Semaine du 22 au 28 juin 2005

 

 

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Les limites du statu quo

 

 
 
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Les limites du statu quo

Le refus du Maroc de recevoir la visite du chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, est un geste inamical que beaucoup en Algérie auraient tendance à minimiser. Telle est précisément l’attitude adoptée par Abdelaziz Belkhadem, antérieurement ministre des Affaires étrangères, lequel ne s’explique pas un revirement pour lui d’autant plus inattendu qu’il n’est pas conforme aux usages diplomatiques.

Il est vrai que les autorités marocaines auraient pu faire un accueil, disons correct, au chef du gouvernement algérien, sans rien lui épargner cependant de leur mécontentement à l’égard de la politique suivie par son pays sur la question du Sahara occidental, et subsidiairement sur celle de la réouverture des frontières, qu’elles veulent régler au plus vite, à l’inverse des Algériens, qui la lient à des considérations connexes. Elles ont préféré froisser l’amour-propre de leurs homologues algériens, pour leur délivrer un message qu’il était en leur pouvoir de formuler autrement, en des termes plus traditionnels. Dans un cas comme dans l’autre, la finalité aurait été la même : marquer une divergence de fond ; toutefois la différence des formes est telle qu’on ne peut pas faire comme si la conduite des Marocains ne tirait pas à conséquence. Le gouvernement marocain ne s’est pas contenté, ce faisant, de signifier aux Algériens qu’ils sont en désaccord sur quelque chose d’essentiel, et que tant qu’il en sera ainsi, les rencontres seront inutiles; il a surtout cherché à leur faire comprendre que sa patience est à bout, et que s’il faut aller jusqu’à la rupture des relations, il est pour sa part disposé à en assumer les conséquences. La maladresse que lui prête en l’occurrence A. Belkhadem est en réalité un acte volontaire tout à fait réfléchi.

Sans doute n’est-ce pas la première fois que les relations entre les deux pays donnent le sentiment de se gâter irrémédiablement. Le pire, toutefois, que serait un conflit armé, ou à tout le moins une rupture des relations diplomatiques, qui de toute façon y préluderait, n’est pas encore advenu. Mais force est cependant de reconnaître que depuis la “marche verte”, qui remonte tout de même à une trentaine d’années, les rapports entre les deux pays ont été rarement cordiaux. Il y a sans doute eu des moments où elles ont paru passer par une notable amélioration, et d’autres moments où, au contraire, elles se sont gravement détériorées, mais les tentatives de surmonter les différends n’ont jamais vraiment cessé. Au plus fort de la “guerre des sables”, des accrochages entre les deux armées se sont bien produits, mais fort heureusement le conflit n’a pas dégénéré en guerre ouverte, même de courte durée, à la différence de ce qui s’était passé au lendemain de l’indépendance de l’Algérie.

Du moment, se dit-on, qu’il y a de part et d’autre cette volonté de préserver la paix, c’est s’alarmer inutilement que de croire qu’il pourrait en être autrement un jour. Si la guerre n’avait pas éclaté quand naissait le conflit, et dans la suite, pendant toute la période où le Front Polisario combattait l’armée marocaine, c’est là une éventualité qu’il n’est même pas sérieux d’envisager, serait-ce à titre d’hypothèse. Les armes, décidément, n’ont pas vraiment de rôle à jouer dans le dernier cas de décolonisation, ainsi d’ailleurs que l’atteste le cessez-le-feu observé par les Sahraouis depuis de longues années. Etant donné que les deux parties en conflit ont cessé d’y avoir recours, certes à l’initiative de l’une d’elles, il n’ y aurait pas de sens à ce qu’elles se remettent à parler, et de plus ailleurs que dans le territoire objet du litige. Abdelaziz Belkhadem, qui n’est plus ministre des Affaires étrangères, mais qui n’a pas l’air de s’être fait à cette idée, est si pleinement dans ce sentiment que la sortie marocaine l’a pris au dépourvu. “Qu’y a-t-il de nouveau sous le soleil, s’est-il écrié, pour que l’on assiste à tout ce tremblement ?” Ayant décrété que tout devait rester en l’état, que rien ne pouvait véritablement infléchir les relations algéro-marocaines, il ne lui restait plus qu’à faire de la déclaration marocaine relative à la visite d’Ahmed Ouyahia, un non-événement, juste une maladresse, ou plutôt une bizarrerie, qu’on perdrait son temps à vouloir à tout prix tirer au clair. De fait, les autorités algériennes sont d’autant moins portées à croire que leur voisin s’apprête à commettre ce qu’on pourrait appeler un acte inconsidéré qu’ils le voient faire pression pour obtenir d’elles la réouverture des frontières, fermées par elles depuis 1994. Qui envisage de recourir aux hostilités, en d’autres termes de faire de la politique par d’autres moyens, ne va pas dans le même temps demander avec insistance la réouverture des frontières communes. En principe, les deux visées s’excluent mutuellement ; dans la réalité toutefois, ils sont susceptibles d’être poursuivies simultanément, et même de se conforter l’un l’autre. Davantage encore quand la partie qui les conçoit n’a pas conscience de ce qui les oppose. A moins qu’elle ne le sache que trop au contraire, et qu’elle tende aux deux en même temps pour mieux cacher ses véritables intentions.

On ne peut nier que le processus enclenché depuis longtemps, au moins depuis 1991, devant mener au référendum sur l’autodétermination du peuple sahraoui, est depuis des années dans l’impasse. Qu’est-ce qui est susceptible d’être fait pour le débloquer ? Les dernières propositions faites par James Baker, en tant qu’envoyé personnel de Kofi Annan, et constituant l’accord-cadre qui prévoit une période de transition durant laquelle le Sahara occidental jouit de l’autonomie dans le cadre de l’Etat marocain, ont été rejetées par ce dernier. De sorte que J. Baker a fini par jeter l’éponge. Le Maroc l’a dit et répété : il ne veut d’un référendum d’autodétermination que dans la mesure où celui-ci est une simple formalité consacrant ses droits sur le Sahara occidental. Dès lors, il n’acceptera son organisation que s’il a acquis la certitude absolue que le résultat lui sera favorable. Oui au référendum, mais à la condition qu’il soit confirmatif, telle est sa position inchangée depuis le début, et qu’il n’est sans doute pas près d’abandonner. Tant que le Conseil de sécurité n’a pas adopté une résolution lui faisant obligation d’accepter le plan de règlement onusien. Le fait qu’on ait substantiellement augmenté le collège électoral, lui donnant ainsi satisfaction sur une de ses plus anciennes demandes, ne l’a pas pour autant amené à accepter les suggestions de J. Baker. Voilà qui prouve que sa position se radicalise, et que peut-être le temps n’est pas loin où il déclarera son rejet définitif de tout règlement imposé par la communauté internationale. Que sera alors la réaction de l’ONU, celle des grandes puissances, celle de l’Algérie ? Il est à craindre que le Front Polisario n’ait dans cette hypothèse d’autre choix que de reprendre la lutte armée. Et celui de l’Algérie que de lui renouveler son soutien. Elle ne sera pas la seule à adopter cette attitude. Mais son cas sera tout de même différent parce qu’elle se trouve en première ligne, face à un protagoniste qui depuis le début la tient pour responsable du conflit.

Mais le Maroc ne franchira le Rubicon que s’il a reçu au préalable la garantie des Etats-Unis, de la France, et peut-être aussi de l’Espagne, dont la responsabilité historique est entière, qu’il ne sera pas forcé de se déjuger peu de temps après. Or, si ces trois pays, et notamment les deux premiers, se sont toujours montrés favorables à ses thèses, ils ne lui ont pas encore donné l’assurance que le choix qu’il fera en dernier recours, sera aussi le leur. Leur attitude, toute de compréhension à l’égard de son irrédentisme, est de la même inspiration que celle de James Baker, du temps où il assumait la mission d’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU. Tout comme lui, ils ne croient pas que le Sahara occidental a vocation à devenir un Etat indépendant; aussi préfèrent-ils que l’ancienne colonie espagnole soit intégrée au Maroc, pour qui c’est là une question vitale, celle dont dépend tout, y compris son avenir, et d’abord celui de la monarchie. Ils ne sont pas prêts pour autant à ignorer la légalité internationale, représentée en l’espèce par le plan de règlement onusien. Ils souhaitent sans doute, puisqu’ils épousent les vues marocaines, que le Maroc et l’Algérie s’entendent sur une issue dont ferait les frais la revendication d’indépendance portée par le Polisario. Cela suppose une redéfinition des parties intéressées, ce que précisément conteste Alger, qui ne manque jamais une occasion de rappeler son attachement au plan onusien.

Certes, pour l’Algérie également, la question du Sahara occidental est de la première importance. Mais elle n’est pas vitale. Quelle que soit l’issue qu’elle connaîtra, que ce pays devienne indépendant ou qu’il soit finalement annexé par le Maroc, l’Algérie continuera d’exister, son avenir étant surtout tributaire de questions de politique interne. Bien entendu, il n’est pas indifférent que le Sahara occidental soit un pays indépendant ou une province du Maroc. Les répercussions seront tout aussi fortement ressenties dans un cas comme dans l’autre. Mais ces conséquences seront (ce qu’elles sont déjà aujourd’hui) d’ordre sécuritaire car le ressort fondamental de la monarchie marocaine, c’est son irrédentisme. Une fois qu’elle aura intégré le Sahara occidental, elle posera d’autres revendications territoriales, et c’est du côté de l’Algérie qu’elle regardera. Elle attendra sûrement le bon moment pour le faire, mais elle le fera. Ce dont les Algériens sont parfaitement conscients. Il n’y a pas de limite à l’appétit de terres de la monarchie marocaine. Pour elle, la question du Sahara occidental commande son avenir. Elle agit dès aujourd’hui comme si elle était sûre de na pas en avoir si elle doit quitter “ses provinces du Sud”. Or, elle estime que c’est l’Algérie qui lui crée des difficultés en vue de l’empêcher de parvenir à ses fins.

Diplomatiquement, le Maroc livre depuis une trentaine d’années une bataille tendant à faire admettre à la communauté internationale que le conflit du Sahara occidental l’oppose non aux indépendantistes sahraouis, mais à l’Algérie. Il n’a toujours pas réussi à accréditer cette thèse. Le risque toutefois reste grand qu’il en vienne, en désespoir de cause, à provoquer militairement son voisin, dans le but justement d’en faire cette partie prenante que ce dernier refuse obstinément d’être. Et peu importe que les hostilités aux frontières, déclenchées par lui, durent ou qu’elles soient brèves. Le plus probable d’ailleurs est qu’elles ne dépassent pas le stade d’”incidents” où il n’y a ni mouvements de troupes à proprement parler, ni violation du territoire. Mais cela suffira à convaincre le monde qu’il existe bel et bien un contentieux entre l’Algérie et le Maroc dans les termes où celui-ci le pose, et qu’il faut tout entreprendre pour empêcher qu’il ne s’envenime. La prudence, du reste, commande de toujours prêter ce calcul au Maroc.

Tout porte à le penser : ni le Maroc ni l’Algérie, ni même le Front Polisario ne changeront de position dans cette affaire. Le statu quo actuel, s’il devait persister, mènerait à la guerre. Il ne faut pas oublier que les frontières sont déjà fermées entre l’Algérie et le Maroc – à l’initiative du premier mais par la faute du second – et rien ne dit qu’un accord finira par intervenir, de nature à dissiper les nuages qui s’accumulent. La seule véritable solution au conflit réside dans la relance de la construction maghrébine, avec le Sahara occidental comme une de ses parties constitutives, que l’on doterait d’un statut particulier, ou qui serait considéré comme un Etat indépendant partie intégrante de l’union, notamment dans le cas, il est vrai peu probable, où le règlement onusien impose l’existence de la RASD.

Il va de soi que les deux Etats, tels qu’ils se présentent aujourd’hui, n’ont aucune envie de s’engager dans cette voie. A supposer d’ailleurs qu’ils aient cette possibilité. Leur démocratisation au contraire, pour peu qu’elle franchisse des étapes décisives, créerait les conditions politiques pour l’amorce d’un réel processus d’intégration maghrébine impliquant le Sahara occidental. La position algérienne suivant laquelle il faut relancer cette construction malgré le conflit sahraoui, l’ONU étant en charge de ce dossier, n’est pas plus réaliste que le pari à faire sur les vertus de la démocratisation des pays de la région. Les régimes en place sont condamnés à se faire la guerre à plus ou moins brève échéance. Et il n’est pas nécessaire que la parole revienne concrètement aux armes pour que des pays soient conditionnés par elle. Une guerre à l’état latent suffit amplement pour que l’effort de la nation lui soit prioritairement consacré ; qu’on s’y prépare comme si elle était pour demain.

Ce conflit est en train de fournir la preuve que les Etats maghrébins ne sont viables, en réalité, que dans la mesure où ils construisent un espace politique commun qui préserve les particularités de chacun, mais qui les engage dans un seul destin. Il existe déjà un peuple maghrébin, dont les Sahraouis font partie, qui aspire à une vie commune. C’est lui qui ne veut pas que le conflit du Sahara occidental dégénère en guerre généralisée. C’est lui qui, le cas échéant, fera échec à ce fauteur de guerre qu’est l’irrédentisme de la monarchie marocaine.

M. Habili

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