Semaine du 23 février au 1er mars 2005

 

Grand Moyen-Orient

Le refus annoncé des régimes arabes

Syrie

Les pouvoirs héréditaires

Le Liban au lendemain de l’assassinat de Rafik Hariri

Risques d’explosion

Quelle littérature aux Etats-Unis sur le GMO ?

Une initiative en attente d’inspiration

Enjeux du Grand Moyen-Orient

L’étonnante sérénité du Maroc

Assassinat de Rafik Hariri

La piste du Mossad

 

 
 
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Grand Moyen-Orient

Le refus annoncé des régimes arabes

On se souvient de la réaction du Président égyptien lorsque les Américains ont parlé pour la première fois du projet de Grand Moyen-Orient : les pays visés seraient précipités dans une crise de même nature que la “tragédie algérienne”.

Assurément, Hosni Moubarek a donné cet exemple effroyable, de préférence à tout autre, parce qu’il lui semblait susceptible de persuader à moindre frais les Américains d’abandonner une idée aussi funeste. Il devait penser aussi que ces derniers, en prônant la démocratisation dans cette partie du monde, se souciaient en premier lieu de justifier l’occupation de l’Irak, ainsi que les entreprises qu’ils mèneraient ultérieurement pour consolider leur position et finir de se soumettre la région. De son point de vue, il n’y avait pas de meilleur argument à opposer à ce stade au plan américain que le spectacle atroce qu’offrait le seul pays arabe qui avait mis en œuvre un processus démocratique plus ou moins crédible, et peu importe si les Algériens allaient s’en formaliser.

Pour le Président égyptien – comme pour la plupart des dirigeants arabes, sinon leur totalité – la démocratisation, dont il se garde de contester la nécessité, du moins en apparence, est une œuvre de longue haleine qui doit rester de bout en bout sous le contrôle des gouvernants en place, car il suffirait d’une initiative prématurée et c’est la violence tous azimuts qui prend le relais, avec pour conséquence prévisible la déstabilisation et le terrorisme dans le reste du monde. C’est de cela précisément que témoignerait l’expérience malheureuse menée en Algérie.

On peut dire que ni Hosni Moubarek ni les autres dirigeants arabes n’ont changé d’avis à cet égard, et qu’ils sont décidés à faire échec au projet américain, dans la mesure où cela est en leur pouvoir.

Pour ne parler que de l’Egypte, la détermination de son Président à obtenir un enième mandat (à moins que son véritable objectif soit d’abdiquer, en monarque de fait qu’il est, au profit de son fils), ne peut absolument pas passer pour un repositionnement politique favorable à la démocratie et aux libertés. Partout dans le monde arabe, à l’exception peut-être de l’Algérie où le processus démocratique, sans avoir abouti, a tout de même franchi quelques étapes, le même refus se manifeste de travailler à l’avènement de la démocratie, à l’émancipation politique des populations ; les régimes tiennent celles-ci d’une main de fer. Aucune critique n’est possible, moins encore la contestation. Résultat : les peuples sont totalement absents de la scène politique. Dans ces systèmes totalement verrouillés, la brèche ne peut être pratiquée que de l’extérieur. Les rares concessions en matière de libertés que les dirigeants font à leurs gouvernés, et qu’ils s’empresseront de supprimer dès que cela sera possible, ne visent qu’à donner l’illusion qu’un processus est enclenché, qui serait appelé à se développer jusqu’à son terme. Là encore, c’est l’exemple algérien, de par ses limites, qui met en évidence le fait que les autres pays arabes n’ont même pas abordé les réformes politiques, si toutefois les dictatures n’ont pas accru leur emprise sur eux.

L’occupation de l’Irak par l’armée américaine ouvre une nouvelle ère dans l’histoire de cette partie du monde. L’avenir des régimes antidémocratiques qui se la partagent dépend dans une large mesure, pour ne pas dire exclusivement, de l’issue de la partie qui se joue actuellement en Irak. La réussite des premières élections pluralistes dans ce pays, ce qui paraissait pour beaucoup de monde un gageure intenable, trace une perspective où ces régimes répugnent foncièrement à s’engager. Personne ne peut dire, à l’heure qu’il est, s’il y en a parmi eux qui arriveront à la conclusion qu’une page de l’histoire est tournée et qu’il importe d’agir en conséquence. Le plus probable, en fait, est que pas un d’entre eux ne retiendra la leçon qui vient de leur être donnée. Tout porte à penser qu’ils continueront de tabler sur l’échec des Américains, obligés de s’en aller une fois qu’ils auront reconnu leur incapacité à venir à bout de la violence en Irak. Leur déconfiture serait plus grande encore s’ils mettaient à exécution leurs menaces sur la Syrie et l’Iran. Nul doute, pensent les dirigeants arabes, que c’est toute la région qui s’embraserait alors. Du reste, même dans le cas où l’occupant américain n’envisage pas des actions militaires contre l’un ou l’autre de ces pays, du moins dans le court terme, et qu’il s’emploie dans un premier temps à pacifier l’Irak, il reste que ni l’un ni l’autre n’a intérêt à rester confiné jusqu’au bout dans un rôle de spectateur.

Aussi longtemps qu’ils conserveront l’espoir d’une défaite américaine, les régimes arabes ne feront pas grand-chose qui aille dans le sens voulu par le projet de Grand Moyen-Orient. Bien au contraire, il n’est même pas à exclure qu’une partie d’entre eux, considérant que leur survie est à ce prix, décident d’apporter leur aide soit aux groupes irakiens, soit aux pays de la ligne de front, c’est-à-dire à la Syrie et à l’Iran, qui peuvent à tout moment basculer dans la guerre. Encore que ce soit plutôt la Syrie qui soit, dans le présent, la plus exposée à une attaque américaine.

L’Iran, pour sa part, donne le sentiment d’avoir choisi d’accélérer le processus de mise au point de l’arme nucléaire, seul moyen, lui semble-t-il, de dissuader les Américains d’entrer en guerre avec lui. De sorte que si ces derniers acquièrent la conviction que les Iraniens, pour autant qu’ils ne sont pas arrêtés à temps, fabriqueront leur bombe atomique, force leur sera d’ouvrir les hostilités pour rester logiques avec eux-mêmes. D’une façon plus générale, ils ne quitteront sans doute pas la région avant d’avoir réalisé les objectifs qu’ils s’y sont assignés. C’est qu’un retrait précipité serait non seulement une défaite militaire, mais le début du déclin de leur suprématie. Ils ne cachent d’ailleurs pas qu’ils sont en train de mener une guerre implacable contre le terrorisme international, et que c’est de l’issue de celle-ci que dépend leur leadership dans le monde. C’est dire s’ils sont déterminés à réussir en Irak, c’est-à-dire, entre autres objectifs, à le façonner d’après leurs valeurs.

Nombre de ces valeurs, si ce n’est toutes, sont universelles. Les Algériens, tout comme l’ensemble des peuples formant le Grand Moyen-Orient, se reconnaissent en elles. Assurément, ce qui fait agir les Américains, c’est d’abord leurs intérêts de première puissance mondiale, qu’il est primordial pour eux de préserver. Il n’y a aucune raison cependant de rejeter a priori le projet de Grand Moyen-Orient, si du moins il vise vraiment à l’établissement de la liberté politique dans des pays où elle n’existe pas et où elle n’a aucune chance de s’implanter tant que se maintiendront les régimes non réformables de cette région.

On dit que la démocratie ne s’impose pas. Rien de plus faux. Elle ne s’établit au contraire que dans la mesure où elle s’impose, et d’abord à l’encontre des forces qui n’en veulent pas. Un régime de libertés ne s’installe pas une bonne fois pour toutes, il doit au contraire sans cesse se garantir contre ses ennemis, il est obligé de se recréer continuellement.

Les Etats-Unis d’Amérique, grand Etat d’un peuple libre, sont mus par leurs petits et leurs grands calculs, par leurs intérêts aussi bien que par leurs idéaux. Ils disent vouloir nous aider à construire la démocratie, il n’y a aucune raison de ne pas les croire. Encore qu’en Algérie, du chemin ait été parcouru dans cette perspective et qu’une véritable guerre populaire y ait été menée contre le terrorisme, dans la solitude et sous la menace constante d’une intervention extérieure qui serait venue au secours des groupes intégristes. Néanmoins, la transition marque le pas et la régression menace. Les hésitations, comme les faux calculs, font perdre du temps.

L’opinion qui consiste à dire qu’il faut s’inscrire en faux contre tout ce que proposent les Etats-Unis revient en fait à prôner le maintien des régimes antidémocratiques qui règnent sur le monde arabe. Elle est inacceptable pour quiconque prétend militer pour le triomphe de la démocratie. Entre un régime à la syrienne et un autre venu au monde à l’ombre de “l’impérialisme américain”, un démocrate digne de ce nom n’hésitera pas, il choisira le second. Toutefois, le problème ne se pose pas exclusivement en ces termes ; en tout cas pas en Algérie, où il s’agit surtout de relancer le processus démocratique, chose d’autant plus facile que le terrorisme islamiste a perdu la guerre.

Ce que disent les Américains en défense de leur projet n’a rien de choquant : il est de l’intérêt des Etats-Unis de vous aider à instaurer la démocratie chez vous, et il est du vôtre d’y accéder. Ainsi, nous, nous gagnons en sécurité, car une démocratie ne cherche pas à en détruire une autre, et vous, vous serez libres.

M. Habili

 

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Syrie

Les pouvoirs héréditaires

D’abord il y a la Syrie, au cœur du conflit entourant l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri ; puis il y a les voisins immédiats, dont Israël qui dicte la ligne de conduite de chacune des parties intervenant dans le grand processus de paix en cours.

Les choses auraient été plus simples pour des pays arabes soutenus politiquement par une démocratie réelle, si ce n’est que les pouvoirs héréditaires sont toujours les principales causes d’un déchirement inter-arabe au seul profit de l’hégémonique domination américaine sur la région.

En février 1999, Hafez al-Assad était élu pour un deuxième mandat de sept ans, après qu’il eut purgé trente années de pouvoir sans partage de sept ans. Dix-sept mois plus tard, il décède, léguant le pouvoir à son fils avec le consentement de toute la classe politique qui a accepté le fait accompli dans l’espoir de trouver en le fils l’optimisme perdu. Pour légaliser l’héritage, un processus institutionnel, politique et électoral a été mis en branle, permettant et le plébiscite du fils et du parti Baas, artisan du transfert du pouvoir. Le nouveau chef d’Etat est nommé général et commandant en chef des armées, avec en prime le poste de premier responsable du parti. Ce jeune homme, la trentaine à peine, va être intronisé le 10 juillet par voie référendaire.

Les quelques volontés affichées au départ pour lutter contre la corruption et pour une démocratisation de la vie publique se sont vite évanouies. Elles auront eu le mérite tout de même de réveiller la revendication démocratique. Celle de redonner la parole au peuple et que le Parlement puisse contrôler l’Etat. C’est le parti communiste, traditionnellement opposant au régime, qui va prôner le changement en revendiquant surtout le retour à l’Etat de droit, le pluripartisme et la libération de tous les prisonniers politiques ainsi que la levée de l’état d’urgence instauré depuis plus de trente ans.

Le changement de main du régime n’aura fait que compliquer davantage les relations pouvoir-opposition. Les changements opérées s’avèrent de façade, attisant la pertinence des contrecoups d’un pouvoir qui veut bien satisfaire ses opposants, mais en gardant sauves les lignes rouges à ne pas franchir, comme en témoigne la nouvelle loi sur la presse devant permettre la création de nouveaux titres, mais instituant en parallèle des restrictions importantes sur la liberté d’expression. De fait, les nouveaux titres ont plus profité aux relais du système.

Pour éviter la revendication démocratique, le gouvernement Assad-junior a trouvé la parade en prônant les réformes économiques. Le ministre de l’Industrie résumait tout à fait la situation par cette phrase : “Les réformes économiques peuvent tout à fait avancer sans qu’on touche au domaine politique.”

Syrie et Liban, les frères ennemis

Quitter le pays, le Liban, est un pas que ne franchira pas Damas. La conjoncture internationale actuelle compromet cette présence et risque d’atteindre le pays d’Al-Assad dans son intégrité. Les appels libanais pour un retrait immédiat de leurs territoires se font plus insistants, réfutant le fait établi dans la mesure où cette présence risquerait de réchauffer la situation à la frontière avec Israël. La Syrie a un besoin stratégique de se trouver au Liban pour imposer ses conditions dans le processus de paix, disait un haut responsable libanais. Il se référait aux moyens dont dispose Damas comme le Hezbollah, un indésirable américain.

Le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, avait mis en cause, le 28 mars 2003, l’aide à l’armée irakienne qui proviendrait de Syrie et d’Iran. Quelques jours plus tard, la responsable du Conseil national de sécurité, Mme Condoleezza Rice, renouvelait ces accusations et ces avertissements, mais, cette fois, en les adressant seulement à la Syrie. Le pays de Bachar Al-Assad était sur la liste des Etats “voyous” qu’il faut neutraliser. Le 3 mai, le secrétaire d’Etat Colin Powell venait en personne à Damas proférer les menaces américaines. L’étau se resserrait sur la Syrie, qui se trouvait alors devant une épreuve de force exercée par les Américains. Washington continuait de menacer la Syrie de sanctions si elle ne changeait pas de comportement, soumettant le régime syrien à de fortes pressions.

Ces exigences américaines portaient essentiellement sur quatre points, qui sont l’abandon des largesses syriennes au profit des organisations palestiniennes basées à Damas et considérées comme terroristes, l’accueil des ressortissants irakiens ayant servi le régime de Sadam et enfin le développement d’armes de destruction massive, dont dispose la Syrie par la fabrication ou l’acquisition par des pays tiers.

L’absence de réponse immédiate à ces exigences américaines va placer la Syrie dans l’”axe du mal” et lui conférer le statut de source latente d’aide au terrorisme international. Sa présence au Liban est jugée de ce fait un danger pour l’indépendance du Liban et pour toute la région. Une raison suffisante pour faire voter par le Congrès américain une résolution contre la Syrie autorisant le président des Etats-Unis à édicter, “quand il le déciderait, des sanctions correspondant au danger que la Syrie continuait de représenter aux yeux de Washington”.

Au delà des frontières US, les sanctions vont prendre le relais via l’Europe, pour être plus agressives encore en atteignant les accords de partenariat projetés entre la Syrie et l’Union européenne.

Les alliés naturels de la toute-puissante Amérique, en l’occurrence le Royaume-Uni, les Pays-Bas, mais aussi l’Allemagne, depuis le 25 mai 2004, ce sont les 25 Etats membres qui s’accordent sur le préalable de l’abandon par les Syriens de tout programme d’armes de destruction massive pour pouvoir conclure lesdits accords. Cette clause n’avait jamais été mentionnée jusque-là dans aucun accord de partenariat conclu par l’Union européenne avec d’autres Etats.

A ces menaces s’ajoute celle du gouvernement israélien qui, par la voix de son Premier ministre Ariel Sharon, a déjà eu l’occasion d’affirmer qu’il tiendrait la Syrie pour responsable des agissements du Hezbollah et que la réaction militaire israélienne porterait directement contre les forces syriennes au Liban, et peut-être contre des installations militaires ou industrielles en territoire syrien.

Là est le danger le plus vraisemblable qu’une crise ferait courir à la Syrie.

Il faudra plus que du talent pour Assad junior pour évacuer cette vague de menaces qui pèse sur son pays, d’autant que sa position géographique ne plaide nullement en sa faveur. Avec l’Etat hébreu comme voisin sur un flanc, sur l’autre un Irak ou la puissance américaine est confortée, un pouvoir monarchique d’un autre encore, en l’occurrence la Jordanie, dont la population est dominée par des Palestiniens, les risques sont multiples. Avec chacun des voisins, les susceptibilités aussi minimes soient-elles risquent de compromettre la stabilité de toute la région.

La précarité de la stabilité régionale ne peut, dans les faits, profiter qu’à l’Etat hébreu, pour qui la présence américaine est d’un apport considérable.

Depuis les années 1980, chacun des deux Etats tente de se protéger contre Israël en dirigeant son animosité sur l’autre voisin. Ainsi ont été empreintes les relations entre la Syrie et la Jordanie : chacune a prêté refuge à l’opposition de l’autre.

La Syrie encourage les dix organisations palestiniennes hostiles au processus d’Oslo, basées à Damas, de mener des actions militaires contre les intérêts israéliens en Jordanie.

Entre le royaume hachémite et l’Irak, les choses n’ont jamais aussi été de tout repos. Le soutien de la population du royaume au Irakiens, à lui seul, constitue un véritable casse-tête.

Les pesanteurs de la géographie auront beaucoup influé sur la situation de la Syrie au point de mire américain certes, mais aussi de par l’influence de sa politique anti-démocratique interne et ses répercussions sur un Liban saigné économiquement depuis qu’il se trouve sous domination.

Samira Mana

 

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Le Liban au lendemain de l’assassinat de Rafik Hariri

Risques d’explosion

“Le Liban brûle-t-il ?”, s’interrogeait un confrère de la presse écrite au lendemain du lâche assassinat de Rafik Hariri. Si ce n’est pas encore le cas, la situation au Liban est appelée, malheureusement, à se compliquer au lendemain de cet attentat meurtrier, et le pays risque de vivre des moments très difficiles qui rappellent la guerre civile.

Qui peut être derrière l’ignoble attentat du 14 février ? Les doigts accusateurs de “l’opposition libanaise” comme ceux, de manière indirecte, de la France et des USA, sont pointés vers la Syrie et le Pouvoir libanais. D’où la revendication française (appuyée deux jours après par l’administration Bush) de la nécessité d’une enquête internationale. L’argument des accusateurs est de s’interroger sur la possibilité d’un tel acte dans un pays protégé par l’armée syrienne. Oubliant peut-être que des attentats similaires se sont déroulés dans des pays bien plus protégés comme les USA (attentats du 11 septembre 2001 ou d’Oklahoma City en 1995), Israël (assassinat de Rabin) et la Suède (assassinat de la ministre des Affaires Etrangères). Le meilleur exemple reste l’Irak, où la présence imposante de dizaines de milliers de soldats US n’empêche pas les attentats, les assassinats et les kidnappings qui s’y déroulent quotidiennement.

Mais en attendant une preuve implacable, n’est-il pas plus judicieux de s’interroger sur les bénéficiaires de la mort de Hariri ? Une chose est sûre : l’atmosphère très tendue née depuis ce lundi noir conforte les Etats-Unis dans la mise en place de leur projet de Grand Moyen-Orient (GMO) et permet à Israël de rester maître de la région.

Pour la première fois depuis que les fameuses revendications télévisées des “groupes affiliés” à l’énigmatique Al-Qaîda font office de preuves indiscutables sur les auteurs des attentats terroristes, les médias français et américains ont douté très fort du clip revendiquant l’assassinat de Hariri paru sur Al Jazeera. Mieux, ces médias – et d’autres – ont même répercuté le communiqué d’Al-Qaîda niant toute implication dans cette affaire. L’essentiel étant apparemment de maintenir la pression sur la Syrie (pour l’obliger à retirer son armée) et sur le gouvernement libanais, quitte à ce que, plus tard, l’enquête révèle leur innocence. Outre le retrait de l’armée syrienne du Liban, le principal but recherché étant d’isoler la résistance libanaise représentée par le Hezbollah afin de le désarmer, voire de le mettre sur la liste européenne des “organisations terroristes” comme le souhaitent les USA, appuyés par l’Italie, la Pologne et les Pays-Bas, pour laisser le champ libre à l’Etat hébreu pour renforcer sa suprématie.

A qui profite l’assassinat de Hariri ?

Censée être l’œuvre des Syriens et du pouvoir libanais, l’attentat qui a coûté la vie à l’architecte des accords de Taef (en Arabie Saoudite) est vraisemblablement en train de profiter à l’opposition libanaise et aux partisans de la résolution 1559 des Nations unies qui exige le retrait syrien du Liban et le démantèlement de la résistance libanaise.

Israël et les Etats-Unis considèrent que le Hezbollah, soutenu selon eux par la Syrie, est responsable du maintien de la résistance palestinienne. La résolution 1559 a été adoptée sur une proposition française, souhaitée par l’opposition libanaise et accueillie favorablement par Israël. Un ministre du gouvernement Sharon s’est même enorgueilli que son pays était derrière la proposition française.

Une “opposition” amnésique

Rafik Hariri était-il pour autant complètement favorable à cette résolution ? Passé depuis le mois d’octobre à l’opposition, après sa démission de la tête du gouvernement, Hariri est néanmoins resté un homme de dialogue dont la sagesse a rayonné sur le Liban jusqu’aux dernières moments précédent sa mort. Cité par le quotidien libanais As-Safir, Rafik Hariri a déclaré, quelques minutes avant sa mort, qu’il restait attaché aux accords de Taef. “Malgré toutes les divisions que connais, le pays je reste attaché aux accords de Taef”, avait-il déclaré à des amis députés lors d’une discussion qui s’est déroulée quelques minutes avant qu’il ne monte dans sa voiture pour se diriger vers sa résidence, avant d’être fauché par une voiture piégée. Si Hariri s’était montré intraitable envers les Syriens à cause de leur mainmise réelle sur la politique intérieure du Liban, il n’en était pas moins favorable à une relecture des relations stratégiques entre ces deux pays dans le sens d’une indépendance du Liban vis-à-vis de la Syrie.

Quant à la question du désarmement de la résistance libanaise (Hezbollah) souhaité par certains partis chrétiens parmi ceux de l’opposition, Rafik Hariri n’a jamais caché son soutien à cette résistance qui a libéré le Sud Liban de l’occupation israélienne. Une semaine avant sa mort, il avait déclaré, devant témoins, au secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qu’il allait faire tout ce qui était en son pouvoir pour que l’Union européenne n’ajoute pas le parti chiite dans sa liste des “organisations terroristes”.

Samedi 19 au soir, en direct sur la chaîne Al Jazeera, un député, membre du parti de Hariri, a confirmé l’opposition au désarmement de Hezbollah tant que le danger israélien persisterait. Néanmoins, Mohamed Qabbani pense qu’une fois que la menace extérieure disparaîtra, le désarmement s’avèrera nécessaire.

Walid Djoumblat, un des ténors de l’opposition, n’en pense pas moins sur cette question. Cet ex-allié de la Syrie, subitement devenu opposé à la présence de son armée au Liban, continue à soutenir la résistance. Pour lui, “le rôle des Syriens est terminé. Ils ont aidé à la réunification du Liban et à la libération du Sud Liban, maintenant ils doivent partir”. Cependant, l’ancien allié du régime de Hafez Al-Assad considère que les relations libano-syriennes “doivent êtres rediscutées dans le cadre d’un dialogue entre les deux pays”.

C’est dire que l’opposition libanaise ne converge pas sur l’ensemble des points qui constituent cette crise. Une crise qui a, d’ailleurs, permis à certains de se replacer sur la scène politique. C’est le cas du général Michel Aoun, qui se présente comme un proche de Rafik Hariri alors qu’il était en profond désaccord avec lui lorsque celui-ci occupait le poste de Premier ministre. Aoun a-t-il oublié que le gouvernement Hariri avait lancé contre lui un mandat à la suite de sa déposition anti-syrienne devant le Congrès américain ? Faut rappeler aussi que beaucoup des accusateurs de la Syrie, parmi les nouveaux opposants ont été, à un moment ou à un autre, ses clients. Lorsqu’une personnalité libanaise critique le rôle syrien, depuis les accords de Taef, dans la nomination des ministres oublie qu’elle a été elle-même ministre (comme tant d’autres adversaires de la présence syrienne), les arguments de l’opposition libanaise deviennent quelque peu suspects.

Le problème de cette opposition, c’est qu’elle se trouve sur la même ligne qu’Israël qui s’est mise (tout naturellement) elle aussi à accuser la Syrie d’être derrière l’assassinat de Hariri. Au lendemain de l’attentat, Sharon a demandé le retrait de l’armée syrienne du Liban. Quelle audace pour un pays qui n’a jamais appliqué les résolutions des Nations unies et qui, de surcroît, occupe une partie du territoire syrien (le Golan) ! Israël s’est même payé le luxe d’appeler la Syrie à respecter la résolution 1559. Faut-il rappeler qu’hormis la résolution 425, qu’Israël a dû appliquer par la volonté de la résistance libanaise en quittant par la force le Sud Liban, l’Etat hébreu refuse toujours de mettre à exécution les résolutions 242 et 438 relatives aux territoires palestiniens.

Le Liban, vers quel avenir ?

Les plus optimistes des analystes craignent le pire. A moins que les parties étrangères ne cessent de pousser le conflit à son paroxysme.

Il est quasi certain que la Syrie finira par retirer son armée du Liban durant l’année en cours. Reste à savoir s’il faut la forcer à le faire au risque de casser les liens historiques entre ces deux pays, ou alors permettre un “divorce” en douce tout en maintenant les relations libano-syriennes au stade stratégique. C’est, semble-t-il, vers cette solution que s’orientait l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU, Thierry Larsen. A deux jours de l’assassinat de Hariri, Larsen considérait que cette crise devait trouver une issue aussi bien dans le cadre de la résolution 1559 que dans les accords de Taef et du traité de fraternité signé entre la Syrie et le Liban. Les prochains jours risquent d’êtres fatals pour la stabilité du Liban. Le refus catégorique de l’opposition à tout dialogue avec les partis “pro-pouvoir” (seul le Hezbollah est considéré comme un interlocuteur valable par les partisans de Hariri et le parti de Walid Djoumblat) ne fera que prolonger la crise. D’un autre côté, le sérieux retard pris par les autorités libanaises à donner des éléments sur le cours de l’enquête ne joue pas en sa faveur et pousse l’opposition à plus de radicalisation. Le recours des uns et des autres à l’arbitrage de la rue ne facilite pas les choses.

Le plus triste dans cette affaire, c’est le silence synchronisé des Etats arabes (à quelques semaines du sommet de la Ligue), laissant à la France, aux Etats-Unis et à d’autres le soin de décider de l’avenir dans cette région. Hormis la présentation des condoléances, les pays arabes (y compris l’Egypte et l’Algérie) ont complètement déserté la scène.

Abdelkader Djalil

 

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Quelle littérature aux Etats-Unis sur le GMO ?

Une initiative en attente d’inspiration

L’initiative américaine du Grand Moyen-Orient est-elle réellement un nouveau concept de géopolitique, ou bien est-ce une billevesée inventée par la Maison Blanche pour donner un fondement intellectuel à une politique d’agression justifiée surtout par des nécessités de sécurité intérieure ?

Petite revue non exhaustive des publications sur le sujet.

Dès lors que l’on plonge dans les bibliographies liées aux relations internationales, on est tout de suite déconcerté par la pauvreté des textes, autant ceux des universitaires et penseurs au fait des questions de relations internationales que ceux émanant des think-thank proches de l’administration américaine.

Si les premiers n’ont pas eu beaucoup d’empressement à élaborer des thèses sur le sujet, les seconds ne sont pas beaucoup aidés sur un projet dont les contours paraissent encore flous au regard de la littérature disponible sur le sujet, même au niveau des représentant de l’administration Bush. En fait, c’est à peine si on trouve quelques articles ici est là qui, loin de préciser le contour du projet, donnent plutôt l’impression que rien n’est fait et que le GMO en est encore à l’état de brouillon quand il ne porte pas en lui-même, déjà, les prémices de son échec.

Dans un des rares long texte sur le sujet, International Crisis Group (ICG) présente le projet sous le titre Imperilled at Birth (un projet mort-né) (1) soulignant les difficultés politiques, sociales et culturelles qui s’opposent à la mise en branle du BMEI (ou GMO en français) (2). Le rapport d’ICG, publié en juin, se réfère aux écrits tout de suite disponibles après l’annonce par la Maison Blanche de la mise en place de l’initiative.

Cela étant, si l’on revient aux documents disponibles, notamment ceux sur lesquels ICG a fondé son analyse, on retrouve un nombre important de réflexions publiées essentiellement par la presse au Moyen-Orient et aux Etats-Unis. Les études universitaires sont plus que chiches.

A la Maison Blanche, la référence la plus diffusée sur le projet reste une note reprenant l’extrait du discours de George W. Bush qui annonçait la mise ne place de l’initiative (3). Le même document présente l’action, le contenu et l’esprit qui guide cette démarche en moins de 500 mots.

Les promoteurs de la politique étrangère américaine grands absents

Le Council For Foreign Relations, organisme non gouvernemental américain indépendant créé dans les années 1920, qui a l’habitude de fournir une littérature touffue sur tout ce qui touche aux questions des relations internationales et notamment celles qui concernent les Etats-Unis, a publié 14 ouvrages et 15 rapports très documentés en 2004, mais qui ne traitent le BMEI que de manière incomplète et qui ne le prennent certainement pas pour sujet.

Même si le CFR présente un document intitulé Democracy and Constituencies in the Arab World (démocratie et régime électoral dans le monde arabe), il précise que celui-ci a été publié par le Carnegie Endowment for International Peace. Le même document donne une excellente orientation puisqu’il met en avant les autres projets de démocratisation du monde arabe imaginés par les Américains. En fait, la démocratie dans les pays arabes comme solution aux inquiétudes américaines est un vieux démon qui occupe l’esprit des stratèges US depuis longtemps (4).

En 2004, la fondation Carnegie Endowement (5) a peut-être surfé le plus sur le BMEI en publiant un certain nombre de documents, notamment Middle Eastern Democracy : Is Civil Society the Answer ? (la démocratie au Moyen-Orient, est-ce que la société civile en est la réponse ?) par A. Hawthorne, ou encore Women’s Rights and Democracy in the Arab World (droits des femmes et démocratie dans le monde arabe) du même auteur.

Même s’il ne s’agit pas de faire en quelques lignes l’inventaire de tout ce qui a été écrit sur le GMO (car là aussi il y a le risque de faire la promotion de textes qui n’ont rien de scientifique), il semble bien que la démarche intellectuelle qui sous-tend l’initiative est absente car le GMO lui-même n’est pas forcément le fruit d’une réflexion au sens universitaire mais bien le packaging cérébral d’une action politique peut-être du même acabit que celles qui ont permis l’envahissement de l’Afghanistan ou l’occupation de l’Irak. De là à faire du GMO l’expression géopolitique d’une menace militaire, il n’y a qu’un pas qui est vite franchi.

Amine Esseghir

 

1. Le texte est disponible en arabe et en anglais sur le site Internet de ICG (www.icg.org)

2. Le concept en français, Grand Moyen-Orient, reprend la première version de l’initiative présentée sous le titre Great Middle East Initiative, puis Wider Middle East Initiative, pour finir avec le compromis en anglais, Broader Middle East and North Africa Initiative, en abrégé BMEI (broader signifiant le plus large). En fait, dès la présentation du projet, des oppositions européennes et arabes se sont fait jour et ont donné lieu à une polémique sémantique qui a vu les Américains s’empresser de céder aux demandes de leurs partenaires. Est-ce que cela est symptomatique de l’absence d’une vision précise de ce que les Américains voulaient dire mais pas de ce qu’ils voulaient faire ?

3. “...The United States has adopted a new policy, a forward strategy of freedom in the Middle East. This strategy requires the same persistence and energy and idealism we have shown before. And it will yield the same results. As in Europe, as in Asia, as in every region of the world, the advance of freedom leads to peace.” (extrait du discours de George W. Bush du 6 novembre 2003 constituant toute la doctrine à l’origine du GMO).

4. Dans Democracy and Constituencies in the Arab World de Marina Ottaway, publié en juillet 2004 par Carnegie Endowment for International Peace, on indique que le dilemme des réformes démocratiques dans les pays arabes se résume simplement au fait que souverains et chefs d’Etats sont devenus si puissants qu’ils mettent des limites à l’action des Parlements et des juridictions indépendantes.

Le texte rejoint celui de Amy Hawthorne, Do We Want Democracy in the Middle East ? The “democracy dilemma” in the Arab world : How do you promote reform without undermining key United States interests ?, publié par le Foreign Service Journal à Washington en février 2001, bien avant la mise en place du BMEI, alors que Marina Ottaway avait déjà, dans Promoting Democracy in the Middle East : The problem of US credibility (publié par Carnegie Endowment for International Peace) avait posé la problématique de l’ancrage US dans le monde arabe en mars 2003. Le document mettait en avant les projets de démocratisation proposés par l’administration Clinton, inclus dans les programmes de développement avec des objectifs à long terme, sans citer de manière claire et directe l’objet des réformes.

5. The Carnegie Endowment for International Peace est une fondation non lucrative et sans obédience politique, créée en 1910, qui active au profit de la coopération entre les nations et à la promotion de l’engagement international des Etats-Unis. Sur le BMEI, elle a été de peu d’aide.

 

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Enjeux du Grand Moyen-Orient

L’étonnante sérénité du Maroc

S’il est un pays dont ne parle presque jamais en abordant les enjeux du Grand Moyen-Orient, c’est bien le Maroc.

Le royaume, bien loin de la zone de turbulences, prend les devants et conforte progressivement ses relations à tous les niveaux avec les Etats-Unis et l’Europe.

Le projet américain de Grand Moyen-Orient a été annoncé pour la première fois et promis pour figurer à l’ordre du jour d’un prochain sommet du G8 au moment où était signé l’accord de libre-échange entre le Maroc et les USA, en mars 2004.

A la veille de sa réélection, et dans le contexte de crise que traverse l’administration Bush, ce projet ne semblait avoir aucune crédibilité. C’était alors faire preuve de trop d’optimisme et revenait à oublier qu’il y a de forts intérêts en jeu. La compétition européo-américaine sur la région méditerranéenne par partenariat et zones de libre-échange interposés et le partage du “gâteau” de la reconstruction de l’Irak en sont les deux principaux. Cette considération a pris une tournure des plus concrètes pour ce qui est du Maroc, puisque les bombardements sur Bagdad n’ont entraîné aucune interruption des négociations maroco-américaines sur la zone de libre-échange qui entrera bientôt en vigueur. Initiées en janvier 2003, les négociations maroco-américaines ont été menées dans le bruit assourdissant des chars et des bombes américaines sur l’Irak et ont abouti à la signature de l’accord de libre-échange dès le 2 mars 2004. Sa ratification par le Parlement est prévue pour le mois de juin prochain. Le Maroc devient ainsi, après la Jordanie, le deuxième pays du monde arabe à conclure un accord de libre-échange avec les Etats-Unis.

Cet accord compte peu pour les Etats-Unis au point de vue financier et économique ; pour l’heure, les échanges commerciaux avec les USA représentent 4,7% du commerce extérieur marocain contre 56,9% avec l’Union européenne.  L’objectif essentiel est plutôt le renforcement de l’influence politique américaine dans la région, en contrepoids de celle exercée par l’Union européenne et en appui, au moins tacite, à sa politique d’agression contre le peuple irakien et de spoliation de ses richesses. En échange, le Maroc espère un appui américain sur la question du Sahara, mais sans doute a-t-il sous-estimé l’attraction exercée par l’Algérie, qui a à son tour opéré le tournant libéral et dispose de richesses pétrolières bien convoitées.

Qu’ont donc mis les Etats-Unis dans le panier des négociateurs – sous forme de pressions ou de contreparties – pour rendre si urgent un partenariat commercial entre une superpuissance à l’économie ultra-protégée et subventionnée et un pays à l’économie fragile, qui accepte de s’ouvrir sans filet à la concurrence, à un moment aussi sensible pour les populations arabes ?

Qu’un tel accord puisse faire le bonheur d’une poignée de négociants et d’industriels marocains ayant reçu des garanties d’accès privilégié au marché américain est de l’ordre du probable. Que les producteurs marocains dans leur majorité puissent se positionner sur un marché américain surprotégé et plus compétitif et, dans le même temps, se défendre contre une arrivée massive de produits américains concurrentiels, voilà qui relève de l’utopie. Même si dans certains domaines (l’agriculture en particulier), un étalement des démantèlements douaniers et des quotas commercialisables est prévu, l’aboutissement de ces accords reste l’ouverture totale des deux marchés l’un à l’autre. Compte tenu des disparités de développement entre les deux pays, cela signifie une ouverture complète des marchés marocains aux produits américains et une compétition déloyale pour les producteurs marocains. Qu’ils aient deux mois ou six ans pour s’y préparer ne changera pas grand-chose à l’affaire.

Pour sa part, Le projet euroméditerranéen de zone de libre-échange (ZLE) a prévu une enveloppe financière (MEDA) qui aide à la mise en conformité de l’économie et de la législation marocaines avec les règles imposées par l’OMC, quelques miettes étant prévues pour amortir le coût social prévu de l’opération. D’ores et déjà, des secteurs comme les conserveries ou le textile sont durement touchés. Rien de tel n’est mis en place dans le cadre des négociations avec les Etats-Unis. Les représentants des patrons ont été associés aux négociations ; un lobby d’entreprises a été créé : la USA-Morocco FTA Coalition, mais les syndicats et organisations représentatives des travailleurs n’ont pas été consultés. En revanche, un certain nombre de pré-requis ont été imposés au Maroc : un nouveau code du travail qui favorise la flexibilité et les licenciements, et apporte des restrictions au droit de grève ; un système de justice au service des entreprises ; un système d’éducation qui réponde étroitement aux besoins des entreprises et du marché. Dans les faits, l’aide au développement de l’US Aid, quant à elle, est passée, pour le Maroc, de 18,5 millions de dollars en 1995 à 8,5 millions de dollars en 2003. Ce sera tout de même le Maroc qui abritera en septembre 2004, la conférence sur les réformes dans le monde arabe (Forum de l’avenir), avec l’objectif de d’examiner “comment promouvoir les réformes démocratiques en Afrique du Nord, au Proche-Orient, en Afghanistan ou encore en Asie du Sud-Est”.

L’ancien secrétaire d’Etat américain, Colin Powell, a félicité le Royaume pour “avoir été choisi”. De son côté, M. Benaïssa, chef de la diplomatie marocaine, a souligné l’attachement du Royaume à “ce nouveau cadre de partenariat” et a exprimé son souhait de voir la conférence contribuer à la paix et au développement de la région.

Effectivement, cette rencontre tout comme son objet n’ont pas été sans soulever la contestation d’une partie de la classe politique au Maroc. Le Parti marocain du progrès et du socialisme (PPS), membre de la coalition gouvernementale, s’est opposé à ce Forum, soulignant que “la démocratie ne s’impose pas”. “Il faut que les Américains le sachent : une démocratie ne s’impose pas, encore moins quand elle est apportée dans les fourgons d’une armée d’occupation”, a déclaré Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS. La tenue du Forum au Maroc a été vivement critiquée par l’Association marocaine des droits humains (AMDH, indépendante) et par le Parti islamiste Justice et développement (PJD,

opposition).

Mais le Maroc, dont les relations avec Israël sont sur le point d’être réactivées avec la réouverture du bureau de liaison de Rabat (fermé depuis 2000 à cause de l’intifada) est déjà bien avancé dans son rapprochement avec Washington et son adhésion aux objectifs stratégiques de l’administration Bush. “Cet accord illustre la forte volonté politique des deux pays de promouvoir leur partenariat stratégique et d’apporter leur contribution au développement de l’économie, en particulier dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord”, note le communiqué d’annonce de la ZLE.

Du coup, le Maroc trouve dans cet accord une réaffirmation du soutien aux options d’ouverture, de tolérance et de démocratie mises en œuvre par Mohammed VI.

Ce n’est pas seulement”pleinement en considération les particularités économiques et les réalités sociales du Maroc dans le processus de libéralisation des échanges entre les deux pays et de la modernisation de l’économie”, une bonne compréhension des intérêts économiques des Etats-Unis qui met le Maroc dans les bonnes grâces des capitales occidentales. Le Maroc de Mohamed VI n’est pas celui de Hassan II, notamment au plan des droits de l’Homme, dont on dit que la situation s’est sensiblement améliorée, contexte international oblige. Les bagnes clandestins, notamment celui de Tazmamart où certains prisonniers ont passé plus de 20 ans et d’où beaucoup d’autres ne sont jamais revenus, ont été fermés. Tous les exilés célèbres ont été autorisés à rentrer au pays.

En 2004, Amnesty International dénonçait néanmoins une augmentation des cas de torture depuis 2002, année du lancement d’une campagne de lutte contre le terrorisme, mais l’on devine bien que ce n’est pas sur ce point qu’un Occident pleinement engagé dans la lutte contre le terrorisme viendra bousculer Rabat.

 “En dépit de progrès récents dans le domaine des droits humains, le Maroc refuse toujours de réagir aux allégations persistantes de torture et de mauvais traitements”, note encore le rapport d’AI. Et les défenseurs du pouvoir de Rabat de rappeler, en répartie, que le Maroc a courageusement entamé la liquidation des “années noires” du règne de Hassan II (début des années 1970 - début des années 1990). Mohamed VI a “autorisé” la création d’une commission baptisée “équité et réconciliation” (novembre 2003), instance agissant en dehors de tout cadre judiciaire, ne pouvant demander des comptes aux agents de l’État responsables des violations des droits de l’Homme. En revanche, l’indemnisation des familles des “disparus” (les prisonniers politiques liquidés par les forces de sécurité) a commencé, mais l’Etat n’a retenu que quelques dizaines de dossiers, alors qu’on estime à quelque 1 500 le nombre de “disparus” (estimation moyenne) sous Hassan II. Cependant, les poursuites à l’encontre des tortionnaires n’ont pas encore été entreprises. Il est vrai que Driss Basri, le ministre de l’Intérieur des années noires et exécuteur des basses besognes, n’a quitté son poste qu’en... novembre 1999. L’affaire Mehdi Ben Barka (exécuté en 1965) a vu le premier repenti des services spéciaux marocains témoigner devant un juge français, bien que le “secret défense” pèse toujours sur une partie du dossier. Enfin, la liberté d’expression, réelle sur bien des sujets, s’arrête là où commence la raison d’Etat, soit devant les deux tabous que sont la monarchie et le Sahara occidental, qu’il convient d’appeler les “provinces sahariennes”. Mais au plan médiatique, c’est surtout la réforme du code de la famille qui est mise en avant. Le roi Mohammed VI a “osé” toucher à ce texte qui date de 1957. Une réforme qui marque davantage d’égalité entre les hommes et les femmes, en dépit d’une société marocaine encore très traditionaliste.

Nabil Benali

 

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Assassinat de Rafik Hariri

La piste du Mossad

Après l’attentat contre son ancien Premier ministre, le Liban est plongé dans une période d’incertitude ; la Syrie est mise sur la sellette. Le Premier ministre Rafik Hariri a été tué le 14 février dans un violent attentat à la bombe qui rappelle les heures noires de la guerre civile de 1975-1990 initiée par le criminel de guerre en exercice, Ariel Sharon, qui ne manquera pas de rééditer ses exploits au Liban, d’agiter le spectre d’une nouvelle guerre et de perpétrer un nouveau massacre impuni à l’image de Sabra et Chatila.

Ceux qui ont tout à gagner de cet assassinat prémédité se trouvent peut-être en dehors de Beyrouth et de Damas.

L’attentat qui a coûté la vie à l’ancien Premier ministre libanais a vivement échaudé la communauté internationale au point où certains Etats, qui ont coutume de verser dans des amalgames dangereux et de spéculer, ont instrumentalisé le carnage de Beyrouth à d’autres fins pour durcir encore le ton et proférer des menaces à l’encontre de la Syrie, que la quasi-totalité des médias désigne d’ores et déjà comme le commanditaire. Les grands médias adoptent toujours le point de vue qui convient le mieux aux intérêts des diplomaties française et américaine et sont peu enclins à dire une vérité pas bonne à entendre pour les Occidentaux ; les Etats-Unis et Israël ont visiblement utilisé cette carte maîtresse et choisi délibérément de jeter l’opprobre et le dévolu en spéculant sur l’attentat, l’attribuant immédiatement à Damas, où l’outrecuidance est à son comble puisqu’aucune commission d’enquête ne s’est jusqu’à présent rendue sur les lieux du drame afin de faire la lumière sur ce tragique incident.

Les quelques rares médias qui, au contraire, mettent à l’index Israël à qui le crime profite, se veulent impartiaux et sans complaisance devant une réalité amère à entendre pour désigner, avec des preuves substantielles, les assassins de Rafik Hariri. Ces mêmes médias inféodés à ceux qui déclenchent des guerres et sur qui le scepticisme l’emporte pour envisager l’éventualité d’une implication des services secrets israéliens redoutent d’être déchus et voués aux gémonies pour le seul tort d’avoir mis à l’index le Mossad.

Le Mossad qui, par le passé, avait l’habitude de perpétrer des attentats contre des synagogues au Maroc, en Irak et un peu partout ailleurs dans le monde. Les juifs et les intérêts israéliens viendraient vraisemblablement – ceci n’étant toutefois qu’une hypothèse plausible à ne pas exclure – renouveler et rééditer leurs exploits, cette fois au Liban, en s’illustrant par l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais, milliardaire, qui jouit d’une notoriété internationale et ce, dans le but évident d’impliquer les services secrets syriens.

Pour élucider cet attentat qui a tué quinze personnes, il suffirait de s’interroger sur le rôle d’Israël et à qui profite ce crime. Une organisation terroriste telle que le régime sioniste a la capacité d’une telle opération, dont l’objectif est de porter atteinte à l’unité du Liban, a déclaré le porte-parole des Affaires étrangères iranien.

Ce crime a eu lieu au moment même où Israël rompait la trêve ; l’armée israélienne  abattait en Cisjordanie trois Palestiniens, deux activistes armés des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa (groupe lié au principal mouvement palestinien Fatah), et un adolescent de 15 ans.

Il serait un peu trop simpliste et réducteur de faire endosser directement le crime à la Syrie, si l’on fait allusion à la réunion qui s’est tenue quelques jours après au domicile de Rafik Hariri, à Beyrouth, où l’opposition anti-syrienne a fait assumer au pouvoir libanais et au pouvoir syrien, en sa qualité de puissance mandataire, la responsabilité du crime perpétré contre l’ancien Premier ministre.

Pourquoi la France a-t-elle demandé aussitôt qu’une enquête internationale soit diligentée et conduite sans délai pour déterminer les circonstances et les responsabilités de cette tragédie, avant d’en punir les coupables alors que les médias se déchaînent contre la Syrie ? S’il y a lieu de diligenter une enquête, celle-ci ne peut-être effectuée que par les services compétents du Liban et on est révolté d’apprendre la démarche entreprise dans ce sens par les Etats-Unis et par Jacques Chirac, une démarche qui constitue une immixtion dans les affaires intérieurs libanaises. Une enquête internationale viendrait à exploiter l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais dans le but patent de s’en servir pour punir la Syrie et ainsi médiatiser cette affaire à l’échelle internationale.

Pourquoi Paris omet-elle de mettre en lumière le rôle de l’armée française lors du génocide commis en 1994 au Rwanda en diligentant une enquête, alors qu’une plainte visant les militaires français a été déposée pour “complicité de génocide” par six plaignants rwandais ? La France était la seule puissance étrangère présente dans le pays avec “l’opération Turquoise”, une opération humanitaire sous mandat de l’ONU. Certains l’accusent aujourd’hui d’avoir prêté main-forte aux génocidaires plutôt que d’aider les victimes.

Des commentateurs et divers médias peu scrupuleux de leur devoir d’informer véhiculent sans état d’âme l’information que l’attentat à l’explosif qui a coûté la vie à   Rafik Hariri a plongé le pays dans une période d’extrême incertitude et a placé la Syrie, exposée à de fortes pressions américaines, sur le banc des accusés. Ce tragique incident donne une opportunité rêvée à l’administration Bush de renforcer ses sanctions à l’égard de Damas, éventuellement en déclenchant une opération militaire puisqu’elle n’a jamais caché son désir de s’en prendre à ce pays. Washington, exploitant cet assassinat à d’autres fins prévisibles, a immédiatement condamné l’attentat, exhortant la nation libanaise à vivre dans une démocratie sans occupation syrienne.

Cet assassinat, qui suscite de vives inquiétudes, nous interpelle sur la facilité déconcertante avec laquelle les commanditaires ont opéré, en toute tranquillité. Le Mossad est clairement montré du doigt dans la presse arabe puisqu’Israël n’a jamais caché ses intentions de s’en prendre à la Syrie et d’installer au Liban un gouvernement maronite.

En faisant toujours avancer leurs pions sur l’échiquier international pour parfaire leur mainmise au Proche-Orient, Washington et sa chasse gardée du Proche-Orient devraient resserrer leur pression sur la Syrie par des sanctions économiques tout en enjoignant ce pays d’évacuer ses forces du Liban au terme de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU. On comprend mieux les enjeux de cet assassinat qui permettraient à l’axe Washington-Tel Aviv symbolisant l’empire du mal d’accélérer leurs objectifs mis en veilleuse, tout comme ils ont anticipé sur leurs desseins vils et abjects après l’attentat du 11 septembre. Cet assassinat survient – et ce n’est pas fortuit – à un moment ou les Etats-Unis renouvellent incessamment et périodiquement leurs menaces à l’encontre de Damas et Téhéran. Iront-ils jusqu’à exploiter subtilement cet assassinat dont personne ne sait jusqu’à présent s’il est l’œuvre de radicaux islamistes (ce qui paraît peu probable) ou d’inspiration israélienne, qui y trouverait un mobile pour préparer le terrain psychologiquement au monde entier et l’opportunité d’attaquer la Syrie ? Une aubaine.

Washington envisage en outre de nouvelles sanctions contre Damas en raison de son refus de rapatrier ses 14 000 soldats déployés au Liban, de la présence supposée d’insurgés irakiens sur son sol et de son soutien à des groupes extrémistes palestiniens. Usant de ce prétexte fallacieux, la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice a affirmé que la présence des troupes syriennes contribuait à créer une instabilité et un climat de violence. On peut se demander en quoi la présence syrienne au Liban et l’assassinat de Hariri seraient indissociables et viendraient perturber un équilibre déjà sérieusement ébranlé par Washington et leurs accusateurs en personne ?

A qui profite le crime ?

La presse officielle syrienne, condamnant l’assassinat de Hariri qui, selon elle, vise l’unité nationale libanaise, accuse Israël de chercher à semer “l’anarchie” au Liban.

Une certaine presse mondiale acquise aux thèses américaines a fait état de son inquiétude, le 15 février, sur l’avenir du Liban et s’est interrogée sur le rôle éventuel de la Syrie dans l’attentat qui a coûté la vie, le 14 février, à Rafik Hariri.

En accusant également la Syrie, l’opposition libanaise et le général Aoun y verraient respectivement un moyen de se faire entendre pour que les Syriens évacuent l’ensemble du territoire libanais et une revanche à sa déconfiture au Liban.

Al-Qaîda a démenti son implication dans l’attentat. Il demeure patent de constater qu’un acte terroriste dans son Etat satellite (le Liban) ne peut à proprement parler présenter aucun intérêt pour la Syrie. Alors, pourquoi ce crime sanglant serait-il une attaque préventive contre les efforts des Libanais de regagner le contrôle de leur destinée en assurant la fin de la longue et suffocante occupation militaire syrienne, d’après des médias acquis aux Américains et aux Occidentaux ?

Ce crime abominable, qui ne peut donc profiter qu’à l’ennemi israélien, brouille de nouveau les cartes, au moment où le Liban et la Syrie font face à des pressions et qu’on ne peut pas dissocier cet acte terroriste des développements critiques dans la région, dans lesquels Israël joue à coup sûr un rôle primordial, pour voir son souhait d’installer un gouvernement maronite au Liban, de désagréger l’alliance pro-syrienne du gouvernement libanais, d’en découdre avec la Syrie et surtout de ne pas restituer le plateau du Golan à Damas. Les Syriens n’ayant pas obtempéré à la résolution 1559, déposée conjointement par la France et les Etats-Unis, ont provoqué une profonde inquiétude, voire une hostilité grandissante chez les dépositaires de ladite résolution ou le deux poids deux mesures préfigure largement. Cet attentat qui survient, et ce n’est fortuit, avec la volonté de la Maison-Blanche de contraindre les Syriens d’évacuer tout leur dispositif militaire stationné au Liban, devient à coup sûr un parfait alibi et un nouvel élément accusateur contre Damas, qui se voit acculé ; l’administration Bush s’en sert pour réitérer de plus belle ses menaces proférées de longue date.

A tout cela, il manquait la carte maîtresse et cet attentat prévisible permettait au président Bush d’avancer encore davantage ses pions pour concrétiser ses velléités bellicistes.

Ceux qui soutiennent que l’attentat serait signé par Damas, pour opposer à sa manière un message à Jacques Chirac et à la résolution 1559 de l’ONU parrainée par la France et les Etats-Unis qui réclame le retrait des troupes syriennes du Liban, devraient aussi réclamer de la France de quitter la Côte d’Ivoire, qui ressemble à une bombe à retardement. En Irak et en Côte d’Ivoire, les belligérants devraient pourtant savoir que les occupations militaires sont incompatibles avec la démocratie. On peut craindre de graves soubresauts et, inévitablement, le spectre d’un retour à la guerre civile qui revient hanter les esprits.

Quels que soient ses commanditaires, l’attentat a manifestement été soigneusement préparé. Compte tenu des soupçons qui pèsent sur la Syrie alors que l’Etat hébreu est ménagé, on comprend mal l’initiative orchestrée par la France, qui a proposé qu’une enquête internationale fasse la lumière sur cet attentat.

Avec Rafik Hariri disparaît une forte personnalité qui s’était imposée comme un acteur incontournable de la scène libanaise ; il bénéficiait d’un soutien marqué de la communauté internationale, dont il était devenu un interlocuteur privilégié et incontournable. Alors que la communauté internationale condamne unanimement ce crime, tous les regards se tournent vers la Syrie pour qui la logique démocratique au Liban passe par le principe d’un règlement négocié avec Israël, en même temps que les Américains resserrent l’étau contre Damas pour exporter leur logique démocratique prise dans l’engrenage de l’échec en Irak.

Hariri, qui incarnait la stabilité au Liban, était apprécié à Paris et à Washington, qui exigent tout deux en vain que cessent les ingérences politiques et militaires de Damas. La disparition de Rafik Hariri donne une occasion à l’axe Washington-Tel-Aviv de réaliser de vieux desseins vils et de prendre la région du Proche-Orient sous leur contrôle, assurant à l’Etat hébreu son leadership et une invincibilité que les Américains veulent lui concéder car Israël demeure à toujours l’image de la politique américaine dans le monde arabe.

Un faisceau de présomptions n’est pas une preuve.

La culpabilité de la Syrie dans l’assassinat de Rafik Hariri n’a rien prouvé, mais si l’on se demande à qui profite le crime, la réponse est évidente et on peut désigner d’ores et déjà deux suspects potentiels : Israël et la Syrie. Selon ses détracteurs, il profite à la Syrie pour laquelle Rafik Hariri devenait un adversaire redoutable car il était en passe de prendre la tête d’une coalition décidée à obtenir le retrait des troupes syriennes du Liban et il était bien placé pour remporter les élections du mois de mai prochain. Il profite à Israël pour qui la disparition de Hariri vise à détruire l’unité nationale du Liban et, évidemment, à impliquer la Syrie dans une machination tendancieuse et sordide qui peut servir d’alibi à l’administration Bush pour se lancer dans une nouvelle aventure après ses déboires en Irak et l’échec d’une démocratie qui n’a jamais vu le jour.

Alors que Bush a un certain talent pour transformer le bilan négatif de son premier mandat présidentiel en une victoire absolue et époustouflante, le voilà muni de son crucifix, toujours aux abois, partant de nouveau à la conquête de l’Iran et de la Syrie.

La piste du Mossad privilégiée

La surmédiatisation savamment entretenue sur l’attentat perpétré contre Hariri est destinée principalement à mettre en branle des mécanismes pour que l’administration Bush renforce ses accusations non étayées à l’encontre de Damas.

Il n’est pas dans l’intérêt de la Syrie, en plus des accusations formulés à son égard par les Etats-Unis, de se voir endosser l’assassinat de Hariri. La Syrie n’avait pas besoin de ce fait nouveau pour être dans le collimateur américain et voir les griefs retenus contre elle monter crescendo et provoquer simultanément les foudres et l’ire déguisée de l’administration Bush.

La Syrie n’a rien à gagner de ce qui s’est passé et le fait qu’on veuille lui imputer l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais n’est pas fondée et totalement illogique. Ce qui s’est passé au Liban va bien plus loin que le simple assassinat d’un leader national ; le but est d’attribuer au services secrets syriens la paternité de l’assassinat et de permettre à l’administration Bush d’avoir un nouvel élément à charge pour renforcer davantage les griefs qu’elle nourrit à l’encontre de Damas.

La Syrie n’a aucunement besoin d’un attentat “supplémentaire” qui viendrait la discréditer ; le carnage de Beyrouth visant une personnalité politique la mettrait à l’index, elle qui se sait déjà dans le collimateur de Washington qui réclame le départ des forces syriennes du Liban. La revendication de l’assassinat de Hariri par une organisation inconnue et le rappel de l’ambassadeur américain en Syrie pour consultation ne sont que des subterfuges pour simuler une préoccupation extrême, accroître la tension et faire monter encore plus la pression dans une région instable.

A qui donc profite le crime alors, si ce n’est à Israël, bien sûr ?

L’objectif d’Israël étant de créer des troubles au Liban, sa politique s’achemine à créer des manifestations contre la Syrie et amener la population libanaise à verser dans des critiques qui fusent déjà à l’égard du gouvernement libanais pour se dégager de l’emprise de Damas.

Israël, pour qui l’assassinat de Hariri voit se dessiner une nouvelle configuration de la région à laquelle elle aspire, chercherait résolument à provoquer une “confrontation armée” entre le Liban et la Syrie. Israël à qui, manifestement, le crime profite, se réjouit de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais pour voir son souhait enfin exaucé de l’instauration d’un gouvernement maronite préfigurer dans la carte géopolitique du Proche-Orient qui lui permettra de concocter méticuleusement un plan d’attaque peaufiné par les services secrets israéliens afin de renverser le régime syrien, on ne peut être plus clair sur les motivations réelles de l’entité sioniste d’autant plus qu’elle émet des réticences à restituer le plateau du Golan annexé en 1980.

Après l’explosion de Beyrouth, Damas est plus que jamais dans le collimateur de Washington et Paris. Il est clair que pour Ariel Sharon et l’ensemble des médias toujours très prompts à vilipender la Syrie, le carnage de Beyrouth contribue à mettre à exécution des plans guerriers pour isoler encore plus Damas, déjà affaiblie par une campagne de stigmatisation et d’intox, après celle de l’Iran, et faire voler en éclats le gouvernement pro-syrien de Beyrouth. Il n’y a pas de doute que l’assassinat de Hariri conforte les dirigeants israéliens dans leurs convictions de domination concernant la région et renforce leur hostilité légendaire à l’égard de la Syrie, qui est déjà mise sur la sellette et ménage Israël sur qui aucune suspicion ne pèse. On comprend mieux l’enjeu de cet assassinat qui permet au secrétaire d’Etat adjoint américain pour le Proche-Orient, Williams Burns, qui a demandé le retrait immédiat de l’armée syrienne du Liban l’application inconditionnelle et immédiate par la Syrie la résolution 1559 du Conseil de sécurité. Un indice éventuel de l’implication du Mossad dans l’assassinat de Rafik Hariri est que l’Etat hébreu a subordonné toutes reprise des négociations avec Damas à l’évacuation complète et sans condition du Liban. Donc il aura fallu cet assassinat pour que des boucliers se lèvent contre la Syrie pour réaffirmer que tous les chemins mènent à Rome. De toute évidence, s’il n’existe pas à l’heure actuelle d’éléments probants pour confirmer l’implication d’Israël dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais, il n’en demeure pas moins que le terrorisme d’Etat d’Israël a une forte capacité de nuisance pour réaliser ce genre d’opération. Pendant combien de temps encore l’Europe et l’ONU vont-t-elles stagner dans leur immobilisme complaisant à l’égard d’Israël ?

L’esprit démentiel d’Elizabeth Schemla

Alors qu’aucune commission d’enquête n’a été diligentée et ne s’est rendue sur le lieu de l’attentat et qu’aucune conclusion n’a été déposé et porté à la connaissance de la communauté internationale, voilà qu’Elizabeth Schemla, directrice de Proche-Orient.Info, incarnant la voyance à distance et le fakirisme, vient se lancer dans des spéculations tout en versant dans des amalgames dangereux pour livrer à la vindicte le coupable tout désigné, en l’occurrence la Syrie. L’humour déplacé d’Elizabeth Schemla la conduit à dire sans vergogne et sans réserve, dans son éditorial du 15 février, que l’assassinat de Rafik Hariri a été un événement capital comme le fut celui de Rabin, que Chirac ne laissera pas impuni. Elizabeth Schemla désigne la piste syrienne tout en martelant qu’il y avait fort peu de probabilités que les Américains et les Français, directement visés par cet attentat, se mettent à envoyer leurs troupes au Liban. Pour qui roule Elizabeth Schemla ? Des officiels libanais s’insurgent de voir des Etats préconiser une enquête internationale alors qu’elle est du ressort du gouvernement libanais exclusivement, dans le cadre du respect de la souveraineté et de la Constitution libanaise.

Le revirement de la politique française

En plus d’avoir déposé, avec les Etats-Unis, une résolution contraignante visant à exiger le retrait des troupes syriennes du Liban, la France, qui a opéré un virage à 180°, a conclu plusieurs accords avec Condoleeza Rice et Georges Bush. Elle s’est rabibochée avec les States et, depuis, les médias français serinent à longueur de journée que le gouvernement syrien est une dictature (la France se verrait bien reprendre de l’influence au Liban). Quelle découverte !

Même son de cloche du côté du général Aoun, qui entend prendre sa revanche après son éviction suite à l’invasion du Liban.

Comme toujours, l’Occident découvre la saleté dont il est plus ou moins à l’origine pour aller ensuite avec sa petite brosse à l’uranium appauvri faire la ménagère du monde. Ce n’est un secret pour personne de dire que les Américains et les Français ont accordé leurs violons depuis quelques mois dans le but de mettre une forte pression diplomatique sur la Syrie ; il faudrait être vraiment naïf pour croire sans autre forme de procès que Bechar El-Assad soit assez stupide pour donner un prétexte aussi monumental à la nouvelle collusion américano-française.

On vous dit de vous indigner et de vous offusquer de la dictature syrienne, qui empêcherait la démocratie libanaise de s’épanouir. Pourtant, il ne semblait pas gêner grand monde que le dictateur togolais Eyadema, placé par les bons soins de la France sur la première marche du podium de ce qu’il y de a de plus répugnant dans le monde des dictatures, ait régné durant 38 ans d’une main de fer, étouffant toute perspective de démocratiser le pays et de n’ayant jamais préconisé l’alternance politique au sein de son gouvernement. Il serait bon de souligner que le général togolais dinosaure a été mis en place par un coup de force orchestré par la France pour évincer de la compétition, en janvier 1963, le premier Président élu du Togo indépendant, Sylvanus Olympio, que la France a fait assassiner pour pérenniser la présidence d’un tyran notoirement connu de la communauté internationale. Un tyran tortionnaire qui étouffait la démocratie de son pays et qui n’a jamais été inquiété par les grands de ce monde, notamment Bush, qui avait l’idée fixe de se débarrasser de tyran notoire comme Sadaam Hussein. Eyadéma était “ce grand ami de la France” comme disait Chirac qui le pleurait il y a quelques jours et qui serait prêt à le faire ressusciter s’il avait en avait le don. Jacques Chirac a promptement rendu hommage au disparu, cet “ami de la France”. Il eût mieux valu pour son peuple qu’Eyadema, épris de chasse, d’hymnes martiaux et de champagne millésimé, fût d’abord l’ami du Togo.

D’ailleurs en 2003, la France ne bronche guère quand Eyadema, ancien sergent-chef de la Coloniale, trafique la loi fondamentale pour briguer un sixième mandat, quatre ans après avoir juré de passer la main. La France, qui fait toujours des siennes pour mieux appréhender le syndrome togolais, en vient aujourd’hui à exiger des élections libres, faisant preuve d’une pudeur bien tardive à l’égard du régime de Lomé. La France demande qu’une enquête internationale élucidant les circonstances de l’assassinat du Premier ministre libanais soit conduite sans délai et souhaite en suivre le déroulement avec vigilance, alors que la commission d’enquête proposée par Laurent Gbagbo et chargé de suivre les exactions de l’armée française, notamment à proximité de l’hôtel Ivoire à Abidjan, n’a pas retenu l’intérêt des officiels français en Côte d’Ivoire où, on s’en souvient, les émeutes s’étaient soldées par la mort d’une quarantaine d’Ivoiriens. Que ceux qui veulent voir la dictature syrienne desserrer ses griffes de la frêle démocratie libanaise fassent pression sur Israël et la Turquie pour que soient rendus à la Syrie le plateau du Golan (occupé par Israël) et l’Alexandrette, territoire turc où l’on parle encore arabe.

Il est clair que solliciter de la Syrie de lâcher une des seules cartes qui lui reste à jouer dans le poker proche-oriental, sans rien lui proposer en échange, c’est nécessairement vouloir la guerre (diplomatique ou militaire). On apprenait le 12 février qu’une télévision turque citée par Islammemo.cc (un site islamiste) avait affirmé que les Américains continuaient à stocker des armes et des munitions dans la base d’Incirlik, dans le sud-est de la Turquie. Cette information a été reprise par l’agence de presse syrienne Sana, qui a bien sûr dénoncé l’activité militaire américaine dans la région. L’organe de presse officiel syrien a précisé que “les Américains ont modernisé la base turque qu’ils avaient utilisée pendant la guerre contre l’Irak, mais qu’ils continuaient à y stocker des armes et des munitions, après la fin des opérations”. La Syrie serait convaincue que cette base pourrait servir pour attaquer son territoire.

On se rend à l’évidence que la fausse diplomatie prônée par la France et les Etats-Unis débouchera inéluctablement sur un conflit armé. Il aurait pu en être autrement si la Syrie ou l’Iran avaient une autre carte dissuasive à jouer, comme la Corée du Nord, qui a su depuis le début de la crise avec Washington faire reculer l’administration Bush, qui a essuyé des revers et des rebuffades en série.

N. Rahal

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