Semaine du 27 avril au 3 mai 2005

 

8 mai 1945

Le massacre enfin  reconnu par la France (1re partie)

 

 

 
 
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8 mai 1945

Le massacre enfin  reconnu par la France (1re partie)

Le massacre du 8 mai 1945 a fait de 35 000 à 45 000 victimes entre les villes de Sétif, Guelma et Kherrata.

Paris reconnaît que le massacre de Sétif en 1945 était “inexcusable”, mais s’abstient de reconnaître sa responsabilité dans le drame rwandais où elle a prêté main-forte aux génocidaires plutôt que de secourir les victimes.

De nombreux historiens situent le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne non pas au 1er novembre 1954 comme on le lit dans les livres d’histoire, mais au

8 mai 1945 et même bien avant,  en 1830.

C’est le 27 février que l’ambassadeur de France à Alger a créé la surprise en reconnaissant le caractère particulièrement inhumain et atroce de la répression sanglante effectuée au lendemain de la fin de la Deuxième Guerre mondiale afin que la France puisse chasser ses vieux démons qui la hantaient depuis la vague de répression sans précédent du 8 mai 1945 et des jours qui succédèrent à cette date charnière. Le massacre de Sétif, qui reste l’une des pages les plus noires de l’histoire commune entre les deux pays, a contribué plus tard à être le moteur du déclenchement de la lutte armée, le 1er novembre 1954. La reconnaissance par la France de sa responsabilité dans ce drame qui a donc créé émotion et surprise à Alger ne peut être officielle si elle n’est pas accompagnée d’un dédommagement que la France est redevable envers les familles des victimes qui ont été décimées et des quelques  survivants. L’initiative entreprise par l’ambassadeur de France, qui a souligné   la reconnaissance par la France du massacre du 8 mai 1945 doit laisser présager que  le gouvernement français devra être en mesure de s’acquitter intégralement de sa dette et s’engager à indemniser les familles des victimes pour que cette reconnaissance puisse avoir une valeur exceptionnelle et une réelle dimension historique afin de ne pas  paraître obsolète.

Un mois après que les représentants de plusieurs pays célébraient en grande pompe le 60e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, le 27 janvier, Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France en Algérie, s’est rendu à Sétif, où il a qualifié le massacre du 8 mai 1945 perpétré par les forces coloniales de “tragédie inexcusable”, dans une allocution prononcée à l’université Ferhat-Abbas. Les témoins oculaires, à Sétif, de ce carnage démontreront que  l’histoire officielle escamote toujours les événements qui n’entrent pas dans le cadre du mythe qu’elle veut construire et que la lumière dans toute sa splendeur finit toujours par jaillir afin de révéler ce que l’histoire a tenté d’occulter, de falsifier ou de banaliser. Ce massacre a été précédé et suivi par d’autres, tout aussi scandaleux et inacceptables.

Le 8 mai 1945 demeurera une date que nul ne pourra oublier car elle symbolise le joug colonial tel qu’il s’est exercé au nom de la République française.

Au-delà des rancœurs, des crispations et de la perversion d’une mémoire collective, le discours d’apaisement des officiels français qui se sont engagés en faisant amende honorable, croit-on décortiquer dans une démarche loin d’être intempestive puisque coïncidant avec le 60e anniversaire du massacre du 8 mai 1945, se veut rassurant pour la réhabilitation d’une page commune à l’histoire de l’Algérie et de la France, superbement ignorée depuis des lustres.

Le colonialisme appartient-il au passé ou resurgit-il sous une autre forme plus ou moins subtile ?

Beaucoup de contemporains croient que la période coloniale de la France et de l’Europe appartient à un passé relativement lointain de l’histoire et qu’il faut par conséquent faire abstraction des crimes perpétrées par des Etats contre d’autres, à une exception près que l’holocauste juif, toujours à la une de l’actualité pour que le souvenir ne puisse s’effacer.

Comment expliquer que malgré cela, une loi votée le 23 février 2005 en France demande expressément que “les

programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord” ? Ainsi, les gouvernants français montrent qu’ils ont beaucoup oublié, mais rien renié de l’état d’esprit colonial en substituant au colonialisme féroce un caractère pacificateur, civilisationnel, pourvu d’un facteur d’émancipation, de bienfaits et de vertus.

“Les commémorations sont faites pour animer les souvenirs, et pour s’assurer que les vieilles plaies sont bien cicatrisées.” Cette phrase, prononcée par le président Abdelaziz Bouteflika au lendemain des célébrations du 60e anniversaire du débarquement de Provence, confirme et résume à elle seule le chemin parcouru entre les deux pays en vue de la restitution de sa mémoire historique à l’Algérie par la France. Il ne faut pas omettre de situer dans ce même contexte la place que les politiques français veulent réserver à une autre cérémonie, celle du 60e anniversaire du massacre du 8 mai 1945 perpétré au nom de la France dans l’Est algérien. 

Pour resserrer davantage les liens entre l’Algérie et la France, il y aurait lieu de reconnaître la mémoire intangible de l’histoire de l’Algérie trop longtemps occultée par la France, afin de tourner la page douloureuse entre les deux pays et ne plus faire preuve de négationnisme à propos du massacre du 8 mai 1945.

Aujourd’hui, des stèles commémoratives érigées dans les villes et régions touchées, notamment à Sétif, Guelma et Kherrata, rappellent à la postérité l’horreur vécue et la répression sanglante destinée à contenir des manifestations pacifiques dont le mot d’ordre était de rejeter le colonialisme français.

Le 8 mai 1945, jour de l’armistice signifiant la fin de la guerre en Europe, est une date charnière dans l’histoire de l’Algérie alors que, de l’autre côté de la Méditerranée, tout était fait pour museler ce qui se rapportait aux événements du 8 mai 1945 de sinistre mémoire, mais qu’il fallait impérativement intégrer à l’histoire commune à l’Algérie et la France.

 

Le crime contre l’humanité

Les crimes coloniaux français démontrent la lourde responsabilité de l’armée coloniale, qui ne pourra jamais tirer un trait sur le crime légendaire contre l’humanité et s’amender par une simple déclaration faisant état d’excuses de la France à propos de cette tragédie.

Le paradoxe de ce 8 mai 1945 réside dans le fait qu’il n’est pas anodin que  le jour même où les Français fêtaient la capitulation nazie, une répression d’une ampleur inimaginable  s’abattait sur les colonisés algériens du Nord-Constantinois. La falsification de l’histoire et la confiscation d’une vérité viennent d’être battues en brèche car les bonnes causes, qui sont les plus difficiles à défendre, resurgissent tôt ou tard.

 

Une visite symbolique

En déplacement à Sétif les 26 et 27 février 2005, M. Colin de la Verdière s’est recueilli sur les tombes des victimes de la répression par les forces coloniales des manifestations indépendantistes du 8 mai 1945. Cette visite peut laisser augurer d’autres manifestations commémoratives afin de donner sa pleine signification à la démarche entreprise par l’ambassadeur de France. La polémique sur le nombre de victimes enfle et les deux parties concernées doivent s’entendre sur un chiffre relatant la gravité du génocide fomenté au lendemain de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. 

L’Etat français transcende cette période douloureuse et mouvementée pour remettre cet événement à sa place adéquate et promouvoir cette tragédie inédite au rang de fait dûment établi et avéré d’un génocide qui ne fait aucun doute. Ce qui semble paradoxal, c’est que ce génocide consommé dans toute son étendue a été perpétré le jour ou les alliés libéraient la France et que l’armistice était signé entre les différents protagonistes. On ne sait par quelle sorte d’alchimie La France a décidé de sortir de sa réserve pour donner à cet événement toute sa dimension historique.

Si la démarche sincère, mais pas complète, entreprise par M. Colin de Verdière consistant à s’amender pour ne plus vivre avec un fardeau colossal et obtenir en quelque sorte une délivrance afin que les tristes évènements du 8 mai 1945 s’inscrivent dans une optique de repentance pour que le “plus jamais cela” devienne réalité, il n’en demeure pas moins que la France ne peut cicatriser des plaies béantes par de simples déclarations d’excuses ; l’Algérie attend beaucoup plus et ne peut se contenter de paroles lénifiantes et inconséquentes.  40 chefs d’Etat et de gouvernement ont célébré, avec 2 000 anciens déportés, le 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz ; on se demande si la commémoration du massacre du 8 mai 1945 se fera de la même manière et retiendra l’attention des grands médias qui, d’ordinaire, préfèrent se focaliser sur l’actualité brûlante qui a secoué l’Europe.

Les anciens qui ont vécu les émeutes et la répression sanglante qui s’en est suivie ne veulent plus être exaspérés par la démarche de l’ambassadeur de France en Algérie car cette initiative est loin de répondre à leur attente, eux qui ont été trop longtemps été oubliés. L’Algérie attend que le président Jacques Chirac vienne se recueillir sur les lieux qui ont été à le théâtre des monstruosité commises par l’armée coloniale sur des populations civiles et que “la promesse de ne jamais oublier” ait un sens véritable, à la hauteur de la gravité du génocide perpétré dans l’Est algérien.

Des disparités considérables

La question cruciale de la cristallisation des pensions des anciens combattants issus des colonies reste un scandale encore d’actualité car la perception d’une somme dérisoire est loin de dédommager la bravoure, le dévouement et le sacrifice des combattants qui ont contribué à libérer la France. En effet, malgré les augmentations substantielles à l’occasion du soixantième anniversaire du débarquement de Provence, les pensions des anciens combattants maghrébins et africains sont encore largement inférieures à celles de leurs homologues français. Cela signifierait-il peut-être que ces derniers se seraient distingués par des prouesses et des actes héroïques, contrairement à leurs homologues d’outre-mer qui n’auraient fait que de la figuration sur les champs de bataille ? On peut de façon péremptoire affirmer que les pensions des anciens combattants doivent être réajustées et revalorisés au niveau de celles de leurs homologues français. Un traitement impartial doit être appliqué à l’ensemble des combattants qui ont contribué à la libération de la France, pour que leur sacrifice n’ait pas été vain. Il est clair que les sacrifices des combattants issus des anciennes colonies n’ont pas été dédommagés à leur juste valeur jusqu’ici ; les anciens combattants ont subi des mesures discriminatoires décidées au moment de l’indépendance.

Des journaux algériens ont estimé qu’on devait compter aujourd’hui encore 80 000 anciens combattants répartis sur vingt-trois pays, imprégnés de désillusions, profondément déçus d’avoir été si longtemps oubliés et mal rétribués pour les services rendus à l’ancienne puissance coloniale. La France doit se rappeler que la plupart de ces soldats de l’armée d’Afrique étaient Nord-Africains ou d’Afrique noire et qu’ils ont donné leur vie pour une patrie qui n’était pas vraiment la leur. Aujourd’hui, ces laissés-pour-compte qui ont trop longtemps végété dans l’oubli voient leur mémoire réhabilitée sans qu’aucune subvention financière ou toute autre forme de compensation pour l’injustice commise à leur égard ne soit à l’ordre du jour dans l’Hexagone qui se contente d’avouer, non sans réserves, sa responsabilité en présentant ses excuses qui n’apportent rien de concret aux parias qui ont libéré la France ; ces parias qu’on a trop souvent ignorés se souviendront amèrement de l’ingratitude française.

Une fois rentrés au pays, les tirailleurs algériens qui avaient connu l’égalité devant la mort sur les champs de bataille ont compris, notamment en mai 1945 à Sétif, qu’ils ne seraient pas égaux dans la société coloniale française. Et, encore aujourd’hui, un ancien combattant camerounais touche de la République française une pension de 7 euros par mois. Ces héros méritent qu’on ne les utilise pas qu’à des fins politiciennes et que l’on se souvienne du sang qu’ils ont versé pour que la France recouvre son indépendance et sa souveraineté grâce aux Africains des anciennes colonies qui ont trop souvent été considérés – et jusqu’à maintenant encore – comme les indigènes de la République française.

(A suivre)

N. Rahal

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