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Civilisation
C'est en le musulman que
se trouve le secret tout entier
Une
crise sans précèdent menace les relations entre le monde musulman et
l'Occident. Cette grave dissonance s'inscrit, de l'avis même de
Mustapha Cherif, dans la crise générale des valeurs d'une époque
lourdement ébranlée par des visées hégémoniques où la négation de
l'autre occupe une place de choix. Pour sortir de la crise, du
spectre du choc des civilisations brandi ça et mettre fin à
l'ignorance, en somme pour apprendre à vivre ensemble, il convient,
et c'est toujours la même source qui souligne, de répondre à la
question suivante : Aujourd'hui que peuvent apporter l'un à l'autre
le monde musulman et l'Occident? Question de l'heure, en ce que les
discours dominants, de l'autre côté de la rive, soutiennent que les
religions, en général et l'Islam, en particulier, se situent aux
antipodes de la modernité, intolérantes et rétrogrades qu'elles
seraient. Bien plus, l'Islam est injustement présenté par quelques
esprits chagrins comme un danger planétaire. Des idées clés et un
raccourci régulièrement rappelés au bon souvenir des uns et des
autres par l'ancien ministre de l'Enseignement Supérieur à
l'occasion des conférences qu'il aura données récemment à l'Institut
du Monde Arabe à Paris comme à l'Institut d'Interprétariat de
l'Université d'Alger. S'inspirant le plus souvent de la démarche de
Mohieddîne Ibn Arabî, surtout lorsque le grand maître soufi souligne
- Ô toi qui cherches le chemin qui conduit au secret, reviens sur
tes pas, car c'est en toi que se trouve le secret tout entier - le
professeur Mustapha Cherif rejette avec force et détermination la
logique d'un prétendu choc. Pour lui rien n'est moins sûr car, dès
le 8 ème siècle, l'Islam a su intégrer sa pensée dans une
perspective de mondialisation. La pensée et l'œuvre d'Ibn Rochd dans
l'histoire de la pensée humaine ne peuvent que le confirmer.
L'expérience du grand savant andalou, son savoir encyclopédique, son
appartenance à la culture arabe islamique en ont fait le grand
interprète de son temps. Il a su en même temps faire de ces
spécificités les bases d'une réflexion universelle qui a duré
longtemps et qui est loin d'avoir été épuisée.
Le
Coran, le Fikh et les sciences les plus enracinées dans la culture
arabo-islamique de l'époque ont été l'objet de sa part de
contributions originales, fécondes et essentielles. Sa connaissance
approfondie et unique de la pensée antique, grecque, alexandrine,
latine, syriaque et persane, est-il souligné dans plusieurs écrits,
l'a conduit à une maîtrise quasi totale de la pensée humaine de
l'époque. L'esprit d'analyse s'appuie chez lui fortement et
utilement sur l'esprit de synthèse. En sorte que le passage de la
culture andalouse spécifique à l'universalité de la pensée se fait
chez lui, font remarquer de nombreux chercheurs, avec une telle
aisance et un tel bonheur que l'on reste confondu de constater
comment un savoir encyclopédique de cette ampleur ait pu donner chez
lui lieu à une synthèse aussi large. En s'appuyant sur l'héritage
laissé par Ibn Rochd et Ibn Khaldoun, l'approche du professeur
Mustapha Cherif a le mérite d'être judicieuse à bien des égards tant
elle suscite un intérêt particulier dans les milieux concernés par
les questions civilisationnelles. A commencer par le mensuel
français Le Monde diplomatique qui, dans son édition du mois de juin
de l'année en cours, a consacré une intéressante analyse au dernier
ouvrage de l'ancien ministre de l'Enseignement Supérieur L'Islam
tolérant ou intolérant. Paru chez les éditions Odile Jacob, cet
ouvrage met expressément l'accent sur les dangers d'une
mondialisation conçue pour asseoir la négation du musulman et le
fait avéré que ses idéologues néo conservateurs, de Bernard Lewis à
Samuel Huntington, veulent à tout pris dépersonnaliser le musulman
par son occidentalisation pour mieux l'assujettir à leurs propres
visions des choses. Pour Le Monde diplomatique, l'auteur a su mettre
en exergue trois dangers immédiats susceptibles d'être engendrés,
quand ils ne le sont pas profondément déjà, par cette
monstruosité au demeurant plus politique que religieuse : le
terrorisme des faibles, savamment orchestré comme ces curieuses
attaques en Irak contre les mosquées et les musulmans chiites ; la
violence disproportionnée des puissances occidentales et des Etats
contre les populations ; et celui, dilué, subtil et insidieux, du
« laisser mourir », de l'exploitation, du pillage, des inégalités
paupérisantes : « Il faut rechercher une alternative à ce système
faustien, horizon sans monde et monde sans horizon. Elle est dans la
poursuite de l'harmonisation de la logique de la raison avec les
questions du sens, en particulier autour des thèmes de la liberté et
de la résistance positive. »
La
logique d'un prétendu choc
A
l'Institut du Monde Arabe, l'orateur n'a pas caché son indignation
s'agissant de la culture de l'oubli imposée au monde musulman par
ceux-là mêmes qui tentent désespérément de dédouaner et de justifier
les crimes sionistes en Palestine, coalisés en Afghanistan, en Irak
et bientôt en Somalie : « L'oubli que nos fondements sont
judéo-islamo-chrétiens et gréco-arabes et que notre devenir est
commun, est préoccupant. D'un autre côté, des discours critiques, en
rive Sud et dans le reste du monde, disent que la logique de
l'Occident actuel est déshumanisante, hégémonique et destructrice.
Les revendications des peuples, de la Palestine à l'Irak, relèvent
du politique, face aux agressions et à l'occupation. La logique d'un
prétendu choc, les politiques de l'exclusion et de la répression
sont en train de gagner du terrain, comme diversion aux problèmes
politiques et économiques. La stigmatisation et les surenchères
préparent de sombres lendemains. L'islamophobie s'accompagne de
religiophobie. Heureusement que des forces créatrices résistent de
l'intérieur de l'Occident. Celles de la recherche d'une
altermondialisation, celles des défenseurs de la Nature et de
l'environnement, celles attachées à l'exercice heureux de la pensée,
sans concessions à la raison calculante. Des forces soucieuses de
justice et de sens existent en rive Nord. Au Sud, le refus
légitime de l'occidentalisation s'accompagne de la crainte de
l'exercice de la raison sans conditions. Les musulmans, en général,
résistent fortement, intérieurement, en profondeur et par bon sens,
en fidélité aux orientations du Coran. Ils refusent la
déspiritualisation de la vie, autant que les injustices. Mais leurs
bases commencent aussi à être ébranlées. Ils résistent et
prétendent même être porteur actuellement d'un renouveau. Cependant,
le bon sens et une référence religieuse singulière, s'ils sont
vitaux, suffisent –ils ? » Le socle de l'humanité, la nature
humaine, la spiritualité, l'existence telle que vécue depuis des
millénaires, et l'aptitude à résorber le multiculturel sont remis en
cause par le dogmatisme et l'unilatéralisme, martèle l'orateur qui
n'omettra pas de préciser que contrairement au terrorisme des
puissants et aux effets de la mondialisation du Marché sauvage, de
la loi du plus fort, une sorte de fascisme libéral qui déshumanise,
le terrorisme des faibles, cet extrémisme politico-religieux, malgré
ses dégâts, n'est pas capable de changer le cours de l'Histoire. A
contrario de ce que veut faire croire la propagande dominante qui
exploite les difficultés du monde musulman contemporain, la
singularité de l'Islam, son humanisme et l'originalité de sa
spiritualité pourraient être bénéfiques, si le dialogue reprenait
ses droits, notamment autour d'une vraie réflexion autour des
enseignements du Coran que ses détracteurs par trop zélés ne
prennent : « Un certain monde moderne, amnésique, désenchanté,
semble comme une terre aride qui ne veut pas de la pluie. En
procédant de la sorte l'Occident ne fait que marginaliser la
spiritualité, le droit à la différence et la justice. En d'autres
termes et contrairement aux règles élémentaires de l'idéal
démocratique, il ne fait que renvoyer aux calendes grecques le
dialogue fécond auquel aspirent les forces éprises de paix et de
justice dans une région qui fut le berceau de toutes les religions
. » Les griefs de l'orateur ne sont pas pour autant à sens unique :
« Un certain monde musulman, crispé, semble comme un corps malade
qui ne veut pas de médicaments. Il marginalise les possibilités de
la culture élaborée, l'efficacité et la démocratie. Pourtant, pour
le monde musulman comme pour l'Occident, on ne peut pas vivre sans
interconnaissance, sans accueil de l'autre et sans horizon devant
soi. Il nous faut apprendre à discerner. Notamment entre les
systèmes dominants injustes et les peuples, les forces et les acquis
majeur de l'Occident, capables de contribuer à l'émancipation.
Discerner entre un certain pouvoir américain et l'Europe. Le Maghreb
de l'ouverture et l'Europe du Droit peuvent ensemble faire face aux
dérives et autres incertitudes, d'où quelles viennent, du Machrek à
l'Atlantique. L'Histoire montre que l'on peut vivre ensemble.
S'imaginer que l'on peut seul relever les défis est illusion. De
plus, nos minorités respectives, chrétiennes en terre d'islam et
musulmanes en terre d'Occident, ont besoin d'apaisement, d'espérance
et de considération. Leur présence prouve que tout n'est pas perdu.
Elles continuent de croire en l'autre, malgré les difficultés
. » Comme Mohieddîne Ibn Arabî, Mustapha Cherif donne l'impression
de lancer une historique invitation au dialogue et à la tolérance :
« Mon cœur est devenu apte à recevoir tous les êtres.
Seul le
renforcement de l'idéal démocratique
L'authenticité et
la modernité est le titre générique de la conférence donnée à
l'invitation de l'Institut d'Interprétariat de l'Université d'Alger.
Reprenant les grands thèmes qui lui sont particulièrement chers,
Mustapha Cherif a mis l'accent, une fois n'est pas coutume, sur le
rôle historique de l'intellectuel musulman. A un moment où le monde
qui nous entoure semble particulièrement impitoyable. Le
débat a porté donc sur le rôle de l'élite et de sa démarche
d'ensemble pour jeter les bases de nouveaux horizons. Des
perspectives susceptibles de favoriser une large autant que
consciente mobilisation autour de la réalisation concrète des nobles
idéaux en relation avec le projet de société nous tenant à cœur.
Pour parvenir à ce stade suprême de la raison il convient,
soutiendra-t-il, de renforcer l'idéal démocratique en commençant
d'abord par une autocritique salutaire en mesure de clarifier
sereinement la problématique à l'honneur: « Pour sérier les
problèmes pluriels auxquels est confrontée la société musulmane, il
nous faut apprendre à penser de manière objective et sereine. A
fortiori lorsque nous avons présent à l'esprit que le repli sur soi
est loin d'être la solution idoine, une sortie de crise. Il
constitue, bien au contraire, un terrain de prédilection pour le
développement des mouvements intégristes et l'instrumentalisation
de la religiosité. De la même manière, nous devons rester
insensibles voire hermétiques aux chants de sirènes occidentales
qui, en mettant en avant l'idée que la conception européocentriste
est la seule alternative pour la mise à mort du sous-développement
et l'accession au progrès, ne font que nourrir une autre forme
d'intégrisme. Cette attitude est celle de l'imitation servile et
aliénée. Sous le poids des pressions irriguées insidieusement par
les pouvoirs européens en place, de nombreux intellectuels
modernistes renient leurs origines et abordent les valeurs
ancestrales avec un regard réducteur, simplificateur et scientiste.
Ils sont invités sur tous les plateaux de télévisions pour proférer
des accusations et des contre vérités, afin de préserver leur fonds
de commerce.
En d'autres termes.
Mustapha Cherif invite la communauté musulmane à prendre conscience
de sa réalité objective et de ses énormes possibilités de s'en
sortir Il nous faut garder raison et dignité, et pratiquer la
critique de nos dérives et de nos contradictions, a-t-il affirmé,
sans avoir besoin de jeter le bébé avec l'eau du bain. « Critiquer,
déconstruire ce n'est pas se transformer en imposteur intellectuel
ou en agent de propagande au service des forces dominantes. Ces
chercheurs fourvoient l'Occident. Ce dernier a besoin qu'on lui dise
la vérité, c'est à dire lui traduire ce qui touche les gens de
partout, le spirituel authentique, et leurs aspirations au progrès
et à la justice. Leur refus de la dépersonnalisation prônée par de
pseudo modernistes comme celui de l'enfermement préconisé par les
forces intégristes . »
Riche et animé à bien des
égards, le débat fut marqué par une soif de savoir et d'apprendre.
Mustapha Cherif a repondu avec clarté et passion aux nombreuses
questions. Apprendre à dialoguer, à reconnaître que l'autre a aussi
une part de vérité, vivre ensemble dans la reconnaissance du droit à
la différence, telles étaient les idées forces du penseur. Des idées
du reste amplement développées dans son dernier livre, paru aux
éditions Odile Jacob, écrit en réponse à la propagande fumeuse du
choc des civilisations et où il analyse en profondeur la question de
la tolérance réciproque et l'alternative qu'elle propose pour
l'émergence d'un monde meilleur.
Abdelhakim Meziani
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Entretien
avec Mustapha Cherif*
« La liberté d'expression
un merveilleux acquis »
L'ancien ministre de l'Enseignement Supérieur n'est pas un
intellectuel comme les autres. Pour défendre sa foi en Dieu et en
l'être humain, il n'hésite pas à reprendre son bâton de pèlerin pour
sillonner le monde et rétablir la vérité. Dans l'entretien qu'il a
bien voulu nous accorder, il fait part de ses préoccupations mais
aussi de ses espoirs en l'homme, en les capacités du monde musulman
d'initier une remise en cause salutaire.
Les Débats :
Dans une de vos nombreuses déclarations et interventions rapportées
par la presse, qu'elle soit nationale ou internationale, vous
n'aviez pas manqué, s'agissant de l'affaire des caricatures, de
mettre l'accent sur les dangers qui menaçaient les peuples
musulmans. Vous aviez même fait état d'une nouvelle forme
d'agression psychologique, de propagande, fondée sur la provocation…
Mustapha Cherif :
L'affaire des caricatures danoises, en soi vulgaire, et les
surenchères et théories fumeuses des tenants du choc des
civilisations, des deux cotés, en sont le reflet. Le sentiment
légitime de réprobation, s'il verse dans la violence n'est pas pour
autant la solution ; il ne va pas sans s'embourber dans un piège
savamment orchestré. Alors que le sentiment d'indignation peut
s'exprimer pacifiquement au niveau de l'opinion internationale et
des instances professionnelles et juridiques à l'effet de
circonscrire la haine distillée tel un venin par les ennemis de la
paix et de la religion. En d'autres termes, il fallait à tout prix
démontrer aux Européens et au monde entier que ces caricatures,
grotesques à bien des égards, n'avaient rien à voir avec la liberté
d'expression qui est un merveilleux acquis dont peut s'enorgueillir
l'humanité entière.
LD :
Vous
aviez même parlé, sans pour autant que les pays européens où vous
étiez allés porter la contradiction n'en soient offusqués, d'islamophobie.
Est-il possible de connaître les raisons à l'origine d'une prise de
position particulièrement sentencieuse ?
MC :
L'amalgame entre Islam et terrorisme à l'honneur dans ces pays ne
peut que susciter une telle attitude. A plus forte raison lorsque ce
même amalgame en arrive jusqu'à viser la référence
fondatrice, pourtant au cœur de la conviction de tant de peuples.
Que dire alors lorsque de nombreux titres européens auront poussé
l'outrecuidance, au nom semble-t-il d'une solidarité corporatiste et
d'une lutte contre l'intégrisme religieux, jusqu'à reprendre à leur
actif les mêmes caricatures blasphématoires. N'est-ce pas de l'islamophobie
lorsque ces mêmes médias irriguent par leur haine une campagne
outrancière autant que mensongère contre les croyances ?
LD :
Comment jugez-vous la réaction de la presse nationale contre cette
campagne menée insidieusement contre l'Islam et les musulmans ?
MC :
L'attitude de la presse nationale a été ce qu'il y a de plus
honorable. Tous les titres et tous les médias, sans exception
aucune, ont été à la hauteur de l'événement. Fidèle en cela à ses
positions courageuses contre le terrorisme intégriste, elle n'a pas
manqué, en effet , de stigmatiser cette nouvelle forme de
terrorisme, intégriste à bien des égards, imposée au monde musulmans
par quelques nostalgiques des croisades. Fort heureusement, et cette
même presse s'en est faite l'écho, des prises de position
objectives de certaines personnalités du monde occidental ont été
fortement appréciées par les peuples agressés. Particulièrement
celles du Pape, des présidents Jacques Chirac et Bill Clinton qui,
en dénonçant cette dérive, n'ont pas manqué de démontrer que ladite
dérive relève plus d'un acte délibéré de stigmatisation, avec
intention de nuire, que d'un de problème de figuration du sacré,
sujet que l'on peut discuter, encore moins d'humour, thème que l'on
peut admettre.
LD :
Mais cette façon de procéder de certains milieux nostalgiques ne
date pourtant pas d'aujourd'hui. Est-ce la goutte qui aura fait
déborder un vase musulman jusque-là troué ?
MC :
Certes, il y a eu d'autres affaires d'injures, de pratiques des
deux poids et deux mesures, d'attaques par le passé, à l'encontre de
nos valeurs. Mais cette campagne est la goutte qui a fait débordé le
vase, le symbole des symboles d'une frange de l'humanité que
certains esprits chagrins vouent aux gémonies quand ils n'affublent
pas de crimes. Sous couvert de la liberté d'expression, noble
valeur trahie et travestie, certains s'inventent de nouveaux
ennemis, acte de diversion s'il en est, sur le dos de symboles qui
les dépassent. La haine est vouée à l'échec. Tout comme est vouée à
l'échec la tentative de récupération de la légitime indignation
populaire par la violence aveugle, par ceux-là mêmes qui, hier ,
défiguraient l'image de l'Islam par leurs pratiques inhumaines,
commises au nom de la religion . Tout cela est condamnable. En
d'autres termes, nous sommes en présence là d'un acte répréhensible
qui n'est pas sans fâcheuse conséquence : le dopage de
l'intégrisme, le rejet du modèle moderne européen des libertés, et
l'installation d'une crise entre les deux rives de la Méditerranée.
LD :
Que faire en pareille cacophonie qui profite plus aux extrémismes
qu'aux velléités de dialogues initiées çà et là ?
MC :
Il
nous faut prendre attache avec les forces qui, de par le monde,
s'opposent à l'amalgame, à la mondialisation du vulgaire, du
sectarisme et de la perversion des libertés, mais aussi à
l'instrumentalisation de la religion. Résistons à l'aide de moyens
civilisés, légitimes et pacifiques. En premier lieu, par la prise
de parole de manière réfléchie, le dialogue avec les
forces soucieuses de droit, d'équité et de paix. S'agissant des
médias qui, par la force du mensonge, de l'insulte et de la
propagande de choc, tentent de brouiller les cartes pour mieux
masquer les dérives de l'ordre mondial, il est aisé de dire que le
piège se refermera sur eux, si bien sûr nous savons résister en
profondeur, en coordination avec d'autres mouvements. Leurs
attaques répétées et leur théorie du choc ont pour visée d'empêcher
toute jonction, toute coordination, tout lien entre nous et les
forces, de par le monde attachées au droit, au droit à la
différence, à la justice, en somme aux valeurs universelles de la
démocratie. Notre culture de la résistance, nos références
fondatrices, ouvertes sur la marche du temps, notre histoire fondée
sur le principe cardinal de la dignité, notre attachement à un sens
de la vie qui ne démissionne pas facilement face aux chants des
sirènes, ou face aux pressions, et notre position géopolitique, nos
richesses, par delà nos faiblesse bien connues, font de nous des
dissidents, que l'on redoute. Ou des réfractaires, au model
dominant, qu'il faut, disent-ils , isoler. Même si nous sommes
agressés, de plus en plus, par la propagande islamophobe et que
nous subissons les contradictions du désordre mondial doublement,
une fois comme les autres peuples et une deuxième fois, en tant que
musulman, pour les prétextes invoqués. Il ne faut pas s'enfermer
dans le sentiment de la victime éplorée et de la communauté
assiégée.
LD :
Ne
pensez-vous pas que les capacités du monde musulman s'émoussent
chaque jour davantage à l'instigation de contradiction secondaires
et que le mal est plutôt en nous ?
M.C :
Nos
contradictions internes donnent de l'eau au moulin des ennemis de la
paix et du rapprochement entre les peuples. Premièrement,
l'intégrisme religieux, qui se situe aux antipodes de l'Islam, a
fait des dégâts immenses en pratiquant le terrorisme, sous prétexte
de s'opposer au terrorisme des puissances impérialistes et
sionistes. L'intégrisme parle au nom de l'Islam, c'est une
usurpation, une escroquerie qui fait le jeu des racistes et
néo-colonialistes qui l'ont souvent favorisés et manipulés.
Deuxièmement, les régimes arabes , par delà leur caractère
hétérogène, et des efforts pour certains, comme notre pays, de se
reformer, sont archaïques. Ils donnent une image négative de notre
réalité. Troisièmement, le courant arabe dit « moderniste », dont
la ligne générale consiste à s'opposer systématiquement aux forces
rétrogrades, ne représente pas réellement le peuple pourtant acquis
à l'authenticité et à la modernité. Certaines de ses composantes
semblent plus préoccupées par le mimétisme et l'alignement aveugle
sur l'Occident que par une réalité concrète.
LD :
De
quoi a besoin concrètement la société musulmane ?
MC :
L'Islam
a besoin de vrais réformateurs, d'intellectuels critiques, de vrais
combattants de la liberté respectueux de la foi des autres.
*
M. Mustapha CHERIF Universitaire et Ecrivain
Haut
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