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Israël et le
monde arabe
Normalisation
contre démocratisation
La proposition
jordanienne pour “une paix globale et juste au Moyen-Orient”,
impliquant l’annonce à Alger de la normalisation collective des
relations avec Israël, a soulevé les réactions de vierge
effarouchée, dont les dirigeants arabes sont coutumiers quand il
s’agit de sauter le dernier pas consacrant la fin des tensions
israélo-arabes.
Le fait que la
délégation jordanienne ait assorti sa proposition des conditions
habituelles, qui constituent d’ailleurs le véritable nœud du
problème, n’y a rien changé. Il faut dire, de plus, qu’elle est loin
d’innover sur quelque point que ce soit, à s’en tenir toutefois à ce
qui a filtré de la salle de réunion, puisqu’elle ne vise qu’à
relancer, apparemment sans rien y changer, l’initiative saoudienne
lancée au sommet de Beyrouth de 2002.
Ce ne sera donc
pas au Sommet d’Alger que les dirigeants arabes apprendront au monde
qu’ils considèrent désormais, et à l’unisson, Israël comme un Etat
ayant sa place au Moyen-Orient, et notamment à côté de l’Etat
palestinien à naître, dont personne ne conteste la légitimité. Or,
le rejet annoncé d’une déclaration finale allant dans ce sens, peut
se traduire par un effet diamétralement opposé à celui que laissent
supposer la position commune, ou plus exactement l’attitude observée
pour la galerie par la majorité des parties concernées. Il est très
plausible, en effet, que chacune de celles-ci se sente autorisée à
prendre sa responsabilité individuellement, à agir sur la base de
ses propres intérêts nationaux, avec, dans le meilleur des cas, pour
seule limitation le souci de ne pas nuire aux droits légitimes du
peuple palestinien. La Jordanie, déjà liée à son voisin par un
traité de paix, est sans doute encline plus que d’autres à
interpréter de la sorte le rejet de sa proposition. Néanmoins,
d’autres qu’elle seraient tentés par le choix d’une démarche
similaire, qu’ils auraient déjà pris d’ailleurs s’ils ne craignaient
pas l’incompréhension de leur opinion nationale, ou plus exactement
l’exploitation que pourraient en faire leurs propres islamistes,
formant aujourd’hui le seul courant qui continue à s’opposer
radicalement à la normalisation avec Israël ; ou s’ils avaient perdu
tout espoir d’une initiative commune, plus facile à assumer à
l’échelle intérieure. Un pays comme la Tunisie, par exemple, ne
demanderait sans doute pas mieux que de nouer des relations
diplomatiques avec Israël sans plus tarder. En Algérie même, une
partie de l’opinion n’apprécierait guère, dans ce cas de figure, que
les gouvernants continuent de se singulariser sur ce dossier en
reconduisant une position dont tout le monde sait qu’elle est passée
de mode, déjà abandonnée du reste par le Maroc et la Mauritanie.
Elle leur fera sûrement grief de retarder aussi manifestement sur la
marche de l’histoire, en une matière hautement symbolique des
évolutions survenues et sur la scène internationale et dans la
région. Ils encourent le risque, s’ils persistent dans le même rejet
doctrinal d’Israël, en s’adonnant à une politique indéchiffrable
d’“un pas en avant, deux pas en arrière”, de voir la question des
relations avec Israël promue au rang de celles qui ont la capacité
de cliver l’opinion nationale.
Il est
certainement naïf de croire que les membres de la Ligue arabe
prendront bientôt la résolution commune d’établir des relations
d’Etat à Etat avec Israël. A l’évidence, ce n’est pas dans un cadre
depuis longtemps discrédité que va s’élaborer une décision aussi
importante pour chacun de ces pays pris individuellement. En
Algérie, en tout cas, l’opinion ne ressent qu’indifférence envers
une organisation qu’elle sait sans effet positif sur les enjeux
nationaux. Nul doute qu’elle s’interrogera de plus en plus fort sur
l’intérêt qu’il y a à rester membre d’une organisation dont la
marque ne se réduit pas à l’impuissance. Elle n’admettra sans doute
pas qu’une question relevant de la souveraineté soit tranchée
autrement que par les autorités nationales légitimes, après un large
débat, et sous le contrôle constant des représentants du peuple. Une
organisation englobant des régimes aussi antidémocratiques les uns
que les autres, les Algériens ne lui accordent même pas le droit de
débattre à leur place, ne parlons pas alors de décider pour eux sur
des questions engageant leur avenir.
Un courant
s’identifiant aux valeurs démocratiques qui accèderait au pouvoir,
ne manquerait pas de suspendre jusqu’à nouvel ordre la
représentation du pays dans une ligue, qui, d’une part, regroupe des
régimes peu respectueux des libertés, et qui d’autre part, n’est pas
fondée elle-même sur une déclaration des droits fondamentaux, à la
défense et à la promotion desquels elle se consacre prioritairement,
cela à travers des organes chargés de sanctionner les manquements à
leur égard par les Etats membres.
Le projet de la
proposition jordanienne, ou saoudienne si l’on préfère, puisqu’elles
sont équivalentes, ne signifie pas que les régimes arabes
s’apprêtent à passer par une phase de durcissement vis-à-vis
d’Israël. C’est même à une attitude inverse qu’il faut s’attendre ;
à une espèce de course dont l’objectif est le rapprochement avec
Israël avant que ce genre d’initiative ne devienne la norme, et
cesse d’être porté à votre crédit, c’est-à-dire d’ouvrir droit à un
traitement de faveur de la part des Etats-Unis, d’Israël, et
d’autres encore. Deux raisons essentielles à cela : d’une part le
fait que le processus de paix est déjà bien avancé entre Israéliens
et Palestiniens, que les deux parties admettent désormais qu’ils
n’ont pas d’autre choix que celui de mettre en œuvre les accords
passés entre eux, quelles que soient les difficultés à vaincre, et
les réactions survenant de part et d’autre visant à empêcher la
poursuite des négociations. Dans ces conditions, les régimes arabes
ne disposent pas d’une marge de manœuvre importante ; en fait, ils
ne sont même plus considérés comme partie prenante du conflit. De
sorte qu’ils ont dès maintenant à choisir entre accompagner et
soutenir un processus qui n’a pas besoin d’eux pour se développer,
ou se déclarer hostile à une “feuille de route”, à l’élaboration de
laquelle ils n’ont pas participé, et se condamner du même coup à une
marginalisation complète. Sans compter les mesures de rétorsion que
les Etats-Unis seraient tentés de prendre en retour, et qui
prendraient une forme différente selon le pays visé. Tout porte à
penser que les dirigeants arabes n’hésiteront pas longtemps entre
ces deux attitudes possibles. Leur intérêt le plus pressant leur
commande de se greffer dès maintenant sur le processus en cours,
d’autant qu’il semble irréversible, sauf à vouloir végéter dans
l’impuissance où les a mené la politique de refus suivie dans le
passé. Sans autre motif que l’ambition d’influer sur la
reconfiguration affectant le Moyen-Orient, chacun des Etats arabes,
indépendamment de sa géographie et du degré de son implication dans
le conflit, finira par juger plus profitable pour lui non seulement
de normaliser ses relations avec Israël, mais encore de s’assurer de
son amitié. La pente de moindre résistance conduisant à cette
révolution dans les esprit est d’autant plus abrupte que l’intérêt
particulier rejoint en l’occurrence celui des Palestiniens.
En effet,
l’hypothèse d’un monde arabe en bons termes avec Israël milite en
faveur d’une autre, qui en est pour ainsi dire le corollaire : une
disposition accrue d’Israël à œuvrer en faveur de la mise en place
de l’Etat palestinien, but final du processus de paix. Or, il n’y a
pas que le souci de peser sur ce dernier qui porte les régimes
arabes à accepter Israël comme partie intégrante du Moyen-Orient. Il
y a aussi la menace que représente le projet américain du Grand
Moyen-Orient, qui vise à les faire entrer, à grand renfort de
pressions, sans exclure le recours à la force nue plus tard, dans
l’ère de la démocratie. L’occupation de l’Irak, mais plus encore la
nécessité où se trouvent les Etats-Unis d’y implanter à terme la
démocratie, ne serait-ce que pour justifier aux yeux de leur opinion
leur présence en Irak, bouleverse complètement la donne au
Moyen-Orient. Chacun de ces régimes voit maintenant assez clairement
que s’il veut garantir sa survie, il lui faut prévenir les “coups”
qui risquent de s’abattre sur sa sécurité et sa souveraineté. Dans
ces pays-là, en effet, la souveraineté n’appartient pas aux peuples,
mais aux gouvernants.
Il y a toutefois
un moyen de se concilier les Etats-Unis, et par contrecoup la
communauté internationale, tout en reportant aux calendes grecques
les réformes politiques qu’on veut vous voir mener dans les
meilleurs délais : normaliser au plus vite ses relations avec
Israël. Et le tour est joué, vous êtes tranquilles pour longtemps.
Vous n’entendrez plus personne dire du mal de vous, ni inciter les
ONG de défense des droits de l’homme à faire campagne contre vous.
Le fait est qu’à
l’exception de l’Algérie, qui n’a pas attendu le projet américain,
ni même l’invasion de l’Irak, pour amorcer la démocratisation, les
Etats arabes voudront que la normalisation avec Israël tienne lieu
de tout, qu’elle soit notamment le substitut aux changements
politiques qui s’imposent à eux.
M. Habili
Haut
Un lien commercial entre l’Europe, la Méditerranée et l’Asie
L’intégration
passe aussi par Israël
Il aura fallu
négocier les accords avec l’Europe ou encore ceux avec l’OMC pour
que nos négociateurs puissent prendre place autour de la même table
où siègent comme membres permanents des représentants de l’Etat
hébreu.
Le père des
tabous tombe sous l’effet de la mondialisation.
L’Algérie encaisse
le coup de l’échec d’avoir misé un jour sur la pertinence de la
diplomatie qui, face à la nouvelle donne économique et aux rapports
de force qui s’exercent sur le marché mondial, cèdent sans
résistance devant l’impérative intégration dont dépend dorénavant
l’économie mondiale.
En allant négocier
les accords d’association avec l’UE, l’Algérie se présentait comme
postulant d’office à un partenariat à même de propulser son économie
au niveau international. Les lois régissant ce partenariat le
confirment. Dans cette association, les rapports d’amitié et de
complaisance n’ont pas beaucoup de place ; on y réfléchit en terme
de croissance et en qualité de produits à mettre sur le marché. Les
règles de bon voisinage sont garanties par la seule préoccupation de
préserver ses intérêts, bien entendu, la seule complexité est de
pouvoir faire le poids devant les partenaires dont l’identité
s’efface devant les véritables enjeux de la mondialisation, bien sûr
en partant d’une présence effective de la région.
L’exemple de
l’Etat d’Israël est édifiant. Depuis 50 ans, il s’est imposé comme
une puissance économique régionale majeure, avec un PIB de près de
110 milliards d’euros, soit environ 17 000 euros par habitant. Ce
bout de pays a la taille de l’Espagne. Son économie dispose d’un
appareil productif performant et d’une infrastructure bancaire
solide et moderne. Cet Etat, dont on dit que les conflits politiques
lui sont de bon augure, a très vite compris que pour s’intégrer, il
lui fallait faire montre de ce qu’il sait faire le mieux, à savoir
s’investir dans le commerce mondial. L’économie israélienne est donc
particulièrement ouverte sur l’extérieur ; le total de ses échanges
représente environ 60% du PIB. Ses exportations se sont élevées, au
premier trimestre 2004, à 16,5 milliards de dollars, enregistrant
une progression de 20,6% par rapport au premier trimestre 2003.
L’autre dimension
économique dont se distingue ce petit pays méditerranéen et qui fait
sa reconnaissance, auprès de ses partenaires européens notamment,
c’est sa politique de diversification de ses exportations. Q’importe
d’où vient l’orange israélienne, de Cisjordanie ou de la Bande de
Gaza, pourvu qu’elle soit conforme aux normes régissant le commerce
international. En dehors de l’exploitation des richesses naturelles,
dont le diamant, la croissance des exportations a été de plus de
17,7%. Bien intégré dans les échanges internationaux en matière de
commerce, il profitera également de la bonne tenue de l’économie des
pays européens. Avec ces derniers, Israël réalise 60% de ses
échanges.
Les Israéliens ne
sont pas seulement des commerçants, comme on a tendance à le croire
à la lecture des chiffres avancés, mais détenteurs d’un savoir-faire
et d’une technologie reconnus. Parmi ses exportations, le secteur de
la haute technologie a enregistré une croissance de plus de 16,8% ;
la part de cette technologie dans les exportations représente 46%.
C’est également un pays qui compte se placer comme incontournable
dans la production mondiale des produits pharmaceutiques et le
marché des génériques.
Ceci, en plus du
domaine de la chimie, toujours placé en tête des exportations. Du
textile à la papeterie en passant par les produits agricoles, Israël
multiplie ses produits au point de s’imposer dans l’OMC en qualité
de membre ayant un droit de regard critique.
La pertinence de
cette politique, c’est son ouverture sur le marché mondial. Ses
échanges avec les puissants du monde se répercutent par un retour de
situation rendue possible par les accords multilatéraux qui font des
Etats-Unis leur premier client avec 38% de parts de marché contre
29% pour l’Union européenne, avec en prime un accroissement
supérieur à celui des Etats-Unis. Depuis que la monnaie européenne
s’est montrée plus résistante devant le billet vert, les
exportations israéliennes se sont développées plus rapidement vers
l’Union européenne que vers leur allié traditionnel, intérêt
national oblige, ceci avec une extension vers l’Asie qui reçoit
32,7% des importations israéliennes et y écoule plus de 30% de sa
marchandise. C’est principalement la Chine qui profite de ce
mouvement, désormais sixième client d’Israël et son troisième
fournisseur.
Tout pour
attirer les IDE
Ce n’est pourtant
qu’au début des années 1990 qu’Israël s’est penché de manière
particulière sur l’attraction des investissements étrangers, se
détournant de la précarité des relations “amicales” en misant sur
des rapports organisés par le moyens d’accords internationaux
diversifiés. Le boom des IDE s’est opéré à partir de 2003,
enregistrant un niveau très élevé de ces investissements étrangers
directs en Israël ; ce fut également le résultat d’une réorientation
de l’industrie nationale plus tournée vers le développement des
secteurs de haute technologie comme les télécommunications,
l’électronique et l’aéronautique. Plus de 3 000 PME israéliennes
sont créées dans ces secteurs et près de 100 sociétés israéliennes
d’origine israélienne sont cotées sur le marché financier américain,
dont le fameux le Nasdaq.
Le marché
israélien se distingue aussi de par les facilités fiscales qu’il
propose pour l’implantation industrielles étrangères, comme Intel
qui y a investi 3,5 milliards de dollars et réalise annuellement
environ 1 milliard de dollars en exportations.
Israël a adhéré en
2002 à la déclaration de l’OCDE sur l’investissement international
et les entreprises multinationales. Les règlements commerciaux entre
Israël et l’étranger sont entièrement libres. Le transfert ou
rapatriement des bénéfices, dividendes et créances financières est
également libre ; l’investisseur est tenu, par contre, de
s’acquitter des impôts israéliens.
La solution est
toute trouvée pour drainer les IDE : il fallait rassurer les
détenteurs de capitaux. Israël s’est engagé, dans le cadre de la
déclaration de l’OCDE, de ne pratiquer aucune discrimination à
l’encontre des entreprises étrangères sur son territoire et à
reconnaître les intérêts mutuels. Le résultat a été l’implantation
de nombreuses grandes sociétés internationales comme Intel,
Motorola, IBM, Lucent, Alcatel et Siemens.
Le monde lui
convient
Israël est le
premier pays au monde à avoir conclu des accords de libre-échange
avec les Etats-Unis, l’Union européenne et l’AELE. Se positionnant
au centre des grands blocs économiques, cet Etat mène deux guerres à
la fois.
Si, pour la
première, en l’occurrence son maintien sur des territoires qui ne
sont les siens, il rencontre des résistances et des condamnations
internationales, il jouit de toutes les faveurs, par contre, dès
qu’il s’agit de s’ouvrir aux capitaux étrangers. La conclusion des
différents accords internationaux font de cet Etat un cadre très
favorable aux sociétés multinationales intéressées par des échanges
commerciaux entre l’Amérique et l’Europe à partir d’Israël.
L’autre atout dont
jouit ce pays méditerranéen se mesure en le placement des
exportations israéliennes sur le marché européen, jouissant d’un
statut privilégié par rapport aux exportations américaines vers
l’Europe et vice-versa. L’éventail des relations est de plus en plus
élargi de manière à contenir le maximum de partenaires. Israël a
signé d’autres accords de libre-échange avec le Canada, le Mexique,
la Turquie, la Jordanie, la République Tchèque, la Slovaquie, la
Slovénie, la Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie. Profitant de sa
position géostratégique, Israël multiplie les relations avec tous,
qui lui trouvent l’avantage d’être un point de ventilation des
importations et exportations entre l’Europe et l’Asie.
En optant pour
cette démarche pragmatique, ce pays a réussi à faire basculer tant
d’idées préconçues en réalisant une réalité économique qui fait de
lui un pôle d’attraction des investissements de tout genre. Vues
sous cet angle, les relations diplomatiques et autres rapports de
force tombent en désuétude devant une mondialisation qui a fait de
cet Etat plus un partenaire à conquérir qu’un ennemi à abattre.
Samira Mana
Haut
La valse des
pantins
Le Sommet de la
Ligue arabe d’Alger ne va certainement pas se prononcer, d’une
manière franche, en faveur de l’établissement de relations
diplomatiques avec Israël.
Le président du
Fatah, Farouk Kaddoumi, estime qu’il ne sert à rien d’offrir aux
Israéliens une “démarche de paix” avant qu’ils ne quittent les
territoires palestiniens et ne reconnaissent aux réfugiés le droit
au retour.
“Ce serait,
dit-il, purement gratuit comme démarche.”
Mais ce ne sera
que partie remise car les rois et les chefs d’Etat arabes iront un
jour ou l’autre vers la normalisation sans qu’Israël ne se retire
des territoires qu’elle a occupés en juin 1967 après la Guerre des
Six jours.
Il faut dire que
beaucoup parmi les “leaders” arabes ne voient leur avenir qu’à
travers une telle action. Pour gagner l’estime des “grands” de ce
monde et en particulier celui des Etats-Unis. Une façon de protéger
leurs royaumes et leurs mainmises sur leurs peuples. Ces derniers
sont globalement contre toute normalisation des relations avec
Israël. Non qu’ils aient un quelconque sentiment anti-juif, comme
certains peuvent le comprendre, mais parce qu’ils savent et se
rappellent que l’Etat d’Israël est né de la négation des
Palestiniens et de leur droit de vivre sur leur territoire. On ne
refait pas l’histoire.
Tout a commencé le
2 novembre 1917 avec la fameuse déclaration de Lord Arthur James
Balfour qui écrivit à Lord Rothschild pour lui annoncer les
intentions de la Grande-Bretagne de procéder à la création d’un Etat
que les sionistes envisagent de créer depuis de le congrès de Bâle.
“Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement
l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple
juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de
cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui
puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des
collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au
statut politique dont les juifs jouissent dans tout autre pays. Je
vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à
la connaissance de la Fédération sioniste.”
Depuis cette date,
l’histoire s’accélère en faveur de la création d’un Etat juif et, à
l’opposé, pour la négation du droit des “collectivités non juives
existant en Palestine”, pour paraphraser Lord Balfour. Notez que dès
cette époque, on ne parle pas du peuple palestinien ou des
Palestiniens ; ce sont juste des “collectivités” qui existent en
Palestine, une “terre sans peuple” comme le suggèrent les fondateurs
du sionisme. Ainsi, les habitants de “La Palestine” ne sont pas des
“Palestiniens”.
S’ensuit une
longue histoire de conflit qui, presque tout le temps, a été en
faveur des Israéliens grâce aux aides inestimables des Occidentaux
(USA en tête) mais, aussi, grâce à l’extraordinaire division des
Arabes.
Quarante ans
après, jour pour jour, soit le 29 novembre 1947, la résolution 181
de l’ONU déclare un plan de partage de la Palestine qui prévoit un
Etat juif, un Etat arabe et une zone “sous régime international
particulier”. Quelques mois plus tard, à quelques semaines de la
proclamation de l’Etat d’Israël, les troupes de l’Irgoun, menées par
Menahem Begin et Itzhak Shamir, massacrent 250 habitants de Deir
Yassine.
Le silence de
la communauté internationale
On peut dire
qu’Israël est le champion mondial de la non-application des
résolutions de l’ONU. Tout est question de rapports de force. Et dès
le début, cela n’a pas été du côté des pays arabes dont les régimes
successifs se sont investis dans la recherche du meilleur moyen de
reste au pouvoir contre la volonté de leurs peuples plutôt que de
chercher à faire balancer le rapport de force avec Israël en leur
faveur.
La première
résolution à avoir été piétinée par Israël est la 194. Proclamée le
11 décembre 1948, cette résolution décidait de “permettre aux
réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt
possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des
indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les
biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers”. En
1949, plus de 800 000 Palestiniens ont été expulsés par Israël qui
annexe, en avril 1950, la Cisjordanie. Puissant militairement,
l’Etat hébreu propose un plan de paix de l’ONU, accepté par
l’Egypte, la Syrie, le Liban et la Jordanie. Israël continue à
ignorer les résolutions de l’ONU. D’abord la 242, qu’un plan
américain devait mettre en application (plan Rogers), puis la 338
adoptée pendant la guerre d’octobre, en 1973.
Adoptée le 22
novembre 1967 par le Conseil de sécurité, la résolution 242 lie
“l’instauration d’une paix juste et durable au Moyen-Orient” au
“retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés
pendant le récent conflit”. La paix contre la terre. La résolution
338 vient confirmer la précédente en appelant au cessez-le-feu et à
des négociations pour l’instauration d’”une paix juste et durable au
Moyen-Orient”.
Entre-temps, il y
a eu la création de l’Organisation pour la libération de la
Palestine (OLP) qui a grandement participé à l’organisation de la
résistance palestinienne à l’occupation, mais manquait sérieusement
du soutien arabe, notamment du voisin jordanien.
La énième victoire
diplomatique palestinienne vient en 1974, lorsque les Nations unies
reconnaissent au peuple palestinien le droit à l’autodétermination.
Yasser Arafat prononce son fameux discours devant l’Assemblée
générale de l’ONU et l’OLP obtient un statut d’observateur.
Dans la même
période, les dissensions arabes s’aggravent. Le Liban plonge dans la
guerre civile. La Syrie s’y emmêle. Avec l’aide des phalangistes
(devenus en 2005 les pires ennemis libanais de la Syrie !), les
Syriens commettent un massacre dans le camp des réfugiés
palestiniens de Tell Al-Zatar.
Un climat de
tension persiste entre les pays arabes et Israël, mais pas de
guerre. Israël est déjà fortement soupçonné d’être en possession de
l’arme nucléaire.
L’Egypte “offre”
la paix à Israël. En novembre 1977, Sadate se rend à Jérusalem pour
rencontrer Menahem Begin, devenu Premier ministre depuis quelques
mois. Trois mois plus tard, en mars 1978, Israël envahit le
Sud-Liban. Après s’être assuré de la neutralité égyptienne, à
travers les accords de Camp David, Israël s’attaque au plus gros
morceau. L’aviation israélienne bombarde, en 1981, le réacteur
nucléaire Osirak à Tamouz (Irak) et annexe, la même année, le Golan
syrien. En juin 1982, elle envahit le Liban et assiège Beyrouth.
En septembre de la
même année, sous la protection des troupes israéliennes, à leur tête
le général Ariel Sharon, les Forces libanaises (miliciens chrétiens)
massacrent des centaines d’occupants des camps de Sabra et Chatila.
Bilan : 1 500 morts dont des dizaines d’enfants.
Quel avenir ?
Au bout du compte,
après les accords, les demi-guerres et les résolutions, les
territoires palestiniens ne cessent de se rétrécir depuis le plan de
partage des Nations unies (résolution 181 de 1947) qui accordait aux
Palestiniens 47% des 100% qui leur appartenaient à l’origine.
Plus de 50 ans
plus tard, les Accords d’Oslo n’accordent que 22% des territoires de
1947. En 1999, Ehud Barak offre généreusement 80% de ce qui avait
été proposé à Oslo (soit 80% des 22%). Moins d’un an plus tard, la
portion se réduit encore. L’artisan de Sabra et Chatila, le général
Ariel Sharon, propose, dans son Plan de paix, 42% des 80% des 22%
des 100% des territoires palestiniens d’origine. Avec, en prime, une
soumission quasi continuelle au couvre-feu. Israël confirme sa
volonté de ne pas céder sur ce qu’elle considère être “Sa” terre.
Vient ensuite la
feuille de route de George W. Bush, dans laquelle les Palestiniens
sont appelés à accepter le “plan de paix de Sharon” et de mettre un
terme à la résistance palestinienne, qualifiée de “terrorisme”, de
renoncer au droit de retour des réfugiés et, surtout, de renoncer à
Al-Qods pour capitale.
En s’apprêtant à
reconduire le plan de paix proposé lors du Sommet de Beyrouth en
2003, les chefs d’Etat arabes font table rase du passé, s’agitent
et accourent pour offrir la paix à l’agresseur sans aucune contre
partie raisonnable dont le minimum est qu’Israël se retire des
territoires occupés en 1967 et reconnaisse le droit au retour des
réfugiés.
Laissons le mot de
la fin à Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU sur le Droit à
l’alimentation, qui décrivit dans son Rapport, en 2003, la situation
tragique que vit la population palestinienne sur le plan
alimentaire, et qui résume parfaitement la situation que ne peuvent
dénoncer les pays arabes. Ziegler avait exigé d’Israël de “mettre
immédiatement fin à la construction de la barrière de sécurité”
qu’il qualifie de “mur d’apartheid” qui transforme ces localités en
“ghettos”. “La barrière de sécurité ne doit pas être utilisée à
l’instar d’un mécanisme permettant de séparer les Palestiniens de
leurs terres. Le gouvernement d’Israël sera libre de construire une
barrière de cette nature sur son propre territoire, tout au long de
la ligne de démarcation de 1967, mais la construire à l’intérieur
des territoires occupés, en séparant les Palestiniens de leurs
terres et de leurs puits, est constitutif d’une violation du droit à
la nourriture”, ajoute-t-il. Le rapporteur spécial poursuit en
considérant que “toutes les colonies dans les territoires
palestiniens occupés sont illégales et doivent par conséquent être
démantelées” et reconnaît que “la plupart des atteintes au droit à
la nourriture découlant de l’occupation par le gouvernement
israélien des territoires palestiniens, l’occupation doit prendre
fin et le gouvernement israélien doit retirer ses forces armées en
deçà des frontières de 1967”. Il termine en citant que Ilan Pappe,
directeur de l’Institut des recherches pour la paix et maître de
conférence à l’Université de Haïfa, l’a fait observer : “La vérité
pénible et mille fois rebattue reste que la fin des violences de
toutes sortes (y compris la violence perpétrée sans discrimination
envers des innocents) n’adviendra qu’après que l’occupation (qui en
est la cause) aura elle-même pris fin.”
Abdelkader
Djalil
Haut
Les pacifistes au pays de Sharon sont aussi très influents
Shalom Achrav,
l’autre Israël
Chercher les
alternatives politiques israéliennes qui prônent la paix uniquement
dans les formations politiques classiques, Likoud et Travaillistes,
est une gageure. Le conflit au Proche-Orient, les guerres
israélo-arabes ont été menées par les hommes – et les femmes,
souvenons nous de Golda Meïr – politiques issus du mouvement
sioniste. Leur démarche est largement imprégnée par les effets et
leçons de ce conflit et une idéologie qui ne conçoit la survie
d’Israël que dans l’agressivité qui guide leur politique. Il reste
que le paysage politique israélien possède des ressorts autres que
les partis politiques traditionnels et l’exemple le plus édifiant à
ce propos est certainement le mouvement Shalom Archav*.
Shalom Achrav est
sans conteste le mouvement extra-parlementaire le plus large en
Israël. Il ne s’agit pas d’un parti politique et ses animateurs ne
veulent en aucune manière en faire un mouvement en course pour le
pouvoir. C’est peut-être, là aussi, une raison pour lui de trouver
quelques sympathisants au Likoud et beaucoup chez les Travaillistes.
Le plus ancien mouvement pacifiste qui se targue d’une grande base
populaire a été fondé en 1978 au moment des pourparlers de paix
entre Egyptiens et Israéliens.
Aussi étrange que
cela puisse paraître, ce mouvement pour la paix est né au sein de
l’armée israélienne. En effet, c’est au moment où les pourparlers de
paix allaient échouer que 348 officiers de réserve et soldats ont
publié un appel à l’adresse du gouvernement pour que l’opportunité
de paix ne soit pas ratée. Des dizaines de milliers d’Israéliens ont
tout de suite rallié l’appel et c’est ainsi que le mouvement Shalom
Achrav est né.
La doctrine de
base de Shalom Achrav est le droit à l’existence d’Israël à
l’intérieur de frontières sûres, tout en assurant aux Etats voisins
la même sécurité. Shalom Achrav reconnaît également le droit aux
Palestiniens à l’autodétermination mais est surtout convaincu que la
seule solution, pour l’arrêt du conflit, demeure la création d’un
Etat palestinien à l’intérieur des territoires occupés par Israël en
1967.
Lorsque
l’Organisation de libération de la Palestine a accepté la résolution
242 du Conseil de sécurité de l’ONU, en 1988, adoptant ainsi le
principe de la coexistence des deux Etats, Shalom Achrav a organisé
une manifestation qui a rassemblé 100 000 personnes appelant le
gouvernement israélien à entamer immédiatement des négociations avec
l’OLP. Shalom Achrav a également apporté son soutien entier aux
Accords d’Oslo tout en encourageant, parfois en exerçant des
pressions populaires, toutes les parties agissantes en Israël afin
d’engager le pays dans des étapes concrètes vers la paix.
Comment aller à
la paix
L’action de ce
mouvement se retrouve essentiellement dans les initiatives
publiques, notamment les campagnes de sensibilisation, la
communication, les pétitions ou la distribution de matériel
éducatif.
Shalom Achrav a
également organisé la plus grande manifestation publique en Israël
en 1982, réunissant 400 000 personnes pour demander une enquête sur
le massacre de Sabra et Chatila, démontrant ainsi son ancrage dans
la société israélienne et pour prouver que les idées qu’il prône ne
sont en aucune manière en contradiction avec les valeurs véhiculées
par la population israélienne, présentée plus que de raison comme
particulièrement agressive. Pour rappel, la commission d’enquête
avait conclu à la révocation de Ariel Sharon en tant que ministre de
la Défense.
Sur la question
des colonies, Shalom Achrav observe tous les aspects qui sont liés à
cette situation tout en proposant, après étude, des solutions
intégrant l’évacuation des territoires avec les compensations
induites aux colons.
Les conclusions
des études de Shalom Achrav ont mis ainsi en évidence le prix à
payer par Israël pour en finir avec ce que le mouvement appelle “un
obstacle à la paix”.
Selon sa
littérature, Shalom Achrav veut absolument mettre en évidence les
conséquences néfastes de la politique d’occupation, non seulement
aux plans politique et économique, mais aussi au plan moral avec les
dommages induits dans les valeurs de la société israélienne.
Avec les
Palestiniens
Shalom Achrav va
également chercher dans les mouvements politiques palestiniens des
sortes d’alter ego afin de lancer des initiatives de l’autre côté du
conflit pour engager des solutions de paix durables ; la plus
importante action commune avec les Palestiniens fut certainement la
manifestation organisée en 1989 à Jérusalem avec 15 000 Israéliens
et 15 000 Palestiniens. Ces manifestants, main dans la main, ont
constitué une chaîne humaine à l’intérieur de Jérusalem.
Au plan
organisationnel, Shalom Achrav a également lancé avec des
Palestiniens la Coalition israélo-palestinienne pour la paix. Cette
même coalition a regroupé de nombreuses figures politiques
israéliennes et palestiniennes. Ce mouvement est né juste après le
lancement de la seconde Intifada.
Démembrement
international
Le mouvement, qui
a des relais et des sympathisants un peu partout dans le monde (en
Europe et aux Etats-Unis), donne également une autre image que celle
généralement véhiculée dans l’imaginaire des populations arabes
notamment et dans les médias. La sacro-sainte alliance supposée
entre diaspora juive et gouvernement israélien n’est pas aussi vraie
ni aussi récurrente qu’il n’y paraît.
Récemment,
l’association Americans for Peace Now (supporters juifs américains
du mouvement) a dénoncé le plan du gouvernement israélien qui
tendait à encourager l’installation de plus de 6 000 nouveaux colons
en Cisjordanie alors qu’il régularisait 120 implantations illégales
de colons.
Americans for
Peace Now rappelait le contenu de la feuille de route qui oblige
Israël à démanteler les colonies construites après mars 2001 et à
geler les nouvelles attributions.
La même
association a rappelé que le président de son comité exécutif, Debra
DeLee, un juif sioniste qui travaille pour une association œuvrant
au renforcement de la sécurité d’Israël, a indiqué que “Americans
for Peace Now reconnaissait l’importance historique pour Israël
d’évacuer les colonies de Ghaza et du nord de la Cisjordanie”.
Lorsque
survient l’attentat
Les attentats, qui
sont le prétexte le plus sûr pour le gouvernement israélien de
justifier des expéditions punitives et des destructions
d’habitations tout en retardant toute démarche vers la paix, sont
également l’occasion pour Shalom Achrav d’exprimer un point de vue
tout aussi israélien certes, mais qui tranche totalement avec la
politique agressive du gouvernement. La question, pour le mouvement
pacifiste, est comment soutenir la paix dans un contexte marqué par
la violence, qui plus est légalisée en Israël.
Lorsque survient
un attentat, en février 2005 à Tel-Aviv, Shalom Achrav salue, tout
en condamnant l’attentat et en exprimant son soutien aux victimes,
“la détermination des dirigeants israéliens et palestiniens à
maintenir le dialogue”. Pour ce mouvement, “le processus de paix se
fera sous la menace de nouvelles provocations et de nouveaux
attentats”. Mais pour Shalom Achrav, il n’y a pas que le cycle
attentats/représailles qui menace la paix, il y a aussi “les
incitations à la violence et (…) l’insoumission des colons”. Plus
dangereux que le terrorisme, Shalom Achrav met en évidence la
nécessaire “amélioration rapide et significative des conditions de
vie et de la sécurité de chacun” pour aboutir à une paix durable.
Amine Esseghir
* Shalom Achrav en
hébreu est décliné
“Assalam Al An” en
arabe et “Peace Now” en anglais
(signifiant “la
paix maintenant”).
Haut
Trois questions
à Lee Wilson, porte-parole de Shalom Achrav Tel-Aviv
Les Débats : Si
votre mouvement s’inscrit dans un cadre politique, il reste que ce
n’est pas un parti et vous ne semblez pas l’inscrire dans ce cadre.
Pourquoi ?
Lee Wilson : Notre
mouvement de paix n’est pas un parti politique et nous ne cherchons
pas à gagner des élections. Nous sommes ce que l’on appelle une ONG.
Cela signifie que nous ne vivons que des dons privés et sans les
subventions de l’Etat. Cette manière de faire nous permet d’attirer
un maximum de personnes issues de toutes les obédiences politiques.
Votre mouvement
semble faire feu de tout bois et vous semblez profiter de toutes les
brèches lorsqu’elles mènent à la paix. Pensez-vous que toutes les
initiatives sont bonnes à suivre ?
Nous ne nous
engageons jamais dans des initiatives qui sont, en tout cas, en
contradiction avec nos principes. Il reste que nous croyons que
certaines initiatives peuvent contribuer à bâtir ce que nous
espérons. Nous soutenons les plans de désengagement de Sharon car
nous avons le sentiment que le démantèlement des colonies de Ghaza
est un des premiers bons pas et nous comptons faire pression pour en
obtenir d’autres. C’est en cela que nous soutenons Sharon.
Quel type
d’initiatives menez-vous de concert avec les Palestiniens ?
Nous avons
beaucoup d’actions en commun, notamment avec des étudiants et des
hommes politiques en ce qui concerne le dialogue, les manifestations
communes, les visites dans les régions où vivent les Palestiniens,
le “mur”... Nous organisons aussi des groupes de volontaires pour la
cueillette des olives pour aider les Palestiniens à la saison des
récoltes. Nous organisons aussi des conférences et des meetings en
commun.
Propos
recueillis par Amine Esseghir via Internet
Haut
L’Algérie, pays le plus à l’aise face au GMO
Une décision
difficile à prendre
La question de la
normalisation ou non avec Israël se pose à nouveau à l’Algérie à
l’occasion du Sommet de la Ligue arabe qu’elle abrite.
Officiellement, la question n’est absolument pas à l’ordre du jour,
comme l’a d’ailleurs avancé Abdelaziz Belkhadem à la veille de cette
rencontre et lors d’un briefing informel à la presse au cours duquel
il a tenté de faire valoir qu’il n’est rien de nouveau qui puisse
influer sur la ligne traditionnelle de l’Etat algérien.
La position du
ministre des Affaires étrangères est également en toute cohérence
avec celle du chef du gouvernement, qui a vivement démenti la
rencontre Bouteflika – Pérès à Madrid et ne déroge en rien à toutes
les réactions officielles par rapport à tout lien avec Israël, comme
ce fut le cas pas si lointain où le chef de l’Etat fustigeait des
journalistes algériens ayant séjourné en Israël, quelques jours
après sa poignée de main avec Ehud Barak. Et si, dans ce dernier cas
comme dans l’autre des rarissimes rencontres, aucune partie, qu’il
s’agisse de l’Algérie ou d’Israël, n’a été engagée par quoi que ce
fut, c’est qu’en réalité l’on n’est pas sorti du cadre de la
constance de la position algérienne. Celle-ci, en conformité avec le
consensus tissé entre la majorité des Etats arabes, consiste en la
non-reconnaissance de l’Etat d’Israël comme moyen de pression pour
obliger ce dernier à se plier à la légalité internationale, soit les
résolutions de l’ONU. Cette position, même si elle s’accommode du
paradoxe de nier la première résolution onusienne, celle de 1949 qui
reconnaît les deux Etats (palestinien et israélien), a montré toutes
ses limites.
A présent, de
nombreux éléments montrent que l’on n’est plus dans la même
situation, c’est-à-dire qu’il n’est plus possible, comme auparavant,
de retarder une décision déchirante à l’égard de ce dossier. C’est
là l’une des conséquences de la mondialisation, qui ne concerne pas
l’Algérie que par ses aspects économiques, mais par la dimension
géopolitique. Le processus Euromed, qui a fait le lit de l’accord
d’association, s’inscrit dans le cadre d’une zone de sécurité et de
stabilité durable couvrant la sphère euro-méditerranéenne. Le
conflit israélo-arabe, plus profond et plus complexe que la guerre
civile dans l’ex-Yougoslavie ou les mésententes Grèce-Turquie, n’a
été mis de côté qu’à travers l’assise du dialogue dit des 5+5. Pour
l’Algérie, ce cadre d’évolution, s’il est plus confortable, n’est
pas moins sans perspectives, puisqu’il ne va pas au-delà de la
sécurité des Etats de l’Europe occidentale par rapport au
terrorisme, à la grande criminalité et à l’immigration.
La rencontre
aura bien lieu
Si l’Algérie
développe des ambitions supérieures à ce type de coopération, comme
le développement de son potentiel militaire ou l’intégration
d’ensembles géostratégiques, elle peut effectivement le faire dans
le cadre de l’Otan, où l’Etat d’Israël est profondément intégré dans
la dynamique régionale.
A ce point
d’intersection, qui est admis sans problème par l’Algérie, si l’on
en croit les différents cycles du dialogue entre l’Otan et Alger
puisque toutes les parties s’assoient à la même table, s’ajoute un
autre, celui de l’OMC. Le cycle des négociations multilatérales, de
par les règles d’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce,
oblige le pays souhaitant devenir membre à part entière à répondre
aux question de tous les autres membres, et donc à appliquer la même
politique commerciale à tous les pairs. Toute discrimination
(privation de l’un des membres de l’OMC de la clause dite de la
nation la plus privilégiée) fait encourir au pays en question une
série de sanctions, dont l’extrême est son éviction de
l’Organisation avec, en sus, le statut d’Etat-voyou ou Etat-criminel
car fonctionnant dans un sens contraire au règles du commerce
mondial. Bien entendu, ce règlement, par principe applicable à tous,
ne l’est vraiment qu’en fonction des rapports de force à l’intérieur
comme à l’extérieur de l’OMC. Pour une économie aussi précaire,
fragile et dépendante que celle de l’Algérie, il sera très difficile
de faire l’impasse sur l’instauration de relations commerciales avec
l’Etat d’Israël.
Que ce soit
militairement ou commercialement, la rencontre s’avère d’une
proximité qui peut s’accélérer à tout moment, pour peu que l’on
annonce que l’un ou l’autre des processus sont définitivement
bouclés. Le tout, soutenu par une pression américaine d’une
intensité historiquement inégalée sur l’ensemble de la région, dont
l’exemple irakien force au sérieux.
Restent les
aspects politiques. Dans le contexte d’une division manifeste des
Etats arabes sur la question, il est prévisible que certaines
capitales arabes entameront, dans les tout prochains jours, le
processus dont Israël est ardemment demandeur. Rabat compte
autoriser la réouverture du bureau de liaison commerciale ; la
Tunisie accueillera Ariel Sharon en novembre, en attendant le reste
qui devra se faire “en dehors” de la Ligue arabe. Somme toute,
l’Algérie a le choix de suivre à son rythme ce qui sera à terme un
mouvement d’ensemble, ou camper dans le front du refus.
Traditionnellement, parce qu’elle fut le un des derniers pays à
adhérer à l’OMC ou à signer l’Accord d’association avec l’UE au nom
d’une certaine spécificité (en réalité par difficulté à appréhender
les véritables enjeux), Alger peut être tenté de jouer la tactique
du dernier pays à normaliser, adoptant pour credo d’attendre pour
être fixé sur les réelles intentions de paix ou non d’Israël.
Déjà débordée par
ses voisins marocain et tunisien, l’Algérie est déjà en retrait en
la matière et l’on voit mal quel atout elle aurait à faire jouer
dans ce cas pour peser sur l’attitude d’Israël (toujours soutenu par
les Etats-Unis et la semi-neutralité de l’Europe), qui aura de plus
proches Arabes pour interlocuteurs ? Il faut bien admettre que si le
refus de normaliser avec Israël dure à ce jour, l’implication
effective de l’Algérie dans la paix au Proche-Orient a cessé d’être
depuis qu’Alger a abrité la proclamation de l’Etat palestinien (en
1987) et surtout depuis qu’Israël a reconnu ce même Etat
(négociations de Madrid en 1992, accords d’Oslo en 1993). Depuis, le
processus se joue avec les Etats de la région (notamment la Jordanie
et l’Egypte, signataires de traités de paix avec Israël) ou, dans
une moindre mesure, avec les alliés historiques des Etats-Unis à
l’image de l’Arabie Saoudite.
Que faire
(vraiment) ?
Dans ce contexte,
il reste à se demander quelle est la tendance forte au sein du
pouvoir politique algérien, lequel nous semble encore porté sur les
positions antérieures au 11 septembre 2001 et utilisant la
non-reconnaissance comme moyen de pression. Il s’appuie en cela sur
certains groupes panarabes, ceux à mettre à la case “front du
refus”, dont on a eu un aperçu du rôle de faire-valoir et
d’épouvantail lors de la polémique sur la venue d’Enrico Macias à
Constantine, sur les dossiers des pieds-noirs, des juifs d’Algérie,
etc.
Cette semaine, une
montée au créneau de figures politiques (Mehri, Hamrouche, Ali Yahia
Abdennour, Djaballah) ainsi que des revenants (Ahmed Ben Bella, Ali
Kafi, Mohamed-Salah Yahyaoui, Ahmed Mahsas, Athmane Saâdi...) qui
ont adressé une lettre aux chefs d’Etat arabes ou, au lieu de se
préoccuper de démocratie et de droits de l’homme, il leur demandent
de faire une proclamation collective considérant que “l’Etat
palestinien existe sur les territoires occupés en 1967, avec El-Qods
pour capitale”, de “mobiliser la diplomatie arabe pour présenter la
candidature de la Palestine en qualité d’Etat membre de l’ONU, et
d’appeler l’ensemble des Etats à le reconnaître”. Car pour eux,
accepter de reconnaître Israël, c’est ne pas considérer que l’Etat
palestinien existe dans les limites d’une légalité internationale
tronquée et attendent qu’Israël donne son accord à la naissance d’un
Etat palestinien.
En remettant au
goût du jour une position qui n’a plus cours, à en croire la
position des chefs d’Etat arabes eux-mêmes, puisque ceux présents au
Sommet n’ont pas fait pareille proclamation, il va sans dire que
même les forces versées à contre-courant de la dynamique
internationale ne jugent plus porteur le radicalisme, mais préfèrent
arrondir les angles et ouvrir les portes, toutes les portes, devant
la direction politique du pays. A vrai dire, leur lettre ne dit pas
qu’il ne faut pas normaliser avec Israël, mais qu’il faut le faire
en contrepartie de quelque chose. Or, tout marchandage oblige à
disposer de sérieux atouts. Ce que les Arabes n’ont plus, comme au
bon vieux temps des embargos pétroliers.
Nabil Benali
Haut
La clé du problème israélo-arabe ?
C’est de Viviane
Forester que nous vient peut-être la clé du problème israélo-arabe.
Cette éminente intellectuelle française, qui s’était distinguée en
1986 par un monumental ouvrage au titre évocateur,
L’horreur
économique, a toujours eu une approche pour le moins originale et en
tout cas jamais alignée idéologiquement sur un certain nombre de
sujets sensibles, voire brûlants.
Dans Le Crime
occidental, son dernier livre paru au cours de l’année 2004, elle
expose, documents à l’appui, une thèse qui laisse pantois, non pas
par une quelconque complexité, mais au contraire par son extrême
évidence. Le problème israélo-palestinien n’a pas été une création
juive, ni même une création pro-juive, mais bien au contraire le
fruit immonde de la haine accumulée par le monde occidental à
l’encontre des deux branches sémites de l’humanité. Les référents
historiques produits par Viviane Forester sont d’une telle clarté et
les propos recueillis d’une telle crudité qu’ils se passent
amplement de tout commentaire. Nul besoin de démonstration,
d’ailleurs, la simple relation de faits de notoriété publique
suffisant à éclairer d’un jour nouveau une tragédie historique qui
n’est rien d’autre, en définitive, qu’une mauvaise intrigue de
télénovella brésilienne avant l’heure. Ou comment un être diabolique
et hargneux réussit à monter l’un contre l’autre deux frères
aveuglés par la haine et la jalousie pour pouvoir accaparer leurs
biens, se débarrasser d’eux sans coup férir et en les faisant
s’entretuer eux-mêmes.
Toutefois, rien ne
vaut, pour exposer cette problématique, que le propre style de
Viviane Forester elle-même qui démonte on ne peut mieux une
imposture historique faisant des Arabes et des juifs des ennemis
irréductibles, alors qu’ils sont tous deux victimes de la même
machination occidentale visant à les neutraliser par le recours à la
manipulation des faits et au mensonge le plus éhonté. Le summum de
ce type de manipulations mentales et intellectuelles étant l’ouvrage
de Hutchington évoquant un conflit de civilisations entre
judéo-chrétiens d’un côté et musulmans de l’autre.
Une manière très
habile de faire glisser le problème de sa vraie ligne de démarcation
vers une fausse ligne de fracture, dans le but évident de susciter
un faux clivage apte à masquer l’antisémitisme réel des grandes
masses européennes et anglo-saxonnes, globalement chrétiennes, et à
entretenir l’illusion d’une animosité arabo-juive historique là où
il n’y a que problème de justice à régler, dans le cas du problème
palestinien. En tout état de cause, il apparaît que pour espérer
trouver un jour une solution juste et durable au conflit
israélo-arabe, il serait peut-être judicieux de commencer par en
dénouer l’intrigue nouée dans les laboratoires de recherche des
universités de sa gracieuse Majesté. Des laboratoires dont les
activités étaient – et sont probablement toujours – placés sous le
signe de la haine raciale et religieuse et de calculs
géostratégiques savants visant, sans l’ombre d’un doute, à
neutraliser une partie importante de la population mondiale pour
l’empêcher d’agir sur son devenir. Lecture.
A. Mahmoudi
Extraits
La guerre contre
le nazisme n’a pas eu lieu. C’est l’Allemagne conquérante qui fut
combattue, avec retard, par les armes et vaincue : il n’y eut pas
d’insurrection intérieure notoire contre le régime nazi ni de
soulèvement général, universel, à son encontre, pas de refus
instinctif, de rejet délibéré, et certes pas de résistance
internationale spontanée, immédiate, dressée contre la doctrine et
les actes de Hitler, dès 1933, même lorsque ne fut pas en cause le
droit d’ingérence.
En fait de
réaction, en 1938, alors que ces actes et cette doctrine, leurs
délires, se déployaient depuis cinq ans, eurent lieu, fin septembre,
la Conférence de Munich – cet acquiescement officiel, empressé,
voire obséquieux, surtout félon, des gouvernements français et
anglais à la politique expansionniste du Reich, sans que soit mise
en question ou même mentionnée la barbarie nazie déjà amplement
manifeste – et la Conférence d’Evian, tenue du 6 au 15 juillet, au
cours de laquelle trente-trois pays réunis par les État Unis
devaient s’entendre sur l’élargissement de leurs quotas
d’immigration afin de pouvoir accueillir les juifs victimes de
l’idéologie hitlérienne. Tous, sauf la Hollande et le Danemark,
refusèrent – les État-Unis en premier – d’envisager le moindre
assouplissement des faibles contingents déjà autorisés. Après la
conférence, l’Argentine, l’Uruguay, le Mexique et le Chili
réduisirent au contraire leurs taux d’immigration. Chaque pays avait
motivé son refus. L’Australie, oubliant allégrement ses Aborigènes
et le traitement qui leur était infligé, déclara n’avoir jamais
connu de problème racial et vouloir “éviter d’en créer un” ! Et
c’est elle qui, aussitôt après la guerre, fit publier dans la presse
internationale des placards appelant instamment à venir peupler ses
terres les moins habitées, qu’elle mettait à la disposition de
nouveaux immigrés.
Quant à la France,
elle se déclara déjà “saturée”. D’ailleurs, le sénateur Henri
Bérenger écrivait à son ministre : “Est-il dans l’intérêt de la
France d’apparaître comme l’asile officiel de tous ceux que
l’Allemagne considère comme ses ennemis naturels ? Un élément
d’antagonisme culturel et racial serait introduit à titre permanent
dans les relations franco-allemandes.” Il s’était déjà inquiété
d’avoir à laisser entrer les “déchets de l’immigration autrichienne
ou allemande”. En conclusion, la délégation put se féliciter : elle
avait “pleinement réussi à éviter de contracter aucun engagement
précis”. Rappelons qu’en 1938 encore, Hitler non seulement
consentait à l’émigration des Juifs allemands mais la réclamait,
comme dans ce discours tenu à Koenigsberg : “Nous sommes prêts à
mettre ces criminels (les juifs) à la disposition de ces pays, et
même sur des bateaux de luxe. Peu importe.” D’évidence, il
s’agissait pour eux d’une question de salut. D’un salut encore
possible.
Le Führer ne se
priva pas de railler “l’appel du président Roosevelt aux autres
nations, tant que les États-Unis maintiennent leur propre contingent
d’immigration”. Ou bien d’ironiser : “S’il existe un pays qui estime
qu’il n’a pas suffisamment de Juifs, je serai heureux de lui envoyer
tous les nôtres.” Et Goering de citer : “Le Führer va dire aux
autres pays : “Pourquoi parlez-vous toujours des Juifs ?
Prenez-les.”” Goebbels, au Conseil des ministres du 12 novembre
1938, ricanait : “Il est curieux de constater que les pays dont
l’opinion publique s’élève en faveur des juifs refusent toujours de
les accueillir. Ils disent que ce sont les pionniers de la
civilisation, des génies de la philosophie et de la création
artistique, mais lorsqu’on veut leur faire accepter ces génies, ils
ferment leurs frontières.”
Ce refus
(collectif) revenait à un assentiment tacite aux acharnements
antisémites en cours, à un désaveu des persécutés, à une complicité
par l’absurde, on pourrait dire à une fraternité sourde avec leurs
oppresseurs – un lien, en somme, avec le symptôme fondateur de la
dictature du IIIe Reich. La presse nazie ne l’entendait pas
autrement. On put lire, par exemple, dans le Danziger Vo1posten :
“Nous constatons qu’on aime à prendre les juifs en pitié lorsque
cela alimente une agitation malveillante vis-à-vis de l’Allemagne,
mais qu’aucun Etat n’est disposé à lutter contre la tare de l’Europe
Centrale en acceptant quelques milliers de juifs. La conférence
d’Évian est donc une justification de la politique allemande.” En
somme, les démocraties occidentales laissaient implicitement carte
blanche à Hitler quant à ces juifs décidément encombrants. Récusés.
Même
officiellement antiracistes, mêmes modérés, les gouvernements des
grandes puissances firent preuve, face au dictateur naissant, non
encore affirmé, d’une faiblesse pathologique, tangente au
masochisme. Ce ne fut de leur part que reniements, complaisances,
apostasies. Sidérés par les mises en scène magistrales de Hitler,
leurs dirigeants semblaient faire cercle autour de lui à chercher
ses grâces, crédules et tremblants, avides de l’amadouer. Aucune
trace d’indignation, de protestation face aux pillages, aux
humiliations, aux persécutions publiques et même affichées de juifs,
à leurs arrestations en masse en même temps que celles d’opposants
au régime, à l’internement de ces juifs et de ces mêmes opposants en
prison ou dans des camps de concentration créés à cet effet, tels en
Allemagne ceux de Dachau dès 1933, de Buchenwald en 1937 ou, en
Autriche aussitôt après l’Anschluss, celui de Mauthausen en 1938…
…Un signe parmi
bien d’autres : la guerre achevée, plusieurs centaines de milliers
de juifs réchappés, nombre d’entre eux survivants de l’horreur
concentrationnaire et tous, du fait même de leurs épreuves, sans
points de chute ni moyens financiers, furent maintenus des années
durant internés en des camps pour “personnes déplacées” surpeuplés,
aux conditions de vie sordides – des no man’s land situés dans les
zones allemandes et autrichiennes occupées par les Alliés, parfois
dans les camps mêmes, ceux du nazisme, où ils avaient été détenus !
Ainsi, c’étaient eux qui se retrouvaient enfermés au sein des
populations libres des pays mêmes qui les avaient persécutés, qui
avaient exterminé les leurs ! “La meilleure propagande britannique
en faveur du sionisme reste le camp pour personnes déplacées de
Bergen Belsen”, affirmait à juste titre David Ben Gourion.
Ces parias ne
purent s’en libérer que par très petit nombre à la fois,
indésirables partout, partout jugés “déplacés” ailleurs que parqués
dans un camp. Là se trouvait leur véritable place : la place de
l’absent. Encore se plaignait-on de leur coût ! En zone britannique,
une loi les soumet bientôt au travail obligatoire et, pour subvenir
à leurs conditions de vie indignes, ces rescapés du nazisme furent
employés à moindre coût au profit de l’économie allemande, souvent
sous son autorité. Une remarque : il s’agissait de gens sans
ressources, de “pauvres”, toujours les mieux ciblés par l’exclusion.
Ces internements
organisés par les démocraties ne hantèrent pas les consciences ; ils
ne les effleurèrent même pas. Cela faisait partie de l’ambiance,
celle d’un cynisme inconscient. Les frontières ne s’ouvraient
toujours pas. Les quotas demeuraient tels. Pourtant le monde n’était
plus aussi “saturé” de juifs, il en était mort des millions…
…Autant de
réflexes racistes persistants, de docilités à l’antisémitisme qui,
faute d’être contredits à la fin de la guerre par une ouverture
immédiate, chaleureuse et radicale du monde occidental aux victimes
juives, provoquèrent dans bien des pays une sourde culpabilité
latente relative au génocide, dont de tels réflexes avaient été la
source ; culpabilité qui fut, sinon l’origine (laquelle revient au
sionisme), du moins l’une des deux origines et un moteur essentiel
de la tragédie qui persévère au Proche-Orient depuis des décennies
et semble inextricable. Ce n’est pas – et ce livre se propose de
l’établir – l’histoire d’Israël ou de la Palestine qui se déroule
aujourd’hui, mais celle prolongée, déportée, décalée, réinsérée en
Orient, de l’Occident horrifié par ses propres excès, néanmoins
incapable de s’extraire de ses préjugés traditionnels d’apparence
anodine, mais qui, même peu spectaculaires, instaurent l’ordre qui
conduit à l’horreur.
Les Palestiniens,
les Israéliens savent-ils – le savons-nous ? – à quel point ils sont
étrangers à leur histoire actuelle, à leur propre présent ? A quel
point ils sont les victimes non pas l’un de l’autre, mais l’un et
l’autre d’une histoire soi-disant révolue, demeurée en suspens, ici
réactivée sans fin et qui les a entraînés dans des conflits à leur
source factices, d’autant plus inachevables ? Une histoire
européenne dont ils ne furent, aucun des deux, les bourreaux ni les
coupables. Les Arabes recevant le fardeau, le châtiment d’un
désastre auquel ils sont tout à fait étrangers ; les juifs, victimes
de ce désastre, encouragés, sinon acculés dans un rôle d’intrus et
qui ne voyaient pas que, même volontaires, même vainqueurs, ils
n’étaient que mis en quarantaine.
Voyez-les
s’agresser, s’entretuer, juifs et Arabes, puis Israéliens et
Palestiniens, sous les yeux d’un Occident condescendant, délivré,
qui se présente en arbitre de leurs hostilités. Un Occident comme
dégagé, symboliquement au moins, de son souci obsessionnel, souci
que voici transplanté, métamorphosé, imposé dans un autre contexte,
d’autres géographies, absorbé dans des luttes qui lui sont
étrangères. Un Occident s’espérant ainsi délivré des hantises de sa
propre histoire, capable d’estimer périmée l’horreur du génocide
nazi et du consentement, de l’indifférence qui l’avaient accompagné,
face à une tragédie nouvelle dont il pouvait et peut encore
prétendre ne pas s’estimer responsable.
Un artiste de la
culpabilité cet Occident, un maître de ses analyses, de ses
représentations sublimes, mais un virtuose aussi de la délégation,
de la résorption de ses responsabilités, surtout politiques. n’a su,
à propos de l’ ère nazie, exercer ses talents. Spécialiste du
concept de la faute, il en connaît un bout sur l’innocence – elle
est toujours de son côté – à propos du nazisme et de ses miasmes,
elle prétend rejoindre la sphère de l’ignorance, c’est dire de
l’innocence par défaut dans toute sa pureté. La complaisance au
système nazi, l’indifférence, la participation, la collaboration à
ses pratiques ? Mais c’est tout simple, irréprochable en diable : on
ne “savait” pas ! “Je ne savais pas ! Je n’étais pas au courant du
génocide. Comment prévoir un tel aboutissement ?”…
Message adressé
par le Comité national de Résistance juive en Pologne, le 15
novembre, via la Palestine : “A la dernière minute avant leur
anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en
Pologne ont lancé un appel au secours au monde entier. il n’a pas
été entendu... Que ceux qui avaient les moyens de nous aider et ne
l’ont pas fait sachent ce que nous pensons d’eux. Le sang de trois
millions de juifs hurle vengeance, et il sera vengé ! Et le
châtiment ne frappera pas seulement les cannibales nazis, mais tous
ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné... Que cette
dernière voix, sortant de l’abîme, parvienne aux oreilles de
l’humanité tout entière !”
La seule réponse
fut le silence, l’inactivité mesquine et rusée, l’obstruction lucide
et calculée, raciste, du reste de l’Occident. Sa surdité, son
mutisme face au pire, à moins que le pire ne fût ce mutisme, cette
surdité. Et le châtiment ne fut pas pour les responsables, mais pour
une population arabe absente, tout à fait absente de cette tragédie
qui, pourtant, deviendrait en quelque sorte la sienne.
Les prétextes
officiels des Alliés pour refuser d’au moins tenter d’empêcher
l’extermination ? L’effort de guerre qu’il ne fallait pas freiner,
les douze millions de chômeurs aux Etats-Unis et, surtout, une idée
fixe, obsessionnelle : la crainte, souvent mentionnée, de corroborer
le moins du monde la propagande de Hitler donnant cette guerre comme
fomentée à l’instigation et au profit des juifs. Un souci qui laisse
à méditer !
Pendant les trois
années et demie au cours desquelles les Etats-Unis furent en guerre,
de 1941 à 1945, n’y furent accueillis que 21 000 réfugiés juifs,
soit 10% du contingent déjà si faible autorisé. Des procédures
draconiennes, incohérentes, liées à l’obtention des visas en furent
la cause première. Outre de nombreux documents, les persécutés du
Reich devaient obtenir leur casier judiciaire ou, au moins, un
certificat de bonnes mœurs, des documents délivrés par la police
qu’ils fuyaient. “Nous considérons que le simple fait qu’un juif est
chassé d’Allemagne ou souhaite fuir ce pays pour éviter la
persécution, n’est pas un prétexte suffisant pour le dispenser de
fournir ces documents s’il a une possibilité raisonnable de les
demander aux autorités allemandes”, avait déclaré le conseiller
juridique du Département d’Etat en 1933, et cette opinion avait
prévalu toutes les années suivantes. La plupart des consulats
exigeaient tous ces papiers, tenant, sans doute, pour “une
possibilité raisonnable” le fait de les demander, voire de les
obtenir en de telles circonstances ! Le postulant devait aussi
prouver qu’il ne serait pas “à la charge des pouvoirs publics”
américains, mais il lui était interdit de faire état d’une promesse
d’emploi ; il devait prouver jouir de moyens de subsistance
suffisants, alors qu’il était presque toujours dépouillé de tous ses
biens, sans compter qu’encore autorisé à sortir l’équivalent de 10
000 dollars en 1933 ; il ne l’était plus que de quatre dollars, soit
dix reichsmarks, en octobre 1934. Ses garants possibles, même un
frère ou une sœur, a fortiori des oncles, cousins ou amis vivant aux
États-Unis étaient récusés car n’ayant pas d’“obligation
alimentaire” envers lui. Son passage ne pouvait être payé par une
association. Il est évident que toute personne impécunieuse se
voyait d’emblée écartée, mais combien d’autres aussi ! Presque
toutes. Des queues interminables, souvent toute la nuit, de gens de
toutes conditions, se formaient en vain devant les consulats.
Qui défendait ces
gens désespérés ? Il n’y eut pas même de menaces de rétorsions.
En 1944, devant le
Congrès juif américain, le docteur Joseph Tenenbaum put remarquer,
amer : “Lorsque le Japon fut accusé d’utiliser des gaz contre les
Chinois, il y eut un avertissement du président des Etats-Unis qui
menaça d’utiliser en représailles des gaz contre les Japonais. Des
millions de juifs ont été asphyxiés dans les chambres à gaz, mais
personne ne menaça jamais les Allemands de représailles et on ne
menaça pas de gazer leurs villes.”
Dès 1933, enjoint
par la presse et l’opinion publique de blâmer officiellement le
traitement des juifs en Allemagne, le secrétaire d’Etat américain,
Cordell Hull, ne se contenta-t-il pas de conversations “officieuses,
amicales et privées” ; il y insistait, avec l’ambassadeur
d’Allemagne, Hans Luther, à qui il faisait aussi officieusement
qu’aimablement part de ses opinions personnelles ? Et cela ne se
modifia pas avec la guerre : comme le désastre empirait, comme les
massacres se précipitaient, le barrage des Alliés, leur retrait face
aux réfugiés allèrent, au contraire, s’intensifiant.
Ainsi, en 1943, de
passage à Washington, Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères
britannique, appelé, au cours d’une réunion à laquelle participait
le président Roosevelt, à se prononcer sur la proposition de sauver
60 000 juifs de Bulgarie, donnait libre cours à ses sentiments sans
étonner personne : “La proposition de faire sortir tous les juifs de
Bulgarie doit être considérée avec la plus grande prudence. Si nous
le faisons, les juifs du monde entier vont nous demander de faire
des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne.” Et, cri
du cœur : “Hitler pourrait très bien nous prendre au mot, or il n’y
a pas assez de bateaux ni de moyens de transport dans le monde pour
les déplacer.” Réaction banale et récurrente alors ; on la retrouve
sous différentes formes aussi bien chez Roosevelt que dans les
rapports, les correspondances, les agissements d’une multitude de
hauts responsables comme de subalternes…
On eût imaginé les
survivants des camps entourés de respect, d’une volonté d’au moins
tenter de compenser l’horreur qu’ils avaient traversée, d’atténuer
leur malheur intime incommensurable et de célébrer le noir miracle
de leur présence, mais il n’en fut rien. Ils passèrent pour des
faibles, voire des lâches, indignes du nouveau projet musclé.
En 1940 déjà,
Moshe Sharett, se plaignant de l’admission d’un “matériel humain”
indésirable, à propos de réfugiés juifs d’Europe parvenus,
légalement ou non, en Palestine malgré le veto britannique,
déplorait l’absence de tri entre les “bons” et la “racaille”. Il est
vrai qu’avant la guerre, tout au début de l’ère nazie, des sionistes
soutenus par le mandat britannique sur la Palestine avaient pu
négocier avec le IIIe Reich : autorisés à soustraire des camps un
certain nombre de juifs, ils avaient alors dépêché, selon Hannah
Arendt, des émissaires chargés de sélectionner eux-mêmes “de jeunes
pionniers juifs” parmi les juifs internés.
En 1943 encore,
Itzhak Grnenbaum n’estimait-il pas préférable de sauver 10 000 juifs
choisis en fonction de leur aptitude à édifier l’Etat, plutôt qu’un
million d’entre eux qui risqueraient de se révéler “un fardeau” ou
au mieux “un poids mort” ? Une précision : Gruenbaum, l’un des
responsables de l’Agence juive, était chargé par David Ben Gourion...
du sauvetage des juifs européens !
La guerre achevée,
les rescapés d’Auschwitz et autres camps furent considérés comme “un
matériel humain” décidément inadéquat et se virent bientôt désignés
comme “le reste”, voire comme des “déchets” : “Ces gens sont devenus
des déchets”, osait déclarer Gruenbaum.
Leur péché initial
? N’avoir pas émigré plus tôt en Palestine où le sionisme avait été
en cruel manque d’effectifs. A l’arrivée au pouvoir des nazis, Ben
Gourion avait espéré une période de “force fertile” pour le sionisme
et l’arrivée en masse et immédiate d’immigrés provenant d’Allemagne.
Cela ne s’était pas produit. Pire, cette expectative avait été
définitivement déçue par le génocide nazi : “Il n’y aura plus
personne pour construire le pays.” Et voici qu’arrivait ce “reste”
estimé déchu par l’opinion officielle et publique. “Ils n’ont pas
voulu nous écouter, insistait Ben Gourion, et maintenant, avec leurs
morts, ils ont saboté le rêve sioniste.”…
Sur la défensive,
les Arabes se trouvaient piégés. Hostiles mais relativement passifs,
ils demeuraient sans projet stratégique au sein de cette situation
étrange où des nouveaux venus, eux-mêmes faibles, s’attaquaient à
leur faiblesse dans un contexte où les deux parties se trouvaient
soumises aux mêmes puissances dominantes. Car les sionistes, motivés
comme on le fut rarement dans l’histoire et, en leur sens, acculés à
l’être, s’acharnaient à installer leur pays encore fantasmé sur un
territoire arabe habité et, qui plus est, assujetti comme eux aux
empires ottoman puis britannique, lesquels avaient la haute main sur
tous, juifs et Arabes. Aucun de ces deux derniers n’avait le pouvoir
politique, ils ne pouvaient ni les uns ni les autres rien instituer
ou rejeter sans y être autorisés. Au cours de leur mandat, les
Britanniques tentèrent souvent d’apaiser les deux parties en leur
faisant à chacune des promesses contredisant celles faites à
l’autre.
Habitants naturels
de la Palestine depuis une quinzaine de siècles, les Arabes, malgré
leur impressionnante majorité, se trouvaient dans une position de
défense imprévue, improbable. Il leur fallait improviser lorsque,
toutefois, ils percevaient la menace après tout vague, non précisée,
et son sérieux, son ampleur. Leur réaction se traduisait par
quelques émeutes, des attaques ponctuelles, sporadiques et
dispersées, sans cohésion.
Jusque vers les
années 1920, après la déclaration Balfour de 1917, ils ne furent
point préparés dans leur ensemble à vouloir, savoir ou pouvoir se
concerter, les plus puissants d’entre eux vivant, en général, hors
de Palestine et surtout divisés, pire, obnubilés par ces divisions.
En fait, ils se montrèrent, de bout en bout, incapables de se
défendre et d’être aussi motivés pour le faire que les sionistes
pour atteindre à leur but. Peut-être que, n’étant pas, eux, les
ferments, les agents de ce projet, n’en étant pas réellement avisés,
ils n’étaient pas réellement contemporains des événements en cours
et demeuraient quelque peu étrangers à ce qu’ils ne percevaient pas
encore.
Arabes et juifs
avaient affaire à des puissances occidentales auxquelles toutes les
décisions appartenaient. Or, la sphère occidentale était familière
aux sionistes, qui en provenaient et lui étaient en somme affiliés ;
au contraire des Arabes, ils partageaient leur discours, leur
logique, leurs sophistications, leur mode de pensée, leur culture,
lesquelles étaient les leurs et dont, de tant de façons, leur
situation actuelle en Palestine résultait.
Sur la défensive,
mais sans motivation positive et sans objectif réel, sans intention
commune ni projet d’appropriation de ce qui était leur foyer
naturel, comment les Arabes de Palestine pouvaient-ils réagir face
aux sionistes, avec la même conviction qu’eux, avec le même
dynamisme permanent, conscient et planifié, porté par la puissance
de l’utopie, axé sur un but unique, tangible, habité d’une idée
fixe, d’une volonté constante, de la vision d’un avenir exaltant.
Autant d’élans issus d’une détresse réelle, de longues,
inqualifiables épreuves, dont les autochtones en Palestine n’étaient
en rien coupables, mais qu’il leur était enjoint d’expier ?…
…Nous avons vu les
grandes puissances se frotter les yeux, incrédules : les Arabes
n’appréciaient pas cette conquête de leur terre et ne se
félicitaient pas de l’emprise accordée par d’autres à d’autres sur
eux. Ils ne considéraient même pas l’autorisation de partager cette
terre, de s’en voir attribuer une partie comme une faveur et même
une largesse ! Une concession insigne. Cette terre, ils l’aimaient.
En 1938, David Ben
Gourion lui-même déclarait au Comité politique du Mapaï : “Quand
nous disons que les Arabes sont les agresseurs et que nous nous
défendons, ce n’est qu’à moitié vrai. En termes de sécurité et de
vie quotidienne, certes, nous nous défendons (...). Mais cette lutte
ne représente qu’un aspect du conflit, qui est en substance d’ordre
politique. Or, en termes politiques, nous sommes les agresseurs et
eux se défendent.” Et c’est encore lui qui reconnaissait, en 1936,
que “les Arabes ne redoutent pas la perte de territoire, mais celle
de la patrie du peuple arabe, que d’autres veulent transformer en
patrie pour les juifs” et que, de la part des sionistes, il avait
été “extrêmement naïf de penser que les Arabes détermineraient leur
attitude envers nous à partir d’un point de vue de justice
abstraite... Les Arabes proclament que ce pays est un pays arabe et
qu’il entend le rester (...). C’est aussi simple que cela”.
Aussi simple ?
Lorsque cinquante-cinq ans plus tard, le Premier ministre d’un Etat
d’Israël reconnu depuis quarante-trois ans déclara devant la
Knesset, en 1991 : “Nous sommes revenus en Israël et nous y avons
fondé un peuple, mais nous ne sommes pas revenus dans un pays vide.
il y avait ici des Palestiniens”, ces propos d’Yitzhak Rabin
parurent si sacrilèges que son assassinat quelques semaines plus
tard par un extrémiste israélien fut souvent imputé à cette
phrase-là, supposée avoir été son arrêt de mort.
A remarquer la
formule de Ben Gourion, celle de “justice abstraite”, proche de
“justice divine”, instaurait une instance habilitée à imposer un
plan sans évidence du point de vue des Arabes appelés à s’y
sacrifier. Projet qui court-circuitait l’histoire, ramenant le
présent à l’ère biblique, à sa géographie – les siècles écoulés dans
l’intervalle considérés comme non advenus et le passé plus que
millénaire, mais surtout le présent, la présence des Arabes en
Palestine, tenus pour annulés. On n’en était plus à nier leurs
droits, mais leur réalité !
De telles
conceptions n’avaient rien de politique, Ben Gourion le savait, qui
les qualifiait d’abstraites et, surtout, elles n’avaient rien pour
convaincre les autochtones ainsi menacés : qualifier de justice ce
qui soudain les éliminait de leur propre histoire, n’était pas
recevable pour eux. Mais qualifier cette justice d’”abstraite”
permettait à David Ben Gourion de taxer d’un défaut de subtilité
ceux qui la refusaient. Subtilité qui semblait échapper aussi à
Sigmund Freud, pourtant fort soucieux de ce qui touchait au sort des
juifs, dont il était. Aussi habitué qu’il fût de marquer son
attachement à son origine, il refusa de signer une pétition sioniste
réclamant, en 1930, après des émeutes arabes s’y opposant, le droit
pour les juifs d’exercer leur culte à l’intérieur de la Ville sainte
et d’accéder au mur du Second Temple ; il ne croyait pas que la
Palestine pourrait jamais devenir un Etat juif, ce en quoi il se
trompait, mais surtout, il eût estimé “plus raisonnable de fonder
une patrie juive sur une terre moins alourdie d’histoire”. “Mais je
sais, ajoutait-il, qu’un point de vue aussi rationnel n’aurait
jamais entraîné l’enthousiasme des masses ni le soutien financier
des riches. Je dois concéder avec tristesse que le fanatisme
irréaliste de notre peuple est en partie à blâmer quant à l’éveil de
la méfiance arabe. Je n’ai aucune sympathie pour la piété fourvoyée,
qui transforme un morceau du mur d’Hérode en relique nationale,
narguant ainsi les sentiments des indigènes”. Lettre qui fait
pendant à celle qu’il adressait la même année à Albert Einstein :
“J’aurais mieux compris que l’on fondât une patrie sur un sol
vierge, non grevé historiquement.” Il répète regretter une “piété
mal orientée (...) qui, pour l’amour de quelques pierres, ne craint
pas de heurter les sentiments des populations indigènes”…
La malchance d’une
population arabe d’avoir été projetée, sans en avoir été
responsable, dans le maelstrom du destin des juifs en Occident fut
tenue pour fatale. Sans reconnaissance de cette malchance et de ses
effets collatéraux, ce dommage premier demeurerait toujours aussi
vivace, l’humiliation sans cesse reconduite et, avec eux, l’âpreté
du ressentiment. Pour une grande part, il s’agissait d’une question
d’honneur, capitale chez tous les peuples, et Shimon Peres se
montrait cette fois peu réaliste, en 1997, en déclarant, à propos du
souci de dignité des Palestiniens : “Mais la dignité est aussi une
forme de conservatisme. Et puis on ne peut pas paralyser le reste du
monde au nom de la dignité.”
Or, c’est à partir
du respect de cette dignité, de l’admission de cette malchance que
pourraient avoir lieu de vraies négociations en place de discours
mutiques. Daniel Barenboïm, chef d’un orchestre composé de musiciens
israéliens et palestiniens, souligne qu’est indispensable à une
issue “la liberté de penser en même temps que le devoir d’écouter”.
Rappelons que si
les juifs avaient avec l’Occident le plus lourd des contentieux, ils
n’en avaient jamais eu, au préalable, avec le peuple de Palestine ni
celui-ci avec eux. Et, à propos de la terre de Palestine, qu’elle ne
leur avait pas été arrachée par des Arabes et que ce n’était pas eux
qui les en avaient chassés deux mille ans plus tôt, mais les
Romains.
Est-il possible
d’imaginer qu’Arabes et sionistes, ensemble dominés en Palestine par
les mêmes puissances successives, auraient pu tenter ensemble de
s’en délivrer plus tôt ; qu’ils auraient pu, surtout, se respecter
mutuellement, même si ces puissances n’avaient respecté aucun d’eux
? Mais chacun d’eux semblait, au contraire, avoir gardé en mémoire
le mépris infligé à l’autre, qui l’empêchait de prendre cet autre
pour un interlocuteur tout à fait acceptable, moins encore
prestigieux. Le prestige revenant toujours à ces mêmes puissances,
aujourd’hui spectatrices, sous l’égide desquelles ils se placeraient
lors d’entrevues capitales, de rendez-vous médiatisés supposés les
faire s’entendre enfin, mais au cours desquels, inconsciemment, ils
feraient surtout allégeance à ceux dont ils payaient les fautes
passées avec leur drame actue – celui-là même qui serait en
question. Ces rencontres solennelles, chaque fois prometteuses et
ratées chaque fois, leur permettraient, en réalité, de ne jamais
vraiment se rencontrer. Et à leurs tuteurs de se congratuler de leur
propre altruisme, non sans s’affliger de voir tant d’efforts
vertueux gâchés, hélas, par ces irresponsables.
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