Semaine du 22 au 28 novembre 2006

CIVILISATION

L'Emir de la gnose

 

 
 
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L'Emir de la gnose

Le soufisme est une dimension de la foi musulmane, sa dimension d'intériorité. Forme spécifiquement musulmane de spiritualité, il est essentiellement, pour Roger Garaudy, un équilibre entre le grand djihad, c'est-à-dire la lutte intérieure contre tout désir détournant l'homme de son centre, et le petit djihad, c'est-à-dire l'action pour l'unité et l'harmonie de la communauté musulmane contre toutes les formes d'idolâtrie de pouvoirs, de richesses, de faux savoirs qui l'écarteraient du chemin de Dieu. Ainsi, contrairement à certaines idées reçues, il serait donc faux d'identifier le soufisme, comme le fit récemment un intervenant au Palais de la culture, avec la mystique chrétienne ou, à tout le moins, avec la méditation hindoue. Et ce n'est pas la thèse de Louis Massignon rendant proche le soufisme du mysticisme chrétien qui aura raison de cette certitude. A plus forte raison lorsque le prestigieux auteur de La Passion du Hallâj tente de mettre l'accent, dans l'oeuvre de Hossein Mansour Hallâj, sur sa vie et sur sa mort à Baghdad en 922, sur ce qui, dans la sainteté de cette vie et de son martyre final, de sa "passion", dans son éloignement de l'action politique, dans son messianisme, dans son exaltation de l'amour divin, le rend proche du messianisme chrétien.

Les réserves mises en avant sont loin d’être une vue de l’esprit, le fruit d’un exercice de style. Elles procèdent, à l’évidence, d’une logique chère à Ibn Hazm – le prestigieux auteur de Kitab al-fisal fi milali wal ahwa’i wa nihal et de l’insondable Le Collier perdu de la colombe – une logique qui soutient que toute chose a un caractère propre. Hypothèse d’école s’il en est, cette façon de voir, doctement confortée par Ibn Qayim Al-Jawziya est des plus avérées. Une différence fondamentale de but et de méthode existe, en effet, entre le mysticisme chrétien et le soufisme musulman. Le mysticisme chrétien est un dialogue avec la personne de Jésus par lequel Dieu vient habiter la vie du chrétien, alors que pour un musulman, non seulement Jésus n’est qu’un grand prophète, mais Dieu ne se révèle pas Lui-même : Il révèle Sa parole et Sa loi. Pour un  musulman, soutient Roger Garaudy, croire que “le Verbe s’est fait chair ”, ou appliquer à Dieu le nom de "Père”, c’est altérer la transcendance de Dieu : "Il n’y a pas d’analogie entre le Créateur et la créature, et c’est pourquoi, selon certains rigoristes, l’on ne saurait parler d’amour de Dieu." Il est d’ailleurs souvent reproché aux soufis, par des musulmans intégristes, d’avoir employé ce langage et cultivé cette expérience.

Pourtant, l’amour de Dieu pour l’homme, et de l’homme pour Dieu, n’est pas étranger à l’islam. Il est dit dans le verset 54 du Coran : "Il les aime et ils L’aiment." Il aime le premier, et Il appelle. Comme le rapporte  magnifiquement Jalel Eddine Rûmi : Dieu dit : "Je suis le bruit de l’eau dans les oreilles de l’assoiffé : Je viens comme la pluie du ciel. Lève-toi, ô amoureux, montre quelque impatience : le bruit de l’eau, toi assoiffé, et tu dors !"     

Cette problématique a été à l’honneur, la semaine dernière, dans la capitale du Dahra, à la faveur d’une judicieuse et heureuse initiative autour d'un système de philosophie religieuse fondé sur l'intuition et l'illumination soudaine. Au centre des préoccupations des invités de l’association de musique classique algérienne Nadi Hillal at-Thaqafi de Mostaganem, la dimension mystique à l’honneur dans certains pays musulmans, parmi lesquels l’Algérie. Une dimension qui, si elle semble insoupçonnée dans un pays où elle donne l'impression d'être mise en cage, n'en reste pas moins la fierté de nombreux émules locaux  de cheikh Al-Akbar Mohieddine ibn Al-Arabi, le maître incontesté de la pensée soufie chère à l’Emir Abdelkader. Emules parmi lesquelles il est aisé de recruter des confréries au prestige insondable comme Al-Bouziddiya et Al-Allaouiya. De nombreux conférenciers étaient présents au pays de cheikh Ahmed El-Alaoui, ce saint homme qui, né en 1869 et rappelé par Dieu en 1934, avait été à l’origine de la fondation de l’une des plus remarquables et puissantes tarîqa. Auteur de nombreux ouvrages de théologie et de mystique musulmanes et d’un Diwan publié pour la première fois en 1921, cheikh Ahmed El-Alaoui comptait de très nombreux disciples, au Maghreb principalement mais aussi dans plusieurs villes européennes. Défenseur zélé s'il en est de l'héritage mystique  autant que pourfendeur avéré de ceux qui ont patiemment tressé les nattes de la culture de l'oubli et de l'occultation à l'encontre d'une pensée qui permet pourtant d'entendre la voix même de la tendresse, de la compassion, de la miséricorde, il aura servi de modèle à plusieurs générations tant par la clairvoyance de son esprit que par sa gentillesse et le message de paix et de Vérité dont il a toujours été porté très haut l’étendard :

"Si celui qui appelle vient à offrir son aide, en faisant allusion à la Vérité qu’il a réalisée, à la station suprême,

Garde-toi d’insouciance et considère avec soin ses paroles.

Interroge-le sur l’union et vois s’il la reflète.

S’il dit qu’Elle est lointaine, il en est lui-même éloigné,

Mais s’il l’affirme proche, tiens-le pour le plus digne d’être suivi ;

Pour toi, il aplanira le chemin vers la Vérité

Par lequel tu pourras rechercher la face de Dieu.

Dès la première rencontre, sur le champ, il s’emparera de toi,

Et sur le sentier du Seigneur il placera ton pied.

Fixe dans l’œil de ton âme les lettres du Nom,

Par la grâce du maître, sur les horizons tu verras resplendir ces lettres qui ne sont d’ailleurs que dans ton cœur,

Et le Nom devenu tien, toute distraction s’évanouira.

Alors, agrandis ces lettres autant que tu le pourras,

Sur toutes choses grandes ou humbles, trace-les.

En fixant en ton œil le Nom, tu t’élèveras par Sa lumière

Jusqu’au point où les mondes en néant s’évaporent.

Cela à l’ordre du seul cheikh, non au tien toutefois.

Il est l’index de Dieu.

Aussi fais-lui confiance pour t’enlever aux liens qui t’emprisonnent

T’emmenant vers la liberté des libertés, vers le Premier,

En l’essence duquel, comme rien, tu vois l’univers tout entier,

Moins que rien dans l’infinité du Seigneur.

Il t’évanouit dès que l’infini apparaît,

Parce que «tu» n’as jamais été, pas même un seul instant.

Tu ne vois pas qui tu es, car tu es, mais non «toi».

Tu subsistes, mais non comme toi-même : il n’est puissance que de Dieu.

Après ton extinction, à l’éternité tu dois naître,

A l’éternité de l’éternité,

Au sommet de toute altitude : et voici que nos cavaliers s’arrêtent

Fais face avec la Vérité."

Premier orateur de la soirée, Hassan Boutaleb articulera son intervention autour de la dimension soufie de l'Emir, une dimension irriguée par les connaissances et la sagesse de l'un des plus grands maîtres de la spiritualité musulmane : Sidi Mohieddine Ibn Al-Arabi, le Cheikh Al-Akbar, pour qui, d'ailleurs, la qualité de soufi est synonyme de sagesse : "Le soufisme requiert une connaissance parfaite, un intellect perspicace et supérieur, un coeur présent et une forte domination de son âme afin que les inclinaisons de celle-ci n'aient pas d'emprise sur lui. Celui qui atteint ce degré doit avoir pour guide suprême le Coran, il doit savoir comment Dieu parle de Lui-même et dans quelle circonstance. Le soufisme est aisé pour celui qui répond à ces conditions et ne déduis pas de son propre chef des statuts légaux et des sagesses qui l'exclueraient de la juste mesure divine."

L'orateur apprendra à l'assistance que l'Emir est l'un des héritiers de la tarîqa al-Qadiria de Sidi Abdelkader El-Djilani, le saint patron de Baghdad, donc naturellement destiné, à l'instar de sa lignée, à l'apprentissage et à la divulgation des sciences islamiques et à la transmission des sciences ésotériques de la Tradition islamique : le tassawwuf. Cependant que la providence, soulignera Hassan Boutaleb, voulut toutefois que son voeu – à savoir imiter ses pères et se dédier donc au dhikr d'Allah – ne se réalisât que tard dans sa vie : "En effet, Dieu l'avait choisi pour une mission tout aussi noble et importante, à savoir la défense des droits des musulmans. Ainsi devait-il d'abord combattre, connaître les joies de la victoire, la défaite, la trahison, la gloire et enfin l'exil avant d'aboutir à ce à quoi il était naturellement prédisposé, à savoir le tassawwuf."

Au cours de sa quête spirituelle intervenue dès sa jeunesse, l'Emir a entrepris son voyage initiatique grâce à l'enseignement dispensé par plusieurs maîtres représentant le plus souvent des voies aussi respectées que celles des Qadirî, Naqshbandi et Mawlawi. Un parcours que ne manquera pas de couronner, alors qu'il se trouvait à La Mecque à l'âge de 55 ans, cheikh Mohamed Ibn Mas'oud al-Fassi, l'une des figures emblématiques de la confrérie Darqawiya, qui lui ouvrit la voie majestueuse d’Ibn Al-Arabi. A ce propos, Hassan Boutaleb s'évertuera, tout au long de son intervention, à démontrer qu'il arrive parfois dans le soufisme qu'un faqîr (celui qui chemine vers Dieu) entre en contact avec un maître décédé. C'est le cas, soulignera-t-il, de Abdelkader avec Sidi Mohieddine Ibn Al-Arabi et de Cheikh Al-Akbar lui-même avec Sidi Boumediène Ech-Chouaïb, de son vivant et après sa mort. Ce genre de relation, soulignera la même source, n'est toutefois pas le fait du hasard. Bien au contraire, il est le résultat d'un ordre préétabli, d'une Volonté divine (amr ilâhi) et procède également d'un amour profond, d'une admiration sans bornes ainsi que d'une parfaite connaissance de la station et du rang spirituels qu'occupe le maître.

Avec Jallal Eddine Rûmi, il est aisé de dire que tout itinéraire spirituel commence par l'appel que Dieu adresse à l'âme pour la tirer du sommeil de l'insouciance et de l'oubli. Quand l'aspirant sincère perçoit en lui-même les premiers effets de cette attirance divine qui consiste à éprouver du plaisir chaque fois qu'il pense à la glorieuse Réalité suprême, il lui faut faire, souligne avec justesse Jâmi, le prestigieux disciple du grand saint al-Naqshabandi et auteur de Lawâ'ih et de  Nafahât ul-uns, tous les efforts pour accroître et fortifier cette expérience et en même temps bannir tout ce qui est incompatible avec elle. Il doit savoir, par exemple, insiste la même source – auteur par ailleurs de Layla wal Majnûn – que s'il passait une éternité à œuvrer à cette communion, cela compterait pour rien et il n'aurait pas rempli son devoir comme il aurait fallu.

"Sur le luth de mon âme, l'amour a frappé une corde

Transmutant tout mon être en amour,

Les temps illimités n'acquitteraient pas ma dette de gratitude pour une brève heure d'amour." (Jamî,  in Lawâ'ih)

Dans sa Muqaddima (Discours sur l'histoire universelle), Abderrahmane Ibn Khaldoun considère que la voie suivie par les soufis repose sur la pratique stricte de la piété, de la foi exclusive en Dieu, du renoncement aux vanités du monde, aux plaisirs, aux richesses et aux honneurs que recherche le commun des hommes. A l'évidence, il ressort clairement de son analyse historique d'abord que le soufisme ne peut être une "spécialité" détachant la contemplation de l'action. Son but est, au contraire, de prendre une conscience plus profonde de l'unité divine et d'harmoniser davantage la volonté humaine avec la volonté divine. Ce qui fait dire à Roger Garaudy : "L'homme, tiraillé par ses convoitises et par les sollicitations extérieures, est constamment menacé de se disperser dans le multiple. Le soufisme inverse ce mouvement. La conquête de cette unité, le centre de soi, est la condition première de l'activité la plus intense et la plus vivifiante dans la communauté. Il n'appelle pas à se retirer du monde : il conduit au détachement intérieur qui seul permet l'action véritable ; celle qu'on accomplit non pas en fonction de nos visées égoïstes, de nos jouissances ou de nos ambitions, mais en fonction du Tout."

"Bien-aimé, allons vers l'union...

Allons la main dans la main, entrons en la présence de la Vérité,

Qu'elle soit notre juge et imprime son sceau sur Notre union

A jamais." (Mohieddine Ibn Al-Arabi)

De la vie mystique de l'Emir, il en a été beaucoup question lors de cette conférence donc, organisée à l'initiative de la section algéroise de la Fondation portant le nom de l'un des plus grands résistants algériens. La référence, à chaque fois réitérée, reste incontestablement Le Livre des Haltes ou Kittab al-Mawaqîf. Un manuscrit qui fera l'objet, en 1982 aux éditions Le Seuil, d'une intéressante étude que son auteur, M. Chodckievicz, a intitulée Ecrits spirituels de l'Emir. Des propos improvisés et prêtés à Abdelkader en constituent le noyau initial, soutient l'auteur, qui y ajoute des textes écrits par le fils de Mahieddine lui-même, le plus souvent en réponse à des questions qui lui sont posées au sujet des versets coraniques, de paroles du Prophète (QSSSL) ou des passages des écrits d’Ibn Al-Arabi. Le titre retenu par Abdelkader évoque aussitôt, pour les historiens du soufisme, croit savoir la même source, une œuvre célèbre : les Mawaqîfs de Mohamed Al-Nifarî, mort vers 350 de l'Hégire. Mais si c'est bien Al-Nifarî qui a introduit dans le tassawwûf le terme technique de mawqîf, c'est Ibn Al-Arabi qui, le premier, allait définir explicitement dans les Fûtûhat, où il cite al-Niffari à plusieurs reprises, la notion correspondante.

A l'évidence, estime le docteur Mohamed Taïbi de l'Université d'Oran, "l'inclassabilité de l'œuvre émirienne, sa participation échappant aux normes anthropologiques qui fondaient la politique en son temps, font qu'elle ne cesse d'interpeller, tant dans la conscience communautaire particulièrement algérienne que la recherche scientifique". Ainsi, les actions menées avec l'Emir et contre lui renseignent non pas sur un état structurel de colonisabilité, comme le disait Malek Bennabi, mais particulièrement sur les mentalités politiques qui ont engendré, en fin de parcours, une situation régressive annonçant déjà, depuis Ibn Roshd et Ibn Khaldoun pour ne pas citer Ibn Hazm, l'exigence de la refondation de la pensée politique en Islam et son corollaire Al-Ahkâm as-Sultania ou Principes de gouvernement tels qu'esquissés par Al-Mawardi.

Abdelhakim  Meziani

 

 

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