Semaine du 26 janvier au 1er février 2005

 

Chanson du terroir

«Fik ya Naîm» ou «Ya Bnat El-Bahdja» de Sidi Ahmed Ben Ettriki (suite)

 

 
 
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Chansons du terroir

«Fik ya Naîm» ou «Ya Bnat El-Bahdja» de Sidi Ahmed Ben Ettriki (suite)

La poésie populaire dans plusieurs pièces a fait l’objet de chants hawzi qui on marqué toute une génération d’interprètes dans les trois grands centres de rayonnement musical, à savoir Tlemcen, Alger et Constantine.

Ben Ettriki s’engage à parfaire le meilleur portait des filles d’El-Bahdja dans ce poème semblable à des sonnets amoureux. Il use avec un certain plaisir d’un art mêlant le récit dans toute une série de mots à la rime. En rendant hommage au brillant de leurs yeux, Ben Ettriki essaie de ramener le plaisir par la richesse de ses sensations.

 

Portraits des filles

d’El-Bahdja

“Et ses lèvres honorables ressemblant au corail neuf,

Ou ce sang vermeil en anneaux, coagulant dans un bocal,

Délivrez-vous ô filles délivrez vous l

Ô fille d’El-Bahdja aux lèvres empourprées couleur de vin, Elle séduisent l’amour par leurs flammes elles brûlent.”

 

Douce mélodie

et la splendeur en soie

“Et cette rose pourpre qui éclose en beauté écarlate,

Ou cet extrait de plante rouge, carmin dans la splendeur en soie, Ces paroles à la douce mélodie,

Sont plus bénéfiques que celui qui a aimé,

Ô quel trouble m’emporte en sortant de la tente,

Celui qui s’éprend du regard l’anéantira,

Elle a un coup plein et élancé comme l’étendard,

D’une blancheur immaculée et d’un collier éclatant à peine voilée, Délivrez-vous ô filles, devant la beauté délivrez-vous,

Ô filles d’El-Bahdja, vos bras sont comme des épées,

Utiles contre l’oppresseur comme meilleur remède,

Celles que mon cœur a aimées, faut-il garder la peur ? Fascinantes de lueur, elles accaparent tout regard,

Et les poignets aux traits dépassants toute description,

Fermés par des joyaux incomparables.”

 

Yeux pétillants

et joues écloses

“Et ces brillants, en fleurs d’oranger sur la neige et le marbre,

Celui qui leur a offert ces parures obtient leur sourire,

Ou cette pomme dans son mariage que l’enfant surveille,

Sauf son maître ou celui qui peut l’entretenir, délivrez-vous, ô filles délivrez-vous !

Ô filles d’El-Bahdja, vous avez dépassé les plus belles

Sauf celles qui s’y mettent vous rejoignez,

Aux cils noirs et aux yeux pétillants,

Bachiques toutes endormies bleu foncé et perçant,

Aux joues écloses répandant une senteur de rose,

Balayant de leurs yeux celui qui les aperçoit.”

 

Les tresses

de la fascination

“Et ces belles tresses tombant sur la ceinture,

Ornant comme les nuages Yennayer,

Voligeant comme les plumes d’autruche et de leur males,

Ou les puissants corbeaux lorsqu’ils planent,

Délivrez-vous, ô filles, devant la beauté, délivrez-vous !

O filles d’El-Bahdja, Grand Dieu qui vous a crées,

De jour et de nuit, il a rassemblé en elles toute la beauté,

Et la pleine lune dans le ciel remplissant,

Les astres et le soleil infléchissent sur moi leurs rayons,

Le tonnerre et la neige avant que son eau ruisselle,

La fleur, le carmin et les oiseaux, ô attentif,

La soie dans sa splendeur, l’or brut et l’épée,

D’or et de perles ces mains brodées,

Et le tissage à l’aiguille ne peut être affecté,

Ne convenant à ce temps qu’il faut,

Délivrez-vous, ô filles, inclinez-vous !

Ô filles d’El-Bahdja, vous réunissez toutes les qualités,

La chevelure, le regard et les sourcils d’une telle finesse,

Le front, les yeux, les joues et les lèvres,

Le bras le cou, les seins ô bienveillants !

Le corps, le mollet éclatant de sveltesse,

La taille comparable au majestueux balancement d’un aveugle,

Ma venue est cause de ma peine.”

 

Le henné de la séduction

“Les gens de ce temps font beaucoup de mal,

Me jetant dans un océan de malheur et de ténèbres,

Mes yeux ont vu me réduire à l’impuissance,

Délivrez-vous, ô filles, devant la beauté, inclinez-vous !

O filles d’El-Bahdja, vos mollets comme de l’ivoire,

Bonheur à celui qui les voit se dandiner,

Elles n’ont marché sur la boue ni mêlé à la poussière,

Elles paraissent en henné de loin séduisantes.”

 

Pardonnez le cœur

brûlant de passion

“Et ce bracelet à la cheville par lequel mon cœur et conquis,

Tout est en anneaux, en couleur indigo elles passèrent,

La beauté de ces dames élancées dépassant toutes les filles,

Devenues célèbres elles éclatent de grandeur,

Faisant oublier ma prière, ma religion et le jeûne,

Toute ma vie je ne peux décrire ces créatures,

Délivrez-vous, ô filles délivrez-vous !

O filles d’El-Bahdja, vous avez changé de propos,

A celle qui est sensée, ou qui comprenne, je lui parlerai,

Ô filles d’El-Bahdja, ma patience ne peut se retenir,

Personne ne peut parler sans raison,

O filles d’El-Bahdja, par Dieu si j’ai fauté,

Pardonnez ce cœur brûlant de passion,

Ô filles d’El-Bahdja, j’ai écrit ce poème

A tout ce qui leur semble chose tordue, qu’il la redresse,

Ainsi a dit Ahmed, que Dieu bénisse ses paroles,

A la mémoire d’Ettriki, ô gent priez,

Laissez la voie de la beauté, inclinez-vous.”

 

Ben Ettriki a laissé son cœur aller vers l’espérance. Son cœur est en repos et son âme en silence. Quel miroir éblouissant de ces éternelles beautés d’El-Bahdja ? Vie et fécondité et splendeur dans l’ombre.

Sidi Ahmed Ettriki, qui a été expulsé de Tlemcen par les autorités turques pour outrage aux bonnes mœurs, se voit éloigné de sa ville natale. Est-ce une cabale et la jalousie de ses rivaux ?

 

Tableau idyllique

de la beauté humaine

Du géranium à l’œillet, du basilic à la jacinthe, du rossignol à l’étourneau, Ben Etterki peint un tableau idyllique de la beauté éclatante des filles de la capitale. Il les admire avec leurs parures éclatantes. Il dévoile leurs secrets. Il souffre et il triomphe de ses rivaux.

Valse mélancolique et langoureuse nostalgie, que cet ange de gaieté qui connaît l’angoisse, la haine des autres où son corps frémissant de passions secrètes. N’a-t-il pas écrit cet hymne à la gloire du Prophète : «Que Dieu bénisse notre Guide par excellence où il a beau pleurer, ses lamentations pour retrouver le repos.». «Je veux dire le séjour de Notre Seigneur Mohamed. Seigneur du plus noble des temples ; le meilleur des meilleurs ; que Dieu salue notre Guide par excellence.»

On peut dire en guise de conclusion que Ben Etterki, comme son rival Ben Messayeb ont couvert tous les registres dont les poèmes vont au panégyrique, à la satire, à la poésie mystique et profane.

Tlemcen, qui garde le sceau de la sanaâ gharnati, a un goût avancé pour le hawzi et le hawfi. La musique andalouse et ses modes transmis oralement de génération en génération durant tous les siècles qui ont succédé au déclin de l’Andalousie, sont fondamentalement citadins et urbains.

Le genre hawzi chanté à Constantine et dont Hadj Reggani, dit Fergani, père du maître du malouf, Hadj Mohamed Tahar Fergani, en est le dépositaire, est exécuté différemment au point de vue tempo, même au plan de la mélodie et des incantations, bien que les textes empruntés sont identiques à ceux de Tlemcen.

 

Le hawzi dans la médina

C’est dans les corporations de métiers et d’artisans que le hawzi a évolué, aux côtés de la nouba andalouse. Poésie populaire, le hawzi sera vulgarisé et propagé dans le milieu au parler citadin, apportant la consécration d’un genre poétique et musical indépendant de la rigueur de la nouba comme ce fut le cas pour le zadjal par rapport au mouwachah.

Dans le hawzi il y a, à la fois le «klem el-jed» dont les poèmes honorent les saints ou sont dédiés à la gloire du Prophète Mohamed (QSSL) et ses compagnons, des chants sur des faits de guerre, ou le «klem el-hezl», composé de poésies légères sur le vin, les femmes, l’amour, la nature et les plaisirs de la vie.

Assez souvent, le hawzi tlemcénien prend une allure mystique.

L’œuvre de Ben Etterki est étendue. Elle reflète les sensations bardes de la poésie populaire algérienne : l’exil, l’amour, la femme, le vin aux sens mystique et profane, la beauté, l’hymne aux grands saints. C’est toute cette poésie dont la mélodie vole au plaisir d’une âme égarée pour calmer les exaspérations du poète qui se désole dans l’exil.

 

Au carrefour

du romanesque

La voix plaintive d’un maître du hawzi chanté dans l’école de Constantine, le thym parfumant l’ambiance nuptiale de la douce nuit du printemps, quelle pure frénésie lorsque la tristesse s’envole et l’âme se complait dans ce qui est beau, noble et subjuguant… Au carrefour du romanesque, quels symboles donner à l’esthétique, à l’art poétique dans l’élégance et la dignité, dans la rhétorique et l’admiration de l’être aimé ?

L’image est forte dans le poème de Ben Etterki Ya bnet El-Bahdja, il y a autant de fascination lorsqu’il dresse leur portrait. Il éclaire de la plus vive lumière ses créatures avec toute la grâce rendue et les usages consentis. Alger des Béni Mezghena n’est-elle pas El-Bahdja, enthousiaste comme Tlemcen la perle zianide ?

L’œuvre de Ben Etterki, apparemment foisonnante, reste néanmoins symbolisée par cette fleur épanouie, cette allégresse faite pour charmer et conquérir.

Dr Boudjemaâ Haïchour

 

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