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politique
Bilan et
perspectives (Partie 7)
On pourrait être
tenté de penser, en se fondant sur l’échec de l’islamisme radical à
s’emparer du pouvoir, que l’islamisme dans son ensemble est
condamné à un déclin irrémédiable au terme duquel il reprendrait sa
position marginale, qui était d’une certaine façon la sienne dans
les premières années de l’indépendance, finissant à la longue par
entrer dans la norme des fondamentalismes d’inspiration religieuse,
confinés presque partout dans le monde à un statut de mouvement
minoritaire, ou mieux encore, de courant résiduel, plus occupé à
témoigner d’un passé révolu qu’à conspirer réellement contre la
stabilité de l’Etat, dans l’espoir de le prendre un jour d’assaut.
On aurait tort de
faire montre d’un pareil optimisme ; de croire qu’il suffit de
laisser le temps accomplir son œuvre pour que les choses aillent en
s’arrangeant, au motif principal que le pire est désormais derrière
nous. D’une part, parce que jamais rien ne se règle tout seul, et
d’autre part, parce que la crise n’étant pas entièrement résorbée,
ni au plan politique ni au plan sécuritaire, il n’est pas à exclure
entièrement qu’elle puisse, non pas sans doute retrouver sa première
intensité, mais connaître par moments des recrudescences qui
auraient pour première conséquence de l’entretenir alors qu’il
s’agit d’en sortir le plus vite possible. Et puis, surtout, il y a
une inconnue, due pour partie au déficit démocratique qui affecte le
pays : les initiatives que seraient amenées à prendre les autorités
tant pour en finir avec la crise —on sait que pour elles celle-ci
est désormais uniquement sécuritaire—, que pour reconduire sans
changement le régime politique, comme s’il n’était pour rien dans ce
qui s’est passé. Comme si la crise n’était pas d’abord la sienne. A
ne s’en tenir d’ailleurs qu’à l’aspect sécuritaire, auquel les
gouvernants cherchent à réduire les difficultés du moment, le
problème est loin d’être réglé, le niveau de la violence terroriste
restant trop élevé pour un pays dont on dit qu’il est en passe de
renouer complètement avec la paix civile. Si bien qu’il est légitime
de se demander si la politique de réconciliation nationale n’a pas
été un échec, si elle ne s’est pas plutôt soldée par un effet assez
éloigné de celui en vue duquel elle avait été conçue, pour autant
qu’elle ne se soit pas traduite par un regain de terrorisme, comme
on serait porté à le supposer ces derniers temps, rebond qui ne
serait pas un feu de paille, qui serait au contraire durable. Ce qui
voudrait dire que le GSPC a su mettre à profit le répit qui était
accordé à ses membres aux termes de la Charte pour la paix et la
réconciliation pour puiser de nouvelles forces ou pour s’organiser
différemment. Les affirmations répétées il y a encore peu, suivant
lesquelles il ne resterait plus en activité qu’une poignée de
terroristes, et qui seraient à la recherche d’une solution
honorable, sont de toute évidence passées de mode. La seule excuse
à cette démarche, et sans doute est-elle de taille, c’est qu’elle ne
tend pas à une véritable réconciliation, ou plus exactement ses
potentialités en ce sens sont entravées par des réalités plus
irréductibles qu’il n’y paraissait d’abord. La réconciliation en
effet suppose que tous les protagonistes se retrouvent sur un pied
d’égalité, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ce n’est pas
le cas, l’interdiction de revenir sur la scène politique légale
étant clairement affirmée à l’encontre des anciens membres de
l’ex-Fis, qui ne désespèrent pourtant pas, non sans quelques bonnes
raisons d’ailleurs, certaines déclarations des autorités, notamment
de la part du chef du gouvernement, leur laissant bon espoir, de
recouvrer un jour les droits politiques dont ils jouissaient
auparavant.
L’islamisme
radical ne se dissipera pas de lui-même malgré sa faillite militaire
et politique. Il est peut-être possible de rendre compte de sa
persistance, encore que le plus important soit d’apprécier les
proportions de celle-ci. Tant que le terrorisme montait en
puissance, on pouvait considérer que la masse de ses adeptes,
difficile à évaluer à cause de la forme de nébuleuse revêtu par
l’ex-Fis, mais qui sûrement se comptait en centaines de milliers,
restait potentiellement organisée, et devait selon des engagements
multiforme et inégaux mettre la main à la pâte à l’occasion,
notamment au début de l’action armée. Mais ici il ne faut se
rappeler une constatation faite précédemment relative au reflux de
l’islamise radical bien avant les débuts de la violence, et que sa
victoire aux élections législatives avait masquée, ou fait oublier.
Son recul date d’avant l’arrêt de ces élections, que celles-ci vont
d’ailleurs confirmer, puisque il perdait à cette échéance pas moins
d’un million de voix, et sans doute davantage encore s’il ne
contrôlait à peu près totalement le déroulement du scrutin à partir
de sa position dominante à l’échelle locale. Néanmoins, ce recul est
électoral, il n’autorise pas à conclure à un tassement parallèle du
nombre de ses militants. Faisons la pire des hypothèses en
considérons que le nombre de ces militants n’a pas beaucoup varié
depuis 1992. Un fait plaide en faveur de cette façon de voir : les
partis islamistes rivaux n’ont pas vu grossir le nombre de leurs
adhérents ou augmenter sensiblement leurs scores électoraux. Or,
l’islamisme se présente à première vue comme un continuum qui
s’étend du plus radical au plus modéré, cette dernière frontière
débordant largement sur les partis conservateurs, comme le FLN, qui
compte en effet un certain nombre d’islamistes, qui ne dépareraient
pas un parti pour sa part indubitablement fondamentaliste. Le bon
sens portait à croire que l’échec de la stratégie de la violence
choisie par la fraction radicale, qui se trouve être majoritaire,
une fois que cet échec est avéré, allait faire refluer vers des
formations plus modérées les militants de l’ex-Fis qui avaient
acquis la conviction que la partie était perdue, ou qui tout
simplement ne se reconnaissaient pas dans la violence à outrance
pratiquée par les groupes armés. Il n’en fut rien. Ni la formation
fondée par M. Nahnah, ni celle de A. Djaballah, pour ne parler que
de celles qui ont résisté au temps et à ses tempêtes, n’ont été
renforcées par des vagues d’adhésions, ni n’ont même amélioré leurs
résultats aux élections ultérieures. Elles ont gardé les mêmes
dimensions tout au long du processus. Qu’est-ce à dire sinon que
l’islamisme radical et l’islamisme modéré sont bien plus séparés
qu’on le croit d’ordinaire, et que leur proximité idéologique ne
donne pas lieu à un transfert de troupes de l’un vers l’autre selon
la conjoncture; autrement dit, ce ne sont pas des vases communicants
? Le parti créé par M. Nahnah, le MSP, a condamné la violence dés le
départ, et il n’a pas participé à la rencontre de Rome. Celle d’A.
Djaballah, en revanche, aurait pu très bien verser dans la violence
si son fondateur ne nourrissait pas des doutes plus que sérieuses
sur l’aptitude des dirigeants fisistes à mener à la victoire la
révolution théocratiques, lui-même étant en réalité très peu
réformiste. Il est vrai qu’il aurait pu tout aussi bien former des
groupes dont la mission aurait été de combattre les bandes
d’obédience fissite. Sa formation n’est pas sans évoquer en effet le
syndrome messaliste, et lui personnellement sans présenter le profil
du leader soi-disant expérimenté, du révolutionnaire professionnel
qui se voit au moment fatidique débordé à sa gauche par des
arrivistes et des opportunistes, aux sombres accointances.
L’islamisme
radical algérien est un mouvement de type révolutionnaire, ou
contre-révolutionnaire si l’on préfère, pouvant sans doute exister
sous une forme latente pendant longtemps et sous des apparences
diverses, mais qui ne peut se développer que dans des circonstances
politiques particulières. Son projet n’est pas de changer de régime,
mais d’Etat. Il est contre l’Etat né de la Révolution nationale.
C’est pourquoi les couleurs nationales ne sont pas arborées dans les
manifestations de l’ex-Fis. Qui a fait changer la devise nationale
aux frontons des mairies après avoir remporté les élections locales.
Tous les symboles de l’Etat auraient été changés s’il avait pris le
pouvoir. Son développement est donc conditionnée par une crise
politique majeure : la crise hégémonique, qui survient lorsque
aucune des fractions au pouvoir ne parvient à réunifier l’Etat sous
sa coupe. C’est un fascisme. Il ne commence à refluer qu’à partir du
moment où il subit une grave défaite militaire et politique, et où
il voit ses chances de conquérir le pouvoir s’annihiler les unes à
la suite des autres. Pour qu’il lâche prise une bonne fois pour
toutes et qu’il retourne à son hibernation dans l’attente de jours
meilleurs, il faut qu’il ait été non indéniablement vaincu. C’est se
tromper complètement, dangereusement sur sa nature que de chercher à
le circonvenir par une politique de réconciliation nationale. C’est
qu’il est contre l’idée même de nation prise au sens qu’elle a
revêtu dans le pays. Il ne veut pas de l’Algérie telle qu’elle a
émergé dans l’histoire, il n’a aucune ambition pour elle, il aspire
à son anéantissement, voilà tout.
Un mouvement de ce
type est tout ou presque rien. Il enfle démesurément et déferle de
toute sa masse imposante, ou bien il reflue comme une mer qui se
retire, pour s’établir durablement derrière ses derniers
retranchements. Certes, entre les deux séquences, il se passe bien
des choses, bien des horreurs, mais, à l’évidence, l’islamisme
radical n’a pas vocation à se couler dans le moule démocratique. Si
ses têtes d’affiche réclament d’être rétablis dans leurs droits
politiques, c’est dans l’idée que leurs troupes sont restées
entières et que le mouvement de conquête du pouvoir reprendra, non
pas donc de zéro, mais du point déjà fort avancé où il était avant
que tout bascule dans la violence sans rémission. C’est dans le même
état d’esprit, ou plutôt sous l’empire de la même illusion, qu’ils
se disent aujourd’hui pour l’alternance au pouvoir, alors qu’ils
l’écartaient sans recours possible dans la phase antérieure, quand
ils voyaient le pouvoir à leur portée, du temps où ils
anathématisaient la démocratie comme kofr.
Mais on peut aussi
penser que si le fiasco de l’ex-Fis n’a pas profité aux autres
formations islamistes, ce n’est pas seulement parce que le courant
islamiste ne forme pas un continuum, mais que c’est plutôt parce que
cet échec s’est étendu au courant dans son ensemble. Ce mouvement
aurait reculé dans toute la société, entre autres pour les crimes
commis contre celle-ci par les groupes armés, pour la terreur à
laquelle ils ont recouru pendant des années, laquelle d’ailleurs n’a
pas entièrement disparu.
Cette opinion
mérite d’être prise en considération. Il faut aussi dire que
l’islamisme, même modéré, crée des problèmes de taille à toute
démocratie en construction ; il peut d’ailleurs en susciter y
compris aux démocraties les plus développées, comme on le voit en ce
moment en Europe, dans des pays qui ne sont pourtant pas
traditionnellement terre d’islam. En matière d’égalité des sexes par
exemple, qui représente un principe fondamental, non négociable par
conséquent. Il est toutefois vrai qu’il en pose beaucoup plus dans
un pays comme le nôtre. Le fait est que si effectivement on
n’observe pas un transvasement de forces au profit des tendances
modérées, on remarque tout de même que c’est l’islamisme en tant que
tout qui a été sanctionné par la révision du code de la famille, au
demeurant peu ambitieuse, bien en retrait par rapport aux lois en
vigueur en Tunisie et au Maroc. L’islamisme légal s’est récrié aux
amendements introduits, pourtant modestes, dans cette loi
discriminatoire, qui discrimine par là même nettement laïcs et
islamistes. Pour les uns comme pour les autres, elle a valeur de
symbole. Si bien qu’un laïc algérien milite dans un même élan et
pour la séparation de la Religion et de l’Etat et pour l’abolition
du code de la famille, qu’il flétrit volontiers comme « code de
l’infamie ». Par opposition, mais aussi par conviction, un islamiste
veut tout le contraire : son maintien sans changement aucun, telle
qu’elle a été adoptée en 1984, du temps du parti unique. Son récent
amendement dans un sens favorable aux demandes des femmes a donc été
ressenti par lui comme un échec, et par le laïc comme la promesse
que la force de rappel à l’œuvre dans les profondeurs de la société
ramène le balancier de l’histoire dans le sens du progrès.
M. Habili
Haut
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