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Marché informel
Le trabendiste,
victime ou coupable ?
La lutte contre le
marché informel a été pratiquement le seul point d’accord entre le
gouvernement et le patronat à l’issue de la récente bipartite. Pour
des raisons différentes, l’un et l’autre veulent en finir avec ce
fléau ravageur, comme s’il représentait la plus grande des menaces
pour l’économie.
Depuis quelques
années, le débat sur le marché informel, désignation plutôt pudique
du marché noir ou plus communément du trabendo, a pris des
propensions telles qu’il est devenu un volet prioritaire du
programme économique du gouvernement. A aucun moment, il n’est fait
tentative d’analyser pourquoi tant d’Algériens choisissent
l’illégalité et la multiplication de comportements délictueux pour
assurer leur survie. On parle d’ailleurs de “gain facile”, comme si
vivre dans la précarité, le risque permanent de se faire prendre et
la fuite perpétuelle, était une mince affaire pour des dizaines de
milliers d’hommes et de femmes, dont très peu finissent au stade de
la richesse.
Tout d’abord, que
représente aujourd’hui le marché informel ? Alors ministre du
Travail, Abou Djerra Soltani avait été le premier à donner des
chiffres sur la question, en révélant en 2000 que 40% de l’emploi se
fait au noir. Les chiffres officiels parlent de 1 million d’emplois
pour un chiffre d’affaires annuel de … 14 milliards de dollars !
Voilà donc un
premier indice sur la taille du marché informel, cependant que le
ministère des Finances estime en dizaines de milliards de dinars le
produit de l’évasion fiscale (à ne pas confondre avec la fraude qui,
elle, est située et sanctionnée).
Pour parvenir à
cette consistance, le marché noir a dû bénéficier de facteurs
favorisants, dont la majorité est bien sûr issue des tares de
l’économie administrée. En effet, les pratiques informelles dans le
champ économique sont nées de l’époque des grandes pénuries, au
milieu des années 70. Les tensions sociales latentes d’alors ont été
gérées par un transfert de la mission de distribution des produits
de large consommation des dirigeants d’entreprises vers les cadres
de l’administration - au sens large du terme. Une inversion des
rôles devait vite s’opérer et les postes clés dans le secteur de la
distribution allaient devenir un enjeu social. L’exemple le plus
anecdotique de cette période fut le nouveau statut social
qu’accaparaient de simples caissiers des Souk El Fellah ou les
appariteurs de la SNMC auprès de leurs connaissances, de plus en
plus nombreuses.
Plus sérieusement,
l’objectif de départ pour l’administration dans le contrôle de la
grande distribution, sous l’ère des grands slogans égalitaires,
était en fait de prémunir la classe rentière d’être touchée par les
pénuries. Mais très vite eut lieu l’émergence d’une caste de
spéculateurs qui a fait main basse sur cette activité juteuse,
lorsqu’elle ne créait pas elle-même la pénurie. Le poids des réseaux
se renforçait au long des années, se nourrissant de l’essoufflement
dès les années 80 du secteur public et ce n’est certainement pas par
la mise en œuvre du PAP sous Chadli Bendjedid que le pouvoir
politique réussit à en venir à bout.
Bien au contraire,
les réseaux informels trouvèrent dans l’assouplissement du
verrouillage frontalier conséquent aux premiers pas de l’UMA une
aubaine pour densifier encore plus leurs activités. L’épisode du
trabendo à grande échelle au vu et au su des autorités entre
l’Algérie et le Maroc reste plus que probant. C’est à cette même
époque aussi que des Algériens ont commencé à revendre massivement
des produits contrefaits avant de s’apercevoir par la suite qu’il
était plus rentable de les fabriquer localement. L’on peut citer
aussi le change parallèle, logique pour une monnaie non convertible,
mais c’est surtout un marché qui, chaque année, gagne en volume ce
que le dinar perd en parité.
Enfin,
l’affaiblissement des capacités de la puissance publique à lutter
contre les réseaux informels parce que complètement absorbée par la
lutte antiterroriste a non seulement laissé du répit au marché
informel dans les années 90, mais retissé des liens entre les
réseaux informels et un bon nombre de responsables locaux qui, loin
d’Alger, s’affairaient à fructifier leur position.
Récemment, le
ministère du Commerce, par la bouche de Nourredine Boukrouh,
annonçait en plein mois de Ramadhan l’existence de pas moins de 1
000 marchés informels, dont près de 150 au niveau de la seule
capitale. Il est vrai que l’interrogation reste entière de savoir
comment l’on peut qualifier d’informel quelque chose que l’on
connaît avec autant de précision. Adresses, nombre, étendue, les
autorités locales ont une connaissance exacte, y compris sur
l’identité de quelques récidivistes, des pratiques illégales dont
c’est le champ de
prédilection.
Bref, l’on retient
qu’une campagne a été menée par les collectivités locales pour en
éradiquer le maximum, sans que cela fasse reculer le marché noir, ni
que les personnes qui vivent du commerce au noir ne changent, voire
ne réduisent leur activité. Ce ne fut, en effet, que le temps d’un
Ramadhan. De plus, s’il est plus facile de combattre l’informel dans
l’activité de la distribution, petite ou grande, précisément parce
qu’elle est dans la nécessité de s’exposer dans la rue pour offrir
ses produits aux consommateurs, ce n’est justement pas le cas de la
production qui, elle, se fait au noir dans des manufactures
spécialisées dans la contrefaçon ou, au mieux, dans le travail hors
du champ du registre du commerce. Les ateliers de confection et les
fabriques de détergents ou d’articles en plastique bas de gamme qui
ouvrent après les heures administratives jusqu’au petit matin sont
légion.
C’est notamment de
là que provient le gros du marché informel auquel s’ajoutent, bien
sûr, les activités de la contrebande qui ne sont pas le fait
d’individus, mais de puissants réseaux profitant de l’étendue des
frontières algériennes. Ainsi en est-il principalement de la
contrebande de la drogue, des cigarettes et des voitures vers le
marché local et des carburants et des produits agricoles,
pharmaceutiques et manufacturés vers les pays voisins.
Assurément, parce
qu’il pose souvent des problèmes de sécurité nationale au sens
strict du terme, le marché informel doit être combattu sans réserve
aucune. Un contrôle plus strict par des moyens conséquents aux
frontières, une vigilance plus accrue et si cette rumeur sur la
future création d’un ministère de la sécurité s’avère vraie,
inscrire la lutte contre le marché informel dans ses missions et
objectifs. Le tout bien entendu ne valant rien, si rien n’est
entrepris en parallèle pour lutter contre la corruption.
Pour bien nuancer
notre propos, l’énoncé de ces principes partagés par beaucoup ne
doit surtout pas empêcher de se poser des questions sur les
retombées d’une telle politique si, bien entendu, elle passait aux
mesures musclées, ce qui n’est pas encore le cas. Par la suppression
des zones d’accumulation des richesses par les voies informelles, il
va sans dire que l’on détruira dans la foulée des centaines de
milliers d’emplois qui en dépendent. Précaires, ceux-ci le sont
certainement, mais ils sont aussi de nature à assurer la survie de
“travailleurs” qui y sont parce qu’ils ne trouvent pas leur place
dans les entreprises et les administrations, là où il y a des
perspectives, et enfin un statut social, de quelque rang qu’il soit.
Est-ce que l’Etat
ou le secteur privé, voire les deux associés, ont la capacité
d’absorption nécessaire de la vague de chômeurs qui sera créée de
manière collatérale ? Il va de soi que non. Cela ne contribuerait en
revanche qu’à pousser la paupérisation à un stade plus avancé, la
fracture sociale et les facteurs favorisant la violence également.
Ce qui, en définitive, serait contraire aux objectifs politiques
dans la lutte contre l’informel.
Quoi qu’on dise,
c’est une situation à effet concomitant où, pour asseoir le droit,
il faudra bien accepter de payer la contrepartie en coût social.
Quand on voit toute la peine qu’éprouve l’Etat à affronter les
syndicats sur le terrain de la privatisation et de la
libéralisation, d’un côté, et que de l’autre la criminalité et la
délinquance ne cessent de grossir, les statistiques des services de
sécurité, on est en droit de s’interroger sur le véritable intérêt
qu’il y aurait à lutter contre le marché informel sans proposer en
même temps une alternative à ceux dont la vie et les foyers
dépendent.
Les entrepreneurs
privés peuvent ne pas être de notre avis, et ce serait
compréhensible. Le capitalisme en général a incessamment besoin
d’une réserve de chômage pour maîtriser la main-d’œuvre et son coût.
Le nôtre en particulier, même s’il s’en défend, n’est pas
spécialement porté sur la concurrence, d’où qu’elle vienne.
En tout état de
cause, par quel bout que l’on prenne la question, le marché informel
correspond indubitablement à un besoin réel d’une partie de la
société, pas toujours celle qui s’exprime. On ne peut donc traiter
le problème uniquement par la répression.
Nous évoquerons,
dans cette veine, deux domaines distincts, l’un démontrant que
l’Etat ne doit pas laisser faire, l’autre qu’il n’est pas dans son
intérêt d’intervenir, même si ses engagements internationaux
l’exigent.
En premier chef,
il est question de l’exploitation des enfants et des femmes dans le
marché noir. Selon le récent rapport du CNES consacré à la relation
femme-emploi, 25% des effectifs de l’informel sont féminins. “La
crise nationale de l’emploi structuré force les femmes à investir
les activités informelles et le travail non déclaré “, constate le
rapport qui précise que “la contribution directe ou indirecte de
l’élément féminin à la production et au développement provient
essentiellement du travail agricole et du secteur informel “,
qualifié d’irrégulier, non reconnu et non comptabilisé.
L’industrialisation de certaines productions qui étaient classées à
la case “travail à domicile”, telles que les pâtes, les vêtements et
la confection poussera les femmes aux activités informelles à
l’extérieur. Il va sans dire que l’exploitation des femmes,
sous-payées et sans protection aucune, constitue une menace pour
celles-ci et pour l’institution familiale qui, dans les faits, vit
des situations pires que les clichés reçus sur la famille
tiers-mondiste.
L’autre domaine de
l’activité informelle concerne le piratage informatique. Les besoins
grandissants des entreprises et des individus, conjugués à la cherté
des logiciels originaux, ont aggravé les atteintes aux droits
d’auteur et à la propriété intellectuelle. Pire encore, et nous
n’apprenons rien à personne, l’écrasante majorité des utilisateurs
fonctionnent avec des produits piratés. CD, VCD, DVD et matériel
“Taiwan”, des milliards circulent par l’échange de la contrefaçon à
travers le pays et sont le gagne-pain de milliers de personnes,
alors que toutes les lois du pays sont claires et fermes pour
interdire un tel phénomène qui est quasiment dans la rue tous les
jours. La loi de mars 1997 relative aux droits d’auteur et aux
droits voisins stipule que les auteurs de “délit d’imitation et de
contrefaçon d’une œuvre ou d’une prestation“ risquent prison et
amendes, que la publication ait lieu en Algérie ou à l’étranger.
C’est en parfaite conformité avec les règles de l’OMC. Mais encore
avons-nous les moyens de combler le fossé technologique, la fracture
numérique, si demain les lois sont appliquées à la lettre ? Quelle
entité, entreprise ou même institution de l’Etat peut se passer tout
de suite des logiciels piratés ? Et, enfin, le coût des sanctions
que peut payer l’Etat pour manque de maîtrise de son marché
sera-t-il égal, supérieur ou inférieur aux ravages que causerait la
restriction subite et générale sur les produits informatiques ?
On le voit bien,
il serait de bon sens que l’Etat continue de recourir au discours de
la lutte contre le marché informel, exigence entre autres de la
mondialisation, mais qu’il admette surtout que rien ne sera fait de
déchirant si une croissance durable n’est pas concrétisée au profit
d’objectifs sociaux irréfutables.
Le fait est que
l’origine du marché informel est le chômage. Son remède, le plein
emploi.
Nabil Benali
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