Semaine du 26 janvier au 1er février 2005

 

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Le liquidateur d’El Khalifa Bank faisait paraître samedi dernier une mise en demeure à l’adresse de ceux qui avaient été généreusement “arrosés” par Abdelmoumène Khalifa, dans laquelle il les engage vivement à se manifester, sous peine de poursuites judiciaires passé un certain délai. L’ultimatum a été reçu par les journaux qui ne tarissaient pas d’éloges sur les performances de Khalifa (ils se reconnaîtront) avec une réserve d’autant plus remarquée qu’ils ne se sont pas distingués jusque-là par ce trait de caractère. Mais il faut dire à leur décharge qu’un ultimatum qui tombe pendant la fête du sacrifice a de quoi laisser son monde estomaqué – quand on a déjà du mal à émerger de la torpeur occasionnée par une nourriture par trop lourde et carnée.

Ce qu’il y a de plus triste dans cette affaire, ce n’est pas qu’un brasseur d’affaires ait réussi, au moment de sa chute, à entacher la réputation de personnes qui ne se voyaient pas finir dans l’opprobre. La rumeur, ce tentaculaire média, s’était déjà chargé de citer leur nom dans ce dossier. Une convocation chez le juge leur pendait au nez, comme on dit, depuis pas mal de temps.

Sous d’autres cieux, on n’y coupe pas, ou alors exceptionnellement. A titre d’exemple : la rumeur suivant laquelle l’amitié entre Gérard Depardieu et Abdelmoumène Khalifa était suspecte, s’avère ne pas être pure diffamation. L’audition du grand acteur français, ainsi que celle de la talentueuse Catherine Deneuve, ont donné lieu à une publicité dont les concernés se seraient bien passés. Deux monstres du cinéma français ont avoué au centime près ce qu’ils ont reçu pour s’afficher avec l’homme censé nous faire rêver. Tandis que dans un pays comme le nôtre, qui n’aime pourtant pas trop que la France lui en remontre, des “vedettes” ont déjà été entendues sans que l’opinion en soit informée.

Méritent-ils le nom de journaux que des feuilles qui appliquent rigoureusement la loi de l’omerta quand ce sont leurs patrons qui ont quelque chose à se reprocher ?

Le plus triste de ce côté-ci de la Méditerranée, c’est que la rue pense que ce n’est pas seulement quelques personnes qui ont à répondre à la mise en demeure du liquidateur, mais que c’est une fraction appréciable de la couche qui passait auparavant pour l’élite du pays qui est appelée à rendre gorge. Plus triste encore : le fait que le liquidateur se voie dans l’obligation de poser un ultimatum pour se faire entendre. Les poursuites judiciaires qu’il promet aux récalcitrants sont-elles de nature à inciter ce beau monde à obtempérer ? Le doute est permis, car, ici comme ailleurs, le nombre et la collusion font la force. La force brute, s’entend. Une partie de l’élite impliquée dans une affaire de type Stavisky pourrait être tentée par l’aventure consistant à entrer dans une espèce de “désobéissance civile”. Après tout, ce sont des personnes en vue qui ont bénéficié des libéralités de Khalifa. Les gens de peu n’ont pas reçu un kopeck. A quoi, en effet, ça aurait servi à Khalifa de les acheter ? Ces gens qui comptent, le tycoon devait les arroser pour les neutraliser. Ce qui revenait en fait pour lui à s’acquitter des taxes coutumières, à défaut d’être légales. Il croyait sans doute qu’en distribuant les gracieusetés sans compter, il se garantissait contre les retournements dont le sort est fertile.

Pour ne rien vous cacher, je ne vois vraiment pas en quoi Khalifa est coupable. On lui a mis une fortune entre les mains, il a voulu en user comme il l’entendait. Les coupables, ce seraient plutôt ces drôles qui ont empoché l’argent qu’il leur tendait sans état d’âme, comme s’ils l’avaient honnêtement gagné. Le liquidateur dit clairement ce qu’il en est : il s’agit de gratifications auxquelles rien ne répond, des faveurs comme en faisaient les princes d’autrefois selon leur caprice, des bourses de différentes rondeurs qu’il a jetés de haut à des cupides qui chantaient ses louanges. Qui, placé dans les mêmes conditions, résisterait à la tentation de jouer à Crésus, et par la même occasion, de voir se ternir à ses yeux tout ce qui brille d’un vif éclat dans son pays ! S’il était aussi minable que ceux qui ont accepté ses libéralités en lui baisant la main Khalifa aurait tout gardé pour lui, puis il aurait disparu un beau jour.

L’argent pourvoit à tout, n’est-ce pas ? Mais non, Moumène, en patriote, a voulu, avant de s’occulter, démasquer la foule des imposteurs qui se prenaient pour le dessus du panier.

M. Habili

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