Semaine du 26  juillet  au 1 août 2006

 

Interview : Yacine Téguia, membre du bureau national du MDS

«L’habillage politico-institutionnel couvre une dérive néo-libérale»

 

 
 
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Interview : Yacine Téguia, membre du bureau national du MDS

«L’habillage politico-institutionnel couvre une dérive néo-libérale»

Le responsable du Mouvement démocratique et social (MDS) aborde l’actualité. Derrière l’impatience de la révision constitutionnelle, il voit une démarche qui vise à tourner le dos au projet d’une Algérie démocratique et sociale portée par le peuple algérien depuis le mouvement national.

 

Les Débats : Quelle est la position du MDS par rapport à la révision de la Constitution ?

Yacine Téguia : La Constitution doit être révisée dans ses fondements. En 1996, Ettahadi (qui a précédé le MDS, ndlr) avait envoyé un mémorandum au président Zeroual et soumettait ses réserves. Il demandait qu’on en finisse avec l’Etat hybride institutionnalisé depuis l'Indépendance. Le pouvoir prétend renoncer à la légitimité historique, mais ne s’inscrit pas dans la démocratie. Il veut imposer un despotisme basé sur une alliance islamo-conservatrice. La séparation du politique et du religieux, l’affirmation de l’algérianité et une démocratie permettant une alternative au pouvoir et une expression souveraine de la société restent des exigences. Il faut revoir ce qui entrave la démocratisation de l’Etat et de la société. Le président de la République pose le problème de l’hybridité du régime en focalisant le débat sur le régime présidentiel ou parlementaire. Le projet présenté par Belkhadem est frappant, il reproduit le régime semi-présidentiel. On évoque des problèmes virtuels de relations entre l’Exécutif et le Parlement, comme si le système pouvait s’accommoder d’une APN et/ou d’un Exécutif qui ne soient pas issus des partis/Etat. C’est une manière de contourner l’hybridité structurelle de l’Etat, qui veut concilier un Etat démocratique moderne et un Etat théocratique. Le pouvoir galvaude cette question comme il a dévoyé le thème de la paix. Ainsi, le projet du FLN considère que l’islam, l’arabe et tamazight sont un patrimoine commun des Algériens, mais en même temps refuse l’officialisation de tamazight et la moindre modification de l’article 2 qui dit que l’islam est religion d’Etat. Nous l’avons déjà dit, au plan politique, le FLN peut reculer, mais sur le terrain idéologique, sa nature conservatrice prend le dessus.

 

Cette révision touchera-t-elle seulement les aspects politiques ?

En annonçant un référendum avant la fin de l’année, le pouvoir veut recomposer tout le paysage politique : institutions et classe politique. Il veut le faire en décalage avec les sacrifices de la société et l’expérience universelle. Dans les projets de Belkhadem, il y a aussi les révisions de la loi sur les partis politiques et du code électoral. S’agit-il pour le pouvoir de pérenniser le personnel de Bouteflika, de lui créer la base sociopolitique qui lui fait défaut ? S’agit-il de mettre en œuvre une réforme structurelle qui vise l’adaptation du système, de manière unilatérale, au bénéfice des intérêts qui se sont cristallisés dans la rente ? Le contenu de la révision nous éclairera davantage sur les intentions du pouvoir, l’orientation et le rythme qu’il veut donner à ses réformes. Mais il est clair qu’il veut procéder à l'habillage politico-institutionnel d'une dérive néo-libérale, tournant le dos au projet d’une Algérie démocratique et sociale, portée par le peuple algérien depuis le mouvement national. Le régime de Bouteflika agit au bénéfice de certains intérêts rentiers et du capital commercial et financier. Que ce soit à travers l’ouverture du commerce extérieur ou le remboursement anticipé de la dette, les arbitrages du pouvoir se font au détriment de l’économie productive.

 

Y a-t-il un lien entre le départ d’Ouyahia de la chefferie du gouvernement et l’annonce de la réforme constitutionnelle ?

Il y a un lien entre ces événements et les projets que porte Belkhadem. S’agit-il d’une fin de mission pour Ouyahia qui aurait été chargé de faire passer la charte pour la réconciliation et les partielles en Kabylie ? Si c’est le cas, le pouvoir s’est débarrassé d’un vestige du passé pour entamer autre chose. Les milieux ayant accumulé des fortunes pendant la dernière décennie s’impatientent et veulent faire fructifier leur argent. Ce sont les barons de l’import-import, ceux qui ont accaparés de privilèges, qui ont détourné les lignes de crédits… Maintenant que les équilibres macro-économiques ont été rétablis sur le dos des salariés ayant subi l’ajustement structurel, ces forces politiques et économiques souhaitent d’autres réformes à leur avantage. Elles font pression pour qu’il y ait un pacte social garantissant leurs intérêts. On avance une augmentation de 98 milliards de dinars. Il faudrait dix fois plus d’argent redistribué en salaires pour atteindre la part des salaires de nos voisins du Maghreb ! On veut figer un niveau de salaires au nom de la croissance et de la productivité, alors que la question du salaire pose celle de la répartition des richesses nationales avant tout. Ces forces sont en train de culpabiliser la société parce qu’elles refusent d’investir et de former.

 

Que faites-vous alors de la privatisation des entreprises publiques ?

Dans les pays en transition, la privatisation des entreprises publiques est un moyen d’accélérer la privatisation de l’économie. Or en Algérie, sans grandes opérations de privatisation, plus des trois-quarts de la production industrielle hors hydrocarbures viennent maintenant du privé… Dans l’agriculture, les chiffres sont plus importants. Le processus de privatisation de l’économie s’est traduit non pas par la privatisation des entreprises publiques, les investissements, le développement et la création de nouvelles entités, mais par la fermeture d’entreprises et les baisses de performance du secteur public. Celui-ci a perdu sans que le privé y gagne, sans qu’il y ait accumulation au niveau de ce dernier. Nous sommes en voie de désindustrialisation, avec toutes les conséquences sociales et économiques qui en découlent ! Trimestre après trimestre, l’Office des statistiques nous annonce des baisses de la production industrielle tandis que le pouvoir courtise les émirs du Golfe qui préfèrent les services et la spéculation immobilière.

 

A vous entendre, l’Etat n’a pas politique de privatisation ?

Si… Il y a eu une volonté politique de freiner le processus de privatisation et de marginaliser le secteur public, parce qu’on a voulu servir d’abord les intérêts de ceux qui représentent le capital commercial et financier, ceux qui se trouvent hors de la sphère de la production. On remarque que les enseignes commerciales étrangères, du type Carrefour ou Casino, ont plus de facilité à s’installer en Algérie que les sociétés industrielles. Les tenants de la théorie du big bang en Europe de l’Est n’auraient pas rêvé un pareil bouleversement économique !

 

Votre commentaire sur la privatisation de certaines banques publiques ?

Dans la même logique de spéculation, on est en train d’envisager la privatisation de certaines banques publiques. Au moment où l’Etat se désendette au niveau extérieur, on parle de déficit budgétaire couvert par le recours aux surliquidités des banques privatisables. Dès maintenant, l’Etat s’endette auprès des futurs acquéreurs. En même temps, toutes les banques étrangères installées dans notre pays ont le même comportement que les banques algériennes publiques ou privées : elles favorisent l’import-import et ne facilitent pas l’investissement. On est loin des banques qui joueraient le rôle de financiers du développement. Les taux d’intérêts usuraires pratiqués le prouvent, la réforme de la banque n’est pas la mère des réformes, comme le suggérait un ministre. Elle sera le fruit de la transformation radicale de l’économie.

 

Quel est l’avis du MDS sur les amendements de la loi sur les hydrocarbures ?

Pour le MDS, le problème fondamental est la nature de l’Etat. Il ne suffit pas de réduire la part de Sonatrach dans l’industrie des hydrocarbures pour faire reculer mécaniquement le caractère rentier de l’économie. Le changement de la nature de l’économie dépendra de la capacité à faire émerger un secteur productif puissant, à mettre en œuvre une politique industrielle. Parmi les facteurs déterminants, il y a  la disponibilité et le coût de l’énergie. Si le groupe Mittal n'avait pas eu des tarifs préférentiels sur l’électricité, il n'est pas sûr qu'il aurait repris le complexe d'El-Hadjar.

Quant à l’amendement, il est le signe de l’échec d’une conception purement financière et néo-libérale de la question énergétique. Pour le pouvoir, il a été question de transformer les réserves du sous-sol en réserves financières, alors qu’il s’agit d’en faire un instrument pour un développement durable. On ne peut croire en un revirement du pouvoir sur cette loi tant que son éventuel amendement ne sera pas accompagné d’une relance des investissements et d’une politique industrielle nationale.

 

Un mot sur la réconciliation nationale…

La charte pour la réconciliation balise le terrain idéologique : Bouteflika renvoie dos à dos islamistes et laïcs. C’est la posture traditionnelle du libéral qui se dit sans idéologie, au dessus de tous. Paradoxalement, tout en renforçant son pouvoir personnel, Bouteflika prétend instaurer un Etat de droit et respecter les libertés. Or, l’acte fondateur de sa politique est l’amnistie en faveur des terroristes islamistes. Quand il gracie les journalistes, il ne fait que remettre en cause les abus de la répression sans remettre en cause la répression elle-même, c’est-à-dire le code pénal qui criminalise les délits de presse. En attendant, des Algériens meurent toujours. La seule différence c’est que le pouvoir dit aujourd’hui qu’ils sont victimes d’actes de diversion quand hier il parlait de terrorisme résiduel.

Z’hor Chérief

 

 

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