Semaine du 23 février au 1er mars 2005

Qui a tué les démocrates arabes ?

 

 
 
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 Qui a tué les démocrates arabes ?

La proposition de Grand Moyen-Orient émise par l’Amérique et entérinée par l’ensemble du  G8 aurait été d’une immense générosité  si elle ne reposait sur des calculs et des réalités historiques qu’il est important de rappeler ici et aujourd’hui. Au titre de ces réalités, le rôle peu glorieux joué par les différents gouvernements occidentaux dans le soutien, si ce n’est la contribution active à l’éradication des élites intellectuelles, démocratiques et progressistes par les dictatures arabes et musulmanes tout au long du siècle passé.

Sous couvert de lutte anticommuniste, des dizaines de milliers de cadres politiques, syndicaux ou militaires ont été impitoyablement pourchassés, emprisonnés et souvent purement liquidés avec le concours intéressé de services de renseignement occidentaux, essentiellement britanniques, désireux de supprimer toute pensée libre et novatrice d’un univers arabo-musulman tenu pour potentiellement dangereux.

De la chute de Grenade à l’occupation de l’Irak

Une dangerosité liée à la toute récente splendeur d’une civilisation qui avait réussi à assurer son emprise sur le monde huit siècles durant et qui avait produit les plus grands génies de l’histoire de l’humanité ainsi que ses plus grands stratèges militaires. Car au contraire des empires qui l’ont précédé, l’empire arabo-musulman n’a pas été qu’une grande puissance militaire, mais aussi spirituelle, culturelle et scientifique, ce qui explique son étonnante longévité et sa capacité à laisser derrière lui une religion, une langue et aussi un mode de pensée qui continuent d’ailleurs d’imprégner de vastes régions du monde actuel. Toutes choses obtenues grâce à une intelligentsia arabe et musulmane que les Occidentaux ont essayé d’occulter jusqu’en latinisant les noms des plus célèbres qu’elle a vu naître. Nous ne citerons à cet égard qu’Ibn Rochd transformé par on ne sait quel subterfuge en Averroès, et Ibn Sina en Avicenne. L’Occident a gardé de ce passé arabe prestigieux une crainte atavique de ses intellectuels et de ses hommes politiques autant que de ses chefs de guerre, dont certains sont à l’origine même de la stratégie militaire moderne, à l’image de Tarik Ibn Ziad et Omar ibn Nafaâ.

Aussi, la chute de Grenade, en 1492, a-t-elle constitué dans l’imaginaire occidental une date phare à partir de laquelle il a été décidé que jamais plus il ne serait laissé de chance aux Arabes et aux musulmans de retrouver une splendeur qui aura tout de même coûté à l’Europe huit siècles entiers de domination et de dépendance. Cette promesse sera mise en œuvre à partir du XVIIe siècle par le royaume d’Angleterre, qui fera de l’Arabie et du monde musulman en général un terrain permanent de manœuvres clandestines destinées à affaiblir, à diviser et à fourvoyer ces régions du monde dans des directions politiques suicidaires. Notamment en encourageant la perpétuation de régimes à caractère monarchique, comme cela est pratiquement le cas dans la quasi-totalité des anciens protectorats où la Grande-Bretagne a eu à exercer sa domination ou en y développant toutes sortes d’intégrismes, et plus particulièrement l’intégrisme religieux considéré comme le moyen le plus sûr de condamner par avance toute possibilité de développement sérieux des pays où il réussit à s’installer. Le phénomène de l’intégrisme ayant été jugé comme très efficace pour ce faire, grâce aux leçons tirées de l’intégrisme religieux chrétien qui aura réussi à bloquer le développement de l’Europe durant tout le Moyen-Age. Les ravages causés par la Sainte Inquisition opposée à toute idée de progrès et à toute innovation scientifique et technique ayant servi de référence essentielle à un plan de stérilisation mentale du monde arabo-musulman qui aura fonctionné au-delà de toute espérance.

Les efforts déployés par l’Angleterre pour orienter dans le mauvais sens la vingtaine d’Etats et de royaumes créés sur des bases tribales et en dépit de toute logique géostratégique, seront puissamment épaulés dés le début du XXe siècle par l’arrivée des Américains, attirés quant à eux par l’odeur du pétrole. Les motivations seront alors doubles : stériliser intellectuellement et politiquement le monde arabe pour l’empêcher de retrouver sa splendeur passée et le pousser dans la voie de la dictature pour le piller plus facilement de ses fabuleuses richesses. Dans un cas comme dans l’autre, l’ennemi est le même : l’Arabe intelligent, progressiste et tolérant. Des officiers de renseignement anglo-saxons comme Lawrence d’Arabie auront, à cet égard, pour unique mission de favoriser l’émergence de lamentables pantins et de marionnettes auxquels ne manquent même pas les noms d’oiseaux. Glubb Pacha étant la caricature de ce qu’il était possible de faire en ce sens, et Lawrence d’Arabie l’a fait avec le cynisme consommé qui caractérise les James Bond de sa Gracieuse Majesté d’hier et d’aujourd’hui.

Pas d’intellect, mais du pétrole

 L’Occident a donc mûrement réfléchi à son plan de mise sous tutelle d’un monde arabe qui doit impérativement être privé de ses élites et qui doit être dirigé par des cliques incultes et autoritaires capables de le maintenir dans un état de perpétuelle dépendance par rapport au monde dit civilisé. Un plan qui a réussi au delà de tout espérance puisqu’en l’espace de trois siècles à peu près, la région arabo-musulmane a régressé d’une façon absolument stupéfiante pour se retrouver éclatée en une mosaïque de petites satrapies tenant sous leurs serres acérées des populations maintenues dans un déplorable état de dénuement tant matériel qu’intellectuel. Un affaiblissement qui conduira ensuite à une longue période coloniale qui finira de transformer le prestigieux empire musulman en un ensemble d’entités toutes plus fragiles les unes que les autres et qui s’avéreront incapables, en 1918, de s’opposer à l’émergence d’une entité sioniste qui, trente plus tard, sera une véritable écharde plantée dans le pied d’un monde arabe qui verra avec effroi s’ériger en son sein un Etat israélien arrogant et dominateur.

La nature et l’Histoire ayant leurs règles que l’impérialisme occidental ne connaît pas nécessairement, de grands intellectuels et d’excellents hommes politiques ont tout de même réussi à voir le jour dans quelques-uns des pays arabes encore sous le joug du colonialisme français ou du protectorat britannique. Ces rares miraculés de l’inculture ambiante ont conduit les guerres de libération des années cinquante et essayé de mettre leurs pays respectifs sur des orbites différentes de celles qui leur étaient assignées par les grandes puissances occidentales, à l’image de ce qui est arrivé dans la majorité des pays du Maghreb, en Egypte, en Irak et au Liban, qui ont connu des périodes de développement autonome assez intéressantes, et ce, jusqu’à la fin des années soixante-dix du siècle passé. L’embellie n’aura pas duré plus d’une vingtaine d’années avant que le vent de la médiocrité et de la dictature ne souffle à nouveau sur ces rares espaces de dignité et d’ambition ouverts par des hommes comme Houari Boumediene, Djamel Abdennacer, Mohamed V, Habib Bourguiba ou Michel Aflak. Et lorsque cela ne sera pas suffisant pour casser leurs pays et faire taire leurs élites, de puissants moyens seront utilisés. Une guerre civile terrible au Liban, un mouvement intégriste ravageur en Egypte et en Tunisie, un déferlement terroriste d’une ampleur effarante en Algérie et, pour couronner le tout, une occupation militaire pure et simple en Irak.

Parallèlement à ces coups de boutoir spectaculaires au niveau macro-géographique, les services secrets occidentaux et les diplomaties officielles ont toujours encouragé, si ce n’est incité à la répression de tout individu arabe ou musulman porteur d’idées de progrès, de démocratie ou de liberté d’expression. Pour ne citer que le cas irakien au sujet duquel les Américains versent des larmes de crocodile, s’y lamentant de l’absence de démocratie, il faut avoir à l’esprit que c’est avec le consentement explicite de leurs gouvernements successifs, démocrates aussi bien que républicains, qu’ont été massacrés tous les poètes, écrivains, journalistes ou officiers ayant seulement osé exprimer une opinion contraire à celle décrétée par le parti Baâth. Les milliers de démocrates et de progressistes passés par les armes du régime de Saddam Hussein n’ayant jamais trouvé le moindre signe de compassion auprès de démocraties qui ont même fourni aide et assistance en matière de répression et de torture à des ploutocraties serviles et incultes. Même chose en Arabie Saoudite, en Syrie ou au Maroc, dont les dirigeants ont même souvent été félicités pour leur zèle à éradiquer toute subversion dans leurs pays. Par subversion, il faut bien évidemment entendre subversion communiste, ce fourre-tout idéologique qui a servi à stériliser l’ensemble du champ intellectuel arabe et qui a couvert les pires atrocités du voile bien commode de la lutte contre le totalitarisme de Moscou.

Des démocrates d’abord !

Et c’est ensuite au milieu de ce véritable désert de Gobi démocratique qu’elle a elle-même activement contribué à créer que l’Amérique vient exiger du monde arabo-islamique la mise en œuvre de systèmes sur lesquels est censé flotter le drapeau de la démocratie.

L’expérience algérienne de ces quinze dernières années a bien prouvé que la volonté démocratique ne suffisait pas. Encore faut-il que le pays dispose de démocrates. Une denrée humaine très rare en nos contrées, qu’il s’agit d’abord d’aider à émerger au bout de plusieurs années de formation et d’apprentissage dans un environnement propice, c’est-à-dire libre. Tant il est vrai que c’est en cela que pêche véritablement le projet de Grand Moyen-Orient ; par son occultation de réalités politiques et historiques sans lesquelles il est tout simplement absurde d’espérer voir émerger un jour des démocraties au sens réel du terme, dans des pays où les seules forces politiques émergentes sont l’islam radical et le nationalisme chauvin, quand ce n’est pas la tentation séparatiste dans sa version kurde ou autre. Il suffit pour s’en convaincre de méditer les rares tentatives d’élections pluralistes plus ou moins libres qui se sont toutes soldées par la consécration des forces de l’islam radical. La dernière en date ayant vu la déferlante chiite de la liste conduite par l’ayatollah Sistani sur un Irak qui passe ainsi brutalement du totalitarisme baâthiste au totalitarisme des mollahs, avec la bénédiction de l’armée américaine, dont les raisons proclamées de son intervention en Irak étaient pourtant l’instauration de la démocratie. Une démocratie conduite par des mollahs restant une innovation politique à mettre à l’actif de néo-conservateurs américains qui ont décidé de fouler aux pieds toute idée de logique ou de rationalité qui ne cadre pas avec les intérêts géostratégiques des grands groupes financiers et pétroliers de la planète dollar.

Bien que nous n’en soyons pas à une contradiction près sur ce registre, comment pouvons-nous interpréter également le récent assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri, qui était le produit le plus achevé de la vision démocratique de la société arabe et qui était le seul homme politique d’envergure à même de concrétiser sérieusement l’idéal démocratique au Liban ? Pouvons-nous croire un seul instant à la fable américaine désignant la Syrie comme l’instigatrice de ce crime ignoble, alors que Hariri entretenait les meilleurs rapports du monde avec les dirigeants syriens dont il escomptait une bonne compréhension des nécessités de la mise en œuvre de la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU du fait des énormes garanties qu’il leur offrait en contrepartie ? Et comment croire qu’un pays qui est déjà dans une situation précaire sur la scène proche-orientale puisse s’amuser à donner le prétexte rêvé qui permet à l’Amérique de lui régler son compte avec une telle facilité ? D’autant que les formes de cet assassinat ressemblent à s’y méprendre à ceux usités par la mafia italienne et italo-américaine et que nous ne retrouvons dans aucun autre pays au monde. Et c’est probablement de ce côté et de celui des services secrets israéliens qu’il faut plutôt rechercher les nouveaux Lawrence d’Arabie qui continuent à traquer toute forme d’intelligence et d’ouverture dans l’ensemble arabo-musulman.

Abderrahmane Mahmoudi

 

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