Semaine du 22 au 28 Mars 2006

Quand le civisme vient à manquer

Quel rôle pour les médias et les mosquées ?

Education civique

Entre théorie et pratique

Une notion qui remonte à la naissance de l’Etat

Le civisme, c’est les autres

 

 
 
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Quand le civisme vient à manquer

Sortir sa poubelle à temps pour que les éboueurs puissent faire le ramassage des ordures correctement ; garer sa voiture de sorte à ne pas gêner les autres ; éviter de mettre sa chaîne hi-fi à fond pour ne pas incommoder les voisins… sont, entre autres, des comportements liés qui nous renseignent on ne peut mieux sur le degré de cohésion d’une société et sur la capacité des citoyens à vivre en parfaite intelligence. Pourquoi toutes ces petites choses n’ont-elles plus cours chez nous, à tel point que nous donnons l’impression d’être une société disloquée ?

Où sont donc passées les bonnes vieilles habitudes qui faisaient la fierté des Algériens ? Qu’est-ce qui a fait qu’on se retrouve, par les temps qui courent, à vivre dans une société où le respect de l’autre n’est plus de mise ? Pourquoi avons-nous tendance à oublier que notre liberté s’arrête là où commence celle des autres ? Toutes ces petites choses qui faisaient le charme de la vie ont disparu pour faire place à des comportements qui ont de quoi nous hérisser les cheveux.

En effet, au lieu de sortir la poubelle en empruntant l’escalier pour la descendre, beaucoup préfèrent une solution moins fatigante : balancer tout bonnement le sac d’ordures par la fenêtre, sans se soucier sur qui ou sur quoi il risque d’atterrir ; pourvu qu’on ne le garde pas à la maison, sa destinée semble être le dernier souci des amateurs de cette pratique. Résultat : des sacs d’ordures éventrés et nauséabonds font désormais partie du décor de nombreuses cités. Paysage hélas des plus désolants, mais de plus en plus coutumier.

Autre scène de plus en plus courante, celle de voir se déverser sur votre tête une eau crasseuse qu’une ménagère qui se soucie comme d’une guigne des autres jette de son balcon. Et si à l’heure de la sieste, les voisins décident d’écouter de la musique, ne leur demandez surtout pas de réduire un peu les décibels ; ils vous diront qu’ils sont chez eux et que vous n’avez qu’à fermer vos fenêtres. Même si la journée est radieuse et que vous avez envie d’un peu de soleil. Si ce sont des enfants qui entament une partie de football juste devant votre fenêtre et qu’ils agrémentent cette partie de cris et de jurons, ne vous plaignez pas, car l’on risque de vous traiter de tous les noms.

Il est inutile d’énumérer toutes les mauvaises habitudes qui sont en train de prendre racine chez nous, car tout un chacun a subi, un jour ou l’autre, ces comportements indélicats qui nous font dire qu’il devient de plue en plus difficile de vivre en société. Mais il serait opportun d’essayer de comprendre et de connaître la genèse des événements qui ont fait de nous un peuple qui manque crûment de civisme.

Pourtant, il faut reconnaître que nous n’avons pas toujours été ainsi et qu’il y a seulement quelques années, la situation était moins grave qu’elle ne l’est, car il faut l’avouer, de tous temps ont existé des gens indélicats. Mais quand cette tendance à ne plus se soucier de son entourage prime, il faut se dire qu’il y a péril en la demeure. Le premier élément qu’il ne faut pas oublier pour tenter de comprendre cette "sauvagerie" qui a tendance à prendre le dessus chez nous est inévitablement l’exode rural.

En effet, quelques années après l’indépendance, de nombreuses familles qui vivaient dans les zones rurales ont préféré se rapprocher des grandes villes dans l’espoir de trouver des conditions de vie plus aisées que celles de leurs villages. Ainsi, à la périphérie des grandes villes, on voit naître des villes entières en bidonville. Relogées par la suite dans des cités-dortoirs, ces familles n’arrivent pas à se départir de certaines habitudes acquises. Résultat : en peu de temps, les cités ressemblent à des bidonvilles. Les ordures jonchent le sol, le linge est étendu un peu partout… Le paysage n’est guère joli à voir.

L’exode rural ne s’est pourtant pas arrêté. Bien plus, il a été encouragé par les années de feu et de sang qu’a connu le pays. Car si les grandes villes n’ont pas été épargnées par la violence, ce sont indéniablement les villages et hameaux qui ont été les plus touchés par cette violence meurtrière. On l’a vu, ce sont des villages qui ont connu les plus grands massacres. Poussés par la peur du danger et par l’instinct de survie, ces villageois n’ont pas trouvé mieux que de se rapprocher des grandes villes, un peu plus sécurisées. Et c’est ainsi que d’autres bidonvilles ont vu le jour un peu partout.

Avec ces bidonvilles naissent beaucoup de problèmes : chômage, pauvreté, mal vie… qui, à leur tour, donnent naissance à d’autres phénomènes, à savoir prostitution, drogue, vols, etc. Ces années de violence ont insidieusement changé nos habitudes. Le sentiment de peur ancré en chacun incite à la méfiance. On a même peur des voisins avec lesquels il y a peu de temps, on échangeait des visites et des plats cuisinés. Chacun se recroqueville dans sa propre vie.

En fait, une vie réduite à peu de choses, car l’insécurité n’était pas pour encourager les gens à vivre normalement. Pas de spectacles, pas de sorties, pas de pièces de théâtre... La vie culturelle s’était rétrécie telle une peau de chagrin. La peur, la méfiance, le manque de loisirs et de détente n’ont pas été sans dommages sur tout le monde.

Après ces années de terreur, les gens ont oublié comment on faisait pour vivre en société sans piétiner les plates-bandes du voisin. En toute intelligence, comme dans les pays civilisés.

Faut-il pour autant sombrer dans la fatalité la plus commune et dire que c’en est fini pour nous des bonnes manières ? Ou bien se remonter le moral en se disant que cette situation que nous vivons n’est qu’une parmi les séquelles laissées par la décennie de violence ? Quelle que soit la réponse, ce qui importe, c’est notre attitude à tous face à cette dégradation. Aussi, la question qu’il faudrait poser est la suivante : faut-il faire comme tout le monde et adopter cette nouvelle façon de vivre, ou alors lutter de toutes ses forces contre ces invasions qui rendent la vie impossible ?

C’est donc notre attitude face à ces nouveaux comportements qui déterminera le résultat que l’on désire obtenir. Ce sera un travail ardu, de longue haleine, mais qui finalement aboutira sur un résultat positif, car il ne sert absolument à rien de se plaindre à longueur de journées de ce que les autres manquent de civisme.

Se regrouper en associations de quartiers ou autres ne serait pas une mauvaise idée. Organiser de temps à autre des actions de volontariat pour nettoyer les cités et planter des arbres et des fleurs, associer les enfants à ces actions, peut, à la longue, être générateur de bonnes habitudes. Cela s’est déjà fait dans quelques cités et les résultats étaient encourageants. Et comme l’on dit souvent, il n’y a que le premier pas qui coûte. Mais il faut savoir qu’il faut beaucoup de persévérance pour arriver à déloger ces nouvelles mentalités.

Beaucoup de travail est à faire, qui exige de l’énergie et aussi de la continuité.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Quel rôle pour les médias et les mosquées ?
Dans une société qui a perdu ses valeurs, tous les moyens sont bons pour les lui rappeler. Les médias et la mosquée, voire le berrah (crieur public) ou le conteur du souk, s’ils sont encore en activité quelque part, sont appelés à assumer un rôle qui n’est pas le leur de prime abord. Ils ont tous la tâche pédagogique et salvatrice de réveiller les consciences alors que les dérives sociales et relationnelles sont le lot quotidien des Algériens.
Donner un rôle d’éducation aux médias n’est pas une idée nouvelle et rappelle certes, une approche colonialiste d’éducation des populations indigènes, puis celle des systèmes totalitaires voulant donner de l’éducation aux masses. En fait, plus que jamais, il ne s’agit pas de faire jouer aux médias un rôle qui n’est pas le leur (1), mais de donner les moyens aux gens de prendre conscience de leurs propres dérives quand l’irrespect mutuel se généralise.
Dans ce cas précis, ce n’est pas seulement la presse écrite qui est sollicitée – d’ailleurs serait elle vraiment utile ? – mais essentiellement la télévision et, dans une moindre mesure la radio, qui seraient mis à contribution. Il s’agit avant tout d’engager la réflexion autour des aspects les plus urgents ou les démarches les plus pratiques pour remettre la société sur les rails, dénoncer l’incivisme et finalement donner l’exemple de ce qui devrait se faire.

De toute évidence, les médias sont les vecteurs que pourraient utiliser des acteurs de la société civile et peuvent analyser au moins les raisons des dérives. Si on ne peut donner une esquisse de ce qu’il faut faire, on peut déjà donner une idée assez précise de ce qu’il ne faut pas faire. Sans donner de leçons, sans se parer de doctes théories pour admonester et la population des téléspectateurs et des auditeurs.

Vecteurs de questionnement
Les médias devront se faire oublier pour ne laisser finalement que le débat de société prendre sa pleine place et faire adhérer les individus à un mouvement d’ensemble. Le plus délicat est bien entendu de parler ouvertement de ce qu’on ne veut plus voir ou entendre. Il faudra certainement user des mots justes et précis, sans choquer, pour demander à une majorité de gens pourquoi ils jettent leurs ordures par les balcons, pourquoi lorsqu’ils bousculent un passant ils ne jugent pas utile de s’excuser, pourquoi lorsqu’ils croisent un inconnu dans leur quartier ils soutiennent son regard comme pour l’intimider, pourquoi ils crachent par terre, pourquoi ils jettent leurs papiers gras sur les trottoirs ?
Les sujets des débats sont autrement moins élevés que ce qui est diffusé à longueur de journée lors de tables rondes souvent longues et ennuyeuses, mais ils valent certainement le détour, car plus que d’interpeller l’électeur, le consommateur ou le fauteur de trouble potentiel, ils interpellent le citoyen qui se cache en chaque Algérien.
Peut être saura-t-on aussi pourquoi les Algériens ont perdu le sens de ce qui leur a été inculqué comme éducation dans leur enfance. L’incivisme est-il une sorte de désobéissance civile qui, malheureusement, est dirigée vers la société au lieu de l’être vers les responsables politiques ou de l’administration ? Au niveau le plus immédiat de la population, certaines situations de crises ou de pénuries provoquent l’incivilité comme elles génèrent les injustices et les passe-droits. Est-ce que ce qui s’est passé en Algérie n’a pas été assez dramatique pour faire perdre le nord à toute la société ? En fait, autant de sujets de débats que sociologues, psychologues et autres politologues pourront décortiquer avec certainement la participation des acteurs de la société civile qui se sentent concernés par le devenir de leur société.

La mosquée peut-elle jouer le jeu ?
Manipulé politiquement, ce vecteur d’orientation religieuse a été finalement dévoyé de son sens initial qui est de regrouper la communauté par quartier, par village ou par affinités, autour de la pratique de la foi mais aussi autour de l’organisation sociale. Il a été lieu de meeting et tribune pour distiller la haine. Pourtant, en tant que moyen de sensibilisation, il peut jouer un rôle utile même s’il ne faut pas s’y tromper, les musulmans modernes se font une idée de ce qu’ils sont censés faire par eux-mêmes à travers leurs lectures et autres moyens de connaissance. Qu’on ne s’étonne donc pas de les voir écouter d’une oreille distraite le prêche et s’ils accourent à la mosquée, c’est exactement au moment de la prière ou quelques instants avant. D’où probablement la nécessité peut-être, pour les prêcheurs, de renouveler le discours et l’ancrer un peu plus dans les réalités sociales et quotidiennes des Algériens. Les comportements cordiaux entre les membres de la société sont utiles plus qu’on imagine puis qu’assurément ils contribuent à réduire les stress.
La mosquée, en tant que lieu de rassemblement, permet de véhiculer des idées et suggérer ou rappeler le comportement des bons musulmans. Cela est d’autant plus intéressant que la sensibilisation au sens civique ne s’oppose pas aux préceptes religieux(2).
Bien entendu, il ne s’agit pas de débats mais de rappels dont l’efficacité est certainement sujette à la capacité des imams à être eux-mêmes convaincus de la nécessité de resouder les liens sociaux au travers des aspects les plus évidents que sont la cordialité et la bienséance.
Peut-on d’ores et déjà imaginer des séminaires ou des débats entre religieux pour inculquer aux prêcheurs la nécessité d’appeler leur prochain à surveiller son  comportement ?
On s’étonnera aussi de ne pas les avoir vus ou entendus prendre d’emblée l’initiative, alors que la crise morale qui secoue la société sévit depuis des années.
Amine Esseghir

1- Bien entendu, le fait que la presse ait à jouer un rôle dans la sensibilisation du public au sens civique reviendrait à lui faire jouer le rôle peu honorable qu’elle a eu à jouer durant les années de plomb. La honteuse campagne d’assainissement du début des années 1980 a été cautionnée et justifiée dans les médias, même si on n’y a pas justifié les méthodes, d’autant que ce fut un échec lamentable.
Mauvais souvenir, juste avant le 5 octobre 1988, la crise économique avait atteint son paroxysme, marquée par les pénuries multiples et répétitives. Les queues devant les magasins de l’ex-EDGA et les aswak el-fellah, de sinistre mémoire, devenaient quotidiennes, débordant sur la chaussée et faisant intervenir quelquefois la police ou dégénérant en émeute. Un journal télévisé de l’époque avait ouvert avec ce phénomène alors que péremptoire, la célèbre Zahia Benarous, alors présentatrice vedette du JT, admonestait les populations. «Des images qui doivent cesser au plus vite», ordonnait-elle. Quelques semaines plus tard, il faudra faire tirer sur la foule pour que cela cesse effectivement.
2- Nous avons vu les méfaits de l’instrumentalisation politique de la mosquée. Mais nous avons constaté l’efficacité de ce moyen de communication chez des gens qui sont globalement pratiquants et fréquentent la mosquée régulièrement. Appeler les gens au civisme et au respect des bons usages de la vie en communauté ne serait pas en contradiction avec les vertus du dars et  de la khotba, du vendredi censés rappeler aux musulmans les fondements de leur religion, notamment sous ses aspects les plus pratiques. Ce serait d’ailleurs plus bénéfique que de répéter de discours inutiles diabolisant les femmes, comme cela a été constaté durant la semaine du 8 mars.
A. E. 

 

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Education civique

Entre théorie et pratique

Finalement, on demande trop à l’école algérienne. Elle doit non seulement fournir les cadres de demain et une main-d’œuvre qualifiée, mais doit également former des citoyens «civilisés». Les pouvoirs publics et la société en général estiment qu’à partir du moment où l’école dispense des programmes d’éducation civique, elle doit nécessairement donner des résultats palpables. Si un enfant se comporte avec incivilité, «c’est la faute à l’école». C’est le raccourci que tout le monde emprunte en général pour expliquer les phénomènes des violences et des incivilités, petites ou grandes, qu’on rencontre quotidiennement. Est-il possible d’enseigner le civisme dans une société qui cultive l’incivisme (à tous les échelons), sans risque de décalage, pour ne pas dire abîme, entre la théorie et la pratique ?

De la première à la sixième année du primaire, le cursus scolaire contient plus de 120 cours d’éducation civique répartis en une vingtaine de chapitres couvrant un large spectre de sujets : famille, école, urbanisme, sécurité, santé et prévention, postes et télécommunications, médias, fêtes nationales et religieuses, jeunesse, environnement, démocratie, travail, solidarité, institutions et tolérance. A raison de deux heures par semaine, le volume horaire de l’éducation civique n’est ni négligeable ni assez important pour que les enseignants puissent s’étaler sur les sujets qu’ils traitent. Ils ont juste le temps d’écrire le contenu au tableau, de faire lire à quelques élèves, de poser quelques questions, et c’est tout. L’enfant est prié d’apprendre par cœur tout ce qu’on lui dicte, pas plus. Aucune interactivité ni continuité des cours dans la pratique, le quotidien.

L’abstraction avec laquelle sont prodigués certains cours d’éducation civique est désobligeante. En particulier lorsqu’il s’agit de thèmes ayant trait au quotidien comme l’hygiène et l’environnement en général.

Sans prétendre à une expertise pédagogique du contenu des programmes, il est quand même aisé de constater que l’école ne donne pas assez (ou pas du tout) de moyens pour rendre plus vivantes certaines notions, pourtant très importantes dans la vie de tous les jours. Des notions concrètes comme la protection de l’environnement sont mises à mal par les pratiques des adultes. Se contenter de définir l’environnement et les nuisances (déchets) pouvant l’altérer, ou alors décrire la propreté par un simple dessin montrant des éboueurs ramassant des ordures est loin d’être suffisant pour inculquer aux futures générations les «gestes propres» qu’il faut pour protéger le milieu. Il est nécessaire donc d’apprendre à l’enfant à joindre la parole à l’acte. Comment ? En donnant l’exemple, bien sûr.

Les enseignants auront beau discourir sur la nécessité de jeter les ordures dans un sac poubelle approprié et dans un endroit spécialement désigné, l’élève aura du mal à intégrer ce qu’il a appris si à chaque fois qu’il va en classe, il rencontre sur son chemin un tas d’immondices à quelques mètres de l’entrée de l’école et si les parents ne jouent pas le jeu également.

Fêter la Journée de l’arbre (le 21 mars) aura certainement plus de valeur si chaque écolier était invité à en planter un dans son quartier ou dans des aires sélectionnées pour une telle opération.

Il est évident que ces questions d’hygiène et d’environnement (et bien d’autres problématiques) ne sont pas du seul ressort de l’école. Il faut admettre qu’il est impossible à cette dernière, malgré toutes les bonnes volontés, d’évoluer en solo et en dehors de son environnement (missions complémentaires d’autres institutions comme les collectivités locales) ni de se passer du rôle des parents qui doivent consolider ce qui a été appris à l’école. D’ailleurs, lorsque le milieu familial abandonne sa mission d’éducation, l’individu livré dans le milieu social est souvent très agressif, voire violent. Malheureusement, en l’état actuel des choses, c’est l’école qui est sommée de pallier à l’indigence civique de notre temps. Ce qui est trop demander.

Après les parents, les institutions et les pouvoirs publics sont eux aussi des exemples aux yeux des jeunes générations. Il est pour le moins incongru d’enseigner à des élèves les vertus de la tolérance et du dialogue, et en même temps de réprimer (par le recours à la justice et les ponctions sur salaires) les enseignants qui ont pris part à une grève dont l’objet était de réclamer de meilleures conditions de travail et un avenir plus rassurant pour leurs carrières. Tous les cours du monde sur la nécessité du «dialogue» pour régler les différends ne vaudront pas la grise mine qu’affiche devant ses élèves un(e) enseignant(e) à qui on a retranché quelques milliers de dinars pour avoir observé deux ou trois jours d’arrêt de travail, un droit pourtant garanti par la législation et passé sous silence dans les manuels scolaires.

Ce décalage entre la théorie et la réalité atteint d’autres domaines qui peuvent paraître anodins (comme le code de la route, l’image qu’on donne du travail et la manière dont sont traités certains sujets par les médias) mais qui sont d’une grande sensibilité pour la formation d’un enfant. Si le respect du code de la route figure en bonne place dans les manuels scolaires, il l’est beaucoup moins dans la vie de tous les jours où l’enfant perçoit les adultes comme des schizophrènes capables uniquement de donner des leçons et non pas de les mettre en application.

Le pire est atteint lorsque une publicité apprend à un enfant, sourire aux lèvres, qu’il est «bon» (comme le produit vanté dans le spot en question) de… mentir, et que dans une autre réclame on perpétue des propos peu respectueux qu’on devrait éliminer de notre langage quotidien.

Et si avec tout cela on continue à culpabiliser l’école, l’accusant d’être la seule et unique responsable du manque de civisme qu’on observe particulièrement chez les jeunes, c’est qu’il y a une volonté évidente de trouver un bouc émissaire pour fuir nos responsabilités de parents, d’adultes, de médias et d’institutions.

Imbriqués l’un dans l’autre, ces défauts qu’on inculque aux enfants deviennent des comportements néfastes qui se retournent contre la société qui les a produits et les perpétue. L’incivisme s’ancre et se mue en des formes plus graves et explosives lorsqu’il rencontre la pauvreté, le chômage et le désespoir social.

La formation à la citoyenneté et au civisme n’est pas du seul ressort de l’école, qui ne peut assumer cette mission sans le concours d’autres acteurs dont le poids et l’influence ne sont pas moins importants que ceux des enseignants.

Abdelkader Djalil

 

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Une notion qui remonte à la naissance de l’Etat

Le civisme, c’est les autres

Par définition, le civisme n’est pas seulement une question morale, une affaire de bien et de mal. Il relève du rapport du citoyen à l’Etat et, partant, devient un champ d’application de la loi qui – c’est sa nature – n’est pas là pour récompenser celui qui ne fait que son devoir.

Commençons par cette définition quelque peu scolaire. “Le civisme désigne le respect du citoyen pour la collectivité dans laquelle il vit et de ses conventions, dont notamment sa loi.“ Le terme de civisme s'applique donc dans le cadre d'un rapport à l'institution représentant la collectivité : il s'agit donc du respect de la “chose publique“ et de l'affirmation personnelle d'une conscience politique. Le civisme implique donc la connaissance de ses droits comme de ses devoirs vis-à-vis de la société.

On distingue en particulier le civisme du savoir-vivre et de la civilité, qui relèvent du respect d'autrui dans le cadre des rapports privés. Le respect dont il est question ici est celui des principes collectifs sans que cela soit forcément en contradiction avec les lois. En effet, dans certains cas, l'acte d'incivisme peut ne pas être légalement réprimé – dans plusieurs pays, se soustraire à son devoir d'électeur est puni par la loi, alors que dans d’autres, cela ne l’est pas.

Historiquement, le civisme est un attachement à sa cité tel que les droits y sont subordonnés aux devoirs. Les différents ouvrages traitant de la Rome antique, civilisation fondatrice du concept l’Etat, démontrent que ce fut elle également qui a été le berceau de la notion du civisme.

L’histoire mêlée au mythe de Cincinnatus, racontée par l’historien romain Tite-Live puis reprise par Rousseau et Montesquieu de même que par les pères de la Constitution américaine, est la parfaite illustration du civisme. Tite-Live raconte l'histoire de Cincinnatus, le patricien paysan qui a sauvé sa patrie, sans rien lui demander en retour. Un jour (aux environs de 485), une délégation de sénateurs est venue le rencontrer alors qu'il labourait ses terres ; elle lui proposa d'être dictateur de Rome pendant quelques semaines, le temps de vaincre les Eques. Cincinnatus remplit sa mission puis revint à sa charrue sans songer à conserver le pouvoir et sans demander de récompense.

La symptomatique du vote

Le citoyen a d'abord des devoirs. Sa liberté, c'est sa responsabilité. Jean-Jacques Rousseau, qui apprit le latin chez les Jésuites, et Montesquieu qui fréquenta un collège oratorien, furent tous deux élevés dans le culte du vieux modèle romain. Le premier en tira les bases de son contrat social, de même que l'idée que l'homme naît bon et qu'il est corrompu par la société (quand elle est trop évoluée). Le second en tira sa célèbre définition de la vertu tout en demeurant un défenseur des privilèges de la noblesse dont il était issu, et il proclama que la démocratie était le meilleur des gouvernements.

Ces idéaux romantiques combinés avec le réalisme des colons anglo-saxons d'Outre-Atlantique donnèrent la Constitution américaine.

Peu après la déclaration d'indépendance, un groupe d'officiers français et américains formèrent un club: les Cincinnati. Ce mouvement aura assez d'importance pour qu'une ville de l'Etat de New-York lui emprunte son nom. Le président Kennedy a tenté d'enrôler tous les Américains dans ce club en leur disant : “Ne vous demandez pas ce que l'Etat peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour lui.“  

L’histoire de la démocratie athénienne et celle de la République romaine, telle que nous la présente Tite-Live, sont exemplaires. A l’origine des démocraties, les citoyens sont les parents de l’Etat, ils sont disposés à payer de leur temps et de leur vie pour le protéger et assurer sa croissance ; à la fin, ils en sont les enfants gâtés. Ils ne se donnent même plus la peine de voter aux élections et il est exclu qu’ils paient de leur temps et de leur personne : c’est tout juste s’ils acceptent de payer des taxes.

La plupart des démocraties occidentales en étaient à ce stade à la fin de la décennie 1920. Plusieurs ont disparu, celles de d’Allemagne et d’Italie notamment, d’autres ont été ébranlées, celle de France, par exemple. La guerre de 1939-45 devait ramener tous ces pays à l’esprit de l’origine des démocraties. Puis le balancier repartit en direction de la démagogie, provoquant une surenchère du côté des droits.

Aux élections législatives de juin 2002 en France, 40% des électeurs se sont abstenus de voter. Au premier tour des présidentielles, quelques mois auparavant, le taux d’abstention avait aussi été très élevé et le candidat d’extrême droite, Jean-Marie Le Pen, avait obtenu 17% des voix, devançant ainsi le candidat socialiste Lionel Jospin et passant au second tour.

Le taux d’abstention est également à la hausse aux Etats-Unis. Dans ce pays, champion de la démocratie moderne, se classent maintenant derrière la plupart des autres “pays libres“ pour ce qui est de l’exercice du droit de vote. La politique est devenue un sport de spectateurs. L'appel au civisme devient nécessaire dans ces conditions, mais il est un symptôme avant d'être un espoir.

L’homme étant avant toute chose “un animal politique“, selon Aristote, il fait du civisme la preuve quotidienne et permanente de son acceptation de son intégration au sein de la société et du respect des règles communes.

Synthèse : Nabil Benali

 

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