Semaine du 22 au 28 décembre 2004

 

Marché informel

Le trabendiste, victime ou coupable ?

 

 

 
 
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Marché informel

Le trabendiste, victime ou coupable ?

La lutte contre le marché informel a été pratiquement le seul point d’accord entre le gouvernement et le patronat à l’issue de la récente bipartite. Pour des raisons différentes, l’un et l’autre veulent en finir avec ce fléau ravageur, comme s’il représentait la plus grande des menaces pour l’économie.

Depuis quelques années, le débat sur le marché informel, désignation plutôt pudique du marché noir ou plus communément du trabendo, a pris des propensions telles qu’il est devenu un volet prioritaire du programme économique du gouvernement. A aucun moment, il n’est fait tentative d’analyser pourquoi tant d’Algériens choisissent l’illégalité et la multiplication de comportements délictueux pour assurer leur survie. On parle d’ailleurs de “gain facile”, comme si vivre dans la précarité, le risque permanent de se faire prendre et la fuite perpétuelle, était une mince affaire pour des dizaines de milliers d’hommes et de femmes, dont très peu finissent au stade de la richesse.

Tout d’abord, que représente aujourd’hui le marché informel ? Alors ministre du Travail, Abou Djerra Soltani avait été le premier à donner des chiffres sur la question, en révélant en 2000 que 40% de l’emploi se fait au noir. Les chiffres officiels parlent de 1 million d’emplois pour un chiffre d’affaires annuel de … 14 milliards de dollars !

Voilà donc un premier indice sur la taille du marché informel, cependant que le ministère des Finances estime en dizaines de milliards de dinars le produit de l’évasion fiscale (à ne pas confondre avec la fraude qui, elle, est située et sanctionnée).

Pour parvenir à cette consistance, le marché noir a dû bénéficier de facteurs favorisants, dont la majorité est bien sûr issue des tares de l’économie administrée. En effet, les pratiques informelles dans le champ économique sont nées de l’époque des grandes pénuries, au milieu des années 70. Les tensions sociales latentes d’alors ont été gérées par un transfert de la mission de distribution des produits de large consommation des dirigeants d’entreprises vers les cadres de l’administration - au sens large du terme. Une inversion des rôles devait vite s’opérer et les postes clés dans le secteur de la distribution allaient devenir un enjeu social. L’exemple le plus anecdotique de cette période fut le nouveau statut social qu’accaparaient de simples caissiers des Souk El Fellah ou les appariteurs de la SNMC auprès de leurs connaissances, de plus en plus nombreuses.

Plus sérieusement, l’objectif de départ pour l’administration dans le contrôle de la grande distribution, sous l’ère des grands slogans égalitaires, était en fait de prémunir la classe rentière d’être touchée par les pénuries. Mais très vite eut lieu l’émergence d’une caste de spéculateurs qui a fait main basse sur cette activité juteuse, lorsqu’elle ne créait pas elle-même la pénurie. Le poids des réseaux se renforçait au long des années, se nourrissant de l’essoufflement dès les années 80 du secteur public et ce n’est certainement pas par la mise en œuvre du PAP sous Chadli Bendjedid que le pouvoir politique réussit à en venir à bout.

Bien au contraire, les réseaux informels trouvèrent dans l’assouplissement du verrouillage frontalier conséquent aux premiers pas de l’UMA une aubaine pour densifier encore plus leurs activités. L’épisode du trabendo à grande échelle au vu et au su des autorités entre l’Algérie et le Maroc reste plus que probant. C’est à cette même époque aussi que des Algériens ont commencé à revendre massivement des produits contrefaits avant de s’apercevoir par la suite qu’il était plus rentable de les fabriquer localement. L’on peut citer aussi le change parallèle, logique pour une monnaie non convertible, mais c’est surtout un marché qui, chaque année, gagne en volume ce que le dinar perd en parité.

Enfin, l’affaiblissement des capacités de la puissance publique à lutter contre les réseaux informels parce que complètement absorbée par la lutte antiterroriste a non seulement laissé du répit au marché informel dans les années 90, mais retissé des liens entre les réseaux informels et un bon nombre de responsables locaux qui, loin d’Alger, s’affairaient à fructifier leur position.

Récemment, le ministère du Commerce, par la bouche de Nourredine Boukrouh, annonçait en plein mois de Ramadhan l’existence de pas moins de 1 000 marchés informels, dont près de 150 au niveau de la seule capitale. Il est vrai que l’interrogation reste entière de savoir comment l’on peut qualifier d’informel quelque chose que l’on connaît avec autant de précision. Adresses, nombre, étendue, les autorités locales ont une connaissance exacte, y compris sur l’identité de quelques récidivistes, des pratiques illégales dont c’est le champ de

prédilection.

Bref, l’on retient qu’une campagne a été menée par les collectivités locales pour en éradiquer le maximum, sans que cela fasse reculer le marché noir, ni que les personnes qui vivent du commerce au noir ne changent, voire ne réduisent leur activité. Ce ne fut, en effet, que le temps d’un Ramadhan. De plus, s’il est plus facile de combattre l’informel dans l’activité de la distribution, petite ou grande, précisément parce qu’elle est dans la nécessité de s’exposer dans la rue pour offrir ses produits aux consommateurs, ce n’est justement pas le cas de la production qui, elle, se fait au noir dans des manufactures spécialisées dans la contrefaçon ou, au mieux, dans le travail hors du champ du registre du commerce. Les ateliers de confection et les fabriques de détergents ou d’articles en plastique bas de gamme qui ouvrent après les heures administratives jusqu’au petit matin sont légion.

C’est notamment de là que provient le gros du marché informel auquel s’ajoutent, bien sûr, les activités de la contrebande qui ne sont pas le fait d’individus, mais de puissants réseaux profitant de l’étendue des frontières algériennes. Ainsi en est-il principalement de la contrebande de la drogue, des cigarettes et des voitures vers le marché local et des carburants et des produits agricoles, pharmaceutiques et manufacturés vers les pays voisins.

Assurément, parce qu’il pose souvent des problèmes de sécurité nationale au sens strict du terme, le marché informel doit être combattu sans réserve aucune. Un contrôle plus strict par des moyens conséquents aux frontières, une vigilance plus accrue et si cette rumeur sur la future création d’un ministère de la sécurité s’avère vraie, inscrire la lutte contre le marché informel dans ses missions et objectifs. Le tout bien entendu ne valant rien, si rien n’est entrepris en parallèle pour lutter contre la corruption.

Pour bien nuancer notre propos, l’énoncé de ces principes partagés par beaucoup ne doit surtout pas empêcher de se poser des questions sur les retombées d’une telle politique si, bien entendu, elle passait aux mesures musclées, ce qui n’est pas encore le cas. Par la suppression des zones d’accumulation des richesses par les voies informelles, il va sans dire que l’on détruira dans la foulée des centaines de milliers d’emplois qui en dépendent. Précaires, ceux-ci le sont certainement, mais ils sont aussi de nature à assurer la survie de “travailleurs” qui y sont parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans les entreprises et les administrations, là où il y a des perspectives, et enfin un statut social, de quelque rang qu’il soit.

Est-ce que l’Etat ou le secteur privé, voire les deux associés, ont la capacité d’absorption nécessaire de la vague de chômeurs qui sera créée de manière collatérale ? Il va de soi que non. Cela ne contribuerait en revanche qu’à pousser la paupérisation à un stade plus avancé, la fracture sociale et les facteurs favorisant la violence également. Ce qui, en définitive, serait contraire aux objectifs politiques dans la lutte contre l’informel.

Quoi qu’on dise, c’est une situation à effet concomitant où, pour asseoir le droit, il faudra bien accepter de payer la contrepartie en coût social. Quand on voit toute la peine qu’éprouve l’Etat à affronter les syndicats sur le terrain de la privatisation et de la libéralisation, d’un côté, et que de l’autre la criminalité et la délinquance ne cessent de grossir, les statistiques des services de sécurité, on est en droit de s’interroger sur le véritable intérêt qu’il y aurait à lutter contre le marché informel sans proposer en même temps une alternative à ceux dont la vie et les foyers dépendent.

Les entrepreneurs privés peuvent ne pas être de notre avis, et ce serait compréhensible. Le capitalisme en général a incessamment besoin d’une réserve de chômage pour maîtriser la main-d’œuvre et son coût. Le nôtre en particulier, même s’il s’en défend, n’est pas spécialement porté sur la concurrence, d’où qu’elle vienne.

En tout état de cause, par quel bout que l’on prenne la question, le marché informel correspond indubitablement à un besoin réel d’une partie de la société, pas toujours celle qui s’exprime. On ne peut donc traiter le problème uniquement par la répression.

Nous évoquerons, dans cette veine, deux domaines distincts, l’un démontrant que l’Etat ne doit pas laisser faire, l’autre qu’il n’est pas dans son intérêt d’intervenir, même si ses engagements internationaux l’exigent.

En premier chef, il est question de l’exploitation des enfants et des femmes dans le marché noir. Selon le récent rapport du CNES consacré à la relation femme-emploi, 25% des effectifs de l’informel sont féminins. “La crise nationale de l’emploi structuré force les femmes à investir les activités informelles et le travail non déclaré “, constate le rapport qui précise que “la contribution directe ou indirecte de l’élément féminin à la production et au développement provient essentiellement du travail agricole et du secteur informel “, qualifié d’irrégulier, non reconnu et non comptabilisé. L’industrialisation de certaines productions qui étaient classées à la case “travail à domicile”, telles que les pâtes, les vêtements et la confection poussera les femmes aux activités informelles à l’extérieur. Il va sans dire que l’exploitation des femmes, sous-payées et sans protection aucune, constitue une menace pour celles-ci et pour l’institution familiale qui, dans les faits, vit des situations pires que les clichés reçus sur la famille tiers-mondiste.

L’autre domaine de l’activité informelle concerne le piratage informatique. Les besoins grandissants des entreprises et des individus, conjugués à la cherté des logiciels originaux, ont aggravé les atteintes aux droits d’auteur et à la propriété intellectuelle. Pire encore, et nous n’apprenons rien à personne, l’écrasante majorité des utilisateurs fonctionnent avec des produits piratés. CD, VCD, DVD et matériel “Taiwan”, des milliards circulent par l’échange de la contrefaçon à travers le pays et sont le gagne-pain de milliers de personnes, alors que toutes les lois du pays sont claires et fermes pour interdire un tel phénomène qui est quasiment dans la rue tous les jours. La loi de mars 1997 relative aux droits d’auteur et aux droits voisins stipule que les auteurs de “délit d’imitation et de contrefaçon d’une œuvre ou d’une prestation“ risquent prison et amendes, que la publication ait lieu en Algérie ou à l’étranger. C’est en parfaite conformité avec les règles de l’OMC. Mais encore avons-nous les moyens de combler le fossé technologique, la fracture numérique, si demain les lois sont appliquées à la lettre ? Quelle entité, entreprise ou même institution de l’Etat peut se passer tout de suite des logiciels piratés ? Et, enfin, le coût des sanctions que peut payer l’Etat pour manque de maîtrise de son marché sera-t-il égal, supérieur ou inférieur aux ravages que causerait la restriction subite et générale sur les produits informatiques ?

On le voit bien, il serait de bon sens que l’Etat continue de recourir au discours de la lutte contre le marché informel, exigence entre autres de la mondialisation, mais qu’il admette surtout que rien ne sera fait de déchirant si une croissance durable n’est pas concrétisée au profit d’objectifs sociaux irréfutables.

Le fait est que l’origine du marché informel est le chômage. Son remède, le plein emploi.

Nabil Benali

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