Semaine du 24 au 30 Août  2005

 

De Maghnia à El-Kala

Msirda Suite

 

 
 
 Chronique d'été  

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De Maghnia à El-Kala

Msirda Suite

Dans le voyage précédent (1), nous nous étions arrêtés en territoire Msirdi et nous affirmions alors que cette population n'était nullement un groupement homogène mais un ensemble arabo-berbère lié par le Ben-Ammat. L'institution du Ben-Ammat tel qu'elle existe encore de nos jours chez les bédouins de l'Arabie est un concept assez curieux qui vise à établir un contrat d'alliance et d'assistance entre tribus, contrat sanctionné par une cérémonie austère.

Au nom de cette alliance les tribus vassalisées en quelque sorte, entretenaient un frère dans le camp des protecteurs. Ce frère recevait en échange de la protection accordée, un droit fixe agrémenté par moment, de quelques suppléments.  Mais il ne faut surtout pas généraliser car, par moments, de véritables élans du cœur ont favorisé ces relations. C'est le cas des Msirda, des Ouled Sidi Ben Yahia, des Ouled Abd-el Moumen et des Anabra, groupes dont nous avons déjà parlé.

Il nous faut signaler, en passant, un village Anabra près de Ghazaouet et un autre au Maroc, à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Fez. Les Anabra marocains sont limités au nord par le territoire des Ouled El-Hadj El-Arbi, au sud par les Mazaria, à l'est par les Beni Habib et les Beni Ouhelli et à l'ouest par les Skhaskha. Tout porte à croire qu'il s'agit d'une colonie algérienne, émigrée il y a longtemps.

Les Ouled Abd-El-Moumen sont des Chorfa et affirment descendre d'Idris Ibn Abd Allah Ibn El-Hassan, petit-fils du Prophète. Leur ancêtre n'est pas comme on pourrait le croire, le grand Abdel-Moumen, l'unificateur du Maghreb et l'artisan de la dynastie Almoravide mais un Cordouan qui se serait installé au XIIIe siècle, d'abord à Salé (Sla), puis, dans le Sous et chez les Beni Znassen (où il laissa aussi une descendance) puis encore chez les Beni Mangouch et enfin dans le territoire actuel des Msirda, près de Bieder. Le dharih (tombeau) du santon se trouve toujours chez les Beni Znassen du Maroc. Un autre Abdel-Moumen de Msirda est enterré chez les Mezeraïne de Nédroma. Quant aux Ouled Ben Yahia, ils prétendent avoir comme aïeul Sidi Abdelkader El-Djilani de Bagdad, le saint  patron de l'Algérie.

Les Français, qui avaient besoin de détruire les structures sociales des Algériens, ont réussi à briser la tribu avec le sénatus-consulte (2) d'avril 1863 qui fixait les populations sur des douars. Pourtant, ce n'est qu'en 1925, le 31 août, que les Msirda furent "anéantis" administrativement par la colonisation. Ils réussirent, à l'inverse d'autres tribus aujourd'hui disparues, à conserver, par le nom de leur village, un tout petit souvenir de leur histoire.

La fusion des Arabes et des Msirda dans leur Ben-Ammat n'est pas connue, mais on est en droit de signaler la forte présence des Arabes Maâkil par leur fraction Beni Obeïd Allah et la domination de ces derniers sur ce territoire algéro-marocain actuel (de la Moulouya à la Tafna) vers le XIVe siècle. A la fin du XVIIIe siècle, les Marocains Beni Mangouch et Attia, qui s'étaient réfugiés chez les Msirda, occupèrent leur territoire actuel. Après le débarquement des Français et la mise en place de l'Etat de l'Emir Abdelkader, les Msirda furent administrés par des fonctionnaires de l'Etat algérien. La tribu était alors divisée en deux groupes, les Tahata (ceux d'en bas) qui étaient les Beni Slimane, autour de Souk El-Tlata, et les Fouaga (ceux d'en haut) appelés Debabsa, situés autour de Sababna.

Depuis le commencement des hostilités avec la France, en plus du ralliement marocain aux Français opéré traîtreusement par le souverain chérifien Moulay Abderrahmane (4), ralliement qui leur coûta aussi beaucoup de morts,  les Msirda sont  restés fidèles à eux-mêmes et à l'Emir en dépit des massacres opérés dans leurs rangs (Bedeau 1843 et Lamoricière en 1844). C'est sur leur territoire, au pied du Kerkour, que se déclencha la bataille de Sidi Brahim menée par Bou Hamidi en personne, en présence de l'Emir. 

Nous avons retrouvé ces Anabra dans un village près de Ghazaouet mais aussi au Maroc, à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Fez. Les Anabra marocains sont limités au nord par le territoire des Ouled El-Hadj El-Arbi, au sud par les Mazaria et à l'est par les Beni Habib. Tout porte à croire qu'il s'agit d'une colonie algérienne émigrée, comme beaucoup d'autres. Les Ouled Abd-El-Moumen sont des chorfas et affirment descendre d'Idris Ibn Abdallah Ibn El-Hassan, petit-fils du Prophète. Leur ancêtre n'est pas comme on pourrait le croire le grand Abd-El-Moumen, unificateur du Maghreb et artisan de la dynastie Almoravide mais un Cordouan du même nom qui se serait installé au XIIIe siècle, d'abord à Salé (Sla), puis, dans le Sous et chez les Beni Znassen où il laissa aussi une descendance. Il s'établit ensuite chez les Beni Mangouch et enfin dans le territoire actuel des Msirda, près de Bieder. Le tombeau du santon se trouve toujours chez les Beni Znassen du Maroc.

Un autre Abd El-Moumen de Msirda est enterré chez les Mezeraïne de Nédroma. Quant aux Ouled Ben Yahia, ils prétendent avoir comme aïeul Sidi Abdelkader El-Djilani de Bagdad, le saint  patron vénéré de l'Algérie. Les Français, qui avaient besoin de détruire les structures sociales des Algériens pour mieux asseoir leur domination, ont réussi à briser la tribu avec le senatus-consulte d'avril 1863 qui fixait les populations sur des douars. Pourtant, ce n'est qu'en 1925, le 31 août, que les Msirda furent anéantis administrativement par la colonisation. Ils réussirent cependant, à l'inverse d'autres tribus aujourd'hui disparues, à conserver, par le nom de leur village, une précieuse relique de leur histoire.

Après le débarquement des Français et la mise en place de l'Etat national de l'Emir Abdelkader, les Msirda furent administrés par des fonctionnaires de l'Etat algérien. La tribu était alors divisée en deux groupes, les Tahata (ceux d'en bas) qui étaient les Beni Slimane, autour de Souk El-Tlata et les Fouaga (ceux d'en haut) appelés Debabsa, situés autour de Sababna.

Depuis le commencement des hostilités avec la France, en plus du ralliement marocain aux français traîtreusement opéré par le souverain chérifien, Moulay Abderrahmane, ralliement qui leur coûta aussi beaucoup de morts,  les Msirda sont  restés fidèles à eux-mêmes en dépit des massacres organisés par Bedeau en 1843 et Lamoricière en 1844. C'est au sud de leur territoire, au pied du Kerkour que se déclencha la fameuse bataille de Sidi Brahim menée par le Khalifa de l'Ouest Bou Hamidi, en présence de l'Emir Abdelkader en personne.

Nous parlerons de ce haut fait d'arme à la première occasion.

C'est d'ailleurs par la Nationale 7 puis par la Départementale 38 que nous décidons d'allonger le chemin afin de rendre visite  à la koubba de Sidi Brahim, près de laquelle se déroula la bataille finale. Nous recommandons aux amateurs d'histoire d'armer leur appareil photo car ce n'est pas tous les jours qu'ils pourront rencontrer des lieux aussi célèbres. Notre objectif,  tout le monde l'a compris, est d'atteindre Ghazaouet. Bien sûr, il nous était possible d'avancer à partir de Marsat Ben M'hidi vers cette ville en prenant la route n°108, plus courte, suivant l'ancien tracé de la route romaine qui reliait les deux centres. La distance à vol d'oiseau n'est que de 27 km. Mais ce détour de plus de 50 km en vaut la peine.

Ghazaouet, ex-Nemours, se trouve par 35°06' de latitude nord, 1°51' de longitude ouest et à 120 mètres d'altitude, au bord de la mer. Pendant la période romaine, Ghazaouet s'appelait Ad Fratres (les deux frères) à cause des deux rochers jumeaux qu'on aperçoit dans la mer, éloignés de près de 600 mètres de la côte. Les Algériens avaient nommé leur ville Djamaâ Ghazaouet, toponyme que les Français ont curieusement rendu en Mosquée des Pirates, Rassemblement des Pirates ou Nid des Pirates.

A la vérité, nous croirons bien plus volontiers Léon l'Africain (4) qui, en décrivant Tébécrit (ville située près de Ghazaouet) expliquait indirectement la situation de cette dernière. Tébécrit, tout comme Ghazaouet, était continuellement harcelée par les corsaires Européens. "Vrai, écrit-il, est qu'ils (les habitants) demeurent en continuel doute d'être de nuit assaillis d'emblée par les chrétiens, au moyen de quoi ils sont forts diligents de faire la nuit bonne guette et vigilante garde ; car pour l'extrême pauvreté qui les presse, ils ne sauroient avoir le moyen de soudoyer (payer) gens pour cet effet."

Les habitants des côtes européennes, espagnoles, italiennes et françaises étaient d'ailleurs dans les mêmes conditions. On se rappelle que de 1629 à 1633, Richelieu qui avait envoyé des enquêteurs pour examiner la question de la sécurité des côtes, reçut des rapports alarmants. Les sieurs Leroux d'Infreville et Henri de Seguiran lui rapportèrent que les côtes de Provence étaient quasiment livrées à elles-mêmes et que les maisons étaient transformées en forteresses, "en logettes dans lesquelles, affirmèrent-ils, on entretenait des hommes experts en la navigation, lesquels s'y tenaient nuit et jour pour prendre garde aux galères et navires ennemis". Les habitants des côtes françaises avaient imaginé toutes sortes de codes pour se prévenir des attaques, allumant des feux en cas de danger. Il faut donc reconnaître que les corsaires des deux continents, que nous renvoyons ici dos-à-dos, s'adonnaient à une joyeuse guerre, faisant subir aux habitants de l'autre rive ce que leurs coreligionnaires subissaient eux-mêmes de la part de l'ennemi.

Ghazaouet occupe l'échancrure d'une falaise, à l'embouchure de l'oued Tesaâ, au pied d'un plateau nommé Touent. Sidi Amar est à quelques kilomètres, à l'est du centre de la ville. Les Ouled Ziri, qui possèdent un petit centre, sont au sud-ouest.

Le territoire de Ghazaouet est entouré des  anciennes commune de Tounane à l'ouest, d'El-Bor à l'est et de Tient au sud. A l'ouest du vieux phare de la ville s'élèvent de magnifiques colonnades formées de coulées basaltiques artistiquement disposées. (A visiter absolument).

Le véritable Djamaâ Ghazaouet se trouvait à l'est de la crique que dominent de part et d'autre deux promontoires saillants et protégeant médiocrement les embarcations qui venaient s'y réfugier par mauvais temps. En 1844, l'ex-Nemours fut aménagé par l'armée française afin de recevoir les vivres et les renforts en hommes pour Maghnia. Cette dernière, nous l'avons déjà dit, a été reconstruite dans l'intention de contrôler les tribus frontalières, marocaines et algériennes, franchement réfractaires à toute forme d'arrangement avec les forces coloniales. Les anciens habitants de Ghazaouet étaient fort pauvres en raison de l'aridité du sol. Ils s'adonnaient, aux siècles derniers, à la production du miel. Après la mise en circulation des minerais de Ghar-Er-Roban par bateaux, ils servirent de dockers, transbordant le plomb venant de la mine. Les grains, les laines et les peaux de Maghnia transitaient également par son port.  Les gens de Ghazaouet vivaient principalement des produits de la mer. Pêcheurs émérites par la force des choses, ils se souviennent des années fastes où le poisson pullulait jusqu'au bord des rivages.

Ce sont les gens tranquilles de la mer qui hantent, le soir venu, les deux grands boulevards de la ville, parallèles à la Méditerranée et aboutissant à deux grandes places.

Dans les cafés où les discussions vont bon train, tout le monde se connaît. La politesse, la douceur des gens sont assez remarquable. L'accent qu'ils prennent en bavardant entre eux est très étrange car il s'agit à s'y méprendre de l'accent jijelli. Le ada', la nabra (l'intonation) comme on dit en arabe, le notq (la prononciation) et jusqu'à cette façon extraordinaire de transformer la lettre qaf (5) en kef sont remarquablement présents dans le parler de la région de Jijel.

 

A suivre

 

1 - Erratum à l'article paru dans le n°196. Nous nous excusons platement auprès de nos lecteurs d'avoir par erreur donné la Nationale marocaine n°38 pour la n°18.

 

2- Le sénatus-consulte visait, comme nous le disions dans l'article précédent, à désintégrer la tribu pour la cantonner dans les douars et en profiter pour la spolier. "Tandis que les tribus disparaissaient, écrivait Benot, et que de leur centre émergeait, en application des procédures et méthodes établies pour l'application du sénatus-consulte, la vie politique d'innombrables Douars, c'était l'organisation administrative et municipale de l'Algérie qui prenait forme." Benot, In Le Douar : cellule administrative de l'Algérie du Nord (Alger - Victor Heintz. 1938).

 De son côté, le général Allard n'hésitait pas à être plus franc : "Le gouvernement ne perd pas de vue, que la tendance générale de sa politique devait être de réduire l'influence des chefs et de briser les tribus."

           

3 - Moulay Abderrahmane Ibn Hicham, sultan du Maroc,  1822-1859. La guerre d'Isly fut déclenchée par les Français qui accusaient le sultan de donner refuge à l'Emir. En réalité, le souverain marocain n'avait aucune estime pour la cause algérienne et ne voulait surtout pas s'aliéner ses propres populations dont les sympathies pour Abdelkader devenaient de plus en plus ostentatoires. Après tout, l'Algérien (des Ahl El-Beit) descendant de la branche aînée des héritiers d'Idris II, pouvait parfaitement revendiquer le trône. Non seulement il était de plus noble extraction que les Chérifiens, mais en tant que moudjahid et nationaliste opposé aux agresseurs d'un peuple frère, il avait obtenu en quelque sorte une seconde noblesse, celles des Djouad (noblesse d'épée) que personne n'oserait lui contester. Abderahmane signa la paix infamante qui ordonnait, en cas de capture du prince algérien, son extradition. D'ailleurs, il lui fit la guerre et lui tua beaucoup de monde.

 

4 - De l'Afrique, Page 590. Tome I, livre premier. Edition Gouvernement Français. Paris 1830. La traduction a été faite, par Jean Temporal au XVIe siècle à partir la version toscane de Ramusio.

Une nouvelle édition fort intéressante a été reprise en 1896 par l'Editeur Leroux. Les annotations de Schefer restent encore aujourd'hui incontournables.

 

5 - Le son qaf (21e lettre de l'alphabet arabe) n'a pas d'équivalent en français. Ce son existe par exemple dans qahoua (café) ou qamis (chemise). 

La 22e lettre de l'alphabet arabe, le kef, donne par exemple kifaya (suffisant) ou kouffi (appartenant à la ville de Koufa). Cependant les Jijellis observent dans ces deux prononciations une différence imperceptible pour les non-initiés.

Plusieurs tribus du Yémen, du Qatar, ainsi que les habitants de quelques villages palestiniens confondent, comme les Jijellis et les gens de Ghazaouet, ces deux lettres. Certaines villes de l'Andalousie arabe eurent également cette habitude et il est probable que leur rapatriement, après l'exode provoqué brutalement par la Reconquista, a dirigé une seule et même population à Ghazaouet et à Jijel.

 

 

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