Semaine du 26 avril au 2 mai 2006

Nouvelle visite médicale du président Bouteflika

Les dessous d’une controverse

 

 
 
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Nouvelle visite médicale du président Bouteflika

Les dessous d’une controverse

Présentée comme une simple consultation post-opératoire, le déplacement de Bouteflika en France, le 19 avril, a provoqué une avalanche de réactions au sein de la droite et de l'extrême-droite française. Les raisons de cette levée de boucliers ? Le report de la signature du traité d’amitié entre Alger et Paris prévue pour la fin 2005 et le récent rapprochement entre l’Algérie et les Etats-Unis, deux événements exploités médiatiquement par la droite de l’Hexagone pour ratisser large dans l’électorat séduit ces dernières années par l’extrême-droite.

Des responsables politiques français de droite et d'extrême-droite ont dénoncé la visite du président de la République à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, intervenant trois jours après ses violentes déclarations à l’encontre de la période coloniale. ″La colonisation a réalisé un génocide de notre identité, de notre histoire, de notre langue, de nos traditions″, avait déclaré Abdelaziz Bouteflika de Constantine, en signalant en fait un constat déjà établi par des dirigeants et responsables algériens après la visite du ministre français des Affaires étrangères en Algérie.

On retiendra pourtant que la présence du chef de l’Etat en France a été d’abord annoncée par le leader du Front national, Jean-Marie Le Pen (il semblerait même que l’information ait été rapportée le mercredi 19 avril sur une chaîne télévisée arabe), avant d’être confirmée par la présidence de la République algérienne, puis par le Quai d’Orsay comme un suivi médical de routine s’imposant de lui-même après l’hospitalisation du mois de novembre dernier. ″Je trouve scandaleux que M. Bouteflika se permette de dire cela publiquement et le lendemain d’être chez nous pour se faire soigner″, s’est alors offusqué le dirigeant du FN, en confirmant ô combien ″le colonialisme est un mauvais élève″ puisque tant d’archives, tant d’ouvrages et tant de déclarations publiques n’ont cessé de comparer la colonisation à un génocide. Le président du FN a même eu le toupet de demander à Paris ″d'exiger″ du président Bouteflika des excuses officielles.

Le numéro 2 du MPF, Guillaume Peltier, a aussi critiqué les propos tenus par le chef de l’Etat à Constantine, entretenant la provocation autour du ″rôle positif″ de la France coloniale en Algérie. D’autres personnalités politiques françaises ont aussi saisi cette opportunité pour embarrasser le premier magistrat du pays et, avec lui, la nation algérienne, et dans le même temps mener campagne en prévision des prochaines échéances électorales, à l’exemple de Bernard Debré, député UMP de Paris, qui exerce comme chef de service urologie de l’hôpital Cochin. ″Quand un ulcère hémorragique a été traité puis guéri, il s'agit d'effectuer un simple contrôle fibroscopique qui peut être fait dans n'importe quel hôpital algérien. On peut se demander pourquoi Bouteflika vient à Paris pour un contrôle aussi simple″, a indiqué le professeur Debré au journal Le Parisien.

Deux mois après l'abrogation de l’article 4 de la loi du 23 février louant le passé glorieux de la colonisation française, le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a aussi récidivé, confirmant par la même les séquelles paternalistes de l’homme politique. Réagissant sur les ondes d’une radio française aux propos du président Bouteflika, M. Douste-Blazy a brandi la carte révisionniste, en notant : ″Dans toutes les affaires de colonisation, il y a eu deux moments : le moment de la conquête qui est toujours un moment d'horreur (…) puis une fois que vous êtes sur la terre nouvellement conquise, il y a des femmes et des hommes qui travaillent et qui vont instruire des enfants″. Le chef de la diplomatie française n’a toutefois pas voulu trop tirer sur la ficelle, intérêt oblige, en confiant plus loin : ″Plutôt que de polémiquer, plutôt que d'employer des mots comme cela, il est important pour l'Algérie comme pour la France de regarder devant, de construire ensemble, parce que, par l'histoire et par la géographie, nous sommes liés à l'Algérie.″ Puis d’appeler à la construction d’une relation bilatérale ″sur l'avenir, sur la vision, pas sur la rancœur″.

Des journaux français se sont exprimés quant à l’entretien de la xénophobie et de l’amalgame entre le passé colonial de la France et la France de l’après-référendum de 1961. Ainsi, ″les propos anti-français″ du président de la République prouvent, pour certains, que sa nouvelle hospitalisation (la troisième) ″est due à une brusque aggravation de son état de santé″.

Il y a lieu de relever que lors d'une visite effectuée à Washington, les 12 et 13 avril dernier, c’est-à-dire au lendemain de l’arrivée à Alger de son homologue français, le ministre algérien des Affaires étrangères, Mohamed Bedjaoui, avait carrément soutenu que Paris n'avait ″pas le même poids″ en Algérie que les Etats-Unis. M. Bedjaoui avait par ailleurs insisté sur l'intention d'Alger de développer ses relations avec Washington, devenu notre premier client avec un volume d'échanges de l’ordre de 12 milliards de dollars. Le ministre des AE avait également rappelé que la loi française de février 2005 avait terni les relations algéro-françaises et ce, malgré l'abrogation de l’article 4.

Les déclarations de Mohamed Bedjaoui sont on ne peut plus claires concernant le choix des autorités algériennes pour la puissance US, très justement légitimé par la realpolitik et les intérêts de l’Algérie. Seulement, connaissant le profil de cet illustre diplomate et surtout les réserves dues à son poste, il y a de quoi s’étonner de l’audace de sa rhétorique, ″excessive″pour certains et ″provocatrice″ pour d’autres. Il n’empêche, cette audace a été apparemment fort appréciée par son homologue américaine, qui s’est empressée d’agiter un pacte unissant les deux pays vieux de plusieurs siècles.

La visite de Bedjaoui aux Etats-Unis et tout ce qui s’en est suivi comme déclarations, symboles et réactions médiatiques, en particulier en Algérie, a fini par exacerber une France qui garde, d’une manière ou d’une autre, un pied dans son ex-colonie et qui ne désespère pas d’arracher son traité d’amitié. Faut-il ″détrôner″ Paris pour la remplacer par Washington, pourrait-on dire, ou est-il possible d’aller vers des rapports de respect de la souveraineté de chaque partie, sachant que cette question est de plus en plus problématique avec le nouvel ordre mondial qui se dessine actuellement ? Telle sont les questions de fond qui font hélas défaut dans les débats en Algérie, alors qu’elles sont les mieux indiquées pour prévenir contre les visions chauvines, mais aussi contre les nouvelles formes de ″protectorat″.

Concernant les propos tenus par le président de la République à l’Est du pays, que ce soit pour les massacres du 8 mai 1945 ou pour le refus de la réhabilitation du tombeau de Massinissa, Abdelaziz Bouteflika y a vu seulement la volonté de l'ancienne puissance coloniale de détruire de manière irrémédiable l'identité algérienne. Rien n’a été dit sur la responsabilité des dirigeants, de l’élite et des partis politiques algériens. Le chef de l’Etat a même appelé au changement de la ″mentalité des Algériens″, sans omettre de souhaiter un ″ciao bello″ en direction des jeunes qui rêvent de visas et de réprimander les citoyens, non organisés et non structurés, qui versent dans l’émeute et les troubles. Ces réactions sont pour le moins étranges, d’après des observateurs, qui y voient une certaine similitude avec les répliques de l’ancien Président algérien au début des années 1990.

Pourtant, de l’avis de l’historien français Benjamin Stora, les critiques de Bouteflika sont motivées, entres autres, par ″le sentiment national très puissant en Algérie″ et la persistance d’un ″contentieux″ ayant un lien direct avec la position française vis-à-vis du Sahara occidental et le traitement des visas. Pour Stora, ces éléments expliqueraient par conséquent pourquoi l’Algérie veut se rapprocher tant de Washington et même de Moscou.

Au-delà des batailles menées des deux côtés de la Méditerranée, obéissant essentiellement à plusieurs logiques (dont celles électorales, géopolitiques et géoéconomiques), la défaillance en matière de communication a touché du doigt une vieille maladie. Celle de la non-transparence sur les questions se rapportant au ″secret médical″ entourant la maladie non seulement du président Bouteflika, mais également celles des chefs d’Etat, en Algérie et ailleurs.

Z’hor Chérief

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