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Opinion
Lettre ouverte
à tous les Sahraouis
Par Hassoun
Abdeljebbar, ancien prisonnier politique, groupe Serfaty
L’intervention de
notre armée au Sahara Occidental a constitué un sujet de polémique
au sein de la gauche marxiste. La nécessité de cette intervention
n’a pas été reconnue, car elle mettait en cause la dignité de notre
armée et celle de notre peuple.
Nos amis, au
Sahara et ailleurs, se rappellent notre position de refus et de
principe que nous avons formulée à une époque où le seul fait de
respirer – pour ne pas dire agir – suffisait pour s’exposer à la
répression… La punition a été infligée et nous avons payé le prix de
notre position par le sacrifice de notre tendre jeunesse, de notre
sécurité et de notre dignité.
Nous nous
rappelons ce cri unifié qui a grondé – gronde encore – dans une
marche, derrière un drapeau qui symbolisait l’ouverture, le grand
espace qui est devenu un symbole d’enfermement et de chauvinisme. Ce
cri que nous avons écouté derrière les barreaux des cellules, dans
le quartier Moulay-Chérif, dans la “chambre noire”, ligotés,
bâillonnés, inquiets au sujet de notre citoyenneté. Nous avons
écouté, comme l’a écouté le bourreau, un cri qu’excite chez lui
l’appétit de vengeance et l’esprit d’un nationalisme meurtrier :
“Tuez ces traîtres !”
Ce qui devait nous
protéger s’est transformé subitement en enfer. Que faire si nous
sommes militants, sympathisants de la liberté des peuples ?
Mais aujourd’hui,
ce qui s’est passé… est passé et que cela ait produit une guerre et
une tragédie, personne ne peut se dire non concerné et personne ne
peut se dispenser d’en payer le prix, personne ne peut nier les
faits : réalité d’une patrie pour deux peuples.
Peut-être nous
faudrait-il beaucoup de temps, beaucoup d’espoir pour gagner
l’amitié ; mais cela est inévitable par la force du voisinage.
Pour cela, il est
important de dire au peuple sahraoui, en vérité nos soldats, nos
fils, nos pères, nos amis, qu’ils n’ont pas mérité votre haine, plus
de quinze ans après le début du cessez-le-feu. Il est indigne de
vous que le prix de votre liberté soit la captivité des autres sans
raison, alors que vous savez, comme nous savons, qui doit payer le
prix.
De même, il n’est
pas acceptable que soient soustraites – inutilement – de votre lutte
contre l’arbitraire, des valeurs nobles qui anoblissaient votre
combat et nous le faisaient aimer, nous, militants, amoureux de la
vie, partisans de la liberté des peuples ; car en toute simplicité,
nous aimons ce que vous aimez et détestons ce que vous détestez …
Faites attention à
ne pas “mêler” votre résistance à ce qui peut entacher ses valeurs.
Nos soldats sont
l’emblème de la dignité de notre peuple et nous ne pouvons
reconnaître la nécessité de les garder dans les geôles et les
prisons après la fin des motifs et des causes de leur détention (la
réalité de la guerre) et leur libération est un acte qui, à nos
yeux, ne peut attendre.
(14 mai 2005)
Réponse à un camarade marocain
Par Ali Omar
Yara, sociologue des conflits, président du GIS, Paris
Cher camarade
Hassoun Abdeljebbar. Il n’y a qu’un autre camarade qui puisse
comprendre et répondre à ton appel du 14 mai 2005 au sujet de ces
malheureux soldats marocains capturés, armes à la main, dans un
pays, le Sahara occidental, qui n’appartient pas au Maroc. Il est de
mon devoir, en effet, comme intellectuel et militant sahraoui, de
soutenir votre action ô combien bénéfique. Oui, les vrais
communistes marocains ont soutenu le droit du peuple sahraoui à
l’autodétermination, depuis le début des années 1970. Votre soutien
s’étend aussi à toutes les nations anti-impérialistes, vers la
marche de la liberté et l’égalité des hommes. L’Algérie, Cuba, le
Vietnam et d’autres peuples progressistes n’ont pas manqué cette
occasion d’une levée en masse du peuple sahraoui contre les
coloniaux. Depuis, les Sahraouis ont entamé, sans perdre de temps,
la bataille contre la misère, l’illettrisme, et ont conquis leur
droit de se constituer en un Etat progressiste, la RASD.
Comme tu le sais,
le débat avec les camarades marocains n’a jamais été rompu. Nos
sociétés civiles respectives ont prouvé leur refus de la guerre et
du règne de la tyrannie. Les actions ne manquent pas, en tout cas en
France : à l’occasion de la fête de l’humanité, la manifestation de
la fête du travail (1er mai), à l’occasion aussi des différents
forums sociaux. Nos écrits non plus : telle la lettre de notre
regretté Mohamed Fadel (Cf. Lettre à mon frère marocain, Arso 2002)
suivie par une multitude de rencontres maroco-sahraouies en Europe
et d’autres encore mal connues pour que les deux peuples, marocain
et sahraoui, soient toujours en contact et pour que les deux Etats,
Maroc et RASD, trouvent une réelle paix. Nous admirons votre lutte
face à la terreur du makhzen et l’étroitesse de son esprit
politique.
Nous sommes
solidaires, mais fidèles aux principes de la liberté.
Il ne s’agit pas
de débattre, ici, d’un éventuel programme commun, fixé entre vous et
nous. Pourtant, il est urgent que les forces vives du Maghreb se
déploient pour barrer la route à un institutionnalisme figé qui
cache la domination du plus riche, celle de la misère (dans les
hôpitaux, les écoles, les bidonvilles), et la ré-islamisation des
masses par la force et la corruption structurelle.
Il s’agit de te
répondre sur ton reproche à propos des soldats marocains capturés
par nos combattants. Le makhzen marocain et sa droite, l’Istiqlal,
comme ses socialistes, suscitent le dégoût car ils ont barré la
route à la liberté d’un petit peuple qui avait lutté, lui aussi,
contre le colonialisme depuis plus d’un siècle. Notre ultime but,
malgré l’éloignement et les sacrifices, est l’indépendance totale de
notre terre sacrée, le Sahara occidental, et personne ne doute que
cette indépendance va être dure à acquérir.
Il est évident,
cher camarade, que nous sommes victimes du despotisme franquiste,
abandonnés par les Espagnols en 1976, et empêchés par l’action
maléfique des gouvernements français. Il est évident aussi que
Hassan II a subitement entravé l’autodétermination du peuple
sahraoui avec sa marche verte et l’envoi de ses troupes, pensant que
sa guerre contre nous, taxés de mercenaires, serait une partie de
plaisir. Le coupable devant nous et devant l’histoire, c’est lui.
C’est lui, l’égaré, pas nous, car nous, Sahraouis, nous ne pouvons
être “égarés”sur nos propres terres ancestrales.
Ton appel soulève
la douloureuse question que je partage, avec toi, sur la situation
des prisonniers de guerre marocains : nos combattants sahraouis –
1976-1991 : plus de 2 000 prisonniers marocains ont été capturés –
ne sont pas partis les chercher au nord de l’oued Draa. Il faut
remonter à l’épisode d’Ahmed El-Hiba, à partir de 1910, pour voir
des formations tribales sahraouies soutenir, hors de leur pays, les
tribus marocaines contre l’occupation française. Ces soldats
marocains ont été pris sur une terre qui n’appartient ni au Maroc,
ni à la Mauritanie, ni non plus à l’Algérie.
Il faut que tu
saches, aussi, que la chance de ces soldats prisonniers tient à la
bienveillance de nos combattants de l’ALPS, dans une guerre
d’anéantissement, pour les mettre à l’abri des combats et des
exactions, espérant que leur pays, le Maroc, les récupérerait dans
la dignité.
Un dicton marocain
dit : “Celui qui danse ne cache pas sa barbe.”
Sache, camarade,
que toute Nation moderne qui se respecte, engagée dans des terribles
combats contre les autres nations, fait en sorte que ses soldats
capturés soient vite rapatriés. La seule exception historique est le
comportement cynique de Hassan II qui a refusé de s’adresser
directement au Front Polisario pour trouver une solution rapide et
clémente, pour épargner la captivité prolongée de ces malheureux et,
parallèlement, nous rendre en échange les combattants sahraouis
capturés par le Maroc. Votre roi Hassan II a confondu ses soldats
(sujets) et nous. Rien ne s’est produit dans ce sens ; il a fallu,
comme tu le sais, l’intervention de pays tiers pour que le Maroc les
récupère, par groupes, depuis 15 ans. Tu penses que le cessez-le-feu
est la fin de la guerre ? Mais non, hélas ! Car la suspension des
hostilités n’est jamais la fin d’une guerre. La preuve : les murs
marocains et l’impressionnant stationnement des FAR et de la
Gendarmerie sur les fortifications, réduisant en outre nos
territoires occupés à une réserve de pauvres Sahraouis et
d’immigrants marocains. S’ajoute à cela la domination policière, qui
ne profite qu’aux barons militaires marocains se livrant à des
trafics de toute sorte.
Donc de quelle
“haine” parles-tu ? Comment peux-tu te confondre avec les bourreaux
au lieu de faire pression sur eux pour qu’ils s’activent sans
détours afin de récupérer leurs soldats et retirer leurs troupes ?
J’espère,
évidemment, que le sort de ces soldats (410) actuellement entre les
mains du Polisario, mais bien traités, contrairement aux bruits
malintentionnés qui courent, soit rapidement résolu et que nos
soldats sahraouis détenus au Maroc subissent le même sort heureux.
Mais, je doute que le Maroc – les makhzeniens – l’entende de cette
oreille, car il se moque, bien entendu, de l’opinion de la société
civile et de l’opinion publique internationale.
Aujourd’hui, le
seul acte bénéfique sur ce problème humanitaire est, peut-être,
l’appel du roi Mohammed VI à Mohamed Abdelaziz, notre Président,
pour libérer tes compatriotes et avancer vers une reconnaissance
mutuelle assurée.
(Paris, le 20
mai 2005, fête du déclenchement de la lutte sahraouie)
N.B. : Ces deux
opinions sont publiées sur le site Arso (www.arso.org)
Benjamin Stora
«Au Maghreb, il
faudra du temps pour un retour de confiance»
Le professeur
d’Histoire du Maghreb à l’Institut national des langues et
civilisations orientales, Benjamin Stora, évoque les grandes lignes
de la discorde Maroc/Algérie en se basant tantôt sur des faits
historiques, tantôt sur la réalité socio-économique des deux pays.
Quel regard
peut-on porter sur la relation actuelle entre le Maroc et l’Algérie
: dialogue, ouverture de frontières ?
Les relations
entre les deux grands pays du Maghreb passent, depuis de longues
années, par différentes phases : de l’espoir de réconciliation à
l’amertume, au désenchantement. Actuellement, il semble qu’existe
une sorte de “réchauffement” au sommet des deux Etats ; mais
honnêtement, se manifeste désormais une usure de l’intérêt que
portent les sociétés et les gouvernements à la réalisation d’une
unité effective, stable, cohérente. Personne ne veut prendre la
responsabilité, au regard de l’Histoire, d’un divorce officiel,
personne ne veut signer l’acte de décès de l’Union du Maghreb arabe
(UMA).
Qui prendrait,
alors, la responsabilité de la relance de son fonctionnement ? Les
relations entre les deux nations se trouvent dans l’impasse, entre
unité du Maghreb bloquée et Europe fermée. De plus, de nouvelles
générations émergent, imprégnées de mondialisation et de culture
technocratique que d’une mentalité nationaliste. Faut-il, dans ces
conditions, imaginer autre chose ? A votre avis comment expliquer,
historiquement parlant, cette animosité qui marque deux peuples qui
auraient intérêt à s’unir ?
La présence
coloniale, très longue en Algérie (près d’un siècle et demi !), plus
courte au Maroc (tout juste une cinquantaine d’années) a pesé dans
la délimitation de l’espace. Le tracé des frontières, voulu par le
colonisateur, a freiné la circulation des populations et des biens
dans cet espace pourtant très fluide. De sorte que les
revendications territoriales ont joué très vite, dès l’accession aux
indépendances, comme facteur décisif d’animosité entre le Maroc et
l’Algérie. Alors que rien, historiquement, ne laissait prévoir une
telle opposition. N’oublions pas que différentes générations
politiques se sont succédées tout au long du XXe siècle en se
connaissant, en combattant côte à côte. Il suffit de mentionner la
solidarité algérienne profonde avec les insurgés du Rif dans les
années 1920, la création de l’Etoile Nord-Africaine qui demande dès
1926 l’indépendance des trois pays d’Afrique du Nord, la création au
Caire, en 1948, du Comité de libération du Maghreb arabe, présidé
par Abdelkrim El-Khatabi, la Conférence de Tanger en avril 1958,
réunissant l’Istiqlal marocain, le FLN algérien et le Néo-Destour
tunisien. Des liens personnels très forts se sont créés entre tous
les dirigeants de ces partis nationalistes. Liens qui se sont
effilochés, puis rompus progressivement dans les années 1970-1980,
au point que les nouvelles générations, des deux côtés, ont bien du
mal à connaître l’histoire des deux pays. Les Algériens vont ainsi
commémorer le cinquantième anniversaire du soulèvement paysan du 20
Août 1955 dans le Constantinois, mais les jeunes vont-ils établir le
lien direct entre ce soulèvement et la déposition par les autorités
coloniales françaises du sultan, futur roi du Maroc, Mohammed V ? Ce
n’est pas si sûr…
Y- a-t-il une
raison sociologique ou culturelle qui désunit ces deux peuples ?
Les mouvements
nationaux communs dans la période coloniale ont accouché de
nationalismes propres à chaque Etat après les indépendances. L’idée
de nation, née à ce moment-là, émerge dans des territoires modifiés
et des frontières arbitrairement tracées, à l’exception de la partie
septentrionale. Mais dans ce nationalisme d’Etat, les personnes
évoluent dans un espace forgé par une longue histoire commune,
pratiquant la même langue, la même religion, l’islam, observant les
mêmes coutumes ou rites avec quelques variables (en particulier
concernant… l’art culinaire). Mais, attention, depuis les
indépendances, la politique visant à se légitimer sans cesse par
recours à des tracés de frontières, l’exacerbation du nationalisme
idéologique, les discours enflammés sur le retour à l’authenticité
nationale ont laissé des traces profondes à l’intérieur des deux
sociétés. Nous ne sommes plus dans les “lendemains qui chantent” des
années 1960, moment d’euphorie dans la construction d’un grand
espace maghrébin. Une méfiance, une lassitude se sont installées,
pas simplement au niveau des Etats, mais également dans les
sociétés.
Quel rôle a
joué et continue de jouer la question du Sahara dans cette relation
?
La question
saharienne joue évidemment un rôle essentiel dans les rapports
conflictuels existants entre le Maroc et l’Algérie. Les points de
vue semblent inconciliables. Le Maroc estimant que la partie appelée
“Sahara occidental” est une “Province marocaine” (en faisant valoir
l’analogie historique entre la France et l’Alsace-Lorraine), alors
que l’Algérie soutient le Front Polisario au nom “du droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes” (en se référant aux différentes
luttes dans le Tiers-Monde). Aucun compromis ne semble possible, y
compris une “troisième voie”, celle d’une large autonomie accordée à
un Parlement sahraoui sous souveraineté marocaine.
Il est dommage
qu’à l’heure de la construction des vastes ensembles régionaux dans
le monde, on en soit encore à discuter, au Maghreb, de la
construction d’un Etat en plus… Mais derrière le litige saharien –
essentiel – se devinent d’autres enjeux, se lisent des relations
contemporaines différentes de l’espace, de l’histoire : la
construction des nationalismes, avec, d’un côté, l’Algérie,
traversée de contrastes heurtés, changements brusques, forces
violentes qui s’annulent ; de l’autre, au Maroc, une sorte de
croissance lente, continue, des élites nationalistes adossées à la
monarchie dans leur démarche anticoloniale. Distance aussi dans le
rapport au déploiement spatial.
Pour les
Algériens, l’histoire (coloniale et anticoloniale) crée le
territoire, celui-ci ne préexiste pas comme une sorte de cadre
naturel découpé par avance. Le territoire est un espace politique.
L’histoire, en
l’occurrence coloniale, dessine les frontières, efface la
géographie. Mais la géographie se manifeste ensuite, avec force,
pour célébrer le règne de l’histoire triomphante. L’immensité du
territoire légué (ou arraché) permet de pallier aux obscurités d’une
histoire algérienne traversée par diverses occupations étrangères.
La logique du visible (les traces lourdes de la géographie) se met
au service de l’invisible (les travaux souterrains de l’histoire).
Pour le Maroc, le
tracé de la nation n’est pas aussi arbitraire, mais se veut
l’expression du développement historique du pays. Le centre de la
nation ne se trouve pas exclusivement défini par des lignes
arbitraires de frontières, mais par la fonction royale, fonction
d’échangeur, de commutateur entre les provinces du Royaume (et du
Maghreb).
Est-il possible
d’envisager une relation sans ambiguïté ?
Pourquoi pas ?
Mais il faudra du temps pour un retour de confiance qui passe,
d’abord, par une banalisation des rapports entre les deux pays. Mais
au-delà des Etats-nations et de leurs territoires, il faut tenir
compte du fait qu’une régionalisation, plus au Maroc qu’en Algérie,
est en cours. Cette régionalisation n’est pas le produit d’une
volonté politique, d’une planification décidée par le haut, mais
elle se construit surtout comme des résistances de la société locale
aux Etats “lointains”, en rapport par exemple avec la question
politique berbère. Le régionalisme nouveau modifie l’idée de nation,
qui peut se voir désormais dans toute son ambiguïté et non plus
comme un ensemble compact, monolithique.
Au Maroc comme en
Algérie, l’Etat-nation connaît par ailleurs aujourd’hui des
mutations importantes, comme l’industrialisation, l’urbanisation
accélérée, les mutations démographiques (très nettement orientées à
la baisse) et les demandes de migration. Tout cela affecte
durablement le devenir des sociétés et des Etats et pèsera sur les
rapports entre les deux pays.
Dans ces deux
pays, la démocratie a de la peine à trouver son chemin. A-t-elle un
espoir d’évoluer dans cette sphère ?
Depuis quelques
années, les choses ont évolué sur le passage à la démocratie
politique. Par exemple, dans les deux pays, la liberté de la presse
est bien plus grande, même si subsistent encore de graves problèmes
comme la fermeture du journal Le Matin, en Algérie, et l’arrestation
de son directeur, Mohamed Benchicou, ou, au Maroc, la difficulté à
aborder certains sujets, touchant à l’organisation de la vie
politique (corruption, fonctionnement opaque du système de
partis...). Les mouvements de citoyenneté sont encore fragiles, mais
actifs, sur les droits des femmes ou des diplômés chômeurs.
Mais le passage à
la démocratie reste à mes yeux entravée par le processus migratoire
des jeunes générations vers l’Occident. Ce désir d’exil prive les
sociétés de forces vives. La poursuite du processus migratoire
indique aussi qu’il existe une usure du modèle national, le
sentiment d’une “panne d’avenir”. C’est ce défi qu’il faut relever.
A partir de l’exemple Maroc/Algérie, on peut s’étendre sur le reste
du Maghreb et voir les problèmes sous-jacents qui continuent
d’altérer le développement, d’un côté, et la possibilité de leur
union, de l’autre.
Quelles
explications pouvez-vous nous en donner ?
Il ne faut pas
dissocier, en effet, les questions de désunion maghrébine avec les
processus d’apprentissage démocratique. Les sociétés n’arrivent pas
vraiment à faire entendre leurs voix dans ce débat, elles ne
disposent pas des médiations nécessaires. Il en est de même des
questions touchant au développement. La faiblesse des organisations
syndicales qui peinent à mobiliser leurs troupes et, d’un autre
côté, la désorganisation d’un patronat au plan maghrébin, signalent
une dispersion sociale et économique. Alors que la concurrence
mondialisée est de plus en plus lourde, si l’on songe, par exemple,
au secteur du textile au Maroc et en Tunisie.
Quel pays du
Maghreb ou même arabe parviendrait-il le plus aisément à installer
la démocratie ?
Il est bien
difficile de répondre à cette question dans la mesure où tout dépend
des rythmes de construction des mécanismes démocratiques pour chaque
pays, du poids de l’environnement politique international – très
instable depuis la chute du Mur de Berlin –, des crises économiques
qui risquent d’affecter le monde arabe encore plus durement que par
le passé. Mais il est permis de croire que le Maghreb,
essentiellement le Maroc et l’Algérie, ont pris une certaine avance
sur les questions de pluralisme politique, par exemple.
Quelle serait
alors la recette ?
Il n’y a pas,
hélas, de recette miracle, mais quelques principes simples à mettre
en œuvre comme la préservation et l’élargissement des droits
politiques, sociaux, la vigilance sur les droits de l’homme, le
respect de la liberté du culte religieux, l’’amélioration du statut
juridique des femmes, des minorités. Doit-on soustraire l’art et la
culture en général à la politique pour dépasser les frontières qui
empêchent les échanges culturels entre les deux pays : Maroc et
Algérie ?
Il est évident que
la reconstruction d’un processus d’entente au Maghreb passera
surtout par la transversalité culturelle. Les cinéastes, écrivains,
peintres, universitaires de l’Algérie, du Maroc de la Tunisie ont
besoin d’un espace au Maghreb pour élaborer une vision, confronter
points de vue et approche. Et pour cela, il n’est pas forcément
nécessaire de toujours passer par Paris ou Londres. L’approche
culturelle est décisive, elle anticipe toujours, et de la meilleure
manière, sur le politique.
Le Maroc comme
l’Algérie ont attrapé le virus des mouvements islamistes. Comment
expliquer ce phénomène ?
L’islamisme
radical existe en fait depuis une vingtaine d’années. Il s’est
alimenté, développé à la faveur de la guerre en Afghanistan,
l’invasion américaine en Irak, le non-règlement du conflit
israélo-palestinien ; et au plan intérieur, de la crise sociale, du
retard pris dans la construction de sociétés civiles. Tous ces
facteurs se sont conjugués pour engendrer cette déflagration.
Mais on peut
s’interroger sur la pertinence de l’écho islamiste auprès des
jeunes. Depuis vingt ans, l’audience d’un tel type de mouvement
n’est plus la même. Il y a eu la tragédie algérienne, son cortège
d’atrocités et d’exactions, les 150 000 morts, la fin du régime
taliban, le 11 septembre, etc. L’islamisme armé ne peut plus faire
recette. Mais une autre problématique se dégage, celle d’une
activité visant à la prise du pouvoir, pas à pas, légalement.
Quels sont les
points communs entre les mouvements islamiques au Maghreb ?
Il existe des
points communs, mais aussi des différences entre les deux pays et
les deux mouvements. L’aspect commun réside dans le fait qu’au Maroc
comme en Algérie le mouvement islamiste s’appuie sur des processus
de passage à des sociétés massivement urbaines, des sociétés privées
de points de repères et caractérisées par des afflux massifs de
ruraux. On assiste donc à des processus d’individualisation, avec
des personnes qui ont recours au communautarisme comme une sorte de
refuge collectif et qui profite aux islamistes.
L’autre point
commun entre les mouvements islamistes, dans tout le Maghreb, se
situe au niveau de la désespérance sociale qui se retrouve avec plus
d’acuité chez les jeunes et l’intelligentsia. Une grande partie du
mouvement islamiste en Algérie est aussi composée de diplômés
chômeurs. L’inadéquation entre l’élévation du niveau d’instruction
et le manque d’opportunités de travail qui traverse les sociétés
maghrébines fournit l’encadrement du mouvement islamiste et
constitue un important terreau.
Enfin, dernier
point commun essentiel, celui du programme : la mise en place d’un
régime fondé exclusivement, strictement sur la charia, éliminant
toute procédure “civile”. Mais il y a des différences. Les
islamistes algériens ont pu bénéficier de l’effet anti-parti unique
dans les années 1980-1990 pour se constituer en successeur unique,
tandis que les islamistes marocains sont, eux, obligés d’évoluer
dans une sorte de multipartisme qui caractérise la vie politique
marocaine depuis longtemps.
Cette situation
est d’autant plus difficile que l’islamisme n’a pas l’habitude
d’évoluer dans le multipartisme. L’islamisme se présente toujours
comme le parti du peuple entier, une sorte de mouvement
“Nation-creuset” à base religieuse. Il ne peut pas se présenter
comme un parti parmi les autres.
Une autre
différence est celle du rapport à l’histoire du mouvement national
dans chacun des pays. En Algérie, les islamistes se sont longtemps
présentés comme les héritiers du FLN qui a commencé, en novembre
1954, la lutte armée. Le problème des islamistes marocains est
d’arriver à se situer dans une généalogie nationale puisqu’ils se
placent dans une généalogie transnationale, celle de la “Oumma
islamiya” et non pas dans une généalogie strictement nationale, au
niveau du mouvement national (Istiqlal) ou de la monarchie.
Au Maroc, les
islamistes restent ainsi flous, prudents dans leur rapport à
l’institution monarchique.
Entretien
réalisé par Nadia Ziane pour Le Matin (journal marocain),
publié le 22
mai 2005.
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