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Après les
déclarations du patron de la DGSN
A quand
l’ouverture de la boîte de Pandore ?
Les aveux de Ali
Tounsi, directeur général de la Sûreté nationale (DGSN), sont passés
presque inaperçus.
En effet, hormis
les articles de couverture publiés dans la presse quotidienne au
lendemain de la rencontre portant sur “les fondements juridiques et
les modalités d’exécution des enquêtes administratives”, organisée
le 16 janvier 2005 à l’Institut national de police criminelle, les
déclarations du patron de la police nationale n’ont pas suscité
beaucoup de commentaires,
y compris de la
part de la classe politique qui est restée bizarrement muette à ce
sujet.
Pourtant, Tounsi a
bien avoué qu’au sein de ses services, on s’adonnait à la production
de fausses informations dans le cadre des enquêtes d’habilitation,
appelées également “enquêtes de sécurité” pour la nomination de
cadres supérieurs. Pour l’exemple, le DGSN a même brûlé, séance
tenante, quelques dossiers pour signifier que “quelque chose a
changé”.
Aussi courageuses
quelles soient, les déclarations de Ali Tounsi sont bien incomplètes
et ne reflètent pas totalement la réalité. Les enquêtes
d’habilitation n’étaient pas les seules concernées par les fausses
informations. La pratique a été également utilisée, durant la
décennie noire, dans les enquêtes sécuritaires à l’issue desquelles
des gens ont été accusés à tort “d’actes de subversion” et de
“soutien au terrorisme”.
“Nous devons
mettre fin à ce genre de dépassements, à la délation et à tout ce
qui relève de la présomption”, a déclaré Ali Tounsi à l’ouverture
des travaux de la rencontre portant sur “les fondements juridiques
et les modalités d’exécution des enquêtes administratives” destiné à
la formation d’environ 80 cadres des services actifs, chargés des
enquêtes administratives.
“Désormais, a
indiqué M. Tounsi, les rapports élaborés par les agents habilités
devront répondre à des paramètres concrets et mesurables.”
Pour Khaled Amara,
chargé de la communication à la DGSN, “il est anormal que les agents
de police se basent sur une lettre anonyme pour l’élaboration d’un
rapport sur un haut fonctionnaire ou un futur ambassadeur. Le pire
est que les agents en question donnent parfois de faux
renseignements sur une personnalité et ce, dans l’unique but de le
casser parce qu’ils ne partagent pas ses idées politiques ou pour
d’autres considérations”.
Les quelque
dossiers brûlés symboliquement devant l’assistance contenaient des
mentions du genre “serait collecteur de fonds”, “serait à la
recherche d’une arme”, “serait membre d’un réseau”, ou encore
“aurait fait partie d’un groupe terroriste”.
Combien de cadres
de l’Etat ont été victimes des ces pratiques ? Des milliers, selon
Ali Tounsi. Bien plus, sinon autant si l’on compte ceux qui ont été
injustement accusés de terrorisme et d’actions subversives durant
les années de braise et de sang où des gens se faisaient ficher rien
que parce qu’ils fréquentaient les mosquées ou étaient militants,
voire sympathisants du FIS au moment de son existence légale. C’est
certainement ce genre d’”enquêtes”, comme celles que dénonce le
premier responsable de la DGSN, qui ont classé le docteur
Salah-Eddine Sidhoum comme “terroriste”. Ce qui lui a valu des
années de clandestinité, avec tout ce que cela comporte comme
conséquences désastreuses sur les plans personnel, familial et
professionnel. La légèreté avec laquelle a été traité le cas Sidhoum,
chirurgien orthopédiste, montre bien que le mal ne situe pas
seulement dans les enquêtes d’habilitation, mais plus encore dans
les enquêtes sécuritaires. Sidhoum a été accusé d’avoir participé,
entre autres, à l’assassinat du recteur de l’Université de Bab
Ezzouar, feu Salah Djebaïli, en 1994. Près d’une décennie plus tard,
il a été innocenté en 2003 par la justice après avoir été condamné
par contumace, en 1997, à 20 ans de réclusion criminelle pour
“soutien à activités subversives et atteinte à la sûreté de l’Etat”.
Et pourtant, dans le dossier de Sidhoum, il n’y avait pas l’ombre
d’une preuve. Que des rapports de police. Dans des conditions
politiques plus sereines et une mobilisation des ONG internationales
en faveur d’un procès équitable, la justice a différemment apprécié
les accusations portées contre Sidhoum.
De son côté, la
presse peut également être un vecteur de transmission des faux
renseignements, voire un facteur d’aggravation d’une accusation
infondée. L’exemple type est, encore une fois, celui du Dr Sidhoum
qui a fait l’objet, en 1994, d’un article diffamatoire l’accusant
d’être enrôlé dans un groupe terroriste composé de médecins
spécialistes, de professeurs d’université de grade de docteurs
d’Etat ! Se contentant de citer de “bonnes sources”, l’auteur de
l’article a fait un recours abusif au conditionnel pour accuser un
groupe de médecins qui “serait derrière plusieurs assassinats
notamment ceux du recteur de l’USTHB et du professeur Belkhenchir”.
C’est, d’ailleurs,
ce genre de pratiques qui a rendu possible la déportation dans des
camps du Sud d’universitaires de grade de PhD.
Il faut également
s’interroger sur la qualité des enquêtes qui ont mené (par qui ?) à
l’inculpation de quatre groupes distincts de citoyens pour
l’assassinat de Tahar Djaout. Si l’une des enquêtes était la bonne,
trois au moins sont passées à côté de la plaque avec, en prime,
l’accusation à tort de citoyens innocents. C’est ce qui a fait dire,
en 2001, à Arezki Aït Larbi, journaliste, que “malgré toutes ces
manœuvres, il reste toutefois une certitude : huit ans après,
l’assassinat de Tahar Djaout, comme tant d’autres, restera une
énigme”.
Autre cas célèbre,
celui de Ali Bensaâd, un laïc et anti-islamiste convaincu qui a dû
faire face à ce genre de machinations. Cet universitaire
constantinois a, lui aussi, été accusé en 1998 d’”appartenance à un
groupe terroriste et assassinat”. Il a été condamné à mort la même
année, alors qu’il se trouvait en Allemagne au moment des faits qui
lui étaient reprochés. Il a, par la suite, été innocenté lorsque la
justice a dû rejuger l’affaire. Ce qui prouve bien que les
accusations portées contre lui étaient mensongères.
Mais à ce niveau,
il faut préciser que la police n’est pas la seule à mener des
enquêtes d’habilitation ou des enquêtes sécuritaires. D’autres
services de sécurité, de la gendarmerie et de l’armée, ont eu
également des rôles à jouer dans des situations similaires. Si la
police a eu le courage d’ouvrir ce dossier, d’autres devront s’y
mettre également. Car à travers ce dossier se pose la question de
l’Etat de droit. Lorsque l’arbitraire prend place dans une société,
il entraîne avec lui une série de dérives aux conséquences
désastreuses. Une loi doit d’abord être respectée par ceux qui sont
censés veiller à son application. Des “fondements juridiques” et des
“modalités d’exécution” doivent être généralisées à tout ce qui
touche à l’exercice du pouvoir.
Mais le plus
étonnant dans cette histoire, c’est qu’aucun des députés, qu’ils
soient membres des partis de la coalition ou de ceux de
l’opposition, n’ont réagi aux aveux du directeur général de la
Sûreté nationale. Comme si la divulgation de ce genre de pratiques
était un non-événement. C’est à croire que la société ne doit pas
compter sur les locataires de l’hémicycle pour aborder ces
questions.
Néanmoins,
espérons que le déballage continuera et que cela servira, surtout,
de leçon pour l’avenir. A quand l’ouverture de la boîte de Pandore ?
Abdelkader
Djalil
Haut
Grandes
échéances
FLN, le facteur
bloquant
Vu de près, c’est
encore le FLN qui mène le bateau de la réconciliation nationale et
fait campagne pour l’amnistie générale.
Avec un Ben Bella
comme président d’honneur, c’est un retour sans raccourcis de
l’histoire d’un FLN qui se donne tous les droits sur les grandes
questions du pays. Les crises semblent lui convenir pour mieux se
redéployer.
A la veille de son
congrès – dont il n’est même évident qu’il se tienne comme promis –
le géniteur des
formations politiques existantes jette ses filets pour ratisser
large, à la faveur d’un événement politique de grande importance,
tout en gardant sauf son territoire politique.
Ayant été de
toutes les crises qui ont secoué le pays, le FLN, aujourd’hui encore
secoué fortement de l’intérieur, va tirer profit du tournant,
attendu, décisif dans la vie du pays, pour refaire surface et se
reconstituer en s’impliquant grandement dans les transformations
opérées sur la scène politique. Avec les mêmes procédés, le même
discours et les mêmes méthodes, faits sur mesure pour un parti qui
continue de dominer à travers ses démembrements politiques, il agit
en conjuguant équilibre interne et repositionnement pour reconquérir
la place de leader. L’espace requis de mouvement aura coûté,
entre-temps, comme à chaque fois, le laminage de l’activité
politique qui se trouve dans l’attente.
Redressement,
l’antidote
La notion en
elle-même renvoie à une situation de remise en forme comme pour
dompter toute idée de transformation émanant des entrailles du
parti. C’est dire le remède miracle pour se reconstituer en ne
perdant rien de ses capacités. Le redressement prenant d’abord le
sens de sentiment de survie se transforme vite en volonté de se
renforcer davantage, toujours dans l’optique de ne pas perdre du
terrain. Un bref retour sur la genèse du conflit fratricide du FLN
permet de constater l’évolution du discours adopté à partir de
l’appel à la reconstitution du parti en ramenant les frères ennemis
à adhérer au consensus pour ensuite évoluer et sans transition vers
des perspectives sur le long terme en se désignant comme
incontournable.
Le ton était donné
lors de la conférence des cadres, tenue à l’hôtel Erriad, à Sidi
Fredj, qui a été sanctionnée par un consensus sur la tenue du
congrès unificateur par le coordinateur national Belkhadem en
personne qui, dans le discours à l’occasion, a plus axé son
intervention sur la projection du parti dans la finalisation et
l’aboutissement des chantiers au programme du président de la
République pour son deuxième mandat.
En définissant le
parti comme “l’ossature de la vie politique”, la déclaration prend
une tout autre signification qui s’apparente à une menace, celle de
considérer que rien ne sera fait sans le FLN et que toute entreprise
doit prendre en ligne de compte “cet interlocuteur” qui n’est autre
que le FLN. Plus qu’une projection du rôle du parti dans la vie
politique, c’est à peine si la démonstration de force est exprimée
quand il abordera ces mêmes chantiers en soulignant que seul le FLN
est capable de faire leur suivi sur le terrain.
“Notre pays est à
l’orée de deux événements décisifs et dangereux, à savoir la
réconciliation nationale et l’amnistie générale. Ces échéances ne
peuvent être réalisées sans le FLN comme formation majoritaire dans
les institutions.” La majorité parlementaire est prise comme
argument pour convaincre, mais également comme monnaie d’échange
pour la participation du FLN à la faisabilité de ces chantiers, en
sa qualité “d’interlocuteur légitime”.
L’appel au
resserrement des rangs devient de ce fait juste un passage qu’il
faut accélérer en vue de passer aux choses sérieuses. “Si le FLN
s’enfonce encore dans la crise, le champ politique national en
prendra un véritable coup.” Ainsi considérait Belkhadem ce passage,
qu’il inscrit dans une démarche plus stratégique en n’oubliant pas
de souligner l’impact d’une crise interne d’un parti sur l’ensemble
de la vie politique du pays.
Outre
l’agressivité du discours dirigé dans un premier temps vers la
consommation interne, force est de constater qu’il s’adresse tout
aussi bien au président de la République en sa qualité d’initiateur
de tels projets politiques. En mettant en avant la majorité
parlementaire puis, tout juste derrière, l’adhésion exprimée en
faveur des projets de réconciliation nationale et d’amnistie
générale, c’est le risque d’impasse juridique qui se profile au cas
où la reconnaissance du statut du FLN comme interlocuteur principal
serait mise en cause.
Crise du FLN et
retard politique
L’on serait tenté
de prendre au mot Belkhadem quand il affirme que son parti est
“l’ossature du champ politique” et que plus il s’enfonce dans la
crise, plus la vie politique s’enfonce dans la léthargie, pour le
simple fait que le temps qu’aura duré la crise a été le parfait
parallèle à un vide politique où tous – en l’occurrence les
formations politiques – ont entre-temps prouvé par leur mutisme et
leur attente qu’elles dépendent de son souffle. En maintenant la
rotation autour de ce même FLN, les formations politiques
s’imprègnent des effets de sa crise, qui devient la leur.
La réaction aux
changements préconisés de ces formations reste inhibée dans
l’attentisme paralysant toute dynamique pouvant animer la scène
politique en vue de préparer son redéploiement.
Le cas du code de
la famille, bloqué au seuil de l’Assemblée, tout comme celui des
hydrocarbures sur lequel aucune formation politique n’ose se
prononcer pour sa concrétisation, sont autant d’exemples de la
complaisance des partis politiques, qui préfèrent se terrer dans un
attentisme négatif de la réaction du parti majoritaire.
L’autre exemple,
et le plus frappant, est celui du vote-sanction contre l’importation
de boissons alcoolisées, au grand dam des accords internationaux
engageant la crédibilité de l’Etat algérien. Le FLN, en plein crise
interne, a réussi le coup de force en s’alliant avec des islamistes
pour interdire la disposition d’interdiction des boissons
alcoolisées en torpillant l’alliance censée être en harmonie avec le
programme d’ouverture économique du président de la République.
Le vieux parti
aura prouvé, cette année encore, sa capacité à réussir son rôle de
facteur bloquant juste en mettant à nu la fiabilité d’une alliance
politique qui, dans les faits, reste muette devant les grandes
opérations ayant constitué sa raison d’être.
Samira Mana
Haut
Clivages
socioculturels d’hier et d’aujourd’hui
Sur quoi fonder
la revendication politique ?
Au lendemain de la
Première Guerre mondiale, trois courants politiques s’expriment en
Algérie sans qu’ils ne soient initialement portés par la population
algérienne.
La population
agissante est représentée essentiellement par les colons français,
mais aussi espagnols, italiens et maltais ; les juifs indigènes sont
en phase d’assimilation totale.
Les Algériens
indigènes, les musulmans comme on aime à les qualifier, sont gérés
par le code de l’indigénat.
Cette population
est définie sous des vocables d’assimilables, non assimilables ou
associés. Il reste que les droits politiques sont particulièrement
limités et lorsque ce n’était pas le soulèvement armé, la population
algérienne n’avait en fait d’autres façons de s’exprimer que
d’immigrer ou de se taire.
Ce contexte
particulier verra tout de même l’émergence de courants politiques
“indigènes” ou locaux menés par des Algériens en fonction, certes,
des découpages décidés par la colonisation. Ces clivages, s’ils ne
sont pas naturels, auront vécu en principe suffisamment longtemps
(80 ans au moins depuis la colonisation, en 1830) pour devenir la
donne essentielle sur laquelle devaient se fonder les individus pour
faire montre de leurs aspirations personnelles ou pour porter les
attentes de la société.
Le premier noyau
qui se distinguera sera celui des personnes instruites, qui avaient
parfois suivi des études supérieures dans un pays miné par
l’illettrisme. A l’image des Jeunes Turcs ou des Jeunes Tunisiens,
l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader, devenu capitaine
dans l’armée française, créera le mouvement Jeunes Algériens. Après
un errement politique dans le cadre de l’union franco-algérienne où
il est tout de même intéressant de noter que leurs revendications
étaient l’abolition du code de l’indigénat en vigueur et l’égalité
des droits politiques pour toutes les populations, le petit-fils
d’Abdelkader esquissera un début de formation politique pour le
moins audacieuse, au moins du point de vue de la réflexion.
Dès la fin de la
Première Guerre mondiale, on verra l’Emir Khaled prendre la tête
d’un mouvement qui aménage déjà les prémices de la revendication de
l’indépendance. Le mouvement Jeunes Algériens adressera une lettre
au président américain Woodrow Wilson suite à sa déclaration “en
faveur du droit des peuples”, en 1917, à la veille de l’entrée en
guerre des Américains, mettant ainsi fin à leur neutralité en
vigueur depuis 1914.
Par ailleurs, ces
intellectuels algériens désireux de faire entendre leur voix,
notamment chez le colonisateur, publieront ce qui sera assimilé à la
première presse indigène algérienne avec Errachiddi dans le
Constantinois et L’Ikdam à Alger. Autrement vue, cette presse
semblerait étrange dans un pays et chez une population
majoritairement analphabète.
Il reste que la
démarche audacieuse et novatrice du mouvement aura vite fait de
s’arrêter, alors que l’Emir Khaled sera exilé en France.
Si Jeunes
Algériens portait en quelque sorte les aspirations indépendantistes,
il était des adversaires de ce courant mené par le docteur Bentami.
Des Algériens lettrés et citadins qui étaient favorables à la
naturalisation. Ils publieront également un journal, At Takkadoum,
et constitueront en 1927 la “fédération des élus musulmans”. Ces
partisans de l’assimilation, qui ne voyaient de salut que dans
l’octroi de la citoyenneté française aux Algériens qui vivaient les
affres du code de l’indigénat, étaient pour la plupart des élus
dans les collèges indigènes (1/3 des élus pour plus des 3/4 de la
population).
Parmi leurs
figures de proue, le docteur Mohamed Salah Bendjelloul, mais aussi
Ferhat Abbas qui rejoindra tout de même plus tard le mouvement
indépendantiste. Ce mouvement demande le rattachement administratif
et politique à la France et surtout une représentation plus
équitable dans les assemblées élues locales.
Est-ce que le
mouvement n’exprimait que des aspirations politiques et des
ambitions personnelles dans le contexte étroit offert par la
colonisation ? Peut-être, mais il s’agit là d’un clivage certain à
l’intérieur de la société algérienne “indigène” qui, si elle voyait
les choses autrement à cette époque-là, aurait franchement adhéré en
masse à un mouvement indépendantiste évident.
Autre forme
d’expression politique, celle des dits lettrés en langue arabe issus
des écoles coraniques et des universités de théologie arabes.
Certainement
inspirés directement par les discours de Djamel Edine Al-Afghani et
Mohamed Abdou, ces intellectuels étaient farouchement hostiles à
toute politique d’assimilation. S’ils créent l’Association des
oulémas en 1933, ils éditent également des journaux. Ils
restreignent sciemment leur action dans le combat des fléaux sociaux
et tout les actes illicites, tel qu’édicté par la religion musulmane
(consommation de boissons alcoolisées, prostitution mais aussi mode
de vie européen emprunté par des Algériens musulmans). Plus laïcs
que les laïcs, ils demanderont l’application stricte, aux musulmans,
de la loi sur la séparation de l’église et de l’État. A leur tête on
trouve Cheikh Abdelhamid Ben Badis.
Il est tout de
même étonnant de voir qu’en 1936, oulémas et communistes algériens
constitueront le Congrès musulman qui revendiquera, avec les élus
indigènes, “le rattachement pur et simple à la France, avec
suppression des rouages spéciaux : délégations financières, communes
mixtes, gouvernement général”. Ces mêmes hommes politiques seront
associés au projet Blum-Violette devant conférer des droits
politiques même si le statut personnel à certaines catégories de
sujets français en Algérie était maintenu.
Le Parlement
français rejettera le projet en 1938, sous la pression des colons
qui ne voyaient d’avenir que dans le régime d’”apartheid” édicté par
le code de l’indigénat. Est-il étonnant alors de voir ces mêmes
assimilationnistes rallier le courant nationaliste indépendantiste
(matérialisé par l’Etoile nord-africaine – ENA – fondée en mars
1926 au sein de l’émigration, puis le Parti du peuple algérien, né
en mars 1937) ? L’assimilation, si elle a été un clivage inspiré par
la colonisation, n’a plus fait partie des revendications des
différentes organisations politiques algériennes. On serait amenés à
penser que, finalement, le seul véritable clivage n’a existé que
dans les revendications avant-gardistes de l’ENA.
8 mai 1945, le
tournant
Le 8 mai 1945
n’est pas seulement l’exacerbation du clivage socio-politique
existant, mais carrément le virage que prendra la revendication
politique en Algérie.
En fait, la
succession de revendications portées par les partis politiques et
autres associations s’était estompée alors que la guerre faisait
rage en Europe. Les revendications urgentes et immédiates des
Algériens, forgés à la revendication politique et démocratique dans
le giron de la colonisation, n’avaient finalement eu aucun écho. La
fin de la Guerre mondiale marquait la fin de l’occupation des Etats
européens par le nazisme.
Dans le combat des
Alliés, auquel participent les Maghrébins, contre une armée menée
par la dictature, il y a une similitude avec la colonisation qui ne
laisse plus planer le doute dès lors qu’une répression aveugle
s’était abattue sur la population.
Aucune réforme
significative n’est à signaler après 1945. L’idée que l’on pouvait
faire évoluer le régime colonial par des voies politiques s’était
effilochée.
La révolte des
populations à Sétif, Guelma, Kherrata et Batna est venue comme une
conclusion aux effets de la propagande nazie qui avait exacerbé les
notions nationalistes au Maghreb mais aussi à la propagation des
thèmes anticoloniaux par les Alliés débarqués en Afrique du Nord en
1942. La population était prête à comprendre le sens de la
revendication politique sous sa forme la plus évidente et dans le
clivage le plus évident, l’indépendance.
La répression est
menée par le général Duval, qui engage l’aviation et la marine
contre la population civile, armée de fourches, parfois de fusils de
chasse. Selon les statistiques françaises, entre 6 000 et 8 000
Algériens sont massacrés, 45 000 selon notre mémoire collective. Des
pieds-noirs, natifs d’Algérie, descendants des colons, participent
en tant que milices au massacre.
Neuf ans plus
tard, le mouvement nationaliste prendra la forme d’une guerre de
libération et les débats n’ont alors plus cours. Les clivages
inspirés ou existants réellement avaient volé en éclats et peut-être
n’ont ils pu exister et constituer une base politique que parce que
les atermoiements du système colonial et sa tendance à vouloir
gagner du temps en réduisant à tout prix la revendication
indépendantiste ont duré un moment.
Neuf ans étaient
trop courts pour inspirer d’autres faux clivages et n’existait plus
qu’un seul, celui d’une population voulant finalement se défaire du
joug colonial.
L’anihilissement
des clivages a-t-il créé le néant dans lequel le système politique
algérien post-indépendance a pu puiser les arguments pour perpétuer
un système autoritaire sans qu’aucune revendication ne puisse
réellement être prise en charge par un courant de fond dans la
société ? Probablement. Il reste qu’au moins l’islamisme et le
“progressisme” ont trouvé un écho favorable dans la société, dès
lors que la chape de plomb a été levée.
Amine Esseghir
Références
Kaddache Mahfoud :
Histoire du nationalisme algérien 1919-1951 (Paris-Méditerranée.
Paris 2004)
Boucif Mekhaled,
Chroniques d’un massacre. 8 mai 1945. Sétif, Guelma, Kherrata
(Syros. Paris 1995)
Collot, C. &
Henry, J. R. : Le Mouvement national algérien, textes 1912-1954
(L’Harmattan. Paris 1978)
Haut
Alliance
présidentielle
Un roc plus dur
que prévu
Les trois partis
de l’alliance présidentielle focalisent l’attention des
observateurs, jugés qu’ils doivent être sur leur degré d’adhésion et
de renforcement ou non des actions du président Bouteflika.
Profitant d’un champ politique tétanisé par la présidentielle,
l’ensemble s’impose cependant sur la scène politique à tel point
qu’on lui prête même l’ambition de partager quelques espaces de
pouvoir avec le chef de l’Etat.
Le trio
gouvernemental fêtera bientôt moins de deux ans son dixième
anniversaire. De l’élection de Liamine Zeroual à ce jour, le FLN, le
RND et le MSP n’ont à aucun moment quitté l’Exécutif et le
Parlement. En 1997, le RND appelait déjà ses alliés à opérer une
alliance pour un second mandat de Liamine Zeroual et ce n’est
assurément pas le départ prématuré de ce dernier qui aura stoppé la
formation du bloc, bien au contraire. Qu’ils soient déchus de leur
majorité parlementaire ou non, qu’ils soient en crise interne ou
pas, ces partis semblent en fait les seuls en mesure de fournir
ministres, hauts dirigeants, cadres, conseillers, etc. Bref, une
certaine hégémonie sur les institutions caractérise cette coalition,
tant et si bien que cela finit par ressembler à une sorte de nouveau
parti unique, omniprésent et inamovible. Une ressemblance qui aurait
fait l’unanimité si, de temps à autre, quelques fissures ne venaient
lézarder ce bloc qui pourtant, en dépit des apparences, gagne en
cohésion.
A la formation du
gouvernement en 1997, en effet, il n’y avait que le RND pour dire
que son programme était celui du Président. Le FLN et le MSP
justifiaient leur participation par l’existence de points communs
très importants. Le scénario de la formation de l’Exécutif
comprenait un suspense de plusieurs jours et quelques effets de
surenchère de part et d’autre.
Depuis l’avènement
de Bouteflika, ce recours au folklore n’a plus cours. Les trois
partis sont là pour soutenir le Président en exercice ou en tant que
candidat, d’où la création de l’alliance. Alors, la formation de
l’Exécutif ne s’embarrasse plus d’aucun conciliabule.
C’est que
l’alliance présidentielle n’est pas une coalition gouvernementale au
sens classique du terme. Elle conserve ceci de particulier que son
union ne lui sert pas à gouverner, mais à investir le gouvernement
pour mettre en œuvre le programme du président de la République qui,
lui, reste le chef incontesté et incontestable de l’Exécutif. On
peut penser à l’existence d’un paradoxe fondamental pour chacune de
ces formations, un parti ayant pour vocation de viser le pouvoir,
que d’avoir à se départir de ses options propres pour investir ses
forces, faute de mieux certes, au profit d’une tierce partie. Cette
idée mène à penser que, dans une certaine mesure, il y a même menace
sur l’avenir de ces partis de voir se vider leurs rangs, puisqu’il y
a abandon de ce qui fait le ciment d’une organisation : le contenu
programmatique.
Ce serait
méconnaître la nature même de ces trois partis que sont le FLN, le
RND et le MSP. Si pour le premier, les choses sont tout à fait
claires, de par le rattachement coûte que coûte au pouvoir qui est
plus qu’une stratégie, un programme en soi, il en est différemment
de ses deux alliés, bien que la nuance ne mène pas à une ligne de
démarcation sur l’essentiel. Le RND, qui s’est basé à l’arrière-pays
sur les groupes de légitime défense et la société civile
antiterroriste en milieu urbain, était avant tout le résultat d’une
scission d’un FLN alors signataire du contrat de Sant Egidio. Sa
naissance est donc due à la “trahison” du FLN. Le MSP doit aussi son
statut à sa position de soutien et sa politique participationniste
dans toutes les étapes prévues par la Conférence du dialogue
national (CDN) de 1994. Il est la preuve vivante de l’acceptation
par la République d’un islamisme non violent, légaliste. Et
l’essentiel ici étant la poursuite d’un rôle indispensable pour le
maintien du système politique actuel. Avec un FLN, même en crise, un
RND, même minoritaire dans le gouvernement et à l’APN et un MSP qui
renvoie l’image d’un négociant sans atouts, la coalition, si elle
n’a pas de programme, n’est pas pour autant sans objet : celui de
remplir un vide structurel dans le champ politique. Ce vide est né
des résultats très limités de l’ouverture de 1989 à produire des
partis qui portent la transition à son terme. Et la coalition, plus
qu’à tout autre facteur, doit son maintien à cette situation. Cette
réalité est vérifiable dans tous les domaines de la gestion du pays
et s’étend aux principales institutions de l’Etat.
Cela mène à
déduire que l’alliance présidentielle a objectivement tout intérêt à
ce que la situation reste en l’état, loin d’elle l’idée de
contribuer à favoriser une avancée démocratique qui déboucherait sur
une alternance véritable. Elle le prouve suffisamment par son refus
d’intégrer d’autres formations qui disent pourtant agir dans le même
sens qu’elle. Il s’agit, pour le moment, de l’UDR et du PRA. Après
les rumeurs sans lendemain pour qu’il rejoigne le trio, le parti de
Amara Benyounès a fait sien un ton critique et considère que
“l’alliance dessert plus qu’elle ne sert le Président”. Et de
réclamer, en conséquence et à chaque occasion, la dissolution de l’APN
et la recomposition du gouvernement, étant donné qu’il reste, bien
qu’il s’en défende, le seul à n’avoir bénéficié d’aucun dividende
pour la campagne qu’il a faite, ici et à l’étranger, au profit de
Bouteflika.
Le PRA adopte une
attitude similaire en tentant de prendre de vitesse l’alliance et en
proposant ses services à Bouteflika avec la création d’une
commission nationale de l’amnistie générale, dont il a réussi à
confier la présidence à Ahmed Ben Bella.
Mais cela reste
loin de constituer une menace sérieuse pour l’alliance. Tenant entre
ses mains et le gouvernement et l’APN, elle se sait protégée d’une
dissolution anticipée de l’Assemblée en cas de persistance d’un
désaccord profond avec le chef de l’Etat, précisément parce qu’elle
est persuadée que ce dernier aurait alors du mal à composer avec le
restant de la classe politique. Un obstacle objectif également,
puisque le président de la République n’a pas de parti, n’a pas le
temps d’en créer, mais ne peut en même temps se passer de relais
pour appliquer son programme.
La question est de
savoir si, dans le présent, des éléments préfigurent de l’émergence
d’un champ politique nouveau où il serait enfin possible de voir
gouverner des partis effectivement représentatifs des courants
traversant la société algérienne sans qu’aucun d’eux ne soit une
menace pour la démocratie. Une partie des réponses se situe dans la
structuration de la société civile, seul gisement d’où cette
alternative pourrait apparemment émerger. A ce niveau, nombre de
blocages persistent, notamment dans le champ syndical. Le refus
d’agréer le Cnapest, le CLA et d’autres syndicats encore est assez
significatif cependant que seuls huit syndicats ont été agréés
durant les trois dernières années, dont cinq étaient des
organisations… patronales.
Nabil Benali
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Paysage
politique
Le schéma
quadripartite
L’une des
conditions requises pour qu’une transition à la démocratie aboutisse
consiste dans l’existence de partis réellement représentatifs, et
qui forment système, en ce que chacun n’existe que par rapport et en
même temps que les autres. Tant que cette condition n’est pas
satisfaite, ni le débat public ni l’expression du suffrage universel
ne disposent de repères susceptibles de les structurer, en les
faisant porter sur les questions essentielles commandant le présent
et l’avenir de la société.
La démocratie est,
en effet, un régime représentatif, qui ne peut se passer de ces
instruments de la représentation que sont les organisations
politiques. Mais celles-ci ne peuvent jouer le rôle qui leur incombe
que dans la mesure où elles médiatisent au niveau politique les
intérêts divers qui clivent la société civile.
Le fondement d’un
parti, c’est le courant d’opinion qui lui préexiste ; il peut être
ou non en adéquation avec la section sociale dont il émane pour s’en
faire le défenseur. S’il l’est, sa position dans l’échiquier
politique s’en trouve naturellement renforcée. Si, au contraire, il
ne parvient pas à trouver des expressions politiques, que ce soit en
termes organisationnels ou en termes de formulation, aux demandes
qu’il véhicule, il voit sa représentativité et son influence, se
réduire, et ses résultats électoraux baisser.
Une formation
n’est toutefois pas totalement dépendante du secteur de la société
qu’elle représente. Elle en procède, assurément, mais elle agit en
retour sur sa base, ses sympathisants et ses électeurs, en leur
donnant une plus grande conscience d’eux-mêmes ; elle les alimente
intellectuellement et se charge de les mobiliser à l’occasion des
élections. Un parti est un canal, orienté dans une certaine
direction, par où passe une masse humaine à l’heure des
mobilisations.
Dans leur forme
actuelle, les partis politiques algériens ne constituent pas un
système partisan en mesure de porter un processus démocratique
engagé dans un sentier d’autant plus dangereux qu’il est emprunté
pour la première fois. L’un des enjeux majeurs de la transition,
c’est précisément l’apparition et le développement de partis qui ne
se conçoivent que dans un système pluraliste, régi par une
Constitution respectée par tous, et où l’accession au pouvoir est
conditionnée par une victoire incontestable aux élections.
Néanmoins, la transition à la démocratie n’a pas pour seule
condition l’existence d’une classe politique forte. Il reste que
sans des organisations politiques bien implantées dans la société,
un système démocratique n’est pas durable, à supposer qu’il voie
jamais le jour.
Dans un pays comme
le nôtre, qui n’a jamais expérimenté la démocratie, il n’est pas
extraordinaire que les débuts de la démocratie aient entraîné un
pullulement d’organisations. Un grand nombre de ces dernières n’a
d’ailleurs pas tardé à disparaître. C’est une erreur, toutefois, que
de croire que celles qui ont passé les premières épreuves,
électorales ou autres, ont démontré qu’elles étaient viables, et
qu’elles n’avaient pas usurpé la qualité de partis. On peut tout au
plus parler, pour ce qui les concerne, de proto-partis, car,
indépendamment de ses dimensions, une organisation n’a de chance de
devenir un parti, au sens moderne du terme, que dans la mesure où
elle survit à son premier leader et fondateur. De ce point de vue,
force est de reconnaître, par exemple, que le parti fondé par
Mahfoud Nahnah, le MSP, a réussi son examen de passage. Il n’est
cependant pas évident qu’il subsistera longtemps dans sa forme
actuelle. Tout dépendra, à cet égard, de son aptitude à s’adapter
aux exigences que le processus en cours posera au fur et à mesure de
son évolution. Mais, déjà, l’on peut dire qu’il n’a pas grand avenir
s’il ne révise pas jusque dans sa substance l’idéologie
fondamentaliste dont il se réclame, car elle est incompatible avec
les valeurs démocratiques, à moins qu’il n’aspire à un destin
marginal, ce qui ne semble pas être son ambition.
La démocratisation
dans un pays comme le nôtre, qui n’a pas d’expérience démocratique,
qui veut construire la démocratie pour la première fois, bien qu’il
ait connu le pluralisme sous la domination française, est d’autant
plus difficile à appréhender qu’elle n’est pas assimilable terme à
terme à ces modèles représentés par les transitions démocratiques
survenues en Occident. Pour ce qui est des pays européens qui ont
connu des périodes de dictature, c’est moins de transition que de
retour à la démocratie qu’il convient de parler. A ne considérer que
leur système de partis, il était déjà en grande partie constitué
dans la période antérieure à la dictature. Comme ils participaient
de l’histoire de l’Europe dans l’ensemble de ses dimensions, ils
présentaient pour l’essentiel les mêmes grands clivages politiques
que dans le reste du continent. Les grands courants politiques
communs à tous les Etats européens (libéraux, conservateurs,
républicains, sociaux-démocrates, socialistes, démocrates-chrétiens,
communistes…), qui avaient continué d’exister dans la clandestinité,
se sont manifestés de nouveau dès la chute des dictatures, en Europe
du sud ou, plus tard, en Europe de l’est. De plus, en particulier
dans les pays de l’Europe de l’Est, la transition à la démocratie a
vu l’opposition, toutes tendances confondues, se regrouper dans de
vastes rassemblements qui ont présenté des candidats communs face
aux candidats communistes alors au pouvoir. L’alternance s’est
produite dès l’amorce du processus, et ce n’est que par la suite que
l’opposition a éclaté pour donner naissance à des partis pour la
plupart similaires à ceux qui discriminent l’opinion dans les
démocraties occidentales.
Chez nous, c’est
exactement la logique inverse, celle de la division, du
morcellement, qui a prévalu du côté des formations nouvelles.
Pourtant, le FIS va gagner les premières élections pluralistes.
Rassembler l’opposition sous sa houlette ne lui est même pas venu à
l’esprit. Du reste, il ne se considérait pas comme un parti, mais
comme l’organisation dont le peuple dans son écrasante majorité se
serait doté pour arracher les rênes du pouvoir des mains impies qui
le monopolisaient.
Devant la
déferlante intégriste, qui menaçait de tout emporter sur son
passage, les questions relatives à la transition démocratique
n’étaient plus d’actualité. Pour les démocrates comme pour les
autres tendances, au nombre desquelles il faut compter les
islamistes modérés, de même que pour les détenteurs du pouvoir,
désormais il s’agissait de tout subordonner à la sauvegarde de
l’Etat national, que le fondamentalisme menaçait d’abattre pour
élever sur ses ruines l’Etat théocratique, la daoula islamia.
Néanmoins, la tendance à l’atomisation ne sera pas jugulée plus
tard, quand le péril intégriste se sera estompé. Bien au contraire,
elle semble s’accentuer avec le temps, si bien qu’aujourd’hui, aucun
des grands courants politiques n’existe d’un seul tenant, rassemblé
dans une seule formation. La mouvance islamiste, comme les deux
autres tendances, nationaliste et républicaine laïque, sont divisées
chacune en deux, trois, ou même quatre organisations distinctes,
peut-être pour longtemps encore. L’extrême gauche elle-même compte
deux organisations : le PT et le PST ; la première, toutefois,
semble avoir définitivement supplantée la deuxième, encore qu’un
renversement de conjoncture ne soit pas à exclure, ni même, à terme,
qu’une troisième formation vienne les concurrencer toutes les deux.
D’ailleurs, aucune famille ne saurait se prémunir contre ce penchant
à l’émiettement ; elle le pourrait d’autant moins maintenant que la
classe politique dans son ensemble manque de perspectives. Cette
situation, en effet, bien loin de favoriser le rassemblement, incite
à la dissidence. Et encore est-ce seulement dans un premier temps,
dans l’attente que les directions tenues pour responsables de
l’échec en tirent les conséquences en présentant leur démission. A
moins, il est vrai, qu’elles ne parviennent auparavant à exclure
leurs contestataires, ce qui n’empêchera d’ailleurs pas que d’autres
formations naissent sur le même terreau. A vrai dire, cette tendance
à la dispersion des forces disponibles est à l’œuvre depuis les
débuts du multipartisme, comme si elle lui était consubstantielle.
Le dernier-né des partis à implantation kabyle n’a pourtant pas
attendu les résultats du 8 avril pour se constituer. Avant cette
naissance, un nouvel acteur avait fait parler de lui en Kabylie, le
mouvement des Archs, et cela au grand dam du RCD et du FFS, dont on
pensait qu’ils étaient incontournables dans leur bastion commun.
Pour l’heure, on assiste au déroulement d’une crise interne à El
Islah, qui peut bien déboucher sur une scission. En tout cas, elle
semble assez sévère pour causer un surplus de morcellement dans le
camp islamiste.
Tout ce qui monte
converge, et tout ce qui descend diverge. Or, s’il y a un sentiment
qui tend à s’affirmer, c’est bien que la classe politique telle
qu’elle se présente aujourd’hui n’est pas de taille à assumer une
démocratisation qui marque le pas, ou même qui menace de régresser,
faute, justement, de forces pour la pousser vers l’avant. Déjà, du
temps où le but ne semblait pas si éloigné, ce n’était pas la
tendance à l’union qui l’emportait. Ce n’est donc pas maintenant
qu’elle prévaudra, alors que les ambitions sont révisées à la
baisse, et que des lézardes qui vont s’élargissant apparaissent sur
à peu près toutes les façades.
Toutefois, la
fonction crée l’organe. Comme une démocratisation nécessite des
partis, il s’en formera d’autres, à partir ou en dehors de ceux qui
existent. Rien ne pourra faire qu’il en soit autrement. C’est une
espèce de loi de la nature qui entre en ligne de compte, et qui
finira bien par produire ses effets. Le paysage politique en sortira
renouvelé dans une large mesure, mais ce sera plus en termes
organisationnels, en ce qu’il sera constitué de partis sans doute
mieux adaptés aux exigences du moment, qu’en termes de projets ou de
doctrines. Les clivages qui traversent, en effet, une société ne
tiennent pas à la configuration politique existante ; c’est celle-ci
qui, au contraire, en procède. Un système partisan peut ou non leur
correspondre, ce n’est pas lui qui crée les divergences d’intérêt
qui relèvent, quant à elles, de la nature même de la société. Les
partis n’ont pas vocation à diviser, puisqu’eux-mêmes naissent de
divisions préalables. Et s’ils expriment ces dernières, c’est pour
les médiatiser au niveau politique, en vue de les intégrer, ce qui
suppose que chaque expression politique est libre de se développer.
Il n’y a peut-être pas de meilleure définition de la démocratie que
celle-ci : c’est le système politique qui permet à des intérêts
contradictoires de s’opposer à travers des partis dans un cadre
politique institutionnalisé, avec pour première conséquence la
dominance des forces d’intégration sur les tendances contraires ;
c’est un système dynamique qui déplace les lignes, mais où
l’équilibre est à chaque fois préservé.
Les grandes
oppositions se retrouveront donc, quelle que soit la configuration
politique qui verra demain le jour en remplacement de celle
d’aujourd’hui, disqualifiée par le cours des événements, car les
deux grands clivages qui partagent la société restent déterminants,
et le resteront sans doute longtemps encore. Le conflit portant sur
la relation qu’il faut établir entre la religion et l’Etat demeurera
longtemps au premier plan avant de s’apaiser un jour, cédant la
place à un autre grand clivage produit par la marche de l’histoire.
L’autre grand conflit mettant aux prises travailleurs et possédants
tient quant à lui à la nature même de la société moderne, et n’est
donc pas près de s’estomper, encore qu’il revête toujours des formes
nouvelles. Dans le cas algérien, il s’exprime dans le contexte d’un
double transition : à la démocratie et à l’économie de marché.
Ces deux clivages
principaux ne sont pas contestables. On peut les voir à l’œuvre
autant dire à l’œil nu. Or le contexte politique algérien est gros
d’autres clivages dont on peut observer les prémices, mais qui ne
semblent pas devoir prendre corps à l’avenir. C’est le cas, par
exemple, du clivage Centre/Périphérie, qui donnerait naissance à des
partis autonomistes, s’il était opérant, d’autant que la tendance
opposée dispose elle d’une forte représentation : le jacobinisme
administratif allié aux partis nationalistes et centralisateurs,
aujourd’hui au pouvoir. C’est le cas aussi de l’opposition
Ville/Campagne qui ne donne lieu à aucun parti agrarien, alors qu’on
s’attendrait à ce que la paysannerie, de par son poids démographique
et économique, se dote d’organisations politiques pour défendre les
intérêts de la campagne par rapport à ceux de ville. De toute
évidence, la tradition politique algérienne s’inscrit en faux contre
l’émergence aussi bien de partis autonomistes que de partis
agrariens. Les premiers feraient planer le spectre de l’éclatement
de l’Etat, et les seconds ne disposeraient pas de l’espace politique
nécessaire où s’insérer.
Le paysage
politique découlant des clivages efficients, à la condition
toutefois que soit surmontée la tendance à l’émiettement, pourra
être théoriquement quadripartite. Le représentant de l’islamisme
assure dans ce cas de figure la défense des intérêts religieux, dans
l’hypothèse supplémentaire, bien sûr, où il aurait jeté aux orties
son froc de gardien du temple intransigeant pour revêtir l’habit du
conservatisme démocratique. On est fondé à imaginer que l’échec du
terrorisme intégriste persuade une frange de ce courant de quitter
au plus vite le rivage impraticable du maximalisme religieux. De
prendre exemple, en somme, sur la démocratie chrétienne, un courant
toujours important en Europe, qui n’a peu contribué à la promotion
de l’union de ce continent. Face à cet hypothétique représentant de
l’islamisme, se dresse, sur l’autre versant du clivage, un grand
parti laïc, doté d’un programme de gauche, procédant tout ensemble
du premier et du deuxième clivage : un grand parti de tradition
socialiste, ou social-démocrate (ce n’est pas tout à fait la même
chose), résolument et sur tous les plans anti-conservateur, qui
accomplirait de vastes réformes modernisatrices s’il arrivait au
pouvoir, tant en économie qu’au plan institutionnel.
Un parti libéral
semble aussi inévitable, d’autant que le courant qu’il exprimerait
existe déjà, mieux ce sont ses vues qui dominent aujourd’hui, son
programme traditionnel étant mis en œuvre par des forces qui
refuseront sûrement l’étiquette de libéraux, d’autant plus
qu’eux-mêmes aiment à se définir de centristes, ce qui a l’avantage
de ne rien dire de précis. En réalité, elles se situent sur le
terrain du nationalisme centralisateur, dont les représentants
détiennent le pouvoir, tout en contrôlant la rente pétrolière, et
dont le projet politique consiste à continuer d’occuper les
institutions. Ils sont conservateurs sans être islamistes. Ils ne
sont pas non plus démocrates. Ils se consacrent à la défense des
positions acquises. Ils ont tendance à reprendre facilement à leur
compte une partie des demandes islamistes quand ils risquent d’être
débordés par ces derniers, disposition qui n’est pas que théorique,
puisqu’elle s’est traduite par des actes en 1984, quand ils ont
adopté le code de la famille, que seuls les islamistes continuent de
défendre. Ce courant est parfaitement conscient que toute avancée
démocratique se fera à ses dépens. Depuis longtemps, son ciment est
la rente. Ses représentants se montrent prêts à marchander n’importe
quel élément de leur identité supposée si la transaction a pour
résultat de prolonger leur présence au plus près des centres de
décision.
M. Habili
Haut
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