Semaine du 25 au 31 janvier 2006

 

Réforme financière

L’Etat ne veut plus jouer au banquier

 

 
 
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L’Etat ne veut plus jouer au banquier

Comment comprendre aujourd’hui le sens de la réforme financière qui fait tant débat, lorsque le gouvernement déploie une communications faite de détours et de contours pour ne pas dire qu’en définitive, son but est de se désengager du financement de l’économie, toute l’économie, hormis le logement sur lequel il dit vouloir se recentrer, bien entendu, pour une période difficile à prévoir.

Pour le saisir, une rétrospective de la réforme financière s’impose, laquelle ne date pas d’aujourd’hui mais trouve son origine dans le Plan d’ajustement structurel (PAS 1994-1998). Et entendons nous au départ qu’il n’est pas question ici du budget de l’Etat dont les dépenses démontrent son entrée depuis plusieurs années dans un cycle keynésien, traduit par le PSRE et le PCSC (premier et second plans de relance), mais du rôle du seul secteur financier.

Lieu commun à la vie dure, tout indique, mais faussement, qu’il y a de grandes résistances au changement qui seraient le fait de forces internes hostiles au sein de la sphère financière. Mais dans les faits, la poursuite des chantiers de la réforme n'a eu de véritable obstacle que les éléments structurels du secteur financier lui-même. Le lancement de la réforme, entamé avec la promulgation de la loi sur la monnaie et le crédit en 1990 a dès le début des années 1990 buté sur la situation des banques d'un Etat fortement endetté, et qui a vite atteint aussi la cessation de paiement. Le volume entravant de la dette interne a trouvé dans le sauvetage des entreprises publiques, en majorité fortement déstructurées, un facteur aggravant. Ce sauvetage a eu lieu à travers le dispositif banques-entreprises qui a consisté en un transfert des dettes des entreprises publiques vers les banques chargées par injonction de tout éponger. L'onde de choc qui s'en est produite est encore ressentie par le système financier dans son ensemble, fait tout à fait logique puisque cette opération qui a duré près de cinq ans a globalement coûté plus de 1 000 milliards de dinars. Il n'était donc nullement possible au gouvernement de faire quoi que ce soit avant de recapitaliser les banques, un autre processus qui, lui, a été entamé par le gouvernement Benbitour et le ministre Benachenhou et qui n'est toujours pas achevé, le trou causé au Trésor public vers qui a été transféré le déficit des banques restant à combler. Dans ce cadre, l'amélioration des recettes de l'Etat grâce au produit des exportations en hydrocarbures a été une aubaine permettant d'aller plus vite en besogne et de se rapprocher de plus en plus d'un assainissement des portefeuilles des banques. Une opération qui a consommé, à ce jour, plus de 350 milliards de dinars.

Tout cela indique qu'il n'est pas un hasard que l'ouverture du dossier de la réforme bancaire et l'institution d'un ministère chargé de cette mission précise n'ont pu se faire que dans la phase actuelle et non pas auparavant. Cela explique aussi le retard des banques dans tous les domaines puisqu'elles-mêmes n'avaient aucune capacité d'investissement. Chose compréhensible pour des établissements qui ont consommé plusieurs fois leur capital social. Toutefois, le fait que ceux-ci constituent le cœur de l'édifice financier a justement empêché les autres composantes du secteur de se développer (les assurances et le marché des capitaux), bien que l'on ait assisté en douce à la naissance de certaines institutions spécialisées (SRH, SGCI...) et à la pénétration du capital privé.

Aujourd'hui, les conditions ont changé. Les trois pans du secteur financier algérien (banques, capitaux et assurances) sont appelés à un développement rapide et à épouser la libéralisation du restant de l'économie.

Où en sommes-nous ?

Le marché bancaire reste concentré autour de cinq banques commerciales publiques, qui restent classées parmi les 50 premières banques d’Afrique, dont 3 classées parmi les 10 premières en Afrique du Nord. Elle réalisent chacune un bilan oscillant entre 3 et 13 milliards de dollars et disposent de fonds propres situés entre 100 et 700 millions de dollars. Le marché bancaire a connu une évolution manifeste durant la dernière décennie. On est ainsi passé de 5 banques publiques seulement à 22 banques dont 12 privées (qui étaient 16 en 2005, avant la liquidation de l’AIB, de la CA Bank, de Mouna Bank et d’Arco Bank). On enregistre, en revanche, la naissance de 6 nouveaux établissements financiers, tous publics ou détenu en partie par l'actionnaire public.

Cette évolution se caractérise par une densité bancaire importante mais insuffisante (une agence pour 30 000 habitants) ; une clientèle de plus en plus constituée de PME dont l’accès au financement bancaire est contraint par les garanties et les fonds propres ; une intervention des banques, en montant et en nombre d’opérations de soutien aux entreprises et aux ménages, appelée à connaître un accroissement important ainsi que par la mise en place d’une dispositif de financement et de refinancement hypothécaire destiné à soutenir le programme quinquennal de construction d'un million de logements.

A la faveur du principal texte, le paysage bancaire est encadré par la Banque d’Algérie et, à sa tête, le Conseil de la monnaie et du crédit. Ce dernier fixe les règles de gestion inspirées des règles de contrôle et de prudence du comité de Bâle. L’institut d’émission dispose de la fonction de surveillance qui est dévolue à la commission bancaire, qui constitue l’autorité de contrôle du secteur et veille au respect des dispositions législatives et réglementaires en vigueur.

Le marché bancaire se caractérise par une prépondérance des banques publiques qui collectent 94% des ressources provenant à 63% du secteur privé et continuent de concentrer jusqu’à 93% de l’allocation crédit dont l’affectation en flux pour 80% vers les entreprises privées créatrices de 75% de la richesse nationale. En revanche, les banques sont en situation de liquidité abondante avec peu d’allocation de crédit qui ne représente que 34% du PIB.

A la lecture des indicateurs de performance, il ressort une bonne rentabilité des banques, une solvabilité moyenne supérieure à 8% et surtout une marge bancaire de plus de 50% (2002-2003), moyenne certainement à la hausse aujourd’hui grâce aux records historiques des prix sur le marché pétrolier.

En dépit de ces atouts, le marché bancaire recèle pratiquement toutes les contraintes qui font qu’il joue à contresens de ce qui est attendu de lui. D’abord, la position dominante d’un actionnaire dans le marché, en l’occurrence l’Etat, ne stimule pas suffisamment ce marché, d’autant que l’on est en phase de besoin pressant de restructuration et de modernisation des banques publiques.

A côté de cette faille, les banques publiques fonctionnent de sorte que la transformation des ressources commerciales en emplois commerciaux (un ratio crédits/dépôts de 53%) reste insuffisante. Elle est conjuguée à un besoin d’actifs financiers liquidables à court terme et au besoin du marché de libérer des crédits au bénéfice, entre autres, du financement hypothécaire. De plus, on ne peut pas dire qu’il y a suffisamment de grandes banques internationales pour diffuser la modernité du métier lui-même et assurer le trait d’union avec les investisseurs étrangers, puisque ces derniers préfèrent généralement confier leurs fonds aux banques compatriotes. Signalons, pour conclure ce chapitre, le nécessaire développement du système de paiement qui aura battu tous les records de lenteur bureaucratique et qui semble, cependant, promis à une révolution dès cette année, à en croire le ministère des Finances.

Et pourtant, elle tourne

En attendant, pour beaucoup d’experts étrangers, il reste très difficile d’expliquer cette crispation entretenue du marché bancaire alors que, théoriquement, tout concourt à son épanouissement. En effet, le marché algérien est libre à l’investissement pour tout opérateur disposant d’un capital minimum requis équivalent à 30 millions de dollars pour une banque et à 7 millions de dollars pour un établissement financier. De même, le taux d’intérêt bancaire, bien qu’orienté par les taux de réescompte de la Banque d’Algérie, demeure librement déterminé (4,5% à 8% pour le crédit, 1,25% à 3,5% pour les dépôts), alors que le marché monétaire permet la formation du taux d’intérêt à court terme de la place, sur fond d’activité bancaire qui opère dans un contexte de convertibilité courante. A vrai dire, tout tient au fait que le cadre mis en place est plus en avance que le reprofilage du marché bancaire, pour ne pas dire que, fonctionnellement, rien de déchirant n'a encore été accompli, d'autant qu'à peine les premiers changement effectués, c'est à une hémorragie organisée que l'on assiste, qui a coûté plusieurs milliards de dollars à la collectivité.

Il a fallu bien du temps pour que l’Exécutif comprenne que la priorité n’est pas dans la libéralisation mais dans la modernisation, deux concepts qui n’ont pas le même contenu bien qu’ils soient souvent employés pour dire la même chose. Ce n’est que présentement que l’on a enclenché la modernisation des systèmes d’information et de paiement, faisant obligatoirement appel à la transparence comptable (normes IAS et Bâle 1 et 2), en sus de la mise à niveau des effectifs et leur préparation à de nouveaux métiers et à de nouveaux produits.

Au vrai, les objectifs de la réforme du secteur bancaire s’inscrivent officiellement dans une logique libérale tous azimuts. L’on vise la réduction de l’intervention de l’Etat, aujourd’hui dominant, une meilleure intégration du marché, une identification précise de la relation de financement et une meilleure gouvernance des banques.

Pour ce faire, parmi les actions entreprises, il est question d’opérer une restructuration bancaire qui se traduira par la privatisation et/ou l'ouverture du capital d’un certain nombre de banques, un recentrage de l’activité des banques et un allégement du bilan des banques. L'Etat, propriétaire des principales banques, n'entend plus être la première source de financement de l'économie. Le CPA, la BEA et la BNA devront être privatisées.

Le recentrage se fera autour du logement, tandis que l'allègement précité signifie que les banques doivent diminuer le volume de leur créances malsaines d'une part, et abaisser leurs coûts d'exploitation de l'autre, synonyme de révision de leur réseau, jugé trop coûteux pour l'heure. La question qui se pose, sous cet angle, est de savoir jusqu’à quel degré la débâcle du secteur privé national, qui est un recul patent par rapport à l’ouverture du marché, est-elle en mesure de contrecarrer les objectifs que le gouvernement dit vouloir atteindre. On peut aussi poser la question à l’envers et s’interroger si, au contraire, la liquidation des banques privées, dont certaines auraient pu être sauvées par plus d’une formule et d’autres administrées par l’Etat jusqu’à assainissement/privatisation, ne profite aux pilotes de ce mouvement d’ensemble qui peuvent greffer à ce dernier des calculs politiques.

Voilà un débat à propos duquel il aurait été intéressant de connaître l’avis des uns et des autres, à commencer par les anciens banquiers privés.

L'eau qui dort...

Les assurances, elles, représentent une place financière à la réputation sauve et c’est sans doute cela qui les maintient loin des projecteurs des médias. On entend très peu parler de scandales et, curieusement, de changement aussi. N'a-t-il pas fallu, par exemple, deux deuils nationaux (Bab El-Oued 2001 et Boumerdès 2003) pour que l'Etat mette les conditions du dispositif mutualiste de la Cat-Nat ? N'est-il pas vrai, par ailleurs, que les compagnies ne vivent que parce que une liste d'assurances obligatoires suffisamment fournie, alors que très peu d'efforts sont faits pour booster les assurances facultatives ? En amont, les assureurs ont trop longtemps compté sur le placement des fonds engrangés sans grand effort, mais le taux de rémunération, hier à 19%, est à peine de 3,5% maintenant. De quoi douter de leur viabilité à terme et ce n'est pas une coïncidence si, depuis quelques temps, ils s'inquiètent enfin de l'ampleur de la fraude aux assurances.

Par devers ces aspects, le secteur reste une activité libre marquée par l’existence de 12 sociétés d’assurance (dont 6 privées) et un réseau qui traduit une faible implantation de vente. 80% du chiffre d’affaires est réalisé par des entreprises publiques. Le secteur des assurances dispose d’une marge importante de développement, avec un volume d’affaires (2003) en assurance directe atteignant 400 millions de dollars dont 49% d’assurances obligatoires et une cession de 29% du portefeuille en couverture de réassurance à l’extérieur.

On déplore, cela dit, le faible taux de pénétration : 0,65% (primes collectées, par rapport au PIB), de faibles dépenses d’assurances par habitant (inférieures à 1 000 dinars, le tiers des niveaux prévalant dans le Maghreb).

Dans ce marché organisé, réglementé et régulé directement par le ministère des Finances, le consensus de la profession veut qu’il nécessite une restructuration profonde et un développement rapide visant l’équilibre du marché, une meilleure couverture du patrimoine et une solvabilité accrue de la place. C'est dans cette veine que l'on s'attend à une série de privatisations, à commencer par la CAAR, après un redimensionnement des compagnies qui devront alléger leurs réseaux et se reconstruire sur le principe de la rentabilité. L'activité des agences onéreuses devra être confiée à des agents agréés et des courtiers qui se montreront inévitablement plus agressifs, quitte à faire du porte-à-porte, avec un taux de rendement pratiquement égal à 1. La tutelle considère, dans ce sens, que "le développement de nouveaux métiers demeure conditionné par une véritable définition et la mise en place d’une stratégie sectorielle de formation et par une meilleure allocation de la ressource humaine dans le secteur".

On avance, par ailleurs, que la restructuration du secteur des assurances cible le renforcement de la stabilité et de la rentabilité. Pour ce faire, il faudra améliorer la gouvernance des compagnies d’assurance par la consolidation des outils normatifs. Cette restructuration devra intervenir par la privatisation et/ou l'ouverture du capital, l’émergence de filiales assurance-vie (parent pauvre du métier), le renforcement et la mise à niveau des fonctions de base et du management, le raffermissement de la solvabilité financière et le renforcement de la supervision.

Pour améliorer la couverture du patrimoine, on recherche présentement le renforcement de la concurrence (en instituant des tarifs de référence pour les branches d’assurances facultatives), le développement de nouveaux produits (assurances de personnes) et l’optimisation de l’activité de la réassurance (en augmentant les fonds propres du réassureur national, la Compagnie centrale de réassurances, CCR).

Pas d'avenir sans marché des capitaux

En Algérie, le marché des capitaux reste embryonnaire mais émergeant, avec une faible capitalisation du marché des actions de moins de 1% du PIB, qui n’empêche pas l’évolution d’un marché obligataire en plein essor qui a permis de lever, en 2004, près de 800 millions de dollars.

Au plan institutionnel, quatre institutions structurent et organisent le marché des capitaux (l’autorité du marché, la société de bourse, les intermédiaires IOB et le dépositaire central des titres). L’on note une régulation du marché par des autorités identifiées et une intermédiation effectuée par des agents privés.

Les titres sont dématérialisés et sont inscrits auprès d’un dépositaire central des titres (Algeria Clearing). Le marché des capitaux reste sclérosé du fait de la persistance d’une insuffisance du flottant, un système de paiement insuffisamment développé pour diffuser les opérations ainsi que l’insuffisance de titres cotés en Bourse (3 seulement).

Pour sortir de ce cercle vicieux, il est absolument nécessaire d’augmenter l’offre sur le marché financier qui, elle, est en inadéquation avec la demande. En parallèle s’imposent l’uniformisation des règles de transaction, la densification du marché obligataire et la modernisation des infrastructures. Le renforcement du marché ne pourrait s’opérer qu’au prix d’une meilleure mobilisation des ressources. Quant au marché hypothécaire, ce dernier nécessite une stimulation sérieuse des établissements en lien avec les sociétés de refinancement hypothécaire, de garantie du crédit immobilier et le fonds de garantie et de caution (SRH, SGCI, FGCMPI).

L’autre défi à relever a trait à l’optimisation de la gestion de la liquidité. Un tel objectif suppose nombre d’innovations financières pour parvenir à l’élargissement de la gamme des titres. Les instruments manquants dans l’architecture du système financier algérien sont ceux qui offriraient un substitut au financement bancaire (encore dominant), une meilleure qualité de la clientèle (plus solvable, mieux couverte) et qui permettrait l’instauration d’une économie d’endettement qui ne serait possible que par la généralisation de la solvabilité et la minimisation du risque. Ces instruments sont prévus dans le cadre de la réforme financière, mais aucune date précise n’est avancée pour leur entrée en activité. On peut en énumérer les caisses de garantie des crédits, les fonds de capital-risque, les sociétés de capital-investissement, le développement de leasing et du factoring, la notation de crédit, la conversion de dette en investissement, l’assistance à la fonction crédit et évaluation des risques et la promotion de la fonction étude.

Quel rôle pour l’Etat ?

Dans le sillage des mutations qui s'opèrent dans l'actualité, les pouvoirs publics ont décidé d’accélérer la stratégie de recentrage du rôle de l’Etat dans le financement du logement. C’est pour cela que l’on assiste, depuis plusieurs années, au développement ininterrompu du crédit immobilier où les taux ne cessent de baisser et l’assiette va s’élargissant, comprenant désormais le logement ancien, l’extension, la construction, etc. Le tout avec un renforcement notable de l’apport de la Caisse nationale du logement (CNL) pour l’aide à l’accès à la propriété. Cela s’est accompagné par un recentrage du rôle de la Cnep sur l’activité de financement du logement, de quoi déduire que c’est cette banque qui sera la dernière à être privatisée, sinon jamais.

Il est à craindre, cependant, que tout le calcul, opéré à titre de projection sur papier, ne tombe à l’eau à cause de nombreux problèmes qui se posent. On note aujourd’hui (dixit Karim Djoudi, ministre chargé de la Réforme financière), une insuffisance des capacités d’engagement. Pour tenir la distance en matière de financement du logement, il manque encore que les coûts soient plus faibles, que la prise en charge d’hypothèque soit meilleure et, surtout, que les capacités de réalisation s'accroissent. Un exemple tout trouvé nous est clairement offert par le programme d'un million de logement. Des problèmes qui, comme par hasard, ne sont pas intégrés dans la conception générale de la réforme financière et à propos desquels les bons consultants du FMI et de la Banque mondiale, qui nous disent que nous sommes sur la bonne voie, ne sont jamais très bavards.

Nabil Benali

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