Semaine du 22 au 28 Mars 2006

Démocratie et réconciliation nationale

Que faire des islamistes ?

 

 
 
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 Démocratie et réconciliation nationale

Que faire des islamistes ?

Il en est pour qui rien de déchirant ne s’est produit dans le feu des événements ayant ponctué la crise algérienne pour qu’on en vienne, maintenant, à se demander si, avec la réconciliation nationale, l’on n’est pas tout simplement en train de revenir à la case de départ. Sommes-nous vraiment à nouveau en 1990 ? Et quelle que soit la réponse, que faire ?

De ce constat, la mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale a remis au devant de la scène bien des figures, réveillée avec elle plus d’un mauvais souvenir, tous liés à une instabilité et une menace sur la république dont la majorité ne veut plus. Il est un fait que des leaders, hier terroristes, aujourd’hui islamistes seulement, mis à la case des irréductibles, occupent individuellement, faute de recouvrer un sigle et les possibilités qui vont avec, la scène médiatique, non sans un surplus de résonance qui leur fait bel avantage. Il est vrai aussi que, dans le fond, la direction politique du pays semble avoir accepté le deal du recouvrement par l’Etat du monopole des armes moyennant le pardon aux terroristes, une réintégration sociale en douce en contrepartie d’une extinction des poursuites. Cela ouvre plusieurs portes. L’une d’elles, source de toutes les appréhensions, reste relative non pas au court terme mais au long terme, située dans l’espoir manifeste animant les anciens dirigeants de l’ex-FIS de revenir à l’activité partisane, en dépit du contenu totalement clair de la Charte et des dispositions prises par le chef de l’Etat pour la traduire dans les faits. Ces deux faits, conséquents au processus de réconciliation nationale, ne sont pas sans induire une redistribution des cartes par rapport à tous les protagonistes de la crise, ceux qui en ont été les acteurs de premier plan et qui continuent de composer le champ politique qui la contient : les islamistes porteurs du projet théocratique (et leurs alliés du contrat national), les nationalistes (qui se confondent avec le pouvoir, notamment au plan idéologique) et les démocrates (qui ne conservent plus aucune initiative et ce, pour plusieurs raisons dont certaines n’ont rien à voir avec la crise elle-même).

Si dans les années 1990, le combat contre le terrorisme islamiste a nécessité l’alliance des nationalistes avec les démocrates (terme imposé par la «pratique», mais que l’on maintiendra pour la nécessité de la démonstration), beaucoup d’observateurs voient en la réconciliation nationale un recentrage politique des premiers vers les islamistes, comme si celui-ci (le recentrage) ne s’est effectué qu’aujourd’hui seulement par le seul fait de la libération de détenus du deuxième camp.

Il n’y a qu’à se souvenir de l’ancienneté de la coalition RND-FLN-MSP, érigée en 1997 à la fin du processus électoral reconduit par Liamine Zeroual, pour se dire qu’une telle alliance procède d’une logique antérieure à celle de la réconciliation nationale. Une logique qui n’a jamais exclu le dialogue ni fermé les portes aux tenants et aux troupes de l’insurrection armée pour que ceux-ci abandonnent la voie des armes. C’est à cela que visaient la loi de la rahma et celle portant concorde civile. Le traitement était davantage sécuritaire, mais idéologiquement parlant, l’on déduit que le nationalisme algérien est ainsi : il n’exclut pas, il englobe.

En revanche, on oublie souvent que l’alliance objective des nationalistes et des démocrates, dictée par la conjoncture, a eu elle aussi sa cristallisation «physique» et reste encore de mise, comme en témoigne l’existence du RND qui, à la base, est une tentative de synthèse entre les deux mouvances, extirpant l’aile du FLN hostile au contrat national signé par Abdelhamid Mehri, lui greffant ensuite une famille révolutionnaire à la fois résistante et victime du terrorisme islamiste, la renforçant enfin par de nombreux membres du mouvement démocratique activant depuis sa clandestinité sous le parti unique.

De la sorte, la crise a obligé le courant nationaliste à opérer un double recentrage. Et cet aperçu permet d’entrevoir les deux grandes tendances de ce mouvement qui ne font que s’affermir davantage aujourd’hui : un FLN proche des islamistes et un RND proche des démocrates, les deux partageant avant toute chose la seule vraie référence qui les caractérise, le novembrisme. Pour étrange qu’il paraisse, l’arrimage du MSP à ce binôme, quant à lui, n’est pas du tout contre nature. Il est dû à la compréhension de Mahfoud Nahnah de cette évolution des avatars partisans du pouvoir, l’ancien président du MSP ayant réussi à donner à son parti une orientation équilibrée entre l’islamisme et le novembrisme (la vraie appellation, à notre sens, du nationalisme algérien post-indépendance), cependant que chez les autres islamistes, c’est cette dernière idéologie (l’islamisme) qui reste dominante, allant plus loin dans le temps que la Guerre de Libération nationale et au-delà aussi des simples frontières de l’Algérie pour placer son combat dans l’aire internationale, mondiale et atemporelle pour certains. Ouvrons une parenthèse pour dire que, sous cet angle, le terme d’islamiste modéré revient, dans le cas algérien, à sa proximité des nationalistes et non pas à sa distance par rapport à l’islamisme globalement pris. Ce qui peut servir également à expliquer la crise d’El-Islah de Djaballah et les incessants putschs dont celui-ci ne cesse de faire l’objet.

Somme toute, et pour solde de tout compte de cette polarisation générée par la crise politique et sécuritaire, rien n’a jamais été en mesure d’amener les nationalistes à abandonner le pouvoir. On peut même dire, sans risque d’erreur, que ce qui ne les a pas tués les a renforcés. Que le pouvoir soit détenu par ceux qui se présentent comme les héritiers de l’ALN, donc l’armée, par les dépositaires du FLN historique, soit le FLN ou le RND et d’autres organisations de moindre envergure, ou par la famille révolutionnaire omniprésente et que même si ce pouvoir a toujours besoin d’autres composantes pour réguler la société, à l’image de l’UGTA qu’avait fondé Aïssat Idir, la symbolique et l’idéologie nationaliste restent la trame continuelle du pouvoir de 1962 à ce jour. L’assaut lancé de toutes ses forces par l’islamisme radical s’est brisé aussi, sinon surtout, contre ce rempart qui reste le socle identitaire du pouvoir, mais également commun à tous les Algériens par le fait de leur histoire toute récente.

Il est permis de présumer que les démocrates avaient objectivement l’opportunité de tirer profit de la période des années 1990 parce qu’à un moment ou à un autre, elle leur offrait un poids égal aux nationalistes, à travers un rôle salutaire à jouer pour le sauvetage de la République (nature de l’Etat algérien) ; encore fallait-il qu’ils soient de taille à donner à cette République une orientation et un contenu consensuel. L’expérience montre que ce ne fut malheureusement jamais accompli sans une forte dose d’exclusive.

Pour être plus clair, il suffit de rappeler à quel point cet allié nationaliste du moment avait fait tout son possible pour que l’identité démocrate dans la sphère nationaliste reste limitée, par exemple, à la seule symbolique de Abane Ramdane. Ce piège subtil ne se refermait-il pas, d’ailleurs, à chaque nouvel épisode de la polémique sur le sujet ? De plus, la réaction des démocrates n’a pas été de dépasser un obstacle de ce type, loin s’en faut, mais bel et bien de se replier et de s’isoler davantage par rapport à la société, puisque l’une de leurs ailes les plus en vue, sitôt le phénomène terroriste contenu, allait donner pleine priorité à la revendication berbériste par rapport à celle démocratique. Et ce n’est là pas l’unique erreur stratégique des démocrates.

Ce serait très peu connaître les Algériens, en effet, que de dire que l’échec des démocrates et la difficulté qu’ils éprouvent à mobiliser la société viennent du seul fait que l’idéal démocratique ne soit pas l’aspiration de la majorité dont ils auraient pu se saisir. Cela est complètement faux ! Rien que les multiples émeutes, partout à travers le pays, qui trahissent un mécontentement mal canalisé et la grogne sociale en réminiscence le confirment. Il suffirait, par exemple, de lever l’état d’urgence pour voir se transformer la capitale en un théâtre inouï d’une déferlante de marches et de manifestations incessantes.

Non, l’échec des démocrates a une toute autre explication. Il a pour première origine l’incompréhension (ou absence de tentative de compréhension ?) des raisons qui font que le pouvoir reste toujours entre les mains des nationalistes – ou que la trame du pouvoir soit toujours le nationalisme, ce qui revient au même. Pourtant, les écrits, les recherches et les études sont légion sur le sujet…

L’éclairage tient à un élément tout bonnement incontournable, que l’on peut ramener dans son extrême mesure au mythe fondateur de l’Etat-nation algérien. Les démocrates critiquent bien souvent leurs adversaires du courant nationaliste et les accusent avec autant de véhémence de faire de Novembre leur fond de commerce. Mais est-ce faire de la politique que de se limiter aux constats négatifs partagés plutôt que de chercher à lever la majorité pour prendre le pouvoir et appliquer son programme ?

Confinés dans la pré-politique, il en est qui parlent de mettre le FLN au musée, de protéger les symboles dont plus personne ne doit se revendiquer (ce qui est juste), mais l’on oublie surtout au passage que Novembre n’est pas seulement une somme d’archives et une liste de dates à commémorer. Ce ne fut pas seulement une guerre : ce fut le contrat social qui a constitué le fondement de la société algérienne dans son ensemble. Les références du 1er Novembre 1954 ont cimenté les Algériens pour leur libération et pour un avenir meilleur autour de plusieurs référents. Le plus décisif d’entre eux a été la prise de conscience de l’algérianité que l’on doit au long cheminement du mouvement national. Il a été nourri par la soif de justice à tous les niveaux, pétri par le sacrifice de l’individu au service de la communauté.

Indépendante, l’Algérie n’a depuis plus besoin d’être libérée, mais la société reste pourtant plongée dans les sombres effets du sous-développement, terreau de tous les extrémismes et de tous les fascismes. Son premier besoin est dans la stabilité et la démocratie, encore faut-il qu’elle se reconstruise sur la base d’une idée collective, une voie reformulée prenant acte des nouveaux défis qui s’imposent à elle et qui sont autres que de chasser le colonisateur ou de le culpabiliser ad  vitam æternam. Ainsi s’est imposée, depuis, la nécessité d’une refondation, d’une tâche nationale primordiale qui reste encore à accomplir. Le travail est certes laborieux. Il ne peut être qu’exaltant pour les véritables patriotes. Mais il ne peut se faire sans prendre son point d’appui sur les valeurs novembristes, tout comme un fellah ne peut cueillir les fruits de l’arbre ancestral s’il n’irrigue ses racines.

Point de salut pour la démocratie algérienne si elle ne se réapproprie Novembre, idéal qui nous amenait tous à regarder ensemble vers la même direction. Point de démocratie non plus si ses partisans ne parviennent à proposer à la société un contrat social dans le même temps nouveau et continuateur de Novembre. L’enjeu étant, encore une fois, celui du triomphe de la démocratie et de la justice sociale. Pas parce qu’elles ont à convaincre, mais justement parce que tôt ou tard, il faudra affronter les islamistes et leur projet alternatif par les urnes, dans un scrutin libre et en dehors de tout autre recours.

Oui, aujourd’hui, la démocratie algérienne est à la case de départ. Non parce que les islamistes qui étaient en prison sont dans la rue, mais parce que la confrontation demeure la même, celle des projets de société, seul terrain où la victoire a un sens.

Nabil Benali

 second mandat présidentiel de Abdelaziz Bouteflika ont subi un violent retour de bâton après sa réélection, en 2004.

On ne cessera jamais d’insister sur le fait que les médias ont (ou doivent avoir) un rôle prépondérant dans la vie sociale et politique du pays. Ce rôle devrait être encore plus décisif dans les sociétés en mutation, car l’information se trouve au centre du processus de transformation sociale et les journalistes sont placés, malgré eux, comme acteurs du développement de leur pays. D’où la lancinante et délicate question de formation des professionnels de l’information face au nouvel ordre mondial et à l’évolution des technologies de communication, qui posent crûment le problème d’une responsabilité plus grande du journaliste.

Z. C.

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