|
Accueil
Qui
a tué les démocrates arabes ?
La proposition de
Grand Moyen-Orient émise par l’Amérique et entérinée par l’ensemble
du G8 aurait été d’une immense générosité si elle ne reposait sur
des calculs et des réalités historiques qu’il est important de
rappeler ici et aujourd’hui. Au titre de ces réalités, le rôle peu
glorieux joué par les différents gouvernements occidentaux dans le
soutien, si ce n’est la contribution active à l’éradication des
élites intellectuelles, démocratiques et progressistes par les
dictatures arabes et musulmanes tout au long du siècle passé.
Sous couvert de
lutte anticommuniste, des dizaines de milliers de cadres politiques,
syndicaux ou militaires ont été impitoyablement pourchassés,
emprisonnés et souvent purement liquidés avec le concours intéressé
de services de renseignement occidentaux, essentiellement
britanniques, désireux de supprimer toute pensée libre et novatrice
d’un univers arabo-musulman tenu pour potentiellement dangereux.
De la chute de
Grenade à l’occupation de l’Irak
Une dangerosité
liée à la toute récente splendeur d’une civilisation qui avait
réussi à assurer son emprise sur le monde huit siècles durant et qui
avait produit les plus grands génies de l’histoire de l’humanité
ainsi que ses plus grands stratèges militaires. Car au contraire des
empires qui l’ont précédé, l’empire arabo-musulman n’a pas été
qu’une grande puissance militaire, mais aussi spirituelle,
culturelle et scientifique, ce qui explique son étonnante longévité
et sa capacité à laisser derrière lui une religion, une langue et
aussi un mode de pensée qui continuent d’ailleurs d’imprégner de
vastes régions du monde actuel. Toutes choses obtenues grâce à une
intelligentsia arabe et musulmane que les Occidentaux ont essayé
d’occulter jusqu’en latinisant les noms des plus célèbres qu’elle a
vu naître. Nous ne citerons à cet égard qu’Ibn Rochd transformé par
on ne sait quel subterfuge en Averroès, et Ibn Sina en Avicenne. L’Occident
a gardé de ce passé arabe prestigieux une crainte atavique de ses
intellectuels et de ses hommes politiques autant que de ses chefs de
guerre, dont certains sont à l’origine même de la stratégie
militaire moderne, à l’image de Tarik Ibn Ziad et Omar ibn Nafaâ.
Aussi, la chute de
Grenade, en 1492, a-t-elle constitué dans l’imaginaire occidental
une date phare à partir de laquelle il a été décidé que jamais plus
il ne serait laissé de chance aux Arabes et aux musulmans de
retrouver une splendeur qui aura tout de même coûté à l’Europe huit
siècles entiers de domination et de dépendance. Cette promesse sera
mise en œuvre à partir du XVIIe siècle par le royaume d’Angleterre,
qui fera de l’Arabie et du monde musulman en général un terrain
permanent de manœuvres clandestines destinées à affaiblir, à diviser
et à fourvoyer ces régions du monde dans des directions politiques
suicidaires. Notamment en encourageant la perpétuation de régimes à
caractère monarchique, comme cela est pratiquement le cas dans la
quasi-totalité des anciens protectorats où la Grande-Bretagne a eu à
exercer sa domination ou en y développant toutes sortes
d’intégrismes, et plus particulièrement l’intégrisme religieux
considéré comme le moyen le plus sûr de condamner par avance toute
possibilité de développement sérieux des pays où il réussit à
s’installer. Le phénomène de l’intégrisme ayant été jugé comme très
efficace pour ce faire, grâce aux leçons tirées de l’intégrisme
religieux chrétien qui aura réussi à bloquer le développement de
l’Europe durant tout le Moyen-Age. Les ravages causés par la Sainte
Inquisition opposée à toute idée de progrès et à toute innovation
scientifique et technique ayant servi de référence essentielle à un
plan de stérilisation mentale du monde arabo-musulman qui aura
fonctionné au-delà de toute espérance.
Les efforts
déployés par l’Angleterre pour orienter dans le mauvais sens la
vingtaine d’Etats et de royaumes créés sur des bases tribales et en
dépit de toute logique géostratégique, seront puissamment épaulés
dés le début du XXe siècle par l’arrivée des Américains, attirés
quant à eux par l’odeur du pétrole. Les motivations seront alors
doubles : stériliser intellectuellement et politiquement le monde
arabe pour l’empêcher de retrouver sa splendeur passée et le pousser
dans la voie de la dictature pour le piller plus facilement de ses
fabuleuses richesses. Dans un cas comme dans l’autre, l’ennemi est
le même : l’Arabe intelligent, progressiste et tolérant. Des
officiers de renseignement anglo-saxons comme Lawrence d’Arabie
auront, à cet égard, pour unique mission de favoriser l’émergence de
lamentables pantins et de marionnettes auxquels ne manquent même pas
les noms d’oiseaux. Glubb Pacha étant la caricature de ce qu’il
était possible de faire en ce sens, et Lawrence d’Arabie l’a fait
avec le cynisme consommé qui caractérise les James Bond de sa
Gracieuse Majesté d’hier et d’aujourd’hui.
Pas
d’intellect, mais du pétrole
L’Occident a donc
mûrement réfléchi à son plan de mise sous tutelle d’un monde arabe
qui doit impérativement être privé de ses élites et qui doit être
dirigé par des cliques incultes et autoritaires capables de le
maintenir dans un état de perpétuelle dépendance par rapport au
monde dit civilisé. Un plan qui a réussi au delà de tout espérance
puisqu’en l’espace de trois siècles à peu près, la région
arabo-musulmane a régressé d’une façon absolument stupéfiante pour
se retrouver éclatée en une mosaïque de petites satrapies tenant
sous leurs serres acérées des populations maintenues dans un
déplorable état de dénuement tant matériel qu’intellectuel. Un
affaiblissement qui conduira ensuite à une longue période coloniale
qui finira de transformer le prestigieux empire musulman en un
ensemble d’entités toutes plus fragiles les unes que les autres et
qui s’avéreront incapables, en 1918, de s’opposer à l’émergence
d’une entité sioniste qui, trente plus tard, sera une véritable
écharde plantée dans le pied d’un monde arabe qui verra avec effroi
s’ériger en son sein un Etat israélien arrogant et dominateur.
La nature et
l’Histoire ayant leurs règles que l’impérialisme occidental ne
connaît pas nécessairement, de grands intellectuels et d’excellents
hommes politiques ont tout de même réussi à voir le jour dans
quelques-uns des pays arabes encore sous le joug du colonialisme
français ou du protectorat britannique. Ces rares miraculés de
l’inculture ambiante ont conduit les guerres de libération des
années cinquante et essayé de mettre leurs pays respectifs sur des
orbites différentes de celles qui leur étaient assignées par les
grandes puissances occidentales, à l’image de ce qui est arrivé dans
la majorité des pays du Maghreb, en Egypte, en Irak et au Liban, qui
ont connu des périodes de développement autonome assez
intéressantes, et ce, jusqu’à la fin des années soixante-dix du
siècle passé. L’embellie n’aura pas duré plus d’une vingtaine
d’années avant que le vent de la médiocrité et de la dictature ne
souffle à nouveau sur ces rares espaces de dignité et d’ambition
ouverts par des hommes comme Houari Boumediene, Djamel Abdennacer,
Mohamed V, Habib Bourguiba ou Michel Aflak. Et lorsque cela ne sera
pas suffisant pour casser leurs pays et faire taire leurs élites, de
puissants moyens seront utilisés. Une guerre civile terrible au
Liban, un mouvement intégriste ravageur en Egypte et en Tunisie, un
déferlement terroriste d’une ampleur effarante en Algérie et, pour
couronner le tout, une occupation militaire pure et simple en Irak.
Parallèlement à
ces coups de boutoir spectaculaires au niveau macro-géographique,
les services secrets occidentaux et les diplomaties officielles ont
toujours encouragé, si ce n’est incité à la répression de tout
individu arabe ou musulman porteur d’idées de progrès, de démocratie
ou de liberté d’expression. Pour ne citer que le cas irakien au
sujet duquel les Américains versent des larmes de crocodile, s’y
lamentant de l’absence de démocratie, il faut avoir à l’esprit que
c’est avec le consentement explicite de leurs gouvernements
successifs, démocrates aussi bien que républicains, qu’ont été
massacrés tous les poètes, écrivains, journalistes ou officiers
ayant seulement osé exprimer une opinion contraire à celle décrétée
par le parti Baâth. Les milliers de démocrates et de progressistes
passés par les armes du régime de Saddam Hussein n’ayant jamais
trouvé le moindre signe de compassion auprès de démocraties qui ont
même fourni aide et assistance en matière de répression et de
torture à des ploutocraties serviles et incultes. Même chose en
Arabie Saoudite, en Syrie ou au Maroc, dont les dirigeants ont même
souvent été félicités pour leur zèle à éradiquer toute subversion
dans leurs pays. Par subversion, il faut bien évidemment entendre
subversion communiste, ce fourre-tout idéologique qui a servi à
stériliser l’ensemble du champ intellectuel arabe et qui a couvert
les pires atrocités du voile bien commode de la lutte contre le
totalitarisme de Moscou.
Des démocrates
d’abord !
Et c’est ensuite
au milieu de ce véritable désert de Gobi démocratique qu’elle a
elle-même activement contribué à créer que l’Amérique vient exiger
du monde arabo-islamique la mise en œuvre de systèmes sur lesquels
est censé flotter le drapeau de la démocratie.
L’expérience
algérienne de ces quinze dernières années a bien prouvé que la
volonté démocratique ne suffisait pas. Encore faut-il que le pays
dispose de démocrates. Une denrée humaine très rare en nos contrées,
qu’il s’agit d’abord d’aider à émerger au bout de plusieurs années
de formation et d’apprentissage dans un environnement propice,
c’est-à-dire libre. Tant il est vrai que c’est en cela que pêche
véritablement le projet de Grand Moyen-Orient ; par son occultation
de réalités politiques et historiques sans lesquelles il est tout
simplement absurde d’espérer voir émerger un jour des démocraties au
sens réel du terme, dans des pays où les seules forces politiques
émergentes sont l’islam radical et le nationalisme chauvin, quand ce
n’est pas la tentation séparatiste dans sa version kurde ou autre.
Il suffit pour s’en convaincre de méditer les rares tentatives
d’élections pluralistes plus ou moins libres qui se sont toutes
soldées par la consécration des forces de l’islam radical. La
dernière en date ayant vu la déferlante chiite de la liste conduite
par l’ayatollah Sistani sur un Irak qui passe ainsi brutalement du
totalitarisme baâthiste au totalitarisme des mollahs, avec la
bénédiction de l’armée américaine, dont les raisons proclamées de
son intervention en Irak étaient pourtant l’instauration de la
démocratie. Une démocratie conduite par des mollahs restant une
innovation politique à mettre à l’actif de néo-conservateurs
américains qui ont décidé de fouler aux pieds toute idée de logique
ou de rationalité qui ne cadre pas avec les intérêts géostratégiques
des grands groupes financiers et pétroliers de la planète dollar.
Bien que nous n’en
soyons pas à une contradiction près sur ce registre, comment
pouvons-nous interpréter également le récent assassinat de l’ancien
Premier ministre libanais Rafik Hariri, qui était le produit le plus
achevé de la vision démocratique de la société arabe et qui était le
seul homme politique d’envergure à même de concrétiser sérieusement
l’idéal démocratique au Liban ? Pouvons-nous croire un seul instant
à la fable américaine désignant la Syrie comme l’instigatrice de ce
crime ignoble, alors que Hariri entretenait les meilleurs rapports
du monde avec les dirigeants syriens dont il escomptait une bonne
compréhension des nécessités de la mise en œuvre de la résolution
1559 du Conseil de sécurité de l’ONU du fait des énormes garanties
qu’il leur offrait en contrepartie ? Et comment croire qu’un pays
qui est déjà dans une situation précaire sur la scène
proche-orientale puisse s’amuser à donner le prétexte rêvé qui
permet à l’Amérique de lui régler son compte avec une telle
facilité ? D’autant que les formes de cet assassinat ressemblent à
s’y méprendre à ceux usités par la mafia italienne et
italo-américaine et que nous ne retrouvons dans aucun autre pays au
monde. Et c’est probablement de ce côté et de celui des services
secrets israéliens qu’il faut plutôt rechercher les nouveaux
Lawrence d’Arabie qui continuent à traquer toute forme
d’intelligence et d’ouverture dans l’ensemble arabo-musulman.
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |