Semaine du 22 au 28 Mars 2006

 Traité d’amitié entre l’Algérie et la France

Un contenu étrangement inconnu (1re partie)

 

 
 
 Opinion  

Accueil

Traité d’amitié entre l’Algérie et la France

Un contenu étrangement inconnu (1re partie)

La guerre d’indépendance pour les uns ou la guerre d’Algérie pour les autres n’a pas fini de parler d’elle tant les séquelles sont béantes, les passions envenimées, les contentieux lourds et les tabous souvent entretenus. Réconciliation et normalisation des relations sont plus que jamais nécessaires entre Alger et Paris. Mais il n’est pas certain qu’elles soient réalisables aujourd’hui, dans les conditions de «guerre» de civilisations, surtout que le décalage d'opinion sur le passé colonial français est criant et les idées de l’extrême droite présomptueuses. La levée des incompréhensions et l’accomplissement de la refondation des rapports entre deux Etats souverains exigent beaucoup de pragmatisme à même de créer des passerelles et, pourquoi pas, de susciter la signature d’un accord d'amitié et de coopération dans certains domaines.

Qui s’oppose au traité d’amitié algéro-français annoncé au lendemain de la réélection du président Abdelaziz Bouteflika ? La question peut paraître surprenante, pourtant elle n’est pas du tout simple parce qu’elle renvoie à la signature d’un accord devant être régenté par «un partenariat d’exception» et «une refondation» des relations entre Alger et Paris, dont le contenu demeure étrangement inconnu à ce jour, d’une part, et à deux Etats aujourd’hui souverains, toutefois rattrapés par une histoire douloureuse et de génocide non encore assumée par les protecteurs de l’expansionnisme et les nostalgiques de «l’Algérie française», d’autre part.

Il a fallu que l’Assemblée nationale française adopte, le 23 février 2005, un projet de loi sur les « rapatriés » et glorifiant le passé colonial de la France pour voir rappliquer une polémique où s’entrechoquent trouble, malaise et appréhensions. En bon gaulliste, le président français, Jacques Chirac, a certes pesé de son poids pour obtenir la suppression de l’alinéa 2 de l’article 4 – quoique le texte de loi du 23 février 2005 ait été écrit à l’initiative de députés de l’UMP (droite modérée au pouvoir), donc de son parti politique – et il y est parvenu, mais sans plus. Même s’il s’est mis à dos l’influent lobby des pieds-noirs, comme le soulignent des écrits journalistiques, il faut convenir que les autres dispositions de la loi controversée sont bel et bien maintenues. Comment interpréter alors l’impatience du porte-parole du Quai d’Orsay et ensuite les articles de certains journaux de l’Hexagone qui, se souciant de l’état de santé du président Bouteflika et constatant «l’intense» ballet diplomatique des responsables anglo-saxons, russes et sud-coréens de ces derniers mois, en viennent à suggérer une contrepartie au «geste fort» de L’Élysée, à savoir une réponse à «la question des harkis».

C’est dans ce contexte que vient s’inscrire la déclaration tonitruante de Hocine Aït Ahmed, personnalité du mouvement national qui préside aux destinées du Front des forces socialistes (FFS) depuis son nid d’exil. Dans cette déclaration, rendue publique récemment par le quotidien français Le Monde, l’homme ne mâche pas ses mots et prétend que les autorités de Paris s'apprêtent à signer un traité d’amitié avec «la seule Algérie qu'elles soient capables d'envisager : celle des forbans». Quant à l'autre Algérie, celle «du peuple, des résistants à l'oppression coloniale, de la lutte contre la dictature et de l'espoir démocratique en la liberté, la justice et la prospérité», celle qui lutte donc sur le sol algérien, elle constitue «la seule garantie capable de donner sens, consistance et durabilité à un vrai traité d'amitié entre nos deux peuples», selon lui. Rappelons au passage que c’est le même journal Le Monde qui parlait, en 2005, d’un «habillage politique» du traité d’amitié qui, selon des sources françaises, porterait, entre autres, sur une reconnaissance du «massacre de vingt cinq mille harkis à l’été 1962». Il se demandait alors si cette demande avait été présentée aux Algériens et sous quelle forme.

Contradiction entre les valeurs la République et la politique coloniale

L’éclairage serein, tant attendu, ne surviendra partiellement que le 2 mars dernier à l’hôtel Mercure, à Alger, lors de la rencontre inaugurale des débats d’El Watan, intitulée «Algérie-France, la guerre des mémoires» et consacrée à la loi du 23 février 2005. Des historiens, politologues et chercheurs, à l’exemple de Mohamed Harbi, Gilles Manceron, Mohamed Hachemaoui, Daho Djerbal et Hassen Remaoun, font savoir clairement que la loi en question ne participe nullement à la normalisation des relations algéro-françaises, guidées cependant par un souci d’ouverture de perspectives. «On ne peut pas parler de réconciliation et de normalisation, tant qu'il y a décalage d'opinion des deux peuples au sujet du passé colonial de la France. On peut juste parler de traité d'amitié et de coopération dans certains domaines», explique le Français Gilles Manceron en légitimant ses propos par la contradiction entre les valeurs de la République française et sa politique coloniale. Manceron rappelle les résultats d’un sondage effectué en décembre 2005, qui montre que 65% des Français sont favorables à la loi du 23 février, notant la baisse toute relative du pourcentage qui a atteint les 60% en janvier 2006. Pour le politologue, le débat doit se poursuivre même après l'abrogation de l'article 4, en raison de la présence d’articles «scandaleux» dans la loi, à l’exemple de l'article 3 portant sur l’indemnisation des exilés de l’OAS.

De son côté, Mohamed Harbi, historien et chercheur, relève l’urgence aujourd’hui de «comprendre les manipulations sur lesquelles s'est construite notre identité», non sans avertir que l'identité algérienne remonte à 1830, date à laquelle se sont édifiées aussi les relations entre l’Algérie et la France. Pour l'historien algérien, il y a nécessité de dépistage des «falsifications du passé» et de réécriture, par la France, de son histoire avec la prise en compte des formes de l'arbitraire. Tout comme Manceron, Harbi appelle à la poursuite du débat sur les questions coloniales, qu’il souhaiterait affranchi des rigidités.

Quant à l’universitaire Daho Djerbal, le problème du rapport entre la mémoire et l'histoire ne se pose pas, pour lui, à partir d'une loi votée par un pays étranger (la France), «mais il doit être posé par nous-mêmes et réglé entre nous». C’est là une invitation qui ne semble pas entraîner, pour l’instant, une grande bousculade chez nous.

Même si l’on approuve l’idée selon laquelle une amitié entre deux pays peut faire l’objet d’un traité, ne faudrait-il pas dans ce cas insolite préparer et le terrain et les mémoires blessées des deux côtés de la Méditerranée ? En d’autres termes, n’est-il pas plus logique de régler certains problèmes qui fâchent, liés à un passé commun et pénible, pour retrouver une confiance malmenée par l’adoption de la loi du 23 février, avant de déclarer son amitié ? A l’heure où il est beaucoup question de recherche de la paix et de nécessité de tourner les pages meurtrières, plus vite on reconnaîtra la responsabilité entière de l’idéologie des empires coloniaux et plus vite on réduira les spectres du passé, le ton paternaliste de l’un et le la légitimité néo-nationaliste de l’autre qui corrompent encore les rapports algéro-français au point de les détourner du développement normal.

Au-delà des exactions commises par la France coloniale, qui ont bénéficié d’une amnistie, le problème en suspens et qui suscite une grande polémique est celui des rapatriés, notamment les harkis régis par le décret du 7 novembre 1961. Si les Français voient cette question sous l’angle de la période de l’après-guerre, les Algériens s’en tiennent à celle de la guerre en la renvoyant aux problèmes franco-français.

(A suivre)

Hafida Ameyar, journaliste et auteur du Livre Sahara occidental. Que veut l’ONU ?, Casbah éditions, 2001

 

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche