Semaine du  21 au 27 juin 2006

Mohamed Benchicou est sorti de prison le 14 juin

La presse est-elle pour autant libérée ?

Des officiers de l’ANP analysent la crise nationale

Perspectives pour l'Algérie : la continuité ou la rupture radicale

Le régime présidentiel et les «centres occultes»

La parenthèse de l’Etat moderne

Travail des enfants

Une triste réalité

Prérogatives renforcées pour Hamid Temmar

Un libéral qui préfère le monopole

Existe-t-il des inventeurs en Algérie ?

Rencontre avec des extraterrestres !

 

 
 
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Mohamed Benchicou est sorti de prison le 14 juin

La presse est-elle pour autant libérée ?

Une liberté de la presse en sursis, des risques pour la liberté d'expression malgré la libération de Benchicou. Voici les sentences, sans appel, prononcées par les médias et les ONG de défense des droits de l'homme et de la liberté d'expression après la sortie de prison du directeur du défunt quotidien Le Matin. Des Etats-Unis à la Nouvelle-Zélande en passant par l'Europe et les pays arabes, l'information de la libération de Mohamed Benchicou a fait le tour du monde, donnant un coup de projecteur sur la presse algérienne et l'état de la liberté d'expression dans le pays.

On pourra digresser longtemps sur les raisons judiciaires qui ont valu la prison à Mohamed Benchicou, mais aux yeux de l'opinion internationale, il ne fait aucun doute que c'est du journaliste, du directeur de journal et de l'auteur d'un pamphlet incendiaire contre le président Bouteflika que l'on parle et certainement pas d'un délinquant en col blanc. Malgré lui – et malgré nous – Benchicou devient le représentant  de cette presse qui ose, qui brave les interdits. Difficile qu'il en soit autrement. La presse algérienne ne se distingue plus par ses capacités professionnelles ou ses audaces, mais par sa propension à faire le dos rond. Et lorsqu'elle oublie de le faire, on la menace du cachot.

Car au-delà du symbole Benchicou, des journalistes en prison, il y en a peut-être eu un peu trop en 2006, même s'ils n'ont pas purgé de longues peines et qu'ils ont été libérés, voire graciés. Il est utile de rappeler Bachir Larabi, correspondant d'El Khabar à Naâma, Berkane Bouderbala et Kamel Boussaad respectivement directeurs de Essafir et de Errissala*.

Dès lors, même des communiqués qui véhiculent de fausses informations trouvent des accents de vérités aux oreilles et aux yeux de ceux à qui ils s'adressent. La Fédération internationale des journalistes a publié un texte, le 14 juin,   pour demander que soient libérés les deux douzaines de journalistes emprisonnés. En  fait, le communiqué en question parlait des journalistes poursuivis en attente de jugement. Mais l'erreur a-t-elle une quelconque importance dans les conditions qui sont celles de la presse algérienne, aujourd'hui, puisque de toute façon la prison pour les journalistes n'est plus une vue de l'esprit ou une éventualité ?

Est-il anormal donc que Amnesty International, qui publiait récemment son rapport sur la situation des droits de l'homme en Algérie et au Maghreb, mette sur un même plan incarcération de journalistes et recours à la torture ? «De nouvelles informations ont fait état du recours à la torture, notamment contre des personnes soupçonnées d'appartenance à un groupe terroriste», souligne cette ONG, avant de dénoncer les «restrictions à la liberté d'expression». Selon AI, en Algérie, «une vingtaine de journalistes se sont vu infliger des peines d'emprisonnement pour diffamation», citant l'exemple de Mohamed Benchicou.

On pourra ainsi ergoter longtemps sur les raisons  légales qui ont conduit le directeur du journal Le Matin en prison, mais aux yeux du monde ; c'est surtout un journaliste qui aura outrepassé des lignes rouges, les limites de cette liberté d'expression conditionnelle qu'on a fait taire. Au-delà de l'image d'un pays plus ou moins libre – ou en voie de l'être – qui est sacrément écornée, il y a pour les journaliste algériens un gros effort à faire pour récupérer cette portion de liberté chèrement acquise et menacée aujourd'hui autant par l'inertie et les maladresses des professionnels de l'information que par les velléités de restriction de l'espace d'expression du pouvoir politique.

 La situation de la presse

Si les médias et les ONG dans le monde ont mis en lumière les conditions difficiles de la pratique du métier d'informer pour les risques qu'il comporte, ils n'ont pas mis en exergue – est-ce leur rôle d'ailleurs ? – les difficultés de pratiquer le journalisme dans les organes de presse et les conditions qui y règnent.

Avec près d'une cinquantaine de quotidiens présents sur la scène médiatique, on peut compter sur les doigts d'une main les journaux qui respectent scrupuleusement la réglementation et le droit du travail. Des journalistes non déclarés, sans assurance maladie ni garantie de retraite. Des statuts de pigistes galvaudés, octroyés à tour de bras. Les raisons ? Une sorte de compromis sinistre qui tend à dire qu'il vaut mieux être pigiste dans plusieurs organes et gagner relativement bien sa vie que de se limiter à un seul journal en tant que permanent et vivre dans la misère. Il est vrai que les salaires des journalistes dans le privé frisent le ridicule alors que dans de nombreux cas, ils ne dépassent pas de plus de 3000 à 5000 dinars le SNMG.

Si certains journaux dits indépendants sont aujourd'hui des entreprises florissantes, on peut se demander effectivement quels moyens ils ont mis pour faire progresser recycler leurs journalises. Dans les années 1990, des organismes et associations   offraient des stages aux journalistes qui revenaient vaillamment raconter leurs périples dans des reportages, annonçant  qu'ils avaient appris à utiliser un banal clavier et un stupide traitement de texte après un séjour de deux ou trois semaines dans un pays européen. Jusqu'à aujourd'hui, la seule formation disponible pour les journalistes demeure celle de l'université dont tout le monde – étudiants et enseignants en premier – s'accorde à dire qu'elle est loin de satisfaire les exigences professionnelles pour une presse de qualité.

On se demandera aussi, lorsqu'on voit des améliorations apportées dans la forme, pourquoi ces mêmes améliorations ne sont pas apportées dans le contenu et on en veut pour preuve, ne serait-ce que sur l'aspect factuel, la similitude des informations diffusées autant par les anciens titres que par les nouveaux.

Quant à la qualité du travail, il ne fait aucun doute que même les journaux devenus leaders ont largement raté l'occasion d'offrir à la profession la possibilité d'évoluer dans un monde en mutation et où la démocratie directe s'affirme et s'exerce dans les médias. Les grands titres dans le monde essayent justement de favoriser l'interactivité avec les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs et pas seulement avec les annonceurs. Aucun grand journal algérien n'a instauré de médiateur, histoire d'être en phase avec son lectorat et de se remettre en question. Quant au conseil d'éthique et de déontologie de la presse, il n'a eu d'existence que durant les quelques semaines qui ont suivi son installation.

Si les conditions politiques qui ont favorisé l'existence de la presse algérienne ont prévalu à son succès économique, pour autant la société n'a-t-elle pas contribué, à un moment, à lui donner ses premières lettres de noblesse ? Est-ce que la société, à défaut de n'avoir qu'une presse qu'elle ne mérite pas, n'a pas droit à un retour d'ascenseur ? Les journaux les plus viables ne sont-ils pas tenus d'offrir à la presse la possibilité d'évoluer autrement que de vivre sur les acquis ? Car hormis le succès financier, que reste-t-il à la presse algérienne ? Les journaux sont, aux yeux de beaucoup, de simples créneaux économiques porteurs, le nombre de leurs pages de publicité faisant foi. D'ailleurs n'a-t-on pas vu des journaux augmenter leur pagination non pas pour un contenu plus fourni, mais juste pour augmenter l'espace publicitaire ?

Benchicou est effectivement sorti de prison, mais la presse algérienne est loin d'être libérée.

Amine Esseghir

 *Le cas de ces deux journalistes révèle toute l'absurdité d'une procédure judiciaire.  Poursuivis pour avoir publié les caricatures danoises portant atteinte au Prophète Mohamed alors que ces journaux sont connus pour leur ligne islamo-conservatrice, les deux hommes étaient mis en détention quand le directeur et les caricaturistes du quotidien danois Jillands Posten n'étaient aucunement inquiétés.

 

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Des officiers de l’ANP analysent la crise nationale

Perspectives pour l'Algérie : la continuité ou la rupture radicale

Le 31 décembre 2000, un groupe d’officiers de l’Armée nationale populaire, travaillant autour du général Touati, l’«idéologue du régime», a mis au point un document, classé confidentiel, intitulé «Analyse de conjonctures des origines récentes de la crise aux perspectives : que faire, comment et pourquoi ?».

L’hebdomadaire Les Débats revient sur le dossier, encore d’actualité, qui préconisait la dissolution de la classe politique actuelle pour une nouvelle reconfiguration de la scène politique nationale. Assistons-nous au début d’exécution de leurs conseils ou bien au contraire à l’impatience du parti FLN, manifestée après l’hospitalisation du président Bouteflika, pour faire aboutir le scénario de la réhabilitation de l’ex-FIS ?

D’emblée, les rédacteurs du document laissent entendre qu’ils ont du mal à se faire «une lecture d'un avenir démocratique», persuadés que les voies empruntées depuis la «création» du pluralisme politique en Algérie n'ont mené que vers «des impasses» et que les démarches adoptées sont devenues «obsolètes devant la persistance de la crise». « Progresser encore sur la même voie ou entreprendre une autre démarche qui ne soit pas en rupture radicale avec le passé risquerait, sans nul doute, de reconstituer les mêmes conditions de l'échec et d'éloigner définitivement l'espoir qu'une solution de sortie de crise existe quand même», est-il mentionné.

Dans leur constat, les officiers mettent en avant «l’absence d'implications positives sur la situation politico-sécuritaire» en marquant une halte pour analyser l'origine récente de la crise. Ainsi, ils remarquent qu’en dehors des trois partis politiques que sont le FLN, le MDA (qui a disparu) et le FFS, qui existaient avant l’avènement du multipartisme, les autres partis n'ont été que «le produit de la reconduction de courants politiques ‘clandestins’ vers leur légalisation». D’après eux, toutes les oppositions au parti unique ont été consacrées «partis politiques en opposition au même FLN qui symbolisait et symbolise toujours le système à abattre». D’où l'émergence du parti islamiste FIS provoquée par trois facteurs : l'ancrage sociologique du FFS (voulu ou naturel) en Kabylie, la répression d’octobre 1988 concentrée sur la gauche et la récupération par Ali Benhadj (le numéro deux du FIS), le 10 octobre 1988 des événements d'octobre, suivie par l’accueil à la présidence de la République du même Ali Benhadj et de Abassi Madani, comme les «interlocuteurs représentants de la mouvance islamiste». Autrement dit, dès le départ était née une bipolarisation FLN-FIS hors Kabylie «devenue chasse gardée du FFS», soutiennent-ils.

Sur le chapitre des conséquences sur les élections législatives de décembre 1991, les rédacteurs de l’analyse révèlent que la reconduction du FLN «sous le même sigle et dans les mêmes composantes» est à l’origine du vote-sanction dont a bénéficié le FIS et d’une large abstention dont a également bénéficié le même parti islamiste, ainsi que d’un vote identitaire de la Kabylie en faveur du FFS en réaction aux «constantes arabo-islamiques prônées par le FLN et le FIS». Même si le FFS, «législativement impuissant», se présentait comme une alternative au FLN «Etat policier» et au FIS «Etat intégriste» au sein de l’Assemblée nationale et même s’il représentait culturellement «l'amazighité de l'Algérie» qu'il revendiquait d’ailleurs au nom d'une identité collective et intégrante, la représentation du champ politique dans l'imaginaire collectif est lue, depuis la légalisation de l'expression plurielle, sous «l'angle d'une image triangulaire FLN-FIS-FFS». Même après la dissolution judiciaire du FIS et la création du RND.

A cela sont venus se greffer d’autres facteurs, ayant contribué à la résurrection du FIS – le regret exprimé par les participants à la conférence "gouvernement-partis" d'août 1991 de l'absence du FIS dont les dirigeants étaient incarcérés en juillet 1991, la réclamation par des participants au dialogue avec le HCE d’un dialogue sans exclusive, la rencontre en prison du ministre de la Défense avec Ali Benhadj et Abassi Madani, installés plus tard à la résidence El-Mithak et les déclarations des pouvoirs successifs sur la clôture définitive du dossier FIS ont remis à l'ordre du jour le dossier du parti islamiste dissous.

Des contradictions sources de discorde

Les rédacteurs du document de décembre 2000 attestent par ailleurs que ni Louisa Hanoune du PT encore moins le FFS n’ont de «sympathie islamisante». Alors que la responsable du PT «estime impossible pour les démocrates de casser le système FLN et que seul le FIS pourrait y aboutir», le FFS, lui, voit en le FIS «une création du pouvoir FLN pour marginaliser les démocrates», considérant les deux formations comme «les deux faces de la même pièce anti-démocrate». A ces officiers d’avertir que le système FLN «a épuisé en son sein les possibilités d'alternance et (…) intégré d'autres partis dans la coalition qu'il parraine pour mieux assurer sa survie». Y compris le PT et le FFS (et d’autres). «Tant que le paysage politique demeure encore dans ses mêmes composantes sous les mêmes sigles, les contradictions sources des inconciliations et de l'insécurité connaîtront leur prolongement, d'autant que ni les élections ni le dialogue n'ont abouti à leur extinction et que les courants légalisés comme partis ont transféré leurs méfiances du temps de l'opposition clandestine au FLN parti unique vers la période actuelle, où il est perçu que c'est toujours le FLN qui est pouvoir avec son système», écrivent-ils. Non sans rappeler que l’ancien parti unique a raté deux occasions «pour se rénover». Ils pensent, à ce propos, que les dirigeants du FLN auraient dû changer de parti au lieu de «rester fidèles aux mêmes idées dans un parti qui n'a pas changé de sigle», en cédant la place au RND «pour mieux s'adapter à un contexte promis au changement».

Seulement, l'absence de mutation a placé, de leur avis, l'armée nationale dans le rôle «d'arbitre», une belle opportunité pour certaines forces de tenter de la discréditer et de changer le cours des choses. Ils donnent pour exemples la tentation de partis politiques de retirer «la couverture politique aux groupes armés» et «la couverture populaire à la lutte anti-terroriste» afin de démontrer qu'il s'agit d'une «lutte pour le pouvoir» entre deux fractions du pouvoir, sinon d’opposer la notion de «pouvoir réel» à celle de «pouvoir apparent» pour soi-disant dissocier le FLN de l'armée car «le FLN est perçu comme jouant le rôle de façade civile de l'armée».

Après cet exposé succinct, le général Touati et ses collaborateurs pensent que deux perspectives s'offrent pour l'Algérie : la continuité ou la rupture radicale.

Dans le scénario de la continuité, ils assurent que dans le cadre du système politique actuel et de la reconduction des mêmes contradictions, les moyens sécuritaires mis à la disposition de la poursuite de la lutte antiterroriste «connaissent leurs limites, dans l'objectif d'une certitude de l'extinction du terrorisme à une échéance précise». Ils préviennent contre cette tendance à «l'ingérence internationale» qui pourrait devenir inéluctable, selon eux, avec comme «enjeu central la réhabilitation du FIS et le retour fatal à la bipolarisation des années 90 et 91».

Abordant le risque d'un bouleversement de la situation géopolitique avec la montée en puissance de l'islamisme au Maroc, ils n’excluent pas en outre l’éventualité d’un appel de Rabat à la communauté internationale (OTAN, Conseil de sécurité notamment), afin de justifier «une ingérence en Algérie pour normaliser la situation». Mais dans le cas du retard dans la relance économique et d'aggravation des frustrations socio-économiques, les rédacteurs n’écartent pas le poids des pressions exercées sur l’Algérie pour contraindre cette dernière à asseoir «un accord politique avec les groupes armés et leurs commanditaires».

Et les six commandements…

Dans l’hypothèse de la rupture radicale, deux options se présentent à eux : celle de la réhabilitation du parti islamiste dissous (ex-FIS) et celle d'une reconstruction nouvelle du paysage politique.

Dans ce scénario, les rédacteurs entrevoient la mise en exergue d’une thèse selon laquelle la situation actuelle est le résultat d’«un biais introduit dans le processus de démocratisation» dès le départ, dont les implications sont les impasses. Selon eux, la prolongation de cette «tendance aux inconciliations» risque à terme de «provoquer un désarmement moral généralisé susceptible d'aggraver davantage les vulnérabilités nationales», devant l’absence de visibilité et l’entretien, particulièrement par les médias, du sentiment que «l'Etat tâtonne et (…) les ‘clans’ parasitent toute solution».

Il y a six ans, celui qu’on nommait «idéologue du régime» et ses collaborateurs craignaient «la perte de maîtrise et de contrôle par l’Etat du processus d’évolution de la situation politico-sécuritaire». Et pour éviter ce moment qui risquerait de «changer radicalement de stratégie sans que cela ne soit perçu comme une catastrophe», ils soumettaient leur analyse de conjonctures des origines récentes de la crise aux perspectives, en vue d’être entendus, essentiellement par le président de la République en sa qualité de président de «tous les Algériens».

C’est ainsi que dans l’option la réhabilitation de l’ex-FIS, ils rappelaient que celle-ci ne viserait ni plus ni moins que le retour «à la bipolarisation et à la réédition des années 1990 et 1991», dans un contexte où la mouvance démocrate ne constitue pas une force.

Dans la seconde option, propre à la refondation du paysage politique, ils proposaient la mise en route d’un programme politique qui s’étalerait sur trois ans. Dans ce cas de figure, les dirigeants seraient appelés, selon eux, à prendre plusieurs mesures : dissoudre de façon concertée ou d’autorité tous les partis politiques sans exception aucune, prévoir un concordat «à l'effet de définir tous les critères d'accès à la légalisation sous forme de partis politiques», organiser l’élection d'une constituante avec pour implication une «désidéologisation» de la Constitution (aucune référence à toutes les langues ni à la religion), procéder à la création de formations politiques «sur la base de l'interdiction du retour de tous les sigles déjà existants», installer une commission de réflexion sur les réformes politico-administratives et susciter la concertation sur «la nature du nouvel ordre national interne à instaurer, ses principaux constituants, les principes qui le régissent et les équilibres qui le garantissent».

Z’hor Chérief

 

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Le régime présidentiel et les «centres occultes»

La parenthèse de l’Etat moderne

En voulant modifier l’article 74 de la Constitution de 1996, le parti FLN déclare vouloir consacrer la «séparation» des pouvoirs pour mettre fin à la bipolarité. Ne chercherait-il pas à (re)plonger l’Algérie dans la spirale absolutiste, à l’image des pays arabes et africains ?

A travers les propositions FLN qui seront soumises à la fin du mois au président de la République, l’ex-parti unique veut rayer le principe de la limitation des mandats présidentiels. En suggérant de modifier l’article 74 de la Constitution de 1996 (mandat présidentiel de 5 ans où le président de la République n’est rééligible qu’une seule fois), le parti FLN laisse entendre que l’objectif est de consacrer la «séparation» des pouvoirs pour mettre fin à la bipolarité. Mais une telle démarche risque de (re)plonger l’Algérie dans la spirale absolutiste, à l’image de bon nombre de pays arabes et africains, à l’exemple de Hafedh El-Assad en Syrie, de Omar Bongo au Gabon, de Hosni Moubarak en Egypte, de Maâmar Kadhafi en Libye et de Zine El-Abidine Ben Ali en Tunisie.

A l’heure où des sources officielles françaises annoncent que 100 000 Algériens demandent la "réintégration" de la nationalité française et où d’autres sources nationales (CREAD) affirment que des émigrés algériens sont de plus en plus nombreux à rentrer au pays depuis l’année 2000, quelle définition donner au «nationalisme libérateur» et surtout à la préservation de la souveraineté nationale, lorsque la préoccupation du parti FLN semble se focaliser sur la place hégémonique occupée autrefois, après avoir longtemps brimé et étouffé les voix patriotiques, progressistes et démocratiques ?

Le retour du parti FLN confirme, si besoin est, le changement timide qu’il y a eu depuis 1992 au sein de la configuration politico-électorale. Même si le taux important des abstentionnistes est à prendre en considération. Il témoigne aussi du coup de force ordonné contre le pluralisme légalisé après 27 ans de système à parti unique. Un pluralisme empoisonné dès sa naissance par l’officialisation de formations à caractère religieux et régionaliste.

Au-delà de la nature des régimes, gouvernements autoritaires et corrompus compris, l’émergence d’un nouvel ordre mondial économique, la vulnérabilité des frontières, l’instrumentalisation de la démocratie et des religions ainsi que l’usage de l’invective par les partis politiques et les politiques d’exclusion ont produit l’effet contraire que d’aucuns qualifieraient de «révolution conservatrice».

Dans ce contexte dominé par la géopolitico-économie, le monde arabo-berbère recherche une issue à la crise, à la misère et à la dictature des pouvoirs en place. On assiste même à une sorte d’opposition aux réformes imposées par l’étranger, notamment celle des Etats-Unis qui vient se placer aux côtés de deux autres modèles de réformes : la réforme «islamiste» et la réforme «autochtone» (au sens de préservation et de réappropriation de l’Etat national moderne).

Des études montrent que dans beaucoup de pays arabo-berbères, le pouvoir apparaît comme une «institution» qui se différencie de l’Etat (à titre d’exemple, on l’appelle «le système» en Algérie et «le makhzen» au Maroc), même si elle évolue sur ses platebandes. Ce pouvoir est centré autour de la présidence de la République et, fait curieux, ne peut fonctionner qu’en affaiblissant l’Etat. Cela parce que ni les ministres ni les services de régulation ne disposent d’une véritable marge de manœuvre pour agir. En d’autres termes, la vie publique est pour ainsi dire limitée à un seul parti hégémonique placé totalement sous l’emprise du pouvoir qui l’instrumentalise au gré des luttes intestines entre ses clans ou fractions. Le reste n’est qu’une affaire de marionnettes qu’on brandit occasionnellement. Quelles que soient les réformes engagées, aucun changement réel n’est possible tant que cette dualité se perpétue. Que le numéro un de l’Assemblée nationale ou la secrétaire générale du Parti des travailleurs se mettent à dénoncer «un centre occulte» ne change rien à la donne. Bien au contraire, le retour en force du parti FLN aux commandes du pays confirme une fois de plus le mépris vis-à-vis des forces réelles du pays et de leurs aspirations. Par le maintien de cette dualité qui pérennise le pouvoir et empoisonne un processus de transition qui n’a que trop tardé.

S’il y a lieu de parler de leçon à retenir après une petite expérience «démocratique», elle se résumerait à cette phrase : il ne peut y avoir de démocratie sans un Etat affranchi de la tutelle d’un pouvoir corrompu et autoritaire, de celle des tanks américains et des injonctions françaises.

Z. Chérief

 

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Travail des enfants

Une triste réalité

Il est toujours triste de voir des enfants travailler. Que ce soit dans une usine, dans un champ ou sur un chantier… Il  va de soi que ce spectacle n’a rien de réjouissant dans la mesure où il nous dit clairement que cet enfant travaille dur pour aider aux dépenses familiales et même parfois pour prendre en charge toute une famille. Cette réalité est de plus en plus visible chez nous, même si les chiffres officiels fournis par le ministère du Travail et de la Sécurité sociale font état de 0,085% d’enfants qui travaillent sans avoir atteint l’âge légal, c’est-à-dire 16 ans.

Ces chiffres sont le résultat d’une enquête réalisée en 2005 par les services de l’inspection du travail. Un enquête identique menée en 2004 a fait ressortir 0,42% d’enfants sont employés sans avoir atteint l’âge légal. D’autres chiffres, pour l’année 2002, précisent que le chiffre était de 0,56%. Autrement dit, la situation va en s’améliorant et les employeurs ont de moins en moins recours à des enfants qui n’ont pas encore 16 ans. Nous serions tentés de dire que ces chiffres sont on ne peut plus rassurants, surtout qu’ils vont dans le même sens que l’objectif du Bureau international du travail, qui est d’arriver à mettre fin au travail des enfants.

Mais il faut croire que la réalité ne tient pas toujours compte des devises et des objectifs que se tracent ces organisations. Une simple virée dans les rues d’Alger et dans sa banlieue nous renseigne mieux que toutes les enquêtes. De plus en plus d’enfants délaissent les écoles pour travailler. Ils sont un peu partout : transport, ateliers de confection, agriculture, entreprises de bâtiment, restauration rapide… N’importe quel travail est bon, pourvu qu’il leur permette de gagner quelques sous qui vont arrondir les fins du mois d’un père dont le salaire n’arrive pas à nourrir tout le monde.

Parfois, ces enfants se retrouvent totalement responsables d’une famille et acceptent, de ce fait, n’importe quel salaire et toutes les conditions de travail, le plus souvent déplorables. Et parce que ces enfants sont jeunes et dans le besoin, leurs employeurs ne se gênent pas pour les exploiter au-delà du possible. Ils leur font accomplir toutes sortes de tâches, ne s’inquiètent aucunement de leur sécurité ou de leur santé. Plusieurs enfants travaillent plus que les huit heures légales et n’ont droit qu’à une seule journée de repos.

Une enquête réalisée par la Fondation nationale pour la promotion de la santé et le développement fait ressortir une autre réalité que celle décrite par l’Organisation internationale du travail et le ministère du Travail, et qui est plutôt rassurante.

L’enquête de la FOREM sur l’exploitation des enfants démontre que sur un échantillon de 3 000 personnes, âgées de moins de 18 ans, 2,89 % travaillent. Ces derniers se retrouvent surtout dans les secteurs du bâtiment et de l’agriculture. L’enquête fait ressortir aussi qu’à l’échelle nationale, sur une population enfantine d’environ 10 millions d’individus, on retrouve entre 250 000 à 300 000 enfants qui travaillent "au vu et au su de tout le monde", précise l’enquête. Ce chiffre est énorme, surtout quand on sait qu’il ne prend pas en compte les enfants qui vendent des cigarettes, des cacahuètes, des jouets et autres babioles. Et Dieu sait qu’ils sont légion. Si on y ajoute les enfants qui choisissent les bords de route pour proposer aux automobilistes toute sorte de produits (fruits et légumes, poteries, galettes, objets d’artisanat…) et ceux qui sillonnent les plages durant la saison estivale et proposent sandwich, m’hadjeb, thé, café, glaces, boissons fraîches…, on se rend compte qu’ils sont chaque jour plus nombreux à essayer de gagner un peu d’argent. Parce que leurs parents sont pauvres, et de ce fait, ne peuvent leur offrir la vie insouciante à laquelle ils ont droit.

Donc le travail des enfants est une réalité mondiale. Et même si le Bureau international du travail, dans son rapport 2006, précise que la tendance est au déclin, les effectifs de mineurs qui travaillent a chuté de 11% entre 2000 et 2004.

Cette réalité est, hélas, toujours là. Une répartition géographique est mieux indiquée pour affirmer ces dires.

En effet, la région Asie-Pacifique enregistre le plus grand nombre, 60% du total mondial, soit 127 millions d’enfants âgés de 5 à 14 ans ; vient ensuite l’Afrique subsaharienne avec 48 millions d’enfants (23%) ; l’Amérique latine et les Caraïbes comptabilisent 17,4 millions d’enfants travailleurs, soit 8% ; le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont les régions où l’on enregistre le plus faible taux, 6%. Toujours selon le rapport 2006 du BIT, il y aurait près de 2,5 millions d’enfants astreints au travail dans les pays industrialisés et 2,4 millions dans les pays à économie en voie de transition. Cette tendance à la baisse s’explique, selon le rapport – qui, cette année, s’intitule "la fin du travail des enfants" : un objectif à notre portée – par une prise de conscience collective, ainsi que par les politiques que beaucoup de pays ont adoptées, mais aussi et surtout par les actions menées contre le chômage et la pauvreté et la mise en œuvre du programme international pour l’élimination du travail des enfants.

Pour le cas de l’Algérie, si ce phénomène n’est pas jugé inquiétant par les autorités, il est "de faible envergure et limité aux secteurs agricole et commercial, notamment à caractère familial", a affirmé le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Tayeb Louh. Ceci ne signifie pas qu’on se croise les bras et qu’on se contente de laisser faire le temps.

Depuis 2003 déjà, une commission intersectorielle de prévention et de lutte contre le travail des enfants existe. Elle a pour mission de détecter les véritables causes qui poussent les jeunes à délaisser les écoles et les jeux pour aller dans un monde ingrat, celui du travail, et qui n’est pas sans conséquences négatives sur leur croissance physique et morale.

Dans ce sens, le ministre précise qu’un travail se fait actuellement pour recenser les démunis et proposer un éventuel travail aux familles pauvres.

Côté législatif, un projet de loi sur l’enfant est en voie d’être finalisé et sera présenté prochainement au gouvernement. Ce projet assurera la protection des droits de l’enfant et créera des institutions spécialisées qui veilleront sur cet aspect des choses. Par ailleurs, le projet de nouveau code de travail propose de revoir à la hausse les dispositions pénales du travail et qui concernent le non-respect de l’âge légal à l’emploi.

Tout cela suffira-t-il pour que les enfants n’aient plus à se soucier des dépenses familiales pour se consacrer à l’école et aux jeux ? Espérons-le de tout cœur, car cela semble plutôt lointain.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Prérogatives renforcées pour Hamid Temmar

Un libéral qui préfère le monopole

Y a-t-il, en définitive, deux chefs du gouvernement, dont l’un se limite aux questions politiques pendant que l’autre concentre entre ses mains toute la décision économique ? C’est ce qu’il est permis de penser du moment que, sans conteste aucun, Hamid Temmar, par ses pleins pouvoirs, est aujourd’hui un ministre de l’Economie sans le moindre obstacle sur son chemin.

S’il est un ministère dont l’autorité a gagné en puissance, c’est bel et bien le MPPI, dont la structure légère contraste sévèrement avec ses prérogatives, surtout depuis que les pouvoirs de la chefferie du gouvernement sur certains dossiers lui ont été transférés. Qu’il s’agisse de l’investissement ou de la privatisation, le MPPI est définitivement débarrassé de toute tutelle véritable à la faveur d’une série de décrets dont l’inspirateur ne serait autre que M. Temmar, qui a toujours tenté de démontrer que le retard des réformes provenait de la dilution des centres de décision.

Le ministre met les pieds dans le plat et sans ménager aucune issue de secours, semble déjà promettre de réussir à lui seul là où une dizaine de gouvernements successifs ont passablement échoué.

Pour lui, l’affaire est simple. Son évaluation du dispositif actuel de promotion de l'investissement fait ressortir un constat qui met en évidence une situation où des contraintes continuent de faire obstacle à l'encouragement des investisseurs et au renforcement de l'attractivité de notre économie.

Omettant de dire que le régime spécifique à l’investissement a fait de l’Algérie un paradis fiscal unique dans le Maghreb, Temmar soutient que le système d'incitation à l'investissement actuel ne répond pas suffisamment aux objectifs pour lesquels il a été institué.

En réponse, le MPPI propose «de procéder à une consolidation du système actuel de promotion de l'investissement, basée sur des standards internationaux, en vue de stimuler l'attractivité des capitaux, l'intensification de la dynamique de croissance économique et le développement de l'emploi». Sa stratégie de promotion de l'investissement repose sur la mise en œuvre d'une série de «plans d'action» visant notamment la mobilisation des sources d'investissement, la promotion des espaces potentiels d'investissement et la transformation structurelle de l'environnement de l'investisseur par la levée des contraintes liées à l'accès au crédit, au foncier économique et à la transparence du marché.

Le fait est présenté comme une attaque contre les derniers bastions de la bureaucratie, mais escamote le fait que c’est ainsi que les autorités perdent leurs dernières forces de négociation. Et, de plus, celui qui insistait pour dire que c’est la croissance qui attire les investisseurs et non le contraire semble avoir fi de cette vérité en se passant de la réunion des conditions essentielles à une montée en cadence de l’investissement. Bien entendu, les actions que s’apprête à mener le MPPI peuvent s’avérer nécessaire, mais elles sont loin de suffire, ne serait-ce que parce qu’elles assouplissent un dispositif déjà existant, mais ne règlent aucun problème de fonds qui reste axé autour du programme économique lui-même.

On parle aujourd’hui du réaménagement du processus des avantages pour le rapprocher d'un système déclaratif qui en assure la transparence, de l'institution d'un système simplifié d'éligibilité aux avantages, de la réadaptation du système d'avantages et, enfin, de la réorientation des activités de l'agence chargée du développement de l'investissement.

Cet exposé des motifs n’a aucune autre traduction que de mettre le CNI, l’ANDI et la Commission de contrôle des privatisations sous la coupe, indirectement, du MPPI, qui n’était au départ que leur secrétariat technique.

C’est ainsi que trois décrets exécutifs ont vu le jour dans le JO du 31 mai dernier (notons la célérité) et qui s'inscrivent officiellement dans le cadre de «la mise en adéquation de l'architecture organisationnelle globale du soutien aux investisseurs». C’est dans cet ordre d’idées qu’ont été promulgués le décret exécutif relatif au fonctionnement du Conseil national de l'investissement (CNI), le décret exécutif portant attributions, organisation et fonctionnement de l'Agence nationale de développement de l'investissement (ANDI) et le décret exécutif relatif à la composition, l'organisation et au fonctionnement de la Commission de recours compétente en matière d'investissement.

Et le MPPI ne cache pas sa mainmise désormais sur tous les grands dossiers. L'organisation qui en découlera sera davantage «harmonisée», selon Hamid Temmar, qui compte sur un niveau stratégique représenté par le CNI, un niveau d'élaboration des politiques et du suivi de leur mise en œuvre assuré par le ministère chargé de la Promotion des investissements et, enfin, un niveau d'exécution dont sera chargée l'ANDI. Des institutions qui, dans leur objet, n’ont pas du tout la capacité de fonctionner de la sorte : le CNI a préséance sur l’ANDI si le gouvernement juge un projet trop important, alors que le MPPI, aux termes de l’ordonnance sur l’investissement (encore en vigueur depuis son élaboration par Temmar), n’a aucune voix au chapitre. Et ce n’est là que la énième contradiction.

Débarrassé de ses anciennes tutelles, le MPPI, sans être obligé de se mettre au devant de la scène, a les coudées franches. Mais le plus important est que Hamid Temmar n’a plus aucune excuse pour réussir. Depuis cinq ans, nous enregistrons une moyenne de 700 millions de dollars d’investissements pas an, dus en majorité au pétrole et exceptionnellement aux télécoms.  Sur les 1 200 Entreprises publiques économiques (EPE) qu’il a mises sur la liste des privatisables, le dispositif dont Temmar est le géniteur n’en a cédé que 350 environ. Cela totalise près du quart d’un milliard de dollars en volume, alors que la privatisation a rapporté à la région Maghreb et Moyen-Orient plus de 15 milliards de dollars, selon la Banque mondiale. Et plus que jamais, pour le ministre, l’obligation de résultat n’est que plus forte.

Nabil Benali

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Existe-t-il des inventeurs en Algérie ?

Rencontre avec des extraterrestres !

Deux inventeurs algériens qui veulent économiser au pays des dizaines, voire des centaines de millions de dollars, sont forcément des «extraterrestres». En plus, ils ne sont pas seuls. Ils sont des milliers à vouloir – et surtout pouvoir – mettre au point des solutions innovantes dans plusieurs secteurs de l’économie nationale. Ils veulent doter l’Algérie d’une certaine indépendance technologique au moment où elle possède des dizaines de milliards de dollars qui ne demandent qu’à être dépensés. Allez comprendre pourquoi ils s’entêtent à vouloir continuer à innover et, en plus, espérer une aide de l’Etat pour que leurs trouvailles technologiques soient utiles au pays au lieu d’importer des solutions toutes prêtes de l’étranger ! C’était sans compter sans la clairvoyance de certaines autorités qui ont repoussé ces offres «malsaines».

Pour tout vous expliquer, voici l’entretien que nous avons eu avec ces «extraterrestres», en l’occurrence Haouam Noureddine et Souami Chérif, diplômés universitaires, membres de l’Union nationale des inventeurs et sociétés innovantes. Le premier est ingénieur en mécanique et en technologie, spécialisé depuis une vingtaine d’années dans la construction des fours industriels sous vide. Il est également l’inventeur d’une machine capable de traiter l’eau de l’oued El-Harrach pour la rendre potable. Le second est spécialiste en intelligence artificielle appliquée à la commande et au contrôle de procédés industriels, qui a travaillé avec de grosses compagnies étrangères.

 

Les Débats : Existe-t-il des inventeurs en Algérie ? On a de la peine à le croire !

Houami Noureddine : Il existe pas moins de 7 000 inventeurs en Algérie, qui détiennent quelque 4 000 projets rentables, concurrentiels et économiques.

 

Souami Chérif : Ces inventeurs ne sont pas tous des universitaires. J’ai rencontré dans le Sud du pays des jeunes qui ont construit un véhicule 4x4 à partir de pièces à la casse. Pour ce qui est des universitaires, ce sont des inventeurs qui sont dégoûtés du système actuel de la recherche programmée qui ne donne rien, parce qu’il n’y a pas obligation de résultats.

Actuellement l’inventeur met tout son argent (salaire et autres entrées) dans la réalisation du prototype. Ce qui fait que beaucoup d’inventions restent au stade de l’étude parce que les inventeurs n’ont pas les fonds nécessaires pour concrétiser. Certains vont même jusqu’à s’endetter pour réaliser leurs prototypes (et je parle en connaissance de cause).

 

Les pouvoirs publics ne les aident-ils pas ?

S. C. : Les portes sont presque toutes verrouillées. Les banques ne prêtent pas.

H. N. : Avant de parler des banques, il faut savoir que lorsque le président Bouteflika est arrivé, il a institué l’Agence nationale de valorisation des résultats de la recherche et du développement technologique (ANVREDET). Les missions principales de cette agence sont de payer à l’inventeur les frais du brevet, de s’assurer que son produit est compétent par rapport à la concurrence nationale et internationale, de payer le coût du prototype et de donner une subvention pour créer un process. Mais depuis son existence, l’ANVREDET n’a aidé personne.

 

Vous parlez de cas concrets ?

H. N. : J’ai un projet concret d’un four à incinération pour les huiles askarel (PCB) qui a reçu l’agrément de l’ANVREDET et de Sonelgaz ; il est même agréé par la société française MADCOSS (spécialisée dans les déchets) mais l’agence n’a jamais donné un sou pour le prototype qui m’a coûté 1,5 million de dinars. Pourtant, ce four est de grade 3, c'est-à-dire que le procédé qu’il utilise pour l’élimination des PCB est plus avancé que ce qui existe déjà dans les pays développés comme l’Allemagne, la France et d’autres.

Savez-vous que le ministère, avec ses milliers de chercheurs ne dispose que de 5 brevets, alors qu’à moi tout seul j’ai 13 brevets ? C’est pour vous dire qu’il y a un problème dans le secteur de la recherche scientifique en Algérie. Ce n’est pas normal. Pourtant, il y a des gens plus compétents que moi parmi les chercheurs universitaires, mais c’est le système qui est mauvais.

 

Vous avez parlé de recherche qui ne donne pas de résultats. Expliquez-nous pourquoi.

S. C. : J’ai fait partie d’équipes de chercheurs universitaires. J’en ai même dirigé. Les thèmes actuels de recherche retenus consistent à produire un pseudo-article de recherche qui est publié en Algérie (en auto-agréé), mais au bout du rouleau, il n’y a pas de production réelle qui mène à un prototype puis à un produit industrialisable. Nous sommes toujours contents, dans ces équipes, de faire de la simulation (sur ordinateur, ndlr) et de produire de beaux graphes. Or, tout le monde sait produire des graphes. D’ailleurs, j’ai ajourné plusieurs magisters et doctorats (certains sont devenus des docteurs d’Etat maintenant !) parce que leurs thèses étaient un ramassis de PFE (projets de fin d’études d’ingéniorat, ndlr). Je me suis retiré de l’institution de l’enseignement supérieur à cause de ce genre de problèmes, alors que tout PhD que je suis, j’ai toujours un problème d’équivalence.

 

Ça vous pose problème dans votre carrière ?

S. C. : Je suis PhD dans tout les pays du monde. Je suis sollicité par IBM Almaden Research Center, j’ai travaillé avec des institutions aussi importantes que Rolls-royce en Angleterre, entre autres pour le contrôle du turboréacteur de l’A320.

Pour revenir aux contrats de recherche, nos chercheurs produisent de la littérature locale qui est publiée dans les séminaires et conférences régionales qui n’ont aucune valeur. Et lorsqu’ils partent à l’étranger, leurs belles communications se résument à un poster, c'est-à-dire l’équivalent d’un petit PFE ou d’un magistère en phase de fin de mémoire.

Et dans tout ça, où est l’application de ces recherches ? Rien.

 

Dans notre discussion avant cet entretien, vous aviez évoqué la «privatisation par le savoir». Pouvez-vous être plus explicite ?

S. C. : Prenons n’importe quel secteur d’activité. L’hydraulique, par exemple. Actuellement, l’Algérie importe un tuyau en béton pour le transfert du barrage de Taksebt. Alors que nous avons, à Alger même, une unité qui fabrique exactement ce tube, sauf que leur gamme se limite à un diamètre de 1,8 mètre et qu’à Taksebt on demande le 2,5 mètres.

Avec mon acolyte ici présent, nous sommes capables, en cinq semaines, de transformer l’usine en question pour qu’elle puisse fabriquer ce tuyau qu’on importe. Il y a de petites modifications d’outillage et une innovation à introduire au niveau du béton, tout simplement. Voici un exemple de «privatisation par le savoir» que les pouvoirs publics peuvent adopter pour relancer certaines activités, en s’associant à des inventeurs qui peuvent apporter leur savoir et des idées pour la modernisation des usines à privatiser.

 

Quels sont les processus adoptés à l’étranger, du moins dans les pays où vous avez travaillé, pour qu’un chercheur puisse devenir un producteur ?

 

H. N. : Les pays développés disposent de pépinières de sociétés. Ces dernières financent le développement de recherches appliquées pour la création de sociétés.

 

Dans votre cas, M. Haouam, où en est le projet du four à PCB ?

 

H. N. : Mon projet a passé avec succès toutes les étapes : ministères de la Recherche scientifique et de l’Environnement, ANVREDET. Avec ce nouveau procédé, normalement l’Algérie devrait économiser plusieurs millions de dollars en traitant les PCB sur place au lieu de les envoyer à l’étranger.

S. C. : Il faut d’abord savoir que le processus d’envoi de nos déchets de PCB (huiles askarels) coûte très cher. Et qu’à chaque étape, y compris les démarches administratives prévues par la Convention de Bâle, l’Algérie doit débourser des sommes importantes en devises. En particulier pour souscrire la police d’assurance indispensable pour ces déchets spéciaux à exporter pour traitement, le transport et le droit de passage dans chaque commune française (puisque le traitement est fait en France) que traversent les PCB. Alors que si l’opération est réalisée ici, avec un incinérateur de grade 3 tel  que le propose M. Haouam, nous gagnerons de l’argent et de l’expertise dans le domaine. Le même incinérateur peut également servir pour le traitement des stocks de médicaments périmés et autres déchets spéciaux qui nécessitent une incinération.

 

Combien cela coûterait-il localement ?

H. N. : Au lieu de 8 millions de dollars prévus, cela coûterait 4 millions de dollars pour l’ensemble du stock des PCB en Algérie.

 

Avez-vous reçu une réponse de la part du ministère de l’Environnement pour le four à traitement de PCB et votre machine à traiter les eaux usées de l’ued El-Harrach ?

H. N. : Non, aucune. Ils ne daignent même pas me répondre. J’ai été prié de sortir du ministère de l’Environnement.

S. C. : Une unité de traitement des eaux proposée par une entreprise française coûte environ 4 millions de dollars. Alors que M. Haouam est parti beaucoup plus loin puisqu’il a introduit des paramètres de pollution industrielle. De plus, le produit, en terme de rentabilité énergétique, est très économique. En terme de capacités de traitement, la petite station de M. Haouam peut faire largement plus que ce qui est proposé par les étrangers et à moindre coût.

Nous sommes également en train de réfléchir à d’autres procédés de traitement des déchets spéciaux comme les déchets de zinc de Ghazaouet, de mercure de l’usine de Azzaba, etc.

Abdelkader Djalil

 

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