|
Accueil
Histoire
Le mariage de
l’Auréssienne
En général, l’Auréssienne
se marie très jeune, à l’instar de la femme kabyle et contrairement
à la jeune Targuie. La précocité des mariages dans le massif
s’explique par la dureté de la vie dans ce milieu orographique très
dur.
Quand l’Auréssienne
est très jeune, en principe, c’est le grand-père, le patriarche,
quand il est présent, qui accorde sa main. Au cas où les familles
qui s’unissent sont de factions différentes, la jeune mariée passe
de celle de son père à celle de son mari.
Les fiançailles
qui, dans la charia, n’imposent aucune contrainte de droit, ont une
certaine interprétation dans les traditions et coutumes auréssiennes,
sans pour autant être pareil à l’acte de fiançailles dans la Kabylie
profonde. Dans les Aurès, les fiançailles n’ont pas de durée
précise ; elles peuvent être de plusieurs années (particulièrement
dans le cas où la famille promet sa fille à la naissance, ce qui
arrive souvent) ou de quelques semaines.
La jeune
Auréssienne peut-elle être obligée au mariage ? En effet, il y a
quelques décennies, et jusqu’à l’heure actuelle, dans les Aurès
profonds, la réponse ne faisait aucun doute. La tradition de
contrainte (sighel) par la force a existé dans tout le massif, et
existe encore ; elle appartenait au grand-père ou au père. Chez les
Bénibousliman et les Ouled Daoud (tribu des Touabas), l’homme
pouvait disposer de sa fille.
L’autorité
familiale (grand-père ou père) en fait de contrainte dans le mariage
de la jeune Auréssienne, s’imposait, plus ou moins, de façon
impérative d’une tribu à une autre : chez les Bénibousliman, elle
était – et elle est – plus rigoureuse que partout ailleurs ; chez
les Ouled Abdi, on est plus arrangeant, on pouvait toujours trouver
une formule pour préserver l’autorité familiale.
Lorsqu’une famille
s’opposait à un mariage – ce qui arrivait, mais moins souvent que
l’ont prétendu certains auteurs et ethnologues (généralement des
officiers de l’armée française de la triste période de la conquête)
–, l’homme enlevait la jeune fille qu’il avait décidé d’épouser. Il
la conduisait dans sa famille qui, alors, engageait une véritable
négociation avec celle de la future épouse. Une entente se faisait
généralement, grâce à l’intervention de l’assemblée de la dechra (la
djemaâ) pour éviter les affrontements au sein de la communauté.
Le jeune Auréssien
qui enlevait une jeune fille devait lui mettre un burnous, lui faire
traverser la dechra et la faire rentrer chez lui, dans la maison
paternelle, ainsi vêtue. L’acte qu’il faisait l’engageait
irrévocablement et liait de la sorte les deux familles, qui se
devaient de faire appel à l’intervention immédiate de la djemaâ. La
famille qui ne respectait pas cette tradition séculaire serait pour
le moins déconsidérée et perdrait ainsi toute son influence, et plus
grave encore, tout son prestige.
Dans le massif, la
dot de la mariée (tilamites) donnée par le mari à sa future épouse,
est un principe obligatoire ; elle peut être exceptionnellement en
nature (palmiers, bétail, bijoux…) ou en espèces.
La dot
traditionnelle changeait d’une tribu à une autre. Lorsqu’elle était
donnée en espèces, les deux familles pouvaient s’entendre, par
exemple, pour que la moitié soit versée immédiatement devant la
djemaâ et le reste à une date convenue, ou par versements échelonnés
sur plusieurs échéances. Quand la dot comprenait des bijoux, la
future épouse en prenait possession immédiatement, à quelque tribu
qu’elle appartienne. Les espèces ou autres biens étaient remis à la
famille, chargée de les gérer jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de
le faire elle-même.
La mariée pouvait
également charger sa mère – et uniquement elle – de veiller sur ses
intérêts.
Le mariage pouvait
être enregistré chez le cadi, ou le plus souvent en présence de la
djemaâ. C’est dire l’importance de cette institution pendant la
triste période coloniale.
La djemaâ doublait
l’administration dans tous les domaines.
C’est alors que la
promise est conduite chez son futur époux pour la célébration et la
consommation du mariage. Cette cérémonie se déroule toujours dans la
demeure du mari. Dans les familles aisées, la fête donnée à
l’occasion d’un mariage est la cérémonie la plus importante, la plus
belle démonstration de joie et d’allégresse en l’honneur de la femme
dans tout le massif auréssien.
La famille de la
future épouse se charge de la réalisation du trousseau de la mariée.
La totalité des frais incombent à la famille de l’époux, ainsi que
l’achat des bijoux prévus dans l’engagement devant l’omnipotente
djemaâ. C’est également dans la famille du mari, en présence de tous
les parents et amis, que se déroule la cérémonie.
Le jour du
mariage, les parents du mari viennent prendre la fiancée chez ses
parents. Un cortège d’amis se joint à eux ; une femme d’âge mûr,
désignée par le père du futur époux, porte sur son bras droit le
trousseau de la mariée. Un homme de la famille du mari tient par la
bride un mulet sur lequel la jeune épouse prendra place. La bête est
richement harnachée ; un sakhoû bourré de paille, solidement fixé
sur son dos, disparaît sous un beau tapis de laine dont les bords
sont enroulés de sorte à former un berceau, le missâm ; les côtés et
le fond de ce dernier sont recouverts de robes de soie aux teintes
multicolores.
Le départ du
cortège est salué par des coups de fusil. C’est un spectacle haut en
couleur, de voir, d’admirer toute cette foule joyeuse, en liesse
communier dans le même enthousiasme. Les femmes de la famille du
mari pénètrent seules, en chantant, dans la maison de la fiancée,
alors qu’au dehors, les youyous, la musique, les danses, les
détonations des fusils continuent ; parentes et amies s’empressent
autour de la future épouse.
C’est ainsi
qu’elle quittera la demeure familiale.
Chez les Ouled
Abdi, il était de tradition de couvrir la mariée du burnous paternel
pour la protéger des regards. Chez les Touabas et les Bénibousliman,
on étendait à ses pieds le burnous paternel.
Dès que la future
épouse sort de la maison, une femme âgée, sa mère ou sa grand-mère,
installée sur la terrasse de la demeure familiale, bombarde le
cortège de dattes pour que “l’union soit heureuse et surtout
féconde”.
A Tkout, chez les
Bénibousliman, on avait coutume de faire halte sur la place
principale de la dechra ; la jeune mariée jetait derrière elle un
plat de dattes que ramassaient joyeusement les enfants.
A l’arrivée,
devant la maison de son futur époux, la jeune promise est
transportée dans la demeure conjugale, cette fois couverte du
burnous du grand-père ou du père du futur époux.
C’est alors que
les réjouissances commencent. Les invités se groupent dans la cour
et aux abords immédiats de la maison ; des jeunes femmes richement
habillées, assises à même le sol, sur des nattes, causent et
poussent des asliloû joyeux, d’autres dansent et chantent entre
elles, tandis que les vieilles femmes, groupées dans une pièce, au
milieu de cette liesse générale, préparent laborieusement le festin.
Chenouf Ahmed
Boudi
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |