Semaine du 23 au 29 mars 2005

 

Israël et le monde arabe

 

Normalisation contre démocratisation

Un lien commercial entre l’Europe, la Méditerranée et l’Asie

L’intégration passe aussi par Israël

La valse des pantins

Les pacifistes au pays de Sharon sont aussi très influents

Shalom Achrav, l’autre Israël

Trois questions à Lee Wilson, porte-parole de Shalom Achrav Tel-Aviv

L’Algérie, pays le plus à l’aise face au GMO

Une décision difficile à prendre

La clé du problème israélo-arabe ?

 

 
 
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  Israël et le monde arabe

Normalisation contre démocratisation

La proposition jordanienne pour “une paix globale et juste au Moyen-Orient”, impliquant l’annonce à Alger de la normalisation collective des relations avec Israël, a soulevé les réactions de vierge effarouchée, dont les dirigeants arabes sont coutumiers quand il s’agit de sauter le dernier pas consacrant la fin des tensions israélo-arabes.

Le fait que la délégation jordanienne ait assorti sa proposition des conditions habituelles, qui constituent d’ailleurs le véritable nœud du problème, n’y a rien changé. Il faut dire, de plus, qu’elle est loin d’innover sur quelque point que ce soit, à s’en tenir toutefois à ce qui a filtré de la salle de réunion, puisqu’elle ne vise qu’à relancer, apparemment sans rien y changer, l’initiative saoudienne lancée au sommet de Beyrouth de 2002.

Ce ne sera donc pas au Sommet d’Alger que les dirigeants arabes apprendront au monde qu’ils considèrent désormais, et à l’unisson, Israël comme un Etat ayant sa place au Moyen-Orient, et notamment à côté de l’Etat palestinien à naître, dont personne ne conteste la légitimité. Or, le rejet annoncé d’une déclaration finale allant dans ce sens, peut se traduire par un effet diamétralement opposé à celui que laissent supposer la position commune, ou plus exactement l’attitude observée pour la galerie par la majorité des parties concernées. Il est très plausible, en effet, que chacune de celles-ci se sente autorisée à prendre sa responsabilité individuellement, à agir sur la base de ses propres intérêts nationaux, avec, dans le meilleur des cas, pour seule limitation le souci de ne pas nuire aux droits légitimes du peuple palestinien. La Jordanie, déjà liée à son voisin par un traité de paix, est sans doute encline plus que d’autres à interpréter de la sorte le rejet de sa proposition. Néanmoins, d’autres qu’elle seraient tentés par le choix d’une démarche similaire, qu’ils auraient déjà pris d’ailleurs s’ils ne craignaient pas l’incompréhension de leur opinion nationale, ou plus exactement l’exploitation que pourraient en faire leurs propres islamistes, formant aujourd’hui le seul courant qui continue à s’opposer radicalement à la normalisation avec Israël ; ou s’ils avaient perdu tout espoir d’une initiative commune, plus facile à assumer à l’échelle intérieure. Un pays comme la Tunisie, par exemple, ne demanderait sans doute pas mieux que de nouer des relations diplomatiques avec Israël sans plus tarder. En Algérie même, une partie de l’opinion n’apprécierait guère, dans ce cas de figure, que les gouvernants continuent de se singulariser sur ce dossier en reconduisant une position dont tout le monde sait qu’elle est passée de mode, déjà abandonnée du reste par le Maroc et la Mauritanie. Elle leur fera sûrement grief de retarder aussi manifestement sur la marche de l’histoire, en une matière hautement symbolique des évolutions survenues et sur la scène internationale et dans la région. Ils encourent le risque, s’ils persistent dans le même rejet doctrinal d’Israël, en s’adonnant à une politique indéchiffrable d’“un pas en avant, deux pas en arrière”, de voir la question des relations avec Israël promue au rang de celles qui ont la capacité de cliver l’opinion nationale.

Il est certainement naïf de croire que les membres de la Ligue arabe prendront bientôt la résolution commune d’établir des relations d’Etat à Etat avec Israël. A l’évidence, ce n’est pas dans un cadre depuis longtemps discrédité que va s’élaborer une décision aussi importante pour chacun de ces pays pris individuellement. En Algérie, en tout cas, l’opinion ne ressent qu’indifférence envers une organisation qu’elle sait sans effet positif sur les enjeux nationaux. Nul doute qu’elle s’interrogera de plus en plus fort sur l’intérêt qu’il y a à rester membre d’une organisation dont la marque ne se réduit pas à l’impuissance. Elle n’admettra sans doute pas qu’une question relevant de la souveraineté soit tranchée autrement que par les autorités nationales légitimes, après un large débat, et sous le contrôle constant des représentants du peuple. Une organisation englobant des régimes aussi antidémocratiques les uns que les autres, les Algériens ne lui accordent même pas le droit de débattre à leur place, ne parlons pas alors de décider pour eux sur des questions engageant leur avenir.

Un courant s’identifiant aux valeurs démocratiques qui accèderait au pouvoir, ne manquerait pas de suspendre jusqu’à nouvel ordre la représentation du pays dans une ligue, qui, d’une part, regroupe des régimes peu respectueux des libertés, et qui d’autre part, n’est pas fondée elle-même sur une déclaration des droits fondamentaux, à la défense et à la promotion desquels elle se consacre prioritairement, cela à travers des organes chargés de sanctionner les manquements à leur égard par les Etats membres.

Le projet de la proposition jordanienne, ou saoudienne si l’on préfère, puisqu’elles sont équivalentes, ne signifie pas que les régimes arabes s’apprêtent à passer par une phase de durcissement vis-à-vis d’Israël. C’est même à une attitude inverse qu’il faut s’attendre ; à une espèce de course dont l’objectif est le rapprochement avec Israël avant que ce genre d’initiative ne devienne la norme, et cesse d’être porté à votre crédit, c’est-à-dire d’ouvrir droit à un traitement de faveur de la part des Etats-Unis, d’Israël, et d’autres encore. Deux raisons essentielles à cela : d’une part le fait que le processus de paix est déjà bien avancé entre Israéliens et Palestiniens, que les deux parties admettent désormais qu’ils n’ont pas d’autre choix que celui de mettre en œuvre les accords passés entre eux, quelles que soient les difficultés à vaincre, et les réactions survenant de part et d’autre visant à empêcher la poursuite des négociations. Dans ces conditions, les régimes arabes ne disposent pas d’une marge de manœuvre importante ; en fait, ils ne sont même plus considérés comme partie prenante du conflit. De sorte qu’ils ont dès maintenant à choisir entre accompagner et soutenir un processus qui n’a pas besoin d’eux pour se développer, ou se déclarer hostile à une “feuille de route”, à l’élaboration de laquelle ils n’ont pas participé, et se condamner du même coup à une marginalisation complète. Sans compter les mesures de rétorsion que les Etats-Unis seraient tentés de prendre en retour, et qui prendraient une forme différente selon le pays visé. Tout porte à penser que les dirigeants arabes n’hésiteront pas longtemps entre ces deux attitudes possibles. Leur intérêt le plus pressant leur commande de se greffer dès maintenant sur le processus en cours, d’autant qu’il semble irréversible, sauf à vouloir végéter dans l’impuissance où les a mené la politique de refus suivie dans le passé. Sans autre motif que l’ambition d’influer sur la reconfiguration affectant le Moyen-Orient, chacun des Etats arabes, indépendamment de sa géographie et du degré de son implication dans le conflit, finira par juger plus profitable pour lui non seulement de normaliser ses relations avec Israël, mais encore de s’assurer de son amitié. La pente de moindre résistance conduisant à cette révolution dans les esprit est d’autant plus abrupte que l’intérêt particulier rejoint en l’occurrence celui des Palestiniens.

En effet, l’hypothèse d’un monde arabe en bons termes avec Israël milite en faveur d’une autre, qui en est pour ainsi dire le corollaire : une disposition accrue d’Israël à œuvrer en faveur de la mise en place de l’Etat palestinien, but final du processus de paix. Or, il n’y a pas que le souci de peser sur ce dernier qui porte les régimes arabes à accepter Israël comme partie intégrante du Moyen-Orient. Il y a aussi la menace que représente le projet américain du Grand Moyen-Orient, qui vise à les faire entrer, à grand renfort de pressions, sans exclure le recours à la force nue plus tard, dans l’ère de la démocratie. L’occupation de l’Irak, mais plus encore la nécessité où se trouvent les Etats-Unis d’y implanter à terme la démocratie, ne serait-ce que pour justifier aux yeux de leur opinion leur présence en Irak, bouleverse complètement la donne au Moyen-Orient. Chacun de ces régimes voit maintenant assez clairement que s’il veut garantir sa survie, il lui faut prévenir les “coups” qui risquent de s’abattre sur sa sécurité et sa souveraineté. Dans ces pays-là, en effet, la souveraineté n’appartient pas aux peuples, mais aux gouvernants.

Il y a toutefois un moyen de se concilier les Etats-Unis, et par contrecoup la communauté internationale, tout en reportant aux calendes grecques les réformes politiques qu’on veut vous voir mener dans les meilleurs délais : normaliser au plus vite ses relations avec Israël. Et le tour est joué, vous êtes tranquilles pour longtemps. Vous n’entendrez plus personne dire du mal de vous, ni inciter les ONG de défense des droits de l’homme à faire campagne contre vous.

Le fait est qu’à l’exception de l’Algérie, qui n’a pas attendu le projet américain, ni même l’invasion de l’Irak, pour amorcer la démocratisation, les Etats arabes voudront que la normalisation avec Israël tienne lieu de tout, qu’elle soit notamment le substitut aux changements politiques qui s’imposent à eux.

M. Habili

 

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Un lien commercial entre l’Europe, la Méditerranée et l’Asie

L’intégration passe aussi par Israël

Il aura fallu négocier les accords avec l’Europe ou encore ceux avec l’OMC pour que nos négociateurs puissent prendre place autour de la même table où siègent comme membres permanents des représentants de l’Etat hébreu.

Le père des tabous tombe sous l’effet de la mondialisation.

L’Algérie encaisse le coup de l’échec d’avoir misé un jour sur la pertinence de la diplomatie qui,  face à la nouvelle donne économique et aux rapports de force qui s’exercent sur le marché mondial, cèdent sans résistance devant l’impérative intégration dont dépend dorénavant l’économie mondiale.

En allant négocier les accords d’association avec l’UE, l’Algérie se présentait comme postulant d’office à un partenariat à même de propulser son économie au niveau international. Les lois régissant ce partenariat le confirment. Dans cette association, les rapports d’amitié et de complaisance n’ont pas beaucoup de place ; on y réfléchit en terme de croissance et en qualité de produits à mettre sur le marché. Les règles de bon voisinage sont garanties par la seule préoccupation de préserver ses intérêts, bien entendu, la seule complexité est de pouvoir faire le poids devant les partenaires dont l’identité s’efface devant les véritables enjeux de la mondialisation, bien sûr en partant d’une présence effective de la région.

L’exemple de l’Etat d’Israël est édifiant. Depuis 50 ans, il s’est imposé comme une puissance économique régionale majeure, avec un PIB de près de 110 milliards d’euros, soit environ 17 000 euros par habitant. Ce bout de pays a la taille de l’Espagne. Son économie dispose d’un appareil productif performant et d’une infrastructure bancaire solide et moderne. Cet Etat, dont on dit que les conflits politiques lui sont de bon augure, a très vite compris que pour s’intégrer, il lui fallait faire montre de ce qu’il sait faire le mieux, à savoir s’investir dans le commerce mondial. L’économie israélienne est donc particulièrement ouverte sur l’extérieur ; le total de ses échanges représente environ 60% du PIB. Ses exportations se sont élevées, au premier trimestre 2004, à 16,5 milliards de dollars, enregistrant une progression de 20,6% par rapport au premier trimestre 2003.

L’autre dimension économique dont se distingue ce petit pays méditerranéen et qui fait sa reconnaissance, auprès de ses partenaires européens notamment, c’est sa politique de diversification de ses exportations. Q’importe d’où vient l’orange israélienne, de Cisjordanie ou de la Bande de Gaza, pourvu qu’elle soit conforme aux normes régissant le commerce international. En dehors de l’exploitation des richesses naturelles, dont le diamant, la croissance des exportations a été de plus de 17,7%. Bien intégré dans les échanges internationaux en matière de commerce, il profitera également de la bonne tenue de l’économie des pays européens. Avec ces derniers, Israël réalise 60% de ses échanges.

Les Israéliens ne sont pas seulement des commerçants, comme on a tendance à le croire à la lecture des chiffres avancés, mais détenteurs d’un savoir-faire et d’une technologie reconnus. Parmi ses exportations, le secteur de la haute technologie a enregistré une croissance de plus de 16,8% ; la part de cette technologie dans les exportations représente 46%. C’est également un pays qui compte se placer comme incontournable dans la production mondiale des produits pharmaceutiques et le marché des génériques.

Ceci, en plus du domaine de la chimie, toujours placé en tête des exportations. Du textile à la papeterie en passant par les produits agricoles, Israël multiplie ses produits au point de s’imposer dans l’OMC en qualité de membre ayant un droit de regard critique.

La pertinence de cette politique, c’est son ouverture sur le marché mondial. Ses échanges avec les puissants du monde se répercutent par un retour de situation rendue possible par les accords multilatéraux qui font des Etats-Unis leur premier client avec 38% de parts de marché contre 29% pour l’Union européenne, avec en prime un accroissement supérieur à celui des Etats-Unis. Depuis que la monnaie européenne s’est montrée plus résistante devant le billet vert, les exportations israéliennes se sont développées plus rapidement vers l’Union européenne que vers leur allié traditionnel, intérêt national oblige, ceci avec une extension vers l’Asie qui reçoit 32,7% des importations israéliennes et y écoule plus de 30% de sa marchandise. C’est principalement la Chine qui profite de ce mouvement, désormais sixième client d’Israël et son troisième fournisseur.

Tout pour attirer les IDE

Ce n’est pourtant qu’au début des années 1990 qu’Israël s’est penché de manière particulière sur l’attraction des investissements étrangers, se détournant de la précarité des relations “amicales” en misant sur des rapports organisés par le moyens d’accords internationaux diversifiés. Le boom des IDE s’est opéré à partir de 2003, enregistrant un niveau très élevé de ces investissements étrangers directs en Israël ; ce fut également le résultat d’une réorientation de l’industrie nationale plus tournée vers le développement des secteurs de haute technologie comme les télécommunications, l’électronique et l’aéronautique. Plus de 3 000 PME israéliennes sont créées dans ces secteurs et près de 100 sociétés israéliennes d’origine israélienne sont cotées sur le marché financier américain, dont le fameux le Nasdaq.

Le marché israélien se distingue aussi de par les facilités fiscales qu’il propose pour l’implantation industrielles étrangères, comme Intel qui y a investi 3,5 milliards de dollars et réalise annuellement environ 1 milliard de dollars en exportations.

Israël a adhéré en 2002 à la déclaration de l’OCDE sur l’investissement international et les entreprises multinationales. Les règlements commerciaux entre Israël et l’étranger sont entièrement libres. Le transfert ou rapatriement des bénéfices, dividendes et créances financières est également libre ; l’investisseur est tenu, par contre, de s’acquitter des impôts israéliens.

La solution est toute trouvée pour drainer les IDE : il fallait rassurer les détenteurs de capitaux. Israël s’est engagé, dans le cadre de la déclaration de l’OCDE, de ne pratiquer aucune discrimination à l’encontre des entreprises étrangères sur son territoire et à reconnaître les intérêts mutuels. Le résultat a été l’implantation de nombreuses grandes sociétés internationales comme Intel, Motorola, IBM, Lucent, Alcatel et Siemens.

Le monde lui convient

Israël est le premier pays au monde à avoir conclu des accords de libre-échange avec les Etats-Unis, l’Union européenne et l’AELE. Se positionnant au centre des grands blocs économiques, cet Etat mène deux guerres à la fois.

Si, pour la première, en l’occurrence son maintien sur des territoires qui ne sont les siens, il rencontre des résistances et des condamnations internationales, il jouit de toutes les faveurs, par contre, dès qu’il s’agit de s’ouvrir aux capitaux étrangers. La conclusion des différents accords internationaux font de cet Etat un cadre très favorable aux sociétés multinationales intéressées par des échanges commerciaux entre l’Amérique et l’Europe à partir d’Israël.

L’autre atout dont jouit ce pays méditerranéen se mesure en le placement des exportations israéliennes sur le marché européen, jouissant d’un statut privilégié par rapport aux exportations américaines vers l’Europe et vice-versa. L’éventail des relations est de plus en plus élargi de manière à contenir le maximum de partenaires. Israël a signé d’autres accords de libre-échange avec le Canada, le Mexique, la Turquie, la Jordanie, la République Tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, la Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie. Profitant de sa position géostratégique, Israël multiplie les relations avec tous, qui lui trouvent l’avantage d’être un point de ventilation des importations et exportations entre l’Europe et l’Asie.

En optant pour cette démarche pragmatique, ce pays a réussi à faire basculer tant d’idées préconçues en réalisant une réalité économique qui fait de lui un pôle d’attraction des investissements de tout genre. Vues sous cet angle, les relations diplomatiques et autres rapports de force tombent en désuétude devant une mondialisation qui a fait de cet Etat plus un partenaire à conquérir qu’un ennemi à abattre.

Samira Mana

 

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La valse des pantins

Le Sommet de la Ligue arabe d’Alger ne va certainement pas se prononcer, d’une manière franche, en faveur de l’établissement de relations diplomatiques avec Israël.

Le président du Fatah, Farouk Kaddoumi, estime qu’il ne sert à rien d’offrir aux Israéliens une “démarche de paix” avant qu’ils ne quittent les territoires palestiniens et ne reconnaissent aux réfugiés le droit au retour.

“Ce serait, dit-il, purement gratuit comme démarche.”

Mais ce ne sera que partie remise car les rois et les chefs d’Etat arabes iront un jour ou l’autre vers la normalisation sans qu’Israël ne se retire des territoires qu’elle a occupés en juin 1967 après la Guerre des Six jours.

Il faut dire que beaucoup parmi les “leaders” arabes ne voient leur avenir qu’à travers une telle action. Pour gagner l’estime des “grands” de ce monde et en particulier celui des Etats-Unis. Une façon de protéger leurs royaumes et leurs mainmises sur leurs peuples. Ces derniers sont globalement contre toute normalisation des relations avec Israël. Non qu’ils aient un quelconque sentiment anti-juif, comme certains peuvent le comprendre, mais parce qu’ils savent et se rappellent que l’Etat d’Israël est né de la négation des Palestiniens et de leur droit de vivre sur leur territoire. On ne refait pas l’histoire.

Tout a commencé le 2 novembre 1917 avec la fameuse déclaration de Lord Arthur James Balfour qui écrivit à Lord Rothschild pour lui annoncer les intentions de la Grande-Bretagne de procéder à la création d’un Etat que les sionistes envisagent de créer depuis de le congrès de Bâle. “Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans tout autre pays. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste.”

Depuis cette date, l’histoire s’accélère en faveur de la création d’un Etat juif et, à l’opposé, pour la négation du droit des “collectivités non juives existant en Palestine”, pour paraphraser Lord Balfour. Notez que dès cette époque, on ne parle pas du peuple palestinien ou des Palestiniens ; ce sont juste des “collectivités” qui existent en Palestine, une “terre sans peuple” comme le suggèrent les fondateurs du sionisme. Ainsi, les habitants de “La Palestine” ne sont pas des “Palestiniens”.

S’ensuit une longue histoire de conflit qui, presque tout le temps, a été en faveur des Israéliens grâce aux aides inestimables des Occidentaux (USA en tête) mais, aussi, grâce à l’extraordinaire division des Arabes.

Quarante ans après, jour pour jour, soit le 29 novembre 1947, la résolution 181 de l’ONU déclare un plan de partage de la Palestine qui prévoit un Etat juif, un Etat arabe et une zone “sous régime international particulier”. Quelques mois plus tard, à quelques semaines de la proclamation de l’Etat d’Israël, les troupes de l’Irgoun, menées par Menahem Begin et Itzhak Shamir, massacrent 250 habitants de Deir Yassine.

Le silence de la communauté internationale

On peut dire qu’Israël est le champion mondial de la non-application des résolutions de l’ONU. Tout est question de rapports de force. Et dès le début, cela n’a pas été du côté des pays arabes dont les régimes successifs se sont investis dans la recherche du meilleur moyen de reste au pouvoir contre la volonté de leurs peuples plutôt que de chercher à faire balancer le rapport de force avec Israël en leur faveur.

La première résolution à avoir été piétinée par Israël est la 194. Proclamée le 11 décembre 1948, cette résolution décidait de “permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers”. En 1949, plus de 800 000 Palestiniens ont été expulsés par Israël qui annexe, en avril 1950, la Cisjordanie. Puissant militairement, l’Etat hébreu propose un plan de paix de l’ONU, accepté par l’Egypte, la Syrie, le Liban et la Jordanie. Israël continue à ignorer les résolutions de l’ONU. D’abord la 242, qu’un plan américain devait mettre en application (plan Rogers), puis la 338 adoptée pendant la guerre d’octobre, en 1973.

Adoptée le 22 novembre 1967 par le Conseil de sécurité, la résolution 242 lie “l’instauration d’une paix juste et durable au Moyen-Orient” au “retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés pendant le récent conflit”. La paix contre la terre. La résolution 338 vient confirmer la précédente en appelant au cessez-le-feu et à des négociations pour l’instauration d’”une paix juste et durable au Moyen-Orient”.

Entre-temps, il y a eu la création de l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP) qui a grandement participé à l’organisation de la résistance palestinienne à l’occupation, mais manquait sérieusement du soutien arabe, notamment du voisin jordanien.

La énième victoire diplomatique palestinienne vient en 1974, lorsque les Nations unies reconnaissent au peuple palestinien le droit à l’autodétermination. Yasser Arafat prononce son fameux discours devant l’Assemblée générale de l’ONU et l’OLP obtient un statut d’observateur.

Dans la même période, les dissensions arabes s’aggravent. Le Liban plonge dans la guerre civile. La Syrie s’y emmêle. Avec l’aide des phalangistes (devenus en 2005 les pires ennemis libanais de la Syrie !), les Syriens commettent un massacre dans le camp des réfugiés palestiniens de Tell Al-Zatar.

Un climat de tension persiste entre les pays arabes et Israël, mais pas de guerre. Israël est déjà fortement soupçonné d’être en possession de l’arme nucléaire.

L’Egypte “offre” la paix à Israël. En novembre 1977, Sadate se rend à Jérusalem pour rencontrer Menahem Begin, devenu Premier ministre depuis quelques mois. Trois mois plus tard, en mars 1978, Israël envahit le Sud-Liban. Après s’être assuré de la neutralité égyptienne, à travers les accords de Camp David, Israël s’attaque au plus gros morceau. L’aviation israélienne bombarde, en 1981, le réacteur nucléaire Osirak à Tamouz (Irak) et annexe, la même année, le Golan syrien. En juin 1982, elle envahit le Liban et assiège Beyrouth.

En septembre de la même année, sous la protection des troupes israéliennes, à leur tête le général Ariel Sharon, les Forces libanaises (miliciens chrétiens) massacrent des centaines d’occupants des camps de Sabra et Chatila. Bilan : 1 500 morts dont des dizaines d’enfants.

Quel avenir ?

Au bout du compte, après les accords, les demi-guerres et les résolutions, les territoires palestiniens ne cessent de se rétrécir depuis le plan de partage des Nations unies (résolution 181 de 1947) qui accordait aux Palestiniens 47% des 100% qui leur appartenaient à l’origine.

Plus de 50 ans plus tard, les Accords d’Oslo n’accordent que 22% des territoires de 1947. En 1999, Ehud Barak offre généreusement 80% de ce qui avait été proposé à Oslo (soit 80% des 22%). Moins d’un an plus tard, la portion se réduit encore. L’artisan de Sabra et Chatila, le général Ariel Sharon, propose, dans son Plan de paix, 42% des 80% des 22% des 100% des territoires palestiniens d’origine. Avec, en prime, une soumission quasi continuelle au couvre-feu. Israël confirme sa volonté de ne pas céder sur ce qu’elle considère être “Sa” terre.

Vient ensuite la feuille de route de George W. Bush, dans laquelle les Palestiniens sont appelés à accepter le “plan de paix de Sharon” et de mettre un terme à la résistance palestinienne, qualifiée de “terrorisme”, de renoncer au droit de retour des réfugiés et, surtout, de renoncer à Al-Qods pour capitale.

En s’apprêtant à reconduire le plan de paix proposé lors du Sommet de Beyrouth en 2003, les chefs d’Etat  arabes font table rase du passé, s’agitent et accourent pour offrir la paix à l’agresseur sans aucune contre partie raisonnable dont le minimum est qu’Israël se retire des territoires occupés en 1967 et reconnaisse le droit au retour des réfugiés.

Laissons le mot de la fin à Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU sur le Droit à l’alimentation, qui décrivit dans son Rapport, en 2003, la situation tragique que vit la population palestinienne sur le plan alimentaire, et qui résume parfaitement la situation que ne peuvent dénoncer les pays arabes. Ziegler avait exigé d’Israël de “mettre immédiatement fin à la construction de la barrière de sécurité” qu’il qualifie de “mur d’apartheid” qui transforme ces localités en “ghettos”. “La barrière de sécurité ne doit pas être utilisée à l’instar d’un mécanisme permettant de séparer les Palestiniens de leurs terres. Le gouvernement d’Israël sera libre de construire une barrière de cette nature sur son propre territoire, tout au long de la ligne de démarcation de 1967, mais la construire à l’intérieur des territoires occupés, en séparant les Palestiniens de leurs terres et de leurs puits, est constitutif d’une violation du droit à la nourriture”, ajoute-t-il. Le rapporteur spécial poursuit en considérant que “toutes les colonies dans les territoires palestiniens occupés sont illégales et doivent par conséquent être démantelées” et reconnaît que “la plupart des atteintes au droit à la nourriture découlant de l’occupation par le gouvernement israélien des territoires palestiniens, l’occupation doit prendre fin et le gouvernement israélien doit retirer ses forces armées en deçà des frontières de 1967”. Il termine en citant que Ilan Pappe, directeur de l’Institut des recherches pour la paix et maître de conférence à l’Université de Haïfa, l’a fait observer : “La vérité pénible et mille fois rebattue reste que la fin des violences de toutes sortes (y compris la violence perpétrée sans discrimination envers des innocents) n’adviendra qu’après que l’occupation (qui en est la cause) aura elle-même pris fin.”

Abdelkader Djalil

 

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Les pacifistes au pays de Sharon sont aussi très influents

Shalom Achrav, l’autre Israël

Chercher les alternatives politiques israéliennes qui prônent la paix uniquement dans les formations politiques classiques, Likoud et Travaillistes, est une gageure. Le conflit au Proche-Orient, les guerres israélo-arabes ont été menées par les hommes  – et les femmes, souvenons nous de Golda Meïr – politiques issus du mouvement sioniste. Leur démarche est largement imprégnée par les effets et leçons de ce conflit et une idéologie qui ne conçoit la survie d’Israël que dans l’agressivité qui guide leur politique. Il reste que le paysage politique israélien possède des ressorts autres que les partis politiques traditionnels et l’exemple le plus édifiant à ce propos est certainement le mouvement Shalom Archav*.

Shalom Achrav est sans conteste le mouvement extra-parlementaire le plus large en Israël. Il ne s’agit pas d’un parti politique et ses animateurs ne veulent en aucune manière en faire un mouvement en course pour le pouvoir. C’est peut-être, là aussi, une raison pour lui de trouver quelques sympathisants au Likoud et beaucoup chez les Travaillistes. Le plus ancien mouvement pacifiste qui se targue d’une grande base populaire a été fondé en 1978 au moment des pourparlers de paix entre Egyptiens et Israéliens. 

Aussi étrange que cela puisse paraître, ce mouvement pour la paix est né au sein de l’armée israélienne. En effet, c’est au moment où les pourparlers de paix allaient échouer que 348 officiers de réserve et soldats ont publié un appel à l’adresse du gouvernement pour que l’opportunité de paix ne soit pas ratée. Des dizaines de milliers d’Israéliens ont tout de suite rallié l’appel et c’est ainsi que le mouvement Shalom Achrav est né.

La doctrine de base de Shalom Achrav est le droit à l’existence d’Israël à l’intérieur de frontières sûres, tout en assurant aux Etats voisins la même sécurité. Shalom Achrav reconnaît également le droit aux Palestiniens à l’autodétermination mais est surtout convaincu que la seule solution, pour l’arrêt du conflit, demeure la création d’un Etat palestinien à l’intérieur des territoires occupés par Israël en 1967. 

Lorsque l’Organisation de libération de la Palestine a accepté la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, en 1988, adoptant ainsi le principe de la coexistence des deux Etats, Shalom Achrav a organisé une manifestation qui a rassemblé 100 000 personnes appelant le gouvernement israélien à entamer immédiatement des négociations avec l’OLP. Shalom Achrav a également apporté son soutien entier aux Accords d’Oslo tout en encourageant, parfois en exerçant des pressions populaires, toutes les parties agissantes en Israël afin d’engager le pays dans des étapes concrètes vers la paix.

Comment aller à la paix

L’action de ce mouvement se retrouve essentiellement dans les initiatives publiques, notamment les campagnes de sensibilisation, la communication, les pétitions ou la distribution de matériel éducatif.

Shalom Achrav a également organisé la plus grande manifestation publique en Israël en 1982, réunissant 400 000 personnes pour demander une enquête sur le massacre de Sabra et Chatila, démontrant ainsi son ancrage dans la société israélienne et pour prouver que les idées qu’il prône ne sont en aucune manière en contradiction avec les valeurs véhiculées par la population israélienne, présentée plus que de raison comme particulièrement agressive. Pour rappel, la commission d’enquête avait conclu à la révocation de Ariel Sharon en tant que ministre de la Défense.

Sur la question des colonies, Shalom Achrav observe tous les aspects qui sont liés à cette situation tout en proposant, après étude, des solutions intégrant l’évacuation des territoires avec les compensations induites aux colons.

Les conclusions des études de Shalom Achrav ont mis ainsi en évidence le prix à payer par Israël pour en finir avec ce que le mouvement appelle “un obstacle à la paix”.

Selon sa littérature, Shalom Achrav veut absolument mettre en évidence les conséquences néfastes de la politique d’occupation, non seulement aux plans politique et économique, mais aussi au plan moral avec les dommages induits dans les valeurs de la société israélienne.

Avec les Palestiniens

Shalom Achrav va également chercher dans les mouvements politiques palestiniens des sortes d’alter ego afin de lancer des initiatives de l’autre côté du conflit pour engager des solutions de paix durables ; la plus importante action commune avec les Palestiniens fut certainement la manifestation organisée en 1989 à Jérusalem avec 15 000 Israéliens et 15 000 Palestiniens. Ces manifestants, main dans la main, ont constitué une chaîne humaine à l’intérieur de Jérusalem.

Au plan organisationnel, Shalom Achrav a également lancé avec des Palestiniens la Coalition israélo-palestinienne pour la paix. Cette même coalition a regroupé de nombreuses figures politiques israéliennes et palestiniennes. Ce mouvement est né juste après le lancement de la seconde Intifada.

Démembrement international

Le mouvement, qui a des relais et des sympathisants un peu partout dans le monde (en Europe et aux Etats-Unis), donne également une autre image que celle généralement véhiculée dans l’imaginaire des populations arabes notamment et dans les médias. La sacro-sainte alliance supposée entre diaspora juive et gouvernement israélien n’est pas aussi vraie ni aussi récurrente qu’il n’y paraît.

Récemment, l’association Americans for Peace Now (supporters juifs américains du mouvement) a dénoncé le plan du gouvernement israélien qui tendait à encourager l’installation de plus de 6 000 nouveaux colons en Cisjordanie alors qu’il régularisait 120 implantations illégales de colons.

Americans for Peace Now rappelait le contenu de la feuille de route qui oblige Israël à démanteler les colonies construites après mars 2001 et à geler les nouvelles attributions.

La même association a rappelé que le président de son comité exécutif, Debra DeLee, un juif sioniste qui travaille pour une association œuvrant au renforcement de la sécurité d’Israël, a indiqué que “Americans for Peace Now reconnaissait l’importance historique pour Israël d’évacuer les colonies de Ghaza et du nord de la Cisjordanie”.

Lorsque survient l’attentat

Les attentats, qui sont le prétexte le plus sûr pour le gouvernement israélien de justifier des expéditions punitives et des destructions d’habitations tout en retardant toute démarche vers la paix, sont également l’occasion pour Shalom Achrav d’exprimer un point de vue tout aussi israélien certes, mais qui tranche totalement avec la politique agressive du gouvernement. La question, pour le mouvement pacifiste, est comment soutenir la paix dans un contexte marqué par la violence, qui plus est légalisée en Israël.

Lorsque survient un attentat, en février 2005 à Tel-Aviv, Shalom Achrav salue, tout en condamnant l’attentat et en exprimant son soutien aux victimes, “la détermination des dirigeants israéliens et palestiniens à maintenir le dialogue”. Pour ce mouvement, “le processus de paix se fera sous la menace de nouvelles provocations et de nouveaux attentats”. Mais pour Shalom Achrav, il n’y a pas que le cycle attentats/représailles qui menace la paix,  il y a aussi “les incitations à la violence et (…) l’insoumission des colons”. Plus dangereux que le terrorisme, Shalom Achrav met en évidence la nécessaire “amélioration rapide et significative des conditions de vie et de la sécurité de chacun” pour aboutir à une paix durable.

Amine Esseghir

* Shalom Achrav en hébreu est décliné

“Assalam Al An” en arabe et “Peace Now” en anglais

(signifiant “la paix maintenant”).

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Trois questions à Lee Wilson, porte-parole de Shalom Achrav Tel-Aviv

 

Les Débats : Si votre mouvement s’inscrit dans un cadre politique, il reste que ce n’est pas un parti et vous ne semblez pas l’inscrire dans ce cadre. Pourquoi ?

Lee Wilson : Notre mouvement de paix n’est pas un parti politique et nous ne cherchons pas à gagner des élections. Nous sommes ce que l’on appelle une ONG. Cela signifie que nous ne vivons que des dons privés et sans les subventions de l’Etat. Cette manière de faire nous permet d’attirer un maximum de personnes issues de toutes les obédiences politiques.

Votre mouvement semble faire feu de tout bois et vous semblez profiter de toutes les brèches  lorsqu’elles mènent à la paix. Pensez-vous que toutes les initiatives sont bonnes à suivre ?

Nous ne nous engageons jamais dans des initiatives qui sont, en tout cas, en contradiction avec nos principes. Il reste que nous croyons que certaines initiatives peuvent contribuer à bâtir ce que nous espérons. Nous soutenons les plans de désengagement de Sharon car nous avons le sentiment  que le démantèlement des colonies de Ghaza est un des premiers bons pas et nous comptons faire pression pour en obtenir d’autres. C’est en cela que nous soutenons Sharon.

Quel type d’initiatives menez-vous de concert avec les Palestiniens ?

Nous avons beaucoup d’actions en commun, notamment avec des étudiants et des hommes politiques en ce qui concerne le dialogue, les manifestations communes, les visites dans les régions où vivent les Palestiniens, le “mur”... Nous organisons aussi des groupes de volontaires pour la cueillette des olives pour aider les Palestiniens à la saison des récoltes. Nous organisons aussi des conférences et des meetings en commun.

Propos recueillis par Amine Esseghir via Internet

 

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L’Algérie, pays le plus à l’aise face au GMO

Une décision difficile à prendre

La question de la normalisation ou non avec Israël se pose à nouveau à l’Algérie à l’occasion du Sommet de la Ligue arabe qu’elle abrite. Officiellement, la question n’est absolument pas à l’ordre du jour, comme l’a d’ailleurs avancé Abdelaziz Belkhadem à la veille de cette rencontre et lors d’un briefing informel à la presse au cours duquel il a tenté de faire valoir qu’il n’est rien de nouveau qui puisse influer sur la ligne traditionnelle de l’Etat algérien.

La position du ministre des Affaires étrangères est également en toute cohérence avec celle du chef du gouvernement, qui a vivement démenti la rencontre Bouteflika – Pérès à Madrid et ne déroge en rien à toutes les réactions officielles par rapport à tout lien avec Israël, comme ce fut le cas pas si lointain où le chef de l’Etat fustigeait des journalistes algériens ayant séjourné en Israël, quelques jours après sa poignée de main avec Ehud Barak. Et si, dans ce dernier cas comme dans l’autre des rarissimes rencontres, aucune partie, qu’il s’agisse de l’Algérie ou d’Israël, n’a été engagée par quoi que ce fut, c’est qu’en réalité l’on n’est pas sorti du cadre de la constance de la position algérienne. Celle-ci, en conformité avec le consensus tissé entre la majorité des Etats arabes, consiste en la non-reconnaissance de l’Etat d’Israël comme moyen de pression pour obliger ce dernier à se plier à la légalité internationale, soit les résolutions de l’ONU. Cette position, même si elle s’accommode du paradoxe de nier la première résolution onusienne, celle de 1949 qui reconnaît les deux Etats (palestinien et israélien), a montré toutes ses limites.

A présent, de nombreux éléments montrent que l’on n’est plus dans la même situation, c’est-à-dire qu’il n’est plus possible, comme auparavant, de retarder une décision déchirante à l’égard de ce dossier. C’est là l’une des conséquences de la mondialisation, qui ne concerne pas l’Algérie que par ses aspects économiques, mais par la dimension géopolitique. Le processus Euromed, qui a fait le lit de l’accord d’association, s’inscrit dans le cadre d’une zone de sécurité et de stabilité durable couvrant la sphère euro-méditerranéenne. Le conflit israélo-arabe, plus profond et plus complexe que la guerre civile dans l’ex-Yougoslavie ou les mésententes Grèce-Turquie, n’a été mis de côté qu’à travers l’assise du dialogue dit des 5+5. Pour l’Algérie, ce cadre d’évolution, s’il est plus confortable, n’est pas moins sans perspectives, puisqu’il ne va pas au-delà de la sécurité des Etats de l’Europe occidentale par rapport au terrorisme, à la grande criminalité et à l’immigration.

La rencontre aura bien lieu

Si l’Algérie développe des ambitions supérieures à ce type de coopération, comme le développement de son potentiel militaire ou l’intégration d’ensembles géostratégiques, elle peut effectivement le faire dans le cadre de l’Otan, où l’Etat d’Israël est profondément intégré dans la dynamique régionale.

A ce point d’intersection, qui est admis sans problème par l’Algérie, si l’on en croit les différents cycles du dialogue entre l’Otan et Alger puisque toutes les parties s’assoient à la même table, s’ajoute un autre, celui de l’OMC. Le cycle des négociations multilatérales, de par les règles d’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, oblige le pays souhaitant devenir membre à part entière à répondre aux question de tous les autres membres, et donc à appliquer la même politique commerciale à tous les pairs. Toute discrimination (privation de l’un des membres de l’OMC de la clause dite de la nation la plus privilégiée) fait encourir au pays en question une série de sanctions, dont l’extrême est son éviction de l’Organisation avec, en sus, le statut d’Etat-voyou ou Etat-criminel car fonctionnant dans un sens contraire au règles du commerce mondial. Bien entendu, ce règlement, par principe applicable à tous, ne l’est vraiment qu’en fonction des rapports de force à l’intérieur comme à l’extérieur de l’OMC. Pour une économie aussi précaire, fragile et dépendante que celle de l’Algérie, il sera très difficile de faire l’impasse sur l’instauration de relations commerciales avec l’Etat d’Israël.

Que ce soit militairement ou commercialement, la rencontre s’avère d’une proximité qui peut s’accélérer à tout moment, pour peu que l’on annonce que l’un ou l’autre des processus sont définitivement bouclés. Le tout, soutenu par une pression américaine d’une intensité historiquement inégalée sur l’ensemble de la région, dont l’exemple irakien force au sérieux.

Restent les aspects politiques. Dans le contexte d’une division manifeste des Etats arabes sur la question, il est prévisible que certaines capitales arabes entameront, dans les tout prochains jours, le processus dont Israël est ardemment demandeur. Rabat compte autoriser la réouverture du bureau de liaison commerciale ; la Tunisie accueillera Ariel Sharon en novembre, en attendant le reste qui devra se faire “en dehors” de la Ligue arabe. Somme toute, l’Algérie a le choix de suivre à son rythme ce qui sera à terme un mouvement d’ensemble, ou camper dans le front du refus. Traditionnellement, parce qu’elle fut le un des derniers pays à adhérer à l’OMC ou à signer l’Accord d’association avec l’UE au nom d’une certaine spécificité (en réalité par difficulté à appréhender les véritables enjeux), Alger peut être tenté de jouer la tactique du dernier pays à normaliser, adoptant pour credo d’attendre pour être fixé sur les réelles intentions de paix ou non d’Israël.

Déjà débordée par ses voisins marocain et tunisien, l’Algérie est déjà en retrait en la matière et l’on voit mal quel atout elle aurait à faire jouer dans ce cas pour peser sur l’attitude d’Israël (toujours soutenu par les Etats-Unis et la semi-neutralité de l’Europe), qui aura de plus proches Arabes pour interlocuteurs ? Il faut bien admettre que si le refus de normaliser avec Israël dure à ce jour, l’implication effective de l’Algérie dans la paix au Proche-Orient a cessé d’être depuis qu’Alger a abrité la proclamation de l’Etat palestinien (en 1987) et surtout depuis qu’Israël a reconnu ce même Etat (négociations de Madrid en 1992, accords d’Oslo en 1993). Depuis, le processus se joue avec les Etats de la région (notamment la Jordanie et l’Egypte, signataires de traités de paix avec Israël) ou, dans une moindre mesure, avec les alliés historiques des Etats-Unis à l’image de l’Arabie Saoudite.

Que faire (vraiment) ?

Dans ce contexte, il reste à se demander quelle est la tendance forte au sein du pouvoir politique algérien, lequel nous semble encore porté sur les positions antérieures au 11 septembre 2001 et utilisant la non-reconnaissance comme moyen de pression. Il s’appuie en cela sur certains groupes panarabes, ceux à mettre à la case “front du refus”, dont on a eu un aperçu du rôle de faire-valoir et d’épouvantail lors de la polémique sur la venue d’Enrico Macias à Constantine, sur les dossiers des pieds-noirs, des juifs d’Algérie, etc.

Cette semaine, une montée au créneau de figures politiques (Mehri, Hamrouche, Ali Yahia Abdennour, Djaballah) ainsi que des revenants (Ahmed Ben Bella, Ali Kafi, Mohamed-Salah Yahyaoui, Ahmed Mahsas, Athmane Saâdi...) qui ont adressé une lettre aux chefs d’Etat arabes ou, au lieu de se préoccuper de démocratie et de droits de l’homme, il leur demandent de faire une proclamation collective considérant que “l’Etat palestinien existe sur les territoires occupés en 1967, avec El-Qods pour capitale”, de “mobiliser la diplomatie arabe pour présenter la candidature de la Palestine en qualité d’Etat membre de l’ONU, et d’appeler l’ensemble des Etats à le reconnaître”. Car pour eux, accepter de reconnaître Israël, c’est ne pas considérer que l’Etat palestinien existe dans les limites d’une légalité internationale tronquée et attendent qu’Israël donne son accord à la naissance d’un Etat palestinien.

En remettant au goût du jour une position qui n’a plus cours, à en croire la position des chefs d’Etat arabes eux-mêmes, puisque ceux présents au Sommet n’ont pas fait pareille proclamation, il va sans dire que même les forces versées à contre-courant de la dynamique internationale ne jugent plus porteur le radicalisme, mais préfèrent arrondir les angles et ouvrir les portes, toutes les portes, devant la direction politique du pays. A vrai dire, leur lettre ne dit pas qu’il ne faut pas normaliser avec Israël, mais qu’il faut le faire en contrepartie de quelque chose. Or, tout marchandage oblige à disposer de sérieux atouts. Ce que les Arabes n’ont plus, comme au bon vieux temps des embargos pétroliers.

Nabil Benali

 

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La clé du problème israélo-arabe ?

C’est de Viviane Forester que nous vient peut-être la clé du problème israélo-arabe. Cette éminente intellectuelle française, qui s’était distinguée en 1986 par un monumental ouvrage au titre évocateur,

L’horreur économique, a toujours eu une approche pour le moins originale et en tout cas jamais alignée idéologiquement sur un certain nombre de sujets sensibles, voire brûlants.

Dans Le Crime occidental, son dernier livre paru au cours de l’année 2004, elle expose, documents à l’appui, une thèse qui laisse pantois, non pas par une quelconque complexité, mais au contraire par son extrême évidence. Le problème israélo-palestinien n’a pas été une création juive, ni même une création pro-juive, mais bien au contraire le fruit immonde de la haine accumulée par le monde occidental à l’encontre des deux branches sémites de l’humanité. Les référents historiques produits par Viviane Forester sont d’une telle clarté et les propos recueillis d’une telle crudité qu’ils se passent amplement de tout commentaire. Nul besoin de démonstration, d’ailleurs, la simple relation de faits de notoriété publique suffisant à éclairer d’un jour nouveau une tragédie historique qui n’est rien d’autre, en définitive, qu’une mauvaise intrigue de télénovella brésilienne avant l’heure. Ou comment un être diabolique et hargneux réussit à monter l’un contre l’autre deux frères aveuglés par la haine et la jalousie pour pouvoir accaparer leurs biens, se débarrasser d’eux sans coup férir et en les faisant s’entretuer eux-mêmes.

Toutefois, rien ne vaut, pour exposer cette problématique, que le propre style de Viviane Forester elle-même qui démonte on ne peut mieux une imposture historique faisant des Arabes et des juifs des ennemis irréductibles, alors qu’ils sont tous deux victimes de la même machination occidentale visant à les neutraliser par le recours à la manipulation des faits et au mensonge le plus éhonté. Le summum de ce type de manipulations mentales et intellectuelles étant l’ouvrage de Hutchington évoquant un conflit de civilisations entre judéo-chrétiens d’un côté et musulmans de l’autre.

Une manière très habile de faire glisser le problème de sa vraie ligne de démarcation vers une fausse ligne de fracture, dans le but évident de susciter un faux clivage apte à masquer l’antisémitisme réel des grandes masses européennes et anglo-saxonnes, globalement chrétiennes, et à entretenir l’illusion d’une animosité arabo-juive historique là où il n’y a que problème de justice à régler, dans le cas du problème palestinien. En tout état de cause, il apparaît que pour espérer trouver un jour une solution juste et durable au conflit israélo-arabe, il serait peut-être judicieux de commencer par en dénouer l’intrigue nouée dans les laboratoires de recherche des universités de sa gracieuse Majesté. Des laboratoires dont les activités étaient – et sont probablement toujours – placés sous le signe de la haine raciale et religieuse et de calculs géostratégiques savants visant, sans l’ombre d’un doute, à neutraliser une partie importante de la population mondiale pour l’empêcher d’agir sur son devenir. Lecture.

A. Mahmoudi

 

 

Extraits

La guerre contre le nazisme n’a pas eu lieu. C’est l’Allemagne conquérante qui fut combattue, avec retard, par les armes et vaincue : il n’y eut pas d’insurrection intérieure notoire contre le régime nazi ni de soulèvement général, universel, à son encontre, pas de refus instinctif, de rejet délibéré, et certes pas de résistance internationale spontanée, immédiate, dressée contre la doctrine et les actes de Hitler, dès 1933, même lorsque ne fut pas en cause le droit d’ingérence.

En fait de réaction, en 1938, alors que ces actes et cette doctrine, leurs délires, se déployaient depuis cinq ans, eurent lieu, fin septembre, la Conférence de Munich – cet acquiescement officiel, empressé, voire obséquieux, surtout félon, des gouvernements français et anglais à la politique expansionniste du Reich, sans que soit mise en question ou même mentionnée la barbarie nazie déjà amplement manifeste – et la Conférence d’Evian, tenue du 6 au 15 juillet, au cours de laquelle trente-trois pays réunis par les État Unis devaient s’entendre sur l’élargissement de leurs quotas d’immigration afin de pouvoir accueillir les juifs victimes de l’idéologie hitlérienne. Tous, sauf la Hollande et le Danemark, refusèrent – les État-Unis en premier – d’envisager le moindre assouplissement des faibles contingents déjà autorisés. Après la conférence, l’Argentine, l’Uruguay, le Mexique et le Chili réduisirent au contraire leurs taux d’immigration. Chaque pays avait motivé son refus. L’Australie, oubliant allégrement ses Aborigènes et le traitement qui leur était infligé, déclara n’avoir jamais connu de problème racial et vouloir “éviter d’en créer un” ! Et c’est elle qui, aussitôt après la guerre, fit publier dans la presse internationale des placards appelant instamment à venir peupler ses terres les moins habitées, qu’elle mettait à la disposition de nouveaux immigrés.

Quant à la France, elle se déclara déjà “saturée”. D’ailleurs, le sénateur Henri Bérenger écrivait à son ministre : “Est-il dans l’intérêt de la France d’apparaître comme l’asile officiel de tous ceux que l’Allemagne considère comme ses ennemis naturels ? Un élément d’antagonisme culturel et racial serait introduit à titre permanent dans les relations franco-allemandes.” Il s’était déjà inquiété d’avoir à laisser entrer les “déchets de l’immigration autrichienne ou allemande”. En conclusion, la délégation put se féliciter : elle avait “pleinement réussi à éviter de contracter aucun engagement précis”. Rappelons qu’en 1938 encore, Hitler non seulement consentait à l’émigration des Juifs allemands mais la réclamait, comme dans ce discours tenu à Koenigsberg : “Nous sommes prêts à mettre ces criminels (les juifs) à la disposition de ces pays, et même sur des bateaux de luxe. Peu importe.” D’évidence, il s’agissait pour eux d’une question de salut. D’un salut encore possible.

Le Führer ne se priva pas de railler “l’appel du président Roosevelt aux autres nations, tant que les États-Unis maintiennent leur propre contingent d’immigration”. Ou bien d’ironiser : “S’il existe un pays qui estime qu’il n’a pas suffisamment de Juifs, je serai heureux de lui envoyer tous les nôtres.” Et Goering de citer : “Le Führer va dire aux autres pays : “Pourquoi parlez-vous toujours des Juifs ? Prenez-les.”” Goebbels, au Conseil des ministres du 12 novembre 1938, ricanait : “Il est curieux de constater que les pays dont l’opinion publique s’élève en faveur des juifs refusent toujours de les accueillir. Ils disent que ce sont les pionniers de la civilisation, des génies de la philosophie et de la création artistique, mais lorsqu’on veut leur faire accepter ces génies, ils ferment leurs frontières.”

Ce refus (collectif) revenait à un assentiment tacite aux acharnements antisémites en cours, à un désaveu des persécutés, à une complicité par l’absurde, on pourrait dire à une fraternité sourde avec leurs oppresseurs – un lien, en somme, avec le symptôme fondateur de la dictature du IIIe Reich. La presse nazie ne l’entendait pas autrement. On put lire, par exemple, dans le Danziger Vo1posten : “Nous constatons qu’on aime à prendre les juifs en pitié lorsque cela alimente une agitation malveillante vis-à-vis de l’Allemagne, mais qu’aucun Etat n’est disposé à lutter contre la tare de l’Europe Centrale en acceptant quelques milliers de juifs. La conférence d’Évian est donc une justification de la politique allemande.” En somme, les démocraties occidentales laissaient implicitement carte blanche à Hitler quant à ces juifs décidément encombrants. Récusés.

Même officiellement antiracistes, mêmes modérés, les gouvernements des grandes puissances firent preuve, face au dictateur naissant, non encore affirmé, d’une faiblesse pathologique, tangente au masochisme. Ce ne fut de leur part que reniements, complaisances, apostasies. Sidérés par les mises en scène magistrales de Hitler, leurs dirigeants semblaient faire cercle autour de lui à chercher ses grâces, crédules et tremblants, avides de l’amadouer. Aucune trace d’indignation, de protestation face aux pillages, aux humiliations, aux persécutions publiques et même affichées de juifs, à leurs arrestations en masse en même temps que celles d’opposants au régime, à l’internement de ces juifs et de ces mêmes opposants en prison ou dans des camps de concentration créés à cet effet, tels en Allemagne ceux de Dachau dès 1933, de Buchenwald en 1937 ou, en Autriche aussitôt après l’Anschluss, celui de Mauthausen en 1938…

…Un signe parmi bien d’autres : la guerre achevée, plusieurs centaines de milliers de juifs réchappés, nombre d’entre eux survivants de l’horreur concentrationnaire et tous, du fait même de leurs épreuves, sans points de chute ni moyens financiers, furent maintenus des années durant internés en des camps pour “personnes déplacées” surpeuplés, aux conditions de vie sordides – des no man’s land situés dans les zones allemandes et autrichiennes occupées par les Alliés, parfois dans les camps mêmes, ceux du nazisme, où ils avaient été détenus ! Ainsi, c’étaient eux qui se retrouvaient enfermés au sein des populations libres des pays mêmes qui les avaient persécutés, qui avaient exterminé les leurs ! “La meilleure propagande britannique en faveur du sionisme reste le camp pour personnes déplacées de Bergen Belsen”, affirmait à juste titre David Ben Gourion.

Ces parias ne purent s’en libérer que par très petit nombre à la fois, indésirables partout, partout jugés “déplacés” ailleurs que parqués dans un camp. Là se trouvait leur véritable place : la place de l’absent. Encore se plaignait-on de leur coût ! En zone britannique, une loi les soumet bientôt au travail obligatoire et, pour subvenir à leurs conditions de vie indignes, ces rescapés du nazisme furent employés à moindre coût au profit de l’économie allemande, souvent sous son autorité. Une remarque : il s’agissait de gens sans ressources, de “pauvres”, toujours les mieux ciblés par l’exclusion.

Ces internements organisés par les démocraties ne hantèrent pas les consciences ; ils ne les effleurèrent même pas. Cela faisait partie de l’ambiance, celle d’un cynisme inconscient. Les frontières ne s’ouvraient toujours pas. Les quotas demeuraient tels. Pourtant le monde n’était plus aussi “saturé” de juifs, il en était mort des millions…

…Autant de réflexes racistes persistants, de docilités à l’antisémitisme qui, faute d’être contredits à la fin de la guerre par une ouverture immédiate, chaleureuse et radicale du monde occidental aux victimes juives, provoquèrent dans bien des pays une sourde culpabilité latente relative au génocide, dont de tels réflexes avaient été la source ; culpabilité qui fut, sinon l’origine (laquelle revient au sionisme), du moins l’une des deux origines et un moteur essentiel de la tragédie qui persévère au Proche-Orient depuis des décennies et semble inextricable. Ce n’est pas – et ce livre se propose de l’établir – l’histoire d’Israël ou de la Palestine qui se déroule aujourd’hui, mais celle prolongée, déportée, décalée, réinsérée en Orient, de l’Occident horrifié par ses propres excès, néanmoins incapable de s’extraire de ses préjugés traditionnels d’apparence anodine, mais qui, même peu spectaculaires, instaurent l’ordre qui conduit à l’horreur.

Les Palestiniens, les Israéliens savent-ils – le savons-nous ? – à quel point ils sont étrangers à leur histoire actuelle, à leur propre présent ? A quel point ils sont les victimes non pas l’un de l’autre, mais l’un et l’autre d’une histoire soi-disant révolue, demeurée en suspens, ici réactivée sans fin et qui les a entraînés dans des conflits à leur source factices, d’autant plus inachevables ? Une histoire européenne dont ils ne furent, aucun des deux, les bourreaux ni les coupables. Les Arabes recevant le fardeau, le châtiment d’un désastre auquel ils sont tout à fait étrangers ; les juifs, victimes de ce désastre, encouragés, sinon acculés dans un rôle d’intrus et qui ne voyaient pas que, même volontaires, même vainqueurs, ils n’étaient que mis en quarantaine.

Voyez-les s’agresser, s’entretuer, juifs et Arabes, puis Israéliens et Palestiniens, sous les yeux d’un Occident condescendant, délivré, qui se présente en arbitre de leurs hostilités. Un Occident comme dégagé, symboliquement au moins, de son souci obsessionnel, souci que voici transplanté, métamorphosé, imposé dans un autre contexte, d’autres géographies, absorbé dans des luttes qui lui sont étrangères. Un Occident s’espérant ainsi délivré des hantises de sa propre histoire, capable d’estimer périmée l’horreur du génocide nazi et du consentement, de l’indifférence qui l’avaient accompagné, face à une tragédie nouvelle dont il pouvait et peut encore prétendre ne pas s’estimer responsable.

Un artiste de la culpabilité cet Occident, un maître de ses analyses, de ses représentations sublimes, mais un virtuose aussi de la délégation, de la résorption de ses responsabilités, surtout politiques. n’a su, à propos de l’ ère nazie, exercer ses talents. Spécialiste du concept de la faute, il en connaît un bout sur l’innocence – elle est toujours de son côté – à propos du nazisme et de ses miasmes, elle prétend rejoindre la sphère de l’ignorance, c’est dire de l’innocence par défaut dans toute sa pureté. La complaisance au système nazi, l’indifférence, la participation, la collaboration à ses pratiques ? Mais c’est tout simple, irréprochable en diable : on ne “savait” pas ! “Je ne savais pas ! Je n’étais pas au courant du génocide. Comment prévoir un tel aboutissement ?”…

Message adressé par le Comité national de Résistance juive en Pologne, le 15 novembre, via la Palestine : “A la dernière minute avant leur anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en Pologne ont lancé un appel au secours au monde entier. il n’a pas été entendu... Que ceux qui avaient les moyens de nous aider et ne l’ont pas fait sachent ce que nous pensons d’eux. Le sang de trois millions de juifs hurle vengeance, et il sera vengé ! Et le châtiment ne frappera pas seulement les cannibales nazis, mais tous ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné... Que cette dernière voix, sortant de l’abîme, parvienne aux oreilles de l’humanité tout entière !”

La seule réponse fut le silence, l’inactivité mesquine et rusée, l’obstruction lucide et calculée, raciste, du reste de l’Occident. Sa surdité, son mutisme face au pire, à moins que le pire ne fût ce mutisme, cette surdité. Et le châtiment ne fut pas pour les responsables, mais pour une population arabe absente, tout à fait absente de cette tragédie qui, pourtant, deviendrait en quelque sorte la sienne.

Les prétextes officiels des Alliés pour refuser d’au moins tenter d’empêcher l’extermination ? L’effort de guerre qu’il ne fallait pas freiner, les douze millions de chômeurs aux Etats-Unis et, surtout, une idée fixe, obsessionnelle : la crainte, souvent mentionnée, de corroborer le moins du monde la propagande de Hitler donnant cette guerre comme fomentée à l’instigation et au profit des juifs. Un souci qui laisse à méditer !

Pendant les trois années et demie au cours desquelles les Etats-Unis furent en guerre, de 1941 à 1945, n’y furent accueillis que 21 000 réfugiés juifs, soit 10% du contingent déjà si faible autorisé. Des procédures draconiennes, incohérentes, liées à l’obtention des visas en furent la cause première. Outre de nombreux documents, les persécutés du Reich devaient obtenir leur casier judiciaire ou, au moins, un certificat de bonnes mœurs, des documents délivrés par la police qu’ils fuyaient. “Nous considérons que le simple fait qu’un juif est chassé d’Allemagne ou souhaite fuir ce pays pour éviter la persécution, n’est pas un prétexte suffisant pour le dispenser de fournir ces documents s’il a une possibilité raisonnable de les demander aux autorités allemandes”, avait déclaré le conseiller juridique du Département d’Etat en 1933, et cette opinion avait prévalu toutes les années suivantes. La plupart des consulats exigeaient tous ces papiers, tenant, sans doute, pour “une possibilité raisonnable” le fait de les demander, voire de les obtenir en de telles circonstances ! Le postulant devait aussi prouver qu’il ne serait pas “à la charge des pouvoirs publics” américains, mais il lui était interdit de faire état d’une promesse d’emploi ; il devait prouver jouir de moyens de subsistance suffisants, alors qu’il était presque toujours dépouillé de tous ses biens, sans compter qu’encore autorisé à sortir l’équivalent de 10 000 dollars en 1933 ; il ne l’était plus que de quatre dollars, soit dix reichsmarks, en octobre 1934. Ses garants possibles, même un frère ou une sœur, a fortiori des oncles, cousins ou amis vivant aux États-Unis étaient récusés car n’ayant pas d’“obligation alimentaire” envers lui. Son passage ne pouvait être payé par une association. Il est évident que toute personne impécunieuse se voyait d’emblée écartée, mais combien d’autres aussi ! Presque toutes. Des queues interminables, souvent toute la nuit, de gens de toutes conditions, se formaient en vain devant les consulats.

Qui défendait ces gens désespérés ? Il n’y eut pas même de menaces de rétorsions.

En 1944, devant le Congrès juif américain, le docteur Joseph Tenenbaum put remarquer, amer : “Lorsque le Japon fut accusé d’utiliser des gaz contre les Chinois, il y eut un avertissement du président des Etats-Unis qui menaça d’utiliser en représailles des gaz contre les Japonais. Des millions de juifs ont été asphyxiés dans les chambres à gaz, mais personne ne menaça jamais les Allemands de représailles et on ne menaça pas de gazer leurs villes.”

Dès 1933, enjoint par la presse et l’opinion publique de blâmer officiellement le traitement des juifs en Allemagne, le secrétaire d’Etat américain, Cordell Hull, ne se contenta-t-il pas de conversations “officieuses, amicales et privées” ; il y insistait, avec l’ambassadeur d’Allemagne, Hans Luther, à qui il faisait aussi officieusement qu’aimablement part de ses opinions personnelles ? Et cela ne se modifia pas avec la guerre : comme le désastre empirait, comme les massacres se précipitaient, le barrage des Alliés, leur retrait face aux réfugiés allèrent, au contraire, s’intensifiant.

Ainsi, en 1943, de passage à Washington, Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères britannique, appelé, au cours d’une réunion à laquelle participait le président Roosevelt, à se prononcer sur la proposition de sauver 60 000 juifs de Bulgarie, donnait libre cours à ses sentiments sans étonner personne : “La proposition de faire sortir tous les juifs de Bulgarie doit être considérée avec la plus grande prudence. Si nous le faisons, les juifs du monde entier vont nous demander de faire des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne.” Et, cri du cœur : “Hitler pourrait très bien nous prendre au mot, or il n’y a pas assez de bateaux ni de moyens de transport dans le monde pour les déplacer.” Réaction banale et récurrente alors ; on la retrouve sous différentes formes aussi bien chez Roosevelt que dans les rapports, les correspondances, les agissements d’une multitude de hauts responsables comme de subalternes…

On eût imaginé les survivants des camps entourés de respect, d’une volonté d’au moins tenter de compenser l’horreur qu’ils avaient traversée, d’atténuer leur malheur intime incommensurable et de célébrer le noir miracle de leur présence, mais il n’en fut rien. Ils passèrent pour des faibles, voire des lâches, indignes du nouveau projet musclé.

En 1940 déjà, Moshe Sharett, se plaignant de l’admission d’un “matériel humain” indésirable, à propos de réfugiés juifs d’Europe parvenus, légalement ou non, en Palestine malgré le veto britannique, déplorait l’absence de tri entre les “bons” et la “racaille”. Il est vrai qu’avant la guerre, tout au début de l’ère nazie, des sionistes soutenus par le mandat britannique sur la Palestine avaient pu négocier avec le IIIe Reich : autorisés à soustraire des camps un certain nombre de juifs, ils avaient alors dépêché, selon Hannah Arendt, des émissaires chargés de sélectionner eux-mêmes “de jeunes pionniers juifs” parmi les juifs internés.

En 1943 encore, Itzhak Grnenbaum n’estimait-il pas préférable de sauver 10 000 juifs choisis en fonction de leur aptitude à édifier l’Etat, plutôt qu’un million d’entre eux qui risqueraient de se révéler “un fardeau” ou au mieux “un poids mort” ? Une précision : Gruenbaum, l’un des responsables de l’Agence juive, était chargé par David Ben Gourion... du sauvetage des juifs européens !

La guerre achevée, les rescapés d’Auschwitz et autres camps furent considérés comme “un matériel humain” décidément inadéquat et se virent bientôt désignés comme “le reste”, voire comme des “déchets” : “Ces gens sont devenus des déchets”, osait déclarer Gruenbaum.

Leur péché initial ? N’avoir pas émigré plus tôt en Palestine où le sionisme avait été en cruel manque d’effectifs. A l’arrivée au pouvoir des nazis, Ben Gourion avait espéré une période de “force fertile” pour le sionisme et l’arrivée en masse et immédiate d’immigrés provenant d’Allemagne. Cela ne s’était pas produit. Pire, cette expectative avait été définitivement déçue par le génocide nazi : “Il n’y aura plus personne pour construire le pays.” Et voici qu’arrivait ce “reste” estimé déchu par l’opinion officielle et publique. “Ils n’ont pas voulu nous écouter, insistait Ben Gourion, et maintenant, avec leurs morts, ils ont saboté le rêve sioniste.”…

Sur la défensive, les Arabes se trouvaient piégés. Hostiles mais relativement passifs, ils demeuraient sans projet stratégique au sein de cette situation étrange où des nouveaux venus, eux-mêmes faibles, s’attaquaient à leur faiblesse dans un contexte où les deux parties se trouvaient soumises aux mêmes puissances dominantes. Car les sionistes, motivés comme on le fut rarement dans l’histoire et, en leur sens, acculés à l’être, s’acharnaient à installer leur pays encore fantasmé sur un territoire arabe habité et, qui plus est, assujetti comme eux aux empires ottoman puis britannique, lesquels avaient la haute main sur tous, juifs et Arabes. Aucun de ces deux derniers n’avait le pouvoir politique, ils ne pouvaient ni les uns ni les autres rien instituer ou rejeter sans y être autorisés. Au cours de leur mandat, les Britanniques tentèrent souvent d’apaiser les deux parties en leur faisant à chacune des promesses contredisant celles faites à l’autre.

Habitants naturels de la Palestine depuis une quinzaine de siècles, les Arabes, malgré leur impressionnante majorité, se trouvaient dans une position de défense imprévue, improbable. Il leur fallait improviser lorsque, toutefois, ils percevaient la menace après tout vague, non précisée, et son sérieux, son ampleur. Leur réaction se traduisait par quelques émeutes, des attaques ponctuelles, sporadiques et dispersées, sans cohésion.

Jusque vers les années 1920, après la déclaration Balfour de 1917, ils ne furent point préparés dans leur ensemble à vouloir, savoir ou pouvoir se concerter, les plus puissants d’entre eux vivant, en général, hors de Palestine et surtout divisés, pire, obnubilés par ces divisions. En fait, ils se montrèrent, de bout en bout, incapables de se défendre et d’être aussi motivés pour le faire que les sionistes pour atteindre à leur but. Peut-être que, n’étant pas, eux, les ferments, les agents de ce projet, n’en étant pas réellement avisés, ils n’étaient pas réellement contemporains des événements en cours et demeuraient quelque peu étrangers à ce qu’ils ne percevaient pas encore.

Arabes et juifs avaient affaire à des puissances occidentales auxquelles toutes les décisions appartenaient. Or, la sphère occidentale était familière aux sionistes, qui en provenaient et lui étaient en somme affiliés ; au contraire des Arabes, ils partageaient leur discours, leur logique, leurs sophistications, leur mode de pensée, leur culture, lesquelles étaient les leurs et dont, de tant de façons, leur situation actuelle en Palestine résultait.

Sur la défensive, mais sans motivation positive et sans objectif réel, sans intention commune ni projet d’appropriation de ce qui était leur foyer naturel, comment les Arabes de Palestine pouvaient-ils réagir face aux sionistes, avec la même conviction qu’eux, avec le même dynamisme permanent, conscient et planifié, porté par la puissance de l’utopie, axé sur un but unique, tangible, habité d’une idée fixe, d’une volonté constante, de la vision d’un avenir exaltant. Autant d’élans issus d’une détresse réelle, de longues, inqualifiables épreuves, dont les autochtones en Palestine n’étaient en rien coupables, mais qu’il leur était enjoint d’expier ?…

…Nous avons vu les grandes puissances se frotter les yeux, incrédules : les Arabes n’appréciaient pas cette conquête de leur terre et ne se félicitaient pas de l’emprise accordée par d’autres à d’autres sur eux. Ils ne considéraient même pas l’autorisation de partager cette terre, de s’en voir attribuer une partie comme une faveur et même une largesse ! Une concession insigne. Cette terre, ils l’aimaient.

En 1938, David Ben Gourion lui-même déclarait au Comité politique du Mapaï : “Quand nous disons que les Arabes sont les agresseurs et que nous nous défendons, ce n’est qu’à moitié vrai. En termes de sécurité et de vie quotidienne, certes, nous nous défendons (...). Mais cette lutte ne représente qu’un aspect du conflit, qui est en substance d’ordre politique. Or, en termes politiques, nous sommes les agresseurs et eux se défendent.” Et c’est encore lui qui reconnaissait, en 1936, que “les Arabes ne redoutent pas la perte de territoire, mais celle de la patrie du peuple arabe, que d’autres veulent transformer en patrie pour les juifs” et que, de la part des sionistes, il avait été “extrêmement naïf de penser que les Arabes détermineraient leur attitude envers nous à partir d’un point de vue de justice abstraite... Les Arabes proclament que ce pays est un pays arabe et qu’il entend le rester (...). C’est aussi simple que cela”.

Aussi simple ? Lorsque cinquante-cinq ans plus tard, le Premier ministre d’un Etat d’Israël reconnu depuis quarante-trois ans déclara devant la Knesset, en 1991 : “Nous sommes revenus en Israël et nous y avons fondé un peuple, mais nous ne sommes pas revenus dans un pays vide. il y avait ici des Palestiniens”, ces propos d’Yitzhak Rabin parurent si sacrilèges que son assassinat quelques semaines plus tard par un extrémiste israélien fut souvent imputé à cette phrase-là, supposée avoir été son arrêt de mort.

A remarquer la formule de Ben Gourion, celle de “justice abstraite”, proche de “justice divine”, instaurait une instance habilitée à imposer un plan sans évidence du point de vue des Arabes appelés à s’y sacrifier. Projet qui court-circuitait l’histoire, ramenant le présent à l’ère biblique, à sa géographie – les siècles écoulés dans l’intervalle considérés comme non advenus et le passé plus que millénaire, mais surtout le présent, la présence des Arabes en Palestine, tenus pour annulés. On n’en était plus à nier leurs droits, mais leur réalité !

De telles conceptions n’avaient rien de politique, Ben Gourion le savait, qui les qualifiait d’abstraites et, surtout, elles n’avaient rien pour convaincre les autochtones ainsi menacés : qualifier de justice ce qui soudain les éliminait de leur propre histoire, n’était pas recevable pour eux. Mais qualifier cette justice d’”abstraite” permettait à David Ben Gourion de taxer d’un défaut de subtilité ceux qui la refusaient. Subtilité qui semblait échapper aussi à Sigmund Freud, pourtant fort soucieux de ce qui touchait au sort des juifs, dont il était. Aussi habitué qu’il fût de marquer son attachement à son origine, il refusa de signer une pétition sioniste réclamant, en 1930, après des émeutes arabes s’y opposant, le droit pour les juifs d’exercer leur culte à l’intérieur de la Ville sainte et d’accéder au mur du Second Temple ; il ne croyait pas que la Palestine pourrait jamais devenir un Etat juif, ce en quoi il se trompait, mais surtout, il eût estimé “plus raisonnable de fonder une patrie juive sur une terre moins alourdie d’histoire”. “Mais je sais, ajoutait-il, qu’un point de vue aussi rationnel n’aurait jamais entraîné l’enthousiasme des masses ni le soutien financier des riches. Je dois concéder avec tristesse que le fanatisme irréaliste de notre peuple est en partie à blâmer quant à l’éveil de la méfiance arabe. Je n’ai aucune sympathie pour la piété fourvoyée, qui transforme un morceau du mur d’Hérode en relique nationale, narguant ainsi les sentiments des indigènes”. Lettre qui fait pendant à celle qu’il adressait la même année à Albert Einstein : “J’aurais mieux compris que l’on fondât une patrie sur un sol vierge, non grevé historiquement.” Il répète regretter une “piété mal orientée (...) qui, pour l’amour de quelques pierres, ne craint pas de heurter les sentiments des populations indigènes”…

La malchance d’une population arabe d’avoir été projetée, sans en avoir été responsable, dans le maelstrom du destin des juifs en Occident fut tenue pour fatale. Sans reconnaissance de cette malchance et de ses effets collatéraux, ce dommage premier demeurerait toujours aussi vivace, l’humiliation sans cesse reconduite et, avec eux, l’âpreté du ressentiment. Pour une grande part, il s’agissait d’une question d’honneur, capitale chez tous les peuples, et Shimon Peres se montrait cette fois peu réaliste, en 1997, en déclarant, à propos du souci de dignité des Palestiniens : “Mais la dignité est aussi une forme de conservatisme. Et puis on ne peut pas paralyser le reste du monde au nom de la dignité.”

Or, c’est à partir du respect de cette dignité, de l’admission de cette malchance que pourraient avoir lieu de vraies négociations en place de discours mutiques. Daniel Barenboïm, chef d’un orchestre composé de musiciens israéliens et palestiniens, souligne qu’est indispensable à une issue “la liberté de penser en même temps que le devoir d’écouter”.

Rappelons que si les juifs avaient avec l’Occident le plus lourd des contentieux, ils n’en avaient jamais eu, au préalable, avec le peuple de Palestine ni celui-ci avec eux. Et, à propos de la terre de Palestine, qu’elle ne leur avait pas été arrachée par des Arabes et que ce n’était pas eux qui les en avaient chassés deux mille ans plus tôt, mais les Romains.

Est-il possible d’imaginer qu’Arabes et sionistes, ensemble dominés en Palestine par les mêmes puissances successives, auraient pu tenter ensemble de s’en délivrer plus tôt ; qu’ils auraient pu, surtout, se respecter mutuellement, même si ces puissances n’avaient respecté aucun d’eux ? Mais chacun d’eux semblait, au contraire, avoir gardé en mémoire le mépris infligé à l’autre, qui l’empêchait de prendre cet autre pour un interlocuteur tout à fait acceptable, moins encore prestigieux. Le prestige revenant toujours à ces mêmes puissances, aujourd’hui spectatrices, sous l’égide desquelles ils se placeraient lors d’entrevues capitales, de rendez-vous médiatisés supposés les faire s’entendre enfin, mais au cours desquels, inconsciemment, ils feraient surtout allégeance à ceux dont ils payaient les fautes passées avec leur drame actue – celui-là même qui serait en question. Ces rencontres solennelles, chaque fois prometteuses et ratées chaque fois, leur permettraient, en réalité, de ne jamais vraiment se rencontrer. Et à leurs tuteurs de se congratuler de leur propre altruisme, non sans s’affliger de voir tant d’efforts vertueux gâchés, hélas, par ces irresponsables.