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ETUDE
Les limites du statu quo
Le refus du Maroc
de recevoir la visite du chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, est un
geste inamical que beaucoup en Algérie auraient tendance à
minimiser. Telle est précisément l’attitude adoptée par Abdelaziz
Belkhadem, antérieurement ministre des Affaires étrangères, lequel
ne s’explique pas un revirement pour lui d’autant plus inattendu
qu’il n’est pas conforme aux usages diplomatiques.
Il est vrai que
les autorités marocaines auraient pu faire un accueil, disons
correct, au chef du gouvernement algérien, sans rien lui épargner
cependant de leur mécontentement à l’égard de la politique suivie
par son pays sur la question du Sahara occidental, et
subsidiairement sur celle de la réouverture des frontières, qu’elles
veulent régler au plus vite, à l’inverse des Algériens, qui la lient
à des considérations connexes. Elles ont préféré froisser
l’amour-propre de leurs homologues algériens, pour leur délivrer un
message qu’il était en leur pouvoir de formuler autrement, en des
termes plus traditionnels. Dans un cas comme dans l’autre, la
finalité aurait été la même : marquer une divergence de fond ;
toutefois la différence des formes est telle qu’on ne peut pas faire
comme si la conduite des Marocains ne tirait pas à conséquence. Le
gouvernement marocain ne s’est pas contenté, ce faisant, de
signifier aux Algériens qu’ils sont en désaccord sur quelque chose
d’essentiel, et que tant qu’il en sera ainsi, les rencontres seront
inutiles; il a surtout cherché à leur faire comprendre que sa
patience est à bout, et que s’il faut aller jusqu’à la rupture des
relations, il est pour sa part disposé à en assumer les
conséquences. La maladresse que lui prête en l’occurrence A.
Belkhadem est en réalité un acte volontaire tout à fait réfléchi.
Sans doute
n’est-ce pas la première fois que les relations entre les deux pays
donnent le sentiment de se gâter irrémédiablement. Le pire,
toutefois, que serait un conflit armé, ou à tout le moins une
rupture des relations diplomatiques, qui de toute façon y
préluderait, n’est pas encore advenu. Mais force est cependant de
reconnaître que depuis la “marche verte”, qui remonte tout de même à
une trentaine d’années, les rapports entre les deux pays ont été
rarement cordiaux. Il y a sans doute eu des moments où elles ont
paru passer par une notable amélioration, et d’autres moments où, au
contraire, elles se sont gravement détériorées, mais les tentatives
de surmonter les différends n’ont jamais vraiment cessé. Au plus
fort de la “guerre des sables”, des accrochages entre les deux
armées se sont bien produits, mais fort heureusement le conflit n’a
pas dégénéré en guerre ouverte, même de courte durée, à la
différence de ce qui s’était passé au lendemain de l’indépendance de
l’Algérie.
Du moment, se
dit-on, qu’il y a de part et d’autre cette volonté de préserver la
paix, c’est s’alarmer inutilement que de croire qu’il pourrait en
être autrement un jour. Si la guerre n’avait pas éclaté quand
naissait le conflit, et dans la suite, pendant toute la période où
le Front Polisario combattait l’armée marocaine, c’est là une
éventualité qu’il n’est même pas sérieux d’envisager, serait-ce à
titre d’hypothèse. Les armes, décidément, n’ont pas vraiment de rôle
à jouer dans le dernier cas de décolonisation, ainsi d’ailleurs que
l’atteste le cessez-le-feu observé par les Sahraouis depuis de
longues années. Etant donné que les deux parties en conflit ont
cessé d’y avoir recours, certes à l’initiative de l’une d’elles, il
n’ y aurait pas de sens à ce qu’elles se remettent à parler, et de
plus ailleurs que dans le territoire objet du litige. Abdelaziz
Belkhadem, qui n’est plus ministre des Affaires étrangères, mais qui
n’a pas l’air de s’être fait à cette idée, est si pleinement dans ce
sentiment que la sortie marocaine l’a pris au dépourvu. “Qu’y a-t-il
de nouveau sous le soleil, s’est-il écrié, pour que l’on assiste à
tout ce tremblement ?” Ayant décrété que tout devait rester en
l’état, que rien ne pouvait véritablement infléchir les relations
algéro-marocaines, il ne lui restait plus qu’à faire de la
déclaration marocaine relative à la visite d’Ahmed Ouyahia, un
non-événement, juste une maladresse, ou plutôt une bizarrerie, qu’on
perdrait son temps à vouloir à tout prix tirer au clair. De fait,
les autorités algériennes sont d’autant moins portées à croire que
leur voisin s’apprête à commettre ce qu’on pourrait appeler un acte
inconsidéré qu’ils le voient faire pression pour obtenir d’elles la
réouverture des frontières, fermées par elles depuis 1994. Qui
envisage de recourir aux hostilités, en d’autres termes de faire de
la politique par d’autres moyens, ne va pas dans le même temps
demander avec insistance la réouverture des frontières communes. En
principe, les deux visées s’excluent mutuellement ; dans la réalité
toutefois, ils sont susceptibles d’être poursuivies simultanément,
et même de se conforter l’un l’autre. Davantage encore quand la
partie qui les conçoit n’a pas conscience de ce qui les oppose. A
moins qu’elle ne le sache que trop au contraire, et qu’elle tende
aux deux en même temps pour mieux cacher ses véritables intentions.
On ne peut nier
que le processus enclenché depuis longtemps, au moins depuis 1991,
devant mener au référendum sur l’autodétermination du peuple
sahraoui, est depuis des années dans l’impasse. Qu’est-ce qui est
susceptible d’être fait pour le débloquer ? Les dernières
propositions faites par James Baker, en tant qu’envoyé personnel de
Kofi Annan, et constituant l’accord-cadre qui prévoit une période de
transition durant laquelle le Sahara occidental jouit de l’autonomie
dans le cadre de l’Etat marocain, ont été rejetées par ce dernier.
De sorte que J. Baker a fini par jeter l’éponge. Le Maroc l’a dit et
répété : il ne veut d’un référendum d’autodétermination que dans la
mesure où celui-ci est une simple formalité consacrant ses droits
sur le Sahara occidental. Dès lors, il n’acceptera son organisation
que s’il a acquis la certitude absolue que le résultat lui sera
favorable. Oui au référendum, mais à la condition qu’il soit
confirmatif, telle est sa position inchangée depuis le début, et
qu’il n’est sans doute pas près d’abandonner. Tant que le Conseil de
sécurité n’a pas adopté une résolution lui faisant obligation
d’accepter le plan de règlement onusien. Le fait qu’on ait
substantiellement augmenté le collège électoral, lui donnant ainsi
satisfaction sur une de ses plus anciennes demandes, ne l’a pas pour
autant amené à accepter les suggestions de J. Baker. Voilà qui
prouve que sa position se radicalise, et que peut-être le temps
n’est pas loin où il déclarera son rejet définitif de tout règlement
imposé par la communauté internationale. Que sera alors la réaction
de l’ONU, celle des grandes puissances, celle de l’Algérie ? Il est
à craindre que le Front Polisario n’ait dans cette hypothèse d’autre
choix que de reprendre la lutte armée. Et celui de l’Algérie que de
lui renouveler son soutien. Elle ne sera pas la seule à adopter
cette attitude. Mais son cas sera tout de même différent parce
qu’elle se trouve en première ligne, face à un protagoniste qui
depuis le début la tient pour responsable du conflit.
Mais le Maroc ne
franchira le Rubicon que s’il a reçu au préalable la garantie des
Etats-Unis, de la France, et peut-être aussi de l’Espagne, dont la
responsabilité historique est entière, qu’il ne sera pas forcé de se
déjuger peu de temps après. Or, si ces trois pays, et notamment les
deux premiers, se sont toujours montrés favorables à ses thèses, ils
ne lui ont pas encore donné l’assurance que le choix qu’il fera en
dernier recours, sera aussi le leur. Leur attitude, toute de
compréhension à l’égard de son irrédentisme, est de la même
inspiration que celle de James Baker, du temps où il assumait la
mission d’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU. Tout comme
lui, ils ne croient pas que le Sahara occidental a vocation à
devenir un Etat indépendant; aussi préfèrent-ils que l’ancienne
colonie espagnole soit intégrée au Maroc, pour qui c’est là une
question vitale, celle dont dépend tout, y compris son avenir, et
d’abord celui de la monarchie. Ils ne sont pas prêts pour autant à
ignorer la légalité internationale, représentée en l’espèce par le
plan de règlement onusien. Ils souhaitent sans doute, puisqu’ils
épousent les vues marocaines, que le Maroc et l’Algérie s’entendent
sur une issue dont ferait les frais la revendication d’indépendance
portée par le Polisario. Cela suppose une redéfinition des parties
intéressées, ce que précisément conteste Alger, qui ne manque jamais
une occasion de rappeler son attachement au plan onusien.
Certes, pour
l’Algérie également, la question du Sahara occidental est de la
première importance. Mais elle n’est pas vitale. Quelle que soit
l’issue qu’elle connaîtra, que ce pays devienne indépendant ou qu’il
soit finalement annexé par le Maroc, l’Algérie continuera d’exister,
son avenir étant surtout tributaire de questions de politique
interne. Bien entendu, il n’est pas indifférent que le Sahara
occidental soit un pays indépendant ou une province du Maroc. Les
répercussions seront tout aussi fortement ressenties dans un cas
comme dans l’autre. Mais ces conséquences seront (ce qu’elles sont
déjà aujourd’hui) d’ordre sécuritaire car le ressort fondamental de
la monarchie marocaine, c’est son irrédentisme. Une fois qu’elle
aura intégré le Sahara occidental, elle posera d’autres
revendications territoriales, et c’est du côté de l’Algérie qu’elle
regardera. Elle attendra sûrement le bon moment pour le faire, mais
elle le fera. Ce dont les Algériens sont parfaitement conscients. Il
n’y a pas de limite à l’appétit de terres de la monarchie marocaine.
Pour elle, la question du Sahara occidental commande son avenir.
Elle agit dès aujourd’hui comme si elle était sûre de na pas en
avoir si elle doit quitter “ses provinces du Sud”. Or, elle estime
que c’est l’Algérie qui lui crée des difficultés en vue de
l’empêcher de parvenir à ses fins.
Diplomatiquement,
le Maroc livre depuis une trentaine d’années une bataille tendant à
faire admettre à la communauté internationale que le conflit du
Sahara occidental l’oppose non aux indépendantistes sahraouis, mais
à l’Algérie. Il n’a toujours pas réussi à accréditer cette thèse. Le
risque toutefois reste grand qu’il en vienne, en désespoir de cause,
à provoquer militairement son voisin, dans le but justement d’en
faire cette partie prenante que ce dernier refuse obstinément
d’être. Et peu importe que les hostilités aux frontières,
déclenchées par lui, durent ou qu’elles soient brèves. Le plus
probable d’ailleurs est qu’elles ne dépassent pas le stade
d’”incidents” où il n’y a ni mouvements de troupes à proprement
parler, ni violation du territoire. Mais cela suffira à convaincre
le monde qu’il existe bel et bien un contentieux entre l’Algérie et
le Maroc dans les termes où celui-ci le pose, et qu’il faut tout
entreprendre pour empêcher qu’il ne s’envenime. La prudence, du
reste, commande de toujours prêter ce calcul au Maroc.
Tout porte à le
penser : ni le Maroc ni l’Algérie, ni même le Front Polisario ne
changeront de position dans cette affaire. Le statu quo actuel, s’il
devait persister, mènerait à la guerre. Il ne faut pas oublier que
les frontières sont déjà fermées entre l’Algérie et le Maroc – à
l’initiative du premier mais par la faute du second – et rien ne dit
qu’un accord finira par intervenir, de nature à dissiper les nuages
qui s’accumulent. La seule véritable solution au conflit réside dans
la relance de la construction maghrébine, avec le Sahara occidental
comme une de ses parties constitutives, que l’on doterait d’un
statut particulier, ou qui serait considéré comme un Etat
indépendant partie intégrante de l’union, notamment dans le cas, il
est vrai peu probable, où le règlement onusien impose l’existence de
la RASD.
Il va de soi que
les deux Etats, tels qu’ils se présentent aujourd’hui, n’ont aucune
envie de s’engager dans cette voie. A supposer d’ailleurs qu’ils
aient cette possibilité. Leur démocratisation au contraire, pour peu
qu’elle franchisse des étapes décisives, créerait les conditions
politiques pour l’amorce d’un réel processus d’intégration
maghrébine impliquant le Sahara occidental. La position algérienne
suivant laquelle il faut relancer cette construction malgré le
conflit sahraoui, l’ONU étant en charge de ce dossier, n’est pas
plus réaliste que le pari à faire sur les vertus de la
démocratisation des pays de la région. Les régimes en place sont
condamnés à se faire la guerre à plus ou moins brève échéance. Et il
n’est pas nécessaire que la parole revienne concrètement aux armes
pour que des pays soient conditionnés par elle. Une guerre à l’état
latent suffit amplement pour que l’effort de la nation lui soit
prioritairement consacré ; qu’on s’y prépare comme si elle était
pour demain.
Ce conflit est en
train de fournir la preuve que les Etats maghrébins ne sont viables,
en réalité, que dans la mesure où ils construisent un espace
politique commun qui préserve les particularités de chacun, mais qui
les engage dans un seul destin. Il existe déjà un peuple maghrébin,
dont les Sahraouis font partie, qui aspire à une vie commune. C’est
lui qui ne veut pas que le conflit du Sahara occidental dégénère en
guerre généralisée. C’est lui qui, le cas échéant, fera échec à ce
fauteur de guerre qu’est l’irrédentisme de la monarchie marocaine.
M. Habili
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