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Traité d’amitié entre l’Algérie et la France
Un contenu
étrangement inconnu (1re
partie)
La guerre
d’indépendance pour les uns ou la guerre d’Algérie pour les autres
n’a pas fini de parler d’elle tant les séquelles sont béantes, les
passions envenimées, les contentieux lourds et les tabous souvent
entretenus. Réconciliation et normalisation des relations sont plus
que jamais nécessaires entre Alger et Paris. Mais il n’est pas
certain qu’elles soient réalisables aujourd’hui, dans les conditions
de «guerre» de civilisations, surtout que le décalage d'opinion sur
le passé colonial français est criant et les idées de l’extrême
droite présomptueuses. La levée des incompréhensions et
l’accomplissement de la refondation des rapports entre deux Etats
souverains exigent beaucoup de pragmatisme à même de créer des
passerelles et, pourquoi pas, de susciter la signature d’un accord
d'amitié et de coopération dans certains domaines.
Qui s’oppose au
traité d’amitié algéro-français annoncé au lendemain de la
réélection du président Abdelaziz Bouteflika ? La question peut
paraître surprenante, pourtant elle n’est pas du tout simple parce
qu’elle renvoie à la signature d’un accord devant être régenté par
«un partenariat d’exception» et «une refondation» des relations
entre Alger et Paris, dont le contenu demeure étrangement inconnu à
ce jour, d’une part, et à deux Etats aujourd’hui souverains,
toutefois rattrapés par une histoire douloureuse et de génocide non
encore assumée par les protecteurs de l’expansionnisme et les
nostalgiques de «l’Algérie française», d’autre part.
Il a fallu que
l’Assemblée nationale française adopte, le 23 février 2005, un
projet de loi sur les « rapatriés » et glorifiant le passé colonial
de la France pour voir rappliquer une polémique où s’entrechoquent
trouble, malaise et appréhensions. En bon gaulliste, le président
français, Jacques Chirac, a certes pesé de son poids pour obtenir la
suppression de l’alinéa 2 de l’article 4 – quoique le texte de loi
du 23 février 2005 ait été écrit à l’initiative de députés de l’UMP
(droite modérée au pouvoir), donc de son parti politique – et il y
est parvenu, mais sans plus. Même s’il s’est mis à dos l’influent
lobby des pieds-noirs, comme le soulignent des écrits
journalistiques, il faut convenir que les autres dispositions de
la loi controversée sont bel et bien
maintenues. Comment interpréter alors l’impatience du porte-parole
du Quai d’Orsay et ensuite les articles de certains journaux de
l’Hexagone qui, se souciant de l’état de santé du président
Bouteflika et constatant «l’intense» ballet diplomatique des
responsables anglo-saxons, russes et sud-coréens de ces derniers
mois, en viennent à suggérer une contrepartie au «geste fort» de
L’Élysée, à savoir une réponse à «la question des harkis».
C’est dans ce contexte que vient
s’inscrire la déclaration tonitruante de Hocine Aït Ahmed,
personnalité du mouvement national qui préside aux destinées
du Front des forces socialistes
(FFS) depuis son nid d’exil. Dans cette déclaration, rendue publique
récemment par le quotidien français Le Monde, l’homme ne mâche pas
ses mots et prétend que les autorités de Paris s'apprêtent à signer
un traité d’amitié avec «la seule Algérie qu'elles soient capables
d'envisager : celle des forbans». Quant à l'autre Algérie, celle «du
peuple, des résistants à l'oppression coloniale, de la lutte contre
la dictature et de l'espoir démocratique en la liberté, la justice
et la prospérité», celle qui lutte donc sur le sol algérien, elle
constitue «la seule garantie capable de donner sens, consistance et
durabilité à un vrai traité d'amitié entre nos deux peuples», selon
lui. Rappelons au passage que c’est le même journal Le Monde qui
parlait, en 2005, d’un «habillage politique» du traité d’amitié qui,
selon des sources françaises, porterait, entre autres, sur une
reconnaissance du «massacre de vingt cinq mille harkis à l’été
1962». Il se demandait alors si cette demande avait été présentée
aux Algériens et sous quelle forme.
Contradiction
entre les valeurs la République et la politique coloniale
L’éclairage
serein, tant attendu, ne surviendra partiellement que le 2 mars
dernier à l’hôtel Mercure, à Alger, lors de la rencontre inaugurale
des débats d’El Watan, intitulée «Algérie-France, la guerre des
mémoires» et consacrée à la loi du 23 février 2005. Des historiens,
politologues et chercheurs, à l’exemple de Mohamed Harbi, Gilles
Manceron, Mohamed Hachemaoui, Daho Djerbal et Hassen Remaoun, font
savoir clairement que la loi en question ne participe nullement à la
normalisation des relations algéro-françaises, guidées cependant par
un souci d’ouverture de perspectives. «On ne peut pas parler de
réconciliation et de normalisation, tant qu'il y a décalage
d'opinion des deux peuples au sujet du passé colonial de la France.
On peut juste parler de traité d'amitié et de coopération dans
certains domaines», explique le Français Gilles Manceron en
légitimant ses propos par la contradiction entre les valeurs de la
République française et sa politique coloniale. Manceron rappelle
les résultats d’un sondage effectué en décembre 2005, qui montre que
65% des Français sont favorables à la loi du 23 février, notant la
baisse toute relative du pourcentage qui a atteint les 60% en
janvier 2006. Pour le politologue, le débat doit se poursuivre même
après l'abrogation de l'article 4, en raison de la présence
d’articles «scandaleux» dans la loi, à l’exemple de l'article 3
portant sur l’indemnisation des exilés de l’OAS.
De son côté,
Mohamed Harbi, historien et chercheur, relève l’urgence aujourd’hui
de «comprendre les manipulations sur lesquelles s'est construite
notre identité», non sans avertir que l'identité algérienne remonte
à 1830, date à laquelle se sont édifiées aussi les relations entre
l’Algérie et la France. Pour l'historien algérien, il y a nécessité
de dépistage des «falsifications du passé» et de réécriture, par la
France, de son histoire avec la prise en compte des formes de
l'arbitraire. Tout comme Manceron, Harbi appelle à la poursuite du
débat sur les questions coloniales, qu’il souhaiterait affranchi des
rigidités.
Quant à
l’universitaire Daho Djerbal, le problème du rapport entre la
mémoire et l'histoire ne se pose pas, pour lui, à partir d'une loi
votée par un pays étranger (la France), «mais il doit être posé par
nous-mêmes et réglé entre nous». C’est là une invitation qui ne
semble pas entraîner, pour l’instant, une grande bousculade chez
nous.
Même si l’on
approuve l’idée selon laquelle une amitié entre deux pays peut faire
l’objet d’un traité, ne faudrait-il pas dans ce cas insolite
préparer et le terrain et les mémoires blessées des deux côtés de la
Méditerranée ? En d’autres termes, n’est-il pas plus logique de
régler certains problèmes qui fâchent, liés à un passé commun et
pénible, pour retrouver une confiance malmenée par l’adoption de la
loi du 23 février, avant de déclarer son amitié ? A l’heure où il
est beaucoup question de recherche de la paix et de nécessité de
tourner les pages meurtrières, plus vite on reconnaîtra la
responsabilité entière de l’idéologie des empires coloniaux et plus
vite on réduira les spectres du passé, le ton paternaliste de l’un
et le la légitimité néo-nationaliste de l’autre qui corrompent
encore les rapports algéro-français au point de les détourner du
développement normal.
Au-delà des
exactions commises par la France coloniale, qui ont bénéficié d’une
amnistie, le problème en suspens et qui suscite une grande polémique
est celui des rapatriés, notamment les harkis régis par le décret du
7 novembre 1961. Si les Français voient cette question sous l’angle
de la période de l’après-guerre, les Algériens s’en tiennent à celle
de la guerre en la renvoyant aux problèmes franco-français.
(A suivre)
Hafida Ameyar,
journaliste et auteur du Livre Sahara occidental. Que veut l’ONU ?,
Casbah éditions, 2001
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