Semaine du 26   juillet  au 1 août 2006

 

Agression israélienne contre le Liban

Terrorisme d’Etat sous couverture arabe et internationale

Liban

Les Arabes, des spectateurs passifs

Un GMO conforme au mythe fondateur des USA

Bush, gardien de la tradition expansionniste

GMO 

l’Algérie est-elle concernée ?

Après l'agression israélienne contre le Liban

Les islamistes plus présents que jamais

14 février 2005, Rafic Hariri est assassiné

Le crime est  désormais signé

 
 
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  Agression israélienne contre le Liban

Terrorisme d’Etat sous couverture arabe et internationale

Ce qui se passe actuellement au Liban ne sera pas sans conséquence sur la stabilité du monde arabe à cause de la complicité tacite de certains pays influents avec l’Etat israélien. Les dirigeants ont montré, une fois de plus, leur incapacité et leur manque de volonté à trouver une réponse efficace à un Etat terroriste nommé Israël. Et comme cela ne suffisait pas, les pays arabes ont même tenu pour responsable la résistance libanaise d’avoir provoqué le «très pacifique» Etat hébreu en tentant de libérer des milliers de prisonniers libanais et arabes qui crèvent dans les prisons israéliennes.

Ce qui se passe au Liban depuis deux semaines a montré l’extraordinaire décalage entre les peuples et leurs dirigeants. Il a aussi démontré, pour la deuxième  fois après mai 2000, que l’invincibilité d’Israël n’est qu’un mythe galvaudé par Israël lui-même et ses alliés américains et européens. Un mythe tout aussi entretenu par les régimes arabes pour justifier leur silence complice devant un ennemi qui n’a jamais caché son intention de dominer la région.

«La résistance n’a pas le droit de résister.» C’est l’unique explication qu’il faut donner à la position des pays arabes en réaction à l’agression sanglante d’Israël qui a coûté, durant les dix premiers jours (jusqu’à jeudi dernier), plus de 325 morts parmi les civils.

En tournant le dos au Hezbollah et en le rendant responsable de «provocation» et d’«aventurisme», la Ligue arabe, et en particulier l’Arabie saoudite, l’Egypte et la Jordanie ont donné une couverture aux bombardements israéliens des villes libanaises (à défaut de pouvoir affronter sur le terrain les combattants du Hezbollah), faisant des centaines de victimes et déplaçant des dizaines de milliers de personnes. Complètement inattendue, cette prise de position ne fait pas honneur aux responsables arabes, même si elle a été accompagnée par une symbolique et désormais coutumière «dénonciation» des attaques israéliennes contre le Liban. Les populations en sont abasourdies et se demandent d’ailleurs «à quoi servent les armes qu’achètent les pays arabes si elles ne défendent pas un pays frère attaqué par l’ennemi israélien». L’interrogation, exprimée par un citoyen tunisien lors d’une émission de la chaîne Al Jazeera ouverte aux téléspectateurs, est tout aussi logique que lucide. En effet, pourquoi les pays arabes dépensent-ils des dizaines de milliards de dollars par an pour acquérir des armements sophistiqués pour que, finalement, ils se déclarent incapables de les utiliser contre Israël ?

Le summum de la provocation a été atteint par la déclaration de la «source» saoudienne (qui n’a même pas eu le courage d’avancer à visage découvert) suivie, quelques jours plus tard, par celle du Président égyptien. L’une comme l’autre incriminent le Hezbollah libanais et le mouvement palestinien Hamas et leur reprochent l’enlèvement de soldats israéliens pour réclamer la libération de prisonniers libanais, palestiniens et arabes (parmi eux un Algérien), dont certains croupissent depuis deux décennies dans les prisons de l’Etat hébreu.

La situation est tellement claire et évidente à tout être humain doué d’une dignité et d’un minimum de raison qu’il n’y a même pas besoin d’être Arabe ou musulman pour soutenir l’action du Hezbollah, du Hamas et des autres fractions palestiniennes dans leur lutte contre l’occupant israélien. Tellement évident que l’Union juive française pour la paix (UJFP – qu’on ne peut accuser d’antisémitisme), qui ne peut pas être soupçonnée de proximité avec le Hezbollah, condamne l’agression israélienne, qualifie Israël d’«Etat raciste et ethnique» et estime que l’enlèvement des deux soldats «est un acte de guerre». En effet, dans une déclaration publiée le 18 juillet 2006, l’UJFP trouve que «les interventions massives et meurtrières de l’armée israélienne contre les peuples palestinien et libanais s’appuient sur un même prétexte : l’arrestation d’un ou deux soldats israéliens et la demande de libération de prisonniers politiques en échange de celle de ces soldats. Pour Israël, État raciste et ethnique, s’en prendre à quelques soldats qui servent sa politique justifie d’écraser un peuple entier, libanais ou palestinien, de détruire ses infrastructures, ses maisons, sa population civile». L’UJFP estime que «si le Hezbollah a bombardé des objectifs civils israéliens, avec les conséquences qu’on connaît (8 morts, 50 blessés), c’était en réponse aux bombardements massifs d’objectifs civils au Liban par l’armée israélienne», alors que «l’attaque israélienne a été déclenchée à la suite de l’enlèvement de deux soldats, ce qui était un acte de guerre et non une attaque de civils. Elle a pris des proportions sans commune mesure avec les actions du Hezbollah».

Si tout le monde sait que les pays arabes sont incapables de faire usage de leurs armes contre Israël, il leur est juste demandé de se taire et de laisser ceux qui ont pris sur eux-mêmes, au prix de leur vie, de défendre la dignité des peuples de la région.

Israël avait-elle besoin, comme le prétendent les dirigeants et certains intellectuels arabes, de l’argument de l’enlèvement des deux soldats par les combattants du Hezbollah pour mener sa guerre totale contre le Liban en bombardant des civils ? De l’avis de Azmi Bechara, député arabe à la Knesset israélienne, «Israël prépare depuis longtemps cette attaque». Il en veut pour preuve la férocité des attaques et l’étendue des cibles civiles qu’Israël ne pouvait pas ignorer. D’autres sources, citées par la presse israélienne elle-même, font état de la préparation de longue date de l’offensive contre le Liban.

Même la nature n’a pas échappé au terrorisme de l’armée sioniste. Jeudi dernier, la chaîne libanaise MTV montrait des plages polluées par les huiles des frégates israéliennes.

Soutien occidental indéfectible

Les bombardements du Liban démontrent de manière claire et définitive que les pays arabes ne peuvent jamais se sentir en sécurité au voisinage d’un Etat terroriste comme Israël. Comme il est complètement illusoire de penser que l’établissement de relations diplomatiques protégerait les pays arabes des visées hégémoniques d’un Etat né d’actions terroristes qui ont exterminé dès les premiers jours de l’occupation, en 1948, des milliers de Palestiniens et éloigné des millions d’autres en dehors de la Palestine.

Une fois de plus, Israël tue et extermine avec le traditionnel soutien américain accompagné de la non moins traditionnelle bienveillance européenne. C’est que derrière cette complicité agissante, il y a une arrière-pensée «civilisationnelle», comme l’explique le communiqué de l’UJFP (dont nous saluons les positions qui font honneur à la communauté juive).

«C’est la logique du "choc des civilisations" qui est à l’œuvre : Israël prétend défendre les valeurs du monde occidental, du monde prétendument civilisé, au sein d’un Proche et d’un Moyen-Orient de culture prétendument arriérée. Et les Etats occidentaux, y compris l’État français, déclarent alors qu’Israël a le droit de se défendre. Tant qu’Israël restera un agent au service des Etats-Unis et de leurs alliés, tant qu’il refusera de devenir un État s’intégrant dans la réalité proche-orientale, assurant les mêmes droits à tous ses habitants et nouant des relations d’égal à égal et constructives avec les peuples qui l’entourent, la guerre continuera. C’est pourquoi nous appelons à des sanctions internationales, à un désinvestissement économique et à un boycott des produits et services israéliens jusqu’à la fin de l’occupation.»

Que faire ? A défaut de pouvoir soutenir activement les mouvements de résistance au Liban et en Palestine, les pays arabes peuvent au moins mobiliser leurs opinions et expliquer les dimensions et les origines du conflit au lieu de se conformer à l’agenda américain, israélien et occidental en général sous couvert de «lutte contre le terrorisme».

Les sociétés arabes ne vont pas se laisser faire. Il faut comprendre qu’à l’inverse des autres guerres, cette agression contre le Liban et contre les Palestiniens a lieu en direct, sur les chaînes satellitaires arabes. L’impuissance des Etats arabes à réagir au terrorisme israélien finira par convaincre les sociétés de ces pays de la nécessité de trouver d’autres alternatives pour répondre à cette agression. C’est là que réside le danger pour les dirigeants arabes d’être complètement dépassés par les événements…

Abdelkader Djalil

 

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Liban

Les Arabes, des spectateurs passifs

Encore une fois, le Liban est mis à feu et à sang par l’armée israélienne. Quelles que soient les raisons avancées pour justifier cette agression préméditée depuis bien longtemps, nul n’ignore qu’elle est, en fait, une suite logique de toutes les actions entreprises dans la région du Moyen-Orient depuis que le président américain Eisenhower décida d’y combler le vide laissé par les Français et les Britanniques. Israël continue ses frappes avec une détermination telle que le Liban sera bientôt en cendres. Avec la bénédiction des Etats-Unis et des autres pays qui ont voté la résolution 1559 qui légitime cette agression.

Les pays arabes, quant à eux, assistent en spectateurs passifs à ce génocide qui ne rappelle que trop ce qui se passe en Palestine et en Irak.

Le Sud du Liban se fait massacrer au vu et au su du monde entier, sans que quiconque lève le petit doigt pour mettre le holà à cet acharnement sans limites. De ci, de là, on se contente d’exprimer son indignation face à cette agression qui ne fait pas la part des choses entre militaires et civils et qui détruit tout, sans distinction aucune.

Que les Libanais, hommes, femmes et enfants sans défense, soient atrocement assassinés ne semble pas émouvoir grand monde. Parce qu’il s’agit d’un pays arabe, toutes les résolutions et les déclarations sur les droits de l’homme sont oubliées, reléguées dans les tréfonds des mémoires qui s’acharnent à éparpiller toute force qui tend à leur résister ou leur faire face.

D’ailleurs, il est connu que pour parvenir à leurs fins, les Etats-Unis comptent plus sur leur supériorité militaire que sur la diplomatie. Cela se concrétise on ne peut mieux cette fois-ci, où pour attaquer le Liban, on prend prétexte des deux soldats israéliens kidnappés par le parti islamiste Hezbollah. L’équation n’est pas juste. Faut-il détruite toute l’infrastructure d’un pays et tuer des milliers de personnes pour libérer deux soldats ?

Toute cette histoire sent un peu trop la politique du Grand Moyen-Orient (GMO) développée par les Etats-Unis pour renverser des dictatures, mais certainement pas pour instaurer des démocraties dans les pays arabes.

Pour mieux comprendre l’approche américaine, il faut savoir que le Pentagone a divisé la planète en "aires de responsabilité". Le GMO chevauche deux aires : le Centcom (commandement central) se taille la part du lion avec le Moyen-Orient, l’Asie centrale et la corne de l’Afrique ; l’Eucom (commandement Europe) qui est en charge du Maghreb. Mais avant d’en arriver là, il y a d’abord eu la création de la Rapid Deployment Joint Task Force, en réponse à l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS et l’arrivée de Khomeiny et des islamistes en Iran.

Le Centcom prend le relais en 1983 pour protéger les Etats clients du Moyen-Orient et sécuriser l’approvisionnement en pétrole des pays industrialisés.

En 1999, le champ d’action du Centcom s’étend aux anciennes républiques soviétiques de l’Asie centrale, mais c’est décidément après le 11 septembre 2001, sous prétexte de livrer la guerre au terrorisme, que le GMO arrive à une étape décisive dans sa concrétisation. L’occupation de l’Irak lui permet d’étoffer ses bases et montre que les Etats-Unis ciblent toute la région du Moyen-Orient, d’abord pour ce qu’elle contient comme richesses pétrolières et financières, mais aussi pour étouffer toute tentative d’ouverture et de vraie démocratisation. De plus, le Moyen-Orient est important du point de vue géographique et stratégique pour la redistribution des forces et des bases américaines. Il fait partie de la stratégie mondiale élaborée par les Etats-Unis, dont le dessein est de contrôler militairement et économiquement le monde.

Donc occupation de l’Irak, frappes contre la Palestine et le Liban, menaces contre la Syrie et l’Iran vont dans le sens de la politique du GMO et sont un moyen de pression sur les régimes arabes.

En effet, le renversement du pouvoir irakien, la destruction des infrastructures et des services publics irakiens, la dissolution de l’armée et de la police, mais aussi et surtout le contrôle complet de l’économie du pays et de ses richesses, le pétrole en particulier, ont fait peur aux autres pays arabes qui se soumettent à la volonté colonialiste des Etats-Unis.

Les régimes arabes ont plus ou moins répondu de façon collective ou individuelle aux demandes américaines. Ainsi, la Libye a présenté aux Etats-Unis tout ce qu’elle avait comme documentation, renseignements, appareils en matière d’armes de destruction massive. Après avoir joué le rôle du leader anti-américain en Afrique, la Libye a changé de cap et est maintenant totalement acquise aux Américains. Le Yémen s’est engagé dans une nouvelle organisation sécuritaire et militaire afin de permettre aux navires de guerre américains d’accoster dans ses ports.

D’autres mesures ont été prises par les Arabes, à savoir l’abandon des Palestiniens et l’arrêt de tout soutien politique. En effet, la Ligue arabe n’a pas hésité un moment à réviser les résolutions prises dans le passé pour protéger et soutenir les droits du peuple palestinien. Plus grave encore, elle a approuvé ce qu’on nomme «la proposition arabe», qui contient une acceptation de toutes les demandes émises par Israël depuis l’instauration de son Etat, en 1948.

Les demandes israéliennes demeurent les conditions sine qua non de toute négociation avec les Arabes. Dans cette proposition, les régimes arabes approuvent la normalisation des relations avec Israël. Ils reconnaissent cet Etat selon les frontières de sécurité définies par celui-ci. Ils approuvent les échanges commerciaux avec Israël et abandonnent la résolution 194 de l’ONU, qui assure aux réfugiés le droit de retour chez eux. Cette résolution est remplacée par une formulation ambiguë qui incite à chercher une solution équitable aux problèmes des réfugiés. Plusieurs médias qui ont rapporté cette information ont précisé que cette proposition a été faite par l’Arabie Saoudite, mais elle émane en réalité de la Maison-Blanche.

Réaction d’Israël au lendemain de cette proposition : l’occupation des secteurs sous autorité palestinienne à Ghaza et en Cisjordanie tout en commettant des crimes sanguinaires et en maintenant le siège autour du défunt président Yasser Arafat, sans que quiconque lève le petit doigt. En toute impunité.

Donc, après ce qui s’est passé et se passe encore en Irak, les régimes arabes ont peur. Il faut dire qu’ils n’ont jamais été vaillants, mais la leçon de l’Irak a porté ses fruits et depuis l’on se demande à qui le tour ? La réponse ne s’est pas trop fait attendre : c’est le Liban qui est désormais la cible des Etats-Unis par le biais d’Israël.

Aucun pays européen n’agira de façon à changer le cours des choses, car ils ne veulent en aucune façon s’opposer aux Etats-Unis. Quant aux régimes arabes, il ne faut même pas s’attendre de leur part à des réactions indignées, car ils sont, pour la plupart, inféodés aux Etats-Unis et ne se gênent pas pour justifier l’agression israélienne et critiquer les résistants palestiniens et libanais. Même le sommet arabe extraordinaire proposé par le Yémen pour discuter des conditions édictées par Israël pour le cessez-le-feu n’arrive pas à se tenir car le quorum n’est pas atteint.

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Un GMO conforme au mythe fondateur des USA

Bush, gardien de la tradition expansionniste

Qu’elle corresponde à des impératifs de sécurité ou à des enjeux à portée économique, cette démarche semble favoriser l’occultation de la matrice identitaire arabe du sous-système régional – Maghreb et Machrek – soit en déchiquetant celui-ci en autant de confettis territoriaux déconnectés, soit en le diluant dans un espace dilaté où l’identité arabe est purement et simplement reléguée au statut de relique ou de trait insignifiant.

La dernière trouvaille, le Grand Moyen-Orient (GMO), relève de la même approche certainement de type impérial : on reprend le Moyen-Orient, on l’étire vers l’est jusqu’aux frontières de l’Inde, on l’affuble du qualificatif «grand» et on impose un nouveau concept, transformé en une nouvelle initiative appelée GMO. A part l’islam, religion dominante, le Grand Moyen-Orient recouvre une constellation de réalités sociales qui sont le produit de cheminements historiques différenciés et de transformations sociologiques contrastées. Mais il n’est perçu que sous le seul angle des conflits qui le secouent, ou pire, de l’immobilisme social, politique et économique supposé le caractériser.

Une longue histoire

D’aucuns attribuent le projet du GMO aux lubies néoconservatrices du président Bush. En réalité, le projet puise sa justification dans le dispositif idéologique qui a servi de soubassement à toute la culture politique américaine depuis la naissance même des Etats-Unis : à savoir les notions de «frontière», de «destinée manifeste» et d’«exceptionnalisme» américain. En effet, une brève incursion dans l’histoire des Etats-Unis nous révèle combien ces notions ont servi de légitimation d’abord à la dilatation du territoire américain au détriment des populations autochtones, puis aux dépens des pays voisins, notamment le Mexique, ensuite à l’affirmation des Etats-Unis sur la scène internationale, en Amérique puis en Asie, culminant avec la guerre hispano-américaine de Cuba en 1898, et enfin aux multiples interventions des Etats-Unis afin de changer des régimes hostiles (comme les interventions en Colombie en 1903, au Nicaragua en 1909, au Mexique 1914, à Haïti 1915 et en République dominicaine 1916), pour ne prendre que ces quelques exemples. Ces interventions sont légitimées, a posteriori, par la doctrine Monroe du début du XIXe siècle qui confère aux Etats-Unis «un droit de police visant officiellement à promouvoir la paix, l’ordre et la prospérité dans les Républiques ‘sœurs’ d’Amérique latine». Ainsi, le dispositif idéologique qui justifie les premières interventions américaines se fonde sur la promotion de la paix et de l’ordre. Après la Première Guerre mondiale, le président Woodrow Wilson jette les bases d’une diplomatie missionnaire «associant étroitement le thème du droit à l’autodétermination des peuples et la diffusion du modèle politique démocratique américain». Plus tard, les contraintes liées à la guerre froide, surtout après la Seconde Guerre mondiale, obligent les Etats-Unis à mettre une sourdine à leur projet de diffusion du modèle démocratique, puisqu’ils sont amenés à renverser des régimes «démocratiquement élus» et à soutenir des militaires putschistes considérés plus à même d’endiguer l’expansion de l’Union soviétique. C’est ce qui est fait en Grèce en 1967 et au Chili en septembre 1973. Depuis le renversement d’Allende, les Etats-Unis s’allient à toutes les dictatures latino-américaines pendant les années 1970 et 1980.

Dans le monde arabe, les Etats-Unis s’opposent d’emblée à tous les régimes nationalistes arabes et souvent laïques, post-indépendance, leur préférant les régimes plus fiables que sont les monarchies arabes, y compris les plus conservatrices ; de fait, depuis 1945, l’alliance des Etats-Unis avec l’Arabie saoudite est demeurée inébranlable.

L’opposition affichée aux régimes nationalistes prend toutes les formes, au besoin celle de l’intervention directe (comme le renversement du Premier ministre iranien, M. Mossadegh, en 1953, ou celui de Jacobo Arbenz, au Guatemala, en 1954) ou carrément celle de l’invasion (comme l’invasion de la République dominicaine en 1965, l’intervention dans l’île de Grenade en 1983 ou l’opération Just Cause pour destituer le leader panaméen Manuel Noriega en 1989).

La fin de la guerre froide, si elle ne met pas un terme à l’interventionnisme direct, lui fournit un nouveau dispositif idéologique avec les notions de «providentialisme démocratique» ou d’«universalisme messianique». A vrai dire, ces deux notions sont la désignation tautologique du concept de Manifest Destiny, mais nourries, après 1989, d’un sentiment de triomphalisme qui fait suite à la chute de l’idéologie rivale : le communisme. L’implosion de l’Union soviétique va enclencher une série d’élaborations intellectuelles autour de trois idées-forces qui, rapidement, vont acquérir le statut de théorie. La première est celle de la La Fin de l’Histoire de Francis Fukuyama qui postule naïvement qu’avec l’effondrement du système soviétique, rien de paraît pouvoir interrompre la marche triomphale vers la démocratie politique et le libéralisme économique, double gage d’un monde apaisé car «les démocraties de ne se font pas la guerre». La deuxième est celle du Choc des Civilisations de Samuel Huntington, qui divise le monde en 7 aires civilisationnelles (l’Afrique n’a pas droit à ce statut) mais dont les plus menaçantes pour l’Occident sont l’islam et le confucianisme. Quant à la troisième, elle découle de la théorie de La Fin de l’Histoire et est appelée la «théorie du domino démocratique» ; elle est largement partagée par les néo-conservateurs américains. Si les deux premières théories, celle de Fukuyama et celle de Huntington, suivent de près l’effondrement de l’Union soviétique, cet ennemi désigné qui incarne, depuis 1945, aux yeux de l’Occident, «l’empire du mal», la théorie de la contagion démocratique est  plutôt ancienne et s’inspire de l’idée selon laquelle l’Amérique, par la singularité de son histoire, s’offre comme un exemple, voire comme un modèle pour le monde. La victoire sur l’Union soviétique ne fait que renforcer cette croyance, au point que désormais l’Amérique se voit comme la «nation indispensable» (indispensable nation selon Bill Clinton), un «empire bienveillant» (the benevolent empire de Hagan), ou un empire par inadvertance (inadvertent empire).

Les objectifs de l’Amérique

La philosophie du GMO s’inspire des idées déjà développées par Shimon Peres dans son essai The new Middle East. Sauf que les Américains voient les choses en «grand». Dans sa couverture géographique, le GMO englobe 27 pays, soit un ensemble de plus de 600 millions d’habitants, 10% de la population mondiale mais près de 4% de la richesse globale. Mais tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne : certes le Pakistan détient l’arme nucléaire, la Turquie une économie en plein essor, l’Arabie saoudite les plus importantes réserves pétrolières du monde (25%). Mais seul Israël «combine à la fois puissance et richesse». En somme, «trop vaste, trop divers», le GMO semble trop segmenté pour se laisser « encapsuler dans une unité géopolitique compacte».

Face à un ensemble si disparate, on est en droit dès lors de se poser la question quant aux objectifs visés par les promoteurs de ce projet. Les Etats-Unis cherchent d’abord à s’assurer le contrôle d’une région qui s’étend, telle une écharpe, des frontières du Pakistan à la Mauritanie et qui constitue le nouveau rimland  (anneau) destiné à ceindre tout le flanc de la Russie.

Le concept «Grand Moyen-Orient» unifie la stratégie américaine dans une région qui recèle 65% des réserves prouvées de pétrole et 25 à 30% des réserves de gaz. En outre, un «Grand Moyen-Orient» qui se placerait dans le giron américain, placerait les Etats-Unis, dans une position favorable par rapport à une Chine qui sera de plus en plus dépendante des importations pétrolières surtout de la région du Golfe.

En utilisant la région comme simple champ d’expérimentation de la recette «démocratique», les Etats-Unis s’épargnent l’effort de comprendre les raisons véritables du ressentiment, voire de la haine à leur égard. En d’autres termes, ce n’est pas sa politique extérieure qui est remise en question mais la «culture» des arabes et des musulmans qui est mise sur la sellette.

En braquant l’attention des médias sur le Grand Moyen-Orient, l’Amérique fait diversion par rapport à ses ennuis en Irak, mais surtout par rapport à la situation dramatique en Palestine.

Le GMO permet enfin de trouver un terrain d’entente avec une Europe qui à montré quelques signes de rébellion lors de la guerre contre l’Irak. L’Europe a toujours prôné le partenariat et la réforme démocratique dans ses relations avec les pays la Méditerranée. Elle serait, pensent les Américains, mal inspirée de s’opposer à leur projet. Le GMO aiderait, dès lors, à la réconciliation euro-atlantique.

Ainsi, on voit clairement que la réforme politique des pays arabes et musulmans n’est pas considérées in se, mais par rapport à ses retombées positives sur la sécurité américaine et sur les relations euro-atlantiques. Des pays arabes démocratiques et si possible prospères seraient moins enclins, pensent les théoriciens de la «contagion démocratique» à cultiver la haine de l’Amérique et plus conciliants à l’égard d’Israël.

N. B.

 

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GMO 

l’Algérie est-elle concernée ?

L’énoncé du GMO et ses répercussions sur le monde n’ont pas fait débat en Algérie. Si de rares interventions sont à relever et qui ont eu ceci de commun de souffrir de la pauvreté de l’analyse au bénéfice de la positon arrêtée, on ne peut dire que le GMO est loin d’intéresser l’opinion nationale qui estime qu’elle n’est en rien concernée par un tel projet. Cela est à la fois vrai que faux et à cela il existe plus d’une explication.

Mais qu’est-ce que ce fameux GMO ? Est-il franchement un mode d’emploi de démocratisation accélérée dans le monde arabe si tant est qu’il le vise exclusivement ? D’emblée, la simple énumération des différentes régions comprises dans la formule de "Grand Moyen-Orient" montre qu’il est impossible de les réduire à une seule expression et de les amalgamer ainsi comme s’il s’agissait d’un "bloc de civilisation", attisant ainsi l’hypothèse d’un "choc des civilisations". En effet, ces différentes régions ne sont unies ni par la religion, ni par l’origine ethnique des populations, ni même par une histoire commune. Si l’islam est majoritaire, il y a dans ces pays d’autres religions présentes, sans parler de l’Etat d’Israël. D’où, n’est-ce l’interrogation de savoir si, à l’intérieur de la définition américaine du GMO, des spécificités pourraient exister.

En tous cas, la question reste entière s’agissant du cas Algérie. Nous avons trop facilement tendance à croire que nous ne sommes pas du tout concernés. Nous en voulons pour preuve qu’entre Alger et Washington, les relations vont s’améliorant, au moins depuis l’avènement du président Bouteflika, son forcing diplomatique et sa politique intérieure de résolution de la crise qui ne va pas à contresens de l’analyse des Etats-Unis qui a de tout temps demandé l’abandon de la politique du tout sécuritaire et de l’inclusion de tous les islamistes dans le jeu politique. De plus, le volume des échanges commerciaux, la multiplication des investissements américains (pétroliers notamment) et le travail de proximité auquel se sont livré les ambassadeurs successifs dans notre pays laisse à penser qu’entre les deux pays, rien ne préfigure d’intentions malveillantes de Washington envers un partenaire comme l’Algérie. A cela s’ajoutent naturellement les excellents rapports avec l’autre partie du monde occidental, l’Union européenne, liée à l’Algérie par un Accord d’association promettant d’être à la fois l’antichambre de l’adhésion à l’OMC et, politiquement, de rapprocher Alger des alliés directs des Etats-Unis. Du reste, il devient de plus en plus évident que l’Algérie ne fait pas du tout partie de l’équation moyen-orientale et, partant, n’a aucun rôle à jouer en dehors du soutien aux Palestiniens et, aujourd’hui, aux Irakiens et aux Libanais.

L’Algérie est-elle pour autant loin de la zone de turbulence ? Si l’on pousse à son bout la logique du GMO, la stabilité régionale nécessite, au regard des Américains une pacification des relations arabo-israéliennes. Cela implique la reconnaissance de l’Etat hébreu et, à cela, l’Algérie est loin d’être prête à faire la moindre concession, d’autant que parmi ses dirigeants les plus en vue, à l’image de Abdelaziz Belkhadem par exemple, figurent des animateurs assumés du «front du refus».

Autre élément d’inquiétude, le GMO n’est pas forcément une pression visant à faire aboutir les processus de démocratisation dans les pays arabe. Présenter la démocratie comme une exigence extérieure reste, en effet, la meilleure manière d’obtenir le rejet des populations locales à un tel commandement, d’autant que la revendication démocratique dans les pays arabes, Algérie comprise, ne semble pas mobiliser la société civile au point que celle-ci en fasse l’objet d’une révolution, voire manifeste un empressement pour une transformation directe et sans délai du mode de gouvernance et des systèmes politiques majoritairement autoritaires en place. L’absence ou la corruption des élites y est pour beaucoup. Quant à l’Europe et sa proximité, celle-ci est manifestement fragilisée, pour ce qui nous concerne, avec le report de la signature du traité d’amitié avec la France, avec laquelle une polémique de premier chef s’est engagée sur le passé colonial.

Reste la question suivante : faut-il déjà se préparer au GMO ? Et pour y répondre, il faut être certain que celui-ci puisse apporter la démocratie ou non. Pareille interrogation est fondamentale, elle est assurément la seule d’actualité, du moment qu’elle peut paraître comme la planche de salut des parties désirant la démocratie dans leurs pays, vu que rien n’est possible avec les régimes en place qui, lorsqu’ils ne cèdent aucun pouce de pouvoir, se font succéder par les forces islamistes. Au risque de déplaire, on peut donc se permettre le doute sur la question. On peut aussi se souvenir de ce que l’Amérique des libertés a fait ailleurs, en Afghanistan comme en Irak. Mais après tout, aussi, un Irak démocratique reste difficile à atteindre autant par la persistance de l’occupation américaine que par la poursuite des actions combattantes qui tuent des Irakiens et qui servent de prétexte au Pentagone pour s’y maintenir. N’est-ce pas un pari hasardeux que d’hésiter devant l’offensive «démocratisante» de Washington, laquelle rappelle, n’est-ce pas, l’œuvre civilisatrice des anciennes puissances colonisatrices de l’avant-dernier siècle ? Et puis, quelle belle idiotie que cette histoire de choc des civilisations ! Derrière un package de discours idéologique, il n’y a rien d’autre, à vrai dire, que du capitalisme, de l’ultralibéralisme à jamais en quête de débouchés. Un capitalisme mondial qui formate les marchés hostiles, qui reprofile les consommateurs frileux, qui annihile les barrières communautaires et les résistances culturelles. Les choses vues sous cet angle, on peut en conclure que l’Algérie n’est pas sur la liste prioritaire du GMO. Elle ne doit cela qu’à son éloignement de Tel Aviv et de Pékin, eu égard au fait que le projet de Bush vise autant à neutraliser les ennemis – tous les ennemis – d’Israël et à cerner politiquement et économique un ensemble asiatique de plus en plus menaçant. Mais cela ne suffit pas pour épargner l’Algérie de pressions à venir du moment qu’elle figure dans la carte portant exécution du GMO.

Mais à quelque chose malheur est bon. Le GMO nous met au pied du mur. Il nous renvoie à l’interrogation autour de la capacité de démocratisation, de notre véritable place dans le monde d’aujourd’hui et, par-dessus tout, à repenser la solidité de l’Etat-nation dont la première faille se situe, encore et toujours, en son front intérieur.

Nabil Benali

 

Qu’est-ce que le GMO ?

Voilà n’est-ce pas une question intéressante, dans la mesure où aucun document officiel émanant de la Maison Blanche n’est venu en expliciter le contenu. Tout ce que nous savons, c’est que l’administration de Georges Bush envisage de remodeler les rapports de force dans la région, étant entendu que GMO va plus loin à l’est et à l’ouest du Moyen-Orient.

Le Grand Moyen-Orient, vu par Washington, inclut le Moyen-Orient proprement dit, ainsi que le Maghreb, le Machrek, la Turquie, Israël, l'Iran et l'Afghanistan. C’est un terme utilisé par le président George Bush et son gouvernement pour désigner un espace s'étendant du Maghreb au Pakistan et à l'Afghanistan, en passant par la Turquie, le Machrek et l'ensemble de la péninsule arabique. Pour l’historique, le président Bush a d'abord évoqué la doctrine de "remodelage du Grand Moyen-Orient" le 26 février 2003 devant une réunion de néo-conservateur de l'American Enterprise Institute (AEI), avant de la développer le 9 mai 2003 dans un discours à l'université de Caroline du Sud. L'initiative vise un vaste ensemble d'États d'histoire et de culture différentes (les 22 pays de la Ligue arabe – c'est-à-dire les sept membres fondateurs suivants : l'Egypte, l’Irak, le Liban, l’Arabie saoudite, la Syrie, la Jordanie, le Yémen Nord, ainsi que la Libye, le Soudan, le Maroc, la Tunisie, le Koweit, l’Algérie, le Yémen du Sud unifié depuis 1991 avec le Yémen du Nord, Bahreïn, le Qatar, les Emirats arabes unis, Oman, la Mauritanie, la Somalie, Djibouti, les Comores et l'Organisation de libération de la Palestine – et 5 Etats non arabes : la Turquie, Israël, l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan. De la sorte, l'Initiative de partenariat au Moyen-Orient (Middle East Partnership Initiative ou MEPI) annoncée par le département d'Etat le 12 décembre 2002 a ainsi été approfondie en Initiative de Grand Moyen-Orient (Greater Middle East Initiative, GMEI) et vise à transformer le paysage politique et économique de cet ensemble. Lors de son discours sur l'état de l'Union du 24 janvier 2004, George Bush déclara ainsi : "Tant que le Moyen-Orient restera un lieu de tyrannie, de désespoir et de colère, il continuera de produire des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des États-Unis et de nos amis. Aussi, l’Amérique poursuit-elle une stratégie avancée de liberté dans le Grand Moyen-Orient", jetant ainsi les bases de ce qu'on appelle désormais "la doctrine Bush".

Celle-ci a été l'objet de critiques, venant en particulier des pays concernés et d'Europe. On lui reproche d'ignorer l'hétérogénéité des Etats en question et de vouloir exporter la démocratie sans tenir suffisamment compte des facteurs locaux. Le plan fut alors remanié par Washington et, après avoir été promu par le vice-président Dick Cheney au forum de Davos du 26 janvier 2004, il fut adopté sous le nom de "Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l'Afrique du Nord" lors du sommet du G8 à Sea Island en juin 2004 par les dirigeants du G8, l'Algérie, l'Afghanistan, Bahreïn, le Yémen, la Jordanie et la Turquie. Le projet fut à nouveau discuté lors du sommet de l'Otan des 28 et 29 juin 2004 à Istanbul.

Si cette initiative recueille sur le fond l’adhésion des membres de l’Union européenne, soucieuse de voir s’inscrire la démocratie au Moyen-Orient, elle vient néanmoins perturber un partenariat euroméditerranéen déjà à l’œuvre depuis une décennie. Les Européens, et la France en particulier, se sont inquiétés de l’influence que les Etats-Unis pourraient chercher à étendre dans ce qu’ils considèrent souvent comme leur pré carré (notamment en ce qui concerne les pays du Maghreb), d’autant qu’à l’heure actuelle, ce sont les partenariats économiques et non politiques qui sont étudiés en priorité. C’est sous la pression européenne que fut modifiée l’appellation Grand Moyen-Orient qui ne prenait pas suffisamment en compte la diversité des pays concernés et que fut clairement reconnue l'action et le rôle de «conciliateur» de l'Europe en Méditerranée et dans le Monde arabe.

N. B.

 

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Après l'agression israélienne contre le Liban
Les islamistes plus présents que jamais

Jamais les gouvernants arabes n'ont été aussi éloignés de leurs populations et probablement jamais les islamistes n'ont été aussi proches de ces mêmes populations. Pourtant, l'agression israélienne contre le Liban, destinée à déraciner le mouvement du Hezbollah, va certainement porter un coup dur aux mouvements islamistes plus que jamais qualifiés d'aventuriers et d'utopistes.
Les craintes et les colères des populations arabes ont été relayées par les mouvements islamistes. Ces mouvements, souvent dissidents ou activant à la limite de la clandestinité sous les régimes arabes, à l'image du Hezbollah, bénéficiant d'un élan de sympathie réel alors que plus que jamais le Hezbollah s'inscrit comme porte-drapeau de la résistance libanaise à l'occupation.

Il était ainsi opportun et aisé, pour le secrétaire général du Hezbollah, de balayer d'une seule phrase le clivage savamment entretenu par les médias occidentaux mais qui existe effectivement en Orient entre chiites et sunnites, en déclarant sur les chaînes de télévisions Al-Manar et LBC, cinq jours après les premiers bombardements israéliens de Beyrouth, que «la oumma des fidèles doit saisir cette opportunité historique pour s'unir autour de l'islam contre les impies dont l'entité sioniste n'est qu'un poste avancé». Même si, au bout du compte, les Libanais, qui comptent une forte communauté chrétienne, font les frais de la folie meurtrière des Israéliens qui ne font pas dans le détail ni dans l'humanitaire lorsqu'il s'agit de défendre par le fer et le feu leur satanée sécurité qui coûte finalement très cher aux autres.
Mais Nasrallah n'est pas le seul islamiste à faire référence à Dieu lorsqu'il s'agit de faire de la politique. Le secrétaire général des Frères musulmans en Egypte, le Docteur Mahmoud Ezzat, a prédit la fin prochaine d'Israël tout en fustigeant les régimes arabes qui se terraient dans un silence coupable face aux crimes commis par l'armée israélienne au Liban. M. Ezzat a souligné, dans une interview accordée à un chercheur britannique, que «l'administration américaine donne aux régimes tyrans le feu vert pour opprimer leurs peuples et les diriger d’une main de fer afin de parvenir aux intérêts américains». Mahmoud Ezzat tient effectivement un discours plus réaliste que ses prédictions de la fin d'Israël lorsqu'il met en lumière le soutien des Etats-Unis à des régimes corrompus et honnis par leurs populations.
Elan de sympathie
Ce discours trouve écho dans les manifestations organisées par des ONG ou des partis proches de la mouvance islamiste. A Amman, des milliers de Jordaniens ont manifesté pour exprimer leur soutien aux palestiniens, au Hamas et aux combattants libanais du Hezbollah, reprenant en chœur un slogan sans équivoque : «Ya Hassan ya Nasrallah ya habib, frappe, frappe Haïfa et Tel Abib !» La couleur jaune du Hezbollah a dominé banderoles et drapeaux durant cette démonstration de force.
Au Caire, en Egypte, c'est dans la cour de la mosquée d'Al-Azhar que des milliers de manifestants se sont rassemblés. Mohammed Mahdi Akef, un des responsable des Frères musulmans, organisateur du plus important rassemblement tenu au Caire depuis le début de l'offensive israélienne, a indiqué : «Aujourd'hui, nous apportons notre soutien à la résistance des Palestiniens, des Libanais, des Irakiens et à toute résistance contre l'arrogance des sionistes, des Etats-Unis et de l'Europe.» Les protestataires sont restés cloîtrés à l'intérieur de la cour de la mosquée alors qu'un imposant dispositif policier avait été déployé pour empêcher tout rassemblement de foule à l'extérieur.
A Khartoum, au Soudan, c'est Sadik el-Mehdi, ancien Premier ministre reconverti à l'opposition, qui a appelé à un rassemblement qui a réuni au moins un millier de personnes en solidarité envers les peuples libanais et palestinien.
Est-ce à dire que les islamistes vont revenir sur la scène politique arabe plus forts et définitivement incontournables après avoir été taxés plus que de raison de porter le terrorisme international version Ben Laden? Cette éventualité peut paraître plausible alors que les gouvernements arabes sont plus que jamais discrédités devant leurs populations, perdant la face à chaque raid aérien israélien sur Beyrouth.
En fait, bien avant l'offensive israélienne sur le Liban, les Etats arabes tentaient tant bien que mal de se réapproprier l'islamisme pour justement le soustraire aux desseins d'une opposition politique, certes islamiste, mais crédible aux yeux des populations fatiguées de subir les exactions et manœuvres politiciennes de régimes à bout de souffle.
Baroud d'honneur
Dans le même temps, il est clair que les appareils répressifs des Etats contre les mouvements islamistes au nom de lutte contre le terrorisme ont porté leurs fruits, d'autant que cette politique de la main de fer s'est accompagnée d'une sorte de réislamisation «par le haut» tendant à désamorcer la contestation islamiste en répondant favorablement aux doléances populistes (interdiction de pratiques considérées comme attentatoires aux bonnes mœurs ou illicites (réduction de la mixité, bienveillance à l'égard du voile islamique, interdiction de libations dans les quartiers populaires (Egypte, Soudan).

On a constaté aussi une ouverture du jeu politique à une frange d'islamistes dits modérés, comme cela s'est vu en Jordanie ou au Koweït, ou même une ouverture limitée comme en Egypte.
De toute évidence, dans la partie qui se joue au Liban les régimes arabes ont gros à perdre. Ce ne sont certainement pas les discours enthousiastes des islamistes qui vont l'emporter, mais un réalisme politique et diplomatique évident. Les régimes arabes les plus proches du conflit ferment les yeux car il leur importe plus de sauvegarder leur pouvoir que de prendre la défense de leurs frères libanais. Un affaiblissement sur le plan extérieur ne les aiderait pas à mieux contrer leurs islamistes.

L'implication directe dans le conflit (l'arsenal réuni par les pays du Golfe a de quoi détruire dix fois les forces israéliennes s'il était utilisé) est trop hasardeuse, d'autant que les Israéliens ne disent pas faire la guerre au Liban mais au Hezbollah, organisation terroriste aux yeux des régimes.
Le clivage chiite-sunnite n'est pas non plus pour aider le Hezbollah à trouver des soutiens au Moyen-Orient d'autant qu'un affaiblissement de ce mouvement aurait pour effet une baisse directe de la capacité d'influence du régime iranien au Moyen-Orient. On peut prendre pour preuve les déclarations rapportées par le journal israélien Yediot Aharonot du 20 juillet — pourquoi mentirait-il ? — qui indique que des régimes arabes modérés ont exprimé leur soutien aux actions des Israéliens. Des déclarations dans ce sens seraient parvenuee toute la semaine au ministère de Affaires étrangères israélien.
Finalement, si le Hezbollah et les islamistes dans le monde arabe pavoisent, cela ressemble plus à un baroud d'honneur puisque de toute façon les régimes actuellement en place auront sauvé la face devant leur allié américain, soutien inconditionnel d’Israël, en n'exprimant pas trop de résistance à l'offensive israélienne au Liban. D'autre part, en affaiblissant un des mouvements islamistes les mieux structurés et les plus efficaces, les régimes arabes sur le déclin se seront donné un nouveau sursis. Les régimes arabes sont disqualifiés, pour la plupart, aux yeux de leurs opinions publiques, campant sur un silence complice face à l'agression israélienne contre le Liban. Mais comme on le sait, ce ne sont pas les opinions qui fondent les pouvoirs politiques dans les pays arabes.
Amine Esseghir

 

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14 février 2005, Rafic Hariri est assassiné

Le crime est  désormais signé

Avant le 14 février 2005, date de l’assassinat  de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri dans un attentat à la voiture piégée, le Liban savourait la paix et la stabilité retrouvées au bout de plusieurs années de guerre civile. L’acte commis avait  constitué, de l’avis de tous les observateurs de la région, «un coup dur pour la stabilité et la paix civile» car il avait mis le feu aux poudres. La tension confessionnelle est montée d’un cran. La crise politique s’est réinstallée. Les relations entre le pouvoir et son allié syrien et l’opposition se sont détériorées à telle enseigne que le point de non-retour a été atteint. Ou presque. Les pires craintes avaient été imaginées pour le devenir de ce pays. Car, avait-on affirmé, si l’assassinat le 22 novembre  1989 de l’ancien président de la République René Moawad, trois semaines après son élection,  avait été  considéré comme le dernier acte d’une longue guerre civile qui a fait 170 000 morts, celui de  Rafic Hariri a  été assimilé à l’acte qui  allait ouvrir une nouvelle page trouble de l’histoire du Liban. L’homme pesait  beaucoup sur un Liban en quête de reconstruction. Sa mort, de l’avis de tous les observateurs, signifiait sans conteste la fin d’une époque et le début d’une ère marquée par l’incertitude et la peur de l’avenir. La revendication de l’assassinat par le Groupe de la victoire et du Jihad en Syrie – par Syrie, les islamistes entendent la Syrie actuelle, le Liban et la Palestine –n’a pas été pris en compte. Et pour cause, de l’avis des spécialistes, un tel attentat ne pouvait avoir été préparé et réalisé par des amateurs. Il nécessitait un niveau de professionnalisme et une logistique exceptionnels. Seul un Etat était en mesure de les réunir. Mais bizarrement, sur la liste d’éventuels coupables ne figuraient que deux noms : la Syrie et éventuellement l’Iran. Israël était «oublié».  Mais Damas avait les faveurs des pronostics.

Israël déclare la guerre

12 juillet 2006. Le Liban se réveille dans une ambiance de déjà vu par le passé, la guerre. Contre toute attente, Israël, du moins en raison de la disproportion de la réaction par apport à la provocation du Hezbollah qui a consisté en l’enlèvement de deux soldats israéliens, a déclaré la  guerre. Cette disproportion ne pouvait que mettre la puce à l’oreille et rappeler qu’il y a un peu plus d’un an, l’ancien Premier ministre était assassiné. Une guerre qui  a le mérite de réactualiser la fameuse question que tout un chacun s’est posée le 14 février 2005, à savoir à qui profite le crime ?  Il est vrai que juste après l’attentat, il était plus facile de désigner Damas et son régime comme étant les commanditaires. Il suffisait, pour convaincre une opinion libanaise et internationale choquées et médusées, de rappeler, à titre d’exemple, le rôle joué par Hariri dans l’élaboration et le vote au Conseil de sécurité de la résolution 1559 réclamant le retrait syrien, menaçant ainsi l’influence syrienne au Liban. L’ancien chef du gouvernement était également accusé d’être le véritable chef de l’opposition anti-syrienne regroupée autour du leader druze Walid Joumblatt et des opposants chrétiens. L’opinion internationale, dans sa quête de la vérité afin de mettre un nom sur le coupable, ne pouvait que prendre pour argent comptant tout ce qui a été avancé. Dans ce cas de figure, il était tout à fait compréhensible que l’on oublie que Hariri, plus que quiconque, connaissait l’importance de Damas sur l’échiquier politique libanais et partant, ne pouvait se permettre de rompre tous les ponts. De même qu’au plan  interne, il avait toujours fait en sorte que l’opposition modère son discours dès qu’il jugeait qu’elle avait franchi un certain seuil.

C’est dire que contrairement à ce qui a été laissé entendre, la Syrie avait plus à perdre qu’à gagner en organisant l’attentat de Hariri. D’autant que Bachar El-Assad, qui a hérité de la présidence après la disparition de son père, ne pouvait se risquer à ouvrir  un  front avec le pays voisin. En fait, ceux qui avaient décidé de l’assassinat de Hariri avaient en tête un tout autre scénario dont la réalisation devait intervenir plus d’une année après. L’attentat contre Hariri, dont on ne pouvait ignorer le poids sur le Liban, avait pour objectif de préparer le terrain à l’agression israélienne. Mais en ce 14 février 2005, peu de Libanais pouvaient le savoir. En fait, en ce jour de deuil, la seule certitude était que désormais le Liban ne serait plus le même. Et la crainte d’avoir un pays  plus meurtri et plus divisé était  loin d’être la pire des conséquences imaginées. Ce 12 juillet 2006, ils auront eu la confirmation de l’appréhension née de la disparition tragique de Rafic Hariri. 

Scénario parfait

En fait, avec le recul, on prend conscience que les scénaristes qui ont eu à travailler sur le film Proche-Orient avec comme première scène de l’épisode libanais l’assassinat de Hariri, ont imaginé le scénario presque parfait. Tout a été calculé. En effet, un mois après la mort de Hariri, le 14 mars 2005, l’opposition est sortie dans la rue pour exiger le départ de la Syrie. La   radicalisation du discours de l’opposition,  les accusations contre le pouvoir libanais et son tuteur syrien, l’exacerbation des sentiments confessionnels ont été savamment recherchés et obtenus par ceux qui visaient l’affaiblissement du Liban avant de le livrer à Tsahal. Même l’ONU s’est prêtée au jeu en apportant sa contribution. Les conclusions préliminaires de la Commission d'enquête indépendante décidée le 7 avril dernier par la résolution 1595 du Conseil de sécurité dans le but d'identifier les auteurs, commanditaires, organisateurs et complices de l'attentat terroriste ont abondé dans le sens voulu : désigner la Syrie comme étant le commanditaire. Le but est aujourd’hui des plus clairs. Il consistait à mettre Damas dans une position de défensive en faisant d’elle la coupable. Cette tactique s’est avéré des plus judicieuses car dans son souci de ne pas se mettre à dos l’opinion internationale de gouvernements déjà hostiles, le régime syrien a vite fait de mettre en application le plan de retrait de ses forces armée stationnées en territoire libanais. Il est évident, aujourd’hui, à la faveur de l’évolution de la situation dans cette région, que l’objectif était d’éviter que l’armée syrienne sur laquelle le Liban a toujours compté pour assurer sa défense puisque sa propre armée est, dit-on, moins forte qu’une simple milice du Hezbollah.

Les masques sont tombés

Selon les règles non écrites du jeu politique libanais qui date d’un accord de 1943, la présidence de la République est assurée par un chrétien maronite, la présidence du gouvernement est occupée par un musulman sunnite et la présidence du Parlement est assumée par un musulman chiite. Pour les responsabilités au sein de l’armée, c’est le même principe qui prévaut. Les postes sont répartis selon des critères d’appartenance religieuse. C’est, feront remarquer les observateurs, l’origine de la faiblesse de cette armée. «Aucune des communautés n’a pleinement confiance dans la loyauté de l’armée puisqu’elle peut toujours craindre qu’en cas de tensions entre communautés, l’armée n’éclate ou ne bascule selon l’appartenance de tel ou tel général à un camp ou un autre», est-il relevé. Il est aussi admis que cette dernière n’a aucune capacité et ne résisterait pas longtemps à une agression israélienne puisqu’lsraël dispose de la maîtrise absolue du ciel libanais où il ne s’est jamais privé, même en temps de calme, sinon de paix (mot imprononçable dans la région), de faire des démonstrations de force ou d’intimidation.

En fait la seule protection possible – mais non effective à ce jour – du Liban en cette pourrait venir de l’aviation ou des missiles syriens. Autre argument dissuasif dont le Liban pouvait se prévaloir : l’armée de terre syrienne est numériquement plus nombreuse que l’israélienne, bien que beaucoup moins moderne. Mais elle était en mesure d’assurer la défense du territoire et de dissuader toute velléité d’intrusion. Ce qui n’est pas sans  importance.

C’est donc un Liban fragilisé qui, ce 12 juillet, a renoué avec la guerre. Au bout de deux semaines, la catastrophe est totale. Notamment au plan humanitaire. Des dizaines de civils ont été tués dans des raids aériens. Les infrastructures ont été détruites. Les étrangers ont été rapatriés par leurs pays. Les autochtones ont fui vers la Syrie. 700 000 Libanais ont préféré l’exode à une mort quasi certaine. L’opinion internationale se tait. Les gouvernements occidentaux critiquent du bout des lèvres. Les USA approuvent l’offensive militaire sous prétexte qu’Israël a le droit de se défendre et de tout tenter pour récupérer ses deux soldats enlevés par le Hezbollah. Qu’un pays soit anéanti dans le sillage de cette opération importe peu. Du ciel, feu Hariri observe ce qu’il est advenu de son pays. Et surtout il aura compris qui sont les commanditaires de son assassinat.

Nadia Kerraz       

 

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