Semaine du 22 au 28 novembre 2006

 

«Enquêtes» sur le terrorisme international

La réalité des mensonges

 

 
 
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«Enquêtes» sur le terrorisme international

La réalité des mensonges

Vous êtes chercheur, enquêteur ou journaliste ? Vous avez étudié, écrit des rapports ou des articles sur le terrorisme international sur la base d’un livre intitulé Ben Laden, la vérité interdite, publié en France le 14 novembre 2001 par Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié sur «le financement des terroristes d’Al-Qaîda» ? Alors revoyez votre copie, vos certitudes et vos conclusions. Car ce sont les auteurs eux-mêmes qui avouent que leurs allégations à propos des liens qu’auraient eu deux familles saoudiennes dans le financement du terrorisme «sont entièrement et manifestement fausses»(1). Des aveux qui enlèvent tout crédulité à l’œuvre de ces deux «enquêteurs». Le pire est que hormis le réseau Voltaire, très peu, voire aucun média français ne fait état de ce mea culpa de Jean-Charles Brisard et de Guillaume Dasquié dans un communiqué publié (à leurs frais) dans un grand quotidien français.

Le 31 octobre 2006, Le Figaro publie un encart publicitaire dans lequel les auteurs de «l’enquête» adressent leurs excuses à deux familles saoudiennes pour s’excuser auprès d’elles des allégations dont elles ont été l’objet dans leur livre Ben Laden, la vérité interdite publié à peine deux mois après les attentats du 11 septembre 2001. «Nous, Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié, sommes les auteurs de La Vérité interdite, un livre qui a bénéficié d’une circulation importante depuis sa publication initiale à l’automne 2001. Je soussigné, Jean-Charles Brisard, suis également l’auteur d’un rapport intitulé Le Financement du terrorisme publié en décembre 2002. Ce livre et ce rapport contiennent des allégations extrêmement sérieuses et diffamatoires concernant le cheik Khalid Bin Mahfouz et le cheik Abdulrahman Bin Mahfouz, alléguant de leur soutien au terrorisme par le biais de leurs entreprises, familles et œuvres de bienfaisance et par voie directe. A la lumière de ce que nous savons aujourd’hui, nous acceptons et reconnaissons que l’ensemble de ces allégations vous concernant et concernant vos familles, entreprises et œuvres de bienfaisance sont entièrement et manifestement fausses.»

Si les aveux de ces deux «experts», auteurs d’un livre qui a fait sensation et qui a eu un succès retentissant auprès de la presse en particulier car présenté comme une «enquête» contenant des «vérités», ne prêtent à aucune équivoque, il y a lieu de s’interroger sur la validité des «informations» dont le monde a été gavé après le 11 septembre et, dans ce genre de situations, sur la limite entre l’information et la propagande.

Qui manipule qui ?

Les auteurs affirment que les allégations contenues dans leur livre et le rapport «reposaient sur des informations qui, comme nous avons pu aujourd’hui l’établir, ont été en grande partie rétractées ou réfutées au cours des années qui ont suivi la publication initiale de La Vérité interdite et qui, à notre connaissance, n’ont jamais été confirmées». Ils tentent de faire acte de bonne foi en expliquant qu’ils n’avaient pas envisagé, au moment de la rédaction du livre et du rapport, que les informations sur lesquelles ils s’étaient basés «seraient ultérieurement rétractées ou réfutées». Par conséquent, Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié affirment «renier sans réserve l’ensemble des allégations» concernant les deux familles saoudiennes et s’engagent «à ne jamais les réitérer».

Jean-Charles Brisard a été conseiller d’un député et d’un sénateur américains, puis responsable du renseignement financier et économique chez Vivendi Universal. Il dirige actuellement une société de renseignements financiers et fournit des rapports à la Direction de la sécurité du territoire (DST)(2) et écrit dans la Revue de la Défense nationale(3). Il est également co-auteur d’une biographie officielle de Charles Pasqua, ancien ministre français de l’Intérieur(4). Quant à Guillaume Dasquié, il est journaliste d’investigation et rédacteur en chef d’Intelligence on-line, un site spécialisé dans les questions de renseignement et qui passe pour être une référence pour ceux qui recherchent des scoops.

Le fait est que ces deux «spécialistes» sont très souvent cités (par la presse notamment) dans des écrits relatifs aux réseaux financiers du terrorisme. Et ils viennent de nous donner la preuve que l’on ne peut se fier aveuglément à toute information pourvu qu’elle corresponde et qu’elle cadre avec notre propre perception des faits, sans se soucier de la véracité de cette information ni exiger des preuves irréfragables surtout lorsqu’il s’agit d’accuser des gens d’être les commanditaires ou les financiers d’actes de terrorisme.

Le réseau Voltaire qui suit de près tout ce qui se dit et se publie sur les attentats terroristes du 11 septembre, fournit le cheminement chronologique du rapport de M. Brisard. «En 1999, M. Brisard rédige un premier rapport sur ce sujet qui circule rapidement au sein de l’OCDE», lit-on sur le site du réseau. Selon cette même source, «au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 (…) Jean-Charles Brisard produit une version actualisée de son rapport d’enquête. Sur 71 pages, il y étudie la nébuleuse financière d’Oussama Ben Laden et démontre l’implication des plus hauts financiers saoudiens dans le financement du terrorisme international». La presse française le présente comme «un rapport d’enquête officiel franco-américain». Guillaume Dasquié publie ce même document sur Intelligence On-line, en précisant qu’«il est l’œuvre d’un expert international ayant travaillé sur ce sujet dans le cadre d’une mission pour un organisme fiscal». D’autres médias français «le répercutent, croyant pouvoir s’appuyer sur un rapport qui a été ainsi visé par tant d’institutions», comme Le Monde qui croit savoir que le document «a été commandité par le FBI», ajoute un article du réseau Voltaire.

Après avoir publié, en janvier 2005, un autre ouvrage consacré cette fois à Zarkaoui, le nouveau visage d’Al-Qaîda, Jean-Charles Brisard est sollicité comme «expert» par un juge espagnol qui enquête sur les attentats du 11 mars 2004 à Madrid. Dans son rapport, il accuse Zarkaoui d’être le commanditaire de ces attentats «pour punir l’Espagne d’avoir envoyé des troupes en Irak», selon le réseau Voltaire, qui précise qu’une commission d’enquête parlementaire a complètement démenti ces allégations. «Deux ans plus tard, Jean-Charles Brisard établira avec autant d’assurance un lien entre les prétendus auteurs des attentats de Madrid et ceux de Londres», ajoute la même source.

Cette affaire doit-elle pour autant être close ? Ne devient-il pas urgent de s’interroger sur ce qui est présenté, ici ou ailleurs, comme étant des «enquêtes», voire des certitudes (notamment lorsqu’il s’agit du domaine sécuritaire) que le lecteur doit se faire l’honneur de gober sans commentaire ? Le débat reste ouvert.

Abdelkader Djalil

 

Sources

1: Site Web du réseau Voltaire (http://www.voltairenet.org )

2 : Le journal L’Humanité du 17 novembre 2001 (http://www.humanite.presse.fr/journal/2001-11-17/2001-11-17-253660).

3 et 4 : Réseau Voltaire.

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