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Interview : Yacine Téguia, membre du bureau national du MDS
«L’habillage
politico-institutionnel couvre une dérive néo-libérale»
Le responsable du
Mouvement démocratique et social (MDS) aborde l’actualité. Derrière
l’impatience de la révision constitutionnelle, il voit une démarche
qui vise à tourner le dos au projet d’une Algérie démocratique et
sociale portée par le peuple algérien depuis le mouvement national.
Les Débats :
Quelle est la position du MDS par rapport à la révision de la
Constitution ?
Yacine Téguia :
La Constitution doit être révisée dans ses fondements. En 1996,
Ettahadi (qui a précédé le MDS, ndlr) avait envoyé un mémorandum au
président Zeroual et soumettait ses réserves. Il demandait qu’on en
finisse avec l’Etat hybride institutionnalisé depuis l'Indépendance.
Le pouvoir prétend renoncer à la légitimité historique, mais ne
s’inscrit pas dans la démocratie. Il veut imposer un despotisme basé
sur une alliance islamo-conservatrice. La séparation du politique et
du religieux, l’affirmation de l’algérianité et une démocratie
permettant une alternative au pouvoir et une expression souveraine
de la société restent des exigences. Il faut revoir ce qui entrave
la démocratisation de l’Etat et de la société. Le président de la
République pose le problème de l’hybridité du régime en focalisant
le débat sur le régime présidentiel ou parlementaire. Le projet
présenté par Belkhadem est frappant, il reproduit le régime
semi-présidentiel. On évoque des problèmes virtuels de relations
entre l’Exécutif et le Parlement, comme si le système pouvait
s’accommoder d’une APN et/ou d’un Exécutif qui ne soient pas issus
des partis/Etat. C’est une manière de contourner l’hybridité
structurelle de l’Etat, qui veut concilier un Etat démocratique
moderne et un Etat théocratique. Le pouvoir galvaude cette question
comme il a dévoyé le thème de la paix. Ainsi, le projet du FLN
considère que l’islam, l’arabe et tamazight sont un patrimoine
commun des Algériens, mais en même temps refuse l’officialisation de
tamazight et la moindre modification de l’article 2 qui dit que
l’islam est religion d’Etat. Nous l’avons déjà dit, au plan
politique, le FLN peut reculer, mais sur le terrain idéologique, sa
nature conservatrice prend le dessus.
Cette révision
touchera-t-elle seulement les aspects politiques ?
En annonçant un
référendum avant la fin de l’année, le pouvoir veut recomposer tout
le paysage politique : institutions et classe politique. Il veut le
faire en décalage avec les sacrifices de la société et l’expérience
universelle. Dans les projets de Belkhadem, il y a aussi les
révisions de la loi sur les partis politiques et du code électoral.
S’agit-il pour le pouvoir de pérenniser le personnel de Bouteflika,
de lui créer la base sociopolitique qui lui fait défaut ? S’agit-il
de mettre en œuvre une réforme structurelle qui vise l’adaptation du
système, de manière unilatérale, au bénéfice des intérêts qui se
sont cristallisés dans la rente ? Le contenu de la révision nous
éclairera davantage sur les intentions du pouvoir, l’orientation et
le rythme qu’il veut donner à ses réformes. Mais il est clair qu’il
veut procéder à l'habillage politico-institutionnel d'une dérive
néo-libérale, tournant le dos au projet d’une Algérie démocratique
et sociale, portée par le peuple algérien depuis le mouvement
national. Le régime de Bouteflika agit au bénéfice de certains
intérêts rentiers et du capital commercial et financier. Que ce soit
à travers l’ouverture du commerce extérieur ou le remboursement
anticipé de la dette, les arbitrages du pouvoir se font au détriment
de l’économie productive.
Y a-t-il un
lien entre le départ d’Ouyahia de la chefferie du gouvernement et
l’annonce de la réforme constitutionnelle ?
Il y a un lien
entre ces événements et les projets que porte Belkhadem. S’agit-il
d’une fin de mission pour Ouyahia qui aurait été chargé de faire
passer la charte pour la réconciliation et les partielles en
Kabylie ? Si c’est le cas, le pouvoir s’est débarrassé d’un vestige
du passé pour entamer autre chose. Les milieux ayant accumulé des
fortunes pendant la dernière décennie s’impatientent et veulent
faire fructifier leur argent. Ce sont les barons de l’import-import,
ceux qui ont accaparés de privilèges, qui ont détourné les lignes de
crédits… Maintenant que les équilibres macro-économiques ont été
rétablis sur le dos des salariés ayant subi l’ajustement structurel,
ces forces politiques et économiques souhaitent d’autres réformes à
leur avantage. Elles font pression pour qu’il y ait un pacte social
garantissant leurs intérêts. On avance une augmentation de 98
milliards de dinars. Il faudrait dix fois plus d’argent redistribué
en salaires pour atteindre la part des salaires de nos voisins du
Maghreb ! On veut figer un niveau de salaires au nom de la
croissance et de la productivité, alors que la question du salaire
pose celle de la répartition des richesses nationales avant tout.
Ces forces sont en train de culpabiliser la société parce qu’elles
refusent d’investir et de former.
Que faites-vous
alors de la privatisation des entreprises publiques ?
Dans les pays en
transition, la privatisation des entreprises publiques est un moyen
d’accélérer la privatisation de l’économie. Or en Algérie, sans
grandes opérations de privatisation, plus des trois-quarts de la
production industrielle hors hydrocarbures viennent maintenant du
privé… Dans l’agriculture, les chiffres sont plus importants. Le
processus de privatisation de l’économie s’est traduit non pas par
la privatisation des entreprises publiques, les investissements, le
développement et la création de nouvelles entités, mais par la
fermeture d’entreprises et les baisses de performance du secteur
public. Celui-ci a perdu sans que le privé y gagne, sans qu’il y ait
accumulation au niveau de ce dernier. Nous sommes en voie de
désindustrialisation, avec toutes les conséquences sociales et
économiques qui en découlent ! Trimestre après trimestre, l’Office
des statistiques nous annonce des baisses de la production
industrielle tandis que le pouvoir courtise les émirs du Golfe qui
préfèrent les services et la spéculation immobilière.
A vous
entendre, l’Etat n’a pas politique de privatisation ?
Si… Il y a eu une
volonté politique de freiner le processus de privatisation et de
marginaliser le secteur public, parce qu’on a voulu servir d’abord
les intérêts de ceux qui représentent le capital commercial et
financier, ceux qui se trouvent hors de la sphère de la production.
On remarque que les enseignes commerciales étrangères, du type
Carrefour ou Casino, ont plus de facilité à s’installer en Algérie
que les sociétés industrielles. Les tenants de la théorie du big
bang en Europe de l’Est n’auraient pas rêvé un pareil bouleversement
économique !
Votre
commentaire sur la privatisation de certaines banques publiques ?
Dans la même
logique de spéculation, on est en train d’envisager la privatisation
de certaines banques publiques. Au moment où l’Etat se désendette au
niveau extérieur, on parle de déficit budgétaire couvert par le
recours aux surliquidités des banques privatisables. Dès maintenant,
l’Etat s’endette auprès des futurs acquéreurs. En même temps, toutes
les banques étrangères installées dans notre pays ont le même
comportement que les banques algériennes publiques ou privées :
elles favorisent l’import-import et ne facilitent pas
l’investissement. On est loin des banques qui joueraient le rôle de
financiers du développement. Les taux d’intérêts usuraires pratiqués
le prouvent, la réforme de la banque n’est pas la mère des réformes,
comme le suggérait un ministre. Elle sera le fruit de la
transformation radicale de l’économie.
Quel est l’avis
du MDS sur les amendements de la loi sur les hydrocarbures ?
Pour le MDS, le
problème fondamental est la nature de l’Etat. Il ne suffit pas de
réduire la part de Sonatrach dans l’industrie des hydrocarbures pour
faire reculer mécaniquement le caractère rentier de l’économie. Le
changement de la nature de l’économie dépendra de la capacité à
faire émerger un secteur productif puissant, à mettre en œuvre une
politique industrielle. Parmi les facteurs déterminants, il y a la
disponibilité et le coût de l’énergie. Si le groupe Mittal n'avait
pas eu des tarifs préférentiels sur l’électricité, il n'est pas sûr
qu'il aurait repris le complexe d'El-Hadjar.
Quant à
l’amendement, il est le signe de l’échec d’une conception purement
financière et néo-libérale de la question énergétique. Pour le
pouvoir, il a été question de transformer les réserves du sous-sol
en réserves financières, alors qu’il s’agit d’en faire un instrument
pour un développement durable. On ne peut croire en un revirement du
pouvoir sur cette loi tant que son éventuel amendement ne sera pas
accompagné d’une relance des investissements et d’une politique
industrielle nationale.
Un mot sur la
réconciliation nationale…
La charte pour la
réconciliation balise le terrain idéologique : Bouteflika renvoie
dos à dos islamistes et laïcs. C’est la posture traditionnelle du
libéral qui se dit sans idéologie, au dessus de tous.
Paradoxalement, tout en renforçant son pouvoir personnel, Bouteflika
prétend instaurer un Etat de droit et respecter les libertés. Or,
l’acte fondateur de sa politique est l’amnistie en faveur des
terroristes islamistes. Quand il gracie les journalistes, il ne fait
que remettre en cause les abus de la répression sans remettre en
cause la répression elle-même, c’est-à-dire le code pénal qui
criminalise les délits de presse. En attendant, des Algériens
meurent toujours. La seule différence c’est que le pouvoir dit
aujourd’hui qu’ils sont victimes d’actes de diversion quand hier il
parlait de terrorisme résiduel.
Z’hor Chérief
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