Semaine du 21 au 27 septembre 2005

 

Prisonniers de guerre, disparus, immigration clandestine

Les nouvelles armes du Maroc

 

 
 
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  Prisonniers de guerre, disparus, immigration clandestine

Les nouvelles armes du Maroc

Ce n’est assurément pas la libération des quatre cents quatre prisonniers marocains par le Front Polisario qui réussira à calmer la campagne la plus dure que le Maroc ait menée contre l’Algérie. Une campagne qui ne se suffit pas de diplomatie, mais use de tous les moyens offerts par la conjoncture. A terme, cela promet de donner une avancée certaine à Rabat sur Alger sur la question du Sahara occidental. D’où la nécessité de revoir la stratégie qui a prévalu jusque là face aux ambitions territoriales du royaume.

Il est loisible de constater aujourd’hui que tout est utilisé par le Maroc pour briser le statu quo contre lequel aucune partie, encore moins la communauté internationale ne peut plus rien.  Objectif premier : inverser la situation à son avantage dans la région ; la priorité dans ce sens se situe vis-à-vis de l’Espagne en raison de la responsabilité historique de l’ancien colonisateur. Pour nombre d’observateur, c’est par le recours à une régulation positive ou négative de l’immigration clandestine, cette priorité des gouvernements européens en bute au mécontentement social interne, que le Maroc a réussi à se faire entendre et à faire reculer Madrid sur la question Sahraouie, obtenant du gouvernement de Zapatero un retrait en faveur de la solution américaine qui consiste à l’obtention d’une négociation directe entre Alger et Rabat sur le Sahara occidental. Pour bien démontrer qu’il a la capacité de fournir la sécurité (cette marchandise qui n’a de prix sur aucun marché des échanges), le Maroc a, depuis, redoublé d’efforts pour rassurer l’Espagne quant à sa capacité de «maîtriser» le phénomène. Une coopération accrue, du reste, est aujourd’hui établie entre les polices des deux pays, mais les preuves que la méfiance espagnole n’est pas pour autant dissipée ne manquent pas. En effet, le gouvernement espagnol a décidé cette semaine de doubler la hauteur du double grillage frontière qui entoure Melilia pour dissuader les tentatives d'entrées d'immigrants clandestins africains. Le ministère espagnol de l'Intérieur a ordonné l'élévation de trois à six mètres de l'intégralité des 6 km de cette clôture qui n'avaient pas encore été rehaussés l'an dernier. Cette décision a été prise à la suite de plusieurs tentatives d'entrée massive, dont celle de quelque 300 immigrants subsahariens. Près de 12.000 tentatives de passage de la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Melilla, porte d'entrée de l'espace Schengen, ont été recensées depuis début 2005 par la garde civile et il serait de courte de vue de croire que l’aggravation du phénomène de l’immigration clandestine à partir du Maroc vers l’Espagne soit un fait sans lien avec l’évolution des relations entre les pays de la région.

Le recul obligé de l’Espagne

Pour faire montre de la soi-disant bonne foi des autorités marocaines, la presse s’est lancée dans une campagne de surmédiatisation de la lutte contre l’immigration clandestine, dont elle semble détenir le pouvoir de régulation. La MAP parle même, ces temps-ci, de «vastes opérations de ratissage», avec repérage aérien à l’appui. Pour quelle efficacité ? Rien que pour le mois dernier, quelque 300 candidats à l'immigration avaient tenté de franchir deux rangées de grilles métalliques marquant la frontière entre l'enclave espagnole et le territoire du Maroc, laissant à penser que la volonté de Rabat de juguler le phénomène n’est pas aussi sincère qu’il n’y parait. D’ailleurs, c’est à l’Espagne qu’est revenu l’initiative de faire adhérer le Maroc dans le cadre d’une gestion commune au sein de l'Union européenne des questions de l'émigration illégale, et ses corollaires que sont le trafic de drogue et le terrorisme. Une initiative qui se place, faut-il le remarquer hors du cadre des 5+5, et qui donne une occasion inespérée au lobbying marocain qui espère tirer encore des dividendes auprès de Bruxelles lors de la rencontre ministérielle prévue en novembre prochain à Barcelone.

Aujourd’hui, l’Espagne réaffirme son adhésion en faveur d'une solution définitive de la question du Sahara. M. Moratinos vient de reconnaître, très explicitement sur la chaine Al Jazeera que qu'"il y a un changement", précisant que l'Espagne veut trouver rapidement "une issue à ce problème", en réponse à une question sur le Sahara occidental. Il est allé plus loin en considérant que "cette question revêt un intérêt vital pour le devenir des relations entre le Maroc et l'Algérie", alors qu’Alger a, de par sa position traditionnelle, considéré que le conflit se posait entre le Maroc et la RASD. Et l’Espagne de trahir son impatience par rapport à cette question, lorsque son ministre des AE affirme : «Ce conflit aura duré 30 ans. C'est assez. Nous ne voulons pas attendre encore 5 ou 10 ou même 30 autres années».  Nous en saurons davantage, bien évidemment, lors du sommet maroco-espagnol, prévu à la fin de ce mois. Mais il reste clair que Rabat a parfaitement compris que, dans cette mondialisation qui avance, se génère la puissance montante des grandes nations et, en parallèle, la criminalisation des petits Etats. L’Algérie, elle, refuse de jouer le rôle du portier de l’Europe. Ce n’est pas dans son intérêt, comme on le voit, mais c’est sans doute plus digne.

La pression de Washington

La libération de 404 prisonniers marocains détenus par le Front Polisario, dont certains depuis une vingtaine d’années, a été un événement inattendu, bien que la presse marocaine avait préalablement fait état de «négociations»dont elle n’avait pas précisé l’enjeu. Négociations démenties rapidement par le président de la RASD, mais qui auraient été à l’origine de cette libération dont les Etats-Unis ont eu à parrainer l’issue diplomatique. Il faut remarquer, au passage, que la fermeture des camps de prisonniers marocains a été marquée par deux traits caractéristiques. Le premier veut que celle-ci ait fait suite à une pression sans précédent du Maroc non seulement sur la RASD avec la répression dure et à huis clos des populations sahraouis à El Ayoune, mais aussi sur l’Algérie, notamment via des sit-in et des manifestations aux portes de ses représentations diplomatique en Europe, plus particulièrement à Paris et à Madrid. Ce contexte fait dire tout haut aux Marocains que le retour chez eux des prisonniers ne témoigne aucunement de la bonne volonté de l’Algérie, mais bien au contraire que c’est leur offensive diplomatique qui a tout bonnement porté ses fruits. Raison de plus, donc, de continuer sur cette lancée.

Non content de récupérer les prisonniers, Rabat demande (à Alger !) aujourd’hui réparation pour le préjudice moral et physique subi par ces derniers. C’est de cette revendication que s’est chargé cette semaine un parti politique marocain qui a déposé plainte contre l’Algérie auprès de la cour internationale de La Haye. Et, dans la foulée, le Maroc demande des explications et des réparations au sujet d’un certain nombre de disparus, des anciens prisonniers marocains détenus par le Front Polisario au sujet desquels elle a transmis «un dossier complet» à toute partie disposée à l’entendre. En ce moment même, après s’être assuré du retrait des principaux Etats européens impliqués dans le dossier, à savoir l’Espagne et la France (refroidie vis-à-vis d’Alger par cette polémique autour de la loi du 23 février), le Maroc se consacre à un sérieux lobbying en direction des groupes de pression américains. Une délégation s’est rendue aux Etats-Unis pour entamer d’intenses contacts avec des congressmen et des responsables de l'administration ainsi qu'avec des leaders religieux, des acteurs de la vie sociale, des militants des droits humains et des journalistes. L’effet recherché, on s’en doute, est de rendre irréversible la position américaine en la consolidant de l’intérieur.

Le deuxième trait de l’épisode des prisonniers marocains veut qu’il n’y ait pas de contrepartie arrachée. La RASD se retrouve aujourd’hui à se diriger une nouvelle fois vers la communauté internationale pour demander une attitude de réciprocité qu’elle entend voir le Maroc adopter en relâchant ses prisonniers. La RASD développe d’ailleurs les mêmes arguments humanitaires et de légalité internationale, mais tout cela semble de faible portée et les démarches d’explication auprès des grandes capitales n’ont pas donné jusque là de grands résultats. Ce déséquilibre démontre, dans une large mesure, qu’une certaine évolution commence à se dessiner en faveur de Rabat au plan international. Il semble même, au regard du Maroc que l’essentiel a déjà été réalisé : convaincre la communauté internationale de l’inexistence due la RASD sans le soutien de l’Algérie et qu’à l’origine, tout le conflit se pose, en fait, entre les deux voisins.

 

Le plan Baker exit de facto

Présentement, cette thèse gagne du terrain. C’est, à tout le moins, ce qu’il est permis de déduire lorsque la diplomatie américaine évoque, sans ambages, l’urgence d’une négociation directe entre l’Algérie et le Maroc. «Le gouvernement américain continuera à oeuvrer avec le Maroc et l'Algérie afin de parvenir à un règlement politique de la question du Sahara, dans le cadre des Nations Unies». C’ »est en ces termes que s’est exprimé, en dernière date, le porte-parole du département d'Etat, allant vertement à contresens de la position algérienne qui consiste à dire que le conflit n’oppose que le Maroc et la RASD, que l’Algérie n’est en rien partie prenant et que sa position tient moins au soutien d’un pays voisin qu’à celui du principe de l’intangibilité des frontières hérités de la décolonisation. Pour Washington, cet argument est quasiment mis au second plan pour aboutir vaille que vaille, et au mépris du droit international comme des résolutions onusienne, une solution la plus rapide possible à la crise qui perdure dans la région. Dans un excès de realpolitik, les Etats-Unis soutiennent que la libération des Marocains qui étaient détenus dans les camps de Tindouf offre une occasion unique pour poursuivre les efforts «entrepris par Rabat et Alger» en vue de trouver une solution politique à la question du Sahara. Même si cette solution est officiellement recherchée «dans le cadre des Nations Unies», ce qui est une précaution du langage pour ne pas hypothéquer les faibles chances d’une adhésion d’Alger, elle reste pour Washington entre les mains des deux voisins, elle-même avouant ne pas avoir d’initiative précise. Et il va sans dire que cela suffit en soi, puisque l’écart entre cette position et le plan Baker est grandement éloquent sur la nouvelle donne dans la région.

Quelle riposte ?

A dire vrai, tout concourt à dire que l’idée reçue qui veut que le statu quo joue en faveur de la RASD s’effrite dangereusement pour dévoiler une amère vérité. Non seulement le blocage et la non mise en œuvre du plan Baker ont-il amené le Maroc à adopter une politique extérieure nettement plus offensive, mais ont eu ceci de corollaire de forcer la main à la communauté internationale, qui lasse de jouer l’équilibrisme a fini par libérer son impatience trop longtemps contenu. Les niveaux d’intervention sur lesquels se décline la contre-offensive de la RASD se limitent à présent à renvoyer au Maroc son discours droits de l’hommiste, en pressant l’ONU, l’Europe (à travers l’Espagne) et les Etats-Unis à influer sur Rabat pour que cessent la répression contre la population sahraouie et que ses prisonniers soient rapidement libérés, conditions nécessaires et urgentes selon le président Mohamed Abdelaziz pour favoriser l’action onusienne en faveur du référendum. Du point de vue d’Alger, il est clair que l’offensive inédite du Maroc doit inciter à redoubler de vigilance et d’initiative, à sortir de l’attitude traditionnelle qui n’avait cours qu’à l’ombre du statu quo. Mais opposer «le sang froid et la légalité internationale» est une tactique qui montre grandement ses limites. La prochaine visite du nouveau représentant de Kofi Annan pour le Sahara occidental à Alger, dans le cadre de sa tournée maghrébine devra donner les grandes lignes des grandes décisions à prendre. Encore que toute solution de renverser la vapeur semble avoir été mise entre les mains d’un seul homme, en la personne de notre nouvel ambassadeur à Rabat. Si cela offre l’avantage de disposer d’un des hommes clé du pouvoir politique algérien pour un dialogue direct et permanent avec les plus hautes autorités marocaines, il ne faut pas oublier dans quelles conditions s’est opéré le départ de ce dernier de la présidence de la république, fragilisant ses chances et son crédit avant même son installation. Et par devers cette donne, rien n’indique que notre diplomatie ait opéré un repositionnement stratégique par rapport au voisin marocain qui, lui, semble trouver le moyen de dépasser le statu quo.

Nabil Benali

 

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