Semaine du 22 au 28 juin 2005

 

France-Algérie-Maroc

 

L’intégration économique régionale prise en otage

Maghreb : la guerre secrète

Comprendre la problématique du Sahara occidental

Repères historiques

Intifadha au Sahara occidental

L’appel du président de la RASD aux Marocains

La France comme au temps des colonies

 

 
 
 Dossier

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  L’intégration économique régionale prise en otage

Maghreb : la guerre secrète

Les échanges bilatéraux entre l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ne représentent qu’une partie minime (moins de 2%) des échanges totaux de chaque pays. L’intégration régionale est encore loin devant, bloquée volontairement, à chacun son tour par des frères ennemis se faisant une guerre économique qui ne dit pas son nom.

L’ensemble de la communauté internationale, les institutions de Bretton Woods en tête, ont de tout temps plaidé pour une intégration économique entre les pays du Maghreb, estimant la meilleure chance de leur développement se situait dans l’ouverture et l’intégration. Une intégration économique régionale plus poussée présenterait des avantages importants ; elle créerait un marché régional de plus de 75 millions de consommateurs, entraînerait des gains d’efficience et rendrait la région plus attrayante pour les investisseurs étrangers.

Les pays de la région se disent tous conscients des avantages que procurerait une plus grande ouverture de leur économie, d’autant qu’à ce titre, les arguments ne manquent pas. Ainsi, ces trois pays ont conclu des accords d’association avec l’Union européenne et des accords commerciaux entre eux, dans le cadre du l’UMA, mais à l’heure actuelle, ces accords ne sont pas pleinement exploités.

Première retombée néfaste : la fragmentation des marchés encourage les investisseurs européens (et étrangers) à opérer en Europe pour profiter de l’économie d’échelle et exporter vers chaque pays en profitant des accords bilatéraux séparés.

Pour tirer plus grand parti du potentiel des accords d’association avec l’Union européenne et du nouveau voisinage de l’Europe élargie, une actions horizontale, induisant la facilitation des échanges au niveau convenu avec l’UE, est indispensable. Encore faut-il mettre en place les institutions nécessaires pour ce faire.

Au plan financier – puisque cela ne saurait se faire sans des instruments financiers d’accompagnement pour un processus d’une telle envergure – le FMI recommande l’élargissement des réformes bancaire et fiscale et la libéralisation des mouvements de capitaux. Le FMI propose, à cet égard, de chapeauter un séminaire régional sur la facilitation des échanges dans les pays du Maghreb, à Alger, en novembre 2005.

La logique du Fonds monétaire internationale est la suivante : “Peu de pays ont connu la réussite sans s’ouvrir à l’extérieur et ils sont encore moins nombreux à avoir réalisé une croissance soutenue sans établir des relations solides avec leurs voisins en matière de commerce et d’investissement.”

Bien qu’il soit le premier à esquisser le cadre d’un processus tributaire de la décision politique, le FMI ne traduit, en fait, qu’une aspiration profonde parfaitement perceptible dans la société civile et plus médiatiquement auprès des milieux d’affaires. Dernier exemple : un groupe d’experts – indépendants, soulignons-le – réunis à Tunis, travaillent à la création d’un réseau appelé à jeter les bases de “l’intégration économique régionale et la bonne gouvernance” en Algérie, au Maroc et en Tunisie, avec comme ambition une meilleure participation des femmes et les priorités d’intervention ont été sériées, comprenant l’emploi, l’éducation et la formation.

Selon ces experts, une intégration poussée et accélérée est parfaitement possible. Ils se basent sur le potentiel économique naturel de la région, constitué de 2,5 à 3% des réserves mondiales de pétrole, environ 4% des réserves de gaz naturel et plus de 50% des réserves de phosphate, outre ses capacités agricoles importantes. Les terres arables totalisent 23,16 millions d’hectares, une superficie des parcours de 89,9 millions d’hectares et 11 millions d’hectares de forêts. De quoi nourrir tous les Maghrébins ? Oui. Et non, puisque seul 1,85 million d’hectares de terres agricoles sont irrigués. Encore, dirons-nous, un problème de développement et, donc, d’intégration.

Si l’on se réfère à la littérature de l’UMA, et notamment au préambule de la déclaration de Marrakech, l’Union se veut “un ensemble régional intégré plus viable et plus durable que ne l’ont été les expériences tentées par le passé”. Le traité constitutif de l’UMA du 17 février 1989 parle d’“une marche progressive vers la réalisation d’une intégration complète”. Les objectifs économiques immédiats ont porté sur la libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux entre les pays membres, la mise en œuvre de politiques communes assurant le développement industriel, agricole, commercial et social des Etats membres, la réalisation de projets communs et l’élaboration de programmes.

Pour ce faire, plusieurs institutions prévues par le Traité ont été mises en place : Conseil des ministres des Affaires étrangères, Comité de suivi, Secrétariat général, Conseil consultatif et Commissions ministérielles spécialisées. Ce sont ces commissions qui furent à l’origine de l’élaboration des 37 conventions et accords maghrébins conclus jusqu’à ce jour dans le cadre de l’UMA. Plus concrètement, le processus était véritablement sur la bonne voie en donnant naissance, dès 1990, à “une stratégie maghrébine commune de développement”. Ce document, qui reste une référence pour toutes les réunions des commissions à venir, devait assoir, très rapidement, une zone de libre-échange pour tous les produits et les services locaux, l’union douanière et, enfin, une union économique globale comme dernière étape de ce processus d’intégration.

En 1993, le bien-fondé des intentions a été confirmé par la conclusion de négociations harassantes sur les échanges de produits agricoles, dont l’objectif était une intégration porteuse de sécurité alimentaire. La Convention commerciale et tarifaire maghrébine, comportant 4 protocoles d’accord sur les règles d’origine, l’application d’une taxe compensatoire unique de 17,5% retenue à l’importation, des mesures de sauvegarde et un protocole portant liste des produits libérés des mesures non tarifaires, ont assis le cadre du commerce intra-régional. Bref, tous les leviers sont là, très bien pensés de surcroît pourrait-on ajouter.

Si, sur papier, ces conventions étaient pratiquement en avance sur ce que chacun des pays maghrébin allait offrir quelques années plus tard à ses partenaires européens en termes d’avantages, elles n’ont malheureusement pas été suivies d’effets. En 1993 (avant la création de l’OMC), on parlait déjà d’interdire le dumping sur les produits agricoles !

Mais, la fermeture des frontières terrestres entre l’Algérie et le Maroc a fini par éroder la faisabilité de telles conventions, alors qu’entre Alger et Tunis, une guerre d’usure était menée au plan douanier, décourageant chaque jour un peu plus les opérateurs des deux bords, surtout les algériens, traités sans grand respect jusqu’à provoquer l’irritation des autorités algériennes.

En 1994, à la fermeture des frontières avec le Maroc, Alger, qui ne pouvait tolérer la provocation de Rabat, sera tout de même accusée d’avoir ruiné l’Oriental (région d’Oujda), pour un manque à gagner de 2 milliards de dollars lors des 12 premiers mois. A chaque crise, aussi minime soi-elle, l’ajournement des projets communs a été le premier réflexe des dirigeants maghrébins, la sanction économique comme premier recours, évidemment parce que les autres moyens ne sont pas permis. De quoi nous rappeler, mais sans nous faire sourire, cette vieille fable du voleur prêt à se faire crever un œil, pourvu qu’on en fasse doublement à son ennemi. Autre exemple : il a fallu près de 17 ans pour régler le litige autour de la SOTACIB, la cimenterie à capitaux algéro-tunisiens, pour que cet investissement lourd lancé en 1983, démarre enfin en 2000. En 1998, Les Libyens accordaient au géant africain Infrafer un marché de 300 millions de dollars qui s’est révélé un véritable canular monté pour présenter une Libye sortie d’embargo, et qui fut annulé au premier couac diplomatique. La société algérienne, elle, devait s’engager dans un autre consortium beaucoup plus juteux (plus réel aussi), mais a dû subir les effets retors de la fraternité pervertie. Que cherchait alors réellement le régime de Kaddafi ? A ce jour, les responsables algériens en charge du dossier ne le savent pas vraiment encore.

Le cas le plus éloquent sur le fossé qui sépare les grands desseins de la réalité est cette fameuse banque maghrébine d’investissement et de commerce extérieur, décrétée en 1991 et qui ne sera créée qu’en 2006, selon les prévisions officielles. Beaucoup d’observateurs restent sceptiques, cependant, sur le lancement de cet établissement qui risque d’être trop vite au centre de manœuvres quant à la destination des fonds, le contrôle de l’influence au sein de ses instances dirigeantes, l’orientation de la coopération avec les pays non maghrébins... Autant d’enjeux qui mobiliseront les énergies les moins constructives.

On pourrait citer la série d’accords portant sur le transport terrestre, le transit, l’assurance et la réassurance,… Plus d’une trentaine de conventions et accords, chartes et protocoles ont été élaborés par les pays membres de l’UMA entre 1990 et 1994. Bon nombre d’entre eux ne sont pas ratifiés ou entrés en vigueur. Il n’y a aucune autre explication, de l’avis de tous les observateurs, autre que les problèmes politiques intermaghrébins comme cause unique du report de la mise en œuvre de la stratégie maghrébine d’intégration.

Résultat : un taux d’échanges commerciaux de 2% dans la structure globale pour les pays de la région. La non-existence de cadre encourageant et assurant la confiance mutuelle y est pour beaucoup.

De plus, dès qu’une brèche se dessine pour inverser la tendance, les tensions politiques cycliques se chargent de tirer la situation vers le bas. En 2004, qui l’aurait cru, les échanges commerciaux entre le Maroc et l’Algérie ont reculé de 6,8%, alors qu’ils sont déjà à un niveau quasi-nul. Sous cet angle, il y a effectivement de quoi désespérer. Se dire que les choses resteront en l’Etat et, qu’après tout, tout le monde a eu raison de regarder vers le Nord depuis le départ. Le problème, et il se posera de plus en plus gravement, est que l’arrêt de la construction de l’ensemble maghrébin est un danger pour la sécurité et la stabilité régionale.

Deux facteurs décisifs feront que les autorités politiques des Etats maghrébins, quel que soit l’avenir des régimes, finiront par épouser le cours des événements.

Le premier est déjà décelable dans cette prise de conscience de l’identité et de la spécificité de la région, inspirée non pas par le voisin, mais par la proximité grandissante avec l’Union européenne et les autres ensembles qui représentent des blocs de pays partageant des déterminants identitaires, y compris  bien sûr en Afrique et en Asie.

Deuxièmement, l’intégration régionale – malgré les dispositifs de ghettoïsation des populations à des niveaux multiples et divers obstacles – avance avec une force supérieure à celle de la contrainte. Puisqu’elle avance. Elle n’est pas le résultat d’une volonté politique, mais se construit surtout comme une résistance de la société locale aux Etats “lointains”.

Plus que jamais, l’échec des réformes politiques, économiques et sociales porte le danger de replonger les Etats maghrébins dans la quadrature du pacte colonial (exclusion de la communauté internationale, échange limité aux matières premières…). Face à cet enjeu, l’Etat-nation connaît, notamment en Algérie et au Maroc, des mutations importantes. Le sommet de l’iceberg s’appelle industrialisation, urbanisation accélérée, mutations démographiques (à la baisse), immigration, nouveaux acquis culturels. En somme, des sociétés qui changent presque au même rythme.

Nabil Benali

 

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Comprendre la problématique du Sahara occidental

Repères historiques

Peut-on comprendre la problématique du Sahara occidental sans un détour par l’histoire ? Certainement pas, mais la difficulté réside dans le fait que cette région a peu intéressé les historiens d’autant qu’elle n’a connu qu’une très faible évolution civilisationelle, si on devait cantonner l’histoire à cette seule contrée séparée de son environnement politique et historique direct, notamment à partir de l’ère médiévale qui a marqué considérablement l’histoire du Maghreb. Pourtant, c’est par les seules références à l’histoire et à l’ethnographie que le Maroc tend à faire admettre que le Sahara occidental est une partie inaliénable du royaume actuel (1).

Petite chronologie non exhaustive sur un territoire pauvre en faits mais riche en rebondissements.

5000 à 2500 av. J.-C. : les régions ouest du Sahara sont une savane peuplée de girafes, d’éléphants et de rhinocéros. Présence de l’homme ; des dessins rupestres de l’époque néolithique ont été découverts.

VIIIe au IXe siècle : expansion progressive de l’islam dans le désert. Apparition d’un commerce à travers le Sahara. Des caravanes d’or africain à destination de l’Orient, de la Méditerranée occidentale et de l’Espagne traversent cette région.

745 : Abderrahamne Ibn Habib, gouverneur de l’Ifriqya sous le règne de Omeyyades, fait creuser une série de puits sur une piste reliant le sud du Maroc à la ville d’Aaoudaghst (sud de la Mauritanie actuelle).

808 : Idris Al-Asghar ou Idris II (fils de Idris, venu de la Mecque après la révolte de Husayn, descendant de Ali et Fatima, fille du prophète Mohamed) fonde la ville  de Fez, capitale de l’empire Idrisside.

XIe siècle : fondation de l’Etat almoravide par les Lemtuna (peuple du désert portant le Litham). Youssef Ben Tachfin, issu des tribus nomades du Sahara, en devient le souverain ; il fonde la ville de Marrakech.

XIIe siècle : Abdelmoumen prend Fez. S’ensuit la conquête de tout le Maghreb par les Almohades.

XIIIe siècle : venue au Sahara occidental des Arabes Maaqil, dont descendraient les tribus de Ouled Delim, Ouled Tidrarin, Arousiyen et Bou Sbaa.

XVIIe siècle : avènement au pouvoir au Maroc de la dynastie alaouite, originaire du Tafilalet, au sud du Maroc (aux frontières héritées de la colonisation).

1786 : traité conclu entre le Maroc et les Etats-Unis d’Amérique reconnaissant la souveraineté du royaume alaouite sur les contrées comprenant le Sahara occidental.

1821 : Alexander Scott dresse une première liste de noms des diverses tribus ou factions nomadisantes dans cette région. Il cite les Reguibat, les Toualbat, les Mejjat, les Izraguien, les Ouled Delim, les Arousiyen, les Ouled Tidrarin, les Skarna et d’autres.

1836 : nouveau traité conclu avec les Etats-Unis d’Amérique reconnaissant le territoire du royaume du Maroc avec le Sahara occidental.

1850-1853 : listes de Léopold Panet et du colonel Faidherbe citant les tribus du Sahara occidental. On y retrouve les Reguibat, les Mejjat, les Izraguien, les Ouled Delim, les Arousiyen, les Ouled Tidrarin, les Ouled Bou Sbaa.

1856 : traités avec la Grande-Bretagne sur la reconnaissance du territoire du Maroc incluant le Sahara.

1861 : traité avec l’Espagne reconnaissant la souveraineté du Maroc sur le territoire du Sahara occidental.

1882 : première expédition de Hassan 1er au Sahara occidental pour installer caïds et cadis. Le prélèvement de l’impôt au profit du roi touche aussi les populations du Sahara.

1884 : après la conférence de Berlin consacrée au “partage de l’Afrique”, les Espagnols s’implantent sur ce territoire dénommé Río de Oro (la côte du Sahara occidental), en face de l’archipel des îles Canaries conquises depuis le XVe siècle. Des tribus nomades – la puissante confédération des Reguibat notamment – se soucient peu des frontières et se déplacent sur les vastes territoires qui s’étendent depuis l’oued Draa, au sud du Maroc, jusqu’au fleuve Sénégal (3).

1885 : les premiers explorateurs espagnols fréquentent les tribus des Izarguien, les Aït Moussa Oua Ali dans la région dite de Cap Juby, à  l’extrême sud du Maroc actuel et les Ouled Bou Sbaa et Ouled Delim dans le Rio de Oro.

1886 : premières délimitations des frontières du Sahara occidental par Paris et Madrid. Des changements successifs et des corrections seront apportés jusqu’en 1934.

1886 : seconde expédition du roi Hassan 1er au Sahara occidental

1887 : pillage du campement de Villa Cisnéros (aujourd’hui Dakhla), première “ville” d’occupation espagnol sur la côte sahraouie la plus au sud.

1892 : nouveau pillage de Villa Cisnéros

1894 : attaque des bateaux ravitailleurs Tres de Mayo et Las Maria.

1898 : attaque d’un bâtiment fortifié à Dakhla. Plusieurs employés de la compagnie commerciale hispano-africaine sont assassinés. Les survivants fuient par bateau aux îles Canaries.

13 mars 1895 : traité anglo-marocain dont l’article 1er disposait que : “(...) Aucune puissance ne pourra émettre des prétentions sur les territoires allant de l’oued Draâ au Cap Bojador et appelés Tarfaya comme il est dit plus haut et à l’intérieur parce que ces territoires appartiennent au Maroc.”

Fin du XIXe siècle : Cheikh Ma Al-Aïnin issu des Reguibat, figure emblématique de la résistance sahraouie à la colonisation espagnole, est présenté comme représentant spécial du sultan dont il exécuterait la politique sur le plan local. Il mène des combats face aux incursions étrangères au Sahara occidental.

1903 : les nomades utilisent l’arrière-pays de la colonie espagnole comme refuge pour lutter contre les tentatives françaises en vue de soumettre les territoires alentours. Cheikh Ma Al-Aïnine proclame le djihad général et s’arrange pour que des cargaisons d’armes parviennent jusqu’aux foyers de résistance  à Smara et dans l’Adrar. Ma Al-Aïnine négociait avec les firmes Woermann de Hambourg et Torrese de Barcelone qui expédient les armes avec la complicité de leur gouvernement à Tarfaya par bateau.

1905 : le sultan Abdelaziz, roi du Maroc envoie son oncle Moulay Idris Ben Abderrahmane Ben Souleymane rejoindre Ma El-Aïnine avec une cargaison d’armes.

1911 : accord franco-allemand sur la prépondérance de la France sur le Maroc.

1912 : signature du traité de Fez et début du protectorat français sur le Maroc. Le sultan Moulay Hafid place son pays sous la protection de la France. “La pleine liberté d’action” est assurée à l’Espagne dans la Saguia El-Hamra. Convention fixant les frontières et zones d’influence française et espagnole sur le Sahara.

1934 : les Français brisent la résistance sahraouie. Les Espagnols sont cantonnés  dans de petits postes côtiers. Une trêve est conclue entre les Français et les Aït Ba Amrane.

1953 : lutte effective pour l’indépendance au Maroc. Des milliers de Sahraouis rallient l’Armée de libération du Maroc (marocaine). En tant que citoyens marocains, ils souhaitaient alors que la lutte se poursuive, une fois l’indépendance du Maroc obtenue en 1956, pour libérer les trois régions du Sud marocain demeurées sous le joug espagnol : Ifni, Tarfaya et le Sahara occidental. L’Armée de libération du Maroc est dissoute et le nouvel Etat indépendant n’engage pas d’affrontement direct avec l’Espagne sur les territoires du Sud.

1958 : le Rio de Oro et la Saguia el-Hamra sont constitués en une province espagnole aussitôt convoitée par les pays limitrophes.

Milieu du XXe siècle : découverte d’un important gisement de phosphates à Bou Craa. Les Espagnols envisagent la création d’un micro-État (70 000 habitants) dont il leur sera facile de guider les orientations économiques (2).

1962 : indépendance de l’Algérie.

1963 : affrontement de trois jours, dit “guerre des sables” dans la hamada entre l’armée marocaine et la jeune armée algérienne issue de l’Armée de libération nationale.

1963 : à la demande du Maroc, le comité spécial de décolonisation de l’ONU inclut le Sahara occidental dans la liste des territoires devant être décolonisés.

1965 : le Maroc demande à l’Espagne d’engager des négociations directes pour la restitution des territoires occupés du Sahara occidental. Fin de non-recevoir de Madrid.

1973 : création du  Front Polisario (Frunte para la liberacione de Saguia Hamra y Rio de Oro) par les indépendantistes sahraouis, essentiellement des anciens de l’Armée de libération du Maroc, déçus par le régime marocain.

1975 : l’Espagne quitte le Sahara occidental. Accords de Madrid confiant l’administration de Saguia El-Hamra au Maroc et du Rio de Oro à la Mauritanie.  Cette région désertique est habitée par moins de 100 000 personnes, pour la plupart nomades.

6 novembre 1975 : à partir du PC opérationnel d’Agadir, le roi Hassan II prononce l’ordre “Osman en avant...” et fait déployer 350 000 marcheurs qui  franchissent les barbelés marquant la frontière entre le Maroc et le Sahara Occidental.

1976 : le Front Polisario engage une guérilla visant à l’établissement d’une République sahraouie indépendante. Les hommes du Polisario dirigent la plupart de leurs attaques contre les forces mauritaniennes qui sont, par ailleurs, les plus faibles. Proclamation de la République arabe démocratique sahraouie (RASD) dont le gouvernement est installé à Tindouf avec les réfugiés sahraouis.

1978 : mort de Houari Boumediene. La tension se relâche entre l’Algérie et le Maroc et un lent processus de paix est engagé.

1979 : la Mauritanie abandonne le Sahara occidental, laissant seul le Maroc, qui annexe la zone mauritanienne.

Le Conseil de sécurité de l’ONU condamne l’”occupation marocaine” et reconnaît le Front Polisario comme “représentant légitime du peuple sahraoui”.

1981 : la construction des “murs” marocains marque un tournant stratégique dans le conflit. Ce remblai isole de façon efficace la côte atlantique du Sahara, qui constitue une importante zone de pêche et 200 000 km2 de Sahara “utile” sur les 267 000 km2 du territoire. Les gisements de phosphates de Bou Craa sont mis à l’abri. Le Maroc organise un mouvement migratoire et met en place une importante infrastructure économique et sociale ; il investit, entre 1976 et 1989, environ 2,8 milliards de dollars pour soutenir la croissance locale. Plus de 100 000 fonctionnaires marocains vivent au Sahara et près de 160 000 soldats y sont cantonnés.

1982 : l’Organisation de l’unité africaine (OUA) admet la RASD en tant que membre après qu’elle ait été reconnue par une soixante d’Etats. Le Maroc se retire de l’OUA.

1988 : le plan de paix de l’ONU est accepté par le Maroc et le Front Polisario.

1991 : signature d’un accord de cessez-le-feu permettant la mise en œuvre du plan de paix. Le référendum d’autodétermination prévu en 1992 se heurte à la difficile  définition du corps électoral.

Résolution 690 du Conseil de sécurité qui crée la Mission de l’ONU pour l’organisation du référendum au Sahara occidental (Minurso). Le texte indique que “le peuple du Sahara choisira librement et démocratiquement entre l’indépendance et l’annexion au Maroc”. Pour organiser ce référendum, la Minurso devait s’occuper du recensement des votants, de la libération des détenus et du rapatriement des réfugiés sahraouis résidant en Algérie.

1993 : Rabat inclut institutionnellement le Sahara occidental dans les élections municipales et législatives et dans le référendum constitutionnel.

1994 : début des opérations d’enregistrement des électeurs sahraouis. Au moins 150 000 réfugiés sahraouis sont installés dans les camps de Tindouf. La base du corps électoral est celle établie en 1974, lors du recensement effectué par l’Espagne, qui avait dénombré 74 000 personnes. Le Maroc propose une liste complémentaire de 120 000 noms. Selon un rapport cité dans Civil Society publié au Caire en mars 1996, l’ONG de défense des droits de l’homme Human Right Watch indique que Rabat aurait transféré, en 1991, pas moins de 40 000 personnes dans le Sahara, qui y vivraient dans des tentes.

1995 : le diplomate américain Frank Rudy (ancien vice-président du comité d’organisation du référendum et membre de la Minurso) dénonce, devant le Congrès, à Washington, l’erreur d’avoir accordé aux deux belligérants (Maroc et Polisario) le soin d’identifier les électeurs potentiels, en lieu et place de l’ONU. Le nombre des personnes aspirant à voter avoisinait cette année là les 230 000 à 250 000 si l’on incluait les émigrants sahraouis en Algérie, en Mauritanie, aux îles Canaries, en Espagne métropolitaine et en France.

1996 : Ahmed Alaoui, ancien ministre et proche conseiller du roi Hassan II, propose au Polisario la solution dite de la “régionalisation”, une solution de rechange à l’indépendance qui consiste en une intégration au Maroc basée sur l’autonomie et la décentralisation. La thèse de l’autonomie dans le cadre de l’Etat marocain est soutenue aussi par Javier Ruperez, du Parti populaire (PP) espagnol, président de la commission des affaires étrangères du Congrès des députés de Madrid, qui indique que “la question du Sahara doit faire l’objet d’une négociation et rendre propice l’existence d’un Sahara autonome dans le cadre de la souveraineté marocaine”.

1997 : le Report of the Secretary General on the Situation Concerning Western Sahara du Conseil de sécurité des Nations unies souligne que “l’Union européenne, les Etats-Unis et l’ONU ont intérêt à ce qu’une issue se dégage de ce contentieux qui affecte l’Afrique du Nord et qui ajoute un élément d’instabilité à une région déjà fortement perturbée par la guerre civile en Algérie. Situé dans une zone prioritaire pour la sécurité de l’Europe, le Sahara occidental oppose directement le Maroc et l’Algérie, qui se sont affrontés pour l’hégémonie régionale”.

Chronologie synthétisée

par Amine Esseghir

 

(1) – Selon le document de la Cour internationale de justice de la Haye, Western Sahara : Advisory Opinion of 16 October 1975, le tribunal a reconnu que, dans le cas du Sahara, des liens historiques existaient entre le Maroc et les tribus de la région, mais ceux-ci ne prévalent pas sur le principe du droit à l’autodétermination. Par ailleurs, un grand expert de la région, George Joffé, actuel directeur d’études de l’Institut royal des affaires internationales de Londres, écrivait :  “La Cour a pris soin d’expliquer qu’elle admettait que de tels liens (historiques) existaient avec certaines, mais pas l’ensemble, des tribus du Sahara occidental (...). Cependant, la Cour était sceptique quant à la revendication marocaine puisque les tribus concernées étaient nomades, éparpillées et non circonscrites à l’intérieur de frontières précises – circonstances que de précédentes décisions de la Cour avaient jugées inadaptées à une souveraineté territoriale.

(2) - Selon l’historien Tony Hodges, cette perspective serait à l’origine de la naissance du sentiment national sahraoui alors que les péripéties de la guerre de libération du Maroc avaient surtout mis en évidence la propension des Sahraouis à se mettre consciemment sous la souveraineté du roi du Maroc.

(3) - Jusqu’au milieu du XXe siècle, les Espagnols maintiennent une faible autorité sur ces territoires. La colonisation militaire a abandonné à plusieurs reprises ses fortifications.

 

 

Sources principales

Ibn Khaldoun : Histoire des Berbères Traduction de De Slane - Geuthner (Paris 1982)

Tony Hodges : Western Sahara. The Roots of a Desert War -Lawrence Hill (Wesport 1983)

Tony Hodges : The Western Sahara, Minority Rights Group (Londres 1991)

Tony Hodges : The Origins of Saharawi Nationalism

Richard Lawles et Laila Monahan : War and Refugees

The Western Sahara Conflict - Pinter (Londres 1987)

Stephen Zunes : Western Sahara. Peace derailed - Current History (1996)

Mariano Aguirre : Dossier sur la fin du conflit au Sahara occidental, in Le Monde diplomatique (Paris, novembre 1997)

Les résolutions de l’ONU concernant le Sahara occidental sont disponibles sur le site Internet www.arso.org

 

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Intifadha au Sahara occidental

L’appel du président de la RASD aux Marocains

Le président de la République sahraouie, Mohamed Abdelaziz, a exprimé son inquiétude devant la violence qui s’est abattue dernièrement sur les Sahraouis des zones occupées. Il a appelé le peuple marocain à s’associer à ses frères sahraouis pour “regarder ensemble l’avenir avec optimisme et espoir”.

Voici le texte intégral de cette lettre.

Depuis plus d’une semaine, la partie occupée du Sahara occidental et toutes les localités où vivent  des communautés sahraouies sont le théâtre d’affrontements sanglants entre un peuple pacifique réclamant son droit démocratique à l’autodétermination, qui lui est reconnu universellement,  et les forces armées marocaines dans toutes leurs composantes (armée, police anti-émeutes, gendarmerie, forces auxiliaires). L’acharnement d’une rare violence et la vague de répression qui s’est abattue sur la population sahraouie à huis clos a présenté un spectacle tragique, celui d’un peuple meurtri par la répression et par tant d’années d’occupation et d’injustice.

Les photos qu’on croit tout droit sorties de l’horreur et les traces cruelles consécutives à la torture et aux sévices infligés à des dizaines de Sahraouis par les forces de sécurité marocaines ont suscité la réprobation dans tous les continents. Les réactions ont été particulièrement fortes,  car les organisations internationales pour la défense des droits de l’homme, les institutions et un grand nombre d’associations ont dénoncé avec force les violations des droits humains des Sahraouis, le non-respect des libertés individuelles et ont exprimé leur solidarité avec le droit inaliénable du peuple sahraoui à la liberté et à l’autodétermination.

Seul le peuple marocain, témoin de la répression sauvage des populations sahraouies et des événements tragiques qui viennent de se dérouler dans la plupart des villes du Sahara occidental, a fait preuve d’un mutisme déconcertant, observant en spectateur les dures épreuves d’un peuple soumis à l’injustice. Pourtant, tout lie nos deux peuples,  le voisinage, l’histoire, l’espoir de  voir s’affirmer dans notre  région une zone de paix et de concorde essentielles  pour la restauration d’un dialogue sincère et fructueux, et incarnant les aspirations profondes de l’ensemble de ses peuples et celles des générations futures, l’espoir aussi de voir se concrétiser et s’épanouir nos valeurs communes de justice et de démocratie loin de la guerre et du chauvinisme funeste.

Suite à une répression en règle des civils sahraouis sans défense qui réclament leur droit à l’autodétermination, et  qui n’ont que des banderoles en guise de symbole de protestation,  les  réactions internationales se succèdent depuis une semaine, à l’image des lettres de soutien et de solidarité émanant des partis politiques, des Parlements,  des représentants de la société civile, des personnalités indépendantes des  organisations syndicales… L’appui le plus significatif que nous attendions avec une grande impatience, qui exprimerait la  solidarité du peuple frère marocain, ne s’est malheureusement pas manifesté.

Un grand peuple comme le peuple marocain qui a enfanté des hommes illustres tels Mohamed V, Mohamed Abdelkrim Khatabi, Zerghtouni, Hamou Zayani, le Fquih Basri, Mehdi Ben Barka, figure de proue du nationalisme marocain, Abdeslam Yassine, Allal Ben Abdalla, Abdelatif Zeroual, Saida Mounebhi, Touhani Amin, Oumar Dehkoun, Mohamed Benouna, Omar Ben Jelloun, Nadia Yassine, Belhouari, Dridi et bien d’autres, dont les combats contre le colonialisme ont laissé des traces indélébiles dans la mémoire collective de leur peuple et des peuples voisins, ne peut, au nom d’un rêve utopique et désuet, rester impassible devant l’abandon d’un  futur rayonnant et prometteur auquel aspirent nos deux peuples frères..

Un grand peuple comme le peuple marocain qui a donné à la culture contemporaine une élite qui restera éternellement témoin de la créativité tels Mokhtar Soussi, Mohamed Abed Al-Jabri, Abdallah Hamoudi, Abdallah Aroui, Mehdi Menjra, Mohamed Drif, Mohamed Tozi, Mohamed Barada, Tahar Ben Jeloun, Fatma Merini, Moumen Diouri, Abdallah Azrica, Abdelatif El-Abi, Abdelhamid Aka, Mohamed Kessous, Touraya Jebrane et d’autres et qui, en dépit des années de plomb toujours palpables, a fait montre d’une grande disposition pour la consécration des droits de l’homme et la démocratie, ne peut garder le silence devant la violence d’une rare sauvagerie dont ont été victimes les étudiants sahraouis qui ont manifesté devant le campus universitaire de Rabat.

Au cours des dernières années,  et au regard de l’immense  responsabilité qui exige plus que jamais de redoubler d’efforts pour garantir à nos peuples un avenir commun, les élites, les partis politiques et les intellectuels marocains  avaient, pendant les dix premières années du conflit,  appuyé fermement, parfois avec zèle,  les thèses du gouvernement marocain. Si les conditions régionales et mondiales étaient favorables à une telle inflexion, il n’en est plus de même aujourd’hui, et donc il n’y a plus de raison à ce que les intellectuels démocrates, les élites, les partis politiques et les instances de la société civile cautionnent la politique du gouvernement marocain tendant à confisquer le droit démocratique sur les frontières sud du Maroc.

Nous avons affirmé à plusieurs reprises, et chaque fois que l’occasion nous a été donnée, que  la position exprimée dernièrement par le Maroc, consistant à récuser le principe même du referéndum, constitue une rébellion contre la communauté internationale et une entrave sérieuse aux efforts déployés par celle-ci depuis des décennies pour résoudre pacifiquement le conflit. Cette politique,  en contradiction avec les engagements auxquels a pleinement souscrit le Maroc, mine les  efforts laborieusement consentis par l’ONU et laisse la voie libre à tous les dérapages dans la région du Maghreb.

Depuis les années soixante-dix et en dépit de ses contradictions et calculs fallacieux, le gouvernement marocain s’est toujours montré disposé à respecter le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et les accords signés avec le Front Polisario en vue de l’organisation d’un référendum, libre, juste et  démocratique au Sahara occidental sous l’égide des Nations unies.

Un mois après les émeutes sanglantes de Zemla, le 17 juin 1970, et le soulèvement historique du peuple sahraoui qui marqua  un nouveau jalon dans l’évolution du Mouvement de libération nationale  contre le colonialisme espagnol, qui était alors soumis à de très fortes pressions, le défunt Hassan II a déclaré, lors d’une conférence de presse tenue le 30 juillet 1970, qu’à “défaut d’une  quelconque revendication par rapport au Sahara espagnol,  le Maroc  s’en tient uniquement au libre choix des populations du territoires qui  s’exprimeront  sur leur destin”.

Lors de la création,  en mai 1973, du  Front Polisario en vue du parachèvement de la souveraineté nationale sur l’intégralité du territoire, on s’attendait surtout à une aide consistante  de la part du Maroc et à l’engagement tel qu’il a été formulé par le roi Hassan II. Le Maroc, obnubilé  par son vieux projet expansionniste du “Grand Maroc” et une vision totalement étriquée a changé radicalement de position lorsque l’Espagne envoya en 1974 une lettre à l’Assemblée générale préconisant , dès le début 1975 l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Le gouvernement marocain  fit volte-face et  fit valoir des revendications historiques maroco-mauritaniennes sur le Sahara occidental.

En effet, à la demande du Maroc, l’Assemblée générale de l’ONU devait saisir la Cour internationale de justice (CIJ) par sa résolution 3292 (13 décembre 1974), lui demandant d’émettre son avis consultatif sur la nature des relations entre le territoire du Sahara occidental d’un côté et le royaume du Maroc et l’ensemble mauritanien, de l’autre, et ce qui peut s’en suivre sur l’application du principe d’autodétermination.

L’avis consultatif de la Cour internationale de justice de La Haye sera émis le 16 octobre 1975, réaffirmant textuellement dans le chapitre 162 de son verdict que “les éléments et les informations en possession de la Cour ne font état d’aucune souveraineté entre le territoire du Sahara occidental d’un côté et le royaume du Maroc et l’ensemble mauritanien de l’autre“. Partant de ce fait, la Cour n’a pas trouvé de relations juridiques pouvant influencer la mise en œuvre de la résolution 1514 de l’Assemblée générale de l’ONU.

Après avoir navigué  à contre-courant de l’histoire et du droit international et après sept ans de guerre fratricide, le roi défunt a soutenu, en 1981, au sommet de l’OUA à Nairobi, l’intention du Maroc de souscrire à la légalité en acceptant la voie des urnes pour résoudre le conflit du Sahara Occidental. Le roi Hassan II réitéra devant la 37e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 27 août 1983, le souhait ardent du Maroc d’aller au référendum et de respecter ses résultats, d’accepter un cessez-le-feu et d’ouvrir le territoire aux observateurs internationaux. C’est à partir de ce moment que les deux parties au conflit, le Maroc et le Front Polisario, entreprirent sous l’égide de l’ONU et de l’OUA, les  bons offices en vue de  baliser  la voie  pour l’avènement de la paix à travers une solution juste et démocratique conformément au droit international, et qui devinrent par la suite Plan de paix ONU-OUA, approuvé par le Conseil de sécurité à travers la  résolution 690 (1991), qui laissera entrevoir le début d’une issue heureuse du conflit. Avant et après cette période, le roi défunt et bon nombre des membres de son gouvernement avaient laissé entendre que le Maroc serait le premier pays à ouvrir une ambassade au Sahara occidental si l’option de l’indépendance l’emportait.

Pour sa part, le Front Polisario s’est engagé à respecter scrupuleusement le choix des Sahraouis quel qu’il soit.

Les efforts de paix ont abouti au  processus de négociations entre les deux parties, conduit par James Baker, représentant personnel du secrétaire général des Nations unies, et  à   l’acceptation solennelle en septembre 1997 par le royaume du Maroc et par le Front Polisario des accords de Houston qui ont fixé l’ensemble des modalités relatives à l’organisation et au contrôle par les Nations unies d’un référendum d’autodétermination libre et impartial au profit du peuple sahraoui. Le Front Polisario, convaincu que la paix demeure une option stratégique, a consenti des concessions de taille, car au lieu de s’en tenir à la  consultation populaire sur la base du recensement espagnol de 1974, recensement qui ne peut être objet de contestation en raison de son administration par l’Espagne pendant cent ans, nous avons accepté la participation de tous les Marocains qui se trouvaient dans le territoire avant 1999 après une période transitoire d’autonomie de 4 à 5 ans conformément au Plan de paix pour l’autodétermination du peuple du Sahara occidental, approuvé par le Conseil de sécurité (Résolution 1495 – juin 2003).

En revenant sur ses engagements contractés sous les auspices de l’ONU et en engageant  de nouvelles manœuvres dilatoires pour faire échouer le processus de paix, le Maroc refuse aujourd’hui tout simplement de souscrire au principe même du référendum. Cette attitude irresponsable, et qui  dénote  le peu de cas qu’éprouve le Maroc à l’égard de l’ONU et  du droit international, peut avoir des conséquences fâcheuses pour la paix, ce qui ne manquera   pas de replacer le  conflit dans son contexte en 1980, c’est-à-dire avant le sommet de Nairobi. Entre les concessions faites pour trouver une issue au problème et la confiscation du droit imprescriptible du peuple sahraoui à l’autodétermination, il y a un écart considérable.

Le peuple marocain acceptera-t-il, après toutes ces péripéties et ces longues et douloureuses années, que le spectre de la guerre plane une nouvelle fois  sur notre région ? Acceptera-t-il qu’on soutienne  l’effort de guerre au détriment de projets à même de sortir le pays du marasme économique ? Acceptera-t-il qu’on injecte  quotidiennement 3 millions de dollars pour financer une  guerre dévastatrice alors que l’ampleur de la misère et de la paupérisation sont à leur paroxysme au Maroc ? Acceptera-t-il enfin  que le chômage atteigne son summum et que la dette du pays se chiffre en milliards de dollars et que le pays s’isole davantage de la communauté internationale ? Les Marocains acceptent-ils que leur pays continue à s’inscrire  en porte-à-faux des efforts de la communauté internationale  et continue à se dérober de ses engagements internationaux en refusant une consultation référendaire démocratique ?

La position du gouvernement marocain de souscrire au principe de référendum au Sahara occidental est en totale contradiction avec la légalité internationale. Pour  la communauté internationale tout entière, la question du Sahara occidental est un problème de décolonisation inachevée, dont la solution réside dans l’application des résolutions pertinentes des Nations unies relatives au droit du peuple du Sahara occidental à l’autodétermination, au moyen d’un référendum libre et impartial. L’ONU intervient dans le dossier du Sahara occidental depuis le 16 décembre 1965 (Résolution 2072), quand elle l’inscrit  sur la liste des territoires et des peuples non autonomes de la 4e Commission, dite “des politiques spéciales et de la décolonisation“. Ce faisant, l’ONU affirme le droit du Sahara occidental à la décolonisation conformément aux dispositions pertinentes de la Charte des Nations unies et de la résolution 1514 de l’Assemblée générale contenant la déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux de 1960. Le peuple marocain et ses élites, connus pour leurs contributions considérables en matière de légalité internationale se doivent de trouver la solution appropriée aux  questions suivantes : pourquoi le droit international et les institutions qui le représentent n’ont jamais reconnu aucune légitimité ni souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental,  pas plus qu’aucun pays ne l’a jamais fait ? Pourquoi les Nations unies ont déclaré, le 29 janvier 2002, à la faveur de l’avis juridique émis par leur conseiller juridique, Hans Correl, que le Maroc ne peut pas se prévaloir du statut de puissance administrante du Sahara Occidental ? Pourquoi un grand nombre de pays à travers le monde reconnaissent la République arabe sahraouie démocratique ? Pourquoi la RASD est-elle un pays fondateur de l’Union africaine ? Pourquoi le droit à l’autodétermination jouit-il d’une audience internationale aussi importante ? Pourquoi l’expérience  du peuple sahraoui dans les Campements de réfugiés, modeste soit elle,  suscite tant de respect sur le plan international ?

Parmi les centaines de journalistes qui ont visité les campements de réfugiés sahraouis, dont le journaliste marocain Ali Lemrabet et les milliers de visiteurs étrangers, les organisations internationales et non gouvernementales qui opèrent sur place, pourquoi aucun d’eux n’a  évoqué les prétendues “séquestrations” ?

Il est certain que les réponses, qui outrepassent  le discours officiel comme les  thèses éculées des “complots ourdis de l’étranger, la conspiration, le mercenariat“ et “les ennemis de l’intégrité territoriale“, sont du  ressort et de la responsabilité du peuple marocain frère en général, et de son élite en particulier.

Pourquoi l’élite du Maroc frère accepte-t-elle qu’on impute à l’Algérie les échecs cuisants de la position officielle du Maroc à propos du conflit ? Pourquoi oblige-t-on toujours le peuple marocain à imputer à l’étranger l’incendie qui embrase sa demeure ? La position de l’Algérie n’a pas changé d’un iota, que ce soit en 2005 ou lorsqu’elle a voté la résolution 2072 en 1965 sur le Sahara occidental.

Il en est de même pour un grand nombre de  pays qui votent chaque année des résolutions qui appuient le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.

La refus de souscrire au  principe  même du référendum n’est pas seulement en contradiction avec les engagements officiels du gouvernement marocain ni avec le droit international qui considère le Sahara occidental comme étant un problème de décolonisation, mais constitue un affront et une tentative de tourner le dos à la volonté du peuple sahraoui de choisir son destin en toute liberté. Cette volonté  va en s’accentuant depuis le soulèvement populaire de Zemla en 1970 contre le colonialisme espagnol, jusqu’au soulèvement qui a eu lieu trente-cinq ans après, contre  l’occupation marocaine, et qui a englobé les communautés sahraouies où qu’elles se trouvent. Entre ces deux dates historiques, et loin du discours propagandiste, le peuple sahraoui a de tout temps exploité toutes les occasions pour réclamer son droit légitime à l’existence et à la liberté.

Quatre mois seulement avant l’annexion du territoire sahraoui par le Maroc, les Nations unies, à l’instar de la résolution par laquelle la Cour de justice de la Haye a émis son  avis juridique, avait envoyé à la même époque une mission d’enquête au Sahara occidental et aux trois pays voisins, l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie. Le rapport de cette mission, publié le 11 octobre 1975, cinq jours seulement avant le verdict de la CIJ, a réaffirmé dans plusieurs passages, que “les personnes rencontrées par la mission à l’intérieur du territoire et en dehors de celui-ci, ont réaffirmé leur attachement aux objectifs du Front Polisario pour l’indépendance du territoire”.

Avant de clore cette partie historique, il y a lieu de rappeler la résolution 2983 de l’ONU du 14 décembre 1972, qui réaffirme le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance, conformément à la Résolution 1514, ainsi que la légitimité de son combat pour jouir de son droit à l’autodétermination et à l’indépendance, appelant tous les pays à fournir tout le soutien matériel et moral à son combat.

Les intellectuels marocains ne doivent-ils pas se poser la question à propos de l’appréhension extrême des autorités par rapport à  un référendum où deux options sont offertes, celle de l’indépendance et celle de l’intégration au Maroc ? N’est-il pas illusoire, superflu et grotesque à la fois que les autorités marocaines parlent d’une partie du peuple sahraoui dans les territoires occupés “revendiquant sa  marocanité” alors que l’autre partie est séquestrée dans les campements de réfugiés ? Et pourquoi ces mêmes autorités ne permettent-elles  pas à ces deux parties d’exprimer leur appartenance à travers un référendum démocratique, et Dieu aura ainsi épargné à ses croyants de s’entretuer ? 

Le gouvernement marocain n’est-il pas  en contradiction flagrante avec la réalité lorsqu’il clame haut et fort être un pays démocratique au moment où il transforme les villes sahraouies en forteresses, s’acharne avec une rare violence sur des manifestants qui réclament la fin de l’occupation de leur pays, accentue chaque jour la répression, multiplie les assassinats et  les disparitions loin des caméras des télévisions et  impose un blocus médiatique et politique ? S’il y a bien une conséquence à tirer de ce dernier  soulèvement au Sahara occidental pour le peuple marocain frère, c’est de ne pas croire dans les  discours officiels passés en boucle tels une antienne, discours qui alternent chantages et menaces contre des ennemis qui n’existent que dans l’imagination du gouvernement marocain. Ce dernier en est bien entendu l’unique bénéficiaire, surtout lorsqu’on sait qu’il dispose de la plus importante armée sur le plan numérique dans la région tandis qu’une grande partie de la population vit sous le seuil de la pauvreté.

Le peuple marocain, digne, accepte-t-il de voir des femmes sahraouies de tous âges, parfois en état de grossesse, malmenées, piétinées et qui assistent, impuissantes, à la répression féroce de leurs enfants qui finissent en cachots, loin d’elles ? Des hommes nobles tels Abou Bakr Jamai, Ali Lemrabet, Idriss Benani, Ben Chemsi et bien d’autres accepteraient-ils que les valeurs humaines soient foulées aux pieds de la sorte, que la liberté d’expression soit bafouée avec cette brutalité au Sahara occidental au vu et au su de tout le monde ? Nous pouvons avoir des idées divergentes, mais l’on doit défendre, mutuellement, notre droit à la différence. 

Eu égard à la guerre féroce menée contre notre petit peuple, nous ne voulons pas et n’aspirons pas à insulter l’avenir, car nous sommes persuadés qu’il s’agit d’un avenir radieux et prometteur qui attend nos deux peuples frères. Rien ne saurait justifier à nos yeux de toucher un seul cheveu d’un citoyen marocain même au temps où quelques mouvements de libération  recouraient au terrorisme en tant que moyen “légal” de résistance.

Malgré les violations persistantes des droits de l’homme au Sahara occidental par le gouvernement marocain et le déversement par son aviation des bombes de napalm et de phosphore sur nos populations civiles lors de leur exode forcé, nous avons ouverts les bras, dès le début du cessez-le feu, au peuple frère marocain et avons décidé d’ouvrir une nouvelle page. Chaque fois que le gouvernement marocain essaie de mettre de nouvelles barrières entre nous, nous essayons de les contourner.

C’est aussi ce qui nous a amené à accepter le dernier Plan Baker préconisant la participation de nos frères Marocains résidant dans le territoire en tant que  votants potentiels. Aussi sommes-nous convaincus des aptitudes des deux peuples sahraoui et marocain à relever le défi, celui de l’avènement d’une paix juste et définitive qui permettrait au peuple sahraoui de choisir librement son destin. Notre confiance totale en notre peuple et dans nos convictions ne nous ont pas incité à réclamer “un référendum confirmatif” de l’indépendance, lui préférant la confirmation de la démocratie sur le terrain.

En dépit du refus du gouvernement marocain de reconnaître l’existence de 155 prisonniers de guerre sahraouis et de maintenir dans le secret total 500 disparus civils, nous avons pris l’initiative, à plusieurs reprises et en différentes occasions – et même sans occasion – de libérer de manière unilatérale et en signe de  bonne volonté des groupes de prisonniers de guerre marocains rapatriés aussitôt dans leurs foyers.

Les trente ans de conflit doivent servir de leçon à nos deux peuples. Nous devons en tirer les conséquences pour poser les jalons de la  paix et bâtir les bases solides d’un avenir commun. La réalité tangible qui s’offre à nos yeux est qu’en trente ans, aucune force au monde ne peut annihiler  la volonté d’un peuple, fut-il petit, et partant l’empêcher d’exister et de recouvrer sa liberté.

La tournée sécuritaire de 1975, qui devait prendre fin au bout d’une semaine, se poursuit trente ans après. Elle a engendré des souffrances indescriptibles et endeuillé des milliers de familles.

Aucune raison ne justifie aujourd’hui le retour à la guerre et à ses corollaires d’autant que la voie d’une paix juste et définitive pouvant être édifiée sur la légalité et le droit international est toute tracée.

Ces trente ans de conflit ont été défalqués pour toujours des chances qui s’offraient aux deux peuples sahraoui et marocain.  Elle a empêché les enfants de poursuivre leur scolarité, elle a entravé le développement, barré la route au  progrès social et éreinté les populations.

Un règlement juste du conflit du Sahara occidental va certainement créer une atmosphère d’harmonie, de paix et de coopération bénéfique pour tous les pays et les peuples de la région.

Le Front Polisario émet le souhait que le gouvernement du Maroc se rende compte qu’en déclarant son refus de souscrire à la légalité, notamment l’organisation d’un référendum d’autodétermination du peuple sahraoui, il défie toute la communauté internationale et se hasarde vers une escalade extrêmement dangereuse. Aussi, le peuple marocain doit être conscient que  les multiples concessions que nous avons faites tout au long des années écoulées ne constituent pas un signe de faiblesse, loin s’en faut, mais plutôt un désir sincère de mettre fin au conflit à travers le moyen le plus démocratique, à savoir le vote libre et démocratique. A ce moment-là, nos deux peuples frères œuvreront de concert, avec les autres peuples de la région, pour concrétiser leurs aspirations et arriver à cet idéal. Le peuple marocain frère, avec toutes ses composantes et ses forces vives, se doit de relever le défi, celui de la paix, afin d’être en conformité avec les résolutions internationales et les valeurs humanitaires qui constituent le socle des droits de l’homme et celui de l’autodétermination des peuples. Notre confiance est grande en vous, élites et peuple marocain frère. La main de la paix que nous vous tendons est sincère.

Associons-nous pour regarder ensemble l’avenir avec optimisme et espoir, cet avenir radieux auquel aspirent nos peuples frères et nos générations futures.

Tifariti, le 2 juin 2005.

 

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La France comme au temps des colonies

La grave polémique qui agite depuis quelques semaines le landernau politique algéro-français n’a pas fini d’enfler que déjà une autre s’installe entre Alger et Rabat.

Si la première est complètement inattendue dans la mesure où elle intervient dans l’année au cours de laquelle doit être signé un important traité d’amitié entre les deux pays, la seconde est par contre tout à fait compréhensible dans un contexte marqué par une animosité marocaine qui tend à prendre des proportions tout à fait inédites vis-à-vis de l’Algérie.

Seulement, à bien y regarder, il paraît quelque peu étonnant que les deux polémiques aient été quasiment déclenchées au même moment par des attaques frontales sans que cela n’ait fait l’objet d’une concertation entre les deux Etats ou, en tout cas, n’ait obéit à des stratégies anti-algériennes complémentaires. Dans les deux cas, nous avons en effet affaire à un problème lié à la colonisation, puis à la décolonisation. Il est question de sa nature pour le premier et il s’agit de ses incidences sur le tracé des frontières pour le second. Mais en tout cas, nous sommes face à un révisionnisme propice à toutes les remises en cause, dont celle qui pose le plus de problèmes entre le Maroc et l’Algérie. Tant il faut s’attendre, à ce rythme-là, que la France vienne au secours des thèses du palais royal en revenant sur le principe de l’intangibilité des frontières héritées de l’ère coloniale et en mettant l’Algérie en demeure de se conformer à une cartographie qui arrange totalement son turbulent voisin.

Une histoire qui a ses hauts et ses bas

En revendiquant le Sahara occidental comme étant un de ses démembrements, le Maroc entre en effet dans une logique historique et politique qui l’amènera inévitablement – et qui amène déjà une partie de sa classe politique – à exiger la “restitution” d’une grande partie du Sud algérien. Pour la bonne raison que cette revendication s’appuie alors sur des réalités qui ne sont plus celles du XXe siècle, mais plutôt celles du XVIIe siècle où aucun des Etats du Maghreb n’était constitué au sens moderne du terme, pas plus d’ailleurs que la quasi-totalité des Etats de la planète. Puisque la notion même d’Etat-Nation ne commencera à être mise en œuvre qu’à travers les guerres qui émaillèrent les XVIIIe et XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale en ce qui concerne le tracé des frontières entre l’Allemagne et la France et la Seconde Guerre mondiale au cours de laquelle l’Allemagne chercha à étendre son empire jusqu’à Moscou à l’est et jusqu’à Dunkerque à l’ouest. La France, quant à elle, pour rappeler certains faits historiques significatifs, perdra puis gagnera successivement l’Alsace et la Lorraine dans un long et sanglant bras de fer avec l’Allemagne. Ce problème, d’ailleurs toujours vivace, incitera à ce propos les deux pays à aller vers une Union européenne considérée comme le seul et unique moyen de régler en profondeur un problème de tracé des frontières autrement plus important que celui qui concerne les régions sahariennes jouxtant l’Algérie et le Maroc, puisqu’en l’occurrence, les populations d’Alsace et de Lorraine parlent toutes allemand mais sont considérées, jusqu’à aujourd’hui, comme françaises. Cela étant, le différend entre les deux pays, pour ne prendre que cet exemple-là, a été réglé sur la base des tracés établis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qui décident que ces questions ne sont plus susceptibles d’être à nouveau posées sous peine d’entraîner l’Europe dans des conflits sans fin.

Alors, de là à ce que le Maroc puisse évoquer des frontières qui n’ont jamais été conçues, au sens moderne du terme, au moins jusqu’à la moitié du XIXe siècle, il y a évidemment un abus de langage qui s’écarte délibérément de la réalité historique de cette période qui ne pouvait raisonnablement pas être en avance sur ce qui se passait en Europe. L’Etat marocain des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles étant plus le fruit de la mythologie élaborée par la monarchie chérifienne qu’une réalité politique stable. Car même si les souverains chérifiens ont réussi à obtenir l’allégeance de quelques tribus, généralement nomades, déambulant autour du noyau central constitué de Fès, Meknes et Rabat, il serait présomptueux de parler d’un véritable Etat marocain au sens moderne du terme. De même qu’il serait présomptueux d’évoquer un Etat algérien ou un Etat tunisien ou encore libyen avec les critères d’appréciation actuels. L’émir Abdelkader Ibn Mahieddine ayant lui-même reçu l’allégeance de tribus évoluant en territoires marocain, libyen et tunisien sans pour autant que l’Algérie ne songe aujourd’hui à revendiquer les portions de territoire sur lesquelles elles nomadisaient à l’époque.

C’est dire qu’en suivant à la lettre le principe de l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme, notre pays ne fait que suivre la voix de la raison. Tant les fragiles équilibres macro-politiques obtenus et difficilement sauvegardés au lendemain des indépendances risquent d’être gravement bousculés au cas où les Etats de la région commencent à les triturer au cas par cas.

Cela dit, il est possible d’expliquer en partie la frustration du régime marocain qui se sent lésé de ne pas avoir bénéficié d’apports territoriaux plus importants, mais sans pour autant que cela ne justifie son hostilité par rapport à l’Algérie. Sachant que la partie qui s’est jouée durant la colonisation, et plus particulièrement vers sa fin, consistait pour la France à se défaire de la Tunisie et du Maroc qui commençaient à manifester, dès les années quarante, de fortes tendances indépendantistes, mais ne possédaient pas de grandes richesses naturelles, tout en veillant à concentrer toutes ses forces sur l’Algérie qu’elle entendait garder envers et contre tout. Il est naturel que ce calcul ait amené les stratèges français à dessiner l’Afrique du Nord en fonction de cet objectif essentiel qui consistait à laisser en Algérie les plus grands espaces et les plus grandes richesses. Mais l’Algérie a-t-elle vraiment gagné plus que ses voisins à ce découpage puisqu’il lui a coûté une guerre d’indépendance de huit longues années et le sacrifice de plus d’un million et demi de ses meilleurs fils ?

Aussi est-il tout à fait indécent que les Marocains viennent après cela demander la restitution de territoires qui nous ont coûté aussi cher et qu’ils ont soigneusement évité de revendiquer auprès de la puissance colonisatrice, se contentant d’accepter une indépendance qui leur a tout de même valu bien peu de sacrifices en regard de ce qu’a dû payer l’Algérie pour sa liberté. Les chefs de la guerre d’indépendance ayant trouvé bien peu d’écoute auprès du roi Hassan II et auprès de Habib Bourguiba lorsqu’il s’est agit de mettre sur pied la fameuse wilaya VI et de la doter en hommes et en armes pour l’arracher aux griffes de l’armée française. Les combattants algériens ont dû alors se débrouiller seuls pour faire face à l’ennemi et l’obliger à abandonner les premiers puits de pétrole déjà pleins de promesses. Nous nous souvenons en effet que les négociations d’Evian achopperont principalement sur la question du Sahara, que les Français essayèrent par tous les moyens pendant près de huit mois de négociations et à travers des combats acharnés de garder sous leur contrôle sans jamais y parvenir. Comment imaginer un seul instant que les Algériens qui ont libéré le Sahara les armes à la main aillent ensuite en faire cadeau à un pays voisin qui, lui, s’est prudemment gardé de le revendiquer auprès de la France de crainte d’avoir à subir ses foudres politiques et militaires ? Et c’est d’ailleurs les armes à la main que les Algériens ont encore défendu ces territoires face à une agression marocaine de grande envergure entreprise face à un jeune Etat pas encore remis de ses traumatismes et de ses pertes face à l’armée française.

Le coucou marocain

C’est le même principe mesquin et malhonnête qui sera mis en œuvre quelques années plus tard par les autorités marocaines pour exiger à nouveau l’annexion d’un autre territoire, lâché par la colonisation espagnole cette fois. Le Sahara occidental, qui n’a jamais été revendiqué par le Maroc auprès de l’Espagne de longs siècles durant, deviendra subitement marocain à partir du seul moment où il n’y aura plus aucun risque à le prendre. Car il faut savoir que la libération du Sahara occidental a été obtenue en grande partie grâce à l’action du Front Polisario créé le 10 mai 1973 et que ce mouvement de libération nationale ne représentait en aucune façon le Maroc, mais tout simplement les populations sahraouies excédées par une colonisation anachronique qui perdurait jusqu’au milieu du XXe siècle.

Procédant selon la tactique propre au coucou qui va toujours cacher ses œufs dans les nids construits par les autres oiseaux, le régime marocain se garde de s’attirer le moindre ennui avec les puissances coloniales, se contentant de tirer les marrons du feu après que d’autres eurent pris leurs responsabilités. Cela est si vrai que les rares mouvements de résistance marocains contre l’occupant, qu’il soit français ou espagnol, n’ont jamais été le fait de la monarchie mais ceux de résistants généralement opposés à elle. Comme ce fut le cas pour Abdelkrim El-Khettabi qui tenta de créer, à travers une guerre qui dura de 1917 à 1926, un Etat berbère dans le Rif qui rallia à lui tous les nationalistes du Maghreb, algériens compris. Tout comme le combat de l’Emir Abdelkader contre la France bénéficia de son soutien actif.

Aussi est-il absolument scandaleux que le palais royal marocain ose une fois encore, à partir de 1975, aller occuper un territoire qui venait d’être libéré par d’autres, exactement comme il le fit en 1963 pour le Sud algérien. Aussi est-il encore plus étonnant que la France prenne la défense d’un pareil Etat qui s’inscrit aussi ouvertement contre toute logique historique et qui tente de se justifier par des arguments qui sont non seulement complètement inconsistants d’un point de vue scientifique, mais de plus expriment une vision impérialiste et expansionniste extrêmement dangereuse pour les équilibres géostratégiques difficilement obtenus dans la région après la fin de la colonisation. La France connaissant parfaitement les risques encourus en pareil cas, elle qui a dû mener deux guerres mondiales particulièrement horribles pour des questions territoriales similaires et qui sait parfaitement en quoi la position marocaine est injuste et dangereuse. Une position qui s’inscrit en réalité dans le cadre de sa politique colonialiste qui consiste à se ménager les meilleurs territoires dans les pays qu’elle tient sous son contrôle. Et il est évident qu’ayant perdu l’Algérie d’un point de vue physique d’abord et politique ensuite, elle a nettement plus à gagner avec un royaume du Maroc qui se met si aimablement à son entière disposition et qui se proclame comme son fidèle vassal dans toutes les grandes et petites affaires du monde. Le soutenir alors dans sa revendication inique de s’approprier le Sahara occidental en dépit du bon sens et au mépris de toute légalité internationale n’est pas qu’un simple signe d’amitié ou de condescendance à l’égard d’un obligé, c’est également l’expression d’un réel appétit colonial pour une région riche en ressources naturelles de toutes sortes. Au point qu’il faille se demander si la démarche marocaine est vraiment marocaine ou si elle n’est pas inspirée par une France désireuse de faire un pied de nez en même temps à l’Algérie, à l’Espagne et à l’Amérique pour rester encore maîtresse du jeu en Afrique du Nord. Un calcul d’autant plus plausible que le soudain réveil du chauvinisme national français ne trouve aucune autre explication dans un climat jusque-là apaisé, pour ne pas dire cordial, entre Paris et Alger. Le seul grand point d’interrogation étant la raison de ce soudain revirement, au lendemain d’une élection présidentielle de 2004 qui avait consacré le principe de la signature d’un traité d’amitié entre la France et l’Algérie, comme si des engagements avaient été pris par l’une des parties au processus qui n’ont pas été tenus. Ce qui expliquerait en tout cas l’écartement de Abdelaziz Belkhadem du poste stratégique de ministre des Affaires étrangères et son remplacement par Ahmed Bédjaoui, qui n’est pas spécialement connu pour être hostile à Paris.

Abderrahmane Mahmoudi

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