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Mohamed Benchicou est
sorti de prison le 14 juin
La presse est-elle pour autant libérée ?
Une
liberté de la presse en sursis, des risques pour la liberté
d'expression malgré la libération de Benchicou. Voici les sentences,
sans appel, prononcées par les médias et les ONG de défense des
droits de l'homme et de la liberté d'expression après la sortie de
prison du directeur du défunt quotidien Le Matin. Des Etats-Unis à
la Nouvelle-Zélande en passant par l'Europe et les pays arabes,
l'information de la libération de Mohamed Benchicou a fait le tour
du monde, donnant un coup de projecteur sur la presse algérienne et
l'état de la liberté d'expression dans le pays.
On
pourra digresser longtemps sur les raisons judiciaires qui ont valu
la prison à Mohamed Benchicou, mais aux yeux de l'opinion
internationale, il ne fait aucun doute que c'est du journaliste, du
directeur de journal et de l'auteur d'un pamphlet incendiaire contre
le président Bouteflika que l'on parle et certainement pas d'un
délinquant en col blanc. Malgré lui – et malgré nous – Benchicou
devient le représentant de cette presse qui ose, qui brave les
interdits. Difficile qu'il en soit autrement. La presse algérienne
ne se distingue plus par ses capacités professionnelles ou ses
audaces, mais par sa propension à faire le dos rond. Et lorsqu'elle
oublie de le faire, on la menace du cachot.
Car
au-delà du symbole Benchicou, des journalistes en prison, il y en a
peut-être eu un peu trop en 2006, même s'ils n'ont pas purgé de
longues peines et qu'ils ont été libérés, voire graciés. Il est
utile de rappeler Bachir Larabi, correspondant d'El Khabar à Naâma,
Berkane Bouderbala et Kamel Boussaad respectivement directeurs de
Essafir et de Errissala*.
Dès
lors, même des communiqués qui véhiculent de fausses informations
trouvent des accents de vérités aux oreilles et aux yeux de ceux à
qui ils s'adressent. La Fédération internationale des journalistes a
publié un texte, le 14 juin, pour demander que soient libérés les
deux douzaines de journalistes emprisonnés. En fait, le communiqué
en question parlait des journalistes poursuivis en attente de
jugement. Mais l'erreur a-t-elle une quelconque importance dans les
conditions qui sont celles de la presse algérienne, aujourd'hui,
puisque de toute façon la prison pour les journalistes n'est plus
une vue de l'esprit ou une éventualité ?
Est-il anormal donc que Amnesty International, qui publiait
récemment son rapport sur la situation des droits de l'homme en
Algérie et au Maghreb, mette sur un même plan incarcération de
journalistes et recours à la torture ? «De nouvelles informations
ont fait état du recours à la torture, notamment contre des
personnes soupçonnées d'appartenance à un groupe terroriste»,
souligne cette ONG, avant de dénoncer les «restrictions à la liberté
d'expression». Selon AI, en Algérie, «une vingtaine de journalistes
se sont vu infliger des peines d'emprisonnement pour diffamation»,
citant l'exemple de Mohamed Benchicou.
On
pourra ainsi ergoter longtemps sur les raisons légales qui ont
conduit le directeur du journal Le Matin en prison, mais aux yeux du
monde ; c'est surtout un journaliste qui aura outrepassé des lignes
rouges, les limites de cette liberté d'expression conditionnelle
qu'on a fait taire. Au-delà de l'image d'un pays plus ou moins libre
– ou en voie de l'être – qui est sacrément écornée, il y a pour les
journaliste algériens un gros effort à faire pour récupérer cette
portion de liberté chèrement acquise et menacée aujourd'hui autant
par l'inertie et les maladresses des professionnels de l'information
que par les velléités de restriction de l'espace d'expression du
pouvoir politique.
La
situation de la presse
Si
les médias et les ONG dans le monde ont mis en lumière les
conditions difficiles de la pratique du métier d'informer pour les
risques qu'il comporte, ils n'ont pas mis en exergue – est-ce leur
rôle d'ailleurs ? – les difficultés de pratiquer le journalisme dans
les organes de presse et les conditions qui y règnent.
Avec
près d'une cinquantaine de quotidiens présents sur la scène
médiatique, on peut compter sur les doigts d'une main les journaux
qui respectent scrupuleusement la réglementation et le droit du
travail. Des journalistes non déclarés, sans assurance maladie ni
garantie de retraite. Des statuts de pigistes galvaudés, octroyés à
tour de bras. Les raisons ? Une sorte de compromis sinistre qui tend
à dire qu'il vaut mieux être pigiste dans plusieurs organes et
gagner relativement bien sa vie que de se limiter à un seul journal
en tant que permanent et vivre dans la misère. Il est vrai que les
salaires des journalistes dans le privé frisent le ridicule alors
que dans de nombreux cas, ils ne dépassent pas de plus de 3000 à
5000 dinars le SNMG.
Si
certains journaux dits indépendants sont aujourd'hui des entreprises
florissantes, on peut se demander effectivement quels moyens ils ont
mis pour faire progresser recycler leurs journalises. Dans les
années 1990, des organismes et associations offraient des stages
aux journalistes qui revenaient vaillamment raconter leurs périples
dans des reportages, annonçant qu'ils avaient appris à utiliser un
banal clavier et un stupide traitement de texte après un séjour de
deux ou trois semaines dans un pays européen. Jusqu'à aujourd'hui,
la seule formation disponible pour les journalistes demeure celle de
l'université dont tout le monde – étudiants et enseignants en
premier – s'accorde à dire qu'elle est loin de satisfaire les
exigences professionnelles pour une presse de qualité.
On
se demandera aussi, lorsqu'on voit des améliorations apportées dans
la forme, pourquoi ces mêmes améliorations ne sont pas apportées
dans le contenu et on en veut pour preuve, ne serait-ce que sur
l'aspect factuel, la similitude des informations diffusées autant
par les anciens titres que par les nouveaux.
Quant à la qualité du travail, il ne fait aucun doute que même les
journaux devenus leaders ont largement raté l'occasion d'offrir à la
profession la possibilité d'évoluer dans un monde en mutation et où
la démocratie directe s'affirme et s'exerce dans les médias. Les
grands titres dans le monde essayent justement de favoriser
l'interactivité avec les lecteurs, les auditeurs ou les
téléspectateurs et pas seulement avec les annonceurs. Aucun grand
journal algérien n'a instauré de médiateur, histoire d'être en phase
avec son lectorat et de se remettre en question. Quant au conseil
d'éthique et de déontologie de la presse, il n'a eu d'existence que
durant les quelques semaines qui ont suivi son installation.
Si
les conditions politiques qui ont favorisé l'existence de la presse
algérienne ont prévalu à son succès économique, pour autant la
société n'a-t-elle pas contribué, à un moment, à lui donner ses
premières lettres de noblesse ? Est-ce que la société, à défaut de
n'avoir qu'une presse qu'elle ne mérite pas, n'a pas droit à un
retour d'ascenseur ? Les journaux les plus viables ne sont-ils pas
tenus d'offrir à la presse la possibilité d'évoluer autrement que de
vivre sur les acquis ? Car hormis le succès financier, que
reste-t-il à la presse algérienne ? Les journaux sont, aux yeux de
beaucoup, de simples créneaux économiques porteurs, le nombre de
leurs pages de publicité faisant foi. D'ailleurs n'a-t-on pas vu des
journaux augmenter leur pagination non pas pour un contenu plus
fourni, mais juste pour augmenter l'espace publicitaire ?
Benchicou est effectivement sorti de
prison, mais la presse algérienne est loin d'être libérée.
Amine Esseghir
*Le
cas de ces deux journalistes révèle toute l'absurdité d'une
procédure judiciaire. Poursuivis pour avoir publié les caricatures
danoises portant atteinte au Prophète Mohamed alors que ces journaux
sont connus pour leur ligne islamo-conservatrice, les deux hommes
étaient mis en détention quand le directeur et les caricaturistes du
quotidien danois Jillands Posten n'étaient aucunement inquiétés.
Haut
Des officiers de l’ANP analysent la crise nationale
Perspectives
pour l'Algérie : la continuité ou la rupture radicale
Le 31 décembre
2000, un groupe d’officiers de l’Armée nationale populaire,
travaillant autour du général Touati, l’«idéologue du régime», a mis
au point un document, classé confidentiel, intitulé «Analyse de
conjonctures des origines récentes de la crise aux perspectives :
que faire, comment et pourquoi ?».
L’hebdomadaire Les
Débats revient sur le dossier, encore d’actualité, qui préconisait
la dissolution de la classe politique actuelle pour une nouvelle
reconfiguration de la scène politique nationale. Assistons-nous au
début d’exécution de leurs conseils ou bien au contraire à
l’impatience du parti FLN, manifestée après l’hospitalisation du
président Bouteflika, pour faire aboutir le scénario de la
réhabilitation de l’ex-FIS ?
D’emblée, les
rédacteurs du document laissent entendre qu’ils ont du mal à se
faire «une lecture d'un avenir démocratique», persuadés que les
voies empruntées depuis la «création» du pluralisme politique en
Algérie n'ont mené que vers «des impasses» et que les démarches
adoptées sont devenues «obsolètes devant la persistance de la
crise». « Progresser encore sur la même voie ou entreprendre une
autre démarche qui ne soit pas en rupture radicale avec le passé
risquerait, sans nul doute, de reconstituer les mêmes conditions de
l'échec et d'éloigner définitivement l'espoir qu'une solution de
sortie de crise existe quand même», est-il mentionné.
Dans leur constat,
les officiers mettent en avant «l’absence d'implications positives
sur la situation politico-sécuritaire» en marquant une halte pour
analyser l'origine récente de la crise. Ainsi, ils remarquent qu’en
dehors des trois partis politiques que sont le FLN, le MDA (qui a
disparu) et le FFS, qui existaient avant l’avènement du
multipartisme, les autres partis n'ont été que «le produit de la
reconduction de courants politiques ‘clandestins’ vers leur
légalisation». D’après eux, toutes les oppositions au parti unique
ont été consacrées «partis politiques en opposition au même FLN qui
symbolisait et symbolise toujours le système à abattre». D’où
l'émergence du parti islamiste FIS provoquée par trois facteurs :
l'ancrage sociologique du FFS (voulu ou naturel) en Kabylie, la
répression d’octobre 1988 concentrée sur la gauche et la
récupération par Ali Benhadj (le numéro deux du FIS), le 10 octobre
1988 des événements d'octobre, suivie par l’accueil à la présidence
de la République du même Ali Benhadj et de Abassi Madani, comme les
«interlocuteurs représentants de la mouvance islamiste». Autrement
dit, dès le départ était née une bipolarisation FLN-FIS hors Kabylie
«devenue chasse gardée du FFS», soutiennent-ils.
Sur le chapitre
des conséquences sur les élections législatives de décembre 1991,
les rédacteurs de l’analyse révèlent que la reconduction du FLN
«sous le même sigle et dans les mêmes composantes» est à l’origine
du vote-sanction dont a bénéficié le FIS et d’une large abstention
dont a également bénéficié le même parti islamiste, ainsi que d’un
vote identitaire de la Kabylie en faveur du FFS en réaction aux
«constantes arabo-islamiques prônées par le FLN et le FIS». Même si
le FFS, «législativement impuissant», se présentait comme une
alternative au FLN «Etat policier» et au FIS «Etat intégriste» au
sein de l’Assemblée nationale et même s’il représentait
culturellement «l'amazighité de l'Algérie» qu'il revendiquait
d’ailleurs au nom d'une identité collective et intégrante, la
représentation du champ politique dans l'imaginaire collectif est
lue, depuis la légalisation de l'expression plurielle, sous «l'angle
d'une image triangulaire FLN-FIS-FFS». Même après la dissolution
judiciaire du FIS et la création du RND.
A cela sont venus
se greffer d’autres facteurs, ayant contribué à la résurrection du
FIS – le regret exprimé par les participants à la conférence "gouvernement-partis"
d'août 1991 de l'absence du FIS dont les dirigeants étaient
incarcérés en juillet 1991, la réclamation par des participants au
dialogue avec le HCE d’un dialogue sans exclusive, la rencontre en
prison du ministre de la Défense avec Ali Benhadj et Abassi Madani,
installés plus tard à la résidence El-Mithak et les déclarations des
pouvoirs successifs sur la clôture définitive du dossier FIS ont
remis à l'ordre du jour le dossier du parti islamiste dissous.
Des
contradictions sources de discorde
Les rédacteurs du
document de décembre 2000 attestent par ailleurs que ni Louisa
Hanoune du PT encore moins le FFS n’ont de «sympathie islamisante».
Alors que la responsable du PT «estime impossible pour les
démocrates de casser le système FLN et que seul le FIS pourrait y
aboutir», le FFS, lui, voit en le FIS «une création du pouvoir FLN
pour marginaliser les démocrates», considérant les deux formations
comme «les deux faces de la même pièce anti-démocrate». A ces
officiers d’avertir que le système FLN «a épuisé en son sein les
possibilités d'alternance et (…) intégré d'autres partis dans la
coalition qu'il parraine pour mieux assurer sa survie». Y compris le
PT et le FFS (et d’autres). «Tant que le paysage politique demeure
encore dans ses mêmes composantes sous les mêmes sigles, les
contradictions sources des inconciliations et de l'insécurité
connaîtront leur prolongement, d'autant que ni les élections ni le
dialogue n'ont abouti à leur extinction et que les courants
légalisés comme partis ont transféré leurs méfiances du temps de
l'opposition clandestine au FLN parti unique vers la période
actuelle, où il est perçu que c'est toujours le FLN qui est pouvoir
avec son système», écrivent-ils. Non sans rappeler que l’ancien
parti unique a raté deux occasions «pour se rénover». Ils pensent, à
ce propos, que les dirigeants du FLN auraient dû changer de parti au
lieu de «rester fidèles aux mêmes idées dans un parti qui n'a pas
changé de sigle», en cédant la place au RND «pour mieux s'adapter à
un contexte promis au changement».
Seulement,
l'absence de mutation a placé, de leur avis, l'armée nationale dans
le rôle «d'arbitre», une belle opportunité pour certaines forces de
tenter de la discréditer et de changer le cours des choses. Ils
donnent pour exemples la tentation de partis politiques de retirer
«la couverture politique aux groupes armés» et «la couverture
populaire à la lutte anti-terroriste» afin de démontrer qu'il s'agit
d'une «lutte pour le pouvoir» entre deux fractions du pouvoir, sinon
d’opposer la notion de «pouvoir réel» à celle de «pouvoir apparent»
pour soi-disant dissocier le FLN de l'armée car «le FLN est perçu
comme jouant le rôle de façade civile de l'armée».
Après cet exposé
succinct, le général Touati et ses collaborateurs pensent que deux
perspectives s'offrent pour l'Algérie : la continuité ou la rupture
radicale.
Dans le scénario
de la continuité, ils assurent que dans le cadre du système
politique actuel et de la reconduction des mêmes contradictions, les
moyens sécuritaires mis à la disposition de la poursuite de la lutte
antiterroriste «connaissent leurs limites, dans l'objectif d'une
certitude de l'extinction du terrorisme à une échéance précise». Ils
préviennent contre cette tendance à «l'ingérence internationale» qui
pourrait devenir inéluctable, selon eux, avec comme «enjeu central
la réhabilitation du FIS et le retour fatal à la bipolarisation des
années 90 et 91».
Abordant le risque
d'un bouleversement de la situation géopolitique avec la montée en
puissance de l'islamisme au Maroc, ils n’excluent pas en outre
l’éventualité d’un appel de Rabat à la communauté internationale
(OTAN, Conseil de sécurité notamment), afin de justifier «une
ingérence en Algérie pour normaliser la situation». Mais dans le cas
du retard dans la relance économique et d'aggravation des
frustrations socio-économiques, les rédacteurs n’écartent pas le
poids des pressions exercées sur l’Algérie pour contraindre cette
dernière à asseoir «un accord politique avec les groupes armés et
leurs commanditaires».
Et les six
commandements…
Dans l’hypothèse
de la rupture radicale, deux options se présentent à eux : celle de
la réhabilitation du parti islamiste dissous (ex-FIS) et celle d'une
reconstruction nouvelle du paysage politique.
Dans ce scénario,
les rédacteurs entrevoient la mise en exergue d’une thèse selon
laquelle la situation actuelle est le résultat d’«un biais introduit
dans le processus de démocratisation» dès le départ, dont les
implications sont les impasses. Selon eux, la prolongation de cette
«tendance aux inconciliations» risque à terme de «provoquer un
désarmement moral généralisé susceptible d'aggraver davantage les
vulnérabilités nationales», devant l’absence de visibilité et
l’entretien, particulièrement par les médias, du sentiment que
«l'Etat tâtonne et (…) les ‘clans’ parasitent toute solution».
Il y a six ans,
celui qu’on nommait «idéologue du régime» et ses collaborateurs
craignaient «la perte de maîtrise et de contrôle par l’Etat du
processus d’évolution de la situation politico-sécuritaire». Et pour
éviter ce moment qui risquerait de «changer radicalement de
stratégie sans que cela ne soit perçu comme une catastrophe», ils
soumettaient leur analyse de conjonctures des origines récentes de
la crise aux perspectives, en vue d’être entendus, essentiellement
par le président de la République en sa qualité de président de
«tous les Algériens».
C’est ainsi que
dans l’option la réhabilitation de l’ex-FIS, ils rappelaient que
celle-ci ne viserait ni plus ni moins que le retour «à la
bipolarisation et à la réédition des années 1990 et 1991», dans un
contexte où la mouvance démocrate ne constitue pas une force.
Dans la seconde
option, propre à la refondation du paysage politique, ils
proposaient la mise en route d’un programme politique qui
s’étalerait sur trois ans. Dans ce cas de figure, les dirigeants
seraient appelés, selon eux, à prendre plusieurs mesures : dissoudre
de façon concertée ou d’autorité tous les partis politiques sans
exception aucune, prévoir un concordat «à l'effet de définir tous
les critères d'accès à la légalisation sous forme de partis
politiques», organiser l’élection d'une constituante avec pour
implication une «désidéologisation» de la Constitution (aucune
référence à toutes les langues ni à la religion), procéder à la
création de formations politiques «sur la base de l'interdiction du
retour de tous les sigles déjà existants», installer une commission
de réflexion sur les réformes politico-administratives et susciter
la concertation sur «la nature du nouvel ordre national interne à
instaurer, ses principaux constituants, les principes qui le
régissent et les équilibres qui le garantissent».
Z’hor Chérief
Haut
Le régime présidentiel et les «centres occultes»
La parenthèse
de l’Etat moderne
En voulant
modifier l’article 74 de la Constitution de 1996, le parti FLN
déclare vouloir consacrer la «séparation» des pouvoirs pour mettre
fin à la bipolarité. Ne chercherait-il pas à (re)plonger l’Algérie
dans la spirale absolutiste, à l’image des pays arabes et
africains ?
A travers les
propositions FLN qui seront soumises à la fin du mois au président
de la République, l’ex-parti unique veut rayer le principe de la
limitation des mandats présidentiels. En suggérant de modifier
l’article 74 de la Constitution de 1996 (mandat présidentiel de 5
ans où le président de la République n’est rééligible qu’une
seule fois), le parti FLN laisse entendre que l’objectif est de
consacrer la «séparation» des pouvoirs pour mettre fin à la
bipolarité. Mais une telle démarche risque de (re)plonger l’Algérie
dans la spirale absolutiste, à l’image de bon nombre de pays arabes
et africains, à l’exemple de Hafedh El-Assad en Syrie, de Omar Bongo
au Gabon, de Hosni Moubarak en Egypte, de Maâmar Kadhafi en Libye et
de Zine El-Abidine Ben Ali en Tunisie.
A l’heure où des
sources officielles françaises annoncent que 100 000 Algériens
demandent la "réintégration" de la nationalité française et où
d’autres sources nationales (CREAD) affirment que des émigrés
algériens sont de plus en plus nombreux à rentrer au pays depuis
l’année 2000, quelle définition donner au «nationalisme libérateur»
et surtout à la préservation de la souveraineté nationale, lorsque
la préoccupation du parti FLN semble se focaliser sur la place
hégémonique occupée autrefois, après avoir longtemps brimé et
étouffé les voix patriotiques, progressistes et démocratiques ?
Le retour du parti
FLN confirme, si besoin est, le changement timide qu’il y a eu
depuis 1992 au sein de la configuration politico-électorale. Même si
le taux important des abstentionnistes est à prendre en
considération. Il témoigne aussi du coup de force ordonné contre le
pluralisme légalisé après 27 ans de système à parti unique. Un
pluralisme empoisonné dès sa naissance par l’officialisation de
formations à caractère religieux et régionaliste.
Au-delà de la
nature des régimes, gouvernements autoritaires et corrompus compris,
l’émergence d’un nouvel ordre mondial économique, la vulnérabilité
des frontières, l’instrumentalisation de la démocratie et des
religions ainsi que l’usage de l’invective par les partis politiques
et les politiques d’exclusion ont produit l’effet contraire que
d’aucuns qualifieraient de «révolution conservatrice».
Dans ce contexte
dominé par la géopolitico-économie, le monde arabo-berbère recherche
une issue à la crise, à la misère et à la dictature des pouvoirs en
place. On assiste même à une sorte d’opposition aux réformes
imposées par l’étranger, notamment celle des Etats-Unis qui vient se
placer aux côtés de deux autres modèles de réformes : la réforme
«islamiste» et la réforme «autochtone» (au sens de préservation et
de réappropriation de l’Etat national moderne).
Des études
montrent que dans beaucoup de pays arabo-berbères, le pouvoir
apparaît comme une «institution» qui se différencie de l’Etat (à
titre d’exemple, on l’appelle «le système» en Algérie et «le
makhzen» au Maroc), même si elle évolue sur ses platebandes. Ce
pouvoir est centré autour de la présidence de la République et, fait
curieux, ne peut fonctionner qu’en affaiblissant l’Etat. Cela parce
que ni les ministres ni les services de régulation ne disposent
d’une véritable marge de manœuvre pour agir. En d’autres termes, la
vie publique est pour ainsi dire limitée à un seul parti hégémonique
placé totalement sous l’emprise du pouvoir qui l’instrumentalise au
gré des luttes intestines entre ses clans ou fractions. Le reste
n’est qu’une affaire de marionnettes qu’on brandit
occasionnellement. Quelles que soient les réformes engagées, aucun
changement réel n’est possible tant que cette dualité se perpétue.
Que le numéro un de l’Assemblée nationale ou la secrétaire générale
du Parti des travailleurs se mettent à dénoncer «un centre occulte»
ne change rien à la donne. Bien au contraire, le retour en force du
parti FLN aux commandes du pays confirme une fois de plus le mépris
vis-à-vis des forces réelles du pays et de leurs aspirations. Par le
maintien de cette dualité qui pérennise le pouvoir et empoisonne un
processus de transition qui n’a que trop tardé.
S’il y a lieu de
parler de leçon à retenir après une petite expérience
«démocratique», elle se résumerait à cette phrase : il ne peut y
avoir de démocratie sans un Etat affranchi de la tutelle d’un
pouvoir corrompu et autoritaire, de celle des tanks américains et
des injonctions françaises.
Z. Chérief
Haut
Travail des enfants
Une triste
réalité
Il est toujours
triste de voir des enfants travailler. Que ce soit dans une usine,
dans un champ ou sur un chantier… Il va de soi que ce spectacle n’a
rien de réjouissant dans la mesure où il nous dit clairement que cet
enfant travaille dur pour aider aux dépenses familiales et même
parfois pour prendre en charge toute une famille. Cette réalité est
de plus en plus visible chez nous, même si les chiffres officiels
fournis par le ministère du Travail et de la Sécurité sociale font
état de 0,085% d’enfants qui travaillent sans avoir atteint l’âge
légal, c’est-à-dire 16 ans.
Ces chiffres sont
le résultat d’une enquête réalisée en 2005 par les services de
l’inspection du travail. Un enquête identique menée en 2004 a fait
ressortir 0,42% d’enfants sont employés sans avoir atteint l’âge
légal. D’autres chiffres, pour l’année 2002, précisent que le
chiffre était de 0,56%. Autrement dit, la situation va en
s’améliorant et les employeurs ont de moins en moins recours à des
enfants qui n’ont pas encore 16 ans. Nous serions tentés de dire que
ces chiffres sont on ne peut plus rassurants, surtout qu’ils vont
dans le même sens que l’objectif du Bureau international du travail,
qui est d’arriver à mettre fin au travail des enfants.
Mais il faut
croire que la réalité ne tient pas toujours compte des devises et
des objectifs que se tracent ces organisations. Une simple virée
dans les rues d’Alger et dans sa banlieue nous renseigne mieux que
toutes les enquêtes. De plus en plus d’enfants délaissent les écoles
pour travailler. Ils sont un peu partout : transport, ateliers de
confection, agriculture, entreprises de bâtiment, restauration
rapide… N’importe quel travail est bon, pourvu qu’il leur permette
de gagner quelques sous qui vont arrondir les fins du mois d’un père
dont le salaire n’arrive pas à nourrir tout le monde.
Parfois, ces
enfants se retrouvent totalement responsables d’une famille et
acceptent, de ce fait, n’importe quel salaire et toutes les
conditions de travail, le plus souvent déplorables. Et parce que ces
enfants sont jeunes et dans le besoin, leurs employeurs ne se gênent
pas pour les exploiter au-delà du possible. Ils leur font accomplir
toutes sortes de tâches, ne s’inquiètent aucunement de leur sécurité
ou de leur santé. Plusieurs enfants travaillent plus que les huit
heures légales et n’ont droit qu’à une seule journée de repos.
Une enquête
réalisée par la Fondation nationale pour la promotion de la santé et
le développement fait ressortir une autre réalité que celle décrite
par l’Organisation internationale du travail et le ministère du
Travail, et qui est plutôt rassurante.
L’enquête de la
FOREM sur l’exploitation des enfants démontre que sur un échantillon
de 3 000 personnes, âgées de moins de 18 ans, 2,89 % travaillent.
Ces derniers se retrouvent surtout dans les secteurs du bâtiment et
de l’agriculture. L’enquête fait ressortir aussi qu’à l’échelle
nationale, sur une population enfantine d’environ 10 millions
d’individus, on retrouve entre 250 000 à 300 000 enfants qui
travaillent "au vu et au su de tout le monde", précise l’enquête. Ce
chiffre est énorme, surtout quand on sait qu’il ne prend pas en
compte les enfants qui vendent des cigarettes, des cacahuètes, des
jouets et autres babioles. Et Dieu sait qu’ils sont légion. Si on y
ajoute les enfants qui choisissent les bords de route pour proposer
aux automobilistes toute sorte de produits (fruits et légumes,
poteries, galettes, objets d’artisanat…) et ceux qui sillonnent les
plages durant la saison estivale et proposent sandwich, m’hadjeb,
thé, café, glaces, boissons fraîches…, on se rend compte qu’ils sont
chaque jour plus nombreux à essayer de gagner un peu d’argent. Parce
que leurs parents sont pauvres, et de ce fait, ne peuvent leur
offrir la vie insouciante à laquelle ils ont droit.
Donc le travail
des enfants est une réalité mondiale. Et même si le Bureau
international du travail, dans son rapport 2006, précise que la
tendance est au déclin, les effectifs de mineurs qui travaillent a
chuté de 11% entre 2000 et 2004.
Cette réalité est,
hélas, toujours là. Une répartition géographique est mieux indiquée
pour affirmer ces dires.
En effet, la
région Asie-Pacifique enregistre le plus grand nombre, 60% du total
mondial, soit 127 millions d’enfants âgés de 5 à 14 ans ; vient
ensuite l’Afrique subsaharienne avec 48 millions d’enfants (23%) ;
l’Amérique latine et les Caraïbes comptabilisent 17,4 millions
d’enfants travailleurs, soit 8% ; le Moyen-Orient et l’Afrique du
Nord sont les régions où l’on enregistre le plus faible taux, 6%.
Toujours selon le rapport 2006 du BIT, il y aurait près de 2,5
millions d’enfants astreints au travail dans les pays industrialisés
et 2,4 millions dans les pays à économie en voie de transition.
Cette tendance à la baisse s’explique, selon le rapport – qui, cette
année, s’intitule "la fin du travail des enfants" : un objectif à
notre portée – par une prise de conscience collective, ainsi que par
les politiques que beaucoup de pays ont adoptées, mais aussi et
surtout par les actions menées contre le chômage et la pauvreté et
la mise en œuvre du programme international pour l’élimination du
travail des enfants.
Pour le cas de
l’Algérie, si ce phénomène n’est pas jugé inquiétant par les
autorités, il est "de faible envergure et limité aux secteurs
agricole et commercial, notamment à caractère familial", a affirmé
le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Tayeb Louh. Ceci
ne signifie pas qu’on se croise les bras et qu’on se contente de
laisser faire le temps.
Depuis 2003 déjà,
une commission intersectorielle de prévention et de lutte contre le
travail des enfants existe. Elle a pour mission de détecter les
véritables causes qui poussent les jeunes à délaisser les écoles et
les jeux pour aller dans un monde ingrat, celui du travail, et qui
n’est pas sans conséquences négatives sur leur croissance physique
et morale.
Dans ce sens, le
ministre précise qu’un travail se fait actuellement pour recenser
les démunis et proposer un éventuel travail aux familles pauvres.
Côté législatif,
un projet de loi sur l’enfant est en voie d’être finalisé et sera
présenté prochainement au gouvernement. Ce projet assurera la
protection des droits de l’enfant et créera des institutions
spécialisées qui veilleront sur cet aspect des choses. Par ailleurs,
le projet de nouveau code de travail propose de revoir à la hausse
les dispositions pénales du travail et qui concernent le non-respect
de l’âge légal à l’emploi.
Tout cela
suffira-t-il pour que les enfants n’aient plus à se soucier des
dépenses familiales pour se consacrer à l’école et aux jeux ?
Espérons-le de tout cœur, car cela semble plutôt lointain.
Khadidja
Mohamed Bouziane
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Prérogatives renforcées pour Hamid Temmar
Un libéral qui
préfère le monopole
Y a-t-il, en
définitive, deux chefs du gouvernement, dont l’un se limite aux
questions politiques pendant que l’autre concentre entre ses mains
toute la décision économique ? C’est ce qu’il est permis de penser
du moment que, sans conteste aucun, Hamid Temmar, par ses pleins
pouvoirs, est aujourd’hui un ministre de l’Economie sans le moindre
obstacle sur son chemin.
S’il est un
ministère dont l’autorité a gagné en puissance, c’est bel et bien le
MPPI, dont la structure légère contraste sévèrement avec ses
prérogatives, surtout depuis que les pouvoirs de la chefferie du
gouvernement sur certains dossiers lui ont été transférés. Qu’il
s’agisse de l’investissement ou de la privatisation, le MPPI est
définitivement débarrassé de toute tutelle véritable à la faveur
d’une série de décrets dont l’inspirateur ne serait autre que M.
Temmar, qui a toujours tenté de démontrer que le retard des réformes
provenait de la dilution des centres de décision.
Le ministre met
les pieds dans le plat et sans ménager aucune issue de secours,
semble déjà promettre de réussir à lui seul là où une dizaine de
gouvernements successifs ont passablement échoué.
Pour lui,
l’affaire est simple. Son évaluation du dispositif actuel de
promotion de l'investissement fait ressortir un constat qui met en
évidence une situation où des contraintes continuent de faire
obstacle à l'encouragement des investisseurs et au renforcement de
l'attractivité de notre économie.
Omettant de dire
que le régime spécifique à l’investissement a fait de l’Algérie un
paradis fiscal unique dans le Maghreb, Temmar soutient que le
système d'incitation à l'investissement actuel ne répond pas
suffisamment aux objectifs pour lesquels il a été institué.
En réponse, le
MPPI propose «de procéder à une consolidation du système actuel de
promotion de l'investissement, basée sur des standards
internationaux, en vue de stimuler l'attractivité des capitaux,
l'intensification de la dynamique de croissance économique et le
développement de l'emploi». Sa stratégie de promotion de
l'investissement repose sur la mise en œuvre d'une série de «plans
d'action» visant notamment la mobilisation des sources
d'investissement, la promotion des espaces potentiels
d'investissement et la transformation structurelle de
l'environnement de l'investisseur par la levée des contraintes liées
à l'accès au crédit, au foncier économique et à la transparence du
marché.
Le fait est
présenté comme une attaque contre les derniers bastions de la
bureaucratie, mais escamote le fait que c’est ainsi que les
autorités perdent leurs dernières forces de négociation. Et, de
plus, celui qui insistait pour dire que c’est la croissance qui
attire les investisseurs et non le contraire semble avoir fi de
cette vérité en se passant de la réunion des conditions essentielles
à une montée en cadence de l’investissement. Bien entendu, les
actions que s’apprête à mener le MPPI peuvent s’avérer nécessaire,
mais elles sont loin de suffire, ne serait-ce que parce qu’elles
assouplissent un dispositif déjà existant, mais ne règlent aucun
problème de fonds qui reste axé autour du programme économique
lui-même.
On parle
aujourd’hui du réaménagement du processus des avantages pour le
rapprocher d'un système déclaratif qui en assure la transparence, de
l'institution d'un système simplifié d'éligibilité aux avantages, de
la réadaptation du système d'avantages et, enfin, de la
réorientation des activités de l'agence chargée du développement de
l'investissement.
Cet exposé des
motifs n’a aucune autre traduction que de mettre le CNI, l’ANDI et
la Commission de contrôle des privatisations sous la coupe,
indirectement, du MPPI, qui n’était au départ que leur secrétariat
technique.
C’est ainsi que
trois décrets exécutifs ont vu le jour dans le JO du 31 mai dernier
(notons la célérité) et qui s'inscrivent officiellement dans le
cadre de «la mise en adéquation de l'architecture organisationnelle
globale du soutien aux investisseurs». C’est dans cet ordre d’idées
qu’ont été promulgués le décret exécutif relatif au fonctionnement
du Conseil national de l'investissement (CNI), le décret exécutif
portant attributions, organisation et fonctionnement de l'Agence
nationale de développement de l'investissement (ANDI) et le décret
exécutif relatif à la composition, l'organisation et au
fonctionnement de la Commission de recours compétente en matière
d'investissement.
Et le MPPI ne
cache pas sa mainmise désormais sur tous les grands dossiers.
L'organisation qui en découlera sera davantage «harmonisée», selon
Hamid Temmar, qui compte sur un niveau stratégique représenté par le
CNI, un niveau d'élaboration des politiques et du suivi de leur mise
en œuvre assuré par le ministère chargé de la Promotion des
investissements et, enfin, un niveau d'exécution dont sera chargée
l'ANDI. Des institutions qui, dans leur objet, n’ont pas du tout la
capacité de fonctionner de la sorte : le CNI a préséance sur l’ANDI
si le gouvernement juge un projet trop important, alors que le MPPI,
aux termes de l’ordonnance sur l’investissement (encore en vigueur
depuis son élaboration par Temmar), n’a aucune voix au chapitre. Et
ce n’est là que la énième contradiction.
Débarrassé de ses
anciennes tutelles, le MPPI, sans être obligé de se mettre au devant
de la scène, a les coudées franches. Mais le plus important est que
Hamid Temmar n’a plus aucune excuse pour réussir. Depuis cinq ans,
nous enregistrons une moyenne de 700 millions de dollars
d’investissements pas an, dus en majorité au pétrole et
exceptionnellement aux télécoms. Sur les 1 200 Entreprises
publiques économiques (EPE) qu’il a mises sur la liste des
privatisables, le dispositif dont Temmar est le géniteur n’en a cédé
que 350 environ. Cela totalise près du quart d’un milliard de
dollars en volume, alors que la privatisation a rapporté à la région
Maghreb et Moyen-Orient plus de 15 milliards de dollars, selon la
Banque mondiale. Et plus que jamais, pour le ministre, l’obligation
de résultat n’est que plus forte.
Nabil Benali
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Existe-t-il des inventeurs en Algérie ?
Rencontre avec
des extraterrestres !
Deux inventeurs
algériens qui veulent économiser au pays des dizaines, voire des
centaines de millions de dollars, sont forcément des
«extraterrestres». En plus, ils ne sont pas seuls. Ils sont des
milliers à vouloir – et surtout pouvoir – mettre au point des
solutions innovantes dans plusieurs secteurs de l’économie
nationale. Ils veulent doter l’Algérie d’une certaine indépendance
technologique au moment où elle possède des dizaines de milliards de
dollars qui ne demandent qu’à être dépensés. Allez comprendre
pourquoi ils s’entêtent à vouloir continuer à innover et, en plus,
espérer une aide de l’Etat pour que leurs trouvailles technologiques
soient utiles au pays au lieu d’importer des solutions toutes prêtes
de l’étranger ! C’était sans compter sans la clairvoyance de
certaines autorités qui ont repoussé ces offres «malsaines».
Pour tout vous
expliquer, voici l’entretien que nous avons eu avec ces
«extraterrestres», en l’occurrence Haouam Noureddine et Souami
Chérif, diplômés universitaires, membres de l’Union nationale des
inventeurs et sociétés innovantes. Le premier est ingénieur en
mécanique et en technologie, spécialisé depuis une vingtaine
d’années dans la construction des fours industriels sous vide. Il
est également l’inventeur d’une machine capable de traiter l’eau de
l’oued El-Harrach pour la rendre potable. Le second est spécialiste
en intelligence artificielle appliquée à la commande et au contrôle
de procédés industriels, qui a travaillé avec de grosses compagnies
étrangères.
Les Débats :
Existe-t-il des inventeurs
en Algérie ? On a de la peine à le croire !
Houami
Noureddine : Il existe pas
moins de 7 000 inventeurs en Algérie, qui détiennent quelque 4 000
projets rentables, concurrentiels et économiques.
Souami Chérif :
Ces inventeurs ne sont pas
tous des universitaires. J’ai rencontré dans le Sud du pays des
jeunes qui ont construit un véhicule 4x4 à partir de pièces à la
casse. Pour ce qui est des universitaires, ce sont des inventeurs
qui sont dégoûtés du système actuel de la recherche programmée qui
ne donne rien, parce qu’il n’y a pas obligation de résultats.
Actuellement
l’inventeur met tout son argent (salaire et autres entrées) dans la
réalisation du prototype. Ce qui fait que beaucoup d’inventions
restent au stade de l’étude parce que les inventeurs n’ont pas les
fonds nécessaires pour concrétiser. Certains vont même jusqu’à
s’endetter pour réaliser leurs prototypes (et je parle en
connaissance de cause).
Les pouvoirs
publics ne les aident-ils pas ?
S. C. :
Les portes sont presque toutes
verrouillées. Les banques ne prêtent pas.
H. N. :
Avant de parler des banques, il
faut savoir que lorsque le président Bouteflika est arrivé, il a
institué l’Agence nationale de valorisation des résultats de la
recherche et du développement technologique (ANVREDET). Les missions
principales de cette agence sont de payer à l’inventeur les frais du
brevet, de s’assurer que son produit est compétent par rapport à la
concurrence nationale et internationale, de payer le coût du
prototype et de donner une subvention pour créer un process. Mais
depuis son existence, l’ANVREDET n’a aidé personne.
Vous parlez de
cas concrets ?
H. N. :
J’ai un projet concret d’un four à incinération pour les huiles
askarel (PCB) qui a reçu l’agrément de l’ANVREDET et de Sonelgaz ;
il est même agréé par la société française MADCOSS (spécialisée dans
les déchets) mais l’agence n’a jamais donné un sou pour le prototype
qui m’a coûté 1,5 million de dinars. Pourtant, ce four est de grade
3, c'est-à-dire que le procédé qu’il utilise pour l’élimination des
PCB est plus avancé que ce qui existe déjà dans les pays développés
comme l’Allemagne, la France et d’autres.
Savez-vous que le
ministère, avec ses milliers de chercheurs ne dispose que de 5
brevets, alors qu’à moi tout seul j’ai 13 brevets ? C’est pour vous
dire qu’il y a un problème dans le secteur de la recherche
scientifique en Algérie. Ce n’est pas normal. Pourtant, il y a des
gens plus compétents que moi parmi les chercheurs universitaires,
mais c’est le système qui est mauvais.
Vous avez parlé
de recherche qui ne donne pas de résultats. Expliquez-nous pourquoi.
S. C. :
J’ai fait partie d’équipes de chercheurs universitaires. J’en ai
même dirigé. Les thèmes actuels de recherche retenus consistent à
produire un pseudo-article de recherche qui est publié en Algérie
(en auto-agréé), mais au bout du rouleau, il n’y a pas de production
réelle qui mène à un prototype puis à un produit industrialisable.
Nous sommes toujours contents, dans ces équipes, de faire de la
simulation (sur ordinateur, ndlr) et de produire de beaux graphes.
Or, tout le monde sait produire des graphes. D’ailleurs, j’ai
ajourné plusieurs magisters et doctorats (certains sont devenus des
docteurs d’Etat maintenant !) parce que leurs thèses étaient un
ramassis de PFE (projets de fin d’études d’ingéniorat, ndlr). Je me
suis retiré de l’institution de l’enseignement supérieur à cause de
ce genre de problèmes, alors que tout PhD que je suis, j’ai toujours
un problème d’équivalence.
Ça vous pose
problème dans votre carrière ?
S. C. :
Je suis PhD dans tout les pays du monde. Je suis sollicité par IBM
Almaden Research Center, j’ai travaillé avec des institutions aussi
importantes que Rolls-royce en Angleterre, entre autres pour le
contrôle du turboréacteur de l’A320.
Pour revenir aux
contrats de recherche, nos chercheurs produisent de la littérature
locale qui est publiée dans les séminaires et conférences régionales
qui n’ont aucune valeur. Et lorsqu’ils partent à l’étranger, leurs
belles communications se résument à un poster, c'est-à-dire
l’équivalent d’un petit PFE ou d’un magistère en phase de fin de
mémoire.
Et dans tout ça,
où est l’application de ces recherches ? Rien.
Dans notre
discussion avant cet entretien, vous aviez évoqué la «privatisation
par le savoir». Pouvez-vous être plus explicite ?
S. C. :
Prenons n’importe quel secteur d’activité. L’hydraulique, par
exemple. Actuellement, l’Algérie importe un tuyau en béton pour le
transfert du barrage de Taksebt. Alors que nous avons, à Alger même,
une unité qui fabrique exactement ce tube, sauf que leur gamme se
limite à un diamètre de 1,8 mètre et qu’à Taksebt on demande le
2,5 mètres.
Avec mon acolyte
ici présent, nous sommes capables, en cinq semaines, de transformer
l’usine en question pour qu’elle puisse fabriquer ce tuyau qu’on
importe. Il y a de petites modifications d’outillage et une
innovation à introduire au niveau du béton, tout simplement. Voici
un exemple de «privatisation par le savoir» que les pouvoirs publics
peuvent adopter pour relancer certaines activités, en s’associant à
des inventeurs qui peuvent apporter leur savoir et des idées pour la
modernisation des usines à privatiser.
Quels sont les
processus adoptés à l’étranger, du moins dans les pays où vous avez
travaillé, pour qu’un chercheur puisse devenir un producteur ?
H. N. :
Les pays développés disposent de pépinières de sociétés. Ces
dernières financent le développement de recherches appliquées pour
la création de sociétés.
Dans votre cas,
M. Haouam, où en est le projet du four à PCB ?
H. N. :
Mon projet a passé avec succès toutes les étapes : ministères de la
Recherche scientifique et de l’Environnement, ANVREDET. Avec ce
nouveau procédé, normalement l’Algérie devrait économiser plusieurs
millions de dollars en traitant les PCB sur place au lieu de les
envoyer à l’étranger.
S. C. :
Il faut d’abord savoir que le processus d’envoi de nos déchets de
PCB (huiles askarels) coûte très cher. Et qu’à chaque étape, y
compris les démarches administratives prévues par la Convention de
Bâle, l’Algérie doit débourser des sommes importantes en devises. En
particulier pour souscrire la police d’assurance indispensable pour
ces déchets spéciaux à exporter pour traitement, le transport et le
droit de passage dans chaque commune française (puisque le
traitement est fait en France) que traversent les PCB. Alors que si
l’opération est réalisée ici, avec un incinérateur de grade 3 tel
que le propose M. Haouam, nous gagnerons de l’argent et de
l’expertise dans le domaine. Le même incinérateur peut également
servir pour le traitement des stocks de médicaments périmés et
autres déchets spéciaux qui nécessitent une incinération.
Combien cela
coûterait-il localement ?
H. N. :
Au lieu de 8 millions de dollars prévus, cela coûterait 4 millions
de dollars pour l’ensemble du stock des PCB en Algérie.
Avez-vous reçu
une réponse de la part du ministère de l’Environnement pour le four
à traitement de PCB et votre machine à traiter les eaux usées de l’ued
El-Harrach ?
H. N. :
Non, aucune. Ils ne daignent même
pas me répondre. J’ai été prié de sortir du ministère de
l’Environnement.
S. C. :
Une unité de traitement des eaux
proposée par une entreprise française coûte environ 4 millions de
dollars. Alors que M. Haouam est parti beaucoup plus loin puisqu’il
a introduit des paramètres de pollution industrielle. De plus, le
produit, en terme de rentabilité énergétique, est très économique.
En terme de capacités de traitement, la petite station de M. Haouam
peut faire largement plus que ce qui est proposé par les étrangers
et à moindre coût.
Nous sommes
également en train de réfléchir à d’autres procédés de traitement
des déchets spéciaux comme les déchets de zinc de Ghazaouet, de
mercure de l’usine de Azzaba, etc.
Abdelkader
Djalil
Haut
E-mail :contact@lesdebats.com |