné justement à occulter les
motifs bassement matérialistes, de tous les protagonistes ou de l’un
d’entre eux seulement. Dans l’hypothèse, d’ailleurs, que ce ne sont
pas des intérêts étrangers qui ont allumé le feu. C‘est qu’il y a du
pétrole au Darfour, et l’on sait par expérience combien l’or noir
attise les convoitises. Un signe à l’appui de ce soupçon méthodique
: ces ombres chinoises qui s’activent furtivement à l’arrière-plan
de la scène et qui scrutent le sol, avec le désir évident de passer
inaperçues, reconnaissables pourtant car ce sont les mêmes qui
opèrent sur tous les théâtres à forts relents pétroliers : les
Etats-Unis, la Chine, la Russie, la Grande-Bretagne et la plus
fuyante de toutes, la France.
Heureusement qu’il
y a Georges Clooney pour faire taire tous ces mauvais doutes, pour
achever d’emporter notre adhésion à l’initiative onusienne.
Il faut agir
d’abord, étudier et comprendre ensuite. C’est le messianisme
américain, leur bon sens, leur fameux pragmatisme, très porté à
l’action, par définition. Reconnaissons que son simplisme, ou son
apparente simplicité, est de bien meilleur aloi -qui n’exclut pas du
tout un certain glamour, qui l’exige au contraire- que l’approche
oblique, ondoyante, combien grimée et sophistiquée développée par
d’autres explorateurs d’hydrocarbures.
Un acteur
toutefois brille par son absence, c’est la Ligue arabe, dont le
Soudan est membre. Mais si elle prend garde de ne gêner personne, et
moins que tous les Américains, à l’origine de tout ce branle-bas,
elle ne fait rien ni dit rien non plus qui puisse ressembler à une
condamnation du régime à l’évidence criminel de Khartoum. La
solidarité non par l’acte, car cela, hélas, est passé de mode, mais
par le silence et le profil bas. C’est qu’il y a dans cette triste
affaire le risque, ou plutôt la volonté marquée chez les Américains
–pardon, la communauté internationale- que tout cela se aboutisse à
la création d’un précédent qui deviendra la règle parmi les nations.
Une vieille querelle, dont les ressorts sont depuis longtemps
cassés, comme celle mettant en présence les tribus africaines et les
tribus arabes au Darfour, en réalité les unes aussi africaines,
arabisées islamisées et soudanaises que les autres, qui se rallume
on ne sait trop comment, ajoutez à cela quelques milliers de morts,
il faut bien écraser les rebelles, ces traîtres, ces mercenaires, et
vous voilà sur la sellette, menacés de comparution devant le
tribunal international pour génocide, en butte à l’occupation
américaine bénie par l’ONU, vous voilà au ban de la communauté
internationale, devenu un pestiféré, et voilà une vedette
hollywoodienne qui rameute la société civile mondiale contre vous,
sans même parler des ONG qui depuis sonnent l’hallali! Les pays
frères eux-mêmes qui évitent de trop s’afficher avec vous, à
supposer qu’ils n’excitent pas les Américains contre vous, qui vous
condamnent par leur silence assourdissant et dégoulinant de lâcheté.
Décidément, le
monde n’est plus le monde !
M. Habili
e-mail :contact@lesdebats.com
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