Semaine du 26 janvier au 1er février 2005

 

Réformes institutionnelles

Pourquoi il faut changer la Constitution

 

 
 
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Réformes institutionnelles

Pourquoi il faut changer la Constitution

Beaucoup voient en la volonté exprimée par Abdelaziz Bouteflika de changer l’actuelle Constitution un simple caprice de star destiné à lui apporter plus de confort dans l’exercice de son pouvoir ou, pis encore, un subterfuge à peine maquillé pour briser l’obstacle de son article 74 interdisant au Président en exercice de briguer un troisième mandat.

Toutes spéculations parfaitement recevable par  ailleurs si le pays ne traînait pas, depuis 1996, le lourd handicap d’une construction institutionnelle en totale inadéquation avec les  réalités socio-économiques et les exigences politiques d’un pays qui a sa spécificité et sa propre vitesse d’évolution historique.

Cela pourrait être cela et peut-être même que ces considérations ne sont pas tout à fait étrangères  à la démarche globale du Président ; seulement, il faut également se résoudre à voir la réalité en face, la Constitution algérienne est mal conçue, sans ligne directrice claire et  truffée de vides juridiques qui ont déjà mis le pays, à plusieurs reprises, dans des situation de précarité institutionnelle alarmante. Mais par dessus tout, c’est l’organisation des pouvoirs elle-même qui est agencée sur un mode qui ne correspond en rien aux exigences de développement de notre pays. C’est ainsi que plusieurs aspects essentiels  ont été  occultés, dont ceux relatifs à la détermination claire et nette du rôle de l’armée dans la vie politique du pays et ceux qui organisent concrètement les relations entre le président de la République et les différentes autres institutions de la République, dont le gouvernement.

Pour ce qui est de l’armée, les différentes constitutions  qui ont été adoptées par l’Algérie se sont ingéniées à faire semblant, comme si les militaires étaient totalement hors du coup, se contentant de vaquer à leurs occupations,  jamais bien loin de leurs casernes. Une manière de faire qui n’a pour seul résultat que de mettre le haut commandement de l’ANP dans une situation d’illégalité régulièrement dénoncée par les milieux politiques les plus divers, qu’ils soient nationaux ou étrangers. L’intervention directe ou indirecte de l’armée étant encore nécessaire  dans la vie politique de pays comme le nôtre, régulièrement  menacés de graves dangers d’ordre sécuritaire, il est évidemment inutile  de vouloir occulter le rôle déterminant qu’elle a joué, qu’elle joue et qu’elle est encore appelée à jouer même si ce rôle doit progressivement s’amenuiser pour devenir celui qui doit être le sien dans toute démocratie qui se respecte. 

L’institution d’un Haut conseil de sécurité (HCS) présidé par le président de la République  et comprenant une majorité de ministres civils ne rendant que très imparfaitement compte de l’importance effective des positions de l’armée lors de crises graves comme celles qui ont accompagné le départ du président Bendjedid, en 1992, et l’interruption du processus électoral auquel elles ont donné lieu.

Face à la déliquescence des appareils civils de l’Etat, rongés par la bureaucratie, la corruption et la rente, il est tout à fait normal que l’institution militaire reste le premier et le dernier recours dans des situations qui exigent des prises de décision fermes et responsables. Décisions qui ne peuvent être prises que par une institution recelant en elle suffisamment de ressources, de discipline et de  droiture pour  édicter une ligne de conduite capable de conjurer les grands périls. Nous ne ferons pas  preuve d’une grande originalité en évoquant alors l’exemple turc où la place de l’armée est clairement définie par la Constitution,  évitant  ainsi toute spéculation sur des immixtions et des empiétements de toutes les manières inévitables quand le pays est menacé par une dangereuse rébellion kurde et par une montée de l’islamisme qui promet de remettre en cause le caractère laïc de la République. Seulement, il se trouve que cet exemple n’est pas nécessairement une référence  pour l’Algérie où l’armée n’a jamais été à côté du pouvoir central ou des instances dirigeantes civiles, comme c’est le cas pour la Turquie, mais l’a historiquement incarné depuis le 1er novembre 1954 à nos jours. L’Etat national procédant depuis son avènement de la prééminence du militaire sur le civil et non pas du militaire sur le politique comme ont eu tendance à le croire les rédacteurs de la plate-forme de la Soummam, qui ont malencontreusement confondu civil et politique alors que les militaires algériens ont d’abord été des politiques et le sont restés. Nous n’en voudrons pour preuve que le fait que l’ensemble des dirigeants de la première heure de la guerre d’indépendance ont tous le grade de colonel, même pour les rares d’entre eux qui n’ont jamais porté une arme. En d’autres termes, l’armée algérienne ne s’est jamais imposée à un pouvoir civil  démocratiquement élu ; elle a toujours été le pouvoir, même durant l’intermède “civil” incarné par Ahmed Ben Bella arrivé à la présidence de la République, comme nous le savons, sur un blindé de l’armée des frontières et “élu” quelques mois plus tard dans des conditions pas très démocratiques.

Le maître mot dans cette question étant précisément celui de démocratie. L’armée ayant toujours un rôle important et souvent décisif à jouer dans des régimes politiques où la démocratie se résume à un pluralisme de façade, sans l’exercice des libertés fondamentales qui sont le véritable attribut de la démocratie. Or, faut-il le préciser, notre pays, encore plus que la Turquie, reste très éloigné de l’exercice d’une démocratie véritable où les luttes politiques se déroulent sans violence et sans crises importantes susceptibles de plonger la société dans le chaos et l’anarchie. Ce qui revient à considérer que son rôle de gardien des libertés et du caractère républicain de l’Etat reste  important, si ce n’est vital.

Et pour un bon équilibre général de la Nation, il est impératif que ce rôle soit clairement déterminé par la prochaine Constitution que va se donner le pays. Par contre, si nous continuons à pratiquer la politique de l’autruche et à faire comme si les militaires ne se mêlaient que de ce qui se passe dans leurs casernes, nous laisserions alors, une fois encore,  la porte ouverte aux dérives que nous avons pu observer tout au long de ces quinze dernières années, au cours desquelles  une catégorie d’officiers a astucieusement profité du pouvoir réel mais non délimité  de l’armée pour renforcer un pouvoir personnel qui a servi à défendre des intérêts aussi étroits qu’illégitimes. Seule la détermination réelle de la nature et de l’étendue du pouvoir de l’armée par la Constitution étant à même d’éviter aussi bien les conflits entre l’institution civile et l’institution militaire que d’obliger le président de la République à être en même temps ministre de la Défense nationale pour absorber les chocs entre les deux versants du pouvoir.

Il vaut mieux, en tout cas, avoir une Constitution  qui stipule que l’ANP est garante des libertés fondamentales et de la préservation du caractère républicain de l’Etat à travers la mise en place d’un haut conseil militaire que d’instituer à cet effet un Conseil de la Nation budgétivore qui ne fait en réalité qu’alourdir le processus d’adoption des lois sans avoir les moyens  de s’opposer au moindre péril sérieux qui menacerait le pays.

L’autre grande lacune de la Constitution de 1996, ainsi que de celle de 1989  d’ailleurs, étant l’officialisation et l’institution d’un bicéphalisme du pouvoir au sein de l’Etat. Alors que, comme tout pays en voie de développement, l’Algérie a besoin d’un resserrement de ses forces et d’une concentration des pouvoirs pour tenter de faire avancer une machine gravement ankylosée, notre loi suprême s’ingénie au contraire à couper le pouvoir en deux et à mettre en situation de conflit de compétences permanent le président de la République et son chef du gouvernement. Le manque de clarté dans la formulation des attributions de l’un et de l’autre et l’opacité qui entoure leurs relations respectives avec le Parlement étant suffisantes pour permettre alors l’instauration d’un bicéphalisme de fait,  qui contraint systématiquement le chef de l’Etat à se séparer de son chef du gouvernement dès que ce dernier commence à franchir les limites que ne lui définit malheureusement pas la Constitution. C’est ainsi que depuis 1989, nous avons pu assister à une valse des chefs du gouvernement qui n’a que peu d’équivalents dans le monde, excepté  dans les pays vivant de graves crises politiques, à l’instar de la IVe République française ou l’Italie des années 70 et 80. Avec des cadences de changement d’Exécutif de dix-huit mois en moyenne, il est évident qu’il est difficile de songer à construire un appareil étatique suffisamment solide pour mener à bien les gigantesques tâches de développement imposées par une mondialisation menaçante. 

Il n’est par ailleurs pas tout à fait erroné de voir un lien plus ou moins direct entre l’absence de  définition par la Constitution de la place de l’armée dans la vie politique du pays et ce bicéphalisme qui donne un opposant permanent au président de la République au sein de son propre Exécutif. Lorsque nous analysons les prises de position de la totalité des chefs du gouvernement qui se sont succédé de 1989 à nos jours, il est d’ailleurs possible de déceler une étrange symbiose entre celles-ci et les positions clés de quelques généraux connus pour leur  hostilité à la prééminence de l’institution présidentielle dans les affaires de la cité. Une situation qui, précisons-le, n’est pas tout à fait la même depuis  le départ de l’ancien chef d’état-major Mohamed Lamari, mais n’est pas encore totalement résorbée du fait de la propension de certains hauts dignitaires de l’armée, en retraite ou encore en activité, à vouloir influer directement sur quelques affaires de la cité à travers des chefs du gouvernement qui leur sont globalement acquis.

Un état de fait qui recueille, d’un autre côté, la désapprobation de beaucoup d’autres généraux qui souhaitent pour leur part un cloisonnement plus hermétique entre les versants civil et militaire de l’Etat pour le plus grand bien de tous, le Président de la République devant être le seul trait d’union entre les deux. La dernière élection présidentielle d’avril 2004 ayant de toute façon mis à jour une nouvelle configuration politique à travers laquelle une seule force est arrivée à s’imposer à toutes les autres, celle incarnée par le président de la République porteur de la volonté de libéralisation et de démocratisation d’une majorité d’Algériennes et d’Algériens.

C’est évidemment cette nouvelle configuration, fondée sur une tout autre philosophie, qui doit à présent être prise en compte par la Constitution à venir. Que le Président en profite pour forger légalement, à cette occasion, de meilleurs instruments de gouvernance, et qu’il juge insuffisantes les quatre années de présidence qui lui restent pour mettre en œuvre son programme serait assez normal,  pour ne pas dire indispensable. L’Algérie n’est, à ce titre, pas plus démocrate que la France où la Constitution ne prévoit pas la limitation des mandats présidentiels pour la simple et bonne raison qu’aucun pays n’est jamais assuré de voir émerger de son sein un candidat de meilleure qualité que celui déjà en place. Si les Américains devaient avoir à se prononcer, quant à eux, sur le départ de Bill Clinton imposé par la Constitution, il ne ferait aucun doute qu’ils regretteraient amèrement une disposition limitant la Présidence à deux mandats et qui a amené Georges Walker Bush à la Maison-Blanche, avec tout ce que cela a entraîné comme déconvenues à leur pays. Le cas de Abdelaziz Bouteflika étant en ce sens encore plus spectaculaire,  car étant celui d’un Président, à l’instar de ceux qui l’ont précédé au poste, qui n’a pas encore les moyens constitutionnels suffisants pour agir dans la plénitude de pouvoirs parasités par ceux de son chef du gouvernement et qui ne pourra commencer à montrer de quoi il est vraiment capable qu’au moment où sera adoptée la nouvelle Constitution, c’est-à-dire presque à la fin de son second mandat. Comment ne pas comprendre alors qu’il veuille exercer un mandat plein et entier, fut-il le troisième, ou alors étaler la durée de chacun des deux mandats sur sept années ? Mais cela, c’est déjà une autre histoire.

Abderrahmane Mahmoudi 

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