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Pente glissante
Le cas de figure
qui vient de se poser à nous à travers la délégation au ministère
de la justice, du processus d’élaboration des textes devant mettre
en œuvre la charte pour la paix et la réconciliation nationale, pose
d’ores et déjà un énorme problème de pouvoir et n’augure pas de
jours paisibles à venir. En termes plus clairs, le Président de la
République a donc décidé de faire fi de ce qu’il appelle équilibres
nationaux, en soustrayant le dit processus d’élaboration à
l’autorité du chef du gouvernement et en le confiant à un ministre
qui de toute évidence n’aura pas les épaules suffisamment solides
pour s’attaquer à un chantier qui concerne en priorité le ministère
de la défense nationale, le ministère de l’intérieur et le ministère
de l’emploi et de la solidarité nationale Pour mieux préciser sa
pensée, Abdelaziz Bouteflika a lourdement insisté sur le fait que
les personnes chargées du travail devaient être des magistrats,
c’est à dire qu’il exclue automatiquement tous ceux qui n’ont pas
cette qualité. Cela dit, précisons tout de suite que cette façon de
procéder est tout ce qu’il y a de plus légal et que la Constitution
donne toutes prérogatives au chef de l’Etat pour choisir le mode
d’élaboration des lois qui lui parait le plus conforme à sa vision
des choses. Et, ce débat n’aurait même pas lieu d’être si ce n’était
lui-même qui avait évoqué une notion politique qui n’a cette fois
rien de bien constitutionnel. Il parlera en effet au cours de son
discours du 14 août, d’équilibres nationaux en faisant bien
comprendre à tout le monde qu’ils seraient responsables du contenu
de ce qui était alors un projet de charte à soumettre à référendum.
Et il s’efforcera tout au long de la campagne référendaire de tenter
de marquer sa différence en donnant des interprétations de la charte
qui étaient aux antipodes du texte écrit, en faisant valoir au cours
des premiers meetings populaires de la campagne que cette charte ne
serait qu’une étape qui en appellerait d’autres sitôt que les
conditions le permettraient pour aller à une réconciliation
nationale réelle et radicale qui n’exclurait personne. Même s’il
prenait ensuite la précaution tactique de bien marteler qu’il
n’était pas question de revenir à la situation d’avant 88 ou 92, il
n’a jamais caché ses sympathies pour le courant islamiste représenté
par le Fis, ni sa haine des modernistes et des occidentalisés qu’il
fustigera tout au long de ses meetings. Le terme d’occidentalisé
étant la marque de fabrique essentielle des chefs du Fis dissous
les plus en vue, tels que Anaouar Haddam et Abassi Madani. Aussi
n’y a-t-il en vérité rien de bien étonnant à ce que le chef de l’Etat
tente de remettre en cause ces fameux équilibres nationaux, en
faisant tout ce qu’il peut pour les mettre devant le fait accompli
d’abord, à travers des textes d’application élaborés par un ministre
de la justice proche de son courant de pensée ou éventuellement de
botter en touche en faisant durer le processus suffisamment
longtemps pour vider la charte de tout son sens. La marge de
manœuvre est étroite mais l’opération réaliste, tant il reste que
le chef de l’Etat possède effectivement le pouvoir constitutionnel
qui lui permet de prendre toutes les initiatives imaginables en
matière d’élaboration des lois, y compris celle de procéder par
ordonnances présidentielles. S’il n’a pas choisi cette dernière
option c’est de toute évidence pour ne pas avoir à affronter
d’hypothétiques équilibres nationaux qu’il entend faire apparaître
comme hostiles à sa démarche. Aussi faut-il se demander si le
ministre de la justice même soutenu par le Président de la
République, sera en mesure de se livrer à cet affrontement et de
produire des textes qui iraient à contre-courant de ce que prévoit
explicitement la charte pour la paix en matière de qualification des
responsabilités dans la tragédie nationale et en matière
d’exclusion des dirigeants du Fis dissous de la scène politique. Il
ne faut pas cogiter longtemps pour savoir que jamais ni le ministre
de la justice, ni les magistrats algériens n’oseront aller à
l’encontre de la volonté de 97,38% des électeurs algériens. Et c’est
donc bien vers un véritable blocage politique à défaut d’être
institutionnel que nous nous acheminons. Un blocage qui s’il dure
suffisamment longtemps pourra remettre à l’ordre du jour ce que le
FLN appelle de tous ses vœux, une révision de la Constitution. Car
il n’est pas innocent du tout que le chef de l’Etat ait mis en
avant cette incongruité politique absolue que sont les équilibres
nationaux, si ce n’est pour indiquer qu’il n’a pas les mains libres
et qu’une révision de la Constitution est le seul moyen pour lui,
de clarifier le jeu légal des institutions et d’éviter qu’il ne se
retrouve une fois encore en situation de blocage. Sauf qu’il n’y a
ni équilibres nationaux clairement désignés, ni rien de concret qui
oblige ainsi le chef de l’Etat à exclure le chef du gouvernement, le
ministère de la défense nationale, le ministère de l’intérieur et le
ministère de la solidarité nationale du processus d’élaboration des
lois les plus importantes du pays depuis 1962 à nos jours.
A. M.
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