Semaine du 23 au 29 Novembre 2005

 

Situation sécuritaire

L’effet pervers de l’offre de paix

 

 
 
 Etude 

Accueil

 Situation sécuritaire

L’effet pervers de l’offre de paix

Le terrorisme reste une question centrale, même s’il a beaucoup faibli par rapport à ce qu’il était au milieu des années 1990 et qu’il a cessé de représenter une menace directe pour la sûreté de l’Etat, encore qu’il continue de faire dans l’absolu un nombre appréciable de victimes, s’attaquant aussi bien aux forces de l’ordre qu’à la population, en particulier aux habitants des  campagnes étant donné que ceux-ci bénéficient en règle générale d’une protection moindre par rapport à celle dont jouissent les citadins.  Il fait encore parler de lui à peu près sur toute la partie nord du pays, mais il est plus présent dans certaines régions que dans d’autres. Cet aspect néanmoins est ancien ; depuis ses débuts, et même plus tard, quand il était en pleine phase d’expansion, le terrorisme était déjà mieux implanté dans une région plutôt que dans une autre.

On a tendance à considérer que depuis le tournant de la deuxième moitié de 1997, son déclin n’a fait que s’accuser, et que désormais sa complète disparition ne serait plus qu’une question de temps. Cette opinion, qui a d’abord été  celle des autorités et qui bien évidemment  reste la leur, en théorie du moins, présente cet avantage d’être difficilement remise en cause dans un contexte sécuritaire stabilisé où les regains  ponctuels de violence apparaissent sans commune mesure par rapport au déchaînement quasi incessant des années précédentes. Or un recul peut, de même d’ailleurs qu’un mouvement offensif, marquer si longtemps le pas qu’il devient plus que légitime, urgent de se demander si en fait la défaite complète n’a pas été jugulée et si un équilibre nouveau, certes consécutif à la nouvelle position relative des adversaires, ne s’est pas finalement établi, qu’il sera difficile de rompre malgré la disproportion des forces en présence. C’est pourquoi la question se pose de savoir si le terrorisme continue de refluer, à un rythme certes imperceptible mais dans un mouvement incessant depuis le retournement amorcé il y a maintenant des années, ou s’il ne tend pas plutôt à la faveur de la  politique appliquée à son endroit, et cela  depuis des années, sinon à redresser son cours et à repartir à l’assaut du pouvoir, du moins à s’adapter aux nouvelles conditions qui lui sont faites. C’est là une question à laquelle il n’est pas facile de répondre pour autant qu’on décide de l’aborder avec le souci de l’impartialité. En l’absence de données fiables concernant le terrorisme, chacun est amené sur cette question  à se rabattre sur ses propres opinions politiques touchant la situation générale du pays. Si on est partisan d’une solution réconciliatrice, c’est-à-dire si on est constamment disposé à soutenir ou à faire des propositions de paix quelles que soient le sort réservé à celles qui ont précédé, à la limite quelles que soient les chances d’être ou non acceptées de celles qu’on fait dans le présent ou de celles qu’on s’apprête à faire, on est porté à penser que le terrorisme est désormais le fait d’une minorité qui ne demande qu’à rallier la société, pourvu que ce soit dans la dignité et la confiance mutuelle. En revanche, si on est  d’avis que le terrorisme auquel le pays est confronté n’est pas justiciable d’une offre de paix, en tout cas pas  aussi longtemps qu’il conserve l’espoir de remporter un jour la victoire, on ne manque pas contester chacune de ces offres,  dans la conviction où l’on est que  qu’elles ont pour véritable but d’aménager un répit à une mouvance qu’on cherche plus à se concilier, avec l’espoir de prendre le dessus sur elle, qu’à éliminer totalement de la scène.

 Pour autant, il existe comme un accord entre les uns  et les autres pour estimer que le nombre de terroristes doit être inférieur à mille. Notons toutefois  le paradoxe : ni les uns ni les autres  ne savent  combien sont les membres des groupes armés, ce qu’ils avouent sans grande difficulté quand on leur pose directement la question, mais tous se montrent  convaincus qu’ils  doivent  se compter  en centaines et pas  en milliers. La campagne référendaire a donné lieu à des estimations assez différentes, qui, on s’en doute, ont surtout dépendu de la thèse que ceux qui les ont avancés  cherchaient à accréditer. C’est ainsi que le nombre de terroristes est tombé à presque  deux cents quand il s’est agi de nier que la charte « pour la paix et la réconciliation » participe d’une démarche purement sécuritaire, et qu’il a grimpé jusqu’à frôler le millier quand il a fallu justifier le recours à quelque chose d’aussi exceptionnel qu’un référendum. Or il existe des indices qui donneraient plutôt à penser que le nombre de terroristes est sous-évalué, peut-être sans qu’il y entre une intention précise. Il y a d’abord le fait que le terrorisme frappe quasi quotidiennement et souvent simultanément  dans  différents endroits du pays. On a estimé qu’il fait  une trentaine de victimes par mois, et que cette moyenne se maintient depuis maintenant des années. Il n’y a qu’un seul pays où le terrorisme est plus actif et plus meurtrier qu’en Algérie : l’Irak. La comparaison  se justifie d’autant plus qu’en Irak le terrorisme est à ses débuts, tandis qu’il est vieux d’une quinzaine d’années dans notre pays. Ce qu’il a perdu en termes de nuisance par rapport à ce qu’il était dans le  milieu des années 1990, il donne l’impression de l’avoir compensé en termes d’implantation et d’installation dans la durée. Si son objectif a été, une fois qu’il a vu son premier élan se briser sur une résistance à laquelle de toute évidence il ne s’attendait pas, était  de se pérenniser, force est de reconnaître qu’il est en bonne  voie de l’atteindre,  à supposer qu’il ne se soit pas déjà garanti contre toute offensive d’envergure visant à l’éradiquer  à bref délai.

L’autre indice tendant à conforter l’hypothèse d’un terrorisme numériquement plus important qu’on ne le dit généralement, ce sont les moyens employés pour avoir raison de lui. Il n’est pas rare, en effet, que les maquis soient le théâtre d’opérations militaires qui n’auraient aucun sens s’il était bien vrai que les groupes terroristes sont constitués d’un petit nombre d’individus, dont la mobilité serait le principal atout. Il est fait souvent état de bombardements touchant des zones entières, qui durent pendant des heures, qui sont suivis de ratissages impliquant par nature des forces importantes, comme s’il s’agissait de nettoyer toute une zone infestée de terroristes, ce qui laisse entendre que ceux-ci sont non seulement en grand nombre, mais que de plus ils sont retranchés derrière des lignes défensives d’où ils sont à même de défendre leurs positions.

Ces opérations rappellent celles qui se menaient contre les camps de l’AIS et du GIA et qui nécessitaient des moyens conséquents. Or, déjà à cette époque, on avait tendance à sous-estimer le nombre de terroristes (qui se chiffraient, comme on le sait maintenant, en dizaines de milliers) alors même que des régions entières étaient tombées entre leurs mains,  qui ne seraient reprises que dans la phase suivante, quand les groupes armés seraient forcés de les quitter sous les coups de l’armée et des patriotes.

Si bien que lorsque  aujourd’hui un membre du gouvernement parle de terrorisme résiduel pour décrire la situation sécuritaire, il faut se garder d’en déduire que la violence vit son dernier quart d’heure, et que la sécurité règnera bientôt  sur tout le territoire national. Le fait est que le terme de résiduel est soit impropre soit un non-sens. En tout cas, il ne faut pas trop s’y fier. Il a l’air de désigner l’état de quelque chose  qui a quantitativement et qualitativement faibli par rapport à ce qu’il était avant, tout en laissant entendre que le processus va se poursuivre inexorablement jusqu’à la fin, qui plus est sur un rythme soutenu. Or, il peut arriver qu’un phénomène perde de sa force sans cesser pour autant de marquer la réalité de son empreinte. Le résiduel peut s’avérer non seulement durable, mais d’un effet tout aussi déterminant qu’antérieurement, si entre-temps les autres paramètres, constitutifs de la réalité au même titre que lui, ont  évolués parallèlement  pour se recombiner de manière à ce que son coefficient propre garde au moins pour partie son efficacité. S’il lui fallait prendre dans la phase précédente des proportions considérables pour dominer les événements, il peut obtenir ultérieurement un effet sinon  égal du moins appréciable  même si entre-temps il a été délesté d’une bonne partie de ses forces.

C’est ainsi que le terrorisme serait incapable de faire régner à nouveau le lourd climat de terreur qu’il a imposé au pays  du milieu de 1993 jusqu’au début de 1998, terreur qui a culminé dans les massacres collectifs de 1997, mais pour hypothéquer l’avenir du pays, ses tenants ne sont pas obligés aujourd’hui de fournir le même effort, de recourir aux mêmes abominations.

La phase qui commence fin 1997, avec la décision  de l’AIS de déposer les armes, il serait faux de croire qu’elle n’est jalonnée que de reculs successifs de la part du terrorisme. L’islamisme radical  a marqué des points même si globalement  son mouvement  reste marqué par le reflux. La politique de concorde civile met ses initiateurs dans l’obligation de poursuivre sur leur lancée, de maintenir le cap sur le rétablissement de la paix, et même de tendre vers la réconciliation nationale, celle-ci étant présentée non seulement comme un aboutissement et un retour à un état antérieur où prévalait la paix civile, mais aussi comme un nouveau départ pour le pays. Ce n’est pas là le genre de processus dont on puisse se dégager sans qu’il vous en coûte quelque chose. La partie à qui cette proposition est faite le sait. D’où l’effet pervers de cette politique, sans doute imprévisible au départ: il fait des partisans de la réconciliation des otages de ceux-là mêmes  à qui ils offrent cette issue, à ceux-là qui ont perdu la guerre et qui ont donné d’eux-mêmes l’image  de personnes qui n’attendent qu’une ouverture sérieuse et honorable pour abandonner la violence. S’il se vérifie dans les jours et les semaines à venir que le GSPC  reste campé sur son refus de s’inscrire dans la démarche portée par la charte pour la paix et la réconciliation, et si de plus il parvient à préserver   la cohésion de ses rangs, on verra se manifester clairement cet effet pervers  en puissance dans le processus : le terrorisme se  trouvera, du moins momentanément, renforcé du seul fait que les initiateurs du projet n’ont pas réussi à le convaincre de se saisir de la perche qu’ils lui tendaient. Le regain de terrorisme, pour autant qu’il n’est pas une illusion d’optique, peut en être la traduction occasionnelle, à moins qu’il ne soit tout simplement l’expression par l’acte de son rejet de l’issue proposée, comme s’il tenait à brûler ses vaisseaux.

Un changement d’ordre doctrinal est intervenu depuis des années qui a modifié la nature du terrorisme en Algérie. Les attentats du 11 septembre 2001, l’allégeance du GSPC à Al-qaïda ensuite, en constituent les signes extérieurs les plus parlants, mais d’autres facteurs, d’ordre national pour l’essentiel, ont certainement concouru à faire en sorte qu’il cesse d’inscrire son combat dans le cadre national. En d’autres termes, il ne poursuit plus des objectifs politiques susceptibles de figurer dans une plateforme revendicative et de constituer la base d’une négociation avec les représentants de l’Etat. Il ne sert à rien, dès lors, de prendre à son égard des initiatives politiques, comme celle qui  vient d’être prise, visant à ramener la paix dans un premier temps, et dans un deuxième à créer les conditions d’une refondation de l’Etat où les divisions d’aujourd’hui, tenues pour responsables de la crise, seraient définitivement dépassées. Pour offrir la paix d’abord, et à terme la réconciliation, à un mouvement qui a basculé dans la violence, la première condition est qu’il soit porteur de revendications qui d’une part s’inscrivent dans le cadre national, et de l’autre s’étendent à l’ensemble de leurs concitoyens. Le GSPC ne veut rien ni pour l’Algérie ni pour les Algériens, il veut juste s’emparer du pouvoir pour embrigader la nation sous un étendard qui n’est pas le sien.

M. Habili 

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche