Semaine du 26 janvier au 1er février 2005

 

Après les déclarations du patron de la DGSN

A quand l’ouverture de la boîte de Pandore ?

Grandes échéances

FLN, le facteur bloquant

Clivages socioculturels d’hier et d’aujourd’hui

Sur quoi fonder la revendication politique ?

Alliance présidentielle

Un roc plus dur que prévu

Paysage politique

Le schéma quadripartite

 

 
 
 Nation

Accueil

Après les déclarations du patron de la DGSN

A quand l’ouverture de la boîte de Pandore ?

Les aveux de Ali Tounsi, directeur général de la Sûreté nationale (DGSN), sont passés presque inaperçus.

En effet, hormis les articles de couverture publiés dans la presse quotidienne au lendemain de la rencontre portant sur “les fondements juridiques et les modalités d’exécution des enquêtes administratives”, organisée le 16 janvier 2005 à l’Institut national de police criminelle, les déclarations du patron de la police nationale n’ont pas suscité beaucoup de commentaires,

y compris de la part de la classe politique qui est restée bizarrement muette à ce sujet.

Pourtant, Tounsi a bien avoué qu’au sein de ses services, on s’adonnait à la production de fausses informations dans le cadre des enquêtes d’habilitation, appelées également “enquêtes de sécurité” pour la nomination de cadres supérieurs. Pour l’exemple, le DGSN a même brûlé, séance tenante, quelques dossiers pour signifier que “quelque chose a changé”.

Aussi courageuses quelles soient, les déclarations de Ali Tounsi sont bien incomplètes et ne reflètent pas totalement la réalité. Les enquêtes d’habilitation n’étaient pas les seules concernées par les fausses informations. La pratique a été également utilisée, durant la décennie noire, dans les enquêtes sécuritaires à l’issue desquelles des gens ont été accusés à tort “d’actes de subversion” et de “soutien au terrorisme”.

“Nous devons mettre fin à ce genre de dépassements, à la délation et à tout ce qui relève de la présomption”, a déclaré Ali Tounsi à l’ouverture des travaux de la rencontre portant sur “les fondements juridiques et les modalités d’exécution des enquêtes administratives” destiné à la formation d’environ 80 cadres des services actifs, chargés des enquêtes administratives.

“Désormais, a indiqué M. Tounsi, les rapports élaborés par les agents habilités devront répondre à des paramètres concrets et mesurables.”

Pour Khaled Amara, chargé de la communication à la DGSN, “il est anormal que les agents de police se basent sur une lettre anonyme pour l’élaboration d’un rapport sur un haut fonctionnaire ou un futur ambassadeur. Le pire est que les agents en question donnent parfois de faux renseignements sur une personnalité et ce, dans l’unique but de le casser parce qu’ils ne partagent pas ses idées politiques ou pour d’autres considérations”.

Les quelque dossiers brûlés symboliquement devant l’assistance contenaient des mentions du genre “serait collecteur de fonds”, “serait à la recherche d’une arme”, “serait membre d’un réseau”, ou encore “aurait fait partie d’un groupe terroriste”.

Combien de cadres de l’Etat ont été victimes des ces pratiques ? Des milliers, selon Ali Tounsi. Bien plus, sinon autant si l’on compte ceux qui ont été injustement accusés de terrorisme et d’actions subversives durant les années de braise et de sang où des gens se faisaient ficher rien que parce qu’ils fréquentaient les mosquées ou étaient militants, voire sympathisants du FIS au moment de son existence légale. C’est certainement ce genre d’”enquêtes”, comme celles que dénonce le premier responsable de la DGSN, qui ont classé le docteur Salah-Eddine Sidhoum comme “terroriste”. Ce qui lui a valu des années de clandestinité, avec tout ce que cela comporte comme conséquences désastreuses sur les plans personnel, familial et professionnel. La légèreté avec laquelle a été traité le cas Sidhoum, chirurgien orthopédiste, montre bien que le mal ne situe pas seulement dans les enquêtes d’habilitation, mais plus encore dans les enquêtes sécuritaires. Sidhoum a été accusé d’avoir participé, entre autres, à l’assassinat du recteur de l’Université de Bab Ezzouar, feu Salah Djebaïli, en 1994. Près d’une décennie plus tard, il a été innocenté en 2003 par la justice après avoir été condamné par contumace, en 1997, à 20 ans de réclusion criminelle pour “soutien à activités subversives et atteinte à la sûreté de l’Etat”. Et pourtant, dans le dossier de Sidhoum, il n’y avait pas l’ombre d’une preuve. Que des rapports de police. Dans des conditions politiques plus sereines et une mobilisation des ONG internationales en faveur d’un procès équitable, la justice a différemment apprécié les accusations portées contre Sidhoum.

De son côté, la presse peut également être un vecteur de transmission des faux renseignements, voire un facteur d’aggravation d’une accusation infondée. L’exemple type est, encore une fois, celui du Dr Sidhoum qui a fait l’objet, en 1994, d’un article diffamatoire l’accusant d’être enrôlé dans un groupe terroriste composé de médecins spécialistes, de professeurs d’université de grade de docteurs d’Etat ! Se contentant de citer de “bonnes sources”, l’auteur de l’article a fait un recours abusif au conditionnel pour accuser un groupe de médecins qui “serait derrière plusieurs assassinats notamment ceux du recteur de l’USTHB et du professeur Belkhenchir”.

C’est, d’ailleurs, ce genre de pratiques qui a rendu possible la déportation dans des camps du Sud d’universitaires de grade de PhD.

Il faut également s’interroger sur la qualité des enquêtes qui ont mené (par qui ?) à l’inculpation de quatre groupes distincts de citoyens pour l’assassinat de Tahar Djaout. Si l’une des enquêtes était la bonne, trois au moins sont passées à côté de la plaque avec, en prime, l’accusation à tort de citoyens innocents. C’est ce qui a fait dire, en 2001, à Arezki Aït Larbi, journaliste, que “malgré toutes ces manœuvres, il reste toutefois une certitude : huit ans après, l’assassinat de Tahar Djaout, comme tant d’autres, restera une énigme”.

Autre cas célèbre, celui de Ali Bensaâd, un laïc et anti-islamiste convaincu qui a dû faire face à ce genre de machinations. Cet universitaire constantinois a, lui aussi, été accusé en 1998 d’”appartenance à un groupe terroriste et assassinat”. Il a été condamné à mort la même année, alors qu’il se trouvait en Allemagne au moment des faits qui lui étaient reprochés. Il a, par la suite, été innocenté lorsque la justice a dû rejuger l’affaire. Ce qui prouve bien que les accusations portées contre lui étaient mensongères.

Mais à ce niveau, il faut préciser que la police n’est pas la seule à mener des enquêtes d’habilitation ou des enquêtes sécuritaires. D’autres services de sécurité, de la gendarmerie et de l’armée, ont eu également des rôles à jouer dans des situations similaires. Si la police a eu le courage d’ouvrir ce dossier, d’autres devront s’y mettre également. Car à travers ce dossier se pose la question de l’Etat de droit. Lorsque l’arbitraire prend place dans une société, il entraîne avec lui une série de dérives aux conséquences désastreuses. Une loi doit d’abord être respectée par ceux qui sont censés veiller à son application. Des “fondements juridiques” et des “modalités d’exécution” doivent être généralisées à tout ce qui touche à l’exercice du pouvoir.

Mais le plus étonnant dans cette histoire, c’est qu’aucun des députés, qu’ils soient membres des partis de la coalition ou de ceux de l’opposition, n’ont réagi aux aveux du directeur général de la Sûreté nationale. Comme si la divulgation de ce genre de pratiques était un non-événement. C’est à croire que la société ne doit pas compter sur les locataires de l’hémicycle pour aborder ces questions.

Néanmoins, espérons que le déballage continuera et que cela servira, surtout, de leçon pour l’avenir. A quand l’ouverture de la boîte de Pandore ?

Abdelkader Djalil

 

Haut

Grandes échéances

FLN, le facteur bloquant

Vu de près, c’est encore le FLN qui mène le bateau de la réconciliation nationale et fait campagne pour l’amnistie générale.

Avec un Ben Bella comme président d’honneur, c’est un retour sans raccourcis de l’histoire d’un FLN qui se donne tous les droits sur les grandes questions du pays. Les crises semblent lui convenir pour mieux se redéployer.

A la veille de son congrès – dont il n’est même évident qu’il se tienne comme promis –

le géniteur des formations politiques existantes jette ses filets pour ratisser large, à la faveur d’un événement politique de grande importance, tout en gardant sauf son territoire politique.

Ayant été de toutes les crises qui ont secoué le pays, le FLN, aujourd’hui encore secoué fortement de l’intérieur, va tirer profit du tournant, attendu, décisif dans la vie du pays, pour refaire surface et se reconstituer en s’impliquant grandement dans les transformations opérées sur la scène politique. Avec les mêmes procédés, le même discours et les mêmes méthodes, faits sur mesure pour un parti qui continue de dominer à travers ses démembrements politiques, il agit en conjuguant équilibre interne et repositionnement pour reconquérir la place de leader. L’espace requis de mouvement aura coûté, entre-temps, comme à chaque fois, le laminage de l’activité politique qui se trouve dans l’attente.

Redressement, l’antidote

La notion en elle-même renvoie à une situation de remise en forme comme pour dompter toute idée de transformation émanant des entrailles du parti. C’est dire le remède miracle pour se reconstituer en ne perdant rien de ses capacités. Le redressement prenant d’abord le sens de sentiment de survie se transforme vite en volonté de se renforcer davantage, toujours dans l’optique de ne pas perdre du terrain. Un bref retour sur la genèse du conflit fratricide du FLN permet de constater l’évolution du discours adopté à partir de l’appel à la reconstitution du parti en ramenant les frères ennemis à adhérer au consensus pour ensuite évoluer et sans transition vers des perspectives sur le long terme en se désignant comme incontournable.

Le ton était donné lors de la conférence des cadres, tenue à l’hôtel Erriad, à Sidi Fredj, qui a été sanctionnée par un consensus sur la tenue du congrès unificateur par le coordinateur national Belkhadem en personne qui, dans le discours à l’occasion, a plus axé son intervention sur la projection du parti dans la finalisation et l’aboutissement des chantiers au programme du président de la République pour son deuxième mandat.

En définissant le parti comme “l’ossature de la vie politique”, la déclaration prend une tout autre signification qui s’apparente à une menace, celle de considérer que rien ne sera fait sans le FLN et que toute entreprise doit prendre en ligne de compte “cet interlocuteur” qui n’est autre que le FLN. Plus qu’une projection du rôle du parti dans la vie politique, c’est à peine si la démonstration de force est exprimée quand il abordera ces mêmes chantiers en soulignant que seul le FLN est capable de faire leur suivi sur le terrain.

“Notre pays est à l’orée de deux événements décisifs et dangereux, à savoir la réconciliation nationale et l’amnistie générale. Ces échéances ne peuvent être réalisées sans le FLN comme formation majoritaire dans les institutions.” La majorité parlementaire est prise comme argument pour convaincre, mais également comme monnaie d’échange pour la participation du FLN à la faisabilité de ces chantiers, en sa qualité “d’interlocuteur légitime”.

L’appel au resserrement des rangs devient de ce fait juste un passage qu’il faut accélérer en vue de passer aux choses sérieuses. “Si le FLN s’enfonce encore dans la crise, le champ politique national en prendra un véritable coup.” Ainsi considérait Belkhadem ce passage, qu’il inscrit dans une démarche plus stratégique en n’oubliant pas de souligner l’impact d’une crise interne d’un parti sur l’ensemble de la vie politique du pays.

Outre l’agressivité du discours dirigé dans un premier temps vers la consommation interne, force est de constater qu’il s’adresse tout aussi bien au président de la République en sa qualité d’initiateur de tels projets politiques. En mettant en avant la majorité parlementaire puis, tout juste derrière, l’adhésion exprimée en faveur des projets de réconciliation nationale et d’amnistie générale, c’est le risque d’impasse juridique qui se profile au cas où la reconnaissance du statut du FLN comme interlocuteur principal serait mise en cause.

Crise du FLN et retard politique

L’on serait tenté de prendre au mot Belkhadem quand il affirme que son parti est “l’ossature du champ politique” et que plus il s’enfonce dans la crise, plus la vie politique s’enfonce dans la léthargie, pour le simple fait que le temps qu’aura duré la crise a été le parfait parallèle à un vide politique où tous – en l’occurrence les formations politiques – ont entre-temps prouvé par leur mutisme et leur attente qu’elles dépendent de son souffle. En maintenant la rotation autour de ce même FLN, les formations politiques s’imprègnent des effets de sa crise, qui devient la leur.

La réaction aux changements préconisés de ces formations reste inhibée dans l’attentisme paralysant toute dynamique pouvant animer la scène politique en vue de préparer son redéploiement.

Le cas du code de la famille, bloqué au seuil de l’Assemblée, tout comme celui des hydrocarbures sur lequel aucune formation politique n’ose se prononcer pour sa concrétisation, sont autant d’exemples de la complaisance des partis politiques, qui préfèrent se terrer dans un attentisme négatif de la réaction du parti majoritaire.

L’autre exemple, et le plus frappant, est celui du vote-sanction contre l’importation de boissons alcoolisées, au grand dam des accords internationaux engageant la crédibilité de l’Etat algérien. Le FLN, en plein crise interne, a réussi le coup de force en s’alliant avec des islamistes pour interdire la disposition d’interdiction des boissons alcoolisées en torpillant l’alliance censée être en harmonie avec le programme d’ouverture économique du président de la République.

Le vieux parti aura prouvé, cette année encore, sa capacité à réussir son rôle de facteur bloquant juste en mettant à nu la fiabilité d’une alliance politique qui, dans les faits, reste muette devant les grandes opérations ayant constitué sa raison d’être.

Samira Mana

 

Haut

Clivages socioculturels d’hier et d’aujourd’hui

Sur quoi fonder la revendication politique ?

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, trois courants politiques s’expriment en Algérie sans qu’ils ne soient initialement portés par la population algérienne.

La population agissante est représentée essentiellement par les colons français, mais aussi espagnols, italiens et maltais ; les juifs indigènes sont en phase d’assimilation totale.

Les Algériens indigènes, les musulmans comme on aime à les qualifier, sont gérés par le code de l’indigénat.

Cette population est définie sous des vocables d’assimilables, non assimilables ou associés. Il reste que les droits politiques sont particulièrement limités et lorsque ce n’était pas le soulèvement armé, la population algérienne n’avait en fait d’autres façons de s’exprimer que d’immigrer ou de se taire. 

Ce contexte particulier verra tout de même l’émergence de courants politiques “indigènes” ou locaux menés par des Algériens en fonction, certes, des découpages décidés par la colonisation. Ces clivages, s’ils ne sont pas naturels, auront vécu en principe suffisamment longtemps (80 ans au moins depuis la colonisation, en 1830) pour devenir la donne essentielle sur laquelle devaient se fonder les individus pour faire montre de leurs aspirations personnelles ou pour porter les attentes de la société.

Le premier noyau qui se distinguera sera celui des personnes instruites, qui avaient parfois suivi des études supérieures dans un pays miné par l’illettrisme. A l’image des Jeunes Turcs ou des Jeunes Tunisiens, l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader, devenu capitaine dans l’armée française, créera le mouvement Jeunes Algériens. Après un errement politique dans le cadre de l’union franco-algérienne où il est tout de même intéressant de noter que leurs revendications étaient l’abolition du code de l’indigénat en vigueur et l’égalité des droits politiques pour toutes les populations, le petit-fils d’Abdelkader esquissera un début de formation politique pour le moins audacieuse, au moins du point de vue de la réflexion.

Dès la fin de la Première Guerre mondiale, on verra l’Emir Khaled prendre la tête d’un mouvement qui aménage déjà les prémices de la revendication de l’indépendance. Le mouvement Jeunes Algériens adressera une lettre au président américain Woodrow Wilson suite à sa déclaration “en faveur du droit des peuples”, en 1917, à la veille de l’entrée en guerre des Américains, mettant ainsi fin à leur neutralité en vigueur depuis 1914.

Par ailleurs, ces intellectuels algériens désireux de faire entendre leur voix, notamment chez le colonisateur, publieront ce qui sera assimilé à la première presse indigène algérienne avec Errachiddi dans le Constantinois et L’Ikdam à Alger. Autrement vue, cette presse semblerait étrange dans un pays et chez une population majoritairement analphabète.

Il reste que la démarche audacieuse et novatrice du mouvement aura vite fait de s’arrêter, alors que l’Emir Khaled sera exilé en France. 

Si Jeunes Algériens portait en quelque sorte les aspirations indépendantistes, il était des adversaires de ce courant mené par le docteur Bentami. Des Algériens lettrés et citadins qui étaient favorables à la naturalisation. Ils publieront également un journal, At Takkadoum, et constitueront en 1927 la “fédération des élus musulmans”. Ces partisans de l’assimilation, qui ne voyaient de salut que dans l’octroi de la citoyenneté française aux Algériens qui vivaient les affres du code de l’indigénat,  étaient pour la plupart des élus dans les collèges indigènes (1/3 des élus pour plus des 3/4 de la population).

Parmi leurs figures de proue, le docteur Mohamed Salah Bendjelloul, mais aussi Ferhat Abbas qui rejoindra tout de même plus tard le mouvement indépendantiste. Ce mouvement demande le rattachement administratif et politique à la France et surtout une représentation plus équitable dans les assemblées élues locales.

Est-ce que le mouvement n’exprimait que des aspirations politiques et des ambitions personnelles dans le contexte étroit offert par la colonisation ? Peut-être, mais il s’agit là d’un clivage certain à l’intérieur de la société algérienne “indigène” qui, si elle voyait les choses autrement à cette époque-là, aurait franchement adhéré en masse à un mouvement indépendantiste évident.

Autre forme d’expression politique, celle des dits lettrés en langue arabe issus des écoles coraniques et des universités de théologie arabes.

Certainement inspirés directement par les discours de Djamel Edine Al-Afghani et Mohamed Abdou, ces intellectuels étaient farouchement hostiles à toute politique d’assimilation. S’ils créent l’Association des oulémas en 1933, ils éditent également des journaux. Ils restreignent sciemment leur action dans le combat des fléaux sociaux et tout les actes illicites, tel qu’édicté par la religion musulmane (consommation de boissons alcoolisées, prostitution mais aussi mode de vie européen emprunté par des Algériens musulmans). Plus laïcs que les laïcs, ils demanderont l’application stricte, aux musulmans, de la loi sur la séparation de l’église et de l’État. A leur tête on trouve Cheikh Abdelhamid Ben Badis.

Il est tout de même étonnant de voir qu’en 1936, oulémas et communistes algériens constitueront le Congrès musulman qui revendiquera, avec les élus indigènes, “le rattachement pur et simple à la France, avec suppression des rouages spéciaux : délégations financières, communes mixtes, gouvernement général”. Ces mêmes hommes politiques seront associés au projet Blum-Violette  devant conférer des droits politiques même si le statut personnel à certaines catégories de sujets français en Algérie était maintenu.

Le Parlement français rejettera le projet en 1938, sous la pression des colons qui ne voyaient d’avenir que dans le régime d’”apartheid” édicté par le code de l’indigénat. Est-il étonnant alors de voir ces mêmes assimilationnistes rallier le courant nationaliste indépendantiste (matérialisé par l’Etoile nord-africaine – ENA –  fondée en mars 1926 au sein de l’émigration, puis le Parti du peuple algérien, né en mars 1937) ? L’assimilation, si elle a été un clivage inspiré par la colonisation, n’a plus fait partie des revendications des différentes organisations politiques algériennes. On serait amenés à penser que, finalement, le seul véritable clivage n’a existé que dans les revendications avant-gardistes de l’ENA.

8 mai 1945, le tournant

Le 8 mai 1945 n’est pas seulement l’exacerbation du clivage socio-politique existant, mais carrément le virage que prendra la revendication politique en Algérie.

En fait, la succession de revendications portées par les partis politiques et autres associations s’était estompée alors que la guerre faisait rage en Europe. Les revendications urgentes et immédiates des Algériens, forgés à la revendication politique et démocratique dans le giron de la colonisation, n’avaient finalement eu aucun écho. La fin de la Guerre mondiale marquait la fin de l’occupation des Etats européens par le nazisme.

Dans le combat des Alliés, auquel participent les Maghrébins, contre une armée menée par la dictature, il y a une similitude avec la colonisation qui ne laisse plus planer le doute dès lors qu’une répression aveugle s’était abattue sur la population.

Aucune réforme significative n’est à signaler après 1945. L’idée que l’on pouvait faire évoluer le régime colonial par des voies politiques s’était effilochée.

La révolte des populations à Sétif, Guelma, Kherrata et Batna est venue comme une conclusion aux effets de la propagande nazie qui avait exacerbé les notions nationalistes au Maghreb mais aussi à la propagation des thèmes anticoloniaux par les Alliés débarqués en Afrique du Nord en 1942. La population était prête à comprendre le sens de la revendication politique sous sa forme la plus évidente et dans le clivage le plus évident, l’indépendance.

La répression est menée par le général Duval, qui engage l’aviation et la marine contre la population civile, armée de fourches, parfois de fusils de chasse. Selon les statistiques françaises, entre  6 000 et 8 000 Algériens sont massacrés, 45 000 selon notre mémoire collective. Des pieds-noirs, natifs d’Algérie, descendants des colons, participent en tant que milices au massacre.

Neuf ans plus tard, le mouvement nationaliste prendra la forme d’une guerre de libération et les débats n’ont alors plus cours. Les clivages inspirés ou existants réellement avaient volé en éclats et peut-être n’ont ils pu exister et constituer une base politique que parce que les atermoiements du système colonial et sa tendance à vouloir gagner du temps en réduisant à tout prix la revendication indépendantiste ont duré un moment.

Neuf ans étaient trop courts pour inspirer d’autres faux clivages et n’existait plus qu’un seul, celui d’une population voulant finalement se défaire du joug colonial.

L’anihilissement des clivages a-t-il créé le néant dans lequel le système politique algérien post-indépendance a pu puiser les arguments pour perpétuer un système autoritaire sans qu’aucune revendication ne puisse réellement être prise en charge par un courant de fond dans la société ? Probablement. Il reste qu’au moins l’islamisme et le “progressisme” ont trouvé un écho favorable dans la société, dès lors que la chape de plomb a été levée.

Amine Esseghir

 

Références

Kaddache Mahfoud : Histoire du nationalisme algérien 1919-1951 (Paris-Méditerranée. Paris 2004)

Boucif Mekhaled, Chroniques d’un massacre. 8 mai 1945. Sétif, Guelma, Kherrata (Syros. Paris 1995)

Collot, C. & Henry, J. R. : Le Mouvement national algérien, textes 1912-1954 (L’Harmattan. Paris 1978)

 

Haut

Alliance présidentielle

Un roc plus dur que prévu

Les trois partis de l’alliance présidentielle focalisent l’attention des observateurs, jugés qu’ils doivent être sur leur degré d’adhésion et de renforcement ou non des actions du président Bouteflika. Profitant d’un champ politique tétanisé par la présidentielle, l’ensemble s’impose cependant sur la scène politique à tel point qu’on lui prête même l’ambition de partager quelques espaces de pouvoir avec le chef de l’Etat.

Le trio gouvernemental fêtera bientôt moins de deux ans son dixième anniversaire. De l’élection de Liamine Zeroual à ce jour, le FLN, le RND et le MSP n’ont à aucun moment quitté l’Exécutif et le Parlement. En 1997, le RND appelait déjà ses alliés à opérer une alliance pour un second mandat de Liamine Zeroual et ce n’est assurément pas le départ prématuré de ce dernier qui aura stoppé la formation du bloc, bien au contraire. Qu’ils soient déchus de leur majorité parlementaire ou non, qu’ils soient en crise interne ou pas, ces partis semblent en fait les seuls en mesure de fournir ministres, hauts dirigeants, cadres, conseillers, etc. Bref, une certaine hégémonie sur les institutions caractérise cette coalition, tant et si bien que cela finit par ressembler à une sorte de nouveau parti unique, omniprésent et inamovible. Une ressemblance qui aurait fait l’unanimité si, de temps à autre, quelques fissures ne venaient lézarder ce bloc qui pourtant, en dépit des apparences, gagne en cohésion.

A la formation du gouvernement en 1997, en effet, il n’y avait que le RND pour dire que son programme était celui du Président. Le FLN et le MSP justifiaient leur participation par l’existence de points communs très importants. Le scénario de la formation de l’Exécutif comprenait un suspense de plusieurs jours et quelques effets de surenchère de part et d’autre.

Depuis l’avènement de Bouteflika, ce recours au folklore n’a plus cours. Les trois partis sont là pour soutenir le Président en exercice ou en tant que candidat, d’où la création de l’alliance. Alors, la formation de l’Exécutif ne s’embarrasse plus d’aucun conciliabule.

C’est que l’alliance présidentielle n’est pas une coalition gouvernementale au sens classique du terme. Elle conserve ceci de particulier que son union ne lui sert pas à gouverner, mais à investir le gouvernement pour mettre en œuvre le programme du président de la République qui, lui, reste le chef incontesté et incontestable de l’Exécutif. On peut penser à l’existence d’un paradoxe fondamental pour chacune de ces formations, un parti ayant pour vocation de viser le pouvoir, que d’avoir à se départir de ses options propres pour investir ses forces, faute de mieux certes, au profit d’une tierce partie. Cette idée mène à penser que, dans une certaine mesure, il y a même menace sur l’avenir de ces partis de voir se vider leurs rangs, puisqu’il y a abandon de ce qui fait le ciment d’une organisation : le contenu programmatique.

Ce serait méconnaître la nature même de ces trois partis que sont le FLN, le RND et le MSP. Si pour le premier, les choses sont tout à fait claires, de par le rattachement coûte que coûte au pouvoir qui  est plus qu’une stratégie, un programme en soi, il en est différemment de ses deux alliés, bien que la nuance ne mène pas à une ligne de démarcation sur l’essentiel. Le RND, qui s’est basé à l’arrière-pays sur les groupes de légitime défense et la société civile antiterroriste en milieu urbain, était avant tout le résultat d’une scission d’un FLN alors signataire du contrat de Sant Egidio. Sa naissance est donc due à la “trahison” du FLN. Le MSP doit aussi son statut à sa position de soutien et sa politique participationniste dans toutes les étapes prévues par la Conférence du dialogue national (CDN) de 1994. Il est la preuve vivante de l’acceptation par la République d’un islamisme non violent, légaliste. Et l’essentiel ici étant la poursuite d’un rôle indispensable pour le maintien du système politique actuel. Avec un FLN, même en crise, un RND, même minoritaire dans le gouvernement et à l’APN et un MSP qui renvoie l’image d’un négociant sans atouts, la coalition, si elle n’a pas de programme, n’est pas pour autant sans objet : celui de remplir un vide structurel dans le champ politique. Ce vide est né des résultats très limités de l’ouverture de 1989 à produire des partis qui portent la transition à son terme. Et la coalition, plus qu’à tout autre facteur, doit son maintien à cette situation. Cette réalité est vérifiable dans tous les domaines de la gestion du pays et s’étend aux principales institutions de l’Etat.

Cela mène à déduire que l’alliance présidentielle a objectivement tout intérêt à ce que la situation reste en l’état, loin d’elle l’idée de contribuer à favoriser une avancée démocratique qui déboucherait sur une alternance véritable. Elle le prouve suffisamment par son refus d’intégrer d’autres formations qui disent pourtant agir dans le même sens qu’elle. Il s’agit, pour le moment, de l’UDR et du PRA. Après les rumeurs sans lendemain pour qu’il rejoigne le trio, le parti de Amara Benyounès a fait sien un ton critique et considère que “l’alliance dessert plus qu’elle ne sert le Président”. Et de réclamer, en conséquence et à chaque occasion, la dissolution de l’APN et la recomposition du gouvernement, étant donné qu’il reste, bien qu’il s’en défende, le seul à n’avoir bénéficié d’aucun dividende pour la campagne qu’il a faite, ici et à l’étranger, au profit de Bouteflika.

Le PRA adopte une attitude similaire en tentant de prendre de vitesse l’alliance et en proposant ses services à Bouteflika avec la création d’une commission nationale de l’amnistie générale, dont il a réussi à confier la présidence à Ahmed Ben Bella.

Mais cela reste loin de constituer une menace sérieuse pour l’alliance. Tenant entre ses mains et le gouvernement et l’APN, elle se sait protégée d’une dissolution anticipée de l’Assemblée en cas de persistance d’un désaccord profond avec le chef de l’Etat, précisément parce qu’elle est persuadée que ce dernier aurait alors du mal à composer avec le restant de la classe politique. Un obstacle objectif également, puisque le président de la République n’a pas de parti, n’a pas le temps d’en créer, mais ne peut en même temps se passer de relais pour appliquer son programme.

La question est de savoir si, dans le présent, des éléments préfigurent de l’émergence d’un champ politique nouveau où il serait enfin possible de voir gouverner des partis effectivement représentatifs des courants traversant la société algérienne sans qu’aucun d’eux ne soit une menace pour la démocratie. Une partie des réponses se situe dans la structuration de la société civile, seul gisement d’où cette alternative pourrait apparemment émerger. A ce niveau, nombre de blocages persistent, notamment dans le champ syndical. Le refus d’agréer le Cnapest, le CLA et d’autres syndicats encore est assez significatif cependant que seuls huit syndicats ont été agréés durant les trois dernières années, dont cinq étaient des organisations… patronales.

Nabil Benali

 

Haut

Paysage politique

Le schéma quadripartite

L’une des conditions requises pour qu’une transition à la démocratie aboutisse consiste dans l’existence de partis réellement représentatifs, et qui forment système, en ce que chacun n’existe que par rapport et en même temps que les autres. Tant que cette condition n’est pas satisfaite, ni le débat public ni l’expression du suffrage universel ne disposent de repères susceptibles de les structurer, en les faisant porter sur les questions essentielles commandant le présent et l’avenir de la société.

La démocratie est, en effet, un régime représentatif, qui ne peut se passer de ces instruments de la représentation que sont les organisations politiques. Mais celles-ci ne peuvent jouer le rôle qui leur incombe que dans la mesure où elles médiatisent au niveau politique les intérêts divers qui clivent la société civile.

Le fondement d’un parti, c’est le courant d’opinion qui lui préexiste ; il peut être ou non en adéquation avec la section sociale dont il émane pour s’en faire le défenseur. S’il l’est, sa position dans l’échiquier politique s’en trouve naturellement renforcée. Si, au contraire, il ne parvient pas à trouver des expressions politiques, que ce soit en termes organisationnels ou en termes de formulation, aux demandes qu’il véhicule, il voit sa représentativité et son influence, se réduire, et ses résultats électoraux baisser.

Une formation n’est toutefois pas totalement dépendante du secteur de la société qu’elle représente. Elle en procède, assurément, mais elle agit en retour sur sa base, ses sympathisants et ses électeurs, en leur donnant une plus grande conscience d’eux-mêmes ; elle les alimente intellectuellement et se charge de les mobiliser à l’occasion des élections. Un parti est un canal, orienté dans une certaine direction, par où passe une masse humaine à l’heure des mobilisations.

Dans leur forme actuelle, les partis politiques algériens ne constituent pas un système partisan en mesure de porter un processus démocratique engagé dans un sentier d’autant plus dangereux qu’il est emprunté pour la première fois. L’un des enjeux majeurs de la transition, c’est précisément l’apparition et le développement de partis qui ne se conçoivent que dans un système pluraliste, régi par une Constitution respectée par tous, et où l’accession au pouvoir est conditionnée par une victoire incontestable aux élections. Néanmoins, la transition à la démocratie n’a pas pour seule condition l’existence d’une classe politique forte. Il reste que sans des organisations politiques bien implantées dans la société, un système démocratique n’est pas durable, à supposer qu’il voie jamais le jour.

Dans un pays comme le nôtre, qui n’a jamais expérimenté la démocratie, il n’est pas extraordinaire que les débuts de la démocratie aient entraîné un pullulement d’organisations. Un grand nombre de ces dernières n’a d’ailleurs pas tardé à disparaître. C’est une erreur, toutefois, que de croire que celles qui ont passé les premières épreuves, électorales ou autres, ont démontré qu’elles étaient viables, et qu’elles n’avaient pas usurpé la qualité de partis. On peut tout au plus parler, pour ce qui les concerne, de proto-partis, car, indépendamment de ses dimensions, une organisation n’a de chance de devenir un parti, au sens moderne du terme, que dans la mesure où elle survit à son premier leader et fondateur. De ce point de vue, force est de reconnaître, par exemple, que le parti fondé par Mahfoud Nahnah, le MSP, a réussi son examen de passage. Il n’est cependant pas évident qu’il subsistera longtemps dans sa forme actuelle. Tout dépendra, à cet égard, de son aptitude à s’adapter aux exigences que le processus en cours posera au fur et à mesure de son évolution. Mais, déjà, l’on peut dire qu’il n’a pas grand avenir s’il ne révise pas jusque dans sa substance l’idéologie fondamentaliste dont il se réclame, car elle est incompatible avec les valeurs démocratiques, à moins qu’il n’aspire à un destin marginal, ce qui ne semble pas être son ambition.

La démocratisation dans un pays comme le nôtre, qui n’a pas d’expérience démocratique, qui veut construire la démocratie pour la première fois, bien qu’il ait connu le pluralisme sous la domination française, est d’autant plus difficile à appréhender qu’elle n’est pas assimilable terme à terme à ces modèles représentés par les transitions démocratiques survenues en Occident. Pour ce qui est des pays européens qui ont connu des périodes de dictature, c’est moins de transition que de retour à la démocratie qu’il convient de parler. A ne considérer que leur système de partis, il était déjà en grande partie constitué dans la période antérieure à la dictature. Comme ils participaient de l’histoire de l’Europe dans l’ensemble de ses dimensions, ils présentaient pour l’essentiel les mêmes grands clivages politiques que dans le reste du continent. Les grands courants politiques communs à tous les Etats européens (libéraux, conservateurs, républicains, sociaux-démocrates, socialistes, démocrates-chrétiens, communistes…), qui avaient continué d’exister dans la clandestinité, se sont manifestés de nouveau dès la chute des dictatures, en Europe du sud ou, plus tard, en Europe de l’est. De plus, en particulier dans les pays de l’Europe de l’Est, la transition à la démocratie a vu l’opposition, toutes tendances confondues, se regrouper dans de vastes rassemblements qui ont présenté des candidats communs face aux candidats communistes alors au pouvoir. L’alternance s’est produite dès l’amorce du processus, et ce n’est que par la suite que l’opposition a éclaté pour donner naissance à des partis pour la plupart similaires à ceux qui discriminent l’opinion dans les démocraties occidentales.

Chez nous, c’est exactement la logique inverse, celle de la division, du morcellement, qui a prévalu du côté des formations nouvelles. Pourtant, le FIS va gagner les premières élections pluralistes. Rassembler l’opposition sous sa houlette ne lui est même pas venu à l’esprit. Du reste, il ne se considérait pas comme un parti, mais comme l’organisation dont le peuple dans son écrasante majorité se serait doté pour arracher les rênes du pouvoir des mains impies qui le monopolisaient.

Devant la déferlante intégriste, qui menaçait de tout emporter sur son passage, les questions relatives à la transition démocratique n’étaient plus d’actualité. Pour les démocrates comme pour les autres tendances, au nombre desquelles il faut compter les islamistes modérés, de même que pour les détenteurs du pouvoir, désormais il s’agissait de tout subordonner à la sauvegarde de l’Etat national, que le fondamentalisme menaçait d’abattre pour élever sur ses ruines l’Etat théocratique, la daoula islamia. Néanmoins, la tendance à l’atomisation ne sera pas jugulée plus tard, quand le péril intégriste se sera estompé. Bien au contraire, elle semble s’accentuer avec le temps, si bien qu’aujourd’hui, aucun des grands courants politiques n’existe d’un seul tenant, rassemblé dans une seule formation. La mouvance islamiste, comme les deux autres tendances, nationaliste et républicaine laïque, sont divisées chacune en deux, trois, ou même quatre organisations distinctes, peut-être pour longtemps encore. L’extrême gauche elle-même compte deux organisations : le PT et le PST ; la première, toutefois, semble avoir définitivement supplantée la deuxième, encore qu’un renversement de conjoncture ne soit pas à exclure, ni même, à terme, qu’une troisième formation vienne les concurrencer toutes les deux. D’ailleurs, aucune famille ne saurait se prémunir contre ce penchant à l’émiettement ; elle le pourrait d’autant moins maintenant que la classe politique dans son ensemble manque de perspectives. Cette situation, en effet, bien loin de favoriser le rassemblement, incite à la dissidence. Et encore est-ce seulement dans un premier temps, dans l’attente que les directions tenues pour responsables de l’échec en tirent les conséquences en présentant leur démission. A moins, il est vrai, qu’elles ne parviennent auparavant à exclure leurs contestataires, ce qui n’empêchera d’ailleurs pas que d’autres formations naissent sur le même terreau. A vrai dire, cette tendance à la dispersion des forces disponibles est à l’œuvre depuis les débuts du multipartisme, comme si elle lui était consubstantielle. Le dernier-né des partis à implantation kabyle n’a pourtant pas attendu les résultats du 8 avril pour se constituer. Avant cette naissance, un nouvel acteur avait fait parler de lui en Kabylie, le mouvement des Archs, et cela au grand dam du RCD et du FFS, dont on pensait qu’ils étaient incontournables dans leur bastion commun. Pour l’heure, on assiste au déroulement d’une crise interne à El Islah, qui peut bien déboucher sur une scission. En tout cas, elle semble assez sévère pour causer un surplus de morcellement dans le camp islamiste.

Tout ce qui monte converge, et tout ce qui descend diverge. Or, s’il y a un sentiment qui tend à s’affirmer, c’est bien que la classe politique telle qu’elle se présente aujourd’hui n’est pas de taille à assumer une démocratisation qui marque le pas, ou même qui menace de régresser, faute, justement, de forces pour la pousser vers l’avant. Déjà, du temps où le but ne semblait pas si éloigné, ce n’était pas la tendance à l’union qui l’emportait. Ce n’est donc pas maintenant qu’elle prévaudra, alors que les ambitions sont révisées à la baisse, et que des lézardes qui vont s’élargissant apparaissent sur à peu près toutes les façades.

Toutefois, la fonction crée l’organe. Comme une démocratisation nécessite des partis, il s’en formera d’autres, à partir ou en dehors de ceux qui existent. Rien ne pourra faire qu’il en soit autrement. C’est une espèce de loi de la nature qui entre en ligne de compte, et qui finira bien par produire ses effets. Le paysage politique en sortira renouvelé dans une large mesure, mais ce sera plus en termes organisationnels, en ce qu’il sera constitué de partis sans doute mieux adaptés aux exigences du moment, qu’en termes de projets ou de doctrines. Les clivages qui traversent, en effet, une société ne tiennent pas à la configuration politique existante ; c’est celle-ci qui, au contraire, en procède. Un système partisan peut ou non leur correspondre, ce n’est pas lui qui crée les divergences d’intérêt qui relèvent, quant à elles, de la nature même de la société. Les partis n’ont pas vocation à diviser, puisqu’eux-mêmes naissent de divisions préalables. Et s’ils expriment ces dernières, c’est pour les médiatiser au niveau politique, en vue de les intégrer, ce qui suppose que chaque expression politique est libre de se développer. Il n’y a peut-être pas de meilleure définition de la démocratie que celle-ci : c’est le système politique qui permet à des intérêts contradictoires de s’opposer à travers des partis dans un cadre politique institutionnalisé, avec pour première conséquence la dominance des forces d’intégration sur les tendances contraires ; c’est un système dynamique qui déplace les lignes, mais où l’équilibre est à chaque fois préservé.

Les grandes oppositions se retrouveront donc, quelle que soit la configuration politique qui verra demain le jour en remplacement de celle d’aujourd’hui, disqualifiée par le cours des événements, car les deux grands clivages qui partagent la société restent déterminants, et le resteront sans doute longtemps encore. Le conflit portant sur la relation qu’il faut établir entre la religion et l’Etat demeurera longtemps au premier plan avant de s’apaiser un jour, cédant la place à un autre grand clivage produit par la marche de l’histoire. L’autre grand conflit mettant aux prises travailleurs et possédants tient quant à lui à la nature même de la société moderne, et n’est donc pas près de s’estomper, encore qu’il revête toujours des formes nouvelles. Dans le cas algérien, il s’exprime dans le contexte d’un double transition : à la démocratie et à l’économie de marché.

Ces deux clivages principaux ne sont pas contestables. On peut les voir à l’œuvre autant dire à l’œil nu. Or le contexte politique algérien est gros d’autres clivages dont on peut observer les prémices, mais qui ne semblent pas devoir prendre corps à l’avenir. C’est le cas, par exemple, du clivage Centre/Périphérie, qui donnerait naissance à des partis autonomistes, s’il était opérant, d’autant que la tendance opposée dispose elle d’une forte représentation : le jacobinisme administratif allié aux partis nationalistes et centralisateurs, aujourd’hui au pouvoir. C’est le cas aussi de l’opposition Ville/Campagne qui ne donne lieu à aucun parti agrarien, alors qu’on s’attendrait à ce que la paysannerie, de par son poids démographique et économique, se dote d’organisations politiques pour défendre les intérêts de la campagne par rapport à ceux de ville. De toute évidence, la tradition politique algérienne s’inscrit en faux contre l’émergence aussi bien de partis autonomistes que de partis agrariens. Les premiers feraient planer le spectre de l’éclatement de l’Etat, et les seconds ne disposeraient pas de l’espace politique nécessaire où s’insérer.

Le paysage politique découlant des clivages efficients, à la condition toutefois que soit surmontée la tendance à l’émiettement, pourra être théoriquement quadripartite. Le représentant de l’islamisme assure dans ce cas de figure la défense des intérêts religieux, dans l’hypothèse supplémentaire, bien sûr, où il aurait jeté aux orties son froc de gardien du temple intransigeant pour revêtir l’habit du conservatisme démocratique. On est fondé à imaginer que l’échec du terrorisme intégriste persuade une frange de ce courant de quitter au plus vite le rivage impraticable du maximalisme religieux. De prendre exemple, en somme, sur la démocratie chrétienne, un courant toujours important en Europe, qui n’a peu contribué à la promotion de l’union de ce continent. Face à cet hypothétique représentant de l’islamisme, se dresse, sur l’autre versant du clivage, un grand parti laïc, doté d’un programme de gauche, procédant tout ensemble du premier et du deuxième clivage : un grand parti de tradition socialiste, ou social-démocrate (ce n’est pas tout à fait la même chose), résolument et sur tous les plans anti-conservateur, qui accomplirait de vastes réformes modernisatrices s’il arrivait au pouvoir, tant en économie qu’au plan institutionnel.

Un parti libéral semble aussi inévitable, d’autant que le courant qu’il exprimerait existe déjà, mieux ce sont ses vues qui dominent aujourd’hui, son programme traditionnel étant mis en œuvre par des forces qui refuseront sûrement l’étiquette de libéraux, d’autant plus qu’eux-mêmes aiment à se définir de centristes, ce qui a l’avantage de ne rien dire de précis. En réalité, elles se situent sur le terrain du nationalisme centralisateur, dont les représentants détiennent le pouvoir, tout en contrôlant la rente pétrolière, et dont le projet politique consiste à continuer d’occuper les institutions. Ils sont conservateurs sans être islamistes. Ils ne sont pas non plus démocrates. Ils se consacrent à la défense des positions acquises. Ils ont tendance à reprendre facilement à leur compte une partie des demandes islamistes quand ils risquent d’être débordés par ces derniers, disposition qui n’est pas que théorique, puisqu’elle s’est traduite par des actes en 1984, quand ils ont adopté le code de la famille, que seuls les islamistes continuent de défendre. Ce courant est parfaitement conscient que toute avancée démocratique se fera à ses dépens. Depuis longtemps, son ciment est la rente. Ses représentants se montrent prêts à marchander n’importe quel élément de leur identité supposée si la transaction a pour résultat de prolonger leur présence au plus près des centres de décision.

M. Habili

Haut

E-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche