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La
fin de l’omerta historique
D’aucuns
s’étonneront, à juste titre d’ailleurs, que ce n’est que maintenant
qu’un Président algérien évoque aussi crûment les crimes de la
colonisation française en Algérie. Aucun de ses prédécesseurs,
Houari Boumediène compris, n’ayant jamais osé aller aussi loin dans
la dénonciation des faits et méfaits de l’armée française dans notre
pays. Même au plus fort de la crise pétrolière née de la
nationalisation des hydrocarbures en 1970, le président Boumediène
ne s’était pas laissé aller à des jugements aussi définitifs et
aussi peu diplomatiques que ceux qu’a commencé à émettre Abdelaziz
Bouteflika depuis que se rapproche l’échéance de la signature du
traité d’amitié algéro-français. Tandis que Mohamed Boudiaf, que
Dieu ait son âme, s’était à peine contenté de rappeler que "l’ennemi
d’hier est toujours l’ennemi d’aujourd’hui" que quelques semaines
plus tard, il se faisait éclater la tête par un "acteur isolé".
Le fait peut donc
paraître assez incompréhensible. Pourquoi une telle attitude au beau
milieu d’un ambitieux projet de partenariat d’exception entre nos
deux pays et pourquoi pas à des moments où les relations bilatérales
étaient censées être bien plus mauvaises ? Du temps de Houari
Boumediene notamment et du temps également de Liamine Zeroual, qui
avait adopté une attitude de franche hostilité à l’égard de Jacques
Chirac en refusant, entre autres, de le rencontrer à New York pour
une petite histoire de préséance diplomatique. Les pires
pourfendeurs de hizb frança eux-mêmes n’ayant jamais placé la barre
aussi haut et même maintenant hésitent à se risquer sur un terrain
aussi mouvant qui, de surcroît, peut s’avérer néfaste pour
l’obtention d’un visa pour la France. Or non seulement Abdelaziz
Bouteflika va très loin dans sa dénonciation de la période
coloniale, mais il se permet même le luxe d’aller se faire soigner à
Paris dans un hôpital de l’armée française au lendemain de ses
déclarations les plus incendiaires. Et pas qu’une fois.
Le message est on
ne peut plus clair, il indique tout simplement que l’Algérie n’a
nullement l’intention de verser dans l’hostilité à la France, mais
qu’elle a juste besoin d’être entendue sur une revendication basique
qui consiste à ne pas bâtir des relations stratégiques sur des
mensonges historiques patents, des rapports de force surfaits et des
arrières pensées malhonnêtes. Sachant qu’on ne peut raisonnablement
guère parler d’amitié avec quelqu’un qu’on estime avoir été en droit
de coloniser, à qui on dénie le droit élémentaire de la mémoire, à
qui on octroie des visas comme on donne l’aumône et à qui on fait
miroiter un torrent d’investissements comme on essaye de leurrer un
gamin trop crédule. Mais il est tout aussi clair que ce message,
pour limpide et légitime qu’il soit, n’aurait jamais pu être délivré
tant que la France avait encore en Algérie des réseaux et des hommes
couvrant une part non négligeable des appareils les plus sensibles
de l’Etat, des médias, des partis, des syndicats et des entreprises
tant publiques que privées. Des réseaux et des hommes capables de
provoquer de véritables catastrophes politiques, sociales et
économiques au moindre ordre émis par Paris. La toile d’araignée
constituée par ces réseaux et ces hommes n’ayant commencé à être
véritablement démantelée que depuis les années de terrorisme au
cours desquelles le GIA, manœuvré en sous-main par les services
secrets de certains pays anglo-saxons, s’en est pris de façon
presque chirurgicale aux réseaux dormants de l’ex-puissance
colonisatrice. Il ne restait plus alors à Abdelaziz Bouteflika qu’à
écarter, au cours de l’année 2005, des centres névralgiques de la
décision et notamment au niveau de la présidence de la République et
du haut commandement militaire, les principaux chefs de ces réseaux,
pour ôter à la France tout moyen sérieux de pression contre nous.
Hormis le recours à l’arme bien puérile du visa, qui indique bien
qu’il ne reste guère d’autre moyen de pression à l’Etat français
dans son bras de fer avec Alger. Un couloir de pression qui espère
également vider l’Algérie de ses élites par la mise en place d’un
système d’immigration positive (entendre immigration sélective)
reposant sur l’idée bien superfétatoire que les cadres et
intellectuels algériens n’attendent qu’un signe de Sarkozy ou de
Douste Blazy pour abandonner père, mère et enfants et aller trouver
le bonheur au pays du CPE avorté et des banlieues de la misère.
Deux conceptions
de l’amitié qui s’opposent aussi bien dans le fond que dans la forme
et qui ont de toute évidence besoin d’un peu de temps pour converger
vers l’essentiel. Vers des valeurs pourtant censées avoir été
largement partagées durant l’Année de l’Algérie en France.
A. M.
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