Semaine du 22  au 28 novembre 2006

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 7)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie 7)

On pourrait être tenté de penser, en se fondant sur l’échec de l’islamisme radical à s’emparer du pouvoir, que l’islamisme  dans son ensemble est condamné à un déclin irrémédiable au terme duquel il reprendrait sa position marginale, qui était d’une certaine façon la sienne dans les premières années de l’indépendance, finissant à la longue par entrer dans la norme des fondamentalismes d’inspiration religieuse, confinés presque partout dans le monde à un statut de mouvement minoritaire, ou mieux encore, de courant résiduel, plus occupé à témoigner d’un passé révolu  qu’à  conspirer réellement contre la stabilité de l’Etat, dans l’espoir de le prendre un jour d’assaut.

On aurait tort de faire montre d’un pareil optimisme ; de croire qu’il suffit de laisser le temps accomplir son œuvre pour que les choses aillent en s’arrangeant, au motif principal que le pire est désormais derrière nous. D’une part, parce que jamais rien ne se règle tout seul, et d’autre part, parce que la crise n’étant  pas entièrement résorbée, ni au plan politique ni au plan sécuritaire, il n’est pas à exclure entièrement qu’elle puisse, non pas sans doute retrouver sa première intensité, mais connaître  par moments des recrudescences qui auraient pour première conséquence de l’entretenir alors qu’il s’agit d’en sortir le plus vite possible. Et puis, surtout, il y a une inconnue, due pour partie au déficit démocratique qui affecte le pays : les initiatives que seraient amenées à prendre les autorités tant pour en finir avec la crise —on sait que pour elles celle-ci est désormais uniquement sécuritaire—, que pour reconduire sans changement le régime politique, comme s’il n’était pour rien dans ce qui s’est passé. Comme si la crise n’était pas d’abord la sienne. A ne s’en tenir d’ailleurs qu’à l’aspect sécuritaire, auquel les gouvernants cherchent à réduire les difficultés du moment, le problème est loin d’être réglé, le niveau de la violence terroriste restant trop élevé pour un pays dont on dit qu’il est en passe de renouer complètement avec la paix civile. Si bien qu’il est légitime de se demander si la politique de réconciliation nationale n’a pas été un échec, si elle ne s’est pas plutôt soldée par un effet assez éloigné de celui en vue  duquel elle avait été conçue, pour autant qu’elle ne se soit pas traduite par un regain de terrorisme, comme on serait porté à le supposer ces derniers temps, rebond qui ne serait pas un feu de paille, qui serait au contraire durable. Ce qui voudrait dire que le GSPC a su mettre à profit le répit qui était accordé à ses membres aux termes de la Charte pour la paix et la réconciliation pour puiser de nouvelles forces ou pour s’organiser différemment. Les affirmations répétées il y a encore peu, suivant lesquelles il ne resterait plus en activité qu’une poignée de terroristes, et qui seraient à la recherche d’une solution honorable,   sont de toute évidence passées de mode. La seule excuse à cette démarche, et sans doute est-elle de taille, c’est qu’elle ne tend pas à une véritable réconciliation, ou plus exactement ses potentialités en ce sens sont entravées par des réalités plus irréductibles qu’il n’y paraissait d’abord. La réconciliation en effet suppose que tous les protagonistes se retrouvent sur un pied d’égalité, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ce n’est pas le cas, l’interdiction de revenir sur la scène politique légale étant clairement affirmée à l’encontre  des anciens membres de l’ex-Fis, qui ne désespèrent pourtant pas, non sans quelques bonnes raisons d’ailleurs, certaines déclarations des autorités, notamment de la part du chef du gouvernement, leur laissant bon espoir, de recouvrer un jour les droits politiques dont ils jouissaient auparavant.

L’islamisme radical ne se dissipera pas de lui-même malgré sa faillite militaire et politique. Il est peut-être possible de rendre compte de sa persistance, encore que le plus important soit d’apprécier les proportions de celle-ci. Tant que le terrorisme montait en puissance, on pouvait considérer que la masse de ses adeptes, difficile à évaluer à cause de la forme de nébuleuse revêtu par l’ex-Fis, mais qui sûrement se comptait en centaines de milliers, restait potentiellement organisée, et devait selon des engagements multiforme et inégaux mettre la main à la pâte à l’occasion, notamment au début de l’action armée. Mais ici il ne faut se rappeler une constatation faite précédemment relative au reflux de l’islamise radical bien avant les débuts de la violence, et que sa victoire aux élections législatives avait masquée, ou fait oublier. Son recul date d’avant l’arrêt de ces élections, que celles-ci vont d’ailleurs confirmer, puisque il perdait à cette échéance pas moins d’un million de voix, et sans doute davantage encore s’il ne contrôlait à peu près totalement le déroulement du scrutin à partir de sa position dominante à l’échelle locale. Néanmoins, ce recul est électoral, il n’autorise pas à conclure à un tassement parallèle du nombre de ses militants. Faisons la pire des hypothèses en considérons que le nombre de ces militants n’a pas beaucoup varié depuis 1992. Un fait plaide en faveur de cette façon de voir : les partis islamistes rivaux n’ont pas vu grossir le nombre de leurs adhérents ou augmenter sensiblement leurs scores électoraux. Or, l’islamisme se présente à première vue comme un continuum qui s’étend du plus radical au plus modéré, cette dernière frontière débordant largement sur les partis conservateurs, comme le FLN, qui compte en effet un certain  nombre d’islamistes, qui ne dépareraient pas un parti pour sa part indubitablement fondamentaliste. Le bon sens portait à croire que l’échec de la stratégie de la violence choisie par la fraction radicale, qui se trouve être majoritaire, une fois que cet échec est avéré, allait faire refluer vers des formations plus modérées les militants de l’ex-Fis qui avaient acquis la conviction que la partie était perdue, ou qui tout simplement ne se reconnaissaient pas dans la violence à outrance pratiquée par les groupes armés. Il n’en fut rien. Ni la formation fondée par M. Nahnah, ni celle de A. Djaballah, pour ne parler que de celles qui ont résisté au temps et à ses tempêtes, n’ont été renforcées par des vagues d’adhésions, ni n’ont même amélioré leurs résultats aux élections ultérieures. Elles ont gardé les mêmes dimensions tout au long du processus. Qu’est-ce à dire sinon que l’islamisme radical et l’islamisme modéré sont bien plus séparés qu’on le croit d’ordinaire, et que leur proximité idéologique ne donne pas lieu à un transfert de troupes de l’un vers l’autre selon la conjoncture; autrement dit, ce ne sont pas des vases communicants ? Le parti créé par M. Nahnah, le MSP, a condamné la violence dés le départ, et il n’a pas participé à la rencontre de Rome. Celle d’A. Djaballah, en revanche, aurait pu très bien verser dans la violence si son fondateur ne nourrissait pas des doutes plus que sérieuses sur l’aptitude des dirigeants fisistes à mener à la victoire la révolution théocratiques, lui-même étant en réalité très peu réformiste. Il est vrai qu’il aurait pu tout aussi bien former des groupes dont la mission aurait été de combattre les bandes d’obédience fissite. Sa formation n’est pas sans évoquer en effet le syndrome messaliste, et lui personnellement sans présenter le profil du leader soi-disant expérimenté, du révolutionnaire professionnel  qui se voit au moment fatidique débordé à sa gauche par des arrivistes et des opportunistes, aux sombres accointances.

L’islamisme radical algérien est un mouvement de type révolutionnaire, ou contre-révolutionnaire si l’on préfère, pouvant sans doute exister sous une forme latente pendant longtemps et sous des apparences diverses, mais qui ne peut se développer que dans des circonstances politiques particulières. Son projet n’est pas de changer de régime, mais d’Etat. Il est contre l’Etat né de la Révolution nationale. C’est pourquoi les couleurs nationales ne sont pas arborées dans les manifestations de l’ex-Fis. Qui a fait changer la devise nationale aux frontons des mairies après avoir remporté les élections locales. Tous les symboles de l’Etat auraient été changés s’il avait pris le pouvoir. Son développement est donc conditionnée par une crise politique majeure : la crise hégémonique, qui survient lorsque aucune des fractions au pouvoir ne parvient à réunifier l’Etat sous sa coupe. C’est un fascisme. Il ne commence à refluer qu’à partir du moment où il subit une grave défaite militaire et politique, et où il voit ses chances de conquérir le pouvoir s’annihiler les unes à la suite des autres. Pour qu’il lâche prise une bonne fois pour toutes et qu’il retourne à son hibernation dans l’attente de jours meilleurs, il faut qu’il ait été non indéniablement vaincu. C’est se tromper complètement, dangereusement sur sa nature que de chercher à le circonvenir par une politique de réconciliation nationale. C’est qu’il est contre l’idée même de nation prise au sens qu’elle a revêtu dans le pays. Il ne veut pas de l’Algérie telle qu’elle a émergé dans l’histoire, il n’a aucune ambition pour elle, il aspire à son anéantissement, voilà tout.

Un mouvement de ce type est tout ou presque rien. Il enfle démesurément et déferle de toute sa masse imposante, ou bien il reflue comme une mer qui se retire, pour s’établir durablement derrière ses derniers retranchements. Certes, entre les deux séquences, il se passe bien des choses, bien des horreurs, mais, à l’évidence, l’islamisme radical n’a pas vocation à se couler dans le moule démocratique. Si ses têtes d’affiche réclament d’être rétablis dans leurs droits politiques, c’est dans l’idée que leurs troupes sont restées entières et que le mouvement de conquête du pouvoir reprendra, non pas donc de zéro, mais du point déjà fort avancé où il était avant que tout bascule dans la violence sans rémission. C’est dans le même état d’esprit, ou plutôt sous l’empire de la même illusion, qu’ils se disent aujourd’hui pour l’alternance au pouvoir, alors qu’ils l’écartaient sans recours possible dans la phase antérieure, quand ils voyaient le pouvoir à leur portée, du temps où ils anathématisaient la démocratie comme kofr.

Mais on peut aussi penser que si le fiasco de l’ex-Fis n’a pas profité aux autres formations islamistes, ce n’est pas seulement parce que le courant islamiste ne forme pas un continuum, mais que c’est plutôt parce que cet échec s’est étendu au courant dans son ensemble. Ce mouvement aurait reculé dans toute la société, entre autres pour les crimes commis contre celle-ci par les groupes armés, pour la terreur à laquelle ils ont recouru pendant des années, laquelle d’ailleurs n’a pas entièrement disparu.

Cette opinion mérite d’être prise en considération. Il faut aussi dire que l’islamisme, même modéré, crée des problèmes de taille à toute démocratie en construction ; il peut d’ailleurs en susciter y compris aux démocraties les plus développées, comme on le voit en ce moment en Europe, dans des pays qui ne sont  pourtant pas traditionnellement terre d’islam. En matière d’égalité des sexes par exemple, qui représente un principe fondamental, non négociable par conséquent. Il est toutefois vrai qu’il en pose beaucoup plus dans un pays comme le nôtre. Le fait est que si effectivement on n’observe pas un transvasement de forces au profit des tendances modérées, on remarque tout de même que c’est l’islamisme en tant que tout qui a été sanctionné par la révision du code de la famille, au demeurant peu ambitieuse, bien en retrait par rapport aux lois en vigueur en Tunisie et au Maroc. L’islamisme légal s’est récrié aux amendements introduits, pourtant modestes, dans cette loi discriminatoire, qui discrimine par là même nettement laïcs et islamistes. Pour les uns comme pour les autres, elle a valeur de symbole. Si bien qu’un laïc algérien milite dans un même élan et pour la séparation de la Religion et de l’Etat et  pour l’abolition du code de la famille,  qu’il flétrit volontiers comme « code de l’infamie ». Par opposition, mais aussi par conviction, un islamiste veut tout le contraire : son maintien sans changement aucun, telle qu’elle  a été adoptée en 1984, du temps du parti unique. Son récent amendement dans un sens favorable aux demandes des femmes a donc été ressenti par lui comme un échec, et par le laïc comme la promesse que la force de rappel à l’œuvre dans les profondeurs de la société ramène le balancier de l’histoire dans le sens du progrès.

M. Habili

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