Semaine du  24 au 30 Août  2005

 

Charte pour la paix et la réconciliation nationale

Etude de texte

Réconciliation nationale

Et si les islamistes disaient non ?

Volet sécuritaire

Amnistie ou concorde civile bis ?

Retombées de la charte sur les partis

Un tournant politique … pour les politiques

Terrorisme

La guerre médiatique  du terrorisme    (1re partie)

 

 

 

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  Charte pour la paix et la réconciliation nationale

Etude de texte

Le texte de la charte pour la paix et la réconciliation nationale relève le défi de résumer ce qui est appelé “la tragédie nationale” et “le retour à la paix” avec tout ce que cela suggère comme capacité d'agir sur un contexte juridique et politique complexe en moins de 18  000 signes.

La brièveté du texte donne ainsi l'impression qu'elle tient du blanc-seing au Président pour qu'il mette en application un ensemble de mesures déjà prises et fasse adopter des textes dont la rédaction a été entamée, s'ils n'ont pas été déjà finalisés. Il reste que si on peut effectivement digresser sur le sens du texte, une fois adopté par référendum, il deviendra la référence absolue et indiscutable. S'il détermine les grandes lignes de ce qu'il y a lieu de faire, il souligne également les lignes rouges et ce qui ne sera plus toléré.

Par ailleurs, on ne dira jamais assez que le débat nécessaire autour de la tragédie nationale n'a pas encore eu lieu. Se tiendra-t-il une fois la charte adoptée ?

Dans le préambule, il est stipulé : "Pour les citoyennes et les citoyens, pour les familles algériennes, il est vital de transcender définitivement cette tragédie qui ne réside pas dans des débats théoriques, abstraits ou idéologiques, donnant lieu à des échanges de vues entre acteurs ou organisations, agissant à l'intérieur ou hors du territoire national. Cette question vitale concerne la sécurité des biens et celle des personnes et même leur honneur, c'est-à-dire tout ce que l'Islam sacralise et que la Loi protège et garantit." Autant dire pas de débat sans retour de la paix et de la sécurité. Si on insiste pour dire que la paix est revenue en Algérie, il reste que rien ne garantit, pour le moment, sa pérennité.  

Quant à l'autre débat autour de l'absolution, d'une certaine manière, des terroristes de leur crime et visant à faire supporter l'entière responsabilité des drames par l'armée et les services de sécurité, c'est encore une fois le préambule qui détermine les conditions dans lesquelles est approuvée cette charte. "L'Algérie a survécu grâce au patriotisme et aux sacrifices des unités de l'Armée nationale populaire, des Forces de sécurité et de l'ensemble des Patriotes qui ont su, patiemment et avec détermination, organiser la résistance de la Nation face à cette agression criminelle inhumaine. Le peuple algérien honore et honorera à jamais la mémoire de tous ceux qui ont consenti le sacrifice suprême pour que vive la République algérienne démocratique et populaire. Il demeurera aux côtés des familles des martyrs du devoir national et des familles des victimes du terrorisme, parce que leurs sacrifices sont dignes des valeurs de la société algérienne. L'Etat n'épargnera aucun effort, moral et matériel, pour que ces familles et leurs ayants droit continuent de faire l'objet de sa considération, de son hommage et d'un soutien à la mesure des sacrifices consentis." Les policiers et militaires tués sont les martyrs du devoir national.

Le président Bouteflika parle d'immuniser l'armée contre les accusations qui seraient portées contre elle. Cette même détermination est réaffirmée dans le titre I de la charte, à savoir "Reconnaissance du peuple algérien envers les artisans de la sauvegarde de la République algérienne démocratique et populaire". Une double insistance qui met un terme à toutes les supputations de vouloir renvoyer dans le cadre de la réconciliation nationale terroristes et militaires.

Quant à l'objet de la réconciliation, la distinction à ce propos est faite dès le préambule qui indique que "c'est le terrorisme qui a ciblé les biens et les personnes, qui a fait perdre au pays une partie inestimable de ses richesses humaines et matérielles et qui a terni son image sur le plan international".

Un terrorisme qui avait pris pour instrument la religion, qu'il s'agit dorénavant de préserver de toute tentative de manipulation.

Paix et sécurité

Les moyens qui seront mis en place dans le cadre de l'application de cette charte sont destinés à assurer la paix et la sécurité, rien de plus.

"Pour avoir, momentanément, été privés de cette paix et de cette sécurité, ils en apprécient l'importance, en toute conscience, non seulement pour chacun d'entre eux, mais aussi pour l'ensemble de la Nation. Pour leur consolidation définitive, la paix et la sécurité exigent aujourd'hui la mise en œuvre d'une démarche nouvelle visant à concrétiser la réconciliation nationale, car c'est seulement par la réconciliation nationale que seront cicatrisées les plaies générées par la tragédie nationale", souligne-t-on en préambule.

Cette même charte devrait déterminer les conditions dans lesquelles il faudra imaginer les politiques futures dans la mesure où une fois transcendées les peurs et les appréhensions, seul l'avenir comptera. "Par cette approbation, il affirme sa détermination à capitaliser les enseignements tirés de cette tragédie, afin de consolider le socle sur lequel sera édifiée l'Algérie de demain."

De même, l'usage immodéré des conséquences du terrorisme à des fins politiques sera banni. "En adoptant souverainement cette charte, le peuple algérien affirme que nul, en Algérie ou à l'étranger, n'est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux Institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l'Etat, nuire à l'honorabilité de tous ses agents qui l'ont dignement servie, ou ternir l'image de l'Algérie sur le plan international."

Faut-il conclure que la charte, au delà de la déclaration de principe, soustrait du débat les aspects les plus significatifs de la "tragédie" nationale,  tout comme elle met des mots sur les contextes et les situations vécues par les Algériens durant près de dix ans ?

Aspects pratiques

La charte détermine dans quelles conditions seront décidées les extinctions des poursuites judiciaires et exclus du pardon ceux qui ont commis des massacres ou des viols. Bien entendu, on ne sait pas quels moyens seront utilisés pour déterminer les responsabilités et la nature des actions menées dans les maquis par les terroristes.

L'expérience de la concorde civile est là pour rappeler, notamment, le peu d'efficacité des commissions de probation. Dans le même temps, elle répond de manière pratique à la question des disparus. A ce propos, une fois rendues les conclusions de la commission Ksentini, il avait été demandé aux familles si elles acceptaient des dédommagements financiers. Pour Ksentini, la majorité des familles avaient exprimé leur accord. C'est là, d'ailleurs, un des rares points de la charte dont on comprend la réflexion qui a prévalu à son élaboration. A ce propos, on lit dans le texte : "Le peuple algérien rappelle que le dossier des disparus retient l'attention de l'Etat depuis une décennie déjà et fait l'objet d'une attention particulière en vue de son traitement approprié." Ses causes ne sont pas le fait d'un système de lutte contre le terrorisme puisqu'il est stipulé que "le drame des personnes disparues est l'une des conséquences du fléau du terrorisme qui s'est abattu sur l'Algérie". Il affirme aussi que, dans de nombreux cas, ces disparitions sont "une conséquence de l'activité criminelle de terroristes sanguinaires qui se sont arrogés le droit de vie ou de mort sur toute personne, qu'elle soit algérienne ou étrangère". Quant à la responsabilité des services de sécurité, "le peuple algérien souverain rejette toute allégation visant à faire endosser par l'Etat la responsabilité d'un phénomène délibéré de disparition".

La question des disparus est au centre du débat du "qui tue qui ?" et a joué énormément en faveur des couvertures politiques du terrorisme.

Au delà des intentions de la charte, c'est surtout sa valeur en tant que texte adopté par le peuple qui réduit considérablement l'usage fait des disparus pour discréditer l'Etat.

 

Dispositions politiques

Les responsables du FIS, les théoriciens politiques du djihad n'ont plus de possibilité d'activer dans le domaine politique. Ce sont aussi les références aux fondement idéologiques du FIS qui prennent un coup. De nombreux politiques voyaient en la réconciliation nationale une réhabilitation du FIS autant pour aller puiser des militants dans les ex-fiefs de ce parti que pour une prise de contrôle des fonds importants de ce même parti, toujours gelés.

Sous le titre "Mesures destinées à consolider la réconciliation nationale", il est dit que "le peuple algérien (...) affirme sont droit de se protéger de toute répétition de telles dérives et décide, souverainement, d'interdire aux responsables de cette instrumentalisation de la religion toute possibilité d'exercer une activité politique et ce, sous quelque couverture que ce soit". Mais cela ne suffisant pas, les graciés du terrorisme ne pourraient en aucune manière transformer leur défaite militaire en victoire politique (dixit Amara Benyounes de l'UDR).

Ainsi, "le peuple algérien souverain décide également que le droit à l'exercice d'une activité politique ne saurait être reconnu à quiconque ayant participé à des actions terroristes et refuse toujours, malgré les effroyables dégâts humains et matériels commis par le terrorisme et l'instrumentalisation de la religion à des fins criminelles, de reconnaître sa responsabilité dans la conception et dans la mise en œuvre d'une politique prônant le pseudo-djihad contre la Nation et les institutions de la République".

Si la charte rappelle aussi les grands principes contenus dans la Constitution – la nature républicaine de l'Etat algérien, le pluralisme et la démocratie – il s'agit aussi d'y voir un rappel qui fait force de loi ou de complément à la Constitution (même si, d'un point de vue juridique, cela paraît inhabituel).

Une fois adopté par référendum, le texte offrira la possibilité au Président d'agir les mains libres, quoique dans le cadre de la charte – "le peuple algérien souverain approuve la présente charte pour la paix et la réconciliation nationale et mandate le président de la République pour prendre toute les mesures visant à en concrétiser les dispositions" – mais il met aussi un terme au débat sur le choix du projet de société puisqu'il exclut définitivement la mise en place d'un Etat théocratique ou qui ferait autre chose de la religion qu'un référent culturel et identitaire.

Une sacrée avancée, mais qui malheureusement ne rattrape pas le temps perdu.

Amine Esseghir

 

 

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Réconciliation nationale

Et si les islamistes disaient non ?

La charte de réconciliation nationale présentée par le chef de l'Etat, qui sera soumise à référendum le 29 septembre prochain, vise avant tout à sortir l'Algérie d'une crise qui n'a que trop duré.

Si l'issue du référendum ne semble faire aucun doute, car les Algériens dans leur grande majorité, ont envie de tourner la page, l'éventualité d'un vote massif des islamistes contre cette chartre est à prendre en compte.

En effet, imaginons un instant que le scénario des élections de 1991 se reproduise. Imaginons que les démocrates, exactement comme cela s'est passé en 1991, boudent les urnes. Il va de soi que nous aurons un raz-de-marée semblable en tous points à celui de 1991, qui a bouleversé la scène politique et propulsé haut et fort un parti qui a plongé le pays dans la violence et la terreur, des années durant.

Inconscience de la part de ceux qui avaient pris leurs distances par rapport aux élections, manque ou absence de maturité politique, vote-sanction contre un parti, le FLN, qui était désigné par chacun comme un parti corrompu et qui s'était éternisé dans les arcanes de la politique, alors que la situation sociale était explosive : crise du logement, pénurie des denrées alimentaires, chômage, des grèves se déclenchaient ça et là dans les entreprises nationales…

Enfin, quelles que fussent les raisons qui avaient poussé une frange de la société à ne pas voter, le résultat était là, palpable et effrayant. Au lendemain de ces élections, les Unes des journaux se ressemblaient tristement. Elles faisaient toutes état de l'issue inattendue de ce scrutin, qui allaient être le point de départ d'une décennie noire. Choc, consternation, abattement, personne n'en revenait de voir les islamistes remporter une telle victoire.

Les démocrates ont appris à leurs dépens que pendant qu'ils faisaient étalage de leur éloquence, les islamistes avaient commencé un vrai travail de fourmi ne laissant rien au hasard. Tous avaient été mobilisés, avec des missions bien précises et l'obligation d'un résultat tangible : la victoire pure et simple de leur parti aux élections. Ainsi, des couffins pleins de provisions sont distribués aux familles nécessiteuses ; dans les mosquées à dominance islamiste, les prêches allaient dans le même sens. Les musulmans sont obligés, sous peine de se retrouver plus tard en enfer, de soutenir les islamistes dans leur quête de pouvoir, pour, disaient-ils, mettre fin au règne d'un régime de mécréants qui ont pleinement profité des richesses inépuisables du pays et plongé le peuple dans la misère. Il ne fallait pas faire preuve d'une grande imagination et la stratégie était alors toute trouvée pour les islamistes qui promettaient au peuple non seulement la justice sociale et l'égalité, mais aussi et surtout l'au-delà et donc le Paradis. Y a-t-il une stratégie mieux indiquée que celle qui vise à toucher la corde sensible du bon peuple ?

Bien des années après, même si la situation sécuritaire a beaucoup évolué grâce aux efforts conjugués de l'armée et des forces de sécurité qui ont réussi des frappes importantes et ratissé la plupart des maquis infestés de terroristes, il n'en demeure pas moins que les islamistes et leurs sympathisants sont toujours aussi nombreux et pourquoi pas aussi actifs.

Si l'on s'accorde à dire que la charte de réconciliation nationale s'adresse aux islamistes à qui elle tend la main et pardonne de s'être égarés dans une voie sans issue, il s'entend qu'elle pardonne à ceux qui n'ont pas appelé au djihad et n'ont pas commis de massacres collectifs, de viols et d'attentats à l'explosif dans les lieux publics. Il est clair aussi qu'elle ne laisse aucune issue de retour sur la scène politique à ceux qui sont à l'origine de la décennie noire. Elle interdit dont toute activité politique à ceux qui ont appelé au djihad en Algérie.

Autrement dit, les gens du FIS dissous n'ont aucun espoir de se retrouver un jour sur la scène politique, et c'est tant mieux. Ce point précis, qui est en fait le point-clé de la charte de réconciliation nationale, s'il rassure une grande partie de la société qui est aussi soulagée de voir ceux qui n'ont pas hésité une seconde à plonger le pays entier dans des années de folie meurtrière et destructrice pris à leur propre piège, risque fort de déplaire à une autre frange de la société qui pense dur comme fer que l'accalmie actuelle est loin d'être une défaite, mais plutôt un répit bien mérité pour les troupes terroristes, en réalité sérieusement affaiblies et déroutées par les frappes des forces de sécurité, de reprendre du poil de la bête et de mieux se réorganiser.

Mais il serait illusoire de se voiler la face et de se dire que la menace islamiste est écartée. Et ce n'est un secret pour personne que les islamistes sont de plus en plus nombreux ; même s'ils n'activent pas ouvertement, ils sont dans leur majorité dans le commerce informel, et y réussissent très bien. Ils sont tous si bien endoctrinés qu'il n'hésiteront pas, si l'ordre leur est donné, de se mobiliser pour faire échec à un projet que les Algériens espèrent salutaire après des années de violence et de peur.

Les Algériens ont sérieusement envie de tourner la page et de commencer une vie nouvelle. Il va de soi que personne ne peut oublier les années où le pays était à feu et à sang. Mais l'essence même de la vie dit qu'il faut avancer sous peine de stagner ou, pire encore, de se retrouver des années en arrière.

Les psychologues disent qu'il faut faire le deuil de cette période de notre vie, car c'est notre seule chance de sortir un jour du cycle infernal dans lequel l'Algérie risque de se retrouver un jour. Car, affirment les psychologues, un enfant qui a assisté à l'assassinat de ses parents se retrouvera inévitablement assassin à son  tour, sauf s'il est pris en charge par un psychologue qui l'amènera progressivement à s'habituer à cette mort, évitant ainsi la répétition d'un acte qui lui a tant fait mal.

Donc que les islamistes disent non à la charte de réconciliation nationale est une hypothèse à ne pas écarter car elle freine leur avancée politique, chose qu'ils n'admettront jamais. Chacun sait que leur revendication principale est le retour sur la scène politique du parti dissous.

Des années après, les démocrates feront-ils preuve d'une plus grande maturité politique ? La leçon de 1991 est-elle bien apprise ou bien aurons-nous encore une fois l'éternel refrain qui dit que les élections étant faites d'avance et leur résultat assuré, pourquoi trop se casser la tête ? Dans ce cas précis, le scénario qui a fait peur aux Algériens n'est pas loin de se reproduire. Refuser la réconciliation, c'est laisser la porte ouverte au terrorisme qui a endeuillé tant et tant de familles.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Volet sécuritaire

Amnistie ou concorde civile bis ?

A quoi devra ressembler l'après-29 septembre, une fois, comme s'attendent les observateurs, que la charte sur la paix et la réconciliation nationale  adoptée ?

Si au plan politique, des retombées sont à attendre quant aux rapports de force de l'heure, c'est au plan sécuritaire que les choses restent les plus incertaines.

A ce titre, le projet de charte de Bouteflika n'est pas autre que ce qui avait été annoncé par Abdelaziz Belkhadem : un canevas général de mesures, dont l'application effective ne saurait se faire sans la promulgation de lois. Sous cet angle, le référendum se présente comme l'octroi d'un chèque en blanc au chef de l'Etat qui aura, comme prédit par Ahmed Ouyahia, toute latitude de traduire l'aspiration populaire. Ce mystère qui entoure la suite à venir est doublement entretenu par le fait que la majorité de l'opinion est, au fond, loin de s'attendre à ce que le chef de l'Etat convoque le corps électoral, six ans après la concorde civile, pour lui proposer un projet identique. Mais puisque l'idée générale retenue de la première initiative est que globalement, c'est de pardon qu'il a été question, il reste difficile de saisir avec clarté les tenants et aboutissants de ce qui sera l'objet du scrutin. Et pour peu que l'on commence à chercher au-delà du volet sécuritaire, l'on butte d'emblée sur la double proposition de la charte : la reconnaissance à toutes les institutions de l'Etat ayant combattu le terrorisme et le bannissement à jamais de l'ex-FIS, ce qui en soi est déjà effectif. Cela, même si ceux qui se qualifient de représentants du parti dissous cachent à peine leur insatisfaction à l'égard d'un texte qui finit de les priver de tout, y compris d'une sortie honorable devant l'Histoire, ce à quoi, de l'avis de beaucoup, ils n'ont pas l'ombre d'un droit.

C'est ainsi, du moins, qu'il faut interpréter les propos de Madani Mezrag à notre confrère L'Expression, plus porté qu'il se montre à parler de l'avenir que du passé lorsqu'il considère sans ambages et dans le même temps que la charte sur la paix et la réconciliation nationale est "une avancée  considérable dans le règlement de l'ensemble des problèmes demeurés en suspens" et que le président de la République agisse pour que "les dirigeants de notre parti recouvrent leur droit à faire de la politique afin que la solution définitive ne débouche pas sur une impasse".

L'ancien chef de l'AIS dissoute est donc le premier à considérer que la charte développe une approche exclusivement sécuritaire et, tout au plus, amène un prolongement au pan social des incidences des mesures qu'elle contient. Difficile de dire, puisque ce n'est pas une amnistie dans le sens classique où elle était attendue et avait fait l'objet d'âpres débats ni encore une réédition des dispositions de la concorde civile de 1999. Cela, bien que cette dernière portait entre autres sur trois chapitres similaires qui peuvent s'apparenter à du déjà vu : l'extinction des poursuites, la mise sous probation et l'atténuation de la peine.

En ce qui concerne directement les terroristes ayant déposé les armes et s'étant placés sous l'autorité de l'Etat, la charte se lance un défi discutable : une palette de mesures est proposée visant non plus à dégarnir les maquis, mais à les soustraire à la mouvance même dont ils sont issus par l'assise de mécanismes de réinsertion sociale et, à terme, la banalisation de la situation de l'ex-terroriste invité avec le temps à devenir Monsieur Tout-le-monde.

C'est dans ce sens que s'inscrit la proposition de "l'extinction des poursuites judiciaires pour tous ceux qui ont déjà mis fin à leurs activités armées et se sont rendus aux autorités, depuis le 13 janvier 2000, date de forclusion des effets de la loi portant concorde civile", dont visiblement le délai est tout bonnement prorogé. Mais pas seulement. Car, pour autant qu'ils ne soient pas impliqués dans des massacres collectifs, des viols ou des attentats à l'explosif dans des lieux publics, les terroristes concernés sont logés à une meilleure enseigne que ceux dont les cas ont été traités dans le cadre de la concorde civile : ils ne sont soumis à aucune commission de probation, ils n'ont de fait aucun fil à la patte.

En effet, la mise sous probation consiste en l'ajournement temporaire des poursuites pendant un délai déterminé afin de s'assurer de l'amendement entier de l'individu qui y est soumis, avec cette épée de Damoclès qui fait que, durant cette période, l'ajournement des poursuites pénales est immédiatement révoqué si de nouveaux faits étaient retenus à l'encontre de l'intéressé. Avec la charte sur la réconciliation nationale, rien de tel, ce qui démontre que la charte abroge, de fait, la loi sur la concorde civile !

Prenons un autre chapitre qui va, en revanche, reconduire quasiment les mêmes dispositions que celles apportées par la loi de septembre 1999, celui relatif aux terroristes qui ne se sont encore pas rendus. Si la concorde civile avait prévu à leur adresse une remise de peine et que le chef de l'Etat leur avait promis une lutte implacable au-delà du 13 janvier 2000 s'ils restaient dans les maquis, la charte porte, quant à elle, sur "l'abandon des poursuites judiciaires contre les personnes recherchées en Algérie ou à l'étranger ou condamnées par contumace, qui décideront de se présenter volontairement devant les autorités" ainsi que "l'extinction des poursuites contre les personnes impliquées dans des activités de soutien au terrorisme et qui se déclareront aux autorités compétentes".

De plus, il est prévu "la grâce" pour les personnes condamnées ou détenues pour des actes de terrorisme autres que les massacres collectifs, les viols et les attentats à l'explosif dans des lieux publics. Ce point jette le trouble parmi les juristes, sachant qu'une mesure de grâce au profit de pas moins de 3 000 militants islamistes, dont certains condamnés pour soutien au terrorisme ou pour terrorisme tout court, lesquels avaient été relâchés en juillet 1999, deux mois avant le dernier référendum.

Au chapitre de l'exonération des poursuites, la loi portant concorde civile permettait d'en bénéficier à tout terroriste se trouvant à l'intérieur et à l'extérieur du pays et qui n'a pas commis "les trois grands crimes" et accordait à ce dernier un délai de six mois pour se rendre.

Par contre la grâce amnistiante en faveur de 3 000 éléments de l'AIS dissoute a été prise par le chef de l'Etat en personne, au lendemain de la proclamation des résultats du référendum, dans le même contexte politique, mais en dehors du cadre de la loi approuvée par le peuple.

Enfin, il est attendu "des commutations et des remises de peines" pour tous les autres individus condamnés définitivement, détenus ou recherchés pour actes terroristes, qui ne sont pas concernés par les mesures de grâce et d'extinction de poursuites énoncées ci-dessus. Dans le dispositif prenant fin le 13 janvier 2000, il était également question de remises de peine au profit des terroristes se rendant dans un délai de trois mois et qui, ne pouvant bénéficier de probation, encouraient des peines de 3 à 10 ans de réclusion.

Strictement sur plan volet sécuritaire, la charte sur la réconciliation nationale n'est pas totalement novatrice ni entièrement une réédition de la loi sur la concorde civile dont elle abroge certaines dispositions, reconduit d'autres et élargit le reste aux limites de l'amnistie, sans que ce mot ne soit lâché. Il faut bien se garder d'ailleurs de l'employer hâtivement, puisque l'amnistie est avant tout le renoncement par l'Etat de son droit de poursuite : une autre personne peut-elle se constituer partie civile et sa plainte sera-t-elle recevable ? Car dans le cas de cette charte soumise à référendum, c'est un précédent sans pareil qui sera avalisé par le Conseil constitutionnel et risque de devenir opposable en tant qu'argument que la justice peut faire valoir : la nation entière et pas seulement l'Etat a pardonné, toute poursuite n'est plus alors possible. Encore qu'il reste à démontrer qu'un tel montage juridique puisse tenir la route au regard du droit international et des conventions auxquelles l'Algérie a pleinement adhéré.

Autre question : que ferait l'Etat algérien pour un terroriste qui était à l'étranger, amnistié ici et de retour at home, mais qui est recherché et demandé par les autorités d'un autre pays, la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, par exemple ? Faudra-t-il alors le livrer ? Le protéger, car il est comme innocent dans son pays et c'est son Etat qui l'atteste ? Verra-t-on alors l'Algérie comme le refuge inespéré en ces temps de chasse au terroriste ?

Ce lundi, en Conseil des ministres, le chef de l'Etat a annoncé que "la réconciliation nationale sera confortée par des mesures mûrement pesées et bien étudiées de commutation ou d'allègement de peines, de grâce ou, le cas échéant, d'extinction des poursuites pénales". Nous aurions voulu en savoir plus avant le référendum, mais le détail et le concret sont pour plus tard.

Nabil Benali

 

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Retombées de la charte sur les partis

Un tournant politique … pour les politiques

De la reconfiguration de la carte politique en Algérie, il en est question depuis un moment. Si le pourquoi de la chose ne posait pas un trop grand problème tant le constat de défaillance n'était plus à faire, c'est en réalité le comment qui suscitait quelques appréhensions. D'où, souligne-t-on, l'importance du projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale. 

Cette initiative  n'a pas été encore adoptée par le peuple. Le référendum est programmé pour le jeudi 29 septembre et d'ores et déjà, les observateurs de la scène nationale, notamment dans ses volets sécuritaire et politique, prédisent que la charte en question aura de grandes implications. D'autant que, de leur avis, son adoption ne sera en définitive qu'une simple formalité. Pourtant, cet optimisme dont ils font preuve est loin de faire l'unanimité. La cause des craintes, latentes pour le moment,  tient justement de leur certitude qu'une fois que le contenu de  charte aura été plébiscité par le peuple, plus rien ne sera comme avant. Les politiques, eux, le savent. Pour preuve, les réactions enregistrées depuis l'annonce, le dimanche le 14 août, du contenu de la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Il faut dire aussi que les rédacteurs de cette charte n'y ont pas été de main morte pour clarifier les nouveaux principes politiques dont tout un chacun, dans son exercice futur, devra tenir compte. D'autant que la principale option véhiculée par le projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale est l'interdiction notifiée aux anciens dirigeants du FIS dissous de réinvestir le champ politique.

Pour rappel, dans le chapitre "Mesures destinées à consolider la réconciliation nationale", il est énoncé que le peuple, "tout en étant disposé à la mansuétude, ne peut oublier les tragiques conséquences de l'odieuse instrumentalisation des préceptes de l'Islam, religion d'Etat". Et c'est sur la base de "son droit de se protéger de toute répétition de telles dérives" qu'il est appelé à "décider souverainement d'interdire aux responsables de cette instrumentalisation de la religion toute possibilité d'exercer une activité politique, et ce, sous quelque couverture que ce soit". Mieux encore, il est également stipulé dans le document soumis à l'adoption par voie référendaire que "le peuple souverain décide également que le droit à l'exercice d'une activité politique ne saurait être reconnu à quiconque ayant participé à des actions terroristes et qui refuse toujours, et malgré les effroyables dégâts et matériels commis, par le terrorisme et l'instrumentalisation de la religion à des fins criminelles, de reconnaître sa responsabilité dans la conception et dans la mise en œuvre d'une politique prônant le pseudo-djihad contre la Nation et les institutions de la République". 

 

La nature a horreur du vide…

Il faut avouer que l'on ne peut pas être plus clair à l'attention de tous les responsables du FIS dissous qui, y a-t-il lieu de le rappeler, n'ont jamais admis leurs responsabilités dans la crise politique traversée par le pays. Du reste, ils n'ont jamais désespéré de revenir sur la scène politique, confortés qu'ils étaient par le discours développé même par certains décideurs, discours qui soutenait que seule la réhabilitation de l'ancien parti islamiste et le retour sur la scène de ses responsables sont à même de permettre au pays de tourner cette page de son histoire. Un discours, faut-il encore le préciser, partagé par le président de la République qui n'a pas caché sa conviction sur le sujet.

Mais il est clair, au regard du contenu de la charte, que ce n'est pas cette option qui a été retenue.

Le peuple partage-t-il cette vision des choses ?  Les résultats du vote du 29 septembre permettront de s’en faire idée.

Reste que rien n'indique, dans le cas où le projet serait rejeté, que l'on reviendra  nécessairement à la situation politique d'avant 1991 tant il est vrai que la détermination affichée sur le fait que le sort du FIS est scellé ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais à charge pour ceux qui développent ce point de vue de permettre l'émergence d'une vraie classe politique et de leaders politiques à même de constituer la locomotive qui conduira le pays à la gare de la démocratie. Pour ce faire, il est indispensable d'ouvrir le champ médiatique, seul espace qui puisse constituer  une tribune accessible à tous.

Reste que la question qui s'impose est la suivante :  une telle gageure est-elle réalisable avec le personnel politique en poste aujourd'hui ? Car pour résumer, si une flopée de partis politiques existe sur les registres du ministère de l'Intérieur, puisqu'officiellement agréés et pouvant de ce fait exercer en toute liberté, leur  réapparition reste tributaire de quelques rendez-vous électoraux, notamment la présidentielle et, à un degré moindre, les consultations communales et législatives,  il reste que la scène politique est dominée par les mêmes formations. Une dizaine en tout, à savoir le FLN, le RND, le PT, le FFS, le MSP, El Islah, le FNA, le RCD, le PRA, Enahda, et ce, bien qu'il faille relever que parmi ces partis, certains ne font que de la figuration.  En fait, hormis quelques uns qui se comptent sur les doigts d'une seule main, ils ne peuvent pas  prétendre influer sur le cours de l'histoire. Ce qui, faut-il le dire, malheureusement,  n'a pas été le cas du FIS dissous.

Une réalité dont ont conscience tous les responsables des formations politiques, notamment les islamistes du MSP et d'Enahda. Par leur politique participationniste, les directions de ces deux formations ont tenté de combler le vide laissé par l'absence forcée du FIS et le non-agrément de Wafa, d'autant que le discours officiel est favorable à un islamisme modéré. Car il ne faut surtout pas se faire d'illusion.

En déclarant, au lendemain du discours du Président, que le projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale "correspond au thèse du MSP", Aboudjerra Soltani se réjouissait surtout du maintien de l'interdiction signifiée aux dirigeants du FIS dissous de refaire de la politique. Car le patron du MSP est assez lucide pour comprendre que le retour du FIS conduirait à la disparition de son parti qui perdrait de facto son statut d'interface entre le pouvoir et les islamistes.

De même qu'il ne faut pas croire que son grand rival, El-Islah, ne se soit pas réjoui du contenu de la charte. Le fait qu'il prône une réconciliation "sans exclusive" est surtout destiné à la consommation extérieure. Car même s'il s'est gardé de le dire, le retour sur scène du FIS aurait sur son parti les mêmes conséquences que celles qu'aurait eu à subir le MSP. Il serait tout aussi laminé pour la simple raison que le radicalisme islamisme qu'il incarne serait récupéré par les dirigeants du FIS. Et la base de ce dernier qui a, par défaut, jeté son dévolu sur le parti de Djaballah, retrouvera ses leaders de toujours. C'est dire que pour les islamistes en fonction, l'adoption du projet serait bénéfique pour leur devenir politique.

 

Le dilemme du FLN

Mais de l'avis de certains observateurs, le parti qui aurait le plus à perdre dans l'adoption du document dans sa mouture actuelle est le FLN de Belkhadem. Et pour cause, ce FLN-là a toujours manipulé, pour la concrétisation de ses  desseins, le FIS. Car si le MSP est l'interface entre le pouvoir et les islamistes, le FLN, lui, est l'interface entre le FIS et le pays tout entier. Et c'est à juste titre que les deux partis avaient été qualifiés de "peste" pour l'un et de "choléra" pour l'autre. En fait, le parti doit se trouver aujourd'hui face à un véritable dilemme. En effet, s'il est tenu, de par sa présence au sein de l'alliance présidentielle, de soutenir le projet, il reste qu'il sait que son intérêt à moyen et long termes serait justement dans le rejet de la charte. D'autant que le contenu pourrait faire peser sur son avenir de nouvelles craintes. Déjà qu'il est dans l'incapacité de remettre de l'ordre dans sa maison, voilà que ce projet risque de le mettre en position d'infériorité par rapport à son rival, le RND, dont l'approche éradicatrice a été plus ou moins reconduite dans la mouture.  En effet, il y a lieu de rappeler que contrairement au FLN, le RND s'est toujours opposé à l'idée d'une amnistie générale. D'où, du reste, l'empressement de la formation de Ahmed Ouyahia  à soutenir le projet rendu public.

Pour le restant des troupes, en l'occurrence le FFS et le PT notamment, il est certain que l'interdiction du retour du FIS va devoir les amener à revisiter certaines de leurs positions et à se trouver de nouveaux chevaux de bataille. De même que sur un autre plan, elle peut s'avérer salutaire pour des partis du pôle démocratique à l'image du RCD, de l'ANR ou du MDS, dont l'approche politique a toujours été claire sur la question du retour du FIS dissous sur la scène politique.

 Mais il est à craindre qu'au lieu de  galvaniser la majorité des partis politiques, la charte ne les tétanise au point où la léthargie dans laquelle ils se complaisent ne les fasse renoncer, de leur propre gré, à exercer une activité politique, et ce, sous quelque couverture que ce soit.

Nadia Kerraz

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