Semaine du 26 avril au 2 mai 2006

L'éditorial : Par Abderrahmane Mahmoudi

La fin de l’omerta historique

 

 
 
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La fin de l’omerta historique

D’aucuns s’étonneront, à juste titre d’ailleurs, que ce n’est que maintenant qu’un Président algérien évoque aussi crûment les crimes de la colonisation française en Algérie. Aucun de ses prédécesseurs, Houari Boumediène compris, n’ayant jamais osé aller aussi loin dans la dénonciation des faits et méfaits de l’armée française dans notre pays. Même au plus fort de la crise pétrolière née de la nationalisation des hydrocarbures en 1970, le président Boumediène ne s’était pas laissé aller à des jugements aussi définitifs et aussi peu diplomatiques que ceux qu’a commencé à émettre Abdelaziz Bouteflika depuis que se rapproche l’échéance de la signature du traité d’amitié algéro-français. Tandis que Mohamed Boudiaf, que Dieu ait son âme, s’était à peine contenté de rappeler que "l’ennemi d’hier est toujours l’ennemi d’aujourd’hui" que quelques semaines plus tard, il se faisait éclater la tête par un "acteur isolé".

Le fait peut donc paraître assez incompréhensible. Pourquoi une telle attitude au beau milieu d’un ambitieux projet de partenariat d’exception entre nos deux pays et pourquoi pas à des moments où les relations bilatérales étaient censées être bien plus mauvaises ? Du temps de Houari Boumediene notamment et du temps également de Liamine Zeroual, qui avait adopté une attitude de franche hostilité à l’égard de Jacques Chirac en refusant, entre autres, de le rencontrer à New York pour une petite histoire de préséance diplomatique. Les pires pourfendeurs de hizb frança eux-mêmes n’ayant jamais placé la barre aussi haut et même maintenant hésitent à se risquer sur un terrain aussi mouvant qui, de surcroît, peut s’avérer néfaste pour l’obtention d’un visa pour la France. Or non seulement Abdelaziz Bouteflika va très loin dans sa dénonciation de la période coloniale, mais il se permet même le luxe d’aller se faire soigner à Paris dans un hôpital de l’armée française au lendemain de ses déclarations les plus incendiaires. Et pas qu’une fois.

Le message est on ne peut plus clair, il indique tout simplement que l’Algérie n’a nullement l’intention de verser dans l’hostilité à la France, mais qu’elle a juste besoin d’être entendue sur une revendication basique qui consiste à ne pas bâtir des relations stratégiques sur des mensonges historiques patents, des rapports de force surfaits et des arrières pensées malhonnêtes. Sachant qu’on ne peut raisonnablement guère parler d’amitié avec quelqu’un qu’on estime avoir été en droit de coloniser, à qui on dénie le droit élémentaire de la mémoire, à qui on octroie des visas comme on donne l’aumône et à qui on fait miroiter un torrent d’investissements comme on essaye de leurrer un gamin trop crédule. Mais il est tout aussi clair que ce message, pour limpide et légitime qu’il soit, n’aurait jamais pu être délivré tant que la France avait encore en Algérie des réseaux et des hommes couvrant une part non négligeable des appareils les plus sensibles de l’Etat, des médias, des partis, des syndicats et des entreprises tant publiques que privées. Des réseaux et des hommes capables de provoquer de véritables catastrophes politiques, sociales et économiques au moindre ordre émis par Paris. La toile d’araignée constituée par ces réseaux et ces hommes n’ayant commencé à être véritablement démantelée que depuis les années de terrorisme au cours desquelles le GIA, manœuvré en sous-main par les services secrets de certains pays anglo-saxons, s’en est pris de façon presque chirurgicale aux réseaux dormants de l’ex-puissance colonisatrice. Il ne restait plus alors à Abdelaziz Bouteflika qu’à écarter, au cours de l’année 2005, des centres névralgiques de la décision et notamment au niveau de la présidence de la République et du haut commandement militaire, les principaux chefs de ces réseaux, pour ôter à la France tout moyen sérieux de pression contre nous. Hormis le recours à l’arme bien puérile du visa, qui indique bien qu’il ne reste guère d’autre moyen de pression à l’Etat français dans son bras de fer avec Alger. Un couloir de pression qui espère également vider l’Algérie de ses élites par la mise en place d’un système d’immigration positive (entendre immigration sélective) reposant sur l’idée bien superfétatoire que les cadres et intellectuels algériens n’attendent qu’un signe de Sarkozy ou de Douste Blazy pour abandonner père, mère et enfants et aller trouver le bonheur au pays du CPE avorté et des banlieues de la misère.

Deux conceptions de l’amitié qui s’opposent aussi bien dans le fond que dans la forme et qui ont de toute évidence besoin d’un peu de temps pour converger vers l’essentiel. Vers des valeurs pourtant censées avoir été largement partagées durant l’Année de l’Algérie en France.

A. M.

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