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Ouzbékistan
Washington
ménage son allié
Les positions
américaines par rapport à certains dossiers dans le monde sont à
géométrie variable, selon que le pays soit ou non un allié
stratégique. L’Ouzbékistan est un exemple assez significatif.
L’insurrection dans ce pays d’Asie centrale a contraint Washington à
faire le grand écart, partagé entre son idéal affiché de promouvoir
la démocratie et son soutien à un régime autoritaire.
La répression
sanglante des manifestations à Andijan jette une lumière
particulièrement vive sur ce paradoxe que les Etats-Unis rencontrent
également avec plusieurs de leurs proches alliés comme le Pakistan,
l’Egypte ou l’Arabie Saoudite.
Après avoir réagi
de manière prudente lors des événements sanglants d’Ouzbékistan,
l’administration américaine s’est décidée à faire monter la pression
sur Tachkent, mais sans aller jusqu’à évoquer des mesures de
rétorsion. Le département d’Etat s’est déclaré tout simplement
“profondément troublé” par les tirs des forces de l’ordre contre des
civils, qui auraient fait plus d’une centaine de morts de source
officielle, 745 selon un parti d’opposition.
La secrétaire
d’Etat américaine a appelé le régime ami du président Islam Karimov
à “adopter des réformes, à rendre le système plus ouvert”. Les
responsables américains ont également reproché au Président ouzbek
de se prévaloir trop facilement de la lutte antiterroriste pour
justifier toute forme de répression. Mais Washington continue aussi
de s’inquiéter de la possible présence dans les rangs des insurgés
de radicaux du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MOI), qui figure
dans la liste des organisations terroristes du département d’Etat.
Pour de nombreux
observateurs, les Etats-Unis ne peuvent feindre l’étonnement devant
le comportement d’Islam Karimov. Ils le soutiennent depuis des
années ; la manière dont il a réprimé dans le sang les
manifestations n’était pas une surprise, mais “entièrement
prévisible”.
La guerre
d’Afghanistan (voisin de l’Ouzbékistan), la lutte contre les réseaux
terroristes mais aussi les ambitions stratégiques et économiques
américaines en Asie centrale ont fait de Tachkent un des plus sûrs
alliés de l’Amérique dans cette partie du monde.
Grand partisan de
la lutte contre le terrorisme, Islam Karimov s’est accordé les
faveurs des Etats-Unis en les autorisant, en 2001, à ouvrir une base
militaire dans le sud du pays, à deux pas de la frontière aghane.
Washington est
toutefois régulièrement accusé par les organisations humanitaires de
ménager un régime réputé pour ses violations systématiques des
droits de l’homme, notamment l’usage de la torture. Les Américains
ont coupé quelques subventions à l’Ouzbékistan en raison de cette
piètre situation, et réservé à Tachkent des chapitres critiques dans
des rapports fondamentaux, sans grand effet sur le pouvoir de fer
d’Islam Karimov.
Le quotidien
Washington Post mettait notamment en exergue, dans une de ses
éditions, le fait que Tachkent, qui a notamment mis une base
aérienne à la disposition des Américains et coopère étroitement dans
le domaine du renseignement, continue d’avoir des relations plus que
cordiales avec le Pentagone. “Islam Karimov ignore habituellement
les remontrances du département d’Etat, et non sans raison,
puisqu’il a le soutien inconditionnel du Pentagone pour un
partenariat stratégique”, précise le quotidien américain. Le dilemme
américain s’explique aussi par l’absence de véritable équipe prête à
remplacer le pouvoir actuel, confronté à une insurrection islamiste
jugée pire que le système en place.
Alors que le
président George W. Bush se veut le héraut de la démocratisation
dans le monde, il ferme les yeux quand cela l’arrange.
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Ex-URSS
Les dominos se
suivent mais ne se ressemblent pas
Même si elle
semble essentiellement motivée par la pauvreté et l’oppression,
l’insurrection d’Andijan, en Ouzbékistan, risque de prendre
rapidement une coloration islamiste et de déstabiliser toute la
région, du Kirghizstan au Caucase russe.
“C’est une menace
pour toute la région. Aujourd’hui, on s bat pour la justice sociale,
mais le but final est le califat, Etat islamique transnational dont
la création est l’objectif des islamistes”, selon Alexeï Malachenko,
chercheur à la Fondation Carnegie de Moscou.
Les présidents
russe et ouzbek Vladimir Poutine et Islam Karimov ont eux-mêmes
exprimé leur préoccupation face à des “tentatives de déstabilisation
de la situation en Asie centrale”.
La révolte
d’Andijan semble inscrire l’Ouzbékistan, après la Géorgie, l’Ukraine
et le Kirghizstan, dans la série des pays dominos de l’ex-URSS, où
des soulèvements ont renversé les régimes hérités de l’ère
soviétique. Mais si elle réussissait – ce qui est loin d’être acquis
le président Islam Karimov semblant décidé à ne pas abandonner le
pouvoir – cette révolte risquerait d’avoir des répercussions d’une
nature différente. Car la vallée de Ferghana, dont Andijan est la
plus grande ville, est une sorte de détonateur pour une région
explosive en raison d’un cocktail de pauvreté et d’islamisme. La
ville d’Och, d’où est parti le mouvement ayant renversé en mars le
président Askar Akaïev à Bichkek, se trouve dans la même vallée,
côté kirghize. C’est là que des émeutes sanglantes ont opposé en
1990 Ouzbeks et Kirghizes. Et, neuf ans plus tard, une milice
islamique ouzbèke a pris des Japonais en otages, ce qui a conduit
les forces de Tachkent à bombarder des camps rebelles dans la zone
kirghize.
Le mélange des
motivations sociales, politiques et religieuses rend difficile
l’analyse des événements, d’autant que le régime d’Islam Karimov
utilise le danger islamiste pour s’assurer de l’appui de ses alliés
russe et américain, l’un confronté au terrorisme tchétchène, qu’il
associe volontiers au wahhabisme, et l’autre à celui d’Al-Qaîda.
Le Président
ouzbek a d’ailleurs repris la thèse du complot islamiste. “Les plans
ont été élaborés par les mêmes personnes qui ont organisé les
événements à Och”, a-t-il dit ; “selon nous, c’est lié au Hizb
Tahrir”, le mouvement islamiste interdit, présent sans toute l’Asie
centrale.
Le déroulement de
la “révolution” kirghize en mars, comme celui de l’insurrection
d’Andijan (où certains leaders ont demandé l’aide et l’intervention
du président Poutine) n’ont pas apporté de preuve définitive de leur
caractère islamiste, même si la révolte est partie du procès de 23
personnes accusées d’appartenir à un mouvement islamiste. Mais la
plupart des analystes s’accordaient à dire que le danger était là.
“C’est une menace
pour toute l’Asie centrale”, dit Alexandre Iskandarian, politologue
et directeur de l’Institut caucasien des médias. “Les racines sont
sociales, mais dans ces pays, le conflit prend inévitablement la
forme islamique.” Au Kirghizstan, précise l’analyste, “les
islamistes sont moins combatifs et moins politisés”, tandis qu’au
Tadjikistan, le souvenir de la longue et sanglante guerre civile
contribue à maintenir le calme.
Quant à la Russie,
où vivent 20 millions de musulmans, “il n’y a pas de meaces réelles
pour le moment. Mais si l’incendie s’allume, il y aura des retombées
dans le Caucase du Nord, où l’islam radical s’installe non seulement
en Tchétchénie, mais aussi au Daguestan voisin”.
La Russie (comme
les Etats-Unis) n’a pas le choix : elle n’a personne d’autre à
soutenir que Karimov. La folie serait d’envoyer les troupes russes
pour rétablir l’ordre…
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