Semaine du 25 au 31 mai 2005

Opinion

Lettre ouverte à tous les Sahraouis

Réponse à un camarade marocain

Benjamin Stora

«Au Maghreb, il faudra du temps pour un retour de confiance»

 

 
 
 Sahara occidental

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Lettre ouverte à tous les Sahraouis

 

Par Hassoun Abdeljebbar, ancien prisonnier politique, groupe Serfaty

L’intervention de notre armée au Sahara Occidental a constitué un sujet de polémique au sein de la gauche marxiste. La nécessité de cette intervention n’a pas été reconnue, car elle mettait en cause la dignité de notre armée et celle de notre peuple.

Nos amis, au Sahara et ailleurs, se rappellent notre position de refus et de principe que nous avons formulée à une époque où le seul fait de respirer – pour ne pas dire agir – suffisait pour s’exposer à la répression… La punition a été infligée et nous avons payé le prix de notre position par le sacrifice de notre tendre jeunesse, de notre sécurité et de notre dignité.

Nous nous rappelons ce cri unifié qui a grondé – gronde encore – dans une marche, derrière un drapeau qui symbolisait l’ouverture, le grand espace qui est devenu un symbole d’enfermement et de chauvinisme. Ce cri que nous avons écouté derrière les barreaux des cellules, dans le quartier Moulay-Chérif, dans la “chambre noire”, ligotés, bâillonnés, inquiets au sujet de notre citoyenneté. Nous avons écouté, comme l’a écouté le bourreau, un cri qu’excite chez lui l’appétit de vengeance et l’esprit d’un nationalisme meurtrier : “Tuez ces traîtres !”

Ce qui devait nous protéger s’est transformé subitement en enfer. Que faire si nous sommes militants, sympathisants de la liberté des peuples ?

Mais aujourd’hui, ce qui s’est passé… est passé et que cela ait produit une guerre et une tragédie, personne ne peut se dire non concerné et personne ne peut se dispenser d’en payer le prix, personne ne peut nier les faits : réalité d’une patrie pour deux peuples.

Peut-être nous faudrait-il beaucoup de temps, beaucoup d’espoir pour gagner l’amitié ; mais cela est inévitable par la force du voisinage.

Pour cela, il est important de dire au peuple sahraoui, en vérité nos soldats, nos fils, nos pères, nos amis, qu’ils n’ont pas mérité votre haine, plus de quinze ans après le début du cessez-le-feu. Il est indigne de vous que le prix de votre liberté soit la captivité des autres sans raison, alors que vous savez, comme nous savons, qui doit payer le prix.

De même, il n’est pas acceptable que soient soustraites – inutilement – de votre lutte contre l’arbitraire, des valeurs nobles qui anoblissaient votre combat et nous le faisaient aimer, nous, militants, amoureux de la vie, partisans de la liberté des peuples ; car en toute simplicité, nous aimons ce que vous aimez et détestons ce que vous détestez …

Faites attention à ne pas “mêler” votre résistance à ce qui peut entacher ses valeurs.

Nos soldats sont l’emblème de la dignité de notre peuple et nous ne pouvons reconnaître la nécessité de les garder dans les geôles et les prisons après la fin des motifs et des causes de leur détention (la réalité de la guerre) et leur libération est un acte qui, à nos yeux, ne peut attendre.

(14 mai 2005)

 

Réponse à un camarade marocain

 

Par Ali Omar Yara, sociologue des conflits, président du GIS, Paris

Cher camarade Hassoun Abdeljebbar. Il n’y a qu’un autre camarade qui puisse comprendre et répondre à ton appel du 14 mai 2005 au sujet de ces malheureux soldats marocains capturés, armes à la main, dans un pays, le Sahara occidental, qui n’appartient pas au Maroc. Il est de mon devoir, en effet, comme intellectuel et militant sahraoui, de soutenir votre action ô combien bénéfique. Oui, les vrais communistes marocains ont soutenu le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination, depuis le début des années 1970. Votre soutien s’étend aussi à toutes les nations anti-impérialistes, vers la marche de la liberté et l’égalité des hommes. L’Algérie, Cuba, le Vietnam et d’autres peuples progressistes n’ont pas manqué cette occasion d’une levée en masse du peuple sahraoui contre les coloniaux. Depuis, les Sahraouis ont entamé, sans perdre de temps, la bataille contre la misère, l’illettrisme, et ont conquis leur droit de se constituer en un Etat progressiste, la RASD.

Comme tu le sais, le débat avec les camarades marocains n’a jamais été rompu. Nos sociétés civiles respectives ont prouvé leur refus de la guerre et du règne de la tyrannie. Les actions ne manquent pas, en tout cas en France : à l’occasion de la fête de l’humanité, la manifestation de la fête du travail (1er mai), à l’occasion aussi des différents forums sociaux. Nos écrits non plus : telle la lettre de notre regretté Mohamed Fadel (Cf. Lettre à mon frère marocain, Arso 2002) suivie par une multitude de rencontres maroco-sahraouies en Europe et d’autres encore mal connues pour que les deux peuples, marocain et sahraoui, soient toujours en contact et pour que les deux Etats, Maroc et RASD, trouvent une réelle paix. Nous admirons votre lutte face à la terreur du makhzen et l’étroitesse de son esprit politique.

Nous sommes solidaires, mais fidèles aux principes de la liberté.

Il ne s’agit pas de débattre, ici, d’un éventuel programme commun, fixé entre vous et nous. Pourtant, il est urgent que les forces vives du Maghreb se déploient pour barrer la route à un institutionnalisme figé qui cache la domination du plus riche, celle de la misère (dans les hôpitaux, les écoles, les bidonvilles), et la ré-islamisation des masses par la force et la corruption structurelle.

Il s’agit de te répondre sur ton reproche à propos des soldats marocains capturés par nos combattants. Le makhzen marocain et sa droite, l’Istiqlal, comme ses socialistes, suscitent le dégoût car ils ont barré la route à la liberté d’un petit peuple qui avait lutté, lui aussi, contre le colonialisme depuis plus d’un siècle. Notre ultime but, malgré l’éloignement et les sacrifices, est l’indépendance totale de notre terre sacrée, le Sahara occidental, et personne ne doute que cette indépendance va être dure à acquérir.

Il est évident, cher camarade, que nous sommes victimes du despotisme franquiste, abandonnés par les Espagnols en 1976, et empêchés par l’action maléfique des gouvernements français. Il est évident aussi que Hassan II a subitement entravé l’autodétermination du peuple sahraoui avec sa marche verte et l’envoi de ses troupes, pensant que sa guerre contre nous, taxés de mercenaires, serait une partie de plaisir. Le coupable devant nous et devant l’histoire, c’est lui. C’est lui, l’égaré, pas nous, car nous, Sahraouis, nous ne pouvons être “égarés”sur nos propres terres ancestrales.

Ton appel soulève la douloureuse question que je partage, avec toi, sur la situation des prisonniers de guerre marocains : nos combattants sahraouis – 1976-1991 : plus de 2 000 prisonniers marocains ont été capturés – ne sont pas partis les chercher au nord de l’oued Draa. Il faut remonter à l’épisode d’Ahmed El-Hiba, à partir de 1910, pour voir des formations tribales sahraouies soutenir, hors de leur pays, les tribus marocaines contre l’occupation française. Ces soldats marocains ont été pris sur une terre qui n’appartient ni au Maroc, ni à la Mauritanie, ni non plus à l’Algérie.

Il faut que tu saches, aussi, que la chance de ces soldats prisonniers tient à la bienveillance de nos combattants de l’ALPS, dans une guerre d’anéantissement, pour les mettre à l’abri des combats et des exactions, espérant que leur pays, le Maroc, les récupérerait dans la dignité.

Un dicton marocain dit : “Celui qui danse ne cache pas sa barbe.”

Sache, camarade, que toute Nation moderne qui se respecte, engagée dans des terribles combats contre les autres nations, fait en sorte que ses soldats capturés soient vite rapatriés. La seule exception historique est le comportement cynique de Hassan II qui a refusé de s’adresser directement au Front Polisario pour trouver une solution rapide et clémente, pour épargner la captivité prolongée de ces malheureux et, parallèlement, nous rendre en échange les combattants sahraouis capturés par le Maroc. Votre roi Hassan II a confondu ses soldats (sujets) et nous. Rien ne s’est produit dans ce sens ; il a fallu, comme tu le sais, l’intervention de pays tiers pour que le Maroc les récupère, par groupes, depuis 15 ans. Tu penses que le cessez-le-feu est la fin de la guerre ? Mais non, hélas ! Car la suspension des hostilités n’est jamais la fin d’une guerre. La preuve : les murs marocains et l’impressionnant stationnement des FAR et de la Gendarmerie sur les fortifications, réduisant en outre nos territoires occupés à une réserve de pauvres Sahraouis et d’immigrants marocains. S’ajoute à cela la domination policière, qui ne profite qu’aux barons militaires marocains se livrant à des trafics de toute sorte.

Donc de quelle “haine” parles-tu ? Comment peux-tu te confondre avec les bourreaux au lieu de faire pression sur eux pour qu’ils s’activent sans détours afin de récupérer leurs soldats et retirer leurs troupes ?

J’espère, évidemment, que le sort de ces soldats (410) actuellement entre les mains du Polisario, mais bien traités, contrairement aux bruits malintentionnés qui courent, soit rapidement résolu et que nos soldats sahraouis détenus au Maroc subissent le même sort heureux. Mais, je doute que le Maroc – les makhzeniens – l’entende de cette oreille, car il se moque, bien entendu, de l’opinion de la société civile et de l’opinion publique internationale.

Aujourd’hui, le seul acte bénéfique sur ce problème humanitaire est, peut-être, l’appel du roi Mohammed VI à Mohamed Abdelaziz, notre Président, pour libérer tes compatriotes et avancer vers une reconnaissance mutuelle assurée.

(Paris, le 20 mai 2005, fête du déclenchement de la lutte sahraouie)

N.B. : Ces deux opinions sont publiées sur le site Arso (www.arso.org)

 

Benjamin Stora

«Au Maghreb, il faudra du temps pour un retour de confiance»

Le professeur d’Histoire du Maghreb à l’Institut national des langues et civilisations orientales, Benjamin Stora, évoque les grandes lignes de la discorde Maroc/Algérie en se basant tantôt sur des faits historiques, tantôt sur la réalité socio-économique des deux pays.

 

Quel regard peut-on porter sur la relation actuelle entre le Maroc et l’Algérie : dialogue, ouverture de frontières ?

Les relations entre les deux grands pays du Maghreb passent, depuis de longues années, par différentes phases : de l’espoir de réconciliation à l’amertume, au désenchantement. Actuellement, il semble qu’existe une sorte de “réchauffement” au sommet des deux Etats ; mais honnêtement, se manifeste désormais une usure de l’intérêt que portent les sociétés et les gouvernements à la réalisation d’une unité effective, stable, cohérente. Personne ne veut prendre la responsabilité, au regard de l’Histoire, d’un divorce officiel, personne ne veut signer l’acte de décès de l’Union du Maghreb arabe (UMA).

 

Qui prendrait, alors, la responsabilité de la relance de son fonctionnement ? Les relations entre les deux nations se trouvent dans l’impasse, entre unité du Maghreb bloquée et Europe fermée. De plus, de nouvelles générations émergent, imprégnées de mondialisation et de culture technocratique que d’une mentalité nationaliste. Faut-il, dans ces conditions, imaginer autre chose ? A votre avis comment expliquer, historiquement parlant, cette animosité qui marque deux peuples qui auraient intérêt à s’unir ?

La présence coloniale, très longue en Algérie (près d’un siècle et demi !), plus courte au Maroc (tout juste une cinquantaine d’années) a pesé dans la délimitation de l’espace. Le tracé des frontières, voulu par le colonisateur, a freiné la circulation des populations et des biens dans cet espace pourtant très fluide. De sorte que les revendications territoriales ont joué très vite, dès l’accession aux indépendances, comme facteur décisif d’animosité entre le Maroc et l’Algérie. Alors que rien, historiquement, ne laissait prévoir une telle opposition. N’oublions pas que différentes générations politiques se sont succédées tout au long du XXe siècle en se connaissant, en combattant côte à côte. Il suffit de mentionner la solidarité algérienne profonde avec les insurgés du Rif dans les années 1920, la création de l’Etoile Nord-Africaine qui demande dès 1926 l’indépendance des trois pays d’Afrique du Nord, la création au Caire, en 1948, du Comité de libération du Maghreb arabe, présidé par Abdelkrim El-Khatabi, la Conférence de Tanger en avril 1958, réunissant l’Istiqlal marocain, le FLN algérien et le Néo-Destour tunisien. Des liens personnels très forts se sont créés entre tous les dirigeants de ces partis nationalistes. Liens qui se sont effilochés, puis rompus progressivement dans les années 1970-1980, au point que les nouvelles générations, des deux côtés, ont bien du mal à connaître l’histoire des deux pays. Les Algériens vont ainsi commémorer le cinquantième anniversaire du soulèvement paysan du 20 Août 1955 dans le Constantinois, mais les jeunes vont-ils établir le lien direct entre ce soulèvement et la déposition par les autorités coloniales françaises du sultan, futur roi du Maroc, Mohammed V ? Ce n’est pas si sûr…

 

Y- a-t-il une raison sociologique ou culturelle qui désunit ces deux peuples ?

Les mouvements nationaux communs dans la période coloniale ont accouché de nationalismes propres à chaque Etat après les indépendances. L’idée de nation, née à ce moment-là, émerge dans des territoires modifiés et des frontières arbitrairement tracées, à l’exception de la partie septentrionale. Mais dans ce nationalisme d’Etat, les personnes évoluent dans un espace forgé par une longue histoire commune, pratiquant la même langue, la même religion, l’islam, observant les mêmes coutumes ou rites avec quelques variables (en particulier concernant… l’art culinaire). Mais, attention, depuis les indépendances, la politique visant à se légitimer sans cesse par recours à des tracés de frontières, l’exacerbation du nationalisme idéologique, les discours enflammés sur le retour à l’authenticité nationale ont laissé des traces profondes à l’intérieur des deux sociétés. Nous ne sommes plus dans les “lendemains qui chantent” des années 1960, moment d’euphorie dans la construction d’un grand espace maghrébin. Une méfiance, une lassitude se sont installées, pas simplement au niveau des Etats, mais également dans les sociétés.

 

Quel rôle a joué et continue de jouer la question du Sahara dans cette relation ?

La question saharienne joue évidemment un rôle essentiel dans les rapports conflictuels existants entre le Maroc et l’Algérie. Les points de vue semblent inconciliables. Le Maroc estimant que la partie appelée “Sahara occidental” est une “Province marocaine” (en faisant valoir l’analogie historique entre la France et l’Alsace-Lorraine), alors que l’Algérie soutient le Front Polisario au nom “du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” (en se référant aux différentes luttes dans le Tiers-Monde). Aucun compromis ne semble possible, y compris une “troisième voie”, celle d’une large autonomie accordée à un Parlement sahraoui sous souveraineté marocaine.

Il est dommage qu’à l’heure de la construction des vastes ensembles régionaux dans le monde, on en soit encore à discuter, au Maghreb, de la construction d’un Etat en plus… Mais derrière le litige saharien – essentiel – se devinent d’autres enjeux, se lisent des relations contemporaines différentes de l’espace, de l’histoire : la construction des nationalismes, avec, d’un côté, l’Algérie, traversée de contrastes heurtés, changements brusques, forces violentes qui s’annulent ; de l’autre, au Maroc, une sorte de croissance lente, continue, des élites nationalistes adossées à la monarchie dans leur démarche anticoloniale. Distance aussi dans le rapport au déploiement spatial.

Pour les Algériens, l’histoire (coloniale et anticoloniale) crée le territoire, celui-ci ne préexiste pas comme une sorte de cadre naturel découpé par avance. Le territoire est un espace politique.

L’histoire, en l’occurrence coloniale, dessine les frontières, efface la géographie. Mais la géographie se manifeste ensuite, avec force, pour célébrer le règne de l’histoire triomphante. L’immensité du territoire légué (ou arraché) permet de pallier aux obscurités d’une histoire algérienne traversée par diverses occupations étrangères. La logique du visible (les traces lourdes de la géographie) se met au service de l’invisible (les travaux souterrains de l’histoire).

Pour le Maroc, le tracé de la nation n’est pas aussi arbitraire, mais se veut l’expression du développement historique du pays. Le centre de la nation ne se trouve pas exclusivement défini par des lignes arbitraires de frontières, mais par la fonction royale, fonction d’échangeur, de commutateur entre les provinces du Royaume (et du Maghreb).

 

Est-il possible d’envisager une relation sans ambiguïté ?

Pourquoi pas ? Mais il faudra du temps pour un retour de confiance qui passe, d’abord, par une banalisation des rapports entre les deux pays. Mais au-delà des Etats-nations et de leurs territoires, il faut tenir compte du fait qu’une régionalisation, plus au Maroc qu’en Algérie, est en cours. Cette régionalisation n’est pas le produit d’une volonté politique, d’une planification décidée par le haut, mais elle se construit surtout comme des résistances de la société locale aux Etats “lointains”, en rapport par exemple avec la question politique berbère. Le régionalisme nouveau modifie l’idée de nation, qui peut se voir désormais dans toute son ambiguïté et non plus comme un ensemble compact, monolithique.

Au Maroc comme en Algérie, l’Etat-nation connaît par ailleurs aujourd’hui des mutations importantes, comme l’industrialisation, l’urbanisation accélérée, les mutations démographiques (très nettement orientées à la baisse) et les demandes de migration. Tout cela affecte durablement le devenir des sociétés et des Etats et pèsera sur les rapports entre les deux pays.

 

Dans ces deux pays, la démocratie a de la peine à trouver son chemin. A-t-elle un espoir d’évoluer dans cette sphère ?

Depuis quelques années, les choses ont évolué sur le passage à la démocratie politique. Par exemple, dans les deux pays, la liberté de la presse est bien plus grande, même si subsistent encore de graves problèmes comme la fermeture du journal Le Matin, en Algérie, et l’arrestation de son directeur, Mohamed Benchicou, ou, au Maroc, la difficulté à aborder certains sujets, touchant à l’organisation de la vie politique (corruption, fonctionnement opaque du système de partis...). Les mouvements de citoyenneté sont encore fragiles, mais actifs, sur les droits des femmes ou des diplômés chômeurs.

Mais le passage à la démocratie reste à mes yeux entravée par le processus migratoire des jeunes générations vers l’Occident. Ce désir d’exil prive les sociétés de forces vives. La poursuite du processus migratoire indique aussi qu’il existe une usure du modèle national, le sentiment d’une “panne d’avenir”. C’est ce défi qu’il faut relever. A partir de l’exemple Maroc/Algérie, on peut s’étendre sur le reste du Maghreb et voir les problèmes sous-jacents qui continuent d’altérer le développement, d’un côté, et la possibilité de leur union, de l’autre.

 

Quelles explications pouvez-vous nous en donner ?

Il ne faut pas dissocier, en effet, les questions de désunion maghrébine avec les processus d’apprentissage démocratique. Les sociétés n’arrivent pas vraiment à faire entendre leurs voix dans ce débat, elles ne disposent pas des médiations nécessaires. Il en est de même des questions touchant au développement. La faiblesse des organisations syndicales qui peinent à mobiliser leurs troupes et, d’un autre côté, la désorganisation d’un patronat au plan maghrébin, signalent une dispersion sociale et économique. Alors que la concurrence mondialisée est de plus en plus lourde, si l’on songe, par exemple, au secteur du textile au Maroc et en Tunisie.

 

Quel pays du Maghreb ou même arabe parviendrait-il le plus aisément à installer la démocratie ?

Il est bien difficile de répondre à cette question dans la mesure où tout dépend des rythmes de construction des mécanismes démocratiques pour chaque pays, du poids de l’environnement politique international – très instable depuis la chute du Mur de Berlin –, des crises économiques qui risquent d’affecter le monde arabe encore plus durement que par le passé. Mais il est permis de croire que le Maghreb, essentiellement le Maroc et l’Algérie, ont pris une certaine avance sur les questions de pluralisme politique, par exemple.

 

Quelle serait alors la recette ?

Il n’y a pas, hélas, de recette miracle, mais quelques principes simples à mettre en œuvre comme la préservation et l’élargissement des droits politiques, sociaux, la vigilance sur les droits de l’homme, le respect de la liberté du culte religieux, l’’amélioration du statut juridique des femmes, des minorités. Doit-on soustraire l’art et la culture en général à la politique pour dépasser les frontières qui empêchent les échanges culturels entre les deux pays : Maroc et Algérie ?

Il est évident que la reconstruction d’un processus d’entente au Maghreb passera surtout par la transversalité culturelle. Les cinéastes, écrivains, peintres, universitaires de l’Algérie, du Maroc de la Tunisie ont besoin d’un espace au Maghreb pour élaborer une vision, confronter points de vue et approche. Et pour cela, il n’est pas forcément nécessaire de toujours passer par Paris ou Londres. L’approche culturelle est décisive, elle anticipe toujours, et de la meilleure manière, sur le politique.

 

Le Maroc comme l’Algérie ont attrapé le virus des mouvements islamistes. Comment expliquer ce phénomène ?

L’islamisme radical existe en fait depuis une vingtaine d’années. Il s’est alimenté, développé à la faveur de la guerre en Afghanistan, l’invasion américaine en Irak, le non-règlement du conflit israélo-palestinien ; et au plan intérieur, de la crise sociale, du retard pris dans la construction de sociétés civiles. Tous ces facteurs se sont conjugués pour engendrer cette déflagration.

Mais on peut s’interroger sur la pertinence de l’écho islamiste auprès des jeunes. Depuis vingt ans, l’audience d’un tel type de mouvement n’est plus la même. Il y a eu la tragédie algérienne, son cortège d’atrocités et d’exactions, les 150 000 morts, la fin du régime taliban, le 11 septembre, etc. L’islamisme armé ne peut plus faire recette. Mais une autre problématique se dégage, celle d’une activité visant à la prise du pouvoir, pas à pas, légalement.

 

Quels sont les points communs entre les mouvements islamiques au Maghreb ?

Il existe des points communs, mais aussi des différences entre les deux pays et les deux mouvements. L’aspect commun réside dans le fait qu’au Maroc comme en Algérie le mouvement islamiste s’appuie sur des processus de passage à des sociétés massivement urbaines, des sociétés privées de points de repères et caractérisées par des afflux massifs de ruraux. On assiste donc à des processus d’individualisation, avec des personnes qui ont recours au communautarisme comme une sorte de refuge collectif et qui profite aux islamistes.

L’autre point commun entre les mouvements islamistes, dans tout le Maghreb, se situe au niveau de la désespérance sociale qui se retrouve avec plus d’acuité chez les jeunes et l’intelligentsia. Une grande partie du mouvement islamiste en Algérie est aussi composée de diplômés chômeurs. L’inadéquation entre l’élévation du niveau d’instruction et le manque d’opportunités de travail qui traverse les sociétés maghrébines fournit l’encadrement du mouvement islamiste et constitue un important terreau.

Enfin, dernier point commun essentiel, celui du programme : la mise en place d’un régime fondé exclusivement, strictement sur la charia, éliminant toute procédure “civile”. Mais il y a des différences. Les islamistes algériens ont pu bénéficier de l’effet anti-parti unique dans les années 1980-1990 pour se constituer en successeur unique, tandis que les islamistes marocains sont, eux, obligés d’évoluer dans une sorte de multipartisme qui caractérise la vie politique marocaine depuis longtemps.

Cette situation est d’autant plus difficile que l’islamisme n’a pas l’habitude d’évoluer dans le multipartisme. L’islamisme se présente toujours comme le parti du peuple entier, une sorte de mouvement “Nation-creuset” à base religieuse. Il ne peut pas se présenter comme un parti parmi les autres.

Une autre différence est celle du rapport à l’histoire du mouvement national dans chacun des pays. En Algérie, les islamistes se sont longtemps présentés comme les héritiers du FLN qui a commencé, en novembre 1954, la lutte armée. Le problème des islamistes marocains est d’arriver à se situer dans une généalogie nationale puisqu’ils se placent dans une généalogie transnationale, celle de la “Oumma islamiya” et non pas dans une généalogie strictement nationale, au niveau du mouvement national (Istiqlal) ou de la monarchie.

Au Maroc, les islamistes restent ainsi flous, prudents dans leur rapport à l’institution monarchique.

 

Entretien réalisé par Nadia Ziane pour Le Matin (journal marocain),

publié le 22 mai 2005. 

 

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