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Prisonniers de guerre,
disparus, immigration clandestine
Les nouvelles armes du Maroc
Ce
n’est assurément pas la libération des quatre cents quatre
prisonniers marocains par le Front Polisario qui réussira à calmer
la campagne la plus dure que le Maroc ait menée contre l’Algérie.
Une campagne qui ne se suffit pas de diplomatie, mais use de tous
les moyens offerts par la conjoncture. A terme, cela promet de
donner une avancée certaine à Rabat sur Alger sur la question du
Sahara occidental. D’où la nécessité de revoir la stratégie qui a
prévalu jusque là face aux ambitions territoriales du royaume.
Il
est loisible de constater aujourd’hui que tout est utilisé par le
Maroc pour briser le statu quo contre lequel aucune partie, encore
moins la communauté internationale ne peut plus rien.
Objectif premier : inverser la situation à son avantage dans la
région ; la priorité dans ce sens se situe vis-à-vis de l’Espagne en
raison de la responsabilité historique de l’ancien colonisateur.
Pour nombre d’observateur, c’est par le recours à une régulation
positive ou négative de l’immigration clandestine, cette priorité
des gouvernements européens en bute au mécontentement social
interne, que le Maroc a réussi à se faire entendre et à faire
reculer Madrid sur la question Sahraouie, obtenant du gouvernement
de Zapatero un retrait en faveur de la solution américaine qui
consiste à l’obtention d’une négociation directe entre Alger et
Rabat sur le Sahara occidental. Pour bien démontrer qu’il a la
capacité de fournir la sécurité (cette marchandise qui n’a de prix
sur aucun marché des échanges), le Maroc a, depuis, redoublé
d’efforts pour rassurer l’Espagne quant à sa capacité de «maîtriser»
le phénomène. Une coopération accrue, du reste, est aujourd’hui
établie entre les polices des deux pays, mais les preuves que la
méfiance espagnole n’est pas pour autant dissipée ne manquent pas.
En effet, le gouvernement espagnol a décidé cette semaine de doubler
la hauteur du double grillage frontière qui entoure Melilia pour
dissuader les tentatives d'entrées d'immigrants clandestins
africains. Le ministère espagnol de l'Intérieur a ordonné
l'élévation de trois à six mètres de l'intégralité des 6 km de cette
clôture qui n'avaient pas encore été rehaussés l'an dernier. Cette
décision a été prise à la suite de plusieurs tentatives d'entrée
massive, dont celle de quelque 300 immigrants subsahariens. Près de
12.000 tentatives de passage de la frontière entre le Maroc et
l'enclave espagnole de Melilla, porte d'entrée de l'espace Schengen,
ont été recensées depuis début 2005 par la garde civile et il serait
de courte de vue de croire que l’aggravation du phénomène de
l’immigration clandestine à partir du Maroc vers l’Espagne soit un
fait sans lien avec l’évolution des relations entre les pays de la
région.
Le
recul obligé de l’Espagne
Pour
faire montre de la soi-disant bonne foi des autorités marocaines, la
presse s’est lancée dans une campagne de surmédiatisation de la
lutte contre l’immigration clandestine, dont elle semble détenir le
pouvoir de régulation. La MAP parle même, ces temps-ci, de «vastes
opérations de ratissage», avec repérage aérien à l’appui. Pour
quelle efficacité ? Rien que pour le mois dernier, quelque 300
candidats à l'immigration avaient tenté de franchir deux rangées de
grilles métalliques marquant la frontière entre l'enclave espagnole
et le territoire du Maroc, laissant à penser que la volonté de Rabat
de juguler le phénomène n’est pas aussi sincère qu’il n’y parait.
D’ailleurs, c’est à l’Espagne qu’est revenu l’initiative de faire
adhérer le Maroc dans le cadre d’une gestion commune au sein de
l'Union européenne des questions de l'émigration illégale, et ses
corollaires que sont le trafic de drogue et le terrorisme. Une
initiative qui se place, faut-il le remarquer hors du cadre des 5+5,
et qui donne une occasion inespérée au lobbying marocain qui espère
tirer encore des dividendes auprès de Bruxelles lors de la rencontre
ministérielle prévue en novembre prochain à Barcelone.
Aujourd’hui, l’Espagne réaffirme son adhésion en faveur d'une
solution définitive de la question du Sahara. M. Moratinos vient de
reconnaître, très explicitement sur la chaine Al Jazeera que qu'"il
y a un changement", précisant que l'Espagne veut trouver rapidement
"une issue à ce problème", en réponse à une question sur le Sahara
occidental. Il est allé plus loin en considérant que "cette question
revêt un intérêt vital pour le devenir des relations entre le Maroc
et l'Algérie", alors qu’Alger a, de par sa position traditionnelle,
considéré que le conflit se posait entre le Maroc et la RASD. Et
l’Espagne de trahir son impatience par rapport à cette question,
lorsque son ministre des AE affirme : «Ce conflit aura duré 30 ans.
C'est assez. Nous ne voulons pas attendre encore 5 ou 10 ou même 30
autres années». Nous en saurons davantage, bien évidemment, lors du
sommet maroco-espagnol, prévu à la fin de ce mois. Mais il reste
clair que Rabat a parfaitement compris que, dans cette
mondialisation qui avance, se génère la puissance montante des
grandes nations et, en parallèle, la criminalisation des petits
Etats. L’Algérie, elle, refuse de jouer le rôle du portier de
l’Europe. Ce n’est pas dans son intérêt, comme on le voit, mais
c’est sans doute plus digne.
La
pression de Washington
La
libération de 404 prisonniers marocains détenus par le Front
Polisario, dont certains depuis une vingtaine d’années, a été un
événement inattendu, bien que la presse marocaine avait
préalablement fait état de «négociations»dont elle n’avait pas
précisé l’enjeu. Négociations démenties rapidement par le président
de la RASD, mais qui auraient été à l’origine de cette libération
dont les Etats-Unis ont eu à parrainer l’issue diplomatique. Il faut
remarquer, au passage, que la fermeture des camps de prisonniers
marocains a été marquée par deux traits caractéristiques. Le premier
veut que celle-ci ait fait suite à une pression sans précédent du
Maroc non seulement sur la RASD avec la répression dure et à huis
clos des populations sahraouis à El Ayoune, mais aussi sur
l’Algérie, notamment via des sit-in et des manifestations aux portes
de ses représentations diplomatique en Europe, plus particulièrement
à Paris et à Madrid. Ce contexte fait dire tout haut aux Marocains
que le retour chez eux des prisonniers ne témoigne aucunement de la
bonne volonté de l’Algérie, mais bien au contraire que c’est leur
offensive diplomatique qui a tout bonnement porté ses fruits. Raison
de plus, donc, de continuer sur cette lancée.
Non
content de récupérer les prisonniers, Rabat demande (à Alger !)
aujourd’hui réparation pour le préjudice moral et physique subi par
ces derniers. C’est de cette revendication que s’est chargé cette
semaine un parti politique marocain qui a déposé plainte contre
l’Algérie auprès de la cour internationale de La Haye. Et, dans la
foulée, le Maroc demande des explications et des réparations au
sujet d’un certain nombre de disparus, des anciens prisonniers
marocains détenus par le Front Polisario au sujet desquels elle a
transmis «un dossier complet» à toute partie disposée à l’entendre.
En ce moment même, après s’être assuré du retrait des principaux
Etats européens impliqués dans le dossier, à savoir l’Espagne et la
France (refroidie vis-à-vis d’Alger par cette polémique autour de la
loi du 23 février), le Maroc se consacre à un sérieux lobbying en
direction des groupes de pression américains. Une délégation s’est
rendue aux Etats-Unis pour entamer d’intenses contacts avec des
congressmen et des responsables de l'administration ainsi qu'avec
des leaders religieux, des acteurs de la vie sociale, des militants
des droits humains et des journalistes. L’effet recherché, on s’en
doute, est de rendre irréversible la position américaine en la
consolidant de l’intérieur.
Le
deuxième trait de l’épisode des prisonniers marocains veut qu’il n’y
ait pas de contrepartie arrachée. La RASD se retrouve aujourd’hui à
se diriger une nouvelle fois vers la communauté internationale pour
demander une attitude de réciprocité qu’elle entend voir le Maroc
adopter en relâchant ses prisonniers. La RASD développe d’ailleurs
les mêmes arguments humanitaires et de légalité internationale, mais
tout cela semble de faible portée et les démarches d’explication
auprès des grandes capitales n’ont pas donné jusque là de grands
résultats. Ce déséquilibre démontre, dans une large mesure, qu’une
certaine évolution commence à se dessiner en faveur de Rabat au plan
international. Il semble même, au regard du Maroc que l’essentiel a
déjà été réalisé : convaincre la communauté internationale de
l’inexistence due la RASD sans le soutien de l’Algérie et qu’à
l’origine, tout le conflit se pose, en fait, entre les deux voisins.
Le
plan Baker exit de facto
Présentement, cette thèse gagne du terrain. C’est, à tout le moins,
ce qu’il est permis de déduire lorsque la diplomatie américaine
évoque, sans ambages, l’urgence d’une négociation directe entre
l’Algérie et le Maroc. «Le gouvernement américain continuera à
oeuvrer avec le Maroc et l'Algérie afin de parvenir à un règlement
politique de la question du Sahara, dans le cadre des Nations
Unies». C’ »est en ces termes que s’est exprimé, en dernière date,
le porte-parole du département d'Etat, allant vertement à contresens
de la position algérienne qui consiste à dire que le conflit
n’oppose que le Maroc et la RASD, que l’Algérie n’est en rien partie
prenant et que sa position tient moins au soutien d’un pays voisin
qu’à celui du principe de l’intangibilité des frontières hérités de
la décolonisation. Pour Washington, cet argument est quasiment mis
au second plan pour aboutir vaille que vaille, et au mépris du droit
international comme des résolutions onusienne, une solution la plus
rapide possible à la crise qui perdure dans la région. Dans un excès
de realpolitik, les Etats-Unis soutiennent que la libération des
Marocains qui étaient détenus dans les camps de Tindouf offre une
occasion unique pour poursuivre les efforts «entrepris par Rabat et
Alger» en vue de trouver une solution politique à la question du
Sahara. Même si cette solution est officiellement recherchée «dans
le cadre des Nations Unies», ce qui est une précaution du langage
pour ne pas hypothéquer les faibles chances d’une adhésion d’Alger,
elle reste pour Washington entre les mains des deux voisins,
elle-même avouant ne pas avoir d’initiative précise. Et il va sans
dire que cela suffit en soi, puisque l’écart entre cette position et
le plan Baker est grandement éloquent sur la nouvelle donne dans la
région.
Quelle riposte ?
A
dire vrai, tout concourt à dire que l’idée reçue qui veut que le
statu quo joue en faveur de la RASD s’effrite dangereusement pour
dévoiler une amère vérité. Non seulement le blocage et la non mise
en œuvre du plan Baker ont-il amené le Maroc à adopter une politique
extérieure nettement plus offensive, mais ont eu ceci de corollaire
de forcer la main à la communauté internationale, qui lasse de jouer
l’équilibrisme a fini par libérer son impatience trop longtemps
contenu. Les niveaux d’intervention sur lesquels se décline la
contre-offensive de la RASD se limitent à présent à renvoyer au
Maroc son discours droits de l’hommiste, en pressant l’ONU, l’Europe
(à travers l’Espagne) et les Etats-Unis à influer sur Rabat pour que
cessent la répression contre la population sahraouie et que ses
prisonniers soient rapidement libérés, conditions nécessaires et
urgentes selon le président Mohamed Abdelaziz pour favoriser
l’action onusienne en faveur du référendum. Du point de vue d’Alger,
il est clair que l’offensive inédite du Maroc doit inciter à
redoubler de vigilance et d’initiative, à sortir de l’attitude
traditionnelle qui n’avait cours qu’à l’ombre du statu quo. Mais
opposer «le sang froid et la légalité internationale» est une
tactique qui montre grandement ses limites. La prochaine visite du
nouveau représentant de Kofi Annan pour le Sahara occidental à
Alger, dans le cadre de sa tournée maghrébine devra donner les
grandes lignes des grandes décisions à prendre. Encore que toute
solution de renverser la vapeur semble avoir été mise entre les
mains d’un seul homme, en la personne de notre nouvel ambassadeur à
Rabat. Si cela offre l’avantage de disposer d’un des hommes clé du
pouvoir politique algérien pour un dialogue direct et permanent avec
les plus hautes autorités marocaines, il ne faut pas oublier dans
quelles conditions s’est opéré le départ de ce dernier de la
présidence de la république, fragilisant ses chances et son crédit
avant même son installation. Et par devers cette donne, rien
n’indique que notre diplomatie ait opéré un repositionnement
stratégique par rapport au voisin marocain qui, lui, semble trouver
le moyen de dépasser le statu quo.
Nabil Benali
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