Semaine du 23 au 29 Novembre 2005

 

Évangélisation

Les constantes nationales et le sous-entendu kabyle

Le secteur de l’agroalimentaire en Algérie

L’industrie de la dépendance

Société

Révoltés, les Algériens

Yahia Guidoum secoue les fédérations

Un peu de dirigisme dans un monde en désordre

 

 
 
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Évangélisation

Les constantes nationales et le sous-entendu kabyle

Ne cachons pas le soleil avec un tamis : dès que l’on parle d’évangélisation, c’est à une certaine région du pays que l’on se surprend déjà à penser. On parle de prosélytisme catholique, on accuse l’église méthodiste, on apprend même de la riposte des cellules anti-évangélisation distribuant le Coran en tamazight. La Kabylie, que certains soupçonnaient de vouloir changer de drapeau, serait-elle disposée à épouser une autre religion que celle de la majorité ? Mais pourquoi ce qui n’était point advenu en 132 ans d’occupation serait-il devenu probable aujourd’hui ? Qu’est-ce qui nécessite que l’on s’occupe impérativement de la sécurité collective menacée, sachant que tout ce qui sera décidé ne sera fait, en définitive, que dans cette seule région du pays ? Pour y répondre, il faut d’abord trancher la question de savoir si nous sommes dans le terrain du religieux ou celui, plus pernicieux, du politique, avec les fines frontières et les fortes passerelles que l’on devine entre l’opium et le bâton.

A tous points de vue, la décision du gouvernement relative aux cultes autres que musulman constitue un précédent. Elle n’en représente pas moins une source de contradictions d’ordre constitutionnel, juridique et moral et réveille les vieux tabous que la société algérienne ne cesse d’éluder. Un débat qui, au vu du désintérêt des politiques et de la société civile, étonne par l’indifférence générale qu’il tente en vain d’ébrécher. Bien entendu, il ne peut pas y avoir de gêne à appréhender la question religieuse parmi la société algérienne qui, historiquement, s’est exprimée à travers ses dirigeants réels ou autoproclamés comme appartenant à sphère arabo-musulmane. Fait qui, par les tenants historiques, est de nature à lui seul à trancher tous les débats. A tout le moins, pourrait-on ajouter, tant que les tabous ne souffrent d’aucun dérangement. Il n’est pas besoin de démontrer ici le caractère éminemment majoritaire de l’islam dans la société, le reste des religions ne concernant pas plus de 0,5% des Algériens, selon les chiffres statistiques officielles. Le passé de l’Algérie, ses origines, font qu’elle est le produit d’une révolution indépendantiste qui a opposé non seulement colonisé et colonisateur, mais aussi musulman (autrefois dit français musulman) et chrétien, avec ceci de particulier que s’il n’était pas question de mener une guerre sainte au nom de l’islam, mais une guerre d’indépendance, bien que l’union des Algériens n’a pu se faire sans le levier de la religion comme référent identitaire et idéologique commun et en tant que ciment de la solidarité collective. Aussi, il était quasiment une fatalité de l’histoire que, dans le cours d’une guerre ou tout se faisait par rapport à l’ennemi, s’affirment non pas les plus faibles d’entre les nuances, mais les différences les plus marquées qui conditionnent le combat et la détermination de ses meneurs. C’est de cela, entre autres, que sera porteuse la plate-forme de la Soummam en août 1956 lorsqu’il s’agissait de doter la Guerre de Libération d’un contenu idéologique devant être le prélude du futur Etat algérien indépendant, en consacrant une identité nationale puisée des référents arabo-musulmans. Soulignons au passage que jamais sur des questions aussi délicates et décisives comme la religion, la génération de Novembre ne s’est permis de commettre la moindre erreur qui déteindrait sur le prestige de la lutte ou atténuerait de la portée humaniste du combat mené alors. C’est ainsi que, de la proclamation du 1er Novembre 1954 aux accords d’Evian, il n’a nulle part été question de jeter une quelconque ligne de démarcation autour de la religion. On parlait d’Européens, de Pied-noirs, mais jamais de chrétiens ou de juifs et, en tous cas, il s’agissait de laisser libres de leur choix les non-musulmans de rester en Algérie et de conformer aux lois de l’Etat naissant ou de quitter le pays. Jamais le FLN (historique) n’a fait de différence entre les Algériens et les non-Algériens qui ont combattu parmi ses rangs, ceux qui ont parfois payé de leur vie la liberté de ceux qu’ils ne sont pas censés rencontrer au paradis. La principale place de la capitale porte bien le nom d’un chrétien (Maurice Audin) et ce ne sont pas les exemples qui manqueraient pour étayer ce propos, de même que l’existence au grand jour des diverses communautés chrétiennes et juives à travers le territoire national qui ont eu, elles aussi, leur lot des vicissitudes qui ont affecté le pays.

La pertinence d’une décision

Cette trame historique concernant le lien des différences religieuses avec les conditions de l’avènement de l’Algérie indépendantes ne doivent pas être perdues de vue afin de mieux entrevoir le chemin parcouru par rapport à la question religieuse en Algérie. Car aujourd’hui, la réalité est autre, et notamment au niveau des principes.

Le fait dont il est question est que le Conseil de gouvernement a adopté un avant-projet de loi fixant les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulman (présenté par le ministre de la Justice). "L’avant-projet de loi vise à combler un vide juridique quant au cadre d’exercice de toute activité ou manifestation religieuse autre que musulmane. Pris sur la base des dispositions constitutionnelles et des lois en vigueur, le texte fixe les conditions d’exercice des cultes tant au plan des principes que des procédures, tout comme il conforte la portée de l’article 2 de la Constitution qui proclame l’Islam religion de l’Etat. " A cet effet, l’avant-projet de loi énonce que "la pratique de cultes autres que musulman doit se faire dans un cadre associatif, au sein d’associations à caractère religieux qui seront constituées conformément aux lois et règlements en vigueur régissant ce domaine d’activité». De même, "le texte recèle des dispositions visant à mettre un terme aux activités anarchiques d’associations ainsi que de personnes étrangères en Algérie et à contenir par la force de la loi les entreprises de prosélytisme menées à l’endroit des musulmans dans notre pays".

Pour s’en tenir à l’esprit de la Constitution seulement, on ne peut s’empêcher d’évoquer l’article 36 qui garantit la liberté de conscience. Cette notion, vague, floue, sans définition aucune par aucun texte de loi, peut être interprétée comme le droit pour un Algérien de penser et de croire en toute liberté, ce qui veut dire aussi différemment. Le législateur a-t-il sciemment omis de ne pas parler de liberté de culte, notion plus claire et qui consiste en la liberté de croire ou de ne pas croire, de même qu’en celle d’adopter n’importe quelle religion et, bien évidemment, d’en changer ? Tout de même, cela reste loin de suffire lorsqu’il s’agit d’expliquer le déni de l’individualité de la foi (autre que musulmane dans ce cas de figure), par l’exigence de l’association.

Le fait est qu’il importe d’être clair : la liberté et la démocratie sont incompatibles avec des privilèges accordés à une religion au détriment des autres. Nous ne sommes plus dans des questions liées à la laïcité, mais dans le rapport des différentes religions entre elles du point de vue de l’Etat algérien. Car de tout temps, la propagation de la foi musulmane est revendiquée comme un droit à l’étranger et notamment là où les communautés musulmanes sont fortement représentées.

La décision du gouvernement de passer outre ce principe à domicile ne manquera pas de creuser le fossé séparant l’Algérie des Etats construits par les peuples libres et de renforcer la réaction raciste en Occident.

A titre d’exposé des motifs, le gouvernement s’estime être dans une situation d’autodéfense. De la sorte, ce n’est pas de culte qu’il est question, mais de riposte de l’Etat à une menace extérieure. C’est un sujet qui ne se présente pas sans ses aspects sécuritaires, donc, et il serait intéressant de connaître les atouts de cette force ennemie et ses capacités à repousser la foi musulmane dans le cœur des Algériens, si d’aventure on laisserait son œuvre se dérouler à son terme. N’est-ce pas déjà suffisamment inconcevable qu’un Algérien – à moins de ne pas connaître les Algériens ou alors c’est qu’il s’agit d’autre chose, en fait – décide de changer de religion sur simple récitation de quelque chose d’autre que ce à quoi ils ont toujours cru ?

A aucun moment et d’aucune façon, le gouvernement n’explique sa décision. Il n’est même pas fait état d’un éventuel rapport du ministère des Affaires religieuses ou de l’Intérieur, il n’est donné aucun chiffre et aucune partie n’est accusée de ce qu’il n’est plus désormais permis de faire. Impossible de situer, donc, par les voies officielles, la nature de cette menace chrétienne en Algérie.

La nature d’une menace

Monseigneur Henri Tessier, archevêque d’Alger, a eu publiquement à dégager la responsabilité des religieux et des religieuses de l’église d’Algérie dans l’apparition de ces nouvelles communautés évangéliques. "Ce n’est pas nous qui les avons suscitées ni qui en assurons la promotion. Nous ne les avons pas organisées et nous ne les animons pas", a-t-il déclaré au Quotidien d’Oran. "Depuis quarante ans, nous avons des bibliothèques ouvertes pour les étudiants. En quarante ans, nous n’en avons pas baptisé un seul. Nous avons ouvert ces bibliothèques parce que nous pensons que nous pouvons aider des jeunes à réussir leurs examens, à avancer s’ils en ont les moyens", a-t-il indiqué.

Mais la réalité est là et même que l’évangélisation gagnerait du terrain en Kabylie. C’est le constat final qui a inquiété les participants à un colloque organisé en mai 2004 par l’Université des sciences islamiques Emir-Abdelkader. Comment tolérer l’existence de quinze églises à Tizi Ouzou, alors que deux seulement sont officiellement agréées par les autorités ? Selon l’un de ces universitaires, M. Haouli, cité par l’AFP, 30,58% des habitants de cette région, qui compte environ six millions d’habitants, fréquentent les églises. Fions-nous à cette prodigieuse précision pour conclure que cela donne, au moins, déjà pas moins de deux millions de chrétiens en Algérie ! Cette même source, à la fiabilité des plus discutables, indique néanmoins que 74% des personnes allant à la messe le font essentiellement pour «profiter des aides financières des missionnaires».

Notre confrère Le Jeune Indépendant, dans une enquête consacré au sujet, a estimé que «des missionnaires qui, mettant à profit la détérioration des conditions sociales, exacerbées dans les années 1990 par la violence terroriste et un taux d’analphabétisme important, proposent leurs services au démunis, distribuant gratuitement des livres et autres publications faisant l’éloge du Christ». Interrogé par la presse pour donner son avis, un universitaire de Tizi Ouzou a affirmé que "ce qui se passe en Kabylie n’est qu’un point de départ d’une campagne qui vise tout le pays". "C’est pourquoi 10.000 exemplaires du Coran traduits en tamazight ont été distribués par la cellule de lutte contre l’évangélisation", a-t-il assuré, révélant aussi l’existence d’un projet d’explication des préceptes de l’Islam en tamazight "pour contrer le prosélytisme chrétien en Kabylie".

Selon des statistiques officieuses citées en 2003 par l’ONU, l’Algérie, pays de 30 millions d’habitants à 99% musulmans, ne compterait qu’environ 10 000 catholiques et 5 000 à 20 000 protestants. Il semblerait, de plus, que ce phénomène de christianisation soit assez mineur et le fait d’évangélistes venus de l’étranger, sans lien avec les églises catholique et réformée présentes sur place. Le rapporteur onusien Abdelfattah Amor a également cité, il y a un peu plus d’un an, la Direction des libertés publiques du ministère algérien de l’Intérieur selon lequel ce phénomène n’aurait "aucune ampleur". Du reste, dans une déclaration à la presse étrangère, le chargé de la communication du ministère des Affaires religieuses soutenait que "le phénomène était mineur et que de toute manière, la majorité des convertis étaient des faux qui ne visaient que l’obtention du visa pour l’étranger".

Qui évangélise qui ?

Bouabdellah Ghlamallah, qui s’était d’abord offusqué du "prosélytisme chrétien en Kabylie", avait évoqué le "risque d’effusion de sang". Quelques semaines plus tard, il se rétractait et déclarait que "l’évangélisation n’est pas un danger", estimant que "chacun est libre de se convertir à la religion qu’il estime bonne pour lui. Nous ne sommes pas contre la liberté de culte". Très peu pour celui qui cherche à mieux comprendre le phénomène, alors que les différends écrits sur le sujet s’adonnent à moult interprétations. Certaines vont même très loin, et pas nécessairement par quatre chemins.

Pour Charles Saint-Prot, directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques et membre du réseau altermondialiste Voltaire, "il est notoire que la Maison-Blanche, le Congrès et la CIA suivent et gèrent avec un grand intérêt l’expansion des Églises évangéliques". "L’effort de conversion des musulmans constitue l’aspect le plus spectaculaire de l’activité des évangéliques. La stratégie états-unienne d’évangélisation ciblant les peuples musulmans s’appuie sur des acteurs organisés en réseau, mais aussi sur l’élaboration d’un message évangélique adapté au message coranique. Cette évangélisation vise en particulier certaines communautés musulmanes dont les origines ethniques pourraient être utilisées pour des projets sécessionnistes et anti-arabes : c’est le cas avec les minorités kurdes d’Irak et de Syrie, mais aussi avec les Kabyles et les Berbères au Maghreb", estimé dans un long article publié dans le site Internet de l’Observatoire. Cette stratégie ne viserait pas que l’Algérie, mais le Maghreb et même l’ensemble du monde arabe. "Au Maroc, une multitude d’organisations évangéliques, surtout états-uniennes, opère plus ou moins secrètement dans les régions déshéritées ainsi que dans les grandes villes." En janvier 2005, à l’occasion de la visite au Maroc du télé-évangéliste Josh McDowell, représentant le mouvement Crusade for Christ International (7 000 volontaires dans le monde), le Journal-hebdo écrivait "Le Maroc assailli par les néo-protestants US. " On parle aujourd’hui d’une multitude de chaînes de télévisions montées par des capitaux US et versant dans la propagande évangéliste. L’église méthodiste est directement mise à l’index, notamment par les médias français qui brandissent surtout le nom de l’église méthodiste.

Un nouveau prétexte pour le MAK ?

Plus sérieusement, la question qui se pose sous l’angle strictement national est de savoir ce que peut préfigurer un tel traitement du phénomène. S’il se confirme que les actions de "mise en ordre" privilégieront la Kabylie, il y aurait alors matière à inquiétude. La région, sortant à peine de la crise dans laquelle elle a été plongée dès 2001, a vécu un traumatisme qui a prolongé son statut de région spécifique. Les manœuvres des uns et des autres, pouvoir politique compris, dans leur tentative de récupérer la situation à leur avantage, n’ont fait que permettre l’émergence au grand jour d’une entité politique profondément autonomiste. Le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) de Ferhat M’henni, dont le semblant d’aura a été réduit à la portion insignifiante depuis le retour à une relative sérénité en Kabylie, l’amorce du dialogue aarouch-gouvernement – à cause en fait de la lassitude des populations locales vis-à-vis des discours politiques – risque de trouver dans l’épisode qui s’annonce un prétexte inespéré pour rebondir et rappeler, ici comme à l’étranger, la justesse de son combat contre une répression sélective. Il ne manquera pas de dénoncer les concessions du régime faites aux islamistes, dont la Kabylie devra encore une fois payer le prix. Sauf que cette fois, c’est d’une minorité à substances superposées, dont la plus ancienne est culturelle et la toute nouvelle éminemment religieuse. Ce dont, convenons-en, l’Algérie est loin d’avoir besoin.

Nabil Benali

 

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Le secteur de l’agroalimentaire en Algérie

L’industrie de la dépendance

L’Algérie a importé plus de 3,6 milliards de dollars de produits alimentaires en 2004. C’est, sans doute, le chiffre le plus élevé qu’ait connu le pays depuis l’indépendance. C’est aussi le signe que l’industrie agroalimentaire algérienne bat de l’aile et n’est plus en mesure de satisfaire, aussi bien quantitativement que qualitativement, les besoins de la population. Tant que le prix du pétrole se porte bien, voire à merveille, la solution est vite trouvée : accroître les importations. Mais au cas où les prix venaient à dégringoler, ce qui n’est pas du tout exclu à court terme, comment l’Algérie va-t-elle subvenir à ses besoins alimentaires ?

Entre 2003 et 2004, le montant des importations algériennes de produits alimentaires est passé de 2,5 à 3,6 milliards de dollars, soit une augmentation de près d’environ 45% (1,1 milliard de dollars) en une seule année. La tendance à la hausse des importations de produits alimentaires n’a pas été démentie depuis au moins 1999. C’est à se demander quel est le rôle de l’industrie agroalimentaire algérienne en matière d’autosuffisance alimentaire.  Bien évidemment, les chiffres parlent d’eux-mêmes, il ne faut pas trop compter sur ce secteur dont la situation ne cesse de se détériorer au point d’être parmi les derniers de la classe dans la région méditerranéenne. C’est ce qui conforte l’idée selon laquelle l’industrie agroalimentaire algérienne ne va pas trop souffrir des ouvertures du commerce extérieur opérées dans le cadre de l’Accord d’association avec l’Union européenne ou de l’OMC, puisqu’elle est depuis longtemps largement supplantée par les importations.

Une étude récente menée par le réseau ANIMA des agences méditerranéennes de promotion de l’investissement conforte ce constat établi à partir des statistiques de l’évolution des importations algériennes en produits alimentaires. Publiée en octobre 2005, cette étude relative à la branche agroalimentaire dans la région MEDA (Algérie, Egypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Palestine, Syrie, Tunisie, Turquie, Chypre et Malte) trouve qu’en Algérie (comme en Egypte) ce secteur traîne des «faiblesses inquiétantes», ce qui confère à ces deux pays une «dépendance alimentaire assez forte». Au moment où l’Algérie figure dans le groupe de pays où la demande alimentaire est appelée à doubler d’ici 2015, ses structures agricoles et industrielles «pourront difficilement faire face».

Se basant sur des chiffres de production agroalimentaire de l’année 2001, le rapport classe l’Algérie en 6e rang après la Turquie, Israël, l’Egypte, le Maroc, la Tunisie.

En matière de capacités productives, les deux seuls pays dont le niveau se mesure à deux chiffres sont l’Algérie et l’Egypte, respectivement 99 et 88 points. Même si la prise en compte d’autres paramètres font qu’en même temps, l’Algérie se classe au 13e rang devant le Maroc, la Jordanie et l’Egypte. Reste à relativiser ce classement. Puisque, toujours selon cette étude, le poids des importations agroalimentaires dans les échanges commerciaux est «particulièrement élevé». Il l’est d’autant plus que les exportations algériennes de produits agroalimentaires se réduisent comme  peau de chagrin au point de faire de l’Algérie le pays qui en exporte le moins dans toute la région MEDA (0,6% des exportations dans cette région).

Dans une sorte de bilan rétrospectif, l’étude remarque que les exportations agroalimentaires de l’Algérie sont passées d’une moyenne annuelle d’environ 227 millions de dollars (MUSD) dans les années 1970 à… 66,8 millions de dollars en 2003. La dégringolade était déjà bien visible puisque le montant des exportations a chuté de moitié durant les années 1980 (128 millions de dollars/an), puis est passé à 100 millions de dollars dans les années 1990. Parmi les 12 pays de la région MEDA, l’Algérie est le seul pays qui enregistre une baisse dans ses exportations agroalimentaires, à l’inverse du Maroc, de la Tunisie, de la Turquie et de l’Egypte. Le Maroc, qui n’est pas le meilleur exemple, est passé de 308 MUSD dans les années 1970 à 2,341 milliards de dollars d’exportations agroalimentaires en 2003.

Par contre, en matière d’importations, la tendance des chiffres s’inverse. L’Algérie passe de 189 MUSD dans les années 1970 à 2,891 milliards de dollars en 2003 (ici le montant est plus important que celui donné par les douanes algériennes). Elle est, avec la Turquie (qui figure quand même parmi les grands pays exportateurs), un des gros importateurs de la région MEDA.

Quant à la part des produits agroalimentaires dans l’ensemble des importations algériennes, elle s’élève à 21% pour l’année 2003.

Le document d’ANIMA  souligne que «l’analyse historique fait apparaître le creusement progressif des déficits algérien, égyptien et des pays du Machrek, lié à une progression rapide des importations contrastant avec le faible dynamisme (et même la régression en valeur absolue dans le cas Algérien) des exportations ».

Les statistiques livrées par l’étude font apparaître, pour l’année 2003, une structure de l’importation dominée respectivement par les céréales (922 MUSD), corps gras (708 MUSD), autres produits agricoles (410 MUSD) et sucre (219 MUSD). Parmi les pays de la zone MEDA, l’Algérie est le 2e gros importateur de céréales (après l’Egypte) et le 1er importateur de corps gras. Les résultats (toujours pour l’année 2003) du solde commercial par produits font apparaître un déficit pour l’ensemble des importations agroalimentaires de l’Algérie.

Dans un tableau représentant les «forces» et les «faiblesses» des industries agroalimentaires des 12 pays, l’Algérie (avec Chypre) ne sont créditées d’aucune force. En matière de faiblesses, le pays est le «premier importateur de la région» et «déficitaire pour l’ensemble des produits», lit-on dans le document.

Paradoxalement, toutes ces faiblesses sont considérées comme des atouts par les rédacteurs de l’étude qui estiment qu’«il existe en Algérie des opportunités pour les investisseurs étrangers» dans le secteur de l’agroalimentaire, en particulier dans les domaines de l’emballage, la transformation, la logistique et la distribution, souligne-t-on.

Cependant, faut-il compter sur d’hypothétiques investissements étrangers ? Les chiffres de l’étude montrent qu’en fait, l’Algérie n’a pu capter, durant la période 2003-2004, que 3 projets d’industries agroalimentaires contre 10 au Maroc, 5 en Egypte et 14 en Turquie.

Concernant la nature des trois projets lancés en Algérie, il s’agit de l’usine de fabrication de bière à Oued Tlelat (wilaya d’Oran) par le Français Castel, d’une usine de production de levure (société française Lesaffre) et d’un accord de partenariat entre le Français Rolland et une entreprise familiale algérienne pour la fabrication de glaces (Flipi).

Toujours selon l’étude, deux autres projets ont été concrétisés en 2005. Il s’agit de la création d’une SPA pour la fabrication de boissons gazeuses avec la filiale eau de Nestlé, et d’une deuxième brasserie qui verra le jour en 2006 dans le cadre d’un investissement de la société belge Unibra.

La faiblesse de l’investissement direct étranger (IDE) en Algérie n’augure rien de bon pour les 1 200 entreprises à privatiser ni pour les 164 entreprises du secteur agroalimentaire dont aucune n’a été rachetée ou n’a bénéficié d’un partenariat.

En fait, existe-t-il une stratégie algérienne pour l’autosuffisance alimentaire ?

Abdelkader Djalil

 

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Société

Révoltés, les Algériens

Il est curieux de voir les Algériens prompts à se révolter à la moindre situation contrariante : un président d'APC qui gère mal les affaires de la commune, une mauvaise distribution du logement social, l’absence de perspectives pour les jeunes… Tout est prétexte est bon pour que les gens sortent dans la rue, crient haut et fort leur mécontentement. Comment en sommes-nous arrivés là ? Nous qui étions un peuple plutôt docile, sommes peut-être, par les temps qui courent, les détenteurs du chiffre record en matière d'émeutes.

Il faut croire que tout cela a pris naissance avec les émeutes du 5 octobre 1988, quand des jeunes des quartiers populaires de Bab El-Oued et Belcourt ont envahi les rues d'Alger, avec une colère qui a tout ravagé sur son passage et a indubitablement changé le paysage politique algérien en y introduisant une notion jusque-là inconnue : la démocratie. Les gens avaient désormais la possibilité de s'organiser en association et, mieux encore, en partis politiques. Et c'est ainsi qu'à chaque détour de chemin on voyait la naissance d'un parti, peu importe les idées qu'il véhicule, l'essentiel étant qu'il exprime et affiche une différence.

C'est l'engouement total et c'est aussi l'aubaine pour les islamistes de sortir de la clandestinité et s'afficher à travers un parti agréé par l'Etat, des associations caritatives et des publications. Les autres tendances profitent aussi de cette occasion pour s'organiser. La presse, jusque-là chasse gardée de l'Etat, est investie par des journalistes qui arrivent ainsi à créer leurs propres publications. Là aussi, l'engouement est de taille. Les journaux paraissent et disparaissent comme par enchantement.

L'air de démocratie qui souffle en Algérie, pour la première fois, ne laisse personne indifférent. Cette ébullition est pourtant tempérée, peu à peu, par la tournure violente qui finit par prendre le dessus. Les tendances politiques et sociales sont de moins en moins affichées. Les gens se cloîtrent chez eux et ceux qui ont la possibilité d'aller vivre sous d'autres cieux ne se le font pas dire deux fois. Encore une fois, le paysage politique est changé. Et les gens qui aspiraient fortement à la démocratie n'ont désormais qu'un seul souhait : vivre en paix. Loin de la violence destructrice qui a plongé le pays dans la consternation totale.

Ce cheminement des événements, depuis octobre 1988, a aussi transformé les Algériens qui sont devenus prompts à se révolter dès qu'une situation leur déplaît ou les contrarie. C'est ainsi que les quotidiens rapportent chaque jour des émeutes qui éclatent un peu partout dans le pays : Aïn-Defla, Mascara, Bordj Bou-Arréridj, Médéa, El-Attaf… A chaque fois, un coin du pays qui fait parler de lui. Les revendications sont le plus souvent d'ordre social.

Les citoyens se révoltent parce que leurs enfants ne disposent pas de transport scolaire alors qu'ils habitent à mille lieues de l'école ; ils se révoltent parce que les routes ont besoin d'être aménagées, que les perspectives de développement sont absentes, que le chômage fait fuir les jeunes vers d'autres cieux, que le foncier a été usurpé par des clans qui ne cessent de s'enrichir, que les loisirs sont inexistants… En un mot, les Algériens, où qu'ils soient, au Nord, au Sud, à l'Est ou à l'Ouest, prétendent tous à une vie meilleure et sont révoltés quand ils constatent qu'on leur refuse ce droit primordial.

Ils se révoltent aussi quand ils se retrouvent face à l'injustice. Les événements qui ont, le mois passé, secoué la ville d'Arzew, à l'ouest du pays, sont nés de ce que les citoyens du quartier les Plateaux ont ressenti comme une injustice quand on a démoli les kiosques qui leur servaient de magasins depuis plus d'une décennie. Autant dire leur seul gagne-pain par ces temps difficiles où dénicher un travail est un vrai défi. Il a fallu qu'on les prive d'un bien qui leur permettait de faire vivre leurs familles pour que les habitants du quartier ne voient que du noir devant eux et foncent tête baissée dans une émeute qui a duré plusieurs jours et qui a eu pour résultat la mort de deux jeunes, tombés sous les balles que des policiers ont tirées pour disperser les émeutiers.

Ceci n'est pas le résultat escompté et l'échauffourée avec les forces de l'ordre devient plus violente. Des jeunes, excités par la tournure des événements, balancent un véhicule de la BMPJ dans un ravin et en saccagent un autre. Ils mettent le feu un peu partout et bloquent les routes.

A El-Attaf, dans la wilaya de Aïn-Defla, des citoyens sortent dans la rue et manifestent, car la prime de scolarité de 2 000 DA tarde à venir. La manifestation se transforme vite en émeute et des édifices publics, tels le siège de l'APC, la daïra, le CPA, la BADR et plusieurs établissements scolaires sont saccagés. Les personnes responsables de ces dégâts, au nombre de 80, ont été arrêtées et déférées devant la justice pour destruction de biens publics.

De telles manifestations sont très courantes ; il ne se passe pas un jour sans que les quotidiens ne détaillent les faits de telle ou telle émeute qui éclate ici ou là, dans une région ou une autre du pays. C'est à croire que les Algériens ont désormais les nerfs à fleur de peau, à tel point que n'importe quel problème les pousse dans la rue pour crier leur mécontentement et leur mal vie.

Mais ce que l'on croyait une manifestation du front social prend, avec les événements de Laghouat, une autre tournure. Aucune revendication sociale n'a été enregistrée. Et les jeunes qui ont envahi la rue et affronté les forces de l'ordre ont manifesté contre l'assassinat, par un policier, d'un jeune de 26 ans, originaire de la wilaya de Naâma. C'est incontestablement après l'enterrement du jeune assassiné que la situation a dégénéré. A la proposition d'organiser une marche pacifique, des jeunes ont répondu par des jets de pierres contre des édifices publics (siège de la wilaya, palais de justice, Banque extérieure d'Algérie, CNEP, siège de la Sûreté de wilaya) où les vitres ont volé en éclats. Plusieurs magasins ont été mis à sac.

Les forces de l'ordre ont essayé de disperser les émeutiers en leur lançant des bombes lacrymogènes. Bilan de ces deux jours d'émeute : 85 personnes arrêtées, dont 15 mineurs. Le nombre de blessés s'élève à 25, sont 15 sont des policiers.

Les versions autour de l'assassinat du jeune de 26 ans, il en existe plusieurs, mais ce qu'il est essentiel de retenir, c'est que ce décès a été le déclic pour qu'une émeute éclate au grand jour et que la colère soit déversée avec une violence telle que beaucoup de dégâts matériels sont enregistrés.

Cette atmosphère de plus en plus tendue traduit incontestablement un malaise, palpable à travers les démonstrations de colère. Ce malaise n'est pas seulement social, il est encore plus profond. En l'absence de dialogue, il se concrétise à travers la violence.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

 

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Yahia Guidoum secoue les fédérations

Un peu de dirigisme dans un monde en désordre

Comment stopper la débâcle du sport national ? Voilà, en fait, la question à l’origine de tout le remue-ménage provoqué par les conséquences de la loi 04-10 et qui révèle au grand jour les grandes tares de la communauté sportive. Et si Yahia Guidoum n’a rien réglé encore, il aura au moins mis à nu les uns et les autres, comme si, après tout, il fallait bien commencer par quelque chose. Comme un peu de dictature, par exemple, puisque dans le monde du sport, moralisation et démocratie ne font visiblement pas bon ménage. Doit-on piétiner l’autonomie de la communauté sportive et les engagements internationaux du pays pour autant ?

Concrètement, que veut changer le décret Guidoum ? Pour y répondre, revenons sur le fonctionnement qui a présidé depuis 1997. Depuis, et à ce jour, les textes régissant les fédérations sportives a conduit à a mise à l’écart des techniciens et cadres du MJS des différentes assemblées générales des ligues et des fédérations. Ces instances ont fini par devenir de simples chambres d’enregistrement, puisque leurs assemblées générales donnaient lieu à des débats expéditifs qui aboutissaient, de toute manière, à l’adoption quasi-unanime des traditionnels bilans financiers et moraux. On ne peut pas ne pas s’attarder sur cet aspect, du moment qu’il était question de dotations budgétaires et de subventions  qui atteignent plusieurs milliards de centimes, mais dont l’analyse et l’approbation ne consommaient que quelques minutes de discussion. Il est évident que ce fonctionnement, tel qu’il a été pratiqué jusque là est loin d’être crédible et, à tout le moins, de mettre les dirigeants fédéraux, légitimes soient-ils, en situation de redoubler d’efforts au plan des résultats et des performances de la communauté sportive nationale. Il n’est nul besoin de revenir ici sur la décadence du sport roi, de l’athlétisme à Athènes et cette année aux championnats du monde d’Helsinki, de la boxe, du judo et dans tant et tant d’autres disciplines (l’Algérie était championne du monde de boulisme au lendemain de l’indépendance) pour être convaincu qu’il y a forcément un lien entre la nature hermétique et repliée sur soi des fédérations sportives et la médiocrité de bas de tableau qui colle à l’image du sport national. Le tout, sur fond d’énormes enveloppes injectées par l’Etat sans quasiment le moindre contrôle a posteriori, non seulement du gouvernement par le biais du ministère de tutelle, mais aussi du Parlement. Pour le ministre de la Jeunesse et des Sports, la situation a abouti à une «faible administration du MJS longtemps otage d’un mouvement associatif hyper puissant». Et c’est un constat (amer, certes), mais que la plupart des techniciens et cadres du secteur approuvent. C’est donc avec le fort sentiment d’avoir raison que Yahia Guidoum a signé le décret polémique (n°05-405), convaincu non seulement de faire son devoir, mais aussi d’avoir la majorité pour lui, aussi bien à l’intérieur du monde sportif qu’en dehors. Dès lors, c’est à la restauration de la main mise sur les fédérations qu’il s’attelle. Avec l’injection de 30% de techniciens, pas nécessairement des cadres du sport, une limitation des mandats électifs soumis eux aussi à une critériologie stricte selon les uns, exclusive selon ses opposants, il affirme que sa démarche  fera regagner en crédibilité les instances fédérales, avec l’espoir de voir s’instaurer des débats techniques et des propositions à même de remettre le sport dans le droit chemin. N’était-ce l’os de la FAF, bénéficiant du parapluie très discutable de la FIFA, le décret Guidoum serait déjà effectif et le personnel non grata aurait de lui-même rendu le tablier sous la double pression du ministère et ses menaces d’enquêtes sur la gestion financières, et de l’encadrement des fédérations. C’est que la FIFA, pour faire respecter le principe de l’indépendance du mouvement associatif sportif vis-à-vis des pouvoirs publics a insinué une menace qui n’est pas des moindres et qui est celle de la suspension des compétitions internationales. Là où nous en somme de fait, en réalité.

Aujourd’hui, la mise en œuvre des décrets découlant de la loi 04-10 est reportée, le MJS préférant reculer en attendant que les conditions soient réunies pour revenir à la charge. Il faudra s’attendre, en effet, à ce que M. Guidoum, tant qu’il est poste, fasse de la mise en ordre des fédérations sa préoccupation première (sinon la seule). L’enjeu, qui rejoint celui de la réhabilitation de la heïba du ministère, ne peut être appréhendé sans la mise en conformité des statuts des fédérations avec les amendements prévus par le texte qui vient d’être publié dans le journal officiel !

Officiellement, le MJS envisage de permettre «aux jeunes de prendre les destinées du sport qui doit être promu par les compétences, les sportifs et les subsides de l’Etat» (dixit M. Guidoum). Le ministre se pose en moralisateur de la vie sportive, mais est-ce pour autant la seule voie qui pouvait se présenter à lui ? Il n’est pas certain, en effet, que la «mise au pas» de fédérations rebelles soit une bonne chose en soi, même si dans l’immédiat une telle démarche se veut l’unique moyen de pousser vers la porte les personnalités détenant la réalité du sport en Algérie. Car, en définitive, ces personnes sont appelées à partir et ce n’est certainement pas les résultats honteux et indéfendables qui les feront regretter dans les cœurs de leurs compatriotes. Mais doit-on piétiner l’autonomie de la communauté sportive et les engagements internationaux du pays pour autant ? Autant la prise de décision du MJS a été apparemment rapide, autant les conséquences de ce qui est une prise de pouvoir par le haut risquent de plonger le sport dans un ère dirigiste totalement révolue. Entre la moralisation et la démocratisation, le ministre n’a pas hésité pour la première.

Si Yahia Guidoum veut redresser le sport et redorer son blason, il doit en même temps nous dire tout de suite comment son ministère compte faire pour remettre, à terme, comme au bout d’un processus bien réfléchi, les destinées du sport à ses propres enfants. Ce serait non seulement nécessaire, mais salutaire : le pire serait de se débarrasser d’une noria d’empêcheurs de tourner en rond pour voir les rennes entre les mains d’un seul incompétent qui succéderait demain à Guidoum, avec des soucis autre que l’amour pour le sport.

Nabil Benali

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