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L’intégration
économique régionale prise en otage
Maghreb : la
guerre secrète
Les échanges
bilatéraux entre l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ne représentent
qu’une partie minime (moins de 2%) des échanges totaux de chaque
pays. L’intégration régionale est encore loin devant, bloquée
volontairement, à chacun son tour par des frères ennemis se faisant
une guerre économique qui ne dit pas son nom.
L’ensemble de la
communauté internationale, les institutions de Bretton Woods en
tête, ont de tout temps plaidé pour une intégration économique entre
les pays du Maghreb, estimant la meilleure chance de leur
développement se situait dans l’ouverture et l’intégration. Une
intégration économique régionale plus poussée présenterait des
avantages importants ; elle créerait un marché régional de plus de
75 millions de consommateurs, entraînerait des gains d’efficience et
rendrait la région plus attrayante pour les investisseurs étrangers.
Les pays de la
région se disent tous conscients des avantages que procurerait une
plus grande ouverture de leur économie, d’autant qu’à ce titre, les
arguments ne manquent pas. Ainsi, ces trois pays ont conclu des
accords d’association avec l’Union européenne et des accords
commerciaux entre eux, dans le cadre du l’UMA, mais à l’heure
actuelle, ces accords ne sont pas pleinement exploités.
Première retombée
néfaste : la fragmentation des marchés encourage les investisseurs
européens (et étrangers) à opérer en Europe pour profiter de
l’économie d’échelle et exporter vers chaque pays en profitant des
accords bilatéraux séparés.
Pour tirer plus
grand parti du potentiel des accords d’association avec l’Union
européenne et du nouveau voisinage de l’Europe élargie, une actions
horizontale, induisant la facilitation des échanges au niveau
convenu avec l’UE, est indispensable. Encore faut-il mettre en place
les institutions nécessaires pour ce faire.
Au plan financier
– puisque cela ne saurait se faire sans des instruments financiers
d’accompagnement pour un processus d’une telle envergure – le FMI
recommande l’élargissement des réformes bancaire et fiscale et la
libéralisation des mouvements de capitaux. Le FMI propose, à cet
égard, de chapeauter un séminaire régional sur la facilitation des
échanges dans les pays du Maghreb, à Alger, en novembre 2005.
La logique du
Fonds monétaire internationale est la suivante : “Peu de pays ont
connu la réussite sans s’ouvrir à l’extérieur et ils sont encore
moins nombreux à avoir réalisé une croissance soutenue sans établir
des relations solides avec leurs voisins en matière de commerce et
d’investissement.”
Bien qu’il soit le
premier à esquisser le cadre d’un processus tributaire de la
décision politique, le FMI ne traduit, en fait, qu’une aspiration
profonde parfaitement perceptible dans la société civile et plus
médiatiquement auprès des milieux d’affaires. Dernier exemple : un
groupe d’experts – indépendants, soulignons-le – réunis à Tunis,
travaillent à la création d’un réseau appelé à jeter les bases de
“l’intégration économique régionale et la bonne gouvernance” en
Algérie, au Maroc et en Tunisie, avec comme ambition une meilleure
participation des femmes et les priorités d’intervention ont été
sériées, comprenant l’emploi, l’éducation et la formation.
Selon ces experts,
une intégration poussée et accélérée est parfaitement possible. Ils
se basent sur le potentiel économique naturel de la région,
constitué de 2,5 à 3% des réserves mondiales de pétrole, environ 4%
des réserves de gaz naturel et plus de 50% des réserves de
phosphate, outre ses capacités agricoles importantes. Les terres
arables totalisent 23,16 millions d’hectares, une superficie des
parcours de 89,9 millions d’hectares et 11 millions d’hectares de
forêts. De quoi nourrir tous les Maghrébins ? Oui. Et non, puisque
seul 1,85 million d’hectares de terres agricoles sont irrigués.
Encore, dirons-nous, un problème de développement et, donc,
d’intégration.
Si l’on se réfère
à la littérature de l’UMA, et notamment au préambule de la
déclaration de Marrakech, l’Union se veut “un ensemble régional
intégré plus viable et plus durable que ne l’ont été les expériences
tentées par le passé”. Le traité constitutif de l’UMA du 17 février
1989 parle d’“une marche progressive vers la réalisation d’une
intégration complète”. Les objectifs économiques immédiats ont porté
sur la libre circulation des personnes, des services, des
marchandises et des capitaux entre les pays membres, la mise en
œuvre de politiques communes assurant le développement industriel,
agricole, commercial et social des Etats membres, la réalisation de
projets communs et l’élaboration de programmes.
Pour ce faire,
plusieurs institutions prévues par le Traité ont été mises en place
: Conseil des ministres des Affaires étrangères, Comité de suivi,
Secrétariat général, Conseil consultatif et Commissions
ministérielles spécialisées. Ce sont ces commissions qui furent à
l’origine de l’élaboration des 37 conventions et accords maghrébins
conclus jusqu’à ce jour dans le cadre de l’UMA. Plus concrètement,
le processus était véritablement sur la bonne voie en donnant
naissance, dès 1990, à “une stratégie maghrébine commune de
développement”. Ce document, qui reste une référence pour toutes les
réunions des commissions à venir, devait assoir, très rapidement,
une zone de libre-échange pour tous les produits et les services
locaux, l’union douanière et, enfin, une union économique globale
comme dernière étape de ce processus d’intégration.
En 1993, le
bien-fondé des intentions a été confirmé par la conclusion de
négociations harassantes sur les échanges de produits agricoles,
dont l’objectif était une intégration porteuse de sécurité
alimentaire. La Convention commerciale et tarifaire maghrébine,
comportant 4 protocoles d’accord sur les règles d’origine,
l’application d’une taxe compensatoire unique de 17,5% retenue à
l’importation, des mesures de sauvegarde et un protocole portant
liste des produits libérés des mesures non tarifaires, ont assis le
cadre du commerce intra-régional. Bref, tous les leviers sont là,
très bien pensés de surcroît pourrait-on ajouter.
Si, sur papier,
ces conventions étaient pratiquement en avance sur ce que chacun des
pays maghrébin allait offrir quelques années plus tard à ses
partenaires européens en termes d’avantages, elles n’ont
malheureusement pas été suivies d’effets. En 1993 (avant la création
de l’OMC), on parlait déjà d’interdire le dumping sur les produits
agricoles !
Mais, la fermeture
des frontières terrestres entre l’Algérie et le Maroc a fini par
éroder la faisabilité de telles conventions, alors qu’entre Alger et
Tunis, une guerre d’usure était menée au plan douanier, décourageant
chaque jour un peu plus les opérateurs des deux bords, surtout les
algériens, traités sans grand respect jusqu’à provoquer l’irritation
des autorités algériennes.
En 1994, à la
fermeture des frontières avec le Maroc, Alger, qui ne pouvait
tolérer la provocation de Rabat, sera tout de même accusée d’avoir
ruiné l’Oriental (région d’Oujda), pour un manque à gagner de 2
milliards de dollars lors des 12 premiers mois. A chaque crise,
aussi minime soi-elle, l’ajournement des projets communs a été le
premier réflexe des dirigeants maghrébins, la sanction économique
comme premier recours, évidemment parce que les autres moyens ne
sont pas permis. De quoi nous rappeler, mais sans nous faire
sourire, cette vieille fable du voleur prêt à se faire crever un
œil, pourvu qu’on en fasse doublement à son ennemi. Autre exemple :
il a fallu près de 17 ans pour régler le litige autour de la SOTACIB,
la cimenterie à capitaux algéro-tunisiens, pour que cet
investissement lourd lancé en 1983, démarre enfin en 2000. En 1998,
Les Libyens accordaient au géant africain Infrafer un marché de 300
millions de dollars qui s’est révélé un véritable canular monté pour
présenter une Libye sortie d’embargo, et qui fut annulé au premier
couac diplomatique. La société algérienne, elle, devait s’engager
dans un autre consortium beaucoup plus juteux (plus réel aussi),
mais a dû subir les effets retors de la fraternité pervertie. Que
cherchait alors réellement le régime de Kaddafi ? A ce jour, les
responsables algériens en charge du dossier ne le savent pas
vraiment encore.
Le cas le plus
éloquent sur le fossé qui sépare les grands desseins de la réalité
est cette fameuse banque maghrébine d’investissement et de commerce
extérieur, décrétée en 1991 et qui ne sera créée qu’en 2006, selon
les prévisions officielles. Beaucoup d’observateurs restent
sceptiques, cependant, sur le lancement de cet établissement qui
risque d’être trop vite au centre de manœuvres quant à la
destination des fonds, le contrôle de l’influence au sein de ses
instances dirigeantes, l’orientation de la coopération avec les pays
non maghrébins... Autant d’enjeux qui mobiliseront les énergies les
moins constructives.
On pourrait citer
la série d’accords portant sur le transport terrestre, le transit,
l’assurance et la réassurance,… Plus d’une trentaine de conventions
et accords, chartes et protocoles ont été élaborés par les pays
membres de l’UMA entre 1990 et 1994. Bon nombre d’entre eux ne sont
pas ratifiés ou entrés en vigueur. Il n’y a aucune autre
explication, de l’avis de tous les observateurs, autre que les
problèmes politiques intermaghrébins comme cause unique du report de
la mise en œuvre de la stratégie maghrébine d’intégration.
Résultat : un taux
d’échanges commerciaux de 2% dans la structure globale pour les pays
de la région. La non-existence de cadre encourageant et assurant la
confiance mutuelle y est pour beaucoup.
De plus, dès
qu’une brèche se dessine pour inverser la tendance, les tensions
politiques cycliques se chargent de tirer la situation vers le bas.
En 2004, qui l’aurait cru, les échanges commerciaux entre le Maroc
et l’Algérie ont reculé de 6,8%, alors qu’ils sont déjà à un niveau
quasi-nul. Sous cet angle, il y a effectivement de quoi désespérer.
Se dire que les choses resteront en l’Etat et, qu’après tout, tout
le monde a eu raison de regarder vers le Nord depuis le départ. Le
problème, et il se posera de plus en plus gravement, est que l’arrêt
de la construction de l’ensemble maghrébin est un danger pour la
sécurité et la stabilité régionale.
Deux facteurs
décisifs feront que les autorités politiques des Etats maghrébins,
quel que soit l’avenir des régimes, finiront par épouser le cours
des événements.
Le premier est
déjà décelable dans cette prise de conscience de l’identité et de la
spécificité de la région, inspirée non pas par le voisin, mais par
la proximité grandissante avec l’Union européenne et les autres
ensembles qui représentent des blocs de pays partageant des
déterminants identitaires, y compris bien sûr en Afrique et en
Asie.
Deuxièmement,
l’intégration régionale – malgré les dispositifs de ghettoïsation
des populations à des niveaux multiples et divers obstacles – avance
avec une force supérieure à celle de la contrainte. Puisqu’elle
avance. Elle n’est pas le résultat d’une volonté politique, mais se
construit surtout comme une résistance de la société locale aux
Etats “lointains”.
Plus que jamais,
l’échec des réformes politiques, économiques et sociales porte le
danger de replonger les Etats maghrébins dans la quadrature du pacte
colonial (exclusion de la communauté internationale, échange limité
aux matières premières…). Face à cet enjeu, l’Etat-nation connaît,
notamment en Algérie et au Maroc, des mutations importantes. Le
sommet de l’iceberg s’appelle industrialisation, urbanisation
accélérée, mutations démographiques (à la baisse), immigration,
nouveaux acquis culturels. En somme, des sociétés qui changent
presque au même rythme.
Nabil Benali
Haut
Comprendre la
problématique du Sahara occidental
Repères
historiques
Peut-on comprendre
la problématique du Sahara occidental sans un détour par l’histoire
? Certainement pas, mais la difficulté réside dans le fait que cette
région a peu intéressé les historiens d’autant qu’elle n’a connu
qu’une très faible évolution civilisationelle, si on devait
cantonner l’histoire à cette seule contrée séparée de son
environnement politique et historique direct, notamment à partir de
l’ère médiévale qui a marqué considérablement l’histoire du Maghreb.
Pourtant, c’est par les seules références à l’histoire et à
l’ethnographie que le Maroc tend à faire admettre que le Sahara
occidental est une partie inaliénable du royaume actuel (1).
Petite chronologie
non exhaustive sur un territoire pauvre en faits mais riche en
rebondissements.
5000 à 2500 av.
J.-C. : les régions ouest du Sahara sont une savane peuplée de
girafes, d’éléphants et de rhinocéros. Présence de l’homme ; des
dessins rupestres de l’époque néolithique ont été découverts.
VIIIe au IXe
siècle : expansion progressive de l’islam dans le désert. Apparition
d’un commerce à travers le Sahara. Des caravanes d’or africain à
destination de l’Orient, de la Méditerranée occidentale et de
l’Espagne traversent cette région.
745 : Abderrahamne
Ibn Habib, gouverneur de l’Ifriqya sous le règne de Omeyyades, fait
creuser une série de puits sur une piste reliant le sud du Maroc à
la ville d’Aaoudaghst (sud de la Mauritanie actuelle).
808 : Idris
Al-Asghar ou Idris II (fils de Idris, venu de la Mecque après la
révolte de Husayn, descendant de Ali et Fatima, fille du prophète
Mohamed) fonde la ville de Fez, capitale de l’empire Idrisside.
XIe siècle :
fondation de l’Etat almoravide par les Lemtuna (peuple du désert
portant le Litham). Youssef Ben Tachfin, issu des tribus nomades du
Sahara, en devient le souverain ; il fonde la ville de Marrakech.
XIIe siècle :
Abdelmoumen prend Fez. S’ensuit la conquête de tout le Maghreb par
les Almohades.
XIIIe siècle :
venue au Sahara occidental des Arabes Maaqil, dont descendraient les
tribus de Ouled Delim, Ouled Tidrarin, Arousiyen et Bou Sbaa.
XVIIe siècle :
avènement au pouvoir au Maroc de la dynastie alaouite, originaire du
Tafilalet, au sud du Maroc (aux frontières héritées de la
colonisation).
1786 : traité
conclu entre le Maroc et les Etats-Unis d’Amérique reconnaissant la
souveraineté du royaume alaouite sur les contrées comprenant le
Sahara occidental.
1821 : Alexander
Scott dresse une première liste de noms des diverses tribus ou
factions nomadisantes dans cette région. Il cite les Reguibat, les
Toualbat, les Mejjat, les Izraguien, les Ouled Delim, les Arousiyen,
les Ouled Tidrarin, les Skarna et d’autres.
1836 : nouveau
traité conclu avec les Etats-Unis d’Amérique reconnaissant le
territoire du royaume du Maroc avec le Sahara occidental.
1850-1853 : listes
de Léopold Panet et du colonel Faidherbe citant les tribus du Sahara
occidental. On y retrouve les Reguibat, les Mejjat, les Izraguien,
les Ouled Delim, les Arousiyen, les Ouled Tidrarin, les Ouled Bou
Sbaa.
1856 : traités
avec la Grande-Bretagne sur la reconnaissance du territoire du Maroc
incluant le Sahara.
1861 : traité avec
l’Espagne reconnaissant la souveraineté du Maroc sur le territoire
du Sahara occidental.
1882 : première
expédition de Hassan 1er au Sahara occidental pour installer caïds
et cadis. Le prélèvement de l’impôt au profit du roi touche aussi
les populations du Sahara.
1884 : après la
conférence de Berlin consacrée au “partage de l’Afrique”, les
Espagnols s’implantent sur ce territoire dénommé Río de Oro (la côte
du Sahara occidental), en face de l’archipel des îles Canaries
conquises depuis le XVe siècle. Des tribus nomades – la puissante
confédération des Reguibat notamment – se soucient peu des
frontières et se déplacent sur les vastes territoires qui s’étendent
depuis l’oued Draa, au sud du Maroc, jusqu’au fleuve Sénégal (3).
1885 : les
premiers explorateurs espagnols fréquentent les tribus des Izarguien,
les Aït Moussa Oua Ali dans la région dite de Cap Juby, à l’extrême
sud du Maroc actuel et les Ouled Bou Sbaa et Ouled Delim dans le Rio
de Oro.
1886 : premières
délimitations des frontières du Sahara occidental par Paris et
Madrid. Des changements successifs et des corrections seront
apportés jusqu’en 1934.
1886 : seconde
expédition du roi Hassan 1er au Sahara occidental
1887 : pillage du
campement de Villa Cisnéros (aujourd’hui Dakhla), première “ville”
d’occupation espagnol sur la côte sahraouie la plus au sud.
1892 : nouveau
pillage de Villa Cisnéros
1894 : attaque des
bateaux ravitailleurs Tres de Mayo et Las Maria.
1898 : attaque
d’un bâtiment fortifié à Dakhla. Plusieurs employés de la compagnie
commerciale hispano-africaine sont assassinés. Les survivants fuient
par bateau aux îles Canaries.
13 mars 1895 :
traité anglo-marocain dont l’article 1er disposait que : “(...)
Aucune puissance ne pourra émettre des prétentions sur les
territoires allant de l’oued Draâ au Cap Bojador et appelés Tarfaya
comme il est dit plus haut et à l’intérieur parce que ces
territoires appartiennent au Maroc.”
Fin du XIXe siècle
: Cheikh Ma Al-Aïnin issu des Reguibat, figure emblématique de la
résistance sahraouie à la colonisation espagnole, est présenté comme
représentant spécial du sultan dont il exécuterait la politique sur
le plan local. Il mène des combats face aux incursions étrangères au
Sahara occidental.
1903 : les nomades
utilisent l’arrière-pays de la colonie espagnole comme refuge pour
lutter contre les tentatives françaises en vue de soumettre les
territoires alentours. Cheikh Ma Al-Aïnine proclame le djihad
général et s’arrange pour que des cargaisons d’armes parviennent
jusqu’aux foyers de résistance à Smara et dans l’Adrar. Ma
Al-Aïnine négociait avec les firmes Woermann de Hambourg et Torrese
de Barcelone qui expédient les armes avec la complicité de leur
gouvernement à Tarfaya par bateau.
1905 : le sultan
Abdelaziz, roi du Maroc envoie son oncle Moulay Idris Ben
Abderrahmane Ben Souleymane rejoindre Ma El-Aïnine avec une
cargaison d’armes.
1911 : accord
franco-allemand sur la prépondérance de la France sur le Maroc.
1912 : signature
du traité de Fez et début du protectorat français sur le Maroc. Le
sultan Moulay Hafid place son pays sous la protection de la France.
“La pleine liberté d’action” est assurée à l’Espagne dans la Saguia
El-Hamra. Convention fixant les frontières et zones d’influence
française et espagnole sur le Sahara.
1934 : les
Français brisent la résistance sahraouie. Les Espagnols sont
cantonnés dans de petits postes côtiers. Une trêve est conclue
entre les Français et les Aït Ba Amrane.
1953 : lutte
effective pour l’indépendance au Maroc. Des milliers de Sahraouis
rallient l’Armée de libération du Maroc (marocaine). En tant que
citoyens marocains, ils souhaitaient alors que la lutte se
poursuive, une fois l’indépendance du Maroc obtenue en 1956, pour
libérer les trois régions du Sud marocain demeurées sous le joug
espagnol : Ifni, Tarfaya et le Sahara occidental. L’Armée de
libération du Maroc est dissoute et le nouvel Etat indépendant
n’engage pas d’affrontement direct avec l’Espagne sur les
territoires du Sud.
1958 : le Rio de
Oro et la Saguia el-Hamra sont constitués en une province espagnole
aussitôt convoitée par les pays limitrophes.
Milieu du XXe
siècle : découverte d’un important gisement de phosphates à Bou Craa.
Les Espagnols envisagent la création d’un micro-État (70 000
habitants) dont il leur sera facile de guider les orientations
économiques (2).
1962 :
indépendance de l’Algérie.
1963 :
affrontement de trois jours, dit “guerre des sables” dans la hamada
entre l’armée marocaine et la jeune armée algérienne issue de
l’Armée de libération nationale.
1963 : à la
demande du Maroc, le comité spécial de décolonisation de l’ONU
inclut le Sahara occidental dans la liste des territoires devant
être décolonisés.
1965 : le Maroc
demande à l’Espagne d’engager des négociations directes pour la
restitution des territoires occupés du Sahara occidental. Fin de
non-recevoir de Madrid.
1973 : création
du Front Polisario (Frunte para la liberacione de Saguia Hamra y
Rio de Oro) par les indépendantistes sahraouis, essentiellement des
anciens de l’Armée de libération du Maroc, déçus par le régime
marocain.
1975 : l’Espagne
quitte le Sahara occidental. Accords de Madrid confiant
l’administration de Saguia El-Hamra au Maroc et du Rio de Oro à la
Mauritanie. Cette région désertique est habitée par moins de 100
000 personnes, pour la plupart nomades.
6 novembre 1975 :
à partir du PC opérationnel d’Agadir, le roi Hassan II prononce
l’ordre “Osman en avant...” et fait déployer 350 000 marcheurs qui
franchissent les barbelés marquant la frontière entre le Maroc et le
Sahara Occidental.
1976 : le Front
Polisario engage une guérilla visant à l’établissement d’une
République sahraouie indépendante. Les hommes du Polisario dirigent
la plupart de leurs attaques contre les forces mauritaniennes qui
sont, par ailleurs, les plus faibles. Proclamation de la République
arabe démocratique sahraouie (RASD) dont le gouvernement est
installé à Tindouf avec les réfugiés sahraouis.
1978 : mort de
Houari Boumediene. La tension se relâche entre l’Algérie et le Maroc
et un lent processus de paix est engagé.
1979 : la
Mauritanie abandonne le Sahara occidental, laissant seul le Maroc,
qui annexe la zone mauritanienne.
Le Conseil de
sécurité de l’ONU condamne l’”occupation marocaine” et reconnaît le
Front Polisario comme “représentant légitime du peuple sahraoui”.
1981 : la
construction des “murs” marocains marque un tournant stratégique
dans le conflit. Ce remblai isole de façon efficace la côte
atlantique du Sahara, qui constitue une importante zone de pêche et
200 000 km2 de Sahara “utile” sur les 267 000 km2 du territoire. Les
gisements de phosphates de Bou Craa sont mis à l’abri. Le Maroc
organise un mouvement migratoire et met en place une importante
infrastructure économique et sociale ; il investit, entre 1976 et
1989, environ 2,8 milliards de dollars pour soutenir la croissance
locale. Plus de 100 000 fonctionnaires marocains vivent au Sahara et
près de 160 000 soldats y sont cantonnés.
1982 :
l’Organisation de l’unité africaine (OUA) admet la RASD en tant que
membre après qu’elle ait été reconnue par une soixante d’Etats. Le
Maroc se retire de l’OUA.
1988 : le plan de
paix de l’ONU est accepté par le Maroc et le Front Polisario.
1991 : signature
d’un accord de cessez-le-feu permettant la mise en œuvre du plan de
paix. Le référendum d’autodétermination prévu en 1992 se heurte à la
difficile définition du corps électoral.
Résolution 690 du
Conseil de sécurité qui crée la Mission de l’ONU pour l’organisation
du référendum au Sahara occidental (Minurso). Le texte indique que
“le peuple du Sahara choisira librement et démocratiquement entre
l’indépendance et l’annexion au Maroc”. Pour organiser ce
référendum, la Minurso devait s’occuper du recensement des votants,
de la libération des détenus et du rapatriement des réfugiés
sahraouis résidant en Algérie.
1993 : Rabat
inclut institutionnellement le Sahara occidental dans les élections
municipales et législatives et dans le référendum constitutionnel.
1994 : début des
opérations d’enregistrement des électeurs sahraouis. Au moins 150
000 réfugiés sahraouis sont installés dans les camps de Tindouf. La
base du corps électoral est celle établie en 1974, lors du
recensement effectué par l’Espagne, qui avait dénombré 74 000
personnes. Le Maroc propose une liste complémentaire de 120 000
noms. Selon un rapport cité dans Civil Society publié au Caire en
mars 1996, l’ONG de défense des droits de l’homme Human Right Watch
indique que Rabat aurait transféré, en 1991, pas moins de 40 000
personnes dans le Sahara, qui y vivraient dans des tentes.
1995 : le
diplomate américain Frank Rudy (ancien vice-président du comité
d’organisation du référendum et membre de la Minurso) dénonce,
devant le Congrès, à Washington, l’erreur d’avoir accordé aux deux
belligérants (Maroc et Polisario) le soin d’identifier les électeurs
potentiels, en lieu et place de l’ONU. Le nombre des personnes
aspirant à voter avoisinait cette année là les 230 000 à 250 000 si
l’on incluait les émigrants sahraouis en Algérie, en Mauritanie, aux
îles Canaries, en Espagne métropolitaine et en France.
1996 : Ahmed
Alaoui, ancien ministre et proche conseiller du roi Hassan II,
propose au Polisario la solution dite de la “régionalisation”, une
solution de rechange à l’indépendance qui consiste en une
intégration au Maroc basée sur l’autonomie et la décentralisation.
La thèse de l’autonomie dans le cadre de l’Etat marocain est
soutenue aussi par Javier Ruperez, du Parti populaire (PP) espagnol,
président de la commission des affaires étrangères du Congrès des
députés de Madrid, qui indique que “la question du Sahara doit faire
l’objet d’une négociation et rendre propice l’existence d’un Sahara
autonome dans le cadre de la souveraineté marocaine”.
1997 : le Report
of the Secretary General on the Situation Concerning Western Sahara
du Conseil de sécurité des Nations unies souligne que “l’Union
européenne, les Etats-Unis et l’ONU ont intérêt à ce qu’une issue se
dégage de ce contentieux qui affecte l’Afrique du Nord et qui ajoute
un élément d’instabilité à une région déjà fortement perturbée par
la guerre civile en Algérie. Situé dans une zone prioritaire pour la
sécurité de l’Europe, le Sahara occidental oppose directement le
Maroc et l’Algérie, qui se sont affrontés pour l’hégémonie
régionale”.
Chronologie
synthétisée
par Amine
Esseghir
(1) – Selon le
document de la Cour internationale de justice de la Haye, Western
Sahara : Advisory Opinion of 16 October 1975, le tribunal a reconnu
que, dans le cas du Sahara, des liens historiques existaient entre
le Maroc et les tribus de la région, mais ceux-ci ne prévalent pas
sur le principe du droit à l’autodétermination. Par ailleurs, un
grand expert de la région, George Joffé, actuel directeur d’études
de l’Institut royal des affaires internationales de Londres,
écrivait : “La Cour a pris soin d’expliquer qu’elle admettait que
de tels liens (historiques) existaient avec certaines, mais pas
l’ensemble, des tribus du Sahara occidental (...). Cependant, la
Cour était sceptique quant à la revendication marocaine puisque les
tribus concernées étaient nomades, éparpillées et non circonscrites
à l’intérieur de frontières précises – circonstances que de
précédentes décisions de la Cour avaient jugées inadaptées à une
souveraineté territoriale.
(2) - Selon
l’historien Tony Hodges, cette perspective serait à l’origine de la
naissance du sentiment national sahraoui alors que les péripéties de
la guerre de libération du Maroc avaient surtout mis en évidence la
propension des Sahraouis à se mettre consciemment sous la
souveraineté du roi du Maroc.
(3) - Jusqu’au
milieu du XXe siècle, les Espagnols maintiennent une faible autorité
sur ces territoires. La colonisation militaire a abandonné à
plusieurs reprises ses fortifications.
Sources
principales
Ibn Khaldoun :
Histoire des Berbères Traduction de De Slane - Geuthner (Paris 1982)
Tony Hodges : Western Sahara. The Roots of a Desert War -Lawrence
Hill (Wesport 1983)
Tony Hodges : The Western Sahara, Minority Rights Group (Londres
1991)
Tony Hodges : The Origins of Saharawi Nationalism
Richard Lawles et Laila Monahan : War and Refugees
The Western Sahara Conflict - Pinter (Londres 1987)
Stephen Zunes : Western Sahara. Peace derailed - Current History
(1996)
Mariano Aguirre :
Dossier sur la fin du conflit au Sahara occidental, in Le Monde
diplomatique (Paris, novembre 1997)
Les résolutions
de l’ONU concernant le Sahara occidental sont disponibles sur le
site Internet
www.arso.org
Haut
Intifadha au
Sahara occidental
L’appel du
président de la RASD aux Marocains
Le président de la
République sahraouie, Mohamed Abdelaziz, a exprimé son inquiétude
devant la violence qui s’est abattue dernièrement sur les Sahraouis
des zones occupées. Il a appelé le peuple marocain à s’associer à
ses frères sahraouis pour “regarder ensemble l’avenir avec optimisme
et espoir”.
Voici le texte
intégral de cette lettre.
Depuis plus d’une
semaine, la partie occupée du Sahara occidental et toutes les
localités où vivent des communautés sahraouies sont le théâtre
d’affrontements sanglants entre un peuple pacifique réclamant son
droit démocratique à l’autodétermination, qui lui est reconnu
universellement, et les forces armées marocaines dans toutes leurs
composantes (armée, police anti-émeutes, gendarmerie, forces
auxiliaires). L’acharnement d’une rare violence et la vague de
répression qui s’est abattue sur la population sahraouie à huis clos
a présenté un spectacle tragique, celui d’un peuple meurtri par la
répression et par tant d’années d’occupation et d’injustice.
Les photos qu’on
croit tout droit sorties de l’horreur et les traces cruelles
consécutives à la torture et aux sévices infligés à des dizaines de
Sahraouis par les forces de sécurité marocaines ont suscité la
réprobation dans tous les continents. Les réactions ont été
particulièrement fortes, car les organisations internationales pour
la défense des droits de l’homme, les institutions et un grand
nombre d’associations ont dénoncé avec force les violations des
droits humains des Sahraouis, le non-respect des libertés
individuelles et ont exprimé leur solidarité avec le droit
inaliénable du peuple sahraoui à la liberté et à
l’autodétermination.
Seul le peuple
marocain, témoin de la répression sauvage des populations sahraouies
et des événements tragiques qui viennent de se dérouler dans la
plupart des villes du Sahara occidental, a fait preuve d’un mutisme
déconcertant, observant en spectateur les dures épreuves d’un peuple
soumis à l’injustice. Pourtant, tout lie nos deux peuples, le
voisinage, l’histoire, l’espoir de voir s’affirmer dans notre
région une zone de paix et de concorde essentielles pour la
restauration d’un dialogue sincère et fructueux, et incarnant les
aspirations profondes de l’ensemble de ses peuples et celles des
générations futures, l’espoir aussi de voir se concrétiser et
s’épanouir nos valeurs communes de justice et de démocratie loin de
la guerre et du chauvinisme funeste.
Suite à une
répression en règle des civils sahraouis sans défense qui réclament
leur droit à l’autodétermination, et qui n’ont que des banderoles
en guise de symbole de protestation, les réactions internationales
se succèdent depuis une semaine, à l’image des lettres de soutien et
de solidarité émanant des partis politiques, des Parlements, des
représentants de la société civile, des personnalités indépendantes
des organisations syndicales… L’appui le plus significatif que nous
attendions avec une grande impatience, qui exprimerait la
solidarité du peuple frère marocain, ne s’est malheureusement pas
manifesté.
Un grand peuple
comme le peuple marocain qui a enfanté des hommes illustres tels
Mohamed V, Mohamed Abdelkrim Khatabi, Zerghtouni, Hamou Zayani, le
Fquih Basri, Mehdi Ben Barka, figure de proue du nationalisme
marocain, Abdeslam Yassine, Allal Ben Abdalla, Abdelatif Zeroual,
Saida Mounebhi, Touhani Amin, Oumar Dehkoun, Mohamed Benouna, Omar
Ben Jelloun, Nadia Yassine, Belhouari, Dridi et bien d’autres, dont
les combats contre le colonialisme ont laissé des traces indélébiles
dans la mémoire collective de leur peuple et des peuples voisins, ne
peut, au nom d’un rêve utopique et désuet, rester impassible devant
l’abandon d’un futur rayonnant et prometteur auquel aspirent nos
deux peuples frères..
Un grand peuple
comme le peuple marocain qui a donné à la culture contemporaine une
élite qui restera éternellement témoin de la créativité tels Mokhtar
Soussi, Mohamed Abed Al-Jabri, Abdallah Hamoudi, Abdallah Aroui,
Mehdi Menjra, Mohamed Drif, Mohamed Tozi, Mohamed Barada, Tahar Ben
Jeloun, Fatma Merini, Moumen Diouri, Abdallah Azrica, Abdelatif
El-Abi, Abdelhamid Aka, Mohamed Kessous, Touraya Jebrane et d’autres
et qui, en dépit des années de plomb toujours palpables, a fait
montre d’une grande disposition pour la consécration des droits de
l’homme et la démocratie, ne peut garder le silence devant la
violence d’une rare sauvagerie dont ont été victimes les étudiants
sahraouis qui ont manifesté devant le campus universitaire de Rabat.
Au cours des
dernières années, et au regard de l’immense responsabilité qui
exige plus que jamais de redoubler d’efforts pour garantir à nos
peuples un avenir commun, les élites, les partis politiques et les
intellectuels marocains avaient, pendant les dix premières années
du conflit, appuyé fermement, parfois avec zèle, les thèses du
gouvernement marocain. Si les conditions régionales et mondiales
étaient favorables à une telle inflexion, il n’en est plus de même
aujourd’hui, et donc il n’y a plus de raison à ce que les
intellectuels démocrates, les élites, les partis politiques et les
instances de la société civile cautionnent la politique du
gouvernement marocain tendant à confisquer le droit démocratique sur
les frontières sud du Maroc.
Nous avons affirmé
à plusieurs reprises, et chaque fois que l’occasion nous a été
donnée, que la position exprimée dernièrement par le Maroc,
consistant à récuser le principe même du referéndum, constitue une
rébellion contre la communauté internationale et une entrave
sérieuse aux efforts déployés par celle-ci depuis des décennies pour
résoudre pacifiquement le conflit. Cette politique, en
contradiction avec les engagements auxquels a pleinement souscrit le
Maroc, mine les efforts laborieusement consentis par l’ONU et
laisse la voie libre à tous les dérapages dans la région du Maghreb.
Depuis les années
soixante-dix et en dépit de ses contradictions et calculs
fallacieux, le gouvernement marocain s’est toujours montré disposé à
respecter le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et les
accords signés avec le Front Polisario en vue de l’organisation d’un
référendum, libre, juste et démocratique au Sahara occidental sous
l’égide des Nations unies.
Un mois après les
émeutes sanglantes de Zemla, le 17 juin 1970, et le soulèvement
historique du peuple sahraoui qui marqua un nouveau jalon dans
l’évolution du Mouvement de libération nationale contre le
colonialisme espagnol, qui était alors soumis à de très fortes
pressions, le défunt Hassan II a déclaré, lors d’une conférence de
presse tenue le 30 juillet 1970, qu’à “défaut d’une quelconque
revendication par rapport au Sahara espagnol, le Maroc s’en tient
uniquement au libre choix des populations du territoires qui
s’exprimeront sur leur destin”.
Lors de la
création, en mai 1973, du Front Polisario en vue du parachèvement
de la souveraineté nationale sur l’intégralité du territoire, on
s’attendait surtout à une aide consistante de la part du Maroc et à
l’engagement tel qu’il a été formulé par le roi Hassan II. Le Maroc,
obnubilé par son vieux projet expansionniste du “Grand Maroc” et
une vision totalement étriquée a changé radicalement de position
lorsque l’Espagne envoya en 1974 une lettre à l’Assemblée générale
préconisant , dès le début 1975 l’organisation d’un référendum
d’autodétermination. Le gouvernement marocain fit volte-face et
fit valoir des revendications historiques maroco-mauritaniennes sur
le Sahara occidental.
En effet, à la
demande du Maroc, l’Assemblée générale de l’ONU devait saisir la
Cour internationale de justice (CIJ) par sa résolution 3292 (13
décembre 1974), lui demandant d’émettre son avis consultatif sur la
nature des relations entre le territoire du Sahara occidental d’un
côté et le royaume du Maroc et l’ensemble mauritanien, de l’autre,
et ce qui peut s’en suivre sur l’application du principe
d’autodétermination.
L’avis consultatif
de la Cour internationale de justice de La Haye sera émis le 16
octobre 1975, réaffirmant textuellement dans le chapitre 162 de son
verdict que “les éléments et les informations en possession de la
Cour ne font état d’aucune souveraineté entre le territoire du
Sahara occidental d’un côté et le royaume du Maroc et l’ensemble
mauritanien de l’autre“. Partant de ce fait, la Cour n’a pas trouvé
de relations juridiques pouvant influencer la mise en œuvre de la
résolution 1514 de l’Assemblée générale de l’ONU.
Après avoir
navigué à contre-courant de l’histoire et du droit international et
après sept ans de guerre fratricide, le roi défunt a soutenu, en
1981, au sommet de l’OUA à Nairobi, l’intention du Maroc de
souscrire à la légalité en acceptant la voie des urnes pour résoudre
le conflit du Sahara Occidental. Le roi Hassan II réitéra devant la
37e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 27 août
1983, le souhait ardent du Maroc d’aller au référendum et de
respecter ses résultats, d’accepter un cessez-le-feu et d’ouvrir le
territoire aux observateurs internationaux. C’est à partir de ce
moment que les deux parties au conflit, le Maroc et le Front
Polisario, entreprirent sous l’égide de l’ONU et de l’OUA, les bons
offices en vue de baliser la voie pour l’avènement de la paix à
travers une solution juste et démocratique conformément au droit
international, et qui devinrent par la suite Plan de paix ONU-OUA,
approuvé par le Conseil de sécurité à travers la résolution 690
(1991), qui laissera entrevoir le début d’une issue heureuse du
conflit. Avant et après cette période, le roi défunt et bon nombre
des membres de son gouvernement avaient laissé entendre que le Maroc
serait le premier pays à ouvrir une ambassade au Sahara occidental
si l’option de l’indépendance l’emportait.
Pour sa part, le
Front Polisario s’est engagé à respecter scrupuleusement le choix
des Sahraouis quel qu’il soit.
Les efforts de
paix ont abouti au processus de négociations entre les deux
parties, conduit par James Baker, représentant personnel du
secrétaire général des Nations unies, et à l’acceptation
solennelle en septembre 1997 par le royaume du Maroc et par le Front
Polisario des accords de Houston qui ont fixé l’ensemble des
modalités relatives à l’organisation et au contrôle par les Nations
unies d’un référendum d’autodétermination libre et impartial au
profit du peuple sahraoui. Le Front Polisario, convaincu que la paix
demeure une option stratégique, a consenti des concessions de
taille, car au lieu de s’en tenir à la consultation populaire sur
la base du recensement espagnol de 1974, recensement qui ne peut
être objet de contestation en raison de son administration par
l’Espagne pendant cent ans, nous avons accepté la participation de
tous les Marocains qui se trouvaient dans le territoire avant 1999
après une période transitoire d’autonomie de 4 à 5 ans conformément
au Plan de paix pour l’autodétermination du peuple du Sahara
occidental, approuvé par le Conseil de sécurité (Résolution 1495 –
juin 2003).
En revenant sur
ses engagements contractés sous les auspices de l’ONU et en
engageant de nouvelles manœuvres dilatoires pour faire échouer le
processus de paix, le Maroc refuse aujourd’hui tout simplement de
souscrire au principe même du référendum. Cette attitude
irresponsable, et qui dénote le peu de cas qu’éprouve le Maroc à
l’égard de l’ONU et du droit international, peut avoir des
conséquences fâcheuses pour la paix, ce qui ne manquera pas de
replacer le conflit dans son contexte en 1980, c’est-à-dire avant
le sommet de Nairobi. Entre les concessions faites pour trouver une
issue au problème et la confiscation du droit imprescriptible du
peuple sahraoui à l’autodétermination, il y a un écart considérable.
Le peuple marocain
acceptera-t-il, après toutes ces péripéties et ces longues et
douloureuses années, que le spectre de la guerre plane une nouvelle
fois sur notre région ? Acceptera-t-il qu’on soutienne l’effort de
guerre au détriment de projets à même de sortir le pays du marasme
économique ? Acceptera-t-il qu’on injecte quotidiennement 3
millions de dollars pour financer une guerre dévastatrice alors que
l’ampleur de la misère et de la paupérisation sont à leur paroxysme
au Maroc ? Acceptera-t-il enfin que le chômage atteigne son summum
et que la dette du pays se chiffre en milliards de dollars et que le
pays s’isole davantage de la communauté internationale ? Les
Marocains acceptent-ils que leur pays continue à s’inscrire en
porte-à-faux des efforts de la communauté internationale et
continue à se dérober de ses engagements internationaux en refusant
une consultation référendaire démocratique ?
La position du
gouvernement marocain de souscrire au principe de référendum au
Sahara occidental est en totale contradiction avec la légalité
internationale. Pour la communauté internationale tout entière, la
question du Sahara occidental est un problème de décolonisation
inachevée, dont la solution réside dans l’application des
résolutions pertinentes des Nations unies relatives au droit du
peuple du Sahara occidental à l’autodétermination, au moyen d’un
référendum libre et impartial. L’ONU intervient dans le dossier du
Sahara occidental depuis le 16 décembre 1965 (Résolution 2072),
quand elle l’inscrit sur la liste des territoires et des peuples
non autonomes de la 4e Commission, dite “des politiques spéciales et
de la décolonisation“. Ce faisant, l’ONU affirme le droit du Sahara
occidental à la décolonisation conformément aux dispositions
pertinentes de la Charte des Nations unies et de la résolution 1514
de l’Assemblée générale contenant la déclaration sur l’octroi de
l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux de 1960. Le peuple
marocain et ses élites, connus pour leurs contributions
considérables en matière de légalité internationale se doivent de
trouver la solution appropriée aux questions suivantes : pourquoi
le droit international et les institutions qui le représentent n’ont
jamais reconnu aucune légitimité ni souveraineté du Maroc sur le
Sahara occidental, pas plus qu’aucun pays ne l’a jamais fait ?
Pourquoi les Nations unies ont déclaré, le 29 janvier 2002, à la
faveur de l’avis juridique émis par leur conseiller juridique, Hans
Correl, que le Maroc ne peut pas se prévaloir du statut de puissance
administrante du Sahara Occidental ? Pourquoi un grand nombre de
pays à travers le monde reconnaissent la République arabe sahraouie
démocratique ? Pourquoi la RASD est-elle un pays fondateur de
l’Union africaine ? Pourquoi le droit à l’autodétermination jouit-il
d’une audience internationale aussi importante ? Pourquoi
l’expérience du peuple sahraoui dans les Campements de réfugiés,
modeste soit elle, suscite tant de respect sur le plan
international ?
Parmi les
centaines de journalistes qui ont visité les campements de réfugiés
sahraouis, dont le journaliste marocain Ali Lemrabet et les milliers
de visiteurs étrangers, les organisations internationales et non
gouvernementales qui opèrent sur place, pourquoi aucun d’eux n’a
évoqué les prétendues “séquestrations” ?
Il est certain que
les réponses, qui outrepassent le discours officiel comme les
thèses éculées des “complots ourdis de l’étranger, la conspiration,
le mercenariat“ et “les ennemis de l’intégrité territoriale“, sont
du ressort et de la responsabilité du peuple marocain frère en
général, et de son élite en particulier.
Pourquoi l’élite
du Maroc frère accepte-t-elle qu’on impute à l’Algérie les échecs
cuisants de la position officielle du Maroc à propos du conflit ?
Pourquoi oblige-t-on toujours le peuple marocain à imputer à
l’étranger l’incendie qui embrase sa demeure ? La position de
l’Algérie n’a pas changé d’un iota, que ce soit en 2005 ou
lorsqu’elle a voté la résolution 2072 en 1965 sur le Sahara
occidental.
Il en est de même
pour un grand nombre de pays qui votent chaque année des
résolutions qui appuient le droit du peuple sahraoui à
l’autodétermination.
La refus de
souscrire au principe même du référendum n’est pas seulement en
contradiction avec les engagements officiels du gouvernement
marocain ni avec le droit international qui considère le Sahara
occidental comme étant un problème de décolonisation, mais constitue
un affront et une tentative de tourner le dos à la volonté du peuple
sahraoui de choisir son destin en toute liberté. Cette volonté va
en s’accentuant depuis le soulèvement populaire de Zemla en 1970
contre le colonialisme espagnol, jusqu’au soulèvement qui a eu lieu
trente-cinq ans après, contre l’occupation marocaine, et qui a
englobé les communautés sahraouies où qu’elles se trouvent. Entre
ces deux dates historiques, et loin du discours propagandiste, le
peuple sahraoui a de tout temps exploité toutes les occasions pour
réclamer son droit légitime à l’existence et à la liberté.
Quatre mois
seulement avant l’annexion du territoire sahraoui par le Maroc, les
Nations unies, à l’instar de la résolution par laquelle la Cour de
justice de la Haye a émis son avis juridique, avait envoyé à la
même époque une mission d’enquête au Sahara occidental et aux trois
pays voisins, l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie. Le rapport de
cette mission, publié le 11 octobre 1975, cinq jours seulement avant
le verdict de la CIJ, a réaffirmé dans plusieurs passages, que “les
personnes rencontrées par la mission à l’intérieur du territoire et
en dehors de celui-ci, ont réaffirmé leur attachement aux objectifs
du Front Polisario pour l’indépendance du territoire”.
Avant de clore
cette partie historique, il y a lieu de rappeler la résolution 2983
de l’ONU du 14 décembre 1972, qui réaffirme le droit inaliénable du
peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance,
conformément à la Résolution 1514, ainsi que la légitimité de son
combat pour jouir de son droit à l’autodétermination et à
l’indépendance, appelant tous les pays à fournir tout le soutien
matériel et moral à son combat.
Les intellectuels
marocains ne doivent-ils pas se poser la question à propos de
l’appréhension extrême des autorités par rapport à un référendum où
deux options sont offertes, celle de l’indépendance et celle de
l’intégration au Maroc ? N’est-il pas illusoire, superflu et
grotesque à la fois que les autorités marocaines parlent d’une
partie du peuple sahraoui dans les territoires occupés “revendiquant
sa marocanité” alors que l’autre partie est séquestrée dans les
campements de réfugiés ? Et pourquoi ces mêmes autorités ne
permettent-elles pas à ces deux parties d’exprimer leur
appartenance à travers un référendum démocratique, et Dieu aura
ainsi épargné à ses croyants de s’entretuer ?
Le gouvernement
marocain n’est-il pas en contradiction flagrante avec la réalité
lorsqu’il clame haut et fort être un pays démocratique au moment où
il transforme les villes sahraouies en forteresses, s’acharne avec
une rare violence sur des manifestants qui réclament la fin de
l’occupation de leur pays, accentue chaque jour la répression,
multiplie les assassinats et les disparitions loin des caméras des
télévisions et impose un blocus médiatique et politique ? S’il y a
bien une conséquence à tirer de ce dernier soulèvement au Sahara
occidental pour le peuple marocain frère, c’est de ne pas croire
dans les discours officiels passés en boucle tels une antienne,
discours qui alternent chantages et menaces contre des ennemis qui
n’existent que dans l’imagination du gouvernement marocain. Ce
dernier en est bien entendu l’unique bénéficiaire, surtout lorsqu’on
sait qu’il dispose de la plus importante armée sur le plan numérique
dans la région tandis qu’une grande partie de la population vit sous
le seuil de la pauvreté.
Le peuple
marocain, digne, accepte-t-il de voir des femmes sahraouies de tous
âges, parfois en état de grossesse, malmenées, piétinées et qui
assistent, impuissantes, à la répression féroce de leurs enfants qui
finissent en cachots, loin d’elles ? Des hommes nobles tels Abou
Bakr Jamai, Ali Lemrabet, Idriss Benani, Ben Chemsi et bien d’autres
accepteraient-ils que les valeurs humaines soient foulées aux pieds
de la sorte, que la liberté d’expression soit bafouée avec cette
brutalité au Sahara occidental au vu et au su de tout le monde ?
Nous pouvons avoir des idées divergentes, mais l’on doit défendre,
mutuellement, notre droit à la différence.
Eu égard à la
guerre féroce menée contre notre petit peuple, nous ne voulons pas
et n’aspirons pas à insulter l’avenir, car nous sommes persuadés
qu’il s’agit d’un avenir radieux et prometteur qui attend nos deux
peuples frères. Rien ne saurait justifier à nos yeux de toucher un
seul cheveu d’un citoyen marocain même au temps où quelques
mouvements de libération recouraient au terrorisme en tant que
moyen “légal” de résistance.
Malgré les
violations persistantes des droits de l’homme au Sahara occidental
par le gouvernement marocain et le déversement par son aviation des
bombes de napalm et de phosphore sur nos populations civiles lors de
leur exode forcé, nous avons ouverts les bras, dès le début du
cessez-le feu, au peuple frère marocain et avons décidé d’ouvrir une
nouvelle page. Chaque fois que le gouvernement marocain essaie de
mettre de nouvelles barrières entre nous, nous essayons de les
contourner.
C’est aussi ce qui
nous a amené à accepter le dernier Plan Baker préconisant la
participation de nos frères Marocains résidant dans le territoire en
tant que votants potentiels. Aussi sommes-nous convaincus des
aptitudes des deux peuples sahraoui et marocain à relever le défi,
celui de l’avènement d’une paix juste et définitive qui permettrait
au peuple sahraoui de choisir librement son destin. Notre confiance
totale en notre peuple et dans nos convictions ne nous ont pas
incité à réclamer “un référendum confirmatif” de l’indépendance, lui
préférant la confirmation de la démocratie sur le terrain.
En dépit du refus
du gouvernement marocain de reconnaître l’existence de 155
prisonniers de guerre sahraouis et de maintenir dans le secret total
500 disparus civils, nous avons pris l’initiative, à plusieurs
reprises et en différentes occasions – et même sans occasion – de
libérer de manière unilatérale et en signe de bonne volonté des
groupes de prisonniers de guerre marocains rapatriés aussitôt dans
leurs foyers.
Les trente ans de
conflit doivent servir de leçon à nos deux peuples. Nous devons en
tirer les conséquences pour poser les jalons de la paix et bâtir
les bases solides d’un avenir commun. La réalité tangible qui
s’offre à nos yeux est qu’en trente ans, aucune force au monde ne
peut annihiler la volonté d’un peuple, fut-il petit, et partant
l’empêcher d’exister et de recouvrer sa liberté.
La tournée
sécuritaire de 1975, qui devait prendre fin au bout d’une semaine,
se poursuit trente ans après. Elle a engendré des souffrances
indescriptibles et endeuillé des milliers de familles.
Aucune raison ne
justifie aujourd’hui le retour à la guerre et à ses corollaires
d’autant que la voie d’une paix juste et définitive pouvant être
édifiée sur la légalité et le droit international est toute tracée.
Ces trente ans de
conflit ont été défalqués pour toujours des chances qui s’offraient
aux deux peuples sahraoui et marocain. Elle a empêché les enfants
de poursuivre leur scolarité, elle a entravé le développement, barré
la route au progrès social et éreinté les populations.
Un règlement juste
du conflit du Sahara occidental va certainement créer une atmosphère
d’harmonie, de paix et de coopération bénéfique pour tous les pays
et les peuples de la région.
Le Front Polisario
émet le souhait que le gouvernement du Maroc se rende compte qu’en
déclarant son refus de souscrire à la légalité, notamment
l’organisation d’un référendum d’autodétermination du peuple
sahraoui, il défie toute la communauté internationale et se hasarde
vers une escalade extrêmement dangereuse. Aussi, le peuple marocain
doit être conscient que les multiples concessions que nous avons
faites tout au long des années écoulées ne constituent pas un signe
de faiblesse, loin s’en faut, mais plutôt un désir sincère de mettre
fin au conflit à travers le moyen le plus démocratique, à savoir le
vote libre et démocratique. A ce moment-là, nos deux peuples frères
œuvreront de concert, avec les autres peuples de la région, pour
concrétiser leurs aspirations et arriver à cet idéal. Le peuple
marocain frère, avec toutes ses composantes et ses forces vives, se
doit de relever le défi, celui de la paix, afin d’être en conformité
avec les résolutions internationales et les valeurs humanitaires qui
constituent le socle des droits de l’homme et celui de
l’autodétermination des peuples. Notre confiance est grande en vous,
élites et peuple marocain frère. La main de la paix que nous vous
tendons est sincère.
Associons-nous
pour regarder ensemble l’avenir avec optimisme et espoir, cet avenir
radieux auquel aspirent nos peuples frères et nos générations
futures.
Tifariti, le 2
juin 2005.
Haut
La France comme
au temps des colonies
La grave polémique
qui agite depuis quelques semaines le landernau politique
algéro-français n’a pas fini d’enfler que déjà une autre s’installe
entre Alger et Rabat.
Si la première est
complètement inattendue dans la mesure où elle intervient dans
l’année au cours de laquelle doit être signé un important traité
d’amitié entre les deux pays, la seconde est par contre tout à fait
compréhensible dans un contexte marqué par une animosité marocaine
qui tend à prendre des proportions tout à fait inédites vis-à-vis de
l’Algérie.
Seulement, à bien
y regarder, il paraît quelque peu étonnant que les deux polémiques
aient été quasiment déclenchées au même moment par des attaques
frontales sans que cela n’ait fait l’objet d’une concertation entre
les deux Etats ou, en tout cas, n’ait obéit à des stratégies
anti-algériennes complémentaires. Dans les deux cas, nous avons en
effet affaire à un problème lié à la colonisation, puis à la
décolonisation. Il est question de sa nature pour le premier et il
s’agit de ses incidences sur le tracé des frontières pour le second.
Mais en tout cas, nous sommes face à un révisionnisme propice à
toutes les remises en cause, dont celle qui pose le plus de
problèmes entre le Maroc et l’Algérie. Tant il faut s’attendre, à ce
rythme-là, que la France vienne au secours des thèses du palais
royal en revenant sur le principe de l’intangibilité des frontières
héritées de l’ère coloniale et en mettant l’Algérie en demeure de se
conformer à une cartographie qui arrange totalement son turbulent
voisin.
Une histoire
qui a ses hauts et ses bas
En revendiquant le
Sahara occidental comme étant un de ses démembrements, le Maroc
entre en effet dans une logique historique et politique qui
l’amènera inévitablement – et qui amène déjà une partie de sa classe
politique – à exiger la “restitution” d’une grande partie du Sud
algérien. Pour la bonne raison que cette revendication s’appuie
alors sur des réalités qui ne sont plus celles du XXe siècle, mais
plutôt celles du XVIIe siècle où aucun des Etats du Maghreb n’était
constitué au sens moderne du terme, pas plus d’ailleurs que la
quasi-totalité des Etats de la planète. Puisque la notion même d’Etat-Nation
ne commencera à être mise en œuvre qu’à travers les guerres qui
émaillèrent les XVIIIe et XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre
mondiale en ce qui concerne le tracé des frontières entre
l’Allemagne et la France et la Seconde Guerre mondiale au cours de
laquelle l’Allemagne chercha à étendre son empire jusqu’à Moscou à
l’est et jusqu’à Dunkerque à l’ouest. La France, quant à elle, pour
rappeler certains faits historiques significatifs, perdra puis
gagnera successivement l’Alsace et la Lorraine dans un long et
sanglant bras de fer avec l’Allemagne. Ce problème, d’ailleurs
toujours vivace, incitera à ce propos les deux pays à aller vers une
Union européenne considérée comme le seul et unique moyen de régler
en profondeur un problème de tracé des frontières autrement plus
important que celui qui concerne les régions sahariennes jouxtant
l’Algérie et le Maroc, puisqu’en l’occurrence, les populations
d’Alsace et de Lorraine parlent toutes allemand mais sont
considérées, jusqu’à aujourd’hui, comme françaises. Cela étant, le
différend entre les deux pays, pour ne prendre que cet exemple-là, a
été réglé sur la base des tracés établis au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale et qui décident que ces questions ne sont plus
susceptibles d’être à nouveau posées sous peine d’entraîner l’Europe
dans des conflits sans fin.
Alors, de là à ce
que le Maroc puisse évoquer des frontières qui n’ont jamais été
conçues, au sens moderne du terme, au moins jusqu’à la moitié du
XIXe siècle, il y a évidemment un abus de langage qui s’écarte
délibérément de la réalité historique de cette période qui ne
pouvait raisonnablement pas être en avance sur ce qui se passait en
Europe. L’Etat marocain des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles étant plus
le fruit de la mythologie élaborée par la monarchie chérifienne
qu’une réalité politique stable. Car même si les souverains
chérifiens ont réussi à obtenir l’allégeance de quelques tribus,
généralement nomades, déambulant autour du noyau central constitué
de Fès, Meknes et Rabat, il serait présomptueux de parler d’un
véritable Etat marocain au sens moderne du terme. De même qu’il
serait présomptueux d’évoquer un Etat algérien ou un Etat tunisien
ou encore libyen avec les critères d’appréciation actuels. L’émir
Abdelkader Ibn Mahieddine ayant lui-même reçu l’allégeance de tribus
évoluant en territoires marocain, libyen et tunisien sans pour
autant que l’Algérie ne songe aujourd’hui à revendiquer les portions
de territoire sur lesquelles elles nomadisaient à l’époque.
C’est dire qu’en
suivant à la lettre le principe de l’intangibilité des frontières
héritées du colonialisme, notre pays ne fait que suivre la voix de
la raison. Tant les fragiles équilibres macro-politiques obtenus et
difficilement sauvegardés au lendemain des indépendances risquent
d’être gravement bousculés au cas où les Etats de la région
commencent à les triturer au cas par cas.
Cela dit, il est
possible d’expliquer en partie la frustration du régime marocain qui
se sent lésé de ne pas avoir bénéficié d’apports territoriaux plus
importants, mais sans pour autant que cela ne justifie son hostilité
par rapport à l’Algérie. Sachant que la partie qui s’est jouée
durant la colonisation, et plus particulièrement vers sa fin,
consistait pour la France à se défaire de la Tunisie et du Maroc qui
commençaient à manifester, dès les années quarante, de fortes
tendances indépendantistes, mais ne possédaient pas de grandes
richesses naturelles, tout en veillant à concentrer toutes ses
forces sur l’Algérie qu’elle entendait garder envers et contre tout.
Il est naturel que ce calcul ait amené les stratèges français à
dessiner l’Afrique du Nord en fonction de cet objectif essentiel qui
consistait à laisser en Algérie les plus grands espaces et les plus
grandes richesses. Mais l’Algérie a-t-elle vraiment gagné plus que
ses voisins à ce découpage puisqu’il lui a coûté une guerre
d’indépendance de huit longues années et le sacrifice de plus d’un
million et demi de ses meilleurs fils ?
Aussi est-il tout
à fait indécent que les Marocains viennent après cela demander la
restitution de territoires qui nous ont coûté aussi cher et qu’ils
ont soigneusement évité de revendiquer auprès de la puissance
colonisatrice, se contentant d’accepter une indépendance qui leur a
tout de même valu bien peu de sacrifices en regard de ce qu’a dû
payer l’Algérie pour sa liberté. Les chefs de la guerre
d’indépendance ayant trouvé bien peu d’écoute auprès du roi Hassan
II et auprès de Habib Bourguiba lorsqu’il s’est agit de mettre sur
pied la fameuse wilaya VI et de la doter en hommes et en armes pour
l’arracher aux griffes de l’armée française. Les combattants
algériens ont dû alors se débrouiller seuls pour faire face à
l’ennemi et l’obliger à abandonner les premiers puits de pétrole
déjà pleins de promesses. Nous nous souvenons en effet que les
négociations d’Evian achopperont principalement sur la question du
Sahara, que les Français essayèrent par tous les moyens pendant près
de huit mois de négociations et à travers des combats acharnés de
garder sous leur contrôle sans jamais y parvenir. Comment imaginer
un seul instant que les Algériens qui ont libéré le Sahara les armes
à la main aillent ensuite en faire cadeau à un pays voisin qui, lui,
s’est prudemment gardé de le revendiquer auprès de la France de
crainte d’avoir à subir ses foudres politiques et militaires ? Et
c’est d’ailleurs les armes à la main que les Algériens ont encore
défendu ces territoires face à une agression marocaine de grande
envergure entreprise face à un jeune Etat pas encore remis de ses
traumatismes et de ses pertes face à l’armée française.
Le coucou
marocain
C’est le même
principe mesquin et malhonnête qui sera mis en œuvre quelques années
plus tard par les autorités marocaines pour exiger à nouveau
l’annexion d’un autre territoire, lâché par la colonisation
espagnole cette fois. Le Sahara occidental, qui n’a jamais été
revendiqué par le Maroc auprès de l’Espagne de longs siècles durant,
deviendra subitement marocain à partir du seul moment où il n’y aura
plus aucun risque à le prendre. Car il faut savoir que la libération
du Sahara occidental a été obtenue en grande partie grâce à l’action
du Front Polisario créé le 10 mai 1973 et que ce mouvement de
libération nationale ne représentait en aucune façon le Maroc, mais
tout simplement les populations sahraouies excédées par une
colonisation anachronique qui perdurait jusqu’au milieu du XXe
siècle.
Procédant selon la
tactique propre au coucou qui va toujours cacher ses œufs dans les
nids construits par les autres oiseaux, le régime marocain se garde
de s’attirer le moindre ennui avec les puissances coloniales, se
contentant de tirer les marrons du feu après que d’autres eurent
pris leurs responsabilités. Cela est si vrai que les rares
mouvements de résistance marocains contre l’occupant, qu’il soit
français ou espagnol, n’ont jamais été le fait de la monarchie mais
ceux de résistants généralement opposés à elle. Comme ce fut le cas
pour Abdelkrim El-Khettabi qui tenta de créer, à travers une guerre
qui dura de 1917 à 1926, un Etat berbère dans le Rif qui rallia à
lui tous les nationalistes du Maghreb, algériens compris. Tout comme
le combat de l’Emir Abdelkader contre la France bénéficia de son
soutien actif.
Aussi est-il
absolument scandaleux que le palais royal marocain ose une fois
encore, à partir de 1975, aller occuper un territoire qui venait
d’être libéré par d’autres, exactement comme il le fit en 1963 pour
le Sud algérien. Aussi est-il encore plus étonnant que la France
prenne la défense d’un pareil Etat qui s’inscrit aussi ouvertement
contre toute logique historique et qui tente de se justifier par des
arguments qui sont non seulement complètement inconsistants d’un
point de vue scientifique, mais de plus expriment une vision
impérialiste et expansionniste extrêmement dangereuse pour les
équilibres géostratégiques difficilement obtenus dans la région
après la fin de la colonisation. La France connaissant parfaitement
les risques encourus en pareil cas, elle qui a dû mener deux guerres
mondiales particulièrement horribles pour des questions
territoriales similaires et qui sait parfaitement en quoi la
position marocaine est injuste et dangereuse. Une position qui
s’inscrit en réalité dans le cadre de sa politique colonialiste qui
consiste à se ménager les meilleurs territoires dans les pays
qu’elle tient sous son contrôle. Et il est évident qu’ayant perdu
l’Algérie d’un point de vue physique d’abord et politique ensuite,
elle a nettement plus à gagner avec un royaume du Maroc qui se met
si aimablement à son entière disposition et qui se proclame comme
son fidèle vassal dans toutes les grandes et petites affaires du
monde. Le soutenir alors dans sa revendication inique de
s’approprier le Sahara occidental en dépit du bon sens et au mépris
de toute légalité internationale n’est pas qu’un simple signe
d’amitié ou de condescendance à l’égard d’un obligé, c’est également
l’expression d’un réel appétit colonial pour une région riche en
ressources naturelles de toutes sortes. Au point qu’il faille se
demander si la démarche marocaine est vraiment marocaine ou si elle
n’est pas inspirée par une France désireuse de faire un pied de nez
en même temps à l’Algérie, à l’Espagne et à l’Amérique pour rester
encore maîtresse du jeu en Afrique du Nord. Un calcul d’autant plus
plausible que le soudain réveil du chauvinisme national français ne
trouve aucune autre explication dans un climat jusque-là apaisé,
pour ne pas dire cordial, entre Paris et Alger. Le seul grand point
d’interrogation étant la raison de ce soudain revirement, au
lendemain d’une élection présidentielle de 2004 qui avait consacré
le principe de la signature d’un traité d’amitié entre la France et
l’Algérie, comme si des engagements avaient été pris par l’une des
parties au processus qui n’ont pas été tenus. Ce qui expliquerait en
tout cas l’écartement de Abdelaziz Belkhadem du poste stratégique de
ministre des Affaires étrangères et son remplacement par Ahmed
Bédjaoui, qui n’est pas spécialement connu pour être hostile à
Paris.
Abderrahmane
Mahmoudi
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