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Quand le civisme vient à manquer
Sortir sa poubelle
à temps pour que les éboueurs puissent faire le ramassage des
ordures correctement ; garer sa voiture de sorte à ne pas gêner les
autres ; éviter de mettre sa chaîne hi-fi à fond pour ne pas
incommoder les voisins… sont, entre autres, des comportements liés
qui nous renseignent on ne peut mieux sur le degré de cohésion d’une
société et sur la capacité des citoyens à vivre en parfaite
intelligence. Pourquoi toutes ces petites choses n’ont-elles plus
cours chez nous, à tel point que nous donnons l’impression d’être
une société disloquée ?
Où sont donc
passées les bonnes vieilles habitudes qui faisaient la fierté des
Algériens ? Qu’est-ce qui a fait qu’on se retrouve, par les temps
qui courent, à vivre dans une société où le respect de l’autre n’est
plus de mise ? Pourquoi avons-nous tendance à oublier que notre
liberté s’arrête là où commence celle des autres ? Toutes ces
petites choses qui faisaient le charme de la vie ont disparu pour
faire place à des comportements qui ont de quoi nous hérisser les
cheveux.
En effet, au lieu
de sortir la poubelle en empruntant l’escalier pour la descendre,
beaucoup préfèrent une solution moins fatigante : balancer tout
bonnement le sac d’ordures par la fenêtre, sans se soucier sur qui
ou sur quoi il risque d’atterrir ; pourvu qu’on ne le garde pas à la
maison, sa destinée semble être le dernier souci des amateurs de
cette pratique. Résultat : des sacs d’ordures éventrés et
nauséabonds font désormais partie du décor de nombreuses cités.
Paysage hélas des plus désolants, mais de plus en plus coutumier.
Autre scène de
plus en plus courante, celle de voir se déverser sur votre tête une
eau crasseuse qu’une ménagère qui se soucie comme d’une guigne des
autres jette de son balcon. Et si à l’heure de la sieste, les
voisins décident d’écouter de la musique, ne leur demandez surtout
pas de réduire un peu les décibels ; ils vous diront qu’ils sont
chez eux et que vous n’avez qu’à fermer vos fenêtres. Même si la
journée est radieuse et que vous avez envie d’un peu de soleil. Si
ce sont des enfants qui entament une partie de football juste devant
votre fenêtre et qu’ils agrémentent cette partie de cris et de
jurons, ne vous plaignez pas, car l’on risque de vous traiter de
tous les noms.
Il est inutile
d’énumérer toutes les mauvaises habitudes qui sont en train de
prendre racine chez nous, car tout un chacun a subi, un jour ou
l’autre, ces comportements indélicats qui nous font dire qu’il
devient de plue en plus difficile de vivre en société. Mais il
serait opportun d’essayer de comprendre et de connaître la genèse
des événements qui ont fait de nous un peuple qui manque crûment de
civisme.
Pourtant, il faut
reconnaître que nous n’avons pas toujours été ainsi et qu’il y a
seulement quelques années, la situation était moins grave qu’elle ne
l’est, car il faut l’avouer, de tous temps ont existé des gens
indélicats. Mais quand cette tendance à ne plus se soucier de son
entourage prime, il faut se dire qu’il y a péril en la demeure. Le
premier élément qu’il ne faut pas oublier pour tenter de comprendre
cette "sauvagerie" qui a tendance à prendre le dessus chez nous est
inévitablement l’exode rural.
En effet, quelques
années après l’indépendance, de nombreuses familles qui vivaient
dans les zones rurales ont préféré se rapprocher des grandes villes
dans l’espoir de trouver des conditions de vie plus aisées que
celles de leurs villages. Ainsi, à la périphérie des grandes villes,
on voit naître des villes entières en bidonville. Relogées par la
suite dans des cités-dortoirs, ces familles n’arrivent pas à se
départir de certaines habitudes acquises. Résultat : en peu de
temps, les cités ressemblent à des bidonvilles. Les ordures jonchent
le sol, le linge est étendu un peu partout… Le paysage n’est guère
joli à voir.
L’exode rural ne
s’est pourtant pas arrêté. Bien plus, il a été encouragé par les
années de feu et de sang qu’a connu le pays. Car si les grandes
villes n’ont pas été épargnées par la violence, ce sont
indéniablement les villages et hameaux qui ont été les plus touchés
par cette violence meurtrière. On l’a vu, ce sont des villages qui
ont connu les plus grands massacres. Poussés par la peur du danger
et par l’instinct de survie, ces villageois n’ont pas trouvé mieux
que de se rapprocher des grandes villes, un peu plus sécurisées. Et
c’est ainsi que d’autres bidonvilles ont vu le jour un peu partout.
Avec ces
bidonvilles naissent beaucoup de problèmes : chômage, pauvreté, mal
vie… qui, à leur tour, donnent naissance à d’autres phénomènes, à
savoir prostitution, drogue, vols, etc. Ces années de violence ont
insidieusement changé nos habitudes. Le sentiment de peur ancré en
chacun incite à la méfiance. On a même peur des voisins avec
lesquels il y a peu de temps, on échangeait des visites et des plats
cuisinés. Chacun se recroqueville dans sa propre vie.
En fait, une vie
réduite à peu de choses, car l’insécurité n’était pas pour
encourager les gens à vivre normalement. Pas de spectacles, pas de
sorties, pas de pièces de théâtre... La vie culturelle s’était
rétrécie telle une peau de chagrin. La peur, la méfiance, le manque
de loisirs et de détente n’ont pas été sans dommages sur tout le
monde.
Après ces années
de terreur, les gens ont oublié comment on faisait pour vivre en
société sans piétiner les plates-bandes du voisin. En toute
intelligence, comme dans les pays civilisés.
Faut-il pour
autant sombrer dans la fatalité la plus commune et dire que c’en est
fini pour nous des bonnes manières ? Ou bien se remonter le moral en
se disant que cette situation que nous vivons n’est qu’une parmi les
séquelles laissées par la décennie de violence ? Quelle que soit la
réponse, ce qui importe, c’est notre attitude à tous face à cette
dégradation. Aussi, la question qu’il faudrait poser est la
suivante : faut-il faire comme tout le monde et adopter cette
nouvelle façon de vivre, ou alors lutter de toutes ses forces contre
ces invasions qui rendent la vie impossible ?
C’est donc notre
attitude face à ces nouveaux comportements qui déterminera le
résultat que l’on désire obtenir. Ce sera un travail ardu, de longue
haleine, mais qui finalement aboutira sur un résultat positif, car
il ne sert absolument à rien de se plaindre à longueur de journées
de ce que les autres manquent de civisme.
Se regrouper en
associations de quartiers ou autres ne serait pas une mauvaise idée.
Organiser de temps à autre des actions de volontariat pour nettoyer
les cités et planter des arbres et des fleurs, associer les enfants
à ces actions, peut, à la longue, être générateur de bonnes
habitudes. Cela s’est déjà fait dans quelques cités et les résultats
étaient encourageants. Et comme l’on dit souvent, il n’y a que le
premier pas qui coûte. Mais il faut savoir qu’il faut beaucoup de
persévérance pour arriver à déloger ces nouvelles mentalités.
Beaucoup de
travail est à faire, qui exige de l’énergie et aussi de la
continuité.
Khadidja
Mohamed Bouziane
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Quel rôle pour les médias et les mosquées ?
Dans une société qui a perdu ses valeurs, tous les moyens sont bons
pour les lui rappeler. Les médias et la mosquée, voire le berrah
(crieur public) ou le conteur du souk, s’ils sont encore en
activité quelque part, sont appelés à assumer un rôle qui n’est pas
le leur de prime abord. Ils ont tous la tâche pédagogique et
salvatrice de réveiller les consciences alors que les dérives
sociales et relationnelles sont le lot quotidien des Algériens.
Donner un rôle d’éducation aux médias n’est pas une idée nouvelle et
rappelle certes, une approche colonialiste d’éducation des
populations indigènes, puis celle des systèmes totalitaires voulant
donner de l’éducation aux masses. En fait, plus que jamais, il ne
s’agit pas de faire jouer aux médias un rôle qui n’est pas le leur
(1), mais de donner les moyens aux gens de prendre
conscience de leurs propres dérives quand l’irrespect mutuel se
généralise.
Dans ce cas précis, ce n’est pas seulement la presse écrite qui est
sollicitée – d’ailleurs serait elle vraiment utile ? – mais
essentiellement la télévision et, dans une moindre mesure la radio,
qui seraient mis à contribution. Il s’agit avant tout d’engager la
réflexion autour des aspects les plus urgents ou les démarches les
plus pratiques pour remettre la société sur les rails, dénoncer
l’incivisme et finalement donner l’exemple de ce qui devrait se
faire.
De toute évidence,
les médias sont les vecteurs que pourraient utiliser des acteurs de
la société civile et peuvent analyser au moins les raisons des
dérives. Si on ne peut donner une esquisse de ce qu’il faut faire,
on peut déjà donner une idée assez précise de ce qu’il ne faut pas
faire. Sans donner de leçons, sans se parer de doctes théories pour
admonester et la population des téléspectateurs et des auditeurs.
Vecteurs de
questionnement
Les médias devront se faire oublier pour ne laisser finalement que
le débat de société prendre sa pleine place et faire adhérer les
individus à un mouvement d’ensemble. Le plus délicat est bien
entendu de parler ouvertement de ce qu’on ne veut plus voir ou
entendre. Il faudra certainement user des mots justes et précis,
sans choquer, pour demander à une majorité de gens pourquoi ils
jettent leurs ordures par les balcons, pourquoi lorsqu’ils
bousculent un passant ils ne jugent pas utile de s’excuser, pourquoi
lorsqu’ils croisent un inconnu dans leur quartier ils soutiennent
son regard comme pour l’intimider, pourquoi ils crachent par terre,
pourquoi ils jettent leurs papiers gras sur les trottoirs ?
Les sujets des débats sont autrement moins élevés que ce qui est
diffusé à longueur de journée lors de tables rondes souvent longues
et ennuyeuses, mais ils valent certainement le détour, car plus que
d’interpeller l’électeur, le consommateur ou le fauteur de trouble
potentiel, ils interpellent le citoyen qui se cache en chaque
Algérien.
Peut être saura-t-on aussi pourquoi les Algériens ont perdu le sens
de ce qui leur a été inculqué comme éducation dans leur enfance.
L’incivisme est-il une sorte de désobéissance civile qui,
malheureusement, est dirigée vers la société au lieu de l’être vers
les responsables politiques ou de l’administration ? Au niveau le
plus immédiat de la population, certaines situations de crises ou de
pénuries provoquent l’incivilité comme elles génèrent les injustices
et les passe-droits. Est-ce que ce qui s’est passé en Algérie n’a
pas été assez dramatique pour faire perdre le nord à toute la
société ? En fait, autant de sujets de débats que sociologues,
psychologues et autres politologues pourront décortiquer avec
certainement la participation des acteurs de la société civile qui
se sentent concernés par le devenir de leur société.
La mosquée
peut-elle jouer le jeu ?
Manipulé politiquement, ce vecteur d’orientation religieuse a été
finalement dévoyé de son sens initial qui est de regrouper la
communauté par quartier, par village ou par affinités, autour de la
pratique de la foi mais aussi autour de l’organisation sociale. Il a
été lieu de meeting et tribune pour distiller la haine. Pourtant, en
tant que moyen de sensibilisation, il peut jouer un rôle utile même
s’il ne faut pas s’y tromper, les musulmans modernes se font une
idée de ce qu’ils sont censés faire par eux-mêmes à travers leurs
lectures et autres moyens de connaissance. Qu’on ne s’étonne donc
pas de les voir écouter d’une oreille distraite le prêche et s’ils
accourent à la mosquée, c’est exactement au moment de la prière ou
quelques instants avant. D’où probablement la nécessité peut-être,
pour les prêcheurs, de renouveler le discours et l’ancrer un peu
plus dans les réalités sociales et quotidiennes des Algériens. Les
comportements cordiaux entre les membres de la société sont utiles
plus qu’on imagine puis qu’assurément ils contribuent à réduire les
stress.
La mosquée, en tant que lieu de rassemblement, permet de véhiculer
des idées et suggérer ou rappeler le comportement des bons
musulmans. Cela est d’autant plus intéressant que la sensibilisation
au sens civique ne s’oppose pas aux préceptes religieux(2).
Bien entendu, il ne s’agit pas de débats mais de rappels dont
l’efficacité est certainement sujette à la capacité des imams à être
eux-mêmes convaincus de la nécessité de resouder les liens sociaux
au travers des aspects les plus évidents que sont la cordialité et
la bienséance.
Peut-on d’ores et déjà imaginer des séminaires ou des débats entre
religieux pour inculquer aux prêcheurs la nécessité d’appeler leur
prochain à surveiller son comportement ?
On s’étonnera aussi de ne pas les avoir vus ou entendus prendre
d’emblée l’initiative, alors que la crise morale qui secoue la
société sévit depuis des années.
Amine Esseghir
1- Bien entendu, le fait que la presse ait à jouer un rôle dans la
sensibilisation du public au sens civique reviendrait à lui faire
jouer le rôle peu honorable qu’elle a eu à jouer durant les années
de plomb. La honteuse campagne d’assainissement du début des années
1980 a été cautionnée et justifiée dans les médias, même si on n’y a
pas justifié les méthodes, d’autant que ce fut un échec lamentable.
Mauvais souvenir, juste avant le 5 octobre 1988, la crise économique
avait atteint son paroxysme, marquée par les pénuries multiples et
répétitives. Les queues devant les magasins de l’ex-EDGA et les
aswak el-fellah, de sinistre mémoire, devenaient quotidiennes,
débordant sur la chaussée et faisant intervenir quelquefois la
police ou dégénérant en émeute. Un journal télévisé de l’époque
avait ouvert avec ce phénomène alors que péremptoire, la célèbre
Zahia Benarous, alors présentatrice vedette du JT, admonestait les
populations. «Des images qui doivent cesser au plus vite»,
ordonnait-elle. Quelques semaines plus tard, il faudra faire tirer
sur la foule pour que cela cesse effectivement.
2- Nous avons vu les méfaits de l’instrumentalisation politique de
la mosquée. Mais nous avons constaté l’efficacité de ce moyen de
communication chez des gens qui sont globalement pratiquants et
fréquentent la mosquée régulièrement. Appeler les gens au civisme et
au respect des bons usages de la vie en communauté ne serait pas en
contradiction avec les vertus du dars et de la khotba,
du vendredi censés rappeler aux musulmans les fondements de leur
religion, notamment sous ses aspects les plus pratiques. Ce serait
d’ailleurs plus bénéfique que de répéter de discours inutiles
diabolisant les femmes, comme cela a été constaté durant la semaine
du 8 mars.
A. E.
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Education civique
Entre théorie
et pratique
Finalement, on
demande trop à l’école algérienne. Elle doit non seulement fournir
les cadres de demain et une main-d’œuvre qualifiée, mais doit
également former des citoyens «civilisés». Les pouvoirs publics et
la société en général estiment qu’à partir du moment où l’école
dispense des programmes d’éducation civique, elle doit
nécessairement donner des résultats palpables. Si un enfant se
comporte avec incivilité, «c’est la faute à l’école». C’est le
raccourci que tout le monde emprunte en général pour expliquer les
phénomènes des violences et des incivilités, petites ou grandes,
qu’on rencontre quotidiennement. Est-il possible d’enseigner le
civisme dans une société qui cultive l’incivisme (à tous les
échelons), sans risque de décalage, pour ne pas dire abîme, entre la
théorie et la pratique ?
De la première à
la sixième année du primaire, le cursus scolaire contient plus de
120 cours d’éducation civique répartis en une vingtaine de chapitres
couvrant un large spectre de sujets : famille, école, urbanisme,
sécurité, santé et prévention, postes et télécommunications, médias,
fêtes nationales et religieuses, jeunesse, environnement,
démocratie, travail, solidarité, institutions et tolérance. A raison
de deux heures par semaine, le volume horaire de l’éducation civique
n’est ni négligeable ni assez important pour que les enseignants
puissent s’étaler sur les sujets qu’ils traitent. Ils ont juste le
temps d’écrire le contenu au tableau, de faire lire à quelques
élèves, de poser quelques questions, et c’est tout. L’enfant est
prié d’apprendre par cœur tout ce qu’on lui dicte, pas plus. Aucune
interactivité ni continuité des cours dans la pratique, le
quotidien.
L’abstraction avec
laquelle sont prodigués certains cours d’éducation civique est
désobligeante. En particulier lorsqu’il s’agit de thèmes ayant trait
au quotidien comme l’hygiène et l’environnement en général.
Sans prétendre à
une expertise pédagogique du contenu des programmes, il est quand
même aisé de constater que l’école ne donne pas assez (ou pas du
tout) de moyens pour rendre plus vivantes certaines notions,
pourtant très importantes dans la vie de tous les jours. Des notions
concrètes comme la protection de l’environnement sont mises à mal
par les pratiques des adultes. Se contenter de définir
l’environnement et les nuisances (déchets) pouvant l’altérer, ou
alors décrire la propreté par un simple dessin montrant des éboueurs
ramassant des ordures est loin d’être suffisant pour inculquer aux
futures générations les «gestes propres» qu’il faut pour protéger le
milieu. Il est nécessaire donc d’apprendre à l’enfant à joindre la
parole à l’acte. Comment ? En donnant l’exemple, bien sûr.
Les enseignants
auront beau discourir sur la nécessité de jeter les ordures dans un
sac poubelle approprié et dans un endroit spécialement désigné,
l’élève aura du mal à intégrer ce qu’il a appris si à chaque fois
qu’il va en classe, il rencontre sur son chemin un tas d’immondices
à quelques mètres de l’entrée de l’école et si les parents ne jouent
pas le jeu également.
Fêter la Journée
de l’arbre (le 21 mars) aura certainement plus de valeur si chaque
écolier était invité à en planter un dans son quartier ou dans des
aires sélectionnées pour une telle opération.
Il est évident que
ces questions d’hygiène et d’environnement (et bien d’autres
problématiques) ne sont pas du seul ressort de l’école. Il faut
admettre qu’il est impossible à cette dernière, malgré toutes les
bonnes volontés, d’évoluer en solo et en dehors de son environnement
(missions complémentaires d’autres institutions comme les
collectivités locales) ni de se passer du rôle des parents qui
doivent consolider ce qui a été appris à l’école. D’ailleurs,
lorsque le milieu familial abandonne sa mission d’éducation,
l’individu livré dans le milieu social est souvent très agressif,
voire violent. Malheureusement, en l’état actuel des choses, c’est
l’école qui est sommée de pallier à l’indigence civique de notre
temps. Ce qui est trop demander.
Après les parents,
les institutions et les pouvoirs publics sont eux aussi des exemples
aux yeux des jeunes générations. Il est pour le moins incongru
d’enseigner à des élèves les vertus de la tolérance et du dialogue,
et en même temps de réprimer (par le recours à la justice et les
ponctions sur salaires) les enseignants qui ont pris part à une
grève dont l’objet était de réclamer de meilleures conditions de
travail et un avenir plus rassurant pour leurs carrières. Tous les
cours du monde sur la nécessité du «dialogue» pour régler les
différends ne vaudront pas la grise mine qu’affiche devant ses
élèves un(e) enseignant(e) à qui on a retranché quelques milliers de
dinars pour avoir observé deux ou trois jours d’arrêt de travail, un
droit pourtant garanti par la législation et passé sous silence dans
les manuels scolaires.
Ce décalage entre
la théorie et la réalité atteint d’autres domaines qui peuvent
paraître anodins (comme le code de la route, l’image qu’on donne du
travail et la manière dont sont traités certains sujets par les
médias) mais qui sont d’une grande sensibilité pour la formation
d’un enfant. Si le respect du code de la route figure en bonne place
dans les manuels scolaires, il l’est beaucoup moins dans la vie de
tous les jours où l’enfant perçoit les adultes comme des
schizophrènes capables uniquement de donner des leçons et non pas de
les mettre en application.
Le pire est
atteint lorsque une publicité apprend à un enfant, sourire aux
lèvres, qu’il est «bon» (comme le produit vanté dans le spot en
question) de… mentir, et que dans une autre réclame on perpétue des
propos peu respectueux qu’on devrait éliminer de notre langage
quotidien.
Et si avec tout
cela on continue à culpabiliser l’école, l’accusant d’être la seule
et unique responsable du manque de civisme qu’on observe
particulièrement chez les jeunes, c’est qu’il y a une volonté
évidente de trouver un bouc émissaire pour fuir nos responsabilités
de parents, d’adultes, de médias et d’institutions.
Imbriqués l’un
dans l’autre, ces défauts qu’on inculque aux enfants deviennent des
comportements néfastes qui se retournent contre la société qui les a
produits et les perpétue. L’incivisme s’ancre et se mue en des
formes plus graves et explosives lorsqu’il rencontre la pauvreté, le
chômage et le désespoir social.
La formation à la
citoyenneté et au civisme n’est pas du seul ressort de l’école, qui
ne peut assumer cette mission sans le concours d’autres acteurs dont
le poids et l’influence ne sont pas moins importants que ceux des
enseignants.
Abdelkader
Djalil
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Une notion qui remonte à la naissance de l’Etat
Le civisme,
c’est les autres
Par définition, le
civisme n’est pas seulement une question morale, une affaire de bien
et de mal. Il relève du rapport du citoyen à l’Etat et, partant,
devient un champ d’application de la loi qui – c’est sa nature –
n’est pas là pour récompenser celui qui ne fait que son devoir.
Commençons par
cette définition quelque peu scolaire. “Le civisme désigne le
respect du citoyen pour la collectivité dans laquelle il vit et de
ses conventions, dont notamment sa loi.“ Le terme de civisme
s'applique donc dans le cadre d'un rapport à l'institution
représentant la collectivité : il s'agit donc du respect de la
“chose publique“ et de l'affirmation personnelle d'une conscience
politique. Le civisme implique donc la connaissance de ses droits
comme de ses devoirs vis-à-vis de la société.
On distingue en
particulier le civisme du savoir-vivre et de la civilité, qui
relèvent du respect d'autrui dans le cadre des rapports privés. Le
respect dont il est question ici est celui des principes collectifs
sans que cela soit forcément en contradiction avec les lois. En
effet, dans certains cas, l'acte d'incivisme peut ne pas être
légalement réprimé – dans plusieurs pays, se soustraire à son devoir
d'électeur est puni par la loi, alors que dans d’autres, cela ne
l’est pas.
Historiquement, le
civisme est un attachement à sa cité tel que les droits y sont
subordonnés aux devoirs. Les différents ouvrages traitant de la Rome
antique, civilisation fondatrice du concept l’Etat, démontrent que
ce fut elle également qui a été le berceau de la notion du civisme.
L’histoire mêlée
au mythe de Cincinnatus, racontée par l’historien romain Tite-Live
puis reprise par Rousseau et Montesquieu de même que par les pères
de la Constitution américaine, est la parfaite illustration du
civisme. Tite-Live raconte l'histoire de Cincinnatus, le patricien
paysan qui a sauvé sa patrie, sans rien lui demander en retour. Un
jour (aux environs de 485), une délégation de sénateurs est venue le
rencontrer alors qu'il labourait ses terres ; elle lui proposa
d'être dictateur de Rome pendant quelques semaines, le temps de
vaincre les Eques. Cincinnatus remplit sa mission puis revint à sa
charrue sans songer à conserver le pouvoir et sans demander de
récompense.
La
symptomatique du vote
Le citoyen a
d'abord des devoirs. Sa liberté, c'est sa responsabilité.
Jean-Jacques Rousseau, qui apprit le latin chez les Jésuites, et
Montesquieu qui fréquenta un collège oratorien, furent tous deux
élevés dans le culte du vieux modèle romain. Le premier en tira les
bases de son contrat social, de même que l'idée que l'homme naît bon
et qu'il est corrompu par la société (quand elle est trop évoluée).
Le second en tira sa célèbre définition de la vertu tout en
demeurant un défenseur des privilèges de la noblesse dont il était
issu, et il proclama que la démocratie était le meilleur des
gouvernements.
Ces idéaux
romantiques combinés avec le réalisme des colons anglo-saxons d'Outre-Atlantique
donnèrent la Constitution américaine.
Peu après la
déclaration d'indépendance, un groupe d'officiers français et
américains formèrent un club: les Cincinnati. Ce mouvement aura
assez d'importance pour qu'une ville de l'Etat de New-York lui
emprunte son nom. Le président Kennedy a tenté d'enrôler tous les
Américains dans ce club en leur disant : “Ne vous demandez pas ce
que l'Etat peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez
faire pour lui.“
L’histoire de la
démocratie athénienne et celle de la République romaine, telle que
nous la présente Tite-Live, sont exemplaires. A l’origine des
démocraties, les citoyens sont les parents de l’Etat, ils sont
disposés à payer de leur temps et de leur vie pour le protéger et
assurer sa croissance ; à la fin, ils en sont les enfants gâtés. Ils
ne se donnent même plus la peine de voter aux élections et il est
exclu qu’ils paient de leur temps et de leur personne : c’est tout
juste s’ils acceptent de payer des taxes.
La plupart des
démocraties occidentales en étaient à ce stade à la fin de la
décennie 1920. Plusieurs ont disparu, celles de d’Allemagne et
d’Italie notamment, d’autres ont été ébranlées, celle de France, par
exemple. La guerre de 1939-45 devait ramener tous ces pays à
l’esprit de l’origine des démocraties. Puis le balancier repartit en
direction de la démagogie, provoquant une surenchère du côté des
droits.
Aux élections
législatives de juin 2002 en France, 40% des électeurs se sont
abstenus de voter. Au premier tour des présidentielles, quelques
mois auparavant, le taux d’abstention avait aussi été très élevé et
le candidat d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, avait obtenu 17%
des voix, devançant ainsi le candidat socialiste Lionel Jospin et
passant au second tour.
Le taux
d’abstention est également à la hausse aux Etats-Unis. Dans ce pays,
champion de la démocratie moderne, se classent maintenant derrière
la plupart des autres “pays libres“ pour ce qui est de l’exercice du
droit de vote. La politique est devenue un sport de spectateurs.
L'appel au civisme devient nécessaire dans ces conditions, mais il
est un symptôme avant d'être un espoir.
L’homme étant
avant toute chose “un animal politique“, selon Aristote, il fait du
civisme la preuve quotidienne et permanente de son acceptation de
son intégration au sein de la société et du respect des règles
communes.
Synthèse :
Nabil Benali
Haut
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