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Situation sécuritaire
L’effet pervers de l’offre de paix
Le terrorisme reste une question centrale, même
s’il a beaucoup faibli par rapport à ce qu’il était au milieu des années 1990 et
qu’il a cessé de représenter une menace directe pour la sûreté de l’Etat, encore
qu’il continue de faire dans l’absolu un nombre appréciable de victimes,
s’attaquant aussi bien aux forces de l’ordre qu’à la population, en particulier
aux habitants des campagnes étant donné que ceux-ci bénéficient en règle
générale d’une protection moindre par rapport à celle dont jouissent les
citadins. Il fait encore parler de lui à peu près sur toute la partie nord du
pays, mais il est plus présent dans certaines régions que dans d’autres. Cet
aspect néanmoins est ancien ; depuis ses débuts, et même plus tard, quand il
était en pleine phase d’expansion, le terrorisme était déjà mieux implanté dans
une région plutôt que dans une autre.
On a tendance à considérer que depuis le tournant
de la deuxième moitié de 1997, son déclin n’a fait que s’accuser, et que
désormais sa complète disparition ne serait plus qu’une question de temps. Cette
opinion, qui a d’abord été celle des autorités et qui bien évidemment reste la
leur, en théorie du moins, présente cet avantage d’être difficilement remise en
cause dans un contexte sécuritaire stabilisé où les regains ponctuels de
violence apparaissent sans commune mesure par rapport au déchaînement quasi
incessant des années précédentes. Or un recul peut, de même d’ailleurs qu’un
mouvement offensif, marquer si longtemps le pas qu’il devient plus que légitime,
urgent de se demander si en fait la défaite complète n’a pas été jugulée et si
un équilibre nouveau, certes consécutif à la nouvelle position relative des
adversaires, ne s’est pas finalement établi, qu’il sera difficile de rompre
malgré la disproportion des forces en présence. C’est pourquoi la question se
pose de savoir si le terrorisme continue de refluer, à un rythme certes
imperceptible mais dans un mouvement incessant depuis le retournement amorcé il
y a maintenant des années, ou s’il ne tend pas plutôt à la faveur de la
politique appliquée à son endroit, et cela depuis des années, sinon à redresser
son cours et à repartir à l’assaut du pouvoir, du moins à s’adapter aux
nouvelles conditions qui lui sont faites. C’est là une question à laquelle il
n’est pas facile de répondre pour autant qu’on décide de l’aborder avec le souci
de l’impartialité. En l’absence de données fiables concernant le terrorisme,
chacun est amené sur cette question à se rabattre sur ses propres opinions
politiques touchant la situation générale du pays. Si on est partisan d’une
solution réconciliatrice, c’est-à-dire si on est constamment disposé à soutenir
ou à faire des propositions de paix quelles que soient le sort réservé à celles
qui ont précédé, à la limite quelles que soient les chances d’être ou non
acceptées de celles qu’on fait dans le présent ou de celles qu’on s’apprête à
faire, on est porté à penser que le terrorisme est désormais le fait d’une
minorité qui ne demande qu’à rallier la société, pourvu que ce soit dans la
dignité et la confiance mutuelle. En revanche, si on est d’avis que le
terrorisme auquel le pays est confronté n’est pas justiciable d’une offre de
paix, en tout cas pas aussi longtemps qu’il conserve l’espoir de remporter un
jour la victoire, on ne manque pas contester chacune de ces offres, dans la
conviction où l’on est que qu’elles ont pour véritable but d’aménager un répit
à une mouvance qu’on cherche plus à se concilier, avec l’espoir de prendre le
dessus sur elle, qu’à éliminer totalement de la scène.
Pour autant, il existe comme un accord entre les
uns et les autres pour estimer que le nombre de terroristes doit être inférieur
à mille. Notons toutefois le paradoxe : ni les uns ni les autres ne savent
combien sont les membres des groupes armés, ce qu’ils avouent sans grande
difficulté quand on leur pose directement la question, mais tous se montrent
convaincus qu’ils doivent se compter en centaines et pas en milliers. La
campagne référendaire a donné lieu à des estimations assez différentes, qui, on
s’en doute, ont surtout dépendu de la thèse que ceux qui les ont avancés
cherchaient à accréditer. C’est ainsi que le nombre de terroristes est tombé à
presque deux cents quand il s’est agi de nier que la charte « pour la paix et
la réconciliation » participe d’une démarche purement sécuritaire, et qu’il a
grimpé jusqu’à frôler le millier quand il a fallu justifier le recours à quelque
chose d’aussi exceptionnel qu’un référendum. Or il existe des indices qui
donneraient plutôt à penser que le nombre de terroristes est sous-évalué,
peut-être sans qu’il y entre une intention précise. Il y a d’abord le fait que
le terrorisme frappe quasi quotidiennement et souvent simultanément dans
différents endroits du pays. On a estimé qu’il fait une trentaine de victimes
par mois, et que cette moyenne se maintient depuis maintenant des années. Il n’y
a qu’un seul pays où le terrorisme est plus actif et plus meurtrier qu’en
Algérie : l’Irak. La comparaison se justifie d’autant plus qu’en Irak le
terrorisme est à ses débuts, tandis qu’il est vieux d’une quinzaine d’années
dans notre pays. Ce qu’il a perdu en termes de nuisance par rapport à ce qu’il
était dans le milieu des années 1990, il donne l’impression de l’avoir compensé
en termes d’implantation et d’installation dans la durée. Si son objectif a été,
une fois qu’il a vu son premier élan se briser sur une résistance à laquelle de
toute évidence il ne s’attendait pas, était de se pérenniser, force est de
reconnaître qu’il est en bonne voie de l’atteindre, à supposer qu’il ne se
soit pas déjà garanti contre toute offensive d’envergure visant à l’éradiquer à
bref délai.
L’autre indice tendant à conforter l’hypothèse d’un
terrorisme numériquement plus important qu’on ne le dit généralement, ce sont
les moyens employés pour avoir raison de lui. Il n’est pas rare, en effet, que
les maquis soient le théâtre d’opérations militaires qui n’auraient aucun sens
s’il était bien vrai que les groupes terroristes sont constitués d’un petit
nombre d’individus, dont la mobilité serait le principal atout. Il est fait
souvent état de bombardements touchant des zones entières, qui durent pendant
des heures, qui sont suivis de ratissages impliquant par nature des forces
importantes, comme s’il s’agissait de nettoyer toute une zone infestée de
terroristes, ce qui laisse entendre que ceux-ci sont non seulement en grand
nombre, mais que de plus ils sont retranchés derrière des lignes défensives d’où
ils sont à même de défendre leurs positions.
Ces opérations rappellent celles qui se menaient
contre les camps de l’AIS et du GIA et qui nécessitaient des moyens conséquents.
Or, déjà à cette époque, on avait tendance à sous-estimer le nombre de
terroristes (qui se chiffraient, comme on le sait maintenant, en dizaines de
milliers) alors même que des régions entières étaient tombées entre leurs
mains, qui ne seraient reprises que dans la phase suivante, quand les groupes
armés seraient forcés de les quitter sous les coups de l’armée et des patriotes.
Si bien que lorsque aujourd’hui un membre du
gouvernement parle de terrorisme résiduel pour décrire la situation sécuritaire,
il faut se garder d’en déduire que la violence vit son dernier quart d’heure, et
que la sécurité règnera bientôt sur tout le territoire national. Le fait est
que le terme de résiduel est soit impropre soit un non-sens. En tout cas, il ne
faut pas trop s’y fier. Il a l’air de désigner l’état de quelque chose qui a
quantitativement et qualitativement faibli par rapport à ce qu’il était avant,
tout en laissant entendre que le processus va se poursuivre inexorablement
jusqu’à la fin, qui plus est sur un rythme soutenu. Or, il peut arriver qu’un
phénomène perde de sa force sans cesser pour autant de marquer la réalité de son
empreinte. Le résiduel peut s’avérer non seulement durable, mais d’un effet tout
aussi déterminant qu’antérieurement, si entre-temps les autres paramètres,
constitutifs de la réalité au même titre que lui, ont évolués parallèlement
pour se recombiner de manière à ce que son coefficient propre garde au moins
pour partie son efficacité. S’il lui fallait prendre dans la phase précédente
des proportions considérables pour dominer les événements, il peut obtenir
ultérieurement un effet sinon égal du moins appréciable même si entre-temps il
a été délesté d’une bonne partie de ses forces.
C’est ainsi que le terrorisme serait incapable de
faire régner à nouveau le lourd climat de terreur qu’il a imposé au pays du
milieu de 1993 jusqu’au début de 1998, terreur qui a culminé dans les massacres
collectifs de 1997, mais pour hypothéquer l’avenir du pays, ses tenants ne sont
pas obligés aujourd’hui de fournir le même effort, de recourir aux mêmes
abominations.
La phase qui commence fin 1997, avec la décision
de l’AIS de déposer les armes, il serait faux de croire qu’elle n’est jalonnée
que de reculs successifs de la part du terrorisme. L’islamisme radical a marqué
des points même si globalement son mouvement reste marqué par le reflux. La
politique de concorde civile met ses initiateurs dans l’obligation de poursuivre
sur leur lancée, de maintenir le cap sur le rétablissement de la paix, et même
de tendre vers la réconciliation nationale, celle-ci étant présentée non
seulement comme un aboutissement et un retour à un état antérieur où prévalait
la paix civile, mais aussi comme un nouveau départ pour le pays. Ce n’est pas là
le genre de processus dont on puisse se dégager sans qu’il vous en coûte quelque
chose. La partie à qui cette proposition est faite le sait. D’où l’effet pervers
de cette politique, sans doute imprévisible au départ: il fait des partisans de
la réconciliation des otages de ceux-là mêmes à qui ils offrent cette issue, à
ceux-là qui ont perdu la guerre et qui ont donné d’eux-mêmes l’image de
personnes qui n’attendent qu’une ouverture sérieuse et honorable pour abandonner
la violence. S’il se vérifie dans les jours et les semaines à venir que le GSPC
reste campé sur son refus de s’inscrire dans la démarche portée par la charte
pour la paix et la réconciliation, et si de plus il parvient à préserver la
cohésion de ses rangs, on verra se manifester clairement cet effet pervers en
puissance dans le processus : le terrorisme se trouvera, du moins
momentanément, renforcé du seul fait que les initiateurs du projet n’ont pas
réussi à le convaincre de se saisir de la perche qu’ils lui tendaient. Le regain
de terrorisme, pour autant qu’il n’est pas une illusion d’optique, peut en être
la traduction occasionnelle, à moins qu’il ne soit tout simplement l’expression
par l’acte de son rejet de l’issue proposée, comme s’il tenait à brûler ses
vaisseaux.
Un changement d’ordre doctrinal est intervenu
depuis des années qui a modifié la nature du terrorisme en Algérie. Les
attentats du 11 septembre 2001, l’allégeance du GSPC à Al-qaïda ensuite, en
constituent les signes extérieurs les plus parlants, mais d’autres facteurs,
d’ordre national pour l’essentiel, ont certainement concouru à faire en sorte
qu’il cesse d’inscrire son combat dans le cadre national. En d’autres termes, il
ne poursuit plus des objectifs politiques susceptibles de figurer dans une
plateforme revendicative et de constituer la base d’une négociation avec les
représentants de l’Etat. Il ne sert à rien, dès lors, de prendre à son égard des
initiatives politiques, comme celle qui vient d’être prise, visant à ramener la
paix dans un premier temps, et dans un deuxième à créer les conditions d’une
refondation de l’Etat où les divisions d’aujourd’hui, tenues pour responsables
de la crise, seraient définitivement dépassées. Pour offrir la paix d’abord, et
à terme la réconciliation, à un mouvement qui a basculé dans la violence, la
première condition est qu’il soit porteur de revendications qui d’une part
s’inscrivent dans le cadre national, et de l’autre s’étendent à l’ensemble de
leurs concitoyens. Le GSPC ne veut rien ni pour l’Algérie ni pour les Algériens,
il veut juste s’emparer du pouvoir pour embrigader la nation sous un étendard
qui n’est pas le sien.
M. Habili
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