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Agression israélienne contre le Liban
Terrorisme
d’Etat sous couverture arabe et internationale
Ce qui se passe
actuellement au Liban ne sera pas sans conséquence sur la stabilité
du monde arabe à cause de la complicité tacite de certains pays
influents avec l’Etat israélien. Les dirigeants ont montré, une fois
de plus, leur incapacité et leur manque de volonté à trouver une
réponse efficace à un Etat terroriste nommé Israël. Et comme cela ne
suffisait pas, les pays arabes ont même tenu pour responsable la
résistance libanaise d’avoir provoqué le «très pacifique» Etat
hébreu en tentant de libérer des milliers de prisonniers libanais et
arabes qui crèvent dans les prisons israéliennes.
Ce qui se passe au
Liban depuis deux semaines a montré l’extraordinaire décalage entre
les peuples et leurs dirigeants. Il a aussi démontré, pour la
deuxième fois après mai 2000, que l’invincibilité d’Israël n’est
qu’un mythe galvaudé par Israël lui-même et ses alliés américains et
européens. Un mythe tout aussi entretenu par les régimes arabes pour
justifier leur silence complice devant un ennemi qui n’a jamais
caché son intention de dominer la région.
«La résistance n’a
pas le droit de résister.» C’est l’unique explication qu’il faut
donner à la position des pays arabes en réaction à l’agression
sanglante d’Israël qui a coûté, durant les dix premiers jours
(jusqu’à jeudi dernier), plus de 325 morts parmi les civils.
En tournant le dos
au Hezbollah et en le rendant responsable de «provocation» et
d’«aventurisme», la Ligue arabe, et en particulier l’Arabie
saoudite, l’Egypte et la Jordanie ont donné une couverture aux
bombardements israéliens des villes libanaises (à défaut de pouvoir
affronter sur le terrain les combattants du Hezbollah), faisant des
centaines de victimes et déplaçant des dizaines de milliers de
personnes. Complètement inattendue, cette prise de position ne fait
pas honneur aux responsables arabes, même si elle a été accompagnée
par une symbolique et désormais coutumière «dénonciation» des
attaques israéliennes contre le Liban. Les populations en sont
abasourdies et se demandent d’ailleurs «à quoi servent les armes
qu’achètent les pays arabes si elles ne défendent pas un pays frère
attaqué par l’ennemi israélien». L’interrogation, exprimée par un
citoyen tunisien lors d’une émission de la chaîne Al Jazeera ouverte
aux téléspectateurs, est tout aussi logique que lucide. En effet,
pourquoi les pays arabes dépensent-ils des dizaines de milliards de
dollars par an pour acquérir des armements sophistiqués pour que,
finalement, ils se déclarent incapables de les utiliser contre
Israël ?
Le summum de la
provocation a été atteint par la déclaration de la «source»
saoudienne (qui n’a même pas eu le courage d’avancer à visage
découvert) suivie, quelques jours plus tard, par celle du Président
égyptien. L’une comme l’autre incriminent le Hezbollah libanais et
le mouvement palestinien Hamas et leur reprochent l’enlèvement de
soldats israéliens pour réclamer la libération de prisonniers
libanais, palestiniens et arabes (parmi eux un Algérien), dont
certains croupissent depuis deux décennies dans les prisons de
l’Etat hébreu.
La situation est
tellement claire et évidente à tout être humain doué d’une dignité
et d’un minimum de raison qu’il n’y a même pas besoin d’être Arabe
ou musulman pour soutenir l’action du Hezbollah, du Hamas et des
autres fractions palestiniennes dans leur lutte contre l’occupant
israélien. Tellement évident que l’Union juive française pour la
paix (UJFP – qu’on ne peut accuser d’antisémitisme), qui ne peut pas
être soupçonnée de proximité avec le Hezbollah, condamne l’agression
israélienne, qualifie Israël d’«Etat raciste et ethnique» et estime
que l’enlèvement des deux soldats «est un acte de guerre». En effet,
dans une déclaration publiée le 18 juillet 2006, l’UJFP trouve que
«les interventions massives et meurtrières de l’armée israélienne
contre les peuples palestinien et libanais s’appuient sur un même
prétexte : l’arrestation d’un ou deux soldats israéliens et la
demande de libération de prisonniers politiques en échange de celle
de ces soldats. Pour Israël, État raciste et ethnique, s’en prendre
à quelques soldats qui servent sa politique justifie d’écraser un
peuple entier, libanais ou palestinien, de détruire ses
infrastructures, ses maisons, sa population civile». L’UJFP estime
que «si le Hezbollah a bombardé des objectifs civils israéliens,
avec les conséquences qu’on connaît (8 morts, 50 blessés), c’était
en réponse aux bombardements massifs d’objectifs civils au Liban par
l’armée israélienne», alors que «l’attaque israélienne a été
déclenchée à la suite de l’enlèvement de deux soldats, ce qui était
un acte de guerre et non une attaque de civils. Elle a pris des
proportions sans commune mesure avec les actions du Hezbollah».
Si tout le monde sait que les pays
arabes sont incapables de faire usage de leurs armes contre Israël,
il leur est juste demandé de se taire et de laisser ceux qui ont
pris sur eux-mêmes, au prix de leur vie, de défendre la dignité des
peuples de la région.
Israël avait-elle
besoin, comme le prétendent les dirigeants et certains intellectuels
arabes, de l’argument de l’enlèvement des deux soldats par les
combattants du Hezbollah pour mener sa guerre totale contre le Liban
en bombardant des civils ? De l’avis de Azmi Bechara, député arabe à
la Knesset israélienne, «Israël prépare depuis longtemps cette
attaque». Il en veut pour preuve la férocité des attaques et
l’étendue des cibles civiles qu’Israël ne pouvait pas ignorer.
D’autres sources, citées par la presse israélienne elle-même, font
état de la préparation de longue date de l’offensive contre le
Liban.
Même la nature n’a
pas échappé au terrorisme de l’armée sioniste. Jeudi dernier, la
chaîne libanaise MTV montrait des plages polluées par les huiles des
frégates israéliennes.
Soutien
occidental indéfectible
Les bombardements
du Liban démontrent de manière claire et définitive que les pays
arabes ne peuvent jamais se sentir en sécurité au voisinage d’un
Etat terroriste comme Israël. Comme il est complètement illusoire de
penser que l’établissement de relations diplomatiques protégerait
les pays arabes des visées hégémoniques d’un Etat né d’actions
terroristes qui ont exterminé dès les premiers jours de
l’occupation, en 1948, des milliers de Palestiniens et éloigné des
millions d’autres en dehors de la Palestine.
Une fois de plus,
Israël tue et extermine avec le traditionnel soutien américain
accompagné de la non moins traditionnelle bienveillance européenne.
C’est que derrière cette complicité agissante, il y a une
arrière-pensée «civilisationnelle», comme l’explique le communiqué
de l’UJFP (dont nous saluons les positions qui font honneur à la
communauté juive).
«C’est la logique
du "choc des civilisations" qui est à l’œuvre : Israël prétend
défendre les valeurs du monde occidental, du monde prétendument
civilisé, au sein d’un Proche et d’un Moyen-Orient de culture
prétendument arriérée. Et les Etats occidentaux, y compris l’État
français, déclarent alors qu’Israël a le droit de se défendre. Tant
qu’Israël restera un agent au service des Etats-Unis et de leurs
alliés, tant qu’il refusera de devenir un État s’intégrant dans la
réalité proche-orientale, assurant les mêmes droits à tous ses
habitants et nouant des relations d’égal à égal et constructives
avec les peuples qui l’entourent, la guerre continuera. C’est
pourquoi nous appelons à des sanctions internationales, à un
désinvestissement économique et à un boycott des produits et
services israéliens jusqu’à la fin de l’occupation.»
Que faire ? A
défaut de pouvoir soutenir activement les mouvements de résistance
au Liban et en Palestine, les pays arabes peuvent au moins mobiliser
leurs opinions et expliquer les dimensions et les origines du
conflit au lieu de se conformer à l’agenda américain, israélien et
occidental en général sous couvert de «lutte contre le terrorisme».
Les sociétés
arabes ne vont pas se laisser faire. Il faut comprendre qu’à
l’inverse des autres guerres, cette agression contre le Liban et
contre les Palestiniens a lieu en direct, sur les chaînes
satellitaires arabes. L’impuissance des Etats arabes à réagir au
terrorisme israélien finira par convaincre les sociétés de ces pays
de la nécessité de trouver d’autres alternatives pour répondre à
cette agression. C’est là que réside le danger pour les dirigeants
arabes d’être complètement dépassés par les événements…
Abdelkader
Djalil
Haut
Liban
Les Arabes, des
spectateurs passifs
Encore une fois,
le Liban est mis à feu et à sang par l’armée israélienne. Quelles
que soient les raisons avancées pour justifier cette agression
préméditée depuis bien longtemps, nul n’ignore qu’elle est, en fait,
une suite logique de toutes les actions entreprises dans la région
du Moyen-Orient depuis que le président américain Eisenhower décida
d’y combler le vide laissé par les Français et les Britanniques.
Israël continue ses frappes avec une détermination telle que le
Liban sera bientôt en cendres. Avec la bénédiction des Etats-Unis et
des autres pays qui ont voté la résolution 1559 qui légitime cette
agression.
Les pays arabes,
quant à eux, assistent en spectateurs passifs à ce génocide qui ne
rappelle que trop ce qui se passe en Palestine et en Irak.
Le Sud du Liban se
fait massacrer au vu et au su du monde entier, sans que quiconque
lève le petit doigt pour mettre le holà à cet acharnement sans
limites. De ci, de là, on se contente d’exprimer son indignation
face à cette agression qui ne fait pas la part des choses entre
militaires et civils et qui détruit tout, sans distinction aucune.
Que les Libanais,
hommes, femmes et enfants sans défense, soient atrocement assassinés
ne semble pas émouvoir grand monde. Parce qu’il s’agit d’un pays
arabe, toutes les résolutions et les déclarations sur les droits de
l’homme sont oubliées, reléguées dans les tréfonds des mémoires qui
s’acharnent à éparpiller toute force qui tend à leur résister ou
leur faire face.
D’ailleurs, il est
connu que pour parvenir à leurs fins, les Etats-Unis comptent plus
sur leur supériorité militaire que sur la diplomatie. Cela se
concrétise on ne peut mieux cette fois-ci, où pour attaquer le
Liban, on prend prétexte des deux soldats israéliens kidnappés par
le parti islamiste Hezbollah. L’équation n’est pas juste. Faut-il
détruite toute l’infrastructure d’un pays et tuer des milliers de
personnes pour libérer deux soldats ?
Toute cette
histoire sent un peu trop la politique du Grand Moyen-Orient (GMO)
développée par les Etats-Unis pour renverser des dictatures, mais
certainement pas pour instaurer des démocraties dans les pays
arabes.
Pour mieux
comprendre l’approche américaine, il faut savoir que le Pentagone a
divisé la planète en "aires de responsabilité". Le GMO chevauche
deux aires : le Centcom (commandement central) se taille la part du
lion avec le Moyen-Orient, l’Asie centrale et la corne de
l’Afrique ; l’Eucom (commandement Europe) qui est en charge du
Maghreb. Mais avant d’en arriver là, il y a d’abord eu la création
de la Rapid Deployment Joint Task Force, en réponse à l’invasion de
l’Afghanistan par l’URSS et l’arrivée de Khomeiny et des islamistes
en Iran.
Le Centcom prend
le relais en 1983 pour protéger les Etats clients du Moyen-Orient et
sécuriser l’approvisionnement en pétrole des pays industrialisés.
En 1999, le champ
d’action du Centcom s’étend aux anciennes républiques soviétiques de
l’Asie centrale, mais c’est décidément après le 11 septembre 2001,
sous prétexte de livrer la guerre au terrorisme, que le GMO arrive à
une étape décisive dans sa concrétisation. L’occupation de l’Irak
lui permet d’étoffer ses bases et montre que les Etats-Unis ciblent
toute la région du Moyen-Orient, d’abord pour ce qu’elle contient
comme richesses pétrolières et financières, mais aussi pour étouffer
toute tentative d’ouverture et de vraie démocratisation. De plus, le
Moyen-Orient est important du point de vue géographique et
stratégique pour la redistribution des forces et des bases
américaines. Il fait partie de la stratégie mondiale élaborée par
les Etats-Unis, dont le dessein est de contrôler militairement et
économiquement le monde.
Donc occupation de
l’Irak, frappes contre la Palestine et le Liban, menaces contre la
Syrie et l’Iran vont dans le sens de la politique du GMO et sont un
moyen de pression sur les régimes arabes.
En effet, le
renversement du pouvoir irakien, la destruction des infrastructures
et des services publics irakiens, la dissolution de l’armée et de la
police, mais aussi et surtout le contrôle complet de l’économie du
pays et de ses richesses, le pétrole en particulier, ont fait peur
aux autres pays arabes qui se soumettent à la volonté colonialiste
des Etats-Unis.
Les régimes arabes
ont plus ou moins répondu de façon collective ou individuelle aux
demandes américaines. Ainsi, la Libye a présenté aux Etats-Unis tout
ce qu’elle avait comme documentation, renseignements, appareils en
matière d’armes de destruction massive. Après avoir joué le rôle du
leader anti-américain en Afrique, la Libye a changé de cap et est
maintenant totalement acquise aux Américains. Le Yémen s’est engagé
dans une nouvelle organisation sécuritaire et militaire afin de
permettre aux navires de guerre américains d’accoster dans ses
ports.
D’autres mesures
ont été prises par les Arabes, à savoir l’abandon des Palestiniens
et l’arrêt de tout soutien politique. En effet, la Ligue arabe n’a
pas hésité un moment à réviser les résolutions prises dans le passé
pour protéger et soutenir les droits du peuple palestinien. Plus
grave encore, elle a approuvé ce qu’on nomme «la proposition arabe»,
qui contient une acceptation de toutes les demandes émises par
Israël depuis l’instauration de son Etat, en 1948.
Les demandes
israéliennes demeurent les conditions sine qua non de toute
négociation avec les Arabes. Dans cette proposition, les régimes
arabes approuvent la normalisation des relations avec Israël. Ils
reconnaissent cet Etat selon les frontières de sécurité définies par
celui-ci. Ils approuvent les échanges commerciaux avec Israël et
abandonnent la résolution 194 de l’ONU, qui assure aux réfugiés le
droit de retour chez eux. Cette résolution est remplacée par une
formulation ambiguë qui incite à chercher une solution équitable aux
problèmes des réfugiés. Plusieurs médias qui ont rapporté cette
information ont précisé que cette proposition a été faite par
l’Arabie Saoudite, mais elle émane en réalité de la Maison-Blanche.
Réaction d’Israël
au lendemain de cette proposition : l’occupation des secteurs sous
autorité palestinienne à Ghaza et en Cisjordanie tout en commettant
des crimes sanguinaires et en maintenant le siège autour du défunt
président Yasser Arafat, sans que quiconque lève le petit doigt. En
toute impunité.
Donc, après ce qui
s’est passé et se passe encore en Irak, les régimes arabes ont peur.
Il faut dire qu’ils n’ont jamais été vaillants, mais la leçon de
l’Irak a porté ses fruits et depuis l’on se demande à qui le tour ?
La réponse ne s’est pas trop fait attendre : c’est le Liban qui est
désormais la cible des Etats-Unis par le biais d’Israël.
Aucun pays
européen n’agira de façon à changer le cours des choses, car ils ne
veulent en aucune façon s’opposer aux Etats-Unis. Quant aux régimes
arabes, il ne faut même pas s’attendre de leur part à des réactions
indignées, car ils sont, pour la plupart, inféodés aux Etats-Unis et
ne se gênent pas pour justifier l’agression israélienne et critiquer
les résistants palestiniens et libanais. Même le sommet arabe
extraordinaire proposé par le Yémen pour discuter des conditions
édictées par Israël pour le cessez-le-feu n’arrive pas à se tenir
car le quorum n’est pas atteint.
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
Un GMO conforme au mythe fondateur des USA
Bush, gardien de la tradition expansionniste
Qu’elle corresponde à des impératifs de sécurité ou à des enjeux à
portée économique, cette démarche semble favoriser l’occultation de
la matrice identitaire arabe du sous-système régional – Maghreb et
Machrek – soit en déchiquetant celui-ci en autant de confettis
territoriaux déconnectés, soit en le diluant dans un espace dilaté
où l’identité arabe est purement et simplement reléguée au statut de
relique ou de trait insignifiant.
La
dernière trouvaille, le Grand Moyen-Orient (GMO), relève de la même
approche certainement de type impérial : on reprend le Moyen-Orient,
on l’étire vers l’est jusqu’aux frontières de l’Inde, on l’affuble
du qualificatif «grand» et on impose un nouveau concept, transformé
en une nouvelle initiative appelée GMO. A part l’islam, religion
dominante, le Grand Moyen-Orient recouvre une constellation de
réalités sociales qui sont le produit de cheminements historiques
différenciés et de transformations sociologiques contrastées. Mais
il n’est perçu que sous le seul angle des conflits qui le secouent,
ou pire, de l’immobilisme social, politique et économique supposé le
caractériser.
Une longue histoire
D’aucuns attribuent le projet du GMO aux lubies néoconservatrices du
président Bush. En réalité, le projet puise sa justification dans le
dispositif idéologique qui a servi de soubassement à toute la
culture politique américaine depuis la naissance même des Etats-Unis
: à savoir les notions de «frontière», de «destinée manifeste» et
d’«exceptionnalisme» américain. En effet, une brève incursion dans
l’histoire des Etats-Unis nous révèle combien ces notions ont servi
de légitimation d’abord à la dilatation du territoire américain au
détriment des populations autochtones, puis aux dépens des pays
voisins, notamment le Mexique, ensuite à l’affirmation des
Etats-Unis sur la scène internationale, en Amérique puis en Asie,
culminant avec la guerre hispano-américaine de Cuba en 1898, et
enfin aux multiples interventions des Etats-Unis afin de changer des
régimes hostiles (comme les interventions en Colombie en 1903, au
Nicaragua en 1909, au Mexique 1914, à Haïti 1915 et en République
dominicaine 1916), pour ne prendre que ces quelques exemples. Ces
interventions sont légitimées, a posteriori, par la doctrine Monroe
du début du XIXe siècle qui confère aux Etats-Unis «un
droit de police visant officiellement à promouvoir la paix, l’ordre
et la prospérité dans les Républiques ‘sœurs’ d’Amérique latine».
Ainsi, le dispositif idéologique qui justifie les premières
interventions américaines se fonde sur la promotion de la paix et de
l’ordre. Après la Première Guerre mondiale, le président Woodrow
Wilson jette les bases d’une diplomatie missionnaire «associant
étroitement le thème du droit à l’autodétermination des peuples et
la diffusion du modèle politique démocratique américain». Plus
tard, les contraintes liées à la guerre froide, surtout après la
Seconde Guerre mondiale, obligent les Etats-Unis à mettre une
sourdine à leur projet de diffusion du modèle démocratique,
puisqu’ils sont amenés à renverser des régimes «démocratiquement
élus» et à soutenir des militaires putschistes considérés plus à
même d’endiguer l’expansion de l’Union soviétique. C’est ce qui est
fait en Grèce en 1967 et au Chili en septembre 1973. Depuis le
renversement d’Allende, les Etats-Unis s’allient à toutes les
dictatures latino-américaines pendant les années 1970 et 1980.
Dans
le monde arabe, les Etats-Unis s’opposent d’emblée à tous les
régimes nationalistes arabes et souvent laïques, post-indépendance,
leur préférant les régimes plus fiables que sont les monarchies
arabes, y compris les plus conservatrices ; de fait, depuis 1945,
l’alliance des Etats-Unis avec l’Arabie saoudite est demeurée
inébranlable.
L’opposition affichée aux régimes nationalistes prend toutes les
formes, au besoin celle de l’intervention directe (comme le
renversement du Premier ministre iranien, M. Mossadegh, en 1953, ou
celui de Jacobo Arbenz, au Guatemala, en 1954) ou carrément celle de
l’invasion (comme l’invasion de la République dominicaine en 1965,
l’intervention dans l’île de Grenade en 1983 ou l’opération Just
Cause pour destituer le leader panaméen Manuel Noriega en 1989).
La
fin de la guerre froide, si elle ne met pas un terme à
l’interventionnisme direct, lui fournit un nouveau dispositif
idéologique avec les notions de «providentialisme démocratique» ou
d’«universalisme messianique». A vrai dire, ces deux notions sont la
désignation tautologique du concept de Manifest Destiny, mais
nourries, après 1989, d’un sentiment de triomphalisme qui fait suite
à la chute de l’idéologie rivale : le communisme. L’implosion de
l’Union soviétique va enclencher une série d’élaborations
intellectuelles autour de trois idées-forces qui, rapidement, vont
acquérir le statut de théorie. La première est celle de la La Fin
de l’Histoire de Francis Fukuyama qui postule naïvement qu’avec
l’effondrement du système soviétique, rien de paraît pouvoir
interrompre la marche triomphale vers la démocratie politique et le
libéralisme économique, double gage d’un monde apaisé car «les
démocraties de ne se font pas la guerre». La deuxième est celle
du Choc des Civilisations de Samuel Huntington, qui divise le
monde en 7 aires civilisationnelles (l’Afrique n’a pas droit à ce
statut) mais dont les plus menaçantes pour l’Occident sont l’islam
et le confucianisme. Quant à la troisième, elle découle de la
théorie de La Fin de l’Histoire et est appelée la «théorie du
domino démocratique» ; elle est largement partagée par les
néo-conservateurs américains. Si les deux premières théories, celle
de Fukuyama et celle de Huntington, suivent de près l’effondrement
de l’Union soviétique, cet ennemi désigné qui incarne, depuis 1945,
aux yeux de l’Occident, «l’empire du mal», la théorie de la
contagion démocratique est plutôt ancienne et s’inspire de l’idée
selon laquelle l’Amérique, par la singularité de son histoire,
s’offre comme un exemple, voire comme un modèle pour le monde. La
victoire sur l’Union soviétique ne fait que renforcer cette
croyance, au point que désormais l’Amérique se voit comme la «nation
indispensable» (indispensable nation selon Bill Clinton), un
«empire bienveillant» (the benevolent empire de Hagan), ou un
empire par inadvertance (inadvertent empire).
Les objectifs de l’Amérique
La philosophie du GMO s’inspire des
idées déjà développées par Shimon Peres dans son essai The new
Middle East. Sauf que les Américains voient les choses en
«grand». Dans sa couverture géographique, le GMO englobe 27 pays,
soit un ensemble de plus de 600 millions d’habitants, 10% de la
population mondiale mais près de 4% de la richesse globale. Mais
tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne : certes le
Pakistan détient l’arme nucléaire, la Turquie une économie en plein
essor, l’Arabie saoudite les plus importantes réserves pétrolières
du monde (25%). Mais seul Israël «combine à la fois puissance et
richesse». En somme, «trop vaste, trop divers», le GMO semble trop
segmenté pour se laisser «
encapsuler dans une unité géopolitique compacte».
Face
à un ensemble si disparate, on est en droit dès lors de se poser la
question quant aux objectifs visés par les promoteurs de ce projet.
Les Etats-Unis cherchent d’abord à s’assurer le contrôle d’une
région qui s’étend, telle une écharpe, des frontières du Pakistan à
la Mauritanie et qui constitue le nouveau rimland (anneau)
destiné à ceindre tout le flanc de la Russie.
Le
concept «Grand Moyen-Orient» unifie la stratégie américaine dans une
région qui recèle 65% des réserves prouvées de pétrole et 25 à 30%
des réserves de gaz. En outre, un «Grand Moyen-Orient» qui se
placerait dans le giron américain, placerait les Etats-Unis, dans
une position favorable par rapport à une Chine qui sera de plus en
plus dépendante des importations pétrolières surtout de la région du
Golfe.
En
utilisant la région comme simple champ d’expérimentation de la
recette «démocratique», les Etats-Unis s’épargnent l’effort de
comprendre les raisons véritables du ressentiment, voire de la haine
à leur égard. En d’autres termes, ce n’est pas sa politique
extérieure qui est remise en question mais la «culture» des arabes
et des musulmans qui est mise sur la sellette.
En
braquant l’attention des médias sur le Grand Moyen-Orient,
l’Amérique fait diversion par rapport à ses ennuis en Irak, mais
surtout par rapport à la situation dramatique en Palestine.
Le
GMO permet enfin de trouver un terrain d’entente avec une Europe qui
à montré quelques signes de rébellion lors de la guerre contre
l’Irak. L’Europe a toujours prôné le partenariat et la réforme
démocratique dans ses relations avec les pays la Méditerranée. Elle
serait, pensent les Américains, mal inspirée de s’opposer à leur
projet. Le GMO aiderait, dès lors, à la réconciliation
euro-atlantique.
Ainsi, on voit
clairement que la réforme politique des pays arabes et musulmans
n’est pas considérées in se, mais par rapport à ses retombées
positives sur la sécurité américaine et sur les relations
euro-atlantiques. Des pays arabes démocratiques et si possible
prospères seraient moins enclins, pensent les théoriciens de la
«contagion démocratique» à cultiver la haine de l’Amérique et plus
conciliants à l’égard d’Israël.
N. B.
Haut
GMO
l’Algérie est-elle concernée ?
L’énoncé du GMO et ses répercussions sur le monde n’ont pas fait
débat en Algérie. Si de rares interventions sont à relever et qui
ont eu ceci de commun de souffrir de la pauvreté de l’analyse au
bénéfice de la positon arrêtée, on ne peut dire que le GMO est loin
d’intéresser l’opinion nationale qui estime qu’elle n’est en rien
concernée par un tel projet. Cela est à la fois vrai que faux et à
cela il existe plus d’une explication.
Mais qu’est-ce que
ce fameux GMO ? Est-il franchement un mode d’emploi de
démocratisation accélérée dans le monde arabe si tant est qu’il le
vise exclusivement ? D’emblée, la simple énumération des différentes
régions comprises dans la formule de "Grand Moyen-Orient" montre
qu’il est impossible de les réduire à une seule expression et de les
amalgamer ainsi comme s’il s’agissait d’un "bloc de civilisation",
attisant ainsi l’hypothèse d’un "choc des civilisations". En effet,
ces différentes régions ne sont unies ni par la religion, ni par
l’origine ethnique des populations, ni même par une histoire
commune. Si l’islam est majoritaire, il y a dans ces pays d’autres
religions présentes, sans parler de l’Etat d’Israël. D’où, n’est-ce
l’interrogation de savoir si, à l’intérieur de la définition
américaine du GMO, des spécificités pourraient exister.
En tous cas, la
question reste entière s’agissant du cas Algérie. Nous avons trop
facilement tendance à croire que nous ne sommes pas du tout
concernés. Nous en voulons pour preuve qu’entre Alger et Washington,
les relations vont s’améliorant, au moins depuis l’avènement du
président Bouteflika, son forcing diplomatique et sa politique
intérieure de résolution de la crise qui ne va pas à contresens de
l’analyse des Etats-Unis qui a de tout temps demandé l’abandon de la
politique du tout sécuritaire et de l’inclusion de tous les
islamistes dans le jeu politique. De plus, le volume des échanges
commerciaux, la multiplication des investissements américains
(pétroliers notamment) et le travail de proximité auquel se sont
livré les ambassadeurs successifs dans notre pays laisse à penser
qu’entre les deux pays, rien ne préfigure d’intentions malveillantes
de Washington envers un partenaire comme l’Algérie. A cela
s’ajoutent naturellement les excellents rapports avec l’autre partie
du monde occidental, l’Union européenne, liée à l’Algérie par un
Accord d’association promettant d’être à la fois l’antichambre de
l’adhésion à l’OMC et, politiquement, de rapprocher Alger des alliés
directs des Etats-Unis. Du reste, il devient de plus en plus évident
que l’Algérie ne fait pas du tout partie de l’équation
moyen-orientale et, partant, n’a aucun rôle à jouer en dehors du
soutien aux Palestiniens et, aujourd’hui, aux Irakiens et aux
Libanais.
L’Algérie est-elle
pour autant loin de la zone de turbulence ? Si l’on pousse à son
bout la logique du GMO, la stabilité régionale nécessite, au regard
des Américains une pacification des relations arabo-israéliennes.
Cela implique la reconnaissance de l’Etat hébreu et, à cela,
l’Algérie est loin d’être prête à faire la moindre concession,
d’autant que parmi ses dirigeants les plus en vue, à l’image de
Abdelaziz Belkhadem par exemple, figurent des animateurs assumés du
«front du refus».
Autre élément
d’inquiétude, le GMO n’est pas forcément une pression visant à faire
aboutir les processus de démocratisation dans les pays arabe.
Présenter la démocratie comme une exigence extérieure reste, en
effet, la meilleure manière d’obtenir le rejet des populations
locales à un tel commandement, d’autant que la revendication
démocratique dans les pays arabes, Algérie comprise, ne semble pas
mobiliser la société civile au point que celle-ci en fasse l’objet
d’une révolution, voire manifeste un empressement pour une
transformation directe et sans délai du mode de gouvernance et des
systèmes politiques majoritairement autoritaires en place. L’absence
ou la corruption des élites y est pour beaucoup. Quant à l’Europe et
sa proximité, celle-ci est manifestement fragilisée, pour ce qui
nous concerne, avec le report de la signature du traité d’amitié
avec la France, avec laquelle une polémique de premier chef s’est
engagée sur le passé colonial.
Reste la question
suivante : faut-il déjà se préparer au GMO ? Et pour y répondre, il
faut être certain que celui-ci puisse apporter la démocratie ou non.
Pareille interrogation est fondamentale, elle est assurément la
seule d’actualité, du moment qu’elle peut paraître comme la planche
de salut des parties désirant la démocratie dans leurs pays, vu que
rien n’est possible avec les régimes en place qui, lorsqu’ils ne
cèdent aucun pouce de pouvoir, se font succéder par les forces
islamistes. Au risque de déplaire, on peut donc se permettre le
doute sur la question. On peut aussi se souvenir de ce que
l’Amérique des libertés a fait ailleurs, en Afghanistan comme en
Irak. Mais après tout, aussi, un Irak démocratique reste difficile à
atteindre autant par la persistance de l’occupation américaine que
par la poursuite des actions combattantes qui tuent des Irakiens et
qui servent de prétexte au Pentagone pour s’y maintenir. N’est-ce
pas un pari hasardeux que d’hésiter devant l’offensive «démocratisante»
de Washington, laquelle rappelle, n’est-ce pas, l’œuvre
civilisatrice des anciennes puissances colonisatrices de
l’avant-dernier siècle ? Et puis, quelle belle idiotie que cette
histoire de choc des civilisations ! Derrière un package de discours
idéologique, il n’y a rien d’autre, à vrai dire, que du capitalisme,
de l’ultralibéralisme à jamais en quête de débouchés. Un capitalisme
mondial qui formate les marchés hostiles, qui reprofile les
consommateurs frileux, qui annihile les barrières communautaires et
les résistances culturelles. Les choses vues sous cet angle, on peut
en conclure que l’Algérie n’est pas sur la liste prioritaire du GMO.
Elle ne doit cela qu’à son éloignement de Tel Aviv et de Pékin, eu
égard au fait que le projet de Bush vise autant à neutraliser les
ennemis – tous les ennemis – d’Israël et à cerner politiquement et
économique un ensemble asiatique de plus en plus menaçant. Mais cela
ne suffit pas pour épargner l’Algérie de pressions à venir du moment
qu’elle figure dans la carte portant exécution du GMO.
Mais à quelque
chose malheur est bon. Le GMO nous met au pied du mur. Il nous
renvoie à l’interrogation autour de la capacité de démocratisation,
de notre véritable place dans le monde d’aujourd’hui et, par-dessus
tout, à repenser la solidité de l’Etat-nation dont la première
faille se situe, encore et toujours, en son front intérieur.
Nabil Benali
Qu’est-ce que
le GMO ?
Voilà n’est-ce pas
une question intéressante, dans la mesure où aucun document officiel
émanant de la Maison Blanche n’est venu en expliciter le contenu.
Tout ce que nous savons, c’est que l’administration de Georges Bush
envisage de remodeler les rapports de force dans la région, étant
entendu que GMO va plus loin à l’est et à l’ouest du Moyen-Orient.
Le Grand
Moyen-Orient, vu par Washington, inclut le Moyen-Orient proprement
dit, ainsi que le Maghreb, le Machrek, la Turquie, Israël, l'Iran et
l'Afghanistan. C’est un terme utilisé par le président George Bush
et son gouvernement pour désigner un espace s'étendant du Maghreb au
Pakistan et à l'Afghanistan, en passant par la Turquie, le Machrek
et l'ensemble de la péninsule arabique. Pour l’historique, le
président Bush a d'abord évoqué la doctrine de "remodelage du Grand
Moyen-Orient" le 26 février 2003 devant une réunion de
néo-conservateur de l'American Enterprise Institute (AEI), avant de
la développer le 9 mai 2003 dans un discours à l'université de
Caroline du Sud. L'initiative vise un vaste ensemble d'États
d'histoire et de culture différentes (les 22 pays de la Ligue arabe
– c'est-à-dire les sept membres fondateurs suivants : l'Egypte,
l’Irak, le Liban, l’Arabie saoudite, la Syrie, la Jordanie, le Yémen
Nord, ainsi que la Libye, le Soudan, le Maroc, la Tunisie, le Koweit,
l’Algérie, le Yémen du Sud unifié depuis 1991 avec le Yémen du Nord,
Bahreïn, le Qatar, les Emirats arabes unis, Oman, la Mauritanie, la
Somalie, Djibouti, les Comores et l'Organisation de libération de la
Palestine – et 5 Etats non arabes : la Turquie, Israël, l'Iran, le
Pakistan et l'Afghanistan. De la sorte, l'Initiative de partenariat
au Moyen-Orient (Middle East Partnership Initiative ou MEPI)
annoncée par le département d'Etat le 12 décembre 2002 a ainsi été
approfondie en Initiative de Grand Moyen-Orient (Greater Middle East
Initiative, GMEI) et vise à transformer le paysage politique et
économique de cet ensemble. Lors de son discours sur l'état de
l'Union du 24 janvier 2004, George Bush déclara ainsi : "Tant que
le Moyen-Orient restera un lieu de tyrannie, de désespoir et de
colère, il continuera de produire des hommes et des mouvements qui
menacent la sécurité des États-Unis et de nos amis. Aussi,
l’Amérique poursuit-elle une stratégie avancée de liberté dans le
Grand Moyen-Orient", jetant ainsi les bases de ce qu'on appelle
désormais "la doctrine Bush".
Celle-ci a été
l'objet de critiques, venant en particulier des pays concernés et
d'Europe. On lui reproche d'ignorer l'hétérogénéité des Etats en
question et de vouloir exporter la démocratie sans tenir
suffisamment compte des facteurs locaux. Le plan fut alors remanié
par Washington et, après avoir été promu par le vice-président Dick
Cheney au forum de Davos du 26 janvier 2004, il fut adopté sous le
nom de "Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le
Moyen-Orient élargi et l'Afrique du Nord" lors du sommet du G8 à Sea
Island en juin 2004 par les dirigeants du G8, l'Algérie,
l'Afghanistan, Bahreïn, le Yémen, la Jordanie et la Turquie. Le
projet fut à nouveau discuté lors du sommet de l'Otan des 28 et 29
juin 2004 à Istanbul.
Si cette
initiative recueille sur le fond l’adhésion des membres de l’Union
européenne, soucieuse de voir s’inscrire la démocratie au
Moyen-Orient, elle vient néanmoins perturber un partenariat
euroméditerranéen déjà à l’œuvre depuis une décennie. Les Européens,
et la France en particulier, se sont inquiétés de l’influence que
les Etats-Unis pourraient chercher à étendre dans ce qu’ils
considèrent souvent comme leur pré carré (notamment en ce qui
concerne les pays du Maghreb), d’autant qu’à l’heure actuelle, ce
sont les partenariats économiques et non politiques qui sont étudiés
en priorité. C’est sous la pression européenne que fut modifiée
l’appellation Grand Moyen-Orient qui ne prenait pas suffisamment en
compte la diversité des pays concernés et que fut clairement
reconnue l'action et le rôle de «conciliateur» de l'Europe en
Méditerranée et dans le Monde arabe.
N. B.
Haut
Après l'agression israélienne contre le Liban
Les islamistes plus présents que jamais
Jamais les gouvernants arabes n'ont été aussi éloignés de leurs
populations et probablement jamais les islamistes n'ont été aussi
proches de ces mêmes populations. Pourtant, l'agression israélienne
contre le Liban, destinée à déraciner le mouvement du Hezbollah, va
certainement porter un coup dur aux mouvements islamistes plus que
jamais qualifiés d'aventuriers et d'utopistes.
Les craintes et les colères des populations arabes ont été relayées
par les mouvements islamistes. Ces mouvements, souvent dissidents ou
activant à la limite de la clandestinité sous les régimes arabes, à
l'image du Hezbollah, bénéficiant d'un élan de sympathie réel alors
que plus que jamais le Hezbollah s'inscrit comme porte-drapeau de la
résistance libanaise à l'occupation.
Il était ainsi
opportun et aisé, pour le secrétaire général du Hezbollah, de
balayer d'une seule phrase le clivage savamment entretenu par les
médias occidentaux mais qui existe effectivement en Orient entre
chiites et sunnites, en déclarant sur les chaînes de télévisions
Al-Manar et LBC, cinq jours après les premiers bombardements
israéliens de Beyrouth, que «la oumma des fidèles doit saisir
cette opportunité historique pour s'unir autour de l'islam contre
les impies dont l'entité sioniste n'est qu'un poste avancé».
Même si, au bout du compte, les Libanais, qui comptent une forte
communauté chrétienne, font les frais de la folie meurtrière des
Israéliens qui ne font pas dans le détail ni dans l'humanitaire
lorsqu'il s'agit de défendre par le fer et le feu leur satanée
sécurité qui coûte finalement très cher aux autres.
Mais Nasrallah n'est pas le seul islamiste à faire référence à Dieu
lorsqu'il s'agit de faire de la politique. Le secrétaire général des
Frères musulmans en Egypte, le Docteur Mahmoud Ezzat, a prédit la
fin prochaine d'Israël tout en fustigeant les régimes arabes qui se
terraient dans un silence coupable face aux crimes commis par
l'armée israélienne au Liban. M. Ezzat a souligné, dans une
interview accordée à un chercheur britannique, que
«l'administration américaine donne aux régimes tyrans le feu vert
pour opprimer leurs peuples et les diriger d’une main de fer afin de
parvenir aux intérêts américains». Mahmoud Ezzat tient
effectivement un discours plus réaliste que ses prédictions de la
fin d'Israël lorsqu'il met en lumière le soutien des Etats-Unis à
des régimes corrompus et honnis par leurs populations.
Elan de sympathie
Ce discours trouve écho dans les manifestations organisées par des
ONG ou des partis proches de la mouvance islamiste. A Amman, des
milliers de Jordaniens ont manifesté pour exprimer leur soutien aux
palestiniens, au Hamas et aux combattants libanais du Hezbollah,
reprenant en chœur un slogan sans équivoque : «Ya Hassan ya
Nasrallah ya habib, frappe, frappe Haïfa et Tel Abib !» La
couleur jaune du Hezbollah a dominé banderoles et drapeaux durant
cette démonstration de force.
Au Caire, en Egypte, c'est dans la cour de la mosquée d'Al-Azhar que
des milliers de manifestants se sont rassemblés. Mohammed Mahdi Akef,
un des responsable des Frères musulmans, organisateur du plus
important rassemblement tenu au Caire depuis le début de l'offensive
israélienne, a indiqué : «Aujourd'hui, nous apportons notre
soutien à la résistance des Palestiniens, des Libanais, des Irakiens
et à toute résistance contre l'arrogance des sionistes, des
Etats-Unis et de l'Europe.» Les protestataires sont restés
cloîtrés à l'intérieur de la cour de la mosquée alors qu'un imposant
dispositif policier avait été déployé pour empêcher tout
rassemblement de foule à l'extérieur.
A Khartoum, au Soudan, c'est Sadik el-Mehdi, ancien Premier ministre
reconverti à l'opposition, qui a appelé à un rassemblement qui a
réuni au moins un millier de personnes en solidarité envers les
peuples libanais et palestinien.
Est-ce à dire que les islamistes vont revenir sur la scène politique
arabe plus forts et définitivement incontournables après avoir été
taxés plus que de raison de porter le terrorisme international
version Ben Laden? Cette éventualité peut paraître plausible alors
que les gouvernements arabes sont plus que jamais discrédités devant
leurs populations, perdant la face à chaque raid aérien israélien
sur Beyrouth.
En fait, bien avant l'offensive israélienne sur le Liban, les Etats
arabes tentaient tant bien que mal de se réapproprier l'islamisme
pour justement le soustraire aux desseins d'une opposition
politique, certes islamiste, mais crédible aux yeux des populations
fatiguées de subir les exactions et manœuvres politiciennes de
régimes à bout de souffle.
Baroud d'honneur
Dans le même temps, il est clair que les appareils répressifs des
Etats contre les mouvements islamistes au nom de lutte contre le
terrorisme ont porté leurs fruits, d'autant que cette politique de
la main de fer s'est accompagnée d'une sorte de réislamisation «par
le haut» tendant à désamorcer la contestation islamiste en répondant
favorablement aux doléances populistes (interdiction de pratiques
considérées comme attentatoires aux bonnes mœurs ou illicites
(réduction de la mixité, bienveillance à l'égard du voile islamique,
interdiction de libations dans les quartiers populaires (Egypte,
Soudan).
On a constaté
aussi une ouverture du jeu politique à une frange d'islamistes dits
modérés, comme cela s'est vu en Jordanie ou au Koweït, ou même une
ouverture limitée comme en Egypte.
De toute évidence, dans la partie qui se joue au Liban les régimes
arabes ont gros à perdre. Ce ne sont certainement pas les discours
enthousiastes des islamistes qui vont l'emporter, mais un réalisme
politique et diplomatique évident. Les régimes arabes les plus
proches du conflit ferment les yeux car il leur importe plus de
sauvegarder leur pouvoir que de prendre la défense de leurs frères
libanais. Un affaiblissement sur le plan extérieur ne les aiderait
pas à mieux contrer leurs islamistes.
L'implication
directe dans le conflit (l'arsenal réuni par les pays du Golfe a de
quoi détruire dix fois les forces israéliennes s'il était utilisé)
est trop hasardeuse, d'autant que les Israéliens ne disent pas faire
la guerre au Liban mais au Hezbollah, organisation terroriste aux
yeux des régimes.
Le clivage chiite-sunnite n'est pas non plus pour aider le Hezbollah
à trouver des soutiens au Moyen-Orient d'autant qu'un
affaiblissement de ce mouvement aurait pour effet une baisse directe
de la capacité d'influence du régime iranien au Moyen-Orient. On
peut prendre pour preuve les déclarations rapportées par le journal
israélien Yediot Aharonot du 20 juillet — pourquoi
mentirait-il ? — qui indique que des régimes arabes modérés ont
exprimé leur soutien aux actions des Israéliens. Des déclarations
dans ce sens seraient parvenuee toute la semaine au ministère de
Affaires étrangères israélien.
Finalement, si le Hezbollah et les islamistes dans le monde arabe
pavoisent, cela ressemble plus à un baroud d'honneur puisque de
toute façon les régimes actuellement en place auront sauvé la face
devant leur allié américain, soutien inconditionnel d’Israël, en
n'exprimant pas trop de résistance à l'offensive israélienne au
Liban. D'autre part, en affaiblissant un des mouvements islamistes
les mieux structurés et les plus efficaces, les régimes arabes sur
le déclin se seront donné un nouveau sursis. Les régimes arabes sont
disqualifiés, pour la plupart, aux yeux de leurs opinions publiques,
campant sur un silence complice face à l'agression israélienne
contre le Liban. Mais comme on le sait, ce ne sont pas les opinions
qui fondent les pouvoirs politiques dans les pays arabes.
Amine Esseghir
Haut
14 février 2005, Rafic Hariri est assassiné
Le crime est
désormais signé
Avant le 14
février 2005, date de l’assassinat de l’ancien Premier ministre
Rafic Hariri dans un attentat à la voiture piégée, le Liban
savourait la paix et la stabilité retrouvées au bout de plusieurs
années de guerre civile. L’acte commis avait constitué, de l’avis
de tous les observateurs de la région, «un coup dur pour la
stabilité et la paix civile» car il avait mis le feu aux
poudres. La tension confessionnelle est montée d’un cran. La crise
politique s’est réinstallée. Les relations entre le pouvoir et son
allié syrien et l’opposition se sont détériorées à telle enseigne
que le point de non-retour a été atteint. Ou presque. Les pires
craintes avaient été imaginées pour le devenir de ce pays. Car,
avait-on affirmé, si l’assassinat le 22 novembre 1989 de l’ancien
président de la République René Moawad, trois semaines après son
élection, avait été considéré comme le dernier acte d’une longue
guerre civile qui a fait 170 000 morts, celui de Rafic Hariri a
été assimilé à l’acte qui allait ouvrir une nouvelle page trouble
de l’histoire du Liban. L’homme pesait beaucoup sur un Liban en
quête de reconstruction. Sa mort, de l’avis de tous les
observateurs, signifiait sans conteste la fin d’une époque et le
début d’une ère marquée par l’incertitude et la peur de l’avenir. La
revendication de l’assassinat par le Groupe de la victoire et du
Jihad en Syrie – par Syrie, les islamistes entendent la Syrie
actuelle, le Liban et la Palestine –n’a pas été pris en compte. Et
pour cause, de l’avis des spécialistes, un tel attentat ne pouvait
avoir été préparé et réalisé par des amateurs. Il nécessitait un
niveau de professionnalisme et une logistique exceptionnels. Seul un
Etat était en mesure de les réunir. Mais bizarrement, sur la liste
d’éventuels coupables ne figuraient que deux noms : la Syrie et
éventuellement l’Iran. Israël était «oublié». Mais Damas avait les
faveurs des pronostics.
Israël déclare
la guerre
12 juillet 2006.
Le Liban se réveille dans une ambiance de déjà vu par le passé, la
guerre. Contre toute attente, Israël, du moins en raison de la
disproportion de la réaction par apport à la provocation du
Hezbollah qui a consisté en l’enlèvement de deux soldats israéliens,
a déclaré la guerre. Cette disproportion ne pouvait que mettre la
puce à l’oreille et rappeler qu’il y a un peu plus d’un an, l’ancien
Premier ministre était assassiné. Une guerre qui a le mérite de
réactualiser la fameuse question que tout un chacun s’est posée le
14 février 2005, à savoir à qui profite le crime ? Il est vrai que
juste après l’attentat, il était plus facile de désigner Damas et
son régime comme étant les commanditaires. Il suffisait, pour
convaincre une opinion libanaise et internationale choquées et
médusées, de rappeler, à titre d’exemple, le rôle joué par Hariri
dans l’élaboration et le vote au Conseil de sécurité de la
résolution 1559 réclamant le retrait syrien, menaçant ainsi
l’influence syrienne au Liban. L’ancien chef du gouvernement était
également accusé d’être le véritable chef de l’opposition
anti-syrienne regroupée autour du leader druze Walid Joumblatt et
des opposants chrétiens. L’opinion internationale, dans sa quête de
la vérité afin de mettre un nom sur le coupable, ne pouvait que
prendre pour argent comptant tout ce qui a été avancé. Dans ce cas
de figure, il était tout à fait compréhensible que l’on oublie que
Hariri, plus que quiconque, connaissait l’importance de Damas sur
l’échiquier politique libanais et partant, ne pouvait se permettre
de rompre tous les ponts. De même qu’au plan interne, il avait
toujours fait en sorte que l’opposition modère son discours dès
qu’il jugeait qu’elle avait franchi un certain seuil.
C’est dire que
contrairement à ce qui a été laissé entendre, la Syrie avait plus à
perdre qu’à gagner en organisant l’attentat de Hariri. D’autant que
Bachar El-Assad, qui a hérité de la présidence après la disparition
de son père, ne pouvait se risquer à ouvrir un front avec le pays
voisin. En fait, ceux qui avaient décidé de l’assassinat de Hariri
avaient en tête un tout autre scénario dont la réalisation devait
intervenir plus d’une année après. L’attentat contre Hariri, dont on
ne pouvait ignorer le poids sur le Liban, avait pour objectif de
préparer le terrain à l’agression israélienne. Mais en ce 14 février
2005, peu de Libanais pouvaient le savoir. En fait, en ce jour de
deuil, la seule certitude était que désormais le Liban ne serait
plus le même. Et la crainte d’avoir un pays plus meurtri et plus
divisé était loin d’être la pire des conséquences imaginées. Ce
12 juillet 2006, ils auront eu la confirmation de l’appréhension née
de la disparition tragique de Rafic Hariri.
Scénario
parfait
En fait, avec le
recul, on prend conscience que les scénaristes qui ont eu à
travailler sur le film Proche-Orient avec comme première scène de
l’épisode libanais l’assassinat de Hariri, ont imaginé le scénario
presque parfait. Tout a été calculé. En effet, un mois après la mort
de Hariri, le 14 mars 2005, l’opposition est sortie dans la rue pour
exiger le départ de la Syrie. La radicalisation du discours de
l’opposition, les accusations contre le pouvoir libanais et son
tuteur syrien, l’exacerbation des sentiments confessionnels ont été
savamment recherchés et obtenus par ceux qui visaient
l’affaiblissement du Liban avant de le livrer à Tsahal. Même l’ONU
s’est prêtée au jeu en apportant sa contribution. Les conclusions
préliminaires de la Commission d'enquête indépendante décidée le 7
avril dernier par la résolution 1595 du Conseil de sécurité dans le
but d'identifier les auteurs, commanditaires, organisateurs et
complices de l'attentat terroriste ont abondé dans le sens voulu :
désigner la Syrie comme étant le commanditaire. Le but est
aujourd’hui des plus clairs. Il consistait à mettre Damas dans une
position de défensive en faisant d’elle la coupable. Cette tactique
s’est avéré des plus judicieuses car dans son souci de ne pas se
mettre à dos l’opinion internationale de gouvernements déjà
hostiles, le régime syrien a vite fait de mettre en application le
plan de retrait de ses forces armée stationnées en territoire
libanais. Il est évident, aujourd’hui, à la faveur de l’évolution de
la situation dans cette région, que l’objectif était d’éviter que
l’armée syrienne sur laquelle le Liban a toujours compté pour
assurer sa défense puisque sa propre armée est, dit-on, moins forte
qu’une simple milice du Hezbollah.
Les masques
sont tombés
Selon les règles
non écrites du jeu politique libanais qui date d’un accord de 1943,
la présidence de la République est assurée par un chrétien maronite,
la présidence du gouvernement est occupée par un musulman sunnite et
la présidence du Parlement est assumée par un musulman chiite. Pour
les responsabilités au sein de l’armée, c’est le même principe qui
prévaut. Les postes sont répartis selon des critères d’appartenance
religieuse. C’est, feront remarquer les observateurs, l’origine de
la faiblesse de cette armée. «Aucune des communautés n’a
pleinement confiance dans la loyauté de l’armée puisqu’elle peut
toujours craindre qu’en cas de tensions entre communautés, l’armée
n’éclate ou ne bascule selon l’appartenance de tel ou tel général à
un camp ou un autre», est-il relevé. Il est aussi admis que
cette dernière n’a aucune capacité et ne résisterait pas longtemps à
une agression israélienne puisqu’lsraël dispose de la maîtrise
absolue du ciel libanais où il ne s’est jamais privé, même en temps
de calme, sinon de paix (mot imprononçable dans la région), de faire
des démonstrations de force ou d’intimidation.
En fait la seule
protection possible – mais non effective à ce jour – du Liban en
cette pourrait venir de l’aviation ou des missiles syriens. Autre
argument dissuasif dont le Liban pouvait se prévaloir : l’armée de
terre syrienne est numériquement plus nombreuse que l’israélienne,
bien que beaucoup moins moderne. Mais elle était en mesure d’assurer
la défense du territoire et de dissuader toute velléité d’intrusion.
Ce qui n’est pas sans importance.
C’est donc un
Liban fragilisé qui, ce 12 juillet, a renoué avec la guerre. Au bout
de deux semaines, la catastrophe est totale. Notamment au plan
humanitaire. Des dizaines de civils ont été tués dans des raids
aériens. Les infrastructures ont été détruites. Les étrangers ont
été rapatriés par leurs pays. Les autochtones ont fui vers la Syrie.
700 000 Libanais ont préféré l’exode à une mort quasi certaine.
L’opinion internationale se tait. Les gouvernements occidentaux
critiquent du bout des lèvres. Les USA approuvent l’offensive
militaire sous prétexte qu’Israël a le droit de se défendre et de
tout tenter pour récupérer ses deux soldats enlevés par le
Hezbollah. Qu’un pays soit anéanti dans le sillage de cette
opération importe peu. Du ciel, feu Hariri observe ce qu’il est
advenu de son pays. Et surtout il aura compris qui sont les
commanditaires de son assassinat.
Nadia Kerraz
Haut
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