Semaine du 25 au 31 octobre 2006

Paysage politique

Bilan et perspectives (Partie 3)

 

 
 
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Bilan et perspectives (Partie 3)

De ce que les partis se ramènent à des clivages sous-jacents, il ne s’ensuit pas qu’ils en émanent directement, par une espèce de génération spontanée. Ils naissent sur des initiatives prises par des personnes influentes, et dans des circonstances particulières qui, si elles ne sont pas mises à profit sans différer, risquent de ne pas se renouveler de sitôt. Le projet s’en forme en petit comité, par la volonté d’un chef charismatique en général, mais ils n’apparaissent officiellement que portés par des événements qui, en définitive, ont autant contribué à la création de chacun d’entre eux que la personne ou le groupe de personnes qui les ont respectivement incarnés. A l’exception de l’ex-parti unique, le FLN, tous les autres  ont émergé à la suite des émeutes d’octobre 1988, les uns certes sortant de la clandestinité, tel le FFS, les autres prenant corps dans la foulée de ces événements, même si leurs prémices remontent à plus loin, du moins pour les plus significatifs. La différence n’est pas si grande, d’ailleurs, entre les deux groupes, car pour les premiers aussi accéder à la légalité a constitué un moment capital, un tremplin, une sorte de renaissance. C’est sans doute le cas du FFS, dont on peut dire qu’il a trouvé là l’occasion de s’épanouir, d’accéder rapidement au statut de parti de masse, surmontant d’un seul coup la dimension groupusculaire à laquelle le confinaient les contraintes de la clandestinité. Un tout autre sort sera celui du PAGS, en dépit de la semi clandestinité dont il était seul à bénéficier, il est vrai avec une fortune changeante, que son réalignement ultérieur ne sera pas à même de juguler. Il fut le grand perdant de l’ouverture politique. Il  doit  sûrement cette sorte de mort subite au fait de s’être opposé à la revendication des libertés démocratiques qui était le dénominateur commun à tout ce que le pays comptait alors d’opposants, structurés comme on dit, ou non structurés, qui plus est au moment même où le système fondé sur leur  interdiction entrait en crise.

On le voit, beaucoup d’éléments concourent à la formation d’un parti politique : une opportunité historique, l’existence de personnes déterminées prêtes à se saisir de l’occasion, mais avant tout la préexistence d’un courant large plongeant ses racines dans la société comme dans l’histoire, et  à qui il est déjà arrivé de donner signe de vie. Une autre condition est spécifique aux pays qui, comme le nôtre, étaient sous l’emprise d’un parti unique : la rencontre entre d’une part, la revendication démocratique exprimée par des secteurs de l’opinion, et de l’autre la volonté du pouvoir en place d’y accéder, au moins dans une certaine mesure. Il faut bien reconnaître, en effet, que les événements qui ouvrent la transition à la démocratie, ne comportent  en eux-mêmes aucune demande politique explicite. Ce fut une explosion, des émeutes, des déprédations et de la répression du début à la fin. Le désordre, sanctionné par une répression féroce, n’a pas constitué cependant une véritable surprise, en tout cas pas pour la partie avertie de l’opinion, qui sentait monter le mécontentement populaire et sourdre le conflit au sommet de l’Etat. Des individualités et des groupes étaient à l’affût, prêts à s’engouffrer par la brèche. Certains avaient même étaient approchés, pas toutes d’ailleurs de la même façon ; celles dont on craignait l’interférence, ou tout simplement contre lesquelles on voulait se prémunir par ces temps préludant à l’orage, on a préféré s’assurer momentanément de leur personne. Faut-il pour autant en conclure que l’explosion d’octobre était un complot ? Ceux qui l’ont toujours pensé avaient sans doute de bonnes raisons de le faire. Seulement les plus grandes révolutions sociales n’ont pas commencé comme telles, avec des mots d’ordre arrêtés, des banderoles, des leaders et une stratégie tout faits ; elles ont éclatées parfois sur des vétilles, et elles se sont développées de façon bien mystérieuse. Et il s’en est toujours trouvé pour contester leur spontanéité. En fait, quand un événement arrive, on peut le ramener non pas à une seule cause, mais à plusieurs, à un nombre indéterminé de causes (s’il est possible de trouver à cet égard un consensus, c’est sur la cause immédiate, le détonateur qui a déclenché la tempête). Et avant qu’il n’arrive, prévoir sa survenue, c’est bien souvent tirer des plans sur la comète.

Mais une fois créé (non pas seulement enregistré comme tel), un parti doit pouvoir se développer, surtout lorsqu’il ne procède pas d’un autre par suite d’une scission ou d’un réalignement, qu’il est né en quelque sorte ex nihilo, comme c’est justement la règle là où on accède pour la première fois au multipartisme. Les circonstances, là aussi, peuvent le favoriser ou, au contraire, jouer contre lui.

L’ouverture politique en Algérie est déjà particulière par la façon dont elle a commencé. Mais c’est sans doute par le dilemme auquel elle donne bientôt lieu qu’elle est exemplaire et mérite de passer pour un cas d’école. Quelques mois suffiront pour qu’elle échappe à tout contrôle, alors que le processus commençait à peine et était censé mener par étapes jusqu’au changement de régime, et donc à la construction d’une démocratie qui tient par elle-même, par le respect par tous de ses règles, et d’abord par l’ensemble des partis devant l’animer. Le choix qui se pose désormais n’est plus entre le retour en arrière, et à la dictature sous couvert  de parti unique, ou bien la poursuite du processus enclenché jusqu’à ce terme qu’est une démocratie véritable, mais entre la défense de l’Etat issu de la Révolution nationale, la République autrement dit, et l’avènement de la daoula islamia, l’Etat théocratique. Tant étaient inégales les forces en présence. Le courant islamiste, en effet, qui dès avant octobre 1988 avait donné la mesure de son influence, prenait l’allure d’une déferlante qui menaçait de tout emporter sur son passage. Or, les thèmes sur lesquels il mobilisait n’avaient rien de démocratique. La démocratisation menaçait très clairement de se transformer en un mouvement massif de rejet de la démocratie, c’est-à-dire en une fascisation, en l’occurrence aux couleurs religieuses. Les premières élections locales pluralistes sont nettement remportées par les islamistes radicaux de l’ex-Fis, ce qui augure mal de la suite. Mais l’avertissement ne sera pas entendu ; on ne voudra pas admettre que le processus en cours, bien loin de conduire au régime démocratique, le but proclamé au départ, allait déboucher sur son contraire à tous égards, si on le laissait se poursuivre.

Comment cela a-t-il été possible ? Comment s’expliquer cette menace de dévoiement à cent quatre-vingt degrés? Est-ce par l’habileté démagogique des dirigeants intégristes, par le machiavélisme des gens au pouvoir, ou par la désunion des partis démocratiques, à moins que ce ne soit par leur faiblesse, de chacun pris séparément comme de tous pris en bloc? Peut-être par tout cela à la fois. A quoi il ne faut pas craindre d’ajouter, si cet élément finit par s’imposer, une forme d’impréparation de la société devant l’idée démocratique.

Pour ce qui est de la division, et autres querelles de chefs, force est de reconnaître qu’elle n’a pas manqué non plus dans les rangs islamistes. En termes organiques, la mouvance a éclaté dès le départ en plusieurs formations, même si elle est vite dominée par l’ex-Fis. Il n’était pas écrit par avance que Ali Belhadj l’emporterait sur Mahmoud Nahnah, et sur d’autres encore dont le prestige était grand parmi les islamistes, plus grand que  le sien en tout cas.

Quoi qu’il en soit de ce sujet, tout semble  s’être passé comme si le courant islamiste avait plébiscité dès le départ une des offres politiques qui lui étaient faites par les chefs de file. D’une certaine façon, il avait, en choisissant massivement et rapidement pour l’un des partis, coupé court à toute polémique autour  de la légitimité, qui aurait pu en se développant l’affaiblir tout entier, ne laissant d’autre possibilité aux autres regroupements que de s’accepter comme minoritaires et de tabler sur un retournement de conjoncture. On sait maintenant que ces derniers  n’avaient pas tort de dénoncer l’aventurisme de la direction du FIS;  cela pourtant n’a pas fait tourner vers eux par la suite la masse des militants en déshérence du parti interdit. C’est sûrement l’une des raisons qui font que le personnel dirigeant de ce dernier ne désespère pas de récupérer un jour ce qu’il considère comme son bien, à peu près dans l’état ou il l’a laissé contraint et forcé. Pour eux, tout dépend en cette matière des intentions dernières du président de la République. Les autoriserait-il finalement à revenir sur la scène politique ou non ? La preuve est en effet faite qu’ils n’ont rien à craindre des organisations rivales, dont ils voient qu’elles n’ont pas prospéré du fait de la mesure de dissolution qui les avait frappés. Ils auraient peut-être beaucoup plus à se soucier d’un autre côté : de leur mouvance elle-même, qui peut être revenue de ses anciennes amours, et qui leur réserverait le cas échéant un accueil bien moins chaleureux que celui qu’ils seraient portés à imaginer. Le fait est que personne ne peut dire quels sont aujourd’hui les sentiments de la masse des électeurs de l’ex-Fis, et si même il conserve encore un nombre appréciable de militants. Il faudrait pour cela que l’ex-Fis renaisse.

Cette adéquation entre le courant démocratique et l’une de ses expressions politiques ne s’est pas produite. Il est sans doute d’un grand intérêt d’en démêler les raisons, mais ce n’est pas le propos ici. Il se peut aussi que cela tienne à un facteur par nature impondérable, comme il en survient en politique. Peu importe même, à la limite, si l’insuffisance, ou l’immaturité, ne soit pas dans les partis, mais soit imputable au courant lui-même, qui ne  serait pas conscient de lui-même, et donc ne porterait pas de projet politique, que les organisations aspirant à le représenter se sont donné pour tâche, en quelque sorte inutilement, de mettre en forme et en formules.

Mais  on serait, s’il en était ainsi, devant une aberration : la société algérienne recèlerait bien un courant islamiste offensif et discipliné, porteur d’un projet politique, qui, comme de juste, n’a pas perdu beaucoup de temps pour porter au pinacle une des organisations qui s’offraient à le représenter, et en face de lui, il n’existerait qu’un corps invertébré, une terre en friche, un terrain vague impropre  dans l’état où il est à porter  la construction que la représentation politique ambitionne pour lui. L’aberration est qu’il ne peut exister d’un côté un courant parfaitement constitué, et donc prêt à accéder au pouvoir pour réaliser son projet de société, et de l’autre un courant adverse qui n’ait pas le même degré de conscience, mais en sens opposé. Sinon, le courant islamiste ne serait pas du tout au niveau d’excellence qu’on a commencé par lui attribuer. L’islamiste n’existe que parce qu’en face de lui existe le militant laïc, dont le système démocratique est l’idéal politique. Si on enlève celui-ci, on élimine celui-là de l’équation politique nationale. Pourquoi est-ce ainsi ?

C’est qu’un courant est avant tout l’expression d’un conflit central. Et un conflit est bipolaire, ou plutôt il finit par se bipolariser. D’où le fait qu’un système de partis tend à la bipolarisation, ainsi que cela se voit de par le monde. Or la bipolarité suppose, comme condition première, que les forces en présence se font pièce, non pas sans doute  au point de se contrebalancer toujours rigoureusement,  et donc au point de se neutraliser à tout moment de la guerre qu’elles se livrent, par un biais ou par un autre, ce qui arrive d’ailleurs- à ce cas de figure ressort le fameux équilibre catastrophique de Gramsci- mais sont l’une et l’autre à même de l’emporter, au moins momentanément, moyennant une poussée décisive à la faveur des circonstances, ou bien en contractant dans le cas présent des alliances ayant manqué par le passé.

M. Habili

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