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De Maghnia à El-Kala
Msirda Suite
Dans le voyage précédent (1), nous nous
étions arrêtés en territoire Msirdi et nous affirmions alors que
cette population n'était nullement un groupement homogène mais un
ensemble arabo-berbère lié par le Ben-Ammat. L'institution du
Ben-Ammat tel qu'elle existe encore de nos jours chez les bédouins
de l'Arabie est un concept assez curieux qui vise à établir un
contrat d'alliance et d'assistance entre tribus, contrat sanctionné
par une cérémonie austère.
Au nom de cette alliance les tribus
vassalisées en quelque sorte, entretenaient un frère dans le camp
des protecteurs. Ce frère recevait en échange de la protection
accordée, un droit fixe agrémenté par moment, de quelques
suppléments. Mais il ne faut surtout pas généraliser car, par
moments, de véritables élans du cœur ont favorisé ces relations.
C'est le cas des Msirda, des Ouled Sidi Ben Yahia, des Ouled Abd-el
Moumen et des Anabra, groupes dont nous avons déjà parlé.
Il nous faut signaler, en passant, un
village Anabra près de Ghazaouet et un autre au Maroc, à une
cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Fez. Les Anabra
marocains sont limités au nord par le territoire des Ouled El-Hadj
El-Arbi, au sud par les Mazaria, à l'est par les Beni Habib et les
Beni Ouhelli et à l'ouest par les Skhaskha. Tout porte à croire
qu'il s'agit d'une colonie algérienne, émigrée il y a longtemps.
Les Ouled Abd-El-Moumen sont des Chorfa
et affirment descendre d'Idris Ibn Abd Allah Ibn El-Hassan,
petit-fils du Prophète. Leur ancêtre n'est pas comme on pourrait le
croire, le grand Abdel-Moumen, l'unificateur du Maghreb et l'artisan
de la dynastie Almoravide mais un Cordouan qui se serait installé au
XIIIe siècle, d'abord à Salé (Sla), puis, dans le Sous et chez les
Beni Znassen (où il laissa aussi une descendance) puis encore chez
les Beni Mangouch et enfin dans le territoire actuel des Msirda,
près de Bieder. Le dharih (tombeau) du santon se trouve toujours
chez les Beni Znassen du Maroc. Un autre Abdel-Moumen de Msirda est
enterré chez les Mezeraïne de Nédroma. Quant aux Ouled Ben Yahia,
ils prétendent avoir comme aïeul Sidi Abdelkader El-Djilani de
Bagdad, le saint patron de l'Algérie.
Les Français, qui avaient besoin de
détruire les structures sociales des Algériens, ont réussi à briser
la tribu avec le sénatus-consulte (2) d'avril 1863 qui fixait les
populations sur des douars. Pourtant, ce n'est qu'en 1925, le 31
août, que les Msirda furent "anéantis" administrativement par la
colonisation. Ils réussirent, à l'inverse d'autres tribus
aujourd'hui disparues, à conserver, par le nom de leur village, un
tout petit souvenir de leur histoire.
La fusion des Arabes et des Msirda dans
leur Ben-Ammat n'est pas connue, mais on est en droit de signaler la
forte présence des Arabes Maâkil par leur fraction Beni Obeïd Allah
et la domination de ces derniers sur ce territoire algéro-marocain
actuel (de la Moulouya à la Tafna) vers le XIVe siècle. A la fin du
XVIIIe siècle, les Marocains Beni Mangouch et Attia, qui s'étaient
réfugiés chez les Msirda, occupèrent leur territoire actuel. Après
le débarquement des Français et la mise en place de l'Etat de l'Emir
Abdelkader, les Msirda furent administrés par des fonctionnaires de
l'Etat algérien. La tribu était alors divisée en deux groupes, les
Tahata (ceux d'en bas) qui étaient les Beni Slimane, autour de Souk
El-Tlata, et les Fouaga (ceux d'en haut) appelés Debabsa, situés
autour de Sababna.
Depuis le commencement des hostilités
avec la France, en plus du ralliement marocain aux Français opéré
traîtreusement par le souverain chérifien Moulay Abderrahmane (4),
ralliement qui leur coûta aussi beaucoup de morts, les Msirda sont
restés fidèles à eux-mêmes et à l'Emir en dépit des massacres opérés
dans leurs rangs (Bedeau 1843 et Lamoricière en 1844). C'est sur
leur territoire, au pied du Kerkour, que se déclencha la bataille de
Sidi Brahim menée par Bou Hamidi en personne, en présence de
l'Emir.
Nous avons retrouvé ces Anabra dans un
village près de Ghazaouet mais aussi au Maroc, à une cinquantaine de
kilomètres au nord-ouest de Fez. Les Anabra marocains sont limités
au nord par le territoire des Ouled El-Hadj El-Arbi, au sud par les
Mazaria et à l'est par les Beni Habib. Tout porte à croire qu'il
s'agit d'une colonie algérienne émigrée, comme beaucoup d'autres.
Les Ouled Abd-El-Moumen sont des chorfas et affirment descendre
d'Idris Ibn Abdallah Ibn El-Hassan, petit-fils du Prophète. Leur
ancêtre n'est pas comme on pourrait le croire le grand Abd-El-Moumen,
unificateur du Maghreb et artisan de la dynastie Almoravide mais un
Cordouan du même nom qui se serait installé au XIIIe siècle, d'abord
à Salé (Sla), puis, dans le Sous et chez les Beni Znassen où il
laissa aussi une descendance. Il s'établit ensuite chez les Beni
Mangouch et enfin dans le territoire actuel des Msirda, près de
Bieder. Le tombeau du santon se trouve toujours chez les Beni
Znassen du Maroc.
Un autre Abd El-Moumen de Msirda est
enterré chez les Mezeraïne de Nédroma. Quant aux Ouled Ben Yahia,
ils prétendent avoir comme aïeul Sidi Abdelkader El-Djilani de
Bagdad, le saint patron vénéré de l'Algérie. Les Français, qui
avaient besoin de détruire les structures sociales des Algériens
pour mieux asseoir leur domination, ont réussi à briser la tribu
avec le senatus-consulte d'avril 1863 qui fixait les populations sur
des douars. Pourtant, ce n'est qu'en 1925, le 31 août, que les
Msirda furent anéantis administrativement par la colonisation. Ils
réussirent cependant, à l'inverse d'autres tribus aujourd'hui
disparues, à conserver, par le nom de leur village, une précieuse
relique de leur histoire.
Après le débarquement des Français et
la mise en place de l'Etat national de l'Emir Abdelkader, les Msirda
furent administrés par des fonctionnaires de l'Etat algérien. La
tribu était alors divisée en deux groupes, les Tahata (ceux d'en
bas) qui étaient les Beni Slimane, autour de Souk El-Tlata et les
Fouaga (ceux d'en haut) appelés Debabsa, situés autour de Sababna.
Depuis le commencement des hostilités
avec la France, en plus du ralliement marocain aux français
traîtreusement opéré par le souverain chérifien, Moulay Abderrahmane,
ralliement qui leur coûta aussi beaucoup de morts, les Msirda sont
restés fidèles à eux-mêmes en dépit des massacres organisés par
Bedeau en 1843 et Lamoricière en 1844. C'est au sud de leur
territoire, au pied du Kerkour que se déclencha la fameuse bataille
de Sidi Brahim menée par le Khalifa de l'Ouest Bou Hamidi, en
présence de l'Emir Abdelkader en personne.
Nous parlerons de ce haut fait d'arme à
la première occasion.
C'est d'ailleurs par la Nationale 7
puis par la Départementale 38 que nous décidons d'allonger le chemin
afin de rendre visite à la koubba de Sidi Brahim, près de laquelle
se déroula la bataille finale. Nous recommandons aux amateurs
d'histoire d'armer leur appareil photo car ce n'est pas tous les
jours qu'ils pourront rencontrer des lieux aussi célèbres. Notre
objectif, tout le monde l'a compris, est d'atteindre Ghazaouet.
Bien sûr, il nous était possible d'avancer à partir de Marsat Ben M'hidi
vers cette ville en prenant la route n°108, plus courte, suivant
l'ancien tracé de la route romaine qui reliait les deux centres. La
distance à vol d'oiseau n'est que de 27 km. Mais ce détour de plus
de 50 km en vaut la peine.
Ghazaouet, ex-Nemours, se trouve par
35°06' de latitude nord, 1°51' de longitude ouest et à 120 mètres
d'altitude, au bord de la mer. Pendant la période romaine, Ghazaouet
s'appelait Ad Fratres (les deux frères) à cause des deux rochers
jumeaux qu'on aperçoit dans la mer, éloignés de près de 600 mètres
de la côte. Les Algériens avaient nommé leur ville Djamaâ Ghazaouet,
toponyme que les Français ont curieusement rendu en Mosquée des
Pirates, Rassemblement des Pirates ou Nid des Pirates.
A la vérité, nous croirons bien plus
volontiers Léon l'Africain (4) qui, en décrivant Tébécrit (ville
située près de Ghazaouet) expliquait indirectement la situation de
cette dernière. Tébécrit, tout comme Ghazaouet, était
continuellement harcelée par les corsaires Européens. "Vrai,
écrit-il, est qu'ils (les habitants) demeurent en continuel doute
d'être de nuit assaillis d'emblée par les chrétiens, au moyen de
quoi ils sont forts diligents de faire la nuit bonne guette et
vigilante garde ; car pour l'extrême pauvreté qui les presse, ils ne
sauroient avoir le moyen de soudoyer (payer) gens pour cet effet."
Les habitants des côtes européennes,
espagnoles, italiennes et françaises étaient d'ailleurs dans les
mêmes conditions. On se rappelle que de 1629 à 1633, Richelieu qui
avait envoyé des enquêteurs pour examiner la question de la sécurité
des côtes, reçut des rapports alarmants. Les sieurs Leroux d'Infreville
et Henri de Seguiran lui rapportèrent que les côtes de Provence
étaient quasiment livrées à elles-mêmes et que les maisons étaient
transformées en forteresses, "en logettes dans lesquelles,
affirmèrent-ils, on entretenait des hommes experts en la navigation,
lesquels s'y tenaient nuit et jour pour prendre garde aux galères et
navires ennemis". Les habitants des côtes françaises avaient imaginé
toutes sortes de codes pour se prévenir des attaques, allumant des
feux en cas de danger. Il faut donc reconnaître que les corsaires
des deux continents, que nous renvoyons ici dos-à-dos, s'adonnaient
à une joyeuse guerre, faisant subir aux habitants de l'autre rive ce
que leurs coreligionnaires subissaient eux-mêmes de la part de
l'ennemi.
Ghazaouet occupe l'échancrure d'une
falaise, à l'embouchure de l'oued Tesaâ, au pied d'un plateau nommé
Touent. Sidi Amar est à quelques kilomètres, à l'est du centre de la
ville. Les Ouled Ziri, qui possèdent un petit centre, sont au
sud-ouest.
Le territoire de Ghazaouet est entouré
des anciennes commune de Tounane à l'ouest, d'El-Bor à l'est et de
Tient au sud. A l'ouest du vieux phare de la ville s'élèvent de
magnifiques colonnades formées de coulées basaltiques artistiquement
disposées. (A visiter absolument).
Le véritable Djamaâ Ghazaouet se
trouvait à l'est de la crique que dominent de part et d'autre deux
promontoires saillants et protégeant médiocrement les embarcations
qui venaient s'y réfugier par mauvais temps. En 1844, l'ex-Nemours
fut aménagé par l'armée française afin de recevoir les vivres et les
renforts en hommes pour Maghnia. Cette dernière, nous l'avons déjà
dit, a été reconstruite dans l'intention de contrôler les tribus
frontalières, marocaines et algériennes, franchement réfractaires à
toute forme d'arrangement avec les forces coloniales. Les anciens
habitants de Ghazaouet étaient fort pauvres en raison de l'aridité
du sol. Ils s'adonnaient, aux siècles derniers, à la production du
miel. Après la mise en circulation des minerais de Ghar-Er-Roban par
bateaux, ils servirent de dockers, transbordant le plomb venant de
la mine. Les grains, les laines et les peaux de Maghnia transitaient
également par son port. Les gens de Ghazaouet vivaient
principalement des produits de la mer. Pêcheurs émérites par la
force des choses, ils se souviennent des années fastes où le poisson
pullulait jusqu'au bord des rivages.
Ce sont les gens tranquilles de la mer
qui hantent, le soir venu, les deux grands boulevards de la ville,
parallèles à la Méditerranée et aboutissant à deux grandes places.
Dans les cafés où les discussions vont
bon train, tout le monde se connaît. La politesse, la douceur des
gens sont assez remarquable. L'accent qu'ils prennent en bavardant
entre eux est très étrange car il s'agit à s'y méprendre de l'accent
jijelli. Le ada', la nabra (l'intonation) comme on dit en arabe, le
notq (la prononciation) et jusqu'à cette façon extraordinaire de
transformer la lettre qaf (5) en kef sont remarquablement présents
dans le parler de la région de Jijel.
A suivre
1 - Erratum à l'article paru dans le
n°196. Nous nous excusons platement auprès de nos lecteurs d'avoir
par erreur donné la Nationale marocaine n°38 pour la n°18.
2- Le sénatus-consulte visait, comme
nous le disions dans l'article précédent, à désintégrer la tribu
pour la cantonner dans les douars et en profiter pour la spolier.
"Tandis que les tribus disparaissaient, écrivait Benot, et que de
leur centre émergeait, en application des procédures et méthodes
établies pour l'application du sénatus-consulte, la vie politique
d'innombrables Douars, c'était l'organisation administrative et
municipale de l'Algérie qui prenait forme." Benot, In Le Douar :
cellule administrative de l'Algérie du Nord (Alger - Victor Heintz.
1938).
De son côté, le général Allard
n'hésitait pas à être plus franc : "Le gouvernement ne perd pas de
vue, que la tendance générale de sa politique devait être de réduire
l'influence des chefs et de briser les tribus."
3 - Moulay Abderrahmane Ibn Hicham,
sultan du Maroc, 1822-1859. La guerre d'Isly fut déclenchée par les
Français qui accusaient le sultan de donner refuge à l'Emir. En
réalité, le souverain marocain n'avait aucune estime pour la cause
algérienne et ne voulait surtout pas s'aliéner ses propres
populations dont les sympathies pour Abdelkader devenaient de plus
en plus ostentatoires. Après tout, l'Algérien (des Ahl El-Beit)
descendant de la branche aînée des héritiers d'Idris II, pouvait
parfaitement revendiquer le trône. Non seulement il était de plus
noble extraction que les Chérifiens, mais en tant que moudjahid et
nationaliste opposé aux agresseurs d'un peuple frère, il avait
obtenu en quelque sorte une seconde noblesse, celles des Djouad
(noblesse d'épée) que personne n'oserait lui contester. Abderahmane
signa la paix infamante qui ordonnait, en cas de capture du prince
algérien, son extradition. D'ailleurs, il lui fit la guerre et lui
tua beaucoup de monde.
4 - De l'Afrique, Page 590. Tome I,
livre premier. Edition Gouvernement Français. Paris 1830. La
traduction a été faite, par Jean Temporal au XVIe siècle à partir la
version toscane de Ramusio.
Une nouvelle édition fort intéressante
a été reprise en 1896 par l'Editeur Leroux. Les annotations de
Schefer restent encore aujourd'hui incontournables.
5 - Le son qaf (21e lettre de
l'alphabet arabe) n'a pas d'équivalent en français. Ce son existe
par exemple dans qahoua (café) ou qamis (chemise).
La 22e lettre de l'alphabet arabe, le
kef, donne par exemple kifaya (suffisant) ou kouffi (appartenant à
la ville de Koufa). Cependant les Jijellis observent dans ces deux
prononciations une différence imperceptible pour les non-initiés.
Plusieurs tribus du Yémen, du Qatar,
ainsi que les habitants de quelques villages palestiniens
confondent, comme les Jijellis et les gens de Ghazaouet, ces deux
lettres. Certaines villes de l'Andalousie arabe eurent également
cette habitude et il est probable que leur rapatriement, après
l'exode provoqué brutalement par la Reconquista, a dirigé une seule
et même population à Ghazaouet et à Jijel.
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