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politique
Bilan et
perspectives (Partie 3)
De ce que les
partis se ramènent à des clivages sous-jacents, il ne s’ensuit pas
qu’ils en émanent directement, par une espèce de génération
spontanée. Ils naissent sur des initiatives prises par des personnes
influentes, et dans des circonstances particulières qui, si elles ne
sont pas mises à profit sans différer, risquent de ne pas se
renouveler de sitôt. Le projet s’en forme en petit comité, par la
volonté d’un chef charismatique en général, mais ils n’apparaissent
officiellement que portés par des événements qui, en définitive, ont
autant contribué à la création de chacun d’entre eux que la personne
ou le groupe de personnes qui les ont respectivement incarnés. A
l’exception de l’ex-parti unique, le FLN, tous les autres ont
émergé à la suite des émeutes d’octobre 1988, les uns certes sortant
de la clandestinité, tel le FFS, les autres prenant corps dans la
foulée de ces événements, même si leurs prémices remontent à plus
loin, du moins pour les plus significatifs. La différence n’est pas
si grande, d’ailleurs, entre les deux groupes, car pour les premiers
aussi accéder à la légalité a constitué un moment capital, un
tremplin, une sorte de renaissance. C’est sans doute le cas du FFS,
dont on peut dire qu’il a trouvé là l’occasion de s’épanouir,
d’accéder rapidement au statut de parti de masse, surmontant d’un
seul coup la dimension groupusculaire à laquelle le confinaient les
contraintes de la clandestinité. Un tout autre sort sera celui du
PAGS, en dépit de la semi clandestinité dont il était seul à
bénéficier, il est vrai avec une fortune changeante, que son
réalignement ultérieur ne sera pas à même de juguler. Il fut le
grand perdant de l’ouverture politique. Il doit sûrement cette
sorte de mort subite au fait de s’être opposé à la revendication des
libertés démocratiques qui était le dénominateur commun à tout ce
que le pays comptait alors d’opposants, structurés comme on dit, ou
non structurés, qui plus est au moment même où le système fondé sur
leur interdiction entrait en crise.
On le voit,
beaucoup d’éléments concourent à la formation d’un parti politique :
une opportunité historique, l’existence de personnes déterminées
prêtes à se saisir de l’occasion, mais avant tout la préexistence
d’un courant large plongeant ses racines dans la société comme dans
l’histoire, et à qui il est déjà arrivé de donner signe de vie. Une
autre condition est spécifique aux pays qui, comme le nôtre, étaient
sous l’emprise d’un parti unique : la rencontre entre d’une part, la
revendication démocratique exprimée par des secteurs de l’opinion,
et de l’autre la volonté du pouvoir en place d’y accéder, au moins
dans une certaine mesure. Il faut bien reconnaître, en effet, que
les événements qui ouvrent la transition à la démocratie, ne
comportent en eux-mêmes aucune demande politique explicite. Ce fut
une explosion, des émeutes, des déprédations et de la répression du
début à la fin. Le désordre, sanctionné par une répression féroce,
n’a pas constitué cependant une véritable surprise, en tout cas pas
pour la partie avertie de l’opinion, qui sentait monter le
mécontentement populaire et sourdre le conflit au sommet de l’Etat.
Des individualités et des groupes étaient à l’affût, prêts à
s’engouffrer par la brèche. Certains avaient même étaient approchés,
pas toutes d’ailleurs de la même façon ; celles dont on craignait
l’interférence, ou tout simplement contre lesquelles on voulait se
prémunir par ces temps préludant à l’orage, on a préféré s’assurer
momentanément de leur personne. Faut-il pour autant en conclure que
l’explosion d’octobre était un complot ? Ceux qui l’ont toujours
pensé avaient sans doute de bonnes raisons de le faire. Seulement
les plus grandes révolutions sociales n’ont pas commencé comme
telles, avec des mots d’ordre arrêtés, des banderoles, des leaders
et une stratégie tout faits ; elles ont éclatées parfois sur des
vétilles, et elles se sont développées de façon bien mystérieuse. Et
il s’en est toujours trouvé pour contester leur spontanéité. En
fait, quand un événement arrive, on peut le ramener non pas à une
seule cause, mais à plusieurs, à un nombre indéterminé de causes
(s’il est possible de trouver à cet égard un consensus, c’est sur la
cause immédiate, le détonateur qui a déclenché la tempête). Et avant
qu’il n’arrive, prévoir sa survenue, c’est bien souvent tirer des
plans sur la comète.
Mais une fois créé
(non pas seulement enregistré comme tel), un parti doit pouvoir se
développer, surtout lorsqu’il ne procède pas d’un autre par suite
d’une scission ou d’un réalignement, qu’il est né en quelque sorte
ex nihilo, comme c’est justement la règle là où on accède
pour la première fois au multipartisme. Les circonstances, là aussi,
peuvent le favoriser ou, au contraire, jouer contre lui.
L’ouverture
politique en Algérie est déjà particulière par la façon dont elle a
commencé. Mais c’est sans doute par le dilemme auquel elle donne
bientôt lieu qu’elle est exemplaire et mérite de passer pour un cas
d’école. Quelques mois suffiront pour qu’elle échappe à tout
contrôle, alors que le processus commençait à peine et était censé
mener par étapes jusqu’au changement de régime, et donc à la
construction d’une démocratie qui tient par elle-même, par le
respect par tous de ses règles, et d’abord par l’ensemble des partis
devant l’animer. Le choix qui se pose désormais n’est plus entre le
retour en arrière, et à la dictature sous couvert de parti unique,
ou bien la poursuite du processus enclenché jusqu’à ce terme qu’est
une démocratie véritable, mais entre la défense de l’Etat issu de la
Révolution nationale, la République autrement dit, et l’avènement de
la daoula islamia, l’Etat théocratique. Tant étaient inégales
les forces en présence. Le courant islamiste, en effet, qui dès
avant octobre 1988 avait donné la mesure de son influence, prenait
l’allure d’une déferlante qui menaçait de tout emporter sur son
passage. Or, les thèmes sur lesquels il mobilisait n’avaient rien de
démocratique. La démocratisation menaçait très clairement de se
transformer en un mouvement massif de rejet de la démocratie,
c’est-à-dire en une fascisation, en l’occurrence aux couleurs
religieuses. Les premières élections locales pluralistes sont
nettement remportées par les islamistes radicaux de l’ex-Fis, ce qui
augure mal de la suite. Mais l’avertissement ne sera pas entendu ;
on ne voudra pas admettre que le processus en cours, bien loin de
conduire au régime démocratique, le but proclamé au départ, allait
déboucher sur son contraire à tous égards, si on le laissait se
poursuivre.
Comment cela
a-t-il été possible ? Comment s’expliquer cette menace de dévoiement
à cent quatre-vingt degrés? Est-ce par l’habileté démagogique des
dirigeants intégristes, par le machiavélisme des gens au pouvoir, ou
par la désunion des partis démocratiques, à moins que ce ne soit par
leur faiblesse, de chacun pris séparément comme de tous pris en
bloc? Peut-être par tout cela à la fois. A quoi il ne faut pas
craindre d’ajouter, si cet élément finit par s’imposer, une forme
d’impréparation de la société devant l’idée démocratique.
Pour ce qui est de
la division, et autres querelles de chefs, force est de reconnaître
qu’elle n’a pas manqué non plus dans les rangs islamistes. En termes
organiques, la mouvance a éclaté dès le départ en plusieurs
formations, même si elle est vite dominée par l’ex-Fis. Il n’était
pas écrit par avance que Ali Belhadj l’emporterait sur Mahmoud
Nahnah, et sur d’autres encore dont le prestige était grand parmi
les islamistes, plus grand que le sien en tout cas.
Quoi qu’il en soit
de ce sujet, tout semble s’être passé comme si le courant islamiste
avait plébiscité dès le départ une des offres politiques qui lui
étaient faites par les chefs de file. D’une certaine façon, il
avait, en choisissant massivement et rapidement pour l’un des
partis, coupé court à toute polémique autour de la légitimité, qui
aurait pu en se développant l’affaiblir tout entier, ne laissant
d’autre possibilité aux autres regroupements que de s’accepter comme
minoritaires et de tabler sur un retournement de conjoncture. On
sait maintenant que ces derniers n’avaient pas tort de dénoncer
l’aventurisme de la direction du FIS; cela pourtant n’a pas fait
tourner vers eux par la suite la masse des militants en déshérence
du parti interdit. C’est sûrement l’une des raisons qui font que le
personnel dirigeant de ce dernier ne désespère pas de récupérer un
jour ce qu’il considère comme son bien, à peu près dans l’état ou il
l’a laissé contraint et forcé. Pour eux, tout dépend en cette
matière des intentions dernières du président de la République. Les
autoriserait-il finalement à revenir sur la scène politique ou non ?
La preuve est en effet faite qu’ils n’ont rien à craindre des
organisations rivales, dont ils voient qu’elles n’ont pas prospéré
du fait de la mesure de dissolution qui les avait frappés. Ils
auraient peut-être beaucoup plus à se soucier d’un autre côté : de
leur mouvance elle-même, qui peut être revenue de ses anciennes
amours, et qui leur réserverait le cas échéant un accueil bien moins
chaleureux que celui qu’ils seraient portés à imaginer. Le fait est
que personne ne peut dire quels sont aujourd’hui les sentiments de
la masse des électeurs de l’ex-Fis, et si même il conserve encore un
nombre appréciable de militants. Il faudrait pour cela que l’ex-Fis
renaisse.
Cette adéquation
entre le courant démocratique et l’une de ses expressions politiques
ne s’est pas produite. Il est sans doute d’un grand intérêt d’en
démêler les raisons, mais ce n’est pas le propos ici. Il se peut
aussi que cela tienne à un facteur par nature impondérable, comme il
en survient en politique. Peu importe même, à la limite, si
l’insuffisance, ou l’immaturité, ne soit pas dans les partis, mais
soit imputable au courant lui-même, qui ne serait pas conscient de
lui-même, et donc ne porterait pas de projet politique, que les
organisations aspirant à le représenter se sont donné pour tâche, en
quelque sorte inutilement, de mettre en forme et en formules.
Mais on serait,
s’il en était ainsi, devant une aberration : la société algérienne
recèlerait bien un courant islamiste offensif et discipliné, porteur
d’un projet politique, qui, comme de juste, n’a pas perdu beaucoup
de temps pour porter au pinacle une des organisations qui
s’offraient à le représenter, et en face de lui, il n’existerait
qu’un corps invertébré, une terre en friche, un terrain vague
impropre dans l’état où il est à porter la construction que la
représentation politique ambitionne pour lui. L’aberration est qu’il
ne peut exister d’un côté un courant parfaitement constitué, et donc
prêt à accéder au pouvoir pour réaliser son projet de société, et de
l’autre un courant adverse qui n’ait pas le même degré de
conscience, mais en sens opposé. Sinon, le courant islamiste ne
serait pas du tout au niveau d’excellence qu’on a commencé par lui
attribuer. L’islamiste n’existe que parce qu’en face de lui existe
le militant laïc, dont le système démocratique est l’idéal
politique. Si on enlève celui-ci, on élimine celui-là de l’équation
politique nationale. Pourquoi est-ce ainsi ?
C’est qu’un
courant est avant tout l’expression d’un conflit central. Et un
conflit est bipolaire, ou plutôt il finit par se bipolariser. D’où
le fait qu’un système de partis tend à la bipolarisation, ainsi que
cela se voit de par le monde. Or la bipolarité suppose, comme
condition première, que les forces en présence se font pièce, non
pas sans doute au point de se contrebalancer toujours
rigoureusement, et donc au point de se neutraliser à tout moment de
la guerre qu’elles se livrent, par un biais ou par un autre, ce qui
arrive d’ailleurs- à ce cas de figure ressort le fameux équilibre
catastrophique de Gramsci- mais sont l’une et l’autre à même de
l’emporter, au moins momentanément, moyennant une poussée décisive à
la faveur des circonstances, ou bien en contractant dans le cas
présent des alliances ayant manqué par le passé.
M. Habili
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