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Grand
Moyen-Orient
Le refus
annoncé des régimes arabes
On se souvient de
la réaction du Président égyptien lorsque les Américains ont parlé
pour la première fois du projet de Grand Moyen-Orient : les pays
visés seraient précipités dans une crise de même nature que la
“tragédie algérienne”.
Assurément, Hosni
Moubarek a donné cet exemple effroyable, de préférence à tout autre,
parce qu’il lui semblait susceptible de persuader à moindre frais
les Américains d’abandonner une idée aussi funeste. Il devait penser
aussi que ces derniers, en prônant la démocratisation dans cette
partie du monde, se souciaient en premier lieu de justifier
l’occupation de l’Irak, ainsi que les entreprises qu’ils mèneraient
ultérieurement pour consolider leur position et finir de se
soumettre la région. De son point de vue, il n’y avait pas de
meilleur argument à opposer à ce stade au plan américain que le
spectacle atroce qu’offrait le seul pays arabe qui avait mis en
œuvre un processus démocratique plus ou moins crédible, et peu
importe si les Algériens allaient s’en formaliser.
Pour le Président
égyptien – comme pour la plupart des dirigeants arabes, sinon leur
totalité – la démocratisation, dont il se garde de contester la
nécessité, du moins en apparence, est une œuvre de longue haleine
qui doit rester de bout en bout sous le contrôle des gouvernants en
place, car il suffirait d’une initiative prématurée et c’est la
violence tous azimuts qui prend le relais, avec pour conséquence
prévisible la déstabilisation et le terrorisme dans le reste du
monde. C’est de cela précisément que témoignerait l’expérience
malheureuse menée en Algérie.
On peut dire que
ni Hosni Moubarek ni les autres dirigeants arabes n’ont changé
d’avis à cet égard, et qu’ils sont décidés à faire échec au projet
américain, dans la mesure où cela est en leur pouvoir.
Pour ne parler que
de l’Egypte, la détermination de son Président à obtenir un enième
mandat (à moins que son véritable objectif soit d’abdiquer, en
monarque de fait qu’il est, au profit de son fils), ne peut
absolument pas passer pour un repositionnement politique favorable à
la démocratie et aux libertés. Partout dans le monde arabe, à
l’exception peut-être de l’Algérie où le processus démocratique,
sans avoir abouti, a tout de même franchi quelques étapes, le même
refus se manifeste de travailler à l’avènement de la démocratie, à
l’émancipation politique des populations ; les régimes tiennent
celles-ci d’une main de fer. Aucune critique n’est possible, moins
encore la contestation. Résultat : les peuples sont totalement
absents de la scène politique. Dans ces systèmes totalement
verrouillés, la brèche ne peut être pratiquée que de l’extérieur.
Les rares concessions en matière de libertés que les dirigeants font
à leurs gouvernés, et qu’ils s’empresseront de supprimer dès que
cela sera possible, ne visent qu’à donner l’illusion qu’un processus
est enclenché, qui serait appelé à se développer jusqu’à son terme.
Là encore, c’est l’exemple algérien, de par ses limites, qui met en
évidence le fait que les autres pays arabes n’ont même pas abordé
les réformes politiques, si toutefois les dictatures n’ont pas accru
leur emprise sur eux.
L’occupation de
l’Irak par l’armée américaine ouvre une nouvelle ère dans l’histoire
de cette partie du monde. L’avenir des régimes antidémocratiques qui
se la partagent dépend dans une large mesure, pour ne pas dire
exclusivement, de l’issue de la partie qui se joue actuellement en
Irak. La réussite des premières élections pluralistes dans ce pays,
ce qui paraissait pour beaucoup de monde un gageure intenable, trace
une perspective où ces régimes répugnent foncièrement à s’engager.
Personne ne peut dire, à l’heure qu’il est, s’il y en a parmi eux
qui arriveront à la conclusion qu’une page de l’histoire est tournée
et qu’il importe d’agir en conséquence. Le plus probable, en fait,
est que pas un d’entre eux ne retiendra la leçon qui vient de leur
être donnée. Tout porte à penser qu’ils continueront de tabler sur
l’échec des Américains, obligés de s’en aller une fois qu’ils auront
reconnu leur incapacité à venir à bout de la violence en Irak. Leur
déconfiture serait plus grande encore s’ils mettaient à exécution
leurs menaces sur la Syrie et l’Iran. Nul doute, pensent les
dirigeants arabes, que c’est toute la région qui s’embraserait
alors. Du reste, même dans le cas où l’occupant américain n’envisage
pas des actions militaires contre l’un ou l’autre de ces pays, du
moins dans le court terme, et qu’il s’emploie dans un premier temps
à pacifier l’Irak, il reste que ni l’un ni l’autre n’a intérêt à
rester confiné jusqu’au bout dans un rôle de spectateur.
Aussi longtemps
qu’ils conserveront l’espoir d’une défaite américaine, les régimes
arabes ne feront pas grand-chose qui aille dans le sens voulu par le
projet de Grand Moyen-Orient. Bien au contraire, il n’est même pas à
exclure qu’une partie d’entre eux, considérant que leur survie est à
ce prix, décident d’apporter leur aide soit aux groupes irakiens,
soit aux pays de la ligne de front, c’est-à-dire à la Syrie et à
l’Iran, qui peuvent à tout moment basculer dans la guerre. Encore
que ce soit plutôt la Syrie qui soit, dans le présent, la plus
exposée à une attaque américaine.
L’Iran, pour sa
part, donne le sentiment d’avoir choisi d’accélérer le processus de
mise au point de l’arme nucléaire, seul moyen, lui semble-t-il, de
dissuader les Américains d’entrer en guerre avec lui. De sorte que
si ces derniers acquièrent la conviction que les Iraniens, pour
autant qu’ils ne sont pas arrêtés à temps, fabriqueront leur bombe
atomique, force leur sera d’ouvrir les hostilités pour rester
logiques avec eux-mêmes. D’une façon plus générale, ils ne
quitteront sans doute pas la région avant d’avoir réalisé les
objectifs qu’ils s’y sont assignés. C’est qu’un retrait précipité
serait non seulement une défaite militaire, mais le début du déclin
de leur suprématie. Ils ne cachent d’ailleurs pas qu’ils sont en
train de mener une guerre implacable contre le terrorisme
international, et que c’est de l’issue de celle-ci que dépend leur
leadership dans le monde. C’est dire s’ils sont déterminés à réussir
en Irak, c’est-à-dire, entre autres objectifs, à le façonner d’après
leurs valeurs.
Nombre de ces
valeurs, si ce n’est toutes, sont universelles. Les Algériens, tout
comme l’ensemble des peuples formant le Grand Moyen-Orient, se
reconnaissent en elles. Assurément, ce qui fait agir les Américains,
c’est d’abord leurs intérêts de première puissance mondiale, qu’il
est primordial pour eux de préserver. Il n’y a aucune raison
cependant de rejeter a priori le projet de Grand Moyen-Orient, si du
moins il vise vraiment à l’établissement de la liberté politique
dans des pays où elle n’existe pas et où elle n’a aucune chance de
s’implanter tant que se maintiendront les régimes non réformables de
cette région.
On dit que la
démocratie ne s’impose pas. Rien de plus faux. Elle ne s’établit au
contraire que dans la mesure où elle s’impose, et d’abord à
l’encontre des forces qui n’en veulent pas. Un régime de libertés ne
s’installe pas une bonne fois pour toutes, il doit au contraire sans
cesse se garantir contre ses ennemis, il est obligé de se recréer
continuellement.
Les Etats-Unis
d’Amérique, grand Etat d’un peuple libre, sont mus par leurs petits
et leurs grands calculs, par leurs intérêts aussi bien que par leurs
idéaux. Ils disent vouloir nous aider à construire la démocratie, il
n’y a aucune raison de ne pas les croire. Encore qu’en Algérie, du
chemin ait été parcouru dans cette perspective et qu’une véritable
guerre populaire y ait été menée contre le terrorisme, dans la
solitude et sous la menace constante d’une intervention extérieure
qui serait venue au secours des groupes intégristes. Néanmoins, la
transition marque le pas et la régression menace. Les hésitations,
comme les faux calculs, font perdre du temps.
L’opinion qui
consiste à dire qu’il faut s’inscrire en faux contre tout ce que
proposent les Etats-Unis revient en fait à prôner le maintien des
régimes antidémocratiques qui règnent sur le monde arabe. Elle est
inacceptable pour quiconque prétend militer pour le triomphe de la
démocratie. Entre un régime à la syrienne et un autre venu au monde
à l’ombre de “l’impérialisme américain”, un démocrate digne de ce
nom n’hésitera pas, il choisira le second. Toutefois, le problème ne
se pose pas exclusivement en ces termes ; en tout cas pas en
Algérie, où il s’agit surtout de relancer le processus démocratique,
chose d’autant plus facile que le terrorisme islamiste a perdu la
guerre.
Ce que disent les
Américains en défense de leur projet n’a rien de choquant : il est
de l’intérêt des Etats-Unis de vous aider à instaurer la démocratie
chez vous, et il est du vôtre d’y accéder. Ainsi, nous, nous gagnons
en sécurité, car une démocratie ne cherche pas à en détruire une
autre, et vous, vous serez libres.
M. Habili
Haut
Syrie
Les pouvoirs
héréditaires
D’abord il y a la
Syrie, au cœur du conflit entourant l’assassinat de l’ancien Premier
ministre libanais Rafik Hariri ; puis il y a les voisins immédiats,
dont Israël qui dicte la ligne de conduite de chacune des parties
intervenant dans le grand processus de paix en cours.
Les choses
auraient été plus simples pour des pays arabes soutenus
politiquement par une démocratie réelle, si ce n’est que les
pouvoirs héréditaires sont toujours les principales causes d’un
déchirement inter-arabe au seul profit de l’hégémonique domination
américaine sur la région.
En février 1999,
Hafez al-Assad était élu pour un deuxième mandat de sept ans, après
qu’il eut purgé trente années de pouvoir sans partage de sept ans.
Dix-sept mois plus tard, il décède, léguant le pouvoir à son fils
avec le consentement de toute la classe politique qui a accepté le
fait accompli dans l’espoir de trouver en le fils l’optimisme perdu.
Pour légaliser l’héritage, un processus institutionnel, politique et
électoral a été mis en branle, permettant et le plébiscite du fils
et du parti Baas, artisan du transfert du pouvoir. Le nouveau chef
d’Etat est nommé général et commandant en chef des armées, avec en
prime le poste de premier responsable du parti. Ce jeune homme, la
trentaine à peine, va être intronisé le 10 juillet par voie
référendaire.
Les quelques
volontés affichées au départ pour lutter contre la corruption et
pour une démocratisation de la vie publique se sont vite évanouies.
Elles auront eu le mérite tout de même de réveiller la revendication
démocratique. Celle de redonner la parole au peuple et que le
Parlement puisse contrôler l’Etat. C’est le parti communiste,
traditionnellement opposant au régime, qui va prôner le changement
en revendiquant surtout le retour à l’Etat de droit, le
pluripartisme et la libération de tous les prisonniers politiques
ainsi que la levée de l’état d’urgence instauré depuis plus de
trente ans.
Le changement de
main du régime n’aura fait que compliquer davantage les relations
pouvoir-opposition. Les changements opérées s’avèrent de façade,
attisant la pertinence des contrecoups d’un pouvoir qui veut bien
satisfaire ses opposants, mais en gardant sauves les lignes rouges à
ne pas franchir, comme en témoigne la nouvelle loi sur la presse
devant permettre la création de nouveaux titres, mais instituant en
parallèle des restrictions importantes sur la liberté d’expression.
De fait, les nouveaux titres ont plus profité aux relais du système.
Pour éviter la
revendication démocratique, le gouvernement Assad-junior a trouvé la
parade en prônant les réformes économiques. Le ministre de
l’Industrie résumait tout à fait la situation par cette phrase :
“Les réformes économiques peuvent tout à fait avancer sans qu’on
touche au domaine politique.”
Syrie et Liban,
les frères ennemis
Quitter le pays,
le Liban, est un pas que ne franchira pas Damas. La conjoncture
internationale actuelle compromet cette présence et risque
d’atteindre le pays d’Al-Assad dans son intégrité. Les appels
libanais pour un retrait immédiat de leurs territoires se font plus
insistants, réfutant le fait établi dans la mesure où cette présence
risquerait de réchauffer la situation à la frontière avec Israël. La
Syrie a un besoin stratégique de se trouver au Liban pour imposer
ses conditions dans le processus de paix, disait un haut responsable
libanais. Il se référait aux moyens dont dispose Damas comme le
Hezbollah, un indésirable américain.
Le secrétaire
américain à la défense, Donald Rumsfeld, avait mis en cause, le 28
mars 2003, l’aide à l’armée irakienne qui proviendrait de Syrie et
d’Iran. Quelques jours plus tard, la responsable du Conseil national
de sécurité, Mme Condoleezza Rice, renouvelait ces accusations et
ces avertissements, mais, cette fois, en les adressant seulement à
la Syrie. Le pays de Bachar Al-Assad était sur la liste des Etats
“voyous” qu’il faut neutraliser. Le 3 mai, le secrétaire d’Etat
Colin Powell venait en personne à Damas proférer les menaces
américaines. L’étau se resserrait sur la Syrie, qui se trouvait
alors devant une épreuve de force exercée par les Américains.
Washington continuait de menacer la Syrie de sanctions si elle ne
changeait pas de comportement, soumettant le régime syrien à de
fortes pressions.
Ces exigences
américaines portaient essentiellement sur quatre points, qui sont
l’abandon des largesses syriennes au profit des organisations
palestiniennes basées à Damas et considérées comme terroristes,
l’accueil des ressortissants irakiens ayant servi le régime de Sadam
et enfin le développement d’armes de destruction massive, dont
dispose la Syrie par la fabrication ou l’acquisition par des pays
tiers.
L’absence de
réponse immédiate à ces exigences américaines va placer la Syrie
dans l’”axe du mal” et lui conférer le statut de source latente
d’aide au terrorisme international. Sa présence au Liban est jugée
de ce fait un danger pour l’indépendance du Liban et pour toute la
région. Une raison suffisante pour faire voter par le Congrès
américain une résolution contre la Syrie autorisant le président des
Etats-Unis à édicter, “quand il le déciderait, des sanctions
correspondant au danger que la Syrie continuait de représenter aux
yeux de Washington”.
Au delà des
frontières US, les sanctions vont prendre le relais via l’Europe,
pour être plus agressives encore en atteignant les accords de
partenariat projetés entre la Syrie et l’Union européenne.
Les alliés
naturels de la toute-puissante Amérique, en l’occurrence le
Royaume-Uni, les Pays-Bas, mais aussi l’Allemagne, depuis le 25 mai
2004, ce sont les 25 Etats membres qui s’accordent sur le préalable
de l’abandon par les Syriens de tout programme d’armes de
destruction massive pour pouvoir conclure lesdits accords. Cette
clause n’avait jamais été mentionnée jusque-là dans aucun accord de
partenariat conclu par l’Union européenne avec d’autres Etats.
A ces menaces
s’ajoute celle du gouvernement israélien qui, par la voix de son
Premier ministre Ariel Sharon, a déjà eu l’occasion d’affirmer qu’il
tiendrait la Syrie pour responsable des agissements du Hezbollah et
que la réaction militaire israélienne porterait directement contre
les forces syriennes au Liban, et peut-être contre des installations
militaires ou industrielles en territoire syrien.
Là est le danger
le plus vraisemblable qu’une crise ferait courir à la Syrie.
Il faudra plus que
du talent pour Assad junior pour évacuer cette vague de menaces qui
pèse sur son pays, d’autant que sa position géographique ne plaide
nullement en sa faveur. Avec l’Etat hébreu comme voisin sur un
flanc, sur l’autre un Irak ou la puissance américaine est confortée,
un pouvoir monarchique d’un autre encore, en l’occurrence la
Jordanie, dont la population est dominée par des Palestiniens, les
risques sont multiples. Avec chacun des voisins, les susceptibilités
aussi minimes soient-elles risquent de compromettre la stabilité de
toute la région.
La précarité de la
stabilité régionale ne peut, dans les faits, profiter qu’à l’Etat
hébreu, pour qui la présence américaine est d’un apport
considérable.
Depuis les années
1980, chacun des deux Etats tente de se protéger contre Israël en
dirigeant son animosité sur l’autre voisin. Ainsi ont été empreintes
les relations entre la Syrie et la Jordanie : chacune a prêté refuge
à l’opposition de l’autre.
La Syrie encourage
les dix organisations palestiniennes hostiles au processus d’Oslo,
basées à Damas, de mener des actions militaires contre les intérêts
israéliens en Jordanie.
Entre le royaume
hachémite et l’Irak, les choses n’ont jamais aussi été de tout
repos. Le soutien de la population du royaume au Irakiens, à lui
seul, constitue un véritable casse-tête.
Les pesanteurs de
la géographie auront beaucoup influé sur la situation de la Syrie au
point de mire américain certes, mais aussi de par l’influence de sa
politique anti-démocratique interne et ses répercussions sur un
Liban saigné économiquement depuis qu’il se trouve sous domination.
Samira Mana
Haut
Le Liban au
lendemain de l’assassinat de Rafik Hariri
Risques
d’explosion
“Le Liban
brûle-t-il ?”, s’interrogeait un confrère de la presse écrite au
lendemain du lâche assassinat de Rafik Hariri. Si ce n’est pas
encore le cas, la situation au Liban est appelée, malheureusement, à
se compliquer au lendemain de cet attentat meurtrier, et le pays
risque de vivre des moments très difficiles qui rappellent la guerre
civile.
Qui peut être
derrière l’ignoble attentat du 14 février ? Les doigts accusateurs
de “l’opposition libanaise” comme ceux, de manière indirecte, de la
France et des USA, sont pointés vers la Syrie et le Pouvoir
libanais. D’où la revendication française (appuyée deux jours après
par l’administration Bush) de la nécessité d’une enquête
internationale. L’argument des accusateurs est de s’interroger sur
la possibilité d’un tel acte dans un pays protégé par l’armée
syrienne. Oubliant peut-être que des attentats similaires se sont
déroulés dans des pays bien plus protégés comme les USA (attentats
du 11 septembre 2001 ou d’Oklahoma City en 1995), Israël (assassinat
de Rabin) et la Suède (assassinat de la ministre des Affaires
Etrangères). Le meilleur exemple reste l’Irak, où la présence
imposante de dizaines de milliers de soldats US n’empêche pas les
attentats, les assassinats et les kidnappings qui s’y déroulent
quotidiennement.
Mais en attendant
une preuve implacable, n’est-il pas plus judicieux de s’interroger
sur les bénéficiaires de la mort de Hariri ? Une chose est sûre :
l’atmosphère très tendue née depuis ce lundi noir conforte les
Etats-Unis dans la mise en place de leur projet de Grand
Moyen-Orient (GMO) et permet à Israël de rester maître de la région.
Pour la première
fois depuis que les fameuses revendications télévisées des “groupes
affiliés” à l’énigmatique Al-Qaîda font office de preuves
indiscutables sur les auteurs des attentats terroristes, les médias
français et américains ont douté très fort du clip revendiquant
l’assassinat de Hariri paru sur Al Jazeera. Mieux, ces médias – et
d’autres – ont même répercuté le communiqué d’Al-Qaîda niant toute
implication dans cette affaire. L’essentiel étant apparemment de
maintenir la pression sur la Syrie (pour l’obliger à retirer son
armée) et sur le gouvernement libanais, quitte à ce que, plus tard,
l’enquête révèle leur innocence. Outre le retrait de l’armée
syrienne du Liban, le principal but recherché étant d’isoler la
résistance libanaise représentée par le Hezbollah afin de le
désarmer, voire de le mettre sur la liste européenne des
“organisations terroristes” comme le souhaitent les USA, appuyés par
l’Italie, la Pologne et les Pays-Bas, pour laisser le champ libre à
l’Etat hébreu pour renforcer sa suprématie.
A qui profite
l’assassinat de Hariri ?
Censée être
l’œuvre des Syriens et du pouvoir libanais, l’attentat qui a coûté
la vie à l’architecte des accords de Taef (en Arabie Saoudite) est
vraisemblablement en train de profiter à l’opposition libanaise et
aux partisans de la résolution 1559 des Nations unies qui exige le
retrait syrien du Liban et le démantèlement de la résistance
libanaise.
Israël et les
Etats-Unis considèrent que le Hezbollah, soutenu selon eux par la
Syrie, est responsable du maintien de la résistance palestinienne.
La résolution 1559 a été adoptée sur une proposition française,
souhaitée par l’opposition libanaise et accueillie favorablement par
Israël. Un ministre du gouvernement Sharon s’est même enorgueilli
que son pays était derrière la proposition française.
Une
“opposition” amnésique
Rafik Hariri
était-il pour autant complètement favorable à cette résolution ?
Passé depuis le mois d’octobre à l’opposition, après sa démission de
la tête du gouvernement, Hariri est néanmoins resté un homme de
dialogue dont la sagesse a rayonné sur le Liban jusqu’aux dernières
moments précédent sa mort. Cité par le quotidien libanais As-Safir,
Rafik Hariri a déclaré, quelques minutes avant sa mort, qu’il
restait attaché aux accords de Taef. “Malgré toutes les divisions
que connais, le pays je reste attaché aux accords de Taef”, avait-il
déclaré à des amis députés lors d’une discussion qui s’est déroulée
quelques minutes avant qu’il ne monte dans sa voiture pour se
diriger vers sa résidence, avant d’être fauché par une voiture
piégée. Si Hariri s’était montré intraitable envers les Syriens à
cause de leur mainmise réelle sur la politique intérieure du Liban,
il n’en était pas moins favorable à une relecture des relations
stratégiques entre ces deux pays dans le sens d’une indépendance du
Liban vis-à-vis de la Syrie.
Quant à la
question du désarmement de la résistance libanaise (Hezbollah)
souhaité par certains partis chrétiens parmi ceux de l’opposition,
Rafik Hariri n’a jamais caché son soutien à cette résistance qui a
libéré le Sud Liban de l’occupation israélienne. Une semaine avant
sa mort, il avait déclaré, devant témoins, au secrétaire général du
Hezbollah, Hassan Nasrallah, qu’il allait faire tout ce qui était en
son pouvoir pour que l’Union européenne n’ajoute pas le parti chiite
dans sa liste des “organisations terroristes”.
Samedi 19 au soir,
en direct sur la chaîne Al Jazeera, un député, membre du parti de
Hariri, a confirmé l’opposition au désarmement de Hezbollah tant que
le danger israélien persisterait. Néanmoins, Mohamed Qabbani pense
qu’une fois que la menace extérieure disparaîtra, le désarmement
s’avèrera nécessaire.
Walid Djoumblat,
un des ténors de l’opposition, n’en pense pas moins sur cette
question. Cet ex-allié de la Syrie, subitement devenu opposé à la
présence de son armée au Liban, continue à soutenir la résistance.
Pour lui, “le rôle des Syriens est terminé. Ils ont aidé à la
réunification du Liban et à la libération du Sud Liban, maintenant
ils doivent partir”. Cependant, l’ancien allié du régime de Hafez
Al-Assad considère que les relations libano-syriennes “doivent êtres
rediscutées dans le cadre d’un dialogue entre les deux pays”.
C’est dire que
l’opposition libanaise ne converge pas sur l’ensemble des points qui
constituent cette crise. Une crise qui a, d’ailleurs, permis à
certains de se replacer sur la scène politique. C’est le cas du
général Michel Aoun, qui se présente comme un proche de Rafik Hariri
alors qu’il était en profond désaccord avec lui lorsque celui-ci
occupait le poste de Premier ministre. Aoun a-t-il oublié que le
gouvernement Hariri avait lancé contre lui un mandat à la suite de
sa déposition anti-syrienne devant le Congrès américain ? Faut
rappeler aussi que beaucoup des accusateurs de la Syrie, parmi les
nouveaux opposants ont été, à un moment ou à un autre, ses clients.
Lorsqu’une personnalité libanaise critique le rôle syrien, depuis
les accords de Taef, dans la nomination des ministres oublie qu’elle
a été elle-même ministre (comme tant d’autres adversaires de la
présence syrienne), les arguments de l’opposition libanaise
deviennent quelque peu suspects.
Le problème de
cette opposition, c’est qu’elle se trouve sur la même ligne
qu’Israël qui s’est mise (tout naturellement) elle aussi à accuser
la Syrie d’être derrière l’assassinat de Hariri. Au lendemain de
l’attentat, Sharon a demandé le retrait de l’armée syrienne du
Liban. Quelle audace pour un pays qui n’a jamais appliqué les
résolutions des Nations unies et qui, de surcroît, occupe une partie
du territoire syrien (le Golan) ! Israël s’est même payé le luxe
d’appeler la Syrie à respecter la résolution 1559. Faut-il rappeler
qu’hormis la résolution 425, qu’Israël a dû appliquer par la volonté
de la résistance libanaise en quittant par la force le Sud Liban,
l’Etat hébreu refuse toujours de mettre à exécution les résolutions
242 et 438 relatives aux territoires palestiniens.
Le Liban, vers
quel avenir ?
Les plus
optimistes des analystes craignent le pire. A moins que les parties
étrangères ne cessent de pousser le conflit à son paroxysme.
Il est quasi
certain que la Syrie finira par retirer son armée du Liban durant
l’année en cours. Reste à savoir s’il faut la forcer à le faire au
risque de casser les liens historiques entre ces deux pays, ou alors
permettre un “divorce” en douce tout en maintenant les relations
libano-syriennes au stade stratégique. C’est, semble-t-il, vers
cette solution que s’orientait l’envoyé spécial du secrétaire
général de l’ONU, Thierry Larsen. A deux jours de l’assassinat de
Hariri, Larsen considérait que cette crise devait trouver une issue
aussi bien dans le cadre de la résolution 1559 que dans les accords
de Taef et du traité de fraternité signé entre la Syrie et le Liban.
Les prochains jours risquent d’êtres fatals pour la stabilité du
Liban. Le refus catégorique de l’opposition à tout dialogue avec les
partis “pro-pouvoir” (seul le Hezbollah est considéré comme un
interlocuteur valable par les partisans de Hariri et le parti de
Walid Djoumblat) ne fera que prolonger la crise. D’un autre côté, le
sérieux retard pris par les autorités libanaises à donner des
éléments sur le cours de l’enquête ne joue pas en sa faveur et
pousse l’opposition à plus de radicalisation. Le recours des uns et
des autres à l’arbitrage de la rue ne facilite pas les choses.
Le plus triste
dans cette affaire, c’est le silence synchronisé des Etats arabes (à
quelques semaines du sommet de la Ligue), laissant à la France, aux
Etats-Unis et à d’autres le soin de décider de l’avenir dans cette
région. Hormis la présentation des condoléances, les pays arabes (y
compris l’Egypte et l’Algérie) ont complètement déserté la scène.
Abdelkader
Djalil
Haut
Quelle
littérature aux Etats-Unis sur le GMO ?
Une initiative
en attente d’inspiration
L’initiative
américaine du Grand Moyen-Orient est-elle réellement un nouveau
concept de géopolitique, ou bien est-ce une billevesée inventée par
la Maison Blanche pour donner un fondement intellectuel à une
politique d’agression justifiée surtout par des nécessités de
sécurité intérieure ?
Petite revue non
exhaustive des publications sur le sujet.
Dès lors que l’on
plonge dans les bibliographies liées aux relations internationales,
on est tout de suite déconcerté par la pauvreté des textes, autant
ceux des universitaires et penseurs au fait des questions de
relations internationales que ceux émanant des think-thank proches
de l’administration américaine.
Si les premiers
n’ont pas eu beaucoup d’empressement à élaborer des thèses sur le
sujet, les seconds ne sont pas beaucoup aidés sur un projet dont les
contours paraissent encore flous au regard de la littérature
disponible sur le sujet, même au niveau des représentant de
l’administration Bush. En fait, c’est à peine si on trouve quelques
articles ici est là qui, loin de préciser le contour du projet,
donnent plutôt l’impression que rien n’est fait et que le GMO en est
encore à l’état de brouillon quand il ne porte pas en lui-même,
déjà, les prémices de son échec.
Dans un des rares
long texte sur le sujet, International Crisis Group (ICG) présente
le projet sous le titre Imperilled at Birth (un projet mort-né) (1)
soulignant les difficultés politiques, sociales et culturelles qui
s’opposent à la mise en branle du BMEI (ou GMO en français) (2). Le
rapport d’ICG, publié en juin, se réfère aux écrits tout de suite
disponibles après l’annonce par la Maison Blanche de la mise en
place de l’initiative.
Cela étant, si
l’on revient aux documents disponibles, notamment ceux sur lesquels
ICG a fondé son analyse, on retrouve un nombre important de
réflexions publiées essentiellement par la presse au Moyen-Orient et
aux Etats-Unis. Les études universitaires sont plus que chiches.
A la Maison
Blanche, la référence la plus diffusée sur le projet reste une note
reprenant l’extrait du discours de George W. Bush qui annonçait la
mise ne place de l’initiative (3). Le même document présente
l’action, le contenu et l’esprit qui guide cette démarche en moins
de 500 mots.
Les promoteurs
de la politique étrangère américaine grands absents
Le Council For
Foreign Relations, organisme non gouvernemental américain
indépendant créé dans les années 1920, qui a l’habitude de fournir
une littérature touffue sur tout ce qui touche aux questions des
relations internationales et notamment celles qui concernent les
Etats-Unis, a publié 14 ouvrages et 15 rapports très documentés en
2004, mais qui ne traitent le BMEI que de manière incomplète et qui
ne le prennent certainement pas pour sujet.
Même si le CFR
présente un document intitulé Democracy and Constituencies in the
Arab World (démocratie et régime électoral dans le monde arabe), il
précise que celui-ci a été publié par le Carnegie Endowment for
International Peace. Le même document donne une excellente
orientation puisqu’il met en avant les autres projets de
démocratisation du monde arabe imaginés par les Américains. En fait,
la démocratie dans les pays arabes comme solution aux inquiétudes
américaines est un vieux démon qui occupe l’esprit des stratèges US
depuis longtemps (4).
En 2004, la
fondation Carnegie Endowement (5) a peut-être surfé le plus sur le
BMEI en publiant un certain nombre de documents, notamment Middle
Eastern Democracy : Is Civil Society the Answer ? (la démocratie au
Moyen-Orient, est-ce que la société civile en est la réponse ?) par
A. Hawthorne, ou encore Women’s Rights and Democracy in the Arab
World (droits des femmes et démocratie dans le monde arabe) du même
auteur.
Même s’il ne
s’agit pas de faire en quelques lignes l’inventaire de tout ce qui a
été écrit sur le GMO (car là aussi il y a le risque de faire la
promotion de textes qui n’ont rien de scientifique), il semble bien
que la démarche intellectuelle qui sous-tend l’initiative est
absente car le GMO lui-même n’est pas forcément le fruit d’une
réflexion au sens universitaire mais bien le packaging cérébral
d’une action politique peut-être du même acabit que celles qui ont
permis l’envahissement de l’Afghanistan ou l’occupation de l’Irak.
De là à faire du GMO l’expression géopolitique d’une menace
militaire, il n’y a qu’un pas qui est vite franchi.
Amine Esseghir
1. Le texte est
disponible en arabe et en anglais sur le site Internet de ICG (www.icg.org)
2. Le concept
en français, Grand Moyen-Orient, reprend la première version de
l’initiative présentée sous le titre Great Middle East Initiative,
puis Wider Middle East Initiative, pour finir avec le compromis en
anglais, Broader Middle East and North Africa Initiative, en abrégé
BMEI (broader signifiant le plus large). En fait, dès la
présentation du projet, des oppositions européennes et arabes se
sont fait jour et ont donné lieu à une polémique sémantique qui a vu
les Américains s’empresser de céder aux demandes de leurs
partenaires. Est-ce que cela est symptomatique de l’absence d’une
vision précise de ce que les Américains voulaient dire mais pas de
ce qu’ils voulaient faire ?
3.
“...The United States has adopted a new policy, a forward strategy
of freedom in the Middle East. This strategy requires the same
persistence and energy and idealism we have shown before. And it
will yield the same results. As in Europe, as in Asia, as in every
region of the world, the advance of freedom leads to peace.”
(extrait du discours de George W. Bush
du 6 novembre 2003 constituant toute la doctrine à l’origine du GMO).
4. Dans
Democracy and Constituencies in the Arab World de Marina Ottaway,
publié en juillet 2004 par Carnegie Endowment for International
Peace, on indique que le dilemme des réformes démocratiques dans les
pays arabes se résume simplement au fait que souverains et chefs
d’Etats sont devenus si puissants qu’ils mettent des limites à
l’action des Parlements et des juridictions indépendantes.
Le
texte rejoint celui de Amy Hawthorne, Do We Want Democracy in the
Middle East ? The “democracy dilemma” in the Arab world : How do you
promote reform without undermining key United States interests ?,
publié par le Foreign Service Journal à Washington en février 2001,
bien avant la mise en place du BMEI, alors que Marina Ottaway avait
déjà, dans Promoting Democracy in the Middle East : The problem of
US credibility (publié par Carnegie Endowment for International
Peace) avait posé la problématique de l’ancrage US dans le monde
arabe en mars 2003. Le document
mettait en avant les projets de démocratisation proposés par
l’administration Clinton, inclus dans les programmes de
développement avec des objectifs à long terme, sans citer de manière
claire et directe l’objet des réformes.
5. The Carnegie
Endowment for International Peace est une fondation non lucrative et
sans obédience politique, créée en 1910, qui active au profit de la
coopération entre les nations et à la promotion de l’engagement
international des Etats-Unis. Sur le BMEI, elle a été de peu d’aide.
Haut
Enjeux du Grand
Moyen-Orient
L’étonnante
sérénité du Maroc
S’il est un pays
dont ne parle presque jamais en abordant les enjeux du Grand
Moyen-Orient, c’est bien le Maroc.
Le royaume, bien
loin de la zone de turbulences, prend les devants et conforte
progressivement ses relations à tous les niveaux avec les Etats-Unis
et l’Europe.
Le projet
américain de Grand Moyen-Orient a été annoncé pour la première fois
et promis pour figurer à l’ordre du jour d’un prochain sommet du G8
au moment où était signé l’accord de libre-échange entre le Maroc et
les USA, en mars 2004.
A la veille de sa
réélection, et dans le contexte de crise que traverse
l’administration Bush, ce projet ne semblait avoir aucune
crédibilité. C’était alors faire preuve de trop d’optimisme et
revenait à oublier qu’il y a de forts intérêts en jeu. La
compétition européo-américaine sur la région méditerranéenne par
partenariat et zones de libre-échange interposés et le partage du
“gâteau” de la reconstruction de l’Irak en sont les deux principaux.
Cette considération a pris une tournure des plus concrètes pour ce
qui est du Maroc, puisque les bombardements sur Bagdad n’ont
entraîné aucune interruption des négociations maroco-américaines sur
la zone de libre-échange qui entrera bientôt en vigueur. Initiées en
janvier 2003, les négociations maroco-américaines ont été menées
dans le bruit assourdissant des chars et des bombes américaines sur
l’Irak et ont abouti à la signature de l’accord de libre-échange dès
le 2 mars 2004. Sa ratification par le Parlement est prévue pour le
mois de juin prochain. Le Maroc devient ainsi, après la Jordanie, le
deuxième pays du monde arabe à conclure un accord de libre-échange
avec les Etats-Unis.
Cet accord compte
peu pour les Etats-Unis au point de vue financier et économique ;
pour l’heure, les échanges commerciaux avec les USA représentent
4,7% du commerce extérieur marocain contre 56,9% avec l’Union
européenne. L’objectif essentiel est plutôt le renforcement de
l’influence politique américaine dans la région, en contrepoids de
celle exercée par l’Union européenne et en appui, au moins tacite, à
sa politique d’agression contre le peuple irakien et de spoliation
de ses richesses. En échange, le Maroc espère un appui américain sur
la question du Sahara, mais sans doute a-t-il sous-estimé
l’attraction exercée par l’Algérie, qui a à son tour opéré le
tournant libéral et dispose de richesses pétrolières bien
convoitées.
Qu’ont donc mis
les Etats-Unis dans le panier des négociateurs – sous forme de
pressions ou de contreparties – pour rendre si urgent un partenariat
commercial entre une superpuissance à l’économie ultra-protégée et
subventionnée et un pays à l’économie fragile, qui accepte de
s’ouvrir sans filet à la concurrence, à un moment aussi sensible
pour les populations arabes ?
Qu’un tel accord
puisse faire le bonheur d’une poignée de négociants et d’industriels
marocains ayant reçu des garanties d’accès privilégié au marché
américain est de l’ordre du probable. Que les producteurs marocains
dans leur majorité puissent se positionner sur un marché américain
surprotégé et plus compétitif et, dans le même temps, se défendre
contre une arrivée massive de produits américains concurrentiels,
voilà qui relève de l’utopie. Même si dans certains domaines
(l’agriculture en particulier), un étalement des démantèlements
douaniers et des quotas commercialisables est prévu, l’aboutissement
de ces accords reste l’ouverture totale des deux marchés l’un à
l’autre. Compte tenu des disparités de développement entre les deux
pays, cela signifie une ouverture complète des marchés marocains aux
produits américains et une compétition déloyale pour les producteurs
marocains. Qu’ils aient deux mois ou six ans pour s’y préparer ne
changera pas grand-chose à l’affaire.
Pour sa part, Le
projet euroméditerranéen de zone de libre-échange (ZLE) a prévu une
enveloppe financière (MEDA) qui aide à la mise en conformité de
l’économie et de la législation marocaines avec les règles imposées
par l’OMC, quelques miettes étant prévues pour amortir le coût
social prévu de l’opération. D’ores et déjà, des secteurs comme les
conserveries ou le textile sont durement touchés. Rien de tel n’est
mis en place dans le cadre des négociations avec les Etats-Unis. Les
représentants des patrons ont été associés aux négociations ; un
lobby d’entreprises a été créé : la USA-Morocco FTA Coalition, mais
les syndicats et organisations représentatives des travailleurs
n’ont pas été consultés. En revanche, un certain nombre de
pré-requis ont été imposés au Maroc : un nouveau code du travail qui
favorise la flexibilité et les licenciements, et apporte des
restrictions au droit de grève ; un système de justice au service
des entreprises ; un système d’éducation qui réponde étroitement aux
besoins des entreprises et du marché. Dans les faits, l’aide au
développement de l’US Aid, quant à elle, est passée, pour le Maroc,
de 18,5 millions de dollars en 1995 à 8,5 millions de dollars en
2003. Ce sera tout de même le Maroc qui abritera en septembre 2004,
la conférence sur les réformes dans le monde arabe (Forum de
l’avenir), avec l’objectif de d’examiner “comment promouvoir les
réformes démocratiques en Afrique du Nord, au Proche-Orient, en
Afghanistan ou encore en Asie du Sud-Est”.
L’ancien
secrétaire d’Etat américain, Colin Powell, a félicité le Royaume
pour “avoir été choisi”. De son côté, M. Benaïssa, chef de la
diplomatie marocaine, a souligné l’attachement du Royaume à “ce
nouveau cadre de partenariat” et a exprimé son souhait de voir la
conférence contribuer à la paix et au développement de la région.
Effectivement,
cette rencontre tout comme son objet n’ont pas été sans soulever la
contestation d’une partie de la classe politique au Maroc. Le Parti
marocain du progrès et du socialisme (PPS), membre de la coalition
gouvernementale, s’est opposé à ce Forum, soulignant que “la
démocratie ne s’impose pas”. “Il faut que les Américains le
sachent : une démocratie ne s’impose pas, encore moins quand elle
est apportée dans les fourgons d’une armée d’occupation”, a déclaré
Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS. La tenue du Forum au Maroc
a été vivement critiquée par l’Association marocaine des droits
humains (AMDH, indépendante) et par le Parti islamiste Justice et
développement (PJD,
opposition).
Mais le Maroc,
dont les relations avec Israël sont sur le point d’être réactivées
avec la réouverture du bureau de liaison de Rabat (fermé depuis 2000
à cause de l’intifada) est déjà bien avancé dans son rapprochement
avec Washington et son adhésion aux objectifs stratégiques de
l’administration Bush. “Cet accord illustre la forte volonté
politique des deux pays de promouvoir leur partenariat stratégique
et d’apporter leur contribution au développement de l’économie, en
particulier dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord”,
note le communiqué d’annonce de la ZLE.
Du coup, le Maroc
trouve dans cet accord une réaffirmation du soutien aux options
d’ouverture, de tolérance et de démocratie mises en œuvre par
Mohammed VI.
Ce n’est pas
seulement”pleinement en considération les particularités économiques
et les réalités sociales du Maroc dans le processus de
libéralisation des échanges entre les deux pays et de la
modernisation de l’économie”, une bonne compréhension des intérêts
économiques des Etats-Unis qui met le Maroc dans les bonnes grâces
des capitales occidentales. Le Maroc de Mohamed VI n’est pas celui
de Hassan II, notamment au plan des droits de l’Homme, dont on dit
que la situation s’est sensiblement améliorée, contexte
international oblige. Les bagnes clandestins, notamment celui de
Tazmamart où certains prisonniers ont passé plus de 20 ans et d’où
beaucoup d’autres ne sont jamais revenus, ont été fermés. Tous les
exilés célèbres ont été autorisés à rentrer au pays.
En 2004, Amnesty
International dénonçait néanmoins une augmentation des cas de
torture depuis 2002, année du lancement d’une campagne de lutte
contre le terrorisme, mais l’on devine bien que ce n’est pas sur ce
point qu’un Occident pleinement engagé dans la lutte contre le
terrorisme viendra bousculer Rabat.
“En dépit de
progrès récents dans le domaine des droits humains, le Maroc refuse
toujours de réagir aux allégations persistantes de torture et de
mauvais traitements”, note encore le rapport d’AI. Et les défenseurs
du pouvoir de Rabat de rappeler, en répartie, que le Maroc a
courageusement entamé la liquidation des “années noires” du règne de
Hassan II (début des années 1970 - début des années 1990). Mohamed
VI a “autorisé” la création d’une commission baptisée “équité et
réconciliation” (novembre 2003), instance agissant en dehors de tout
cadre judiciaire, ne pouvant demander des comptes aux agents de
l’État responsables des violations des droits de l’Homme. En
revanche, l’indemnisation des familles des “disparus” (les
prisonniers politiques liquidés par les forces de sécurité) a
commencé, mais l’Etat n’a retenu que quelques dizaines de dossiers,
alors qu’on estime à quelque 1 500 le nombre de “disparus”
(estimation moyenne) sous Hassan II. Cependant, les poursuites à
l’encontre des tortionnaires n’ont pas encore été entreprises. Il
est vrai que Driss Basri, le ministre de l’Intérieur des années
noires et exécuteur des basses besognes, n’a quitté son poste
qu’en... novembre 1999. L’affaire Mehdi Ben Barka (exécuté en 1965)
a vu le premier repenti des services spéciaux marocains témoigner
devant un juge français, bien que le “secret défense” pèse toujours
sur une partie du dossier. Enfin, la liberté d’expression, réelle
sur bien des sujets, s’arrête là où commence la raison d’Etat, soit
devant les deux tabous que sont la monarchie et le Sahara
occidental, qu’il convient d’appeler les “provinces sahariennes”.
Mais au plan médiatique, c’est surtout la réforme du code de la
famille qui est mise en avant. Le roi Mohammed VI a “osé” toucher à
ce texte qui date de 1957. Une réforme qui marque davantage
d’égalité entre les hommes et les femmes, en dépit d’une société
marocaine encore très traditionaliste.
Nabil Benali
Haut
Assassinat de
Rafik Hariri
La piste du
Mossad
Après l’attentat
contre son ancien Premier ministre, le Liban est plongé dans une
période d’incertitude ; la Syrie est mise sur la sellette. Le
Premier ministre Rafik Hariri a été tué le 14 février dans un
violent attentat à la bombe qui rappelle les heures noires de la
guerre civile de 1975-1990 initiée par le criminel de guerre en
exercice, Ariel Sharon, qui ne manquera pas de rééditer ses exploits
au Liban, d’agiter le spectre d’une nouvelle guerre et de perpétrer
un nouveau massacre impuni à l’image de Sabra et Chatila.
Ceux qui ont tout
à gagner de cet assassinat prémédité se trouvent peut-être en dehors
de Beyrouth et de Damas.
L’attentat qui a
coûté la vie à l’ancien Premier ministre libanais a vivement échaudé
la communauté internationale au point où certains Etats, qui ont
coutume de verser dans des amalgames dangereux et de spéculer, ont
instrumentalisé le carnage de Beyrouth à d’autres fins pour durcir
encore le ton et proférer des menaces à l’encontre de la Syrie, que
la quasi-totalité des médias désigne d’ores et déjà comme le
commanditaire. Les grands médias adoptent toujours le point de vue
qui convient le mieux aux intérêts des diplomaties française et
américaine et sont peu enclins à dire une vérité pas bonne à
entendre pour les Occidentaux ; les Etats-Unis et Israël ont
visiblement utilisé cette carte maîtresse et choisi délibérément de
jeter l’opprobre et le dévolu en spéculant sur l’attentat,
l’attribuant immédiatement à Damas, où l’outrecuidance est à son
comble puisqu’aucune commission d’enquête ne s’est jusqu’à présent
rendue sur les lieux du drame afin de faire la lumière sur ce
tragique incident.
Les quelques rares
médias qui, au contraire, mettent à l’index Israël à qui le crime
profite, se veulent impartiaux et sans complaisance devant une
réalité amère à entendre pour désigner, avec des preuves
substantielles, les assassins de Rafik Hariri. Ces mêmes médias
inféodés à ceux qui déclenchent des guerres et sur qui le
scepticisme l’emporte pour envisager l’éventualité d’une implication
des services secrets israéliens redoutent d’être déchus et voués aux
gémonies pour le seul tort d’avoir mis à l’index le Mossad.
Le Mossad qui, par
le passé, avait l’habitude de perpétrer des attentats contre des
synagogues au Maroc, en Irak et un peu partout ailleurs dans le
monde. Les juifs et les intérêts israéliens viendraient
vraisemblablement – ceci n’étant toutefois qu’une hypothèse
plausible à ne pas exclure – renouveler et rééditer leurs exploits,
cette fois au Liban, en s’illustrant par l’assassinat de l’ancien
Premier ministre libanais, milliardaire, qui jouit d’une notoriété
internationale et ce, dans le but évident d’impliquer les services
secrets syriens.
Pour élucider cet
attentat qui a tué quinze personnes, il suffirait de s’interroger
sur le rôle d’Israël et à qui profite ce crime. Une organisation
terroriste telle que le régime sioniste a la capacité d’une telle
opération, dont l’objectif est de porter atteinte à l’unité du
Liban, a déclaré le porte-parole des Affaires étrangères iranien.
Ce crime a eu lieu
au moment même où Israël rompait la trêve ; l’armée israélienne
abattait en Cisjordanie trois Palestiniens, deux activistes armés
des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa (groupe lié au principal
mouvement palestinien Fatah), et un adolescent de 15 ans.
Il serait un peu
trop simpliste et réducteur de faire endosser directement le crime à
la Syrie, si l’on fait allusion à la réunion qui s’est tenue
quelques jours après au domicile de Rafik Hariri, à Beyrouth, où
l’opposition anti-syrienne a fait assumer au pouvoir libanais et au
pouvoir syrien, en sa qualité de puissance mandataire, la
responsabilité du crime perpétré contre l’ancien Premier ministre.
Pourquoi la France
a-t-elle demandé aussitôt qu’une enquête internationale soit
diligentée et conduite sans délai pour déterminer les circonstances
et les responsabilités de cette tragédie, avant d’en punir les
coupables alors que les médias se déchaînent contre la Syrie ? S’il
y a lieu de diligenter une enquête, celle-ci ne peut-être effectuée
que par les services compétents du Liban et on est révolté
d’apprendre la démarche entreprise dans ce sens par les Etats-Unis
et par Jacques Chirac, une démarche qui constitue une immixtion dans
les affaires intérieurs libanaises. Une enquête internationale
viendrait à exploiter l’assassinat de l’ancien Premier ministre
libanais dans le but patent de s’en servir pour punir la Syrie et
ainsi médiatiser cette affaire à l’échelle internationale.
Pourquoi Paris
omet-elle de mettre en lumière le rôle de l’armée française lors du
génocide commis en 1994 au Rwanda en diligentant une enquête, alors
qu’une plainte visant les militaires français a été déposée pour
“complicité de génocide” par six plaignants rwandais ? La France
était la seule puissance étrangère présente dans le pays avec
“l’opération Turquoise”, une opération humanitaire sous mandat de
l’ONU. Certains l’accusent aujourd’hui d’avoir prêté main-forte aux
génocidaires plutôt que d’aider les victimes.
Des commentateurs
et divers médias peu scrupuleux de leur devoir d’informer véhiculent
sans état d’âme l’information que l’attentat à l’explosif qui a
coûté la vie à Rafik Hariri a plongé le pays dans une période
d’extrême incertitude et a placé la Syrie, exposée à de fortes
pressions américaines, sur le banc des accusés. Ce tragique incident
donne une opportunité rêvée à l’administration Bush de renforcer ses
sanctions à l’égard de Damas, éventuellement en déclenchant une
opération militaire puisqu’elle n’a jamais caché son désir de s’en
prendre à ce pays. Washington, exploitant cet assassinat à d’autres
fins prévisibles, a immédiatement condamné l’attentat, exhortant la
nation libanaise à vivre dans une démocratie sans occupation
syrienne.
Cet assassinat,
qui suscite de vives inquiétudes, nous interpelle sur la facilité
déconcertante avec laquelle les commanditaires ont opéré, en toute
tranquillité. Le Mossad est clairement montré du doigt dans la
presse arabe puisqu’Israël n’a jamais caché ses intentions de s’en
prendre à la Syrie et d’installer au Liban un gouvernement maronite.
En faisant
toujours avancer leurs pions sur l’échiquier international pour
parfaire leur mainmise au Proche-Orient, Washington et sa chasse
gardée du Proche-Orient devraient resserrer leur pression sur la
Syrie par des sanctions économiques tout en enjoignant ce pays
d’évacuer ses forces du Liban au terme de la résolution 1559 du
Conseil de sécurité de l’ONU. On comprend mieux les enjeux de cet
assassinat qui permettraient à l’axe Washington-Tel Aviv symbolisant
l’empire du mal d’accélérer leurs objectifs mis en veilleuse, tout
comme ils ont anticipé sur leurs desseins vils et abjects après
l’attentat du 11 septembre. Cet assassinat survient – et ce n’est
pas fortuit – à un moment ou les Etats-Unis renouvellent
incessamment et périodiquement leurs menaces à l’encontre de Damas
et Téhéran. Iront-ils jusqu’à exploiter subtilement cet assassinat
dont personne ne sait jusqu’à présent s’il est l’œuvre de radicaux
islamistes (ce qui paraît peu probable) ou d’inspiration
israélienne, qui y trouverait un mobile pour préparer le terrain
psychologiquement au monde entier et l’opportunité d’attaquer la
Syrie ? Une aubaine.
Washington
envisage en outre de nouvelles sanctions contre Damas en raison de
son refus de rapatrier ses 14 000 soldats déployés au Liban, de la
présence supposée d’insurgés irakiens sur son sol et de son soutien
à des groupes extrémistes palestiniens. Usant de ce prétexte
fallacieux, la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice a
affirmé que la présence des troupes syriennes contribuait à créer
une instabilité et un climat de violence. On peut se demander en
quoi la présence syrienne au Liban et l’assassinat de Hariri
seraient indissociables et viendraient perturber un équilibre déjà
sérieusement ébranlé par Washington et leurs accusateurs en personne
?
A qui profite
le crime ?
La presse
officielle syrienne, condamnant l’assassinat de Hariri qui, selon
elle, vise l’unité nationale libanaise, accuse Israël de chercher à
semer “l’anarchie” au Liban.
Une certaine
presse mondiale acquise aux thèses américaines a fait état de son
inquiétude, le 15 février, sur l’avenir du Liban et s’est interrogée
sur le rôle éventuel de la Syrie dans l’attentat qui a coûté la vie,
le 14 février, à Rafik Hariri.
En accusant
également la Syrie, l’opposition libanaise et le général Aoun y
verraient respectivement un moyen de se faire entendre pour que les
Syriens évacuent l’ensemble du territoire libanais et une revanche à
sa déconfiture au Liban.
Al-Qaîda a démenti
son implication dans l’attentat. Il demeure patent de constater
qu’un acte terroriste dans son Etat satellite (le Liban) ne peut à
proprement parler présenter aucun intérêt pour la Syrie. Alors,
pourquoi ce crime sanglant serait-il une attaque préventive contre
les efforts des Libanais de regagner le contrôle de leur destinée en
assurant la fin de la longue et suffocante occupation militaire
syrienne, d’après des médias acquis aux Américains et aux
Occidentaux ?
Ce crime
abominable, qui ne peut donc profiter qu’à l’ennemi israélien,
brouille de nouveau les cartes, au moment où le Liban et la Syrie
font face à des pressions et qu’on ne peut pas dissocier cet acte
terroriste des développements critiques dans la région, dans
lesquels Israël joue à coup sûr un rôle primordial, pour voir son
souhait d’installer un gouvernement maronite au Liban, de désagréger
l’alliance pro-syrienne du gouvernement libanais, d’en découdre avec
la Syrie et surtout de ne pas restituer le plateau du Golan à Damas.
Les Syriens n’ayant pas obtempéré à la résolution 1559, déposée
conjointement par la France et les Etats-Unis, ont provoqué une
profonde inquiétude, voire une hostilité grandissante chez les
dépositaires de ladite résolution ou le deux poids deux mesures
préfigure largement. Cet attentat qui survient, et ce n’est fortuit,
avec la volonté de la Maison-Blanche de contraindre les Syriens
d’évacuer tout leur dispositif militaire stationné au Liban, devient
à coup sûr un parfait alibi et un nouvel élément accusateur contre
Damas, qui se voit acculé ; l’administration Bush s’en sert pour
réitérer de plus belle ses menaces proférées de longue date.
A tout cela, il
manquait la carte maîtresse et cet attentat prévisible permettait au
président Bush d’avancer encore davantage ses pions pour concrétiser
ses velléités bellicistes.
Ceux qui
soutiennent que l’attentat serait signé par Damas, pour opposer à sa
manière un message à Jacques Chirac et à la résolution 1559 de l’ONU
parrainée par la France et les Etats-Unis qui réclame le retrait des
troupes syriennes du Liban, devraient aussi réclamer de la France de
quitter la Côte d’Ivoire, qui ressemble à une bombe à retardement.
En Irak et en Côte d’Ivoire, les belligérants devraient pourtant
savoir que les occupations militaires sont incompatibles avec la
démocratie. On peut craindre de graves soubresauts et,
inévitablement, le spectre d’un retour à la guerre civile qui
revient hanter les esprits.
Quels que soient
ses commanditaires, l’attentat a manifestement été soigneusement
préparé. Compte tenu des soupçons qui pèsent sur la Syrie alors que
l’Etat hébreu est ménagé, on comprend mal l’initiative orchestrée
par la France, qui a proposé qu’une enquête internationale fasse la
lumière sur cet attentat.
Avec Rafik Hariri
disparaît une forte personnalité qui s’était imposée comme un acteur
incontournable de la scène libanaise ; il bénéficiait d’un soutien
marqué de la communauté internationale, dont il était devenu un
interlocuteur privilégié et incontournable. Alors que la communauté
internationale condamne unanimement ce crime, tous les regards se
tournent vers la Syrie pour qui la logique démocratique au Liban
passe par le principe d’un règlement négocié avec Israël, en même
temps que les Américains resserrent l’étau contre Damas pour
exporter leur logique démocratique prise dans l’engrenage de l’échec
en Irak.
Hariri, qui
incarnait la stabilité au Liban, était apprécié à Paris et à
Washington, qui exigent tout deux en vain que cessent les ingérences
politiques et militaires de Damas. La disparition de Rafik Hariri
donne une occasion à l’axe Washington-Tel-Aviv de réaliser de vieux
desseins vils et de prendre la région du Proche-Orient sous leur
contrôle, assurant à l’Etat hébreu son leadership et une
invincibilité que les Américains veulent lui concéder car Israël
demeure à toujours l’image de la politique américaine dans le monde
arabe.
Un faisceau de
présomptions n’est pas une preuve.
La culpabilité de
la Syrie dans l’assassinat de Rafik Hariri n’a rien prouvé, mais si
l’on se demande à qui profite le crime, la réponse est évidente et
on peut désigner d’ores et déjà deux suspects potentiels : Israël et
la Syrie. Selon ses détracteurs, il profite à la Syrie pour laquelle
Rafik Hariri devenait un adversaire redoutable car il était en passe
de prendre la tête d’une coalition décidée à obtenir le retrait des
troupes syriennes du Liban et il était bien placé pour remporter les
élections du mois de mai prochain. Il profite à Israël pour qui la
disparition de Hariri vise à détruire l’unité nationale du Liban et,
évidemment, à impliquer la Syrie dans une machination tendancieuse
et sordide qui peut servir d’alibi à l’administration Bush pour se
lancer dans une nouvelle aventure après ses déboires en Irak et
l’échec d’une démocratie qui n’a jamais vu le jour.
Alors que Bush a
un certain talent pour transformer le bilan négatif de son premier
mandat présidentiel en une victoire absolue et époustouflante, le
voilà muni de son crucifix, toujours aux abois, partant de nouveau à
la conquête de l’Iran et de la Syrie.
La piste du
Mossad privilégiée
La
surmédiatisation savamment entretenue sur l’attentat perpétré contre
Hariri est destinée principalement à mettre en branle des mécanismes
pour que l’administration Bush renforce ses accusations non étayées
à l’encontre de Damas.
Il n’est pas dans
l’intérêt de la Syrie, en plus des accusations formulés à son égard
par les Etats-Unis, de se voir endosser l’assassinat de Hariri. La
Syrie n’avait pas besoin de ce fait nouveau pour être dans le
collimateur américain et voir les griefs retenus contre elle monter
crescendo et provoquer simultanément les foudres et l’ire déguisée
de l’administration Bush.
La Syrie n’a rien
à gagner de ce qui s’est passé et le fait qu’on veuille lui imputer
l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais n’est pas fondée
et totalement illogique. Ce qui s’est passé au Liban va bien plus
loin que le simple assassinat d’un leader national ; le but est
d’attribuer au services secrets syriens la paternité de l’assassinat
et de permettre à l’administration Bush d’avoir un nouvel élément à
charge pour renforcer davantage les griefs qu’elle nourrit à
l’encontre de Damas.
La Syrie n’a
aucunement besoin d’un attentat “supplémentaire” qui viendrait la
discréditer ; le carnage de Beyrouth visant une personnalité
politique la mettrait à l’index, elle qui se sait déjà dans le
collimateur de Washington qui réclame le départ des forces syriennes
du Liban. La revendication de l’assassinat de Hariri par une
organisation inconnue et le rappel de l’ambassadeur américain en
Syrie pour consultation ne sont que des subterfuges pour simuler une
préoccupation extrême, accroître la tension et faire monter encore
plus la pression dans une région instable.
A qui donc
profite le crime alors, si ce n’est à Israël, bien sûr ?
L’objectif
d’Israël étant de créer des troubles au Liban, sa politique
s’achemine à créer des manifestations contre la Syrie et amener la
population libanaise à verser dans des critiques qui fusent déjà à
l’égard du gouvernement libanais pour se dégager de l’emprise de
Damas.
Israël, pour qui
l’assassinat de Hariri voit se dessiner une nouvelle configuration
de la région à laquelle elle aspire, chercherait résolument à
provoquer une “confrontation armée” entre le Liban et la Syrie.
Israël à qui, manifestement, le crime profite, se réjouit de
l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais pour voir son
souhait enfin exaucé de l’instauration d’un gouvernement maronite
préfigurer dans la carte géopolitique du Proche-Orient qui lui
permettra de concocter méticuleusement un plan d’attaque peaufiné
par les services secrets israéliens afin de renverser le régime
syrien, on ne peut être plus clair sur les motivations réelles de
l’entité sioniste d’autant plus qu’elle émet des réticences à
restituer le plateau du Golan annexé en 1980.
Après l’explosion
de Beyrouth, Damas est plus que jamais dans le collimateur de
Washington et Paris. Il est clair que pour Ariel Sharon et
l’ensemble des médias toujours très prompts à vilipender la Syrie,
le carnage de Beyrouth contribue à mettre à exécution des plans
guerriers pour isoler encore plus Damas, déjà affaiblie par une
campagne de stigmatisation et d’intox, après celle de l’Iran, et
faire voler en éclats le gouvernement pro-syrien de Beyrouth. Il n’y
a pas de doute que l’assassinat de Hariri conforte les dirigeants
israéliens dans leurs convictions de domination concernant la région
et renforce leur hostilité légendaire à l’égard de la Syrie, qui est
déjà mise sur la sellette et ménage Israël sur qui aucune suspicion
ne pèse. On comprend mieux l’enjeu de cet assassinat qui permet au
secrétaire d’Etat adjoint américain pour le Proche-Orient, Williams
Burns, qui a demandé le retrait immédiat de l’armée syrienne du
Liban l’application inconditionnelle et immédiate par la Syrie la
résolution 1559 du Conseil de sécurité. Un indice éventuel de
l’implication du Mossad dans l’assassinat de Rafik Hariri est que
l’Etat hébreu a subordonné toutes reprise des négociations avec
Damas à l’évacuation complète et sans condition du Liban. Donc il
aura fallu cet assassinat pour que des boucliers se lèvent contre la
Syrie pour réaffirmer que tous les chemins mènent à Rome. De toute
évidence, s’il n’existe pas à l’heure actuelle d’éléments probants
pour confirmer l’implication d’Israël dans l’assassinat de l’ancien
Premier ministre libanais, il n’en demeure pas moins que le
terrorisme d’Etat d’Israël a une forte capacité de nuisance pour
réaliser ce genre d’opération. Pendant combien de temps encore
l’Europe et l’ONU vont-t-elles stagner dans leur immobilisme
complaisant à l’égard d’Israël ?
L’esprit
démentiel d’Elizabeth Schemla
Alors qu’aucune
commission d’enquête n’a été diligentée et ne s’est rendue sur le
lieu de l’attentat et qu’aucune conclusion n’a été déposé et porté à
la connaissance de la communauté internationale, voilà qu’Elizabeth
Schemla, directrice de Proche-Orient.Info, incarnant la voyance à
distance et le fakirisme, vient se lancer dans des spéculations tout
en versant dans des amalgames dangereux pour livrer à la vindicte le
coupable tout désigné, en l’occurrence la Syrie. L’humour déplacé
d’Elizabeth Schemla la conduit à dire sans vergogne et sans réserve,
dans son éditorial du 15 février, que l’assassinat de Rafik Hariri a
été un événement capital comme le fut celui de Rabin, que Chirac ne
laissera pas impuni. Elizabeth Schemla désigne la piste syrienne
tout en martelant qu’il y avait fort peu de probabilités que les
Américains et les Français, directement visés par cet attentat, se
mettent à envoyer leurs troupes au Liban. Pour qui roule Elizabeth
Schemla ? Des officiels libanais s’insurgent de voir des Etats
préconiser une enquête internationale alors qu’elle est du ressort
du gouvernement libanais exclusivement, dans le cadre du respect de
la souveraineté et de la Constitution libanaise.
Le revirement
de la politique française
En plus d’avoir
déposé, avec les Etats-Unis, une résolution contraignante visant à
exiger le retrait des troupes syriennes du Liban, la France, qui a
opéré un virage à 180°, a conclu plusieurs accords avec Condoleeza
Rice et Georges Bush. Elle s’est rabibochée avec les States et,
depuis, les médias français serinent à longueur de journée que le
gouvernement syrien est une dictature (la France se verrait bien
reprendre de l’influence au Liban). Quelle découverte !
Même son de cloche
du côté du général Aoun, qui entend prendre sa revanche après son
éviction suite à l’invasion du Liban.
Comme toujours,
l’Occident découvre la saleté dont il est plus ou moins à l’origine
pour aller ensuite avec sa petite brosse à l’uranium appauvri faire
la ménagère du monde. Ce n’est un secret pour personne de dire que
les Américains et les Français ont accordé leurs violons depuis
quelques mois dans le but de mettre une forte pression diplomatique
sur la Syrie ; il faudrait être vraiment naïf pour croire sans autre
forme de procès que Bechar El-Assad soit assez stupide pour donner
un prétexte aussi monumental à la nouvelle collusion
américano-française.
On vous dit de
vous indigner et de vous offusquer de la dictature syrienne, qui
empêcherait la démocratie libanaise de s’épanouir. Pourtant, il ne
semblait pas gêner grand monde que le dictateur togolais Eyadema,
placé par les bons soins de la France sur la première marche du
podium de ce qu’il y de a de plus répugnant dans le monde des
dictatures, ait régné durant 38 ans d’une main de fer, étouffant
toute perspective de démocratiser le pays et de n’ayant jamais
préconisé l’alternance politique au sein de son gouvernement. Il
serait bon de souligner que le général togolais dinosaure a été mis
en place par un coup de force orchestré par la France pour évincer
de la compétition, en janvier 1963, le premier Président élu du Togo
indépendant, Sylvanus Olympio, que la France a fait assassiner pour
pérenniser la présidence d’un tyran notoirement connu de la
communauté internationale. Un tyran tortionnaire qui étouffait la
démocratie de son pays et qui n’a jamais été inquiété par les grands
de ce monde, notamment Bush, qui avait l’idée fixe de se débarrasser
de tyran notoire comme Sadaam Hussein. Eyadéma était “ce grand ami
de la France” comme disait Chirac qui le pleurait il y a quelques
jours et qui serait prêt à le faire ressusciter s’il avait en avait
le don. Jacques Chirac a promptement rendu hommage au disparu, cet
“ami de la France”. Il eût mieux valu pour son peuple qu’Eyadema,
épris de chasse, d’hymnes martiaux et de champagne millésimé, fût
d’abord l’ami du Togo.
D’ailleurs en
2003, la France ne bronche guère quand Eyadema, ancien sergent-chef
de la Coloniale, trafique la loi fondamentale pour briguer un
sixième mandat, quatre ans après avoir juré de passer la main. La
France, qui fait toujours des siennes pour mieux appréhender le
syndrome togolais, en vient aujourd’hui à exiger des élections
libres, faisant preuve d’une pudeur bien tardive à l’égard du régime
de Lomé. La France demande qu’une enquête internationale élucidant
les circonstances de l’assassinat du Premier ministre libanais soit
conduite sans délai et souhaite en suivre le déroulement avec
vigilance, alors que la commission d’enquête proposée par Laurent
Gbagbo et chargé de suivre les exactions de l’armée française,
notamment à proximité de l’hôtel Ivoire à Abidjan, n’a pas retenu
l’intérêt des officiels français en Côte d’Ivoire où, on s’en
souvient, les émeutes s’étaient soldées par la mort d’une
quarantaine d’Ivoiriens. Que ceux qui veulent voir la dictature
syrienne desserrer ses griffes de la frêle démocratie libanaise
fassent pression sur Israël et la Turquie pour que soient rendus à
la Syrie le plateau du Golan (occupé par Israël) et l’Alexandrette,
territoire turc où l’on parle encore arabe.
Il est clair que
solliciter de la Syrie de lâcher une des seules cartes qui lui reste
à jouer dans le poker proche-oriental, sans rien lui proposer en
échange, c’est nécessairement vouloir la guerre (diplomatique ou
militaire). On apprenait le 12 février qu’une télévision turque
citée par Islammemo.cc (un site islamiste) avait affirmé que les
Américains continuaient à stocker des armes et des munitions dans la
base d’Incirlik, dans le sud-est de la Turquie. Cette information a
été reprise par l’agence de presse syrienne Sana, qui a bien sûr
dénoncé l’activité militaire américaine dans la région. L’organe de
presse officiel syrien a précisé que “les Américains ont modernisé
la base turque qu’ils avaient utilisée pendant la guerre contre
l’Irak, mais qu’ils continuaient à y stocker des armes et des
munitions, après la fin des opérations”. La Syrie serait convaincue
que cette base pourrait servir pour attaquer son territoire.
On se rend à
l’évidence que la fausse diplomatie prônée par la France et les
Etats-Unis débouchera inéluctablement sur un conflit armé. Il aurait
pu en être autrement si la Syrie ou l’Iran avaient une autre carte
dissuasive à jouer, comme la Corée du Nord, qui a su depuis le début
de la crise avec Washington faire reculer l’administration Bush, qui
a essuyé des revers et des rebuffades en série.
N. Rahal
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