Semaine du 27 avril au 3 mai 2005

 

Dissolution des assemblées en Kabylie

Une mesure qui tarde

 

 
 
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 Dissolution des assemblées en Kabylie

Une mesure qui tarde

Pour le FFS, la preuve est désormais faite : les délégués des arouch sont bien des “chargés de mission” recrutés en Kabylie pour accomplir ce qui n’a pu l’être depuis longtemps : la “normalisation” d’une région aussi frondeuse que fermement attachée à l’expression politique pacifique.

Il a fallu pour que la manœuvre, enclenchée en avril 2001, avec le meurtre de Massinissa Guermah, se dévoile entièrement, que le processus en arrive à son terme. Jusque-là, semble concéder le FFS, l’opinion en général pouvait encore être abusée par les agissements de la “bande à Abrika”, à croire sincèrement que le mouvement autoproclamé citoyen était porteur de revendications justes, et qu’il pouvait servir de modèle au mécontentement qui gronde partout dans le pays, produisant ici et là des émeutes qui ne demandent qu’à faire jonction et se généraliser. L’illusion n’est plus possible dès lors que la machination se donne à voir pour ce qu’elle est, exhibant ses ressorts, désignant ses protagonistes, avouant sa finalité, et affichant la collusion jusque-là masquée qui a veillé à sa naissance comme à sa durée. C’est qu’il s’agit pour la structure montée de toutes pièces pour l’entretenir localement, à savoir les Archs, et pour les tenants du pouvoir central désireux de mettre au pas la Kabylie, fief du FFS et bastion du mouvement démocratique, de récolter enfin le fruit de leur travail de sape, ce qui passe par la révocation des élus aux assemblées locales de Kabylie, ceux-là mêmes qui, bravant les menaces proférées par les “chargés de mission”, se sont présentés aux élections locales, animés avant tout par le souci de préserver la cohésion nationale. La reprise du dialogue en janvier dernier entre le chef du gouvernement et des représentants d’un mouvement retombé depuis des mois, a certes été dénoncée par le FFS, toutefois sa réaction ne s’est pas caractérisée par autant de vivacité que maintenant. Pour une raison simple : ni lui ni personne d’autre ne pouvait deviner dès ce moment que le dialogue n’a été renoué que pour fournir au chef du gouvernement le prétexte, probablement avec l’accord du Président, d’annoncer la révocation des élus, et par voie de conséquence, l’organisation d’élections partielles dans la région. Au tout début de l’année, en effet, les esprits étaient occupés par le projet d’amnistie générale. L’on pensait, sur la base des déclarations à ce sujet de Farouk Ksentini notamment, mais aussi du président de la bizarre commission nationale de l’amnistie générale, que la campagne le concernant, devant déboucher sur le tenue d’un référendum, allait bientôt commencer. L’objectif que s’assignait le gouvernement, pensait-on, était, en échange de concessions faites au mouvement des Archs, d’obtenir l’assurance que celui-ci n’appellera pas au boycottage du référendum envisagé.

De la même façon, on pouvait se dire que l’année 2005 étant décrétée par des voix autorisées, au demeurant jamais démenties, comme celles des référendums, c’était plutôt par la révision constitutionnelle qu’on avait l’intention de commencer. En faveur de cette hypothèse, il y avait, en effet, un argument de poids : le dialogue entre le gouvernement et le mouvement des Archs avait buté sur la question de la modalité à adopter pour constitutionnaliser tamazight. Le gouvernement proposait le recours à un référendum pour ce faire, tandis que ses interlocuteurs le rejetaient, soit qu’ils craignaient un vote majoritairement négatif, soit qu’ils récusaient le principe d’une consultation populaire dans ce cas précis. Il va de soi que ce désaccord était dépassé si le référendum dont il s’agit désormais portait sur une matière plus vaste et plus diverse. Dans cette hypothèse donc, les deux parties se seraient rencontrées de nouveau pour passer un deal, aux termes duquel le mouvement des Archs s’abstiendrait au moins de faire campagne contre le référendum sur la révision constitutionnelle, à charge pour le chef du gouvernement, dans cette affaire, supposé tout de même dans le rôle de mandataire du président de la République, de faire reconnaître tamazight dans sa double dimension nationale et officielle.

Cette lecture est erronée, comme cela apparaît aujourd’hui. Encore qu’il faille attendre la suite des événements pour écarter définitivement cette éventualité, car il se peut qu’à l’origine ce soit elle le véritable objectif, et que pour une raison donnée, on a préféré abandonner en cours de route ce dernier, de sorte que la révocation des élus en vue d’élections partielles n’ait à son tour qu’un pis-aller pour ainsi dire une feinte destinée à faire porter le regard ailleurs.

Mais peu importe, ce ne sont là que conjectures en définitive plus révélateurs des sentiments de celui qui les fait que de la réalité des choses, même s’il faut reconnaître que les derniers développements confortent le FFS dans ses opinions, ou plutôt dans sa constante dénonciation du rôle tenu par les Archs. On peut, en effet, objecter à l’espèce de satisfaction qu’il exprime pour l’heure, au motif qu’il aurait dès le départ percé à jour la véritable nature de cette structure, qu’il se trompait alors dans ses analyses, et qu’il n’aurait pas pu prévoir dès ce moment la tournure prise aujourd’hui par les événements. Il n’est pas vrai qu’Abrika et ses amis soient tels que les dépeignaient le FFS, sans préjudice de l’appréciation qu’on peut porter sur leur attitude actuelle. A noter que le RCD reprend à son compte sur la fin la stigmatisation dont ils n’ont cessé d’être l’objet de la part du FFS, et encore lui a-t-il fallu pour en arriver là ce spectacle tout à fait insupportable pour lui d’un Ahmed Ouyahia se recueillant aux côtés de Bélaïd Abrika sur la tombe de Massinissa Guermah, sans que Béni Douala n’en soit bouleversée. Il n’est pas, en effet, évident que son président ait pu se présenter à la même commémoration dans les mêmes conditions. Serait-ce la faute du seul mouvement des Archs que tout ce terrain concédé au chef du gouvernement ? Quelqu’un donc dont la venue en Kabylie intervient un 20 avril, ce qui aurait dû plonger la Kabylie dans une colère mémorable ? Toutefois, pour être tout à fait juste, le FFS, à travers un de ses chefs de file, n’aurait pas pu lui non plus assister à la cérémonie dans un climat un tant soit peu propice au recueillement.

Ce serait pourtant commettre une erreur que de conclure à partir de là que le grand gagnant de la crise en Kabylie, n’est autre qu’Ahmed Ouyahia, lui-même natif de la région, et que les partis influents, notamment le FFS, ont subi un revers dont ils ne se relèveront pas. En fait, le sort politique du chef du gouvernement est rien moins que certain depuis qu’il a annoncé une révocation d’élus qui n’est toujours pas effective – abstraction faite du retrait des sept élus RND – et des élections partielles dont la tenue n’est toujours pas confirmée. Plus le temps passe et plus la lenteur que met le président à se décider tourne au désaveu envers la méthode employée par lui pour clore la crise (pour normaliser la Kabylie, aurait pour sa part dit le FFS, dans son langage contestataire). Chaque jour qui passe sans que le fameux décret présidentiel ne soit émis, c’est un jour de moins dans le nombre de ceux qui constituent le sursis dont dispose désormais A. Ouyahia au poste qu’il occupe maintenant. Mais si entre-temps il prend envie au président d’arrêter le fatal compte à rebours en promulguant le décret en question, du même coup Ahmed Ouyahia s’en trouvera renforcé, avec une autorité redoublée au sein de l’équipe gouvernementale comme dans son parti. Pour l’heure cependant, on serait plutôt porté à penser qu’il a beaucoup fragilisé sa position en croyant la consolider grâce à l’accord passé avec les Archs version Abrika – qui ne représente plus que l’aile dialoguiste de l’ancienne structure. De fait, le décret présidentiel tarde à venir parce que, de toute évidence, le Président ne veut rien faire dans la précipitation. S’il prend tout son temps, c’est pour une bonne raison, c’est parce que le sien ne lui est pas compté avec la même parcimonie que celui d’Ahmed Ouyahia. Il semble peser soigneusement le pour et le contre de la décision qu’on veut impatiemment lui voir prendre. Il se montre d’autant moins pressé en l’espèce qu’il sait que la mesure de dissolution ne sera couverte par aucune loi existante. Il ne pourra même pas invoquer dans ce cas son pouvoir réglementaire. Mais si, malgré tout, il se décide à prendre la mesure, ce sera pour réduire à néant une institution, on dirait à titre d’expiation de l’entorse qu’il commet ce faisant envers la légalité, à savoir le conseil constitutionnel, qui avait validé les élections locales d’octobre 2002 quand rien ne le forçait à s’en mêler.

Un autre indice laisse également penser que le chef du gouvernement éprouve du mal à sortir de la mauvaise passe où il se trouve pour le moment, peut-être par sa seule initiative. C’est le refus, poli mais net, du ministre de l’Intérieur de prendre lui-même la décision de dissoudre les assemblées en Kabylie, comme l’y a invité à mots à peine couverts le chef du gouvernement, et moins discrètement le MSP – lequel, il est vrai, ne sait qu’en penser. Quant au FLN, on sait qu’il a commencé par subordonner le retrait de ses élus à la promulgation d’un décret présidentiel, signifiant par là qu’il n’allait pas se faire dicter sa conduite par le secrétaire général du RND, et qu’au demeurant il doutait que le Président, qui après tout est son président, ait instruit Ahmed Ouyahia en ce sens ; mais qu’ensuite il a abandonné cette exigence, appelant ses élus à emboîter le pas à ceux du RND, comme s’il avait acquis la certitude que la dissolution était bel et bien décidée.

Il faut se souvenir que le ministre de l’Intérieur n’a jamais parlé pour sa part de décret présidentiel quand il lui est arrivé, à deux ou trois reprises, d’aborder, toujours pour répondre à des journalistes, la questions des élections partielles. Il a en revanche nettement engagé les journalistes à s’adresser directement au chef du gouvernement pour connaître la date de ces élections, laissant ainsi entendre que c’est à ce dernier, et à nul autre, qu’il appartient d’en décider. Pour Yazid Zerhouni, il n’y aura pas de décret présidentiel. Il se serait exprimé tout autrement s’il y en avait. Rien dans ce qu’il a déclaré, en revanche, ne permet d’exclure l’hypothèse d’un décret exécutif, même si l’on est certain que ce ne sera pas lui qui l’émettra.

La décision présidentielle de dissolution tardant à venir au-delà de ce que le chef du gouvernement est en mesure de supporter, imaginons que celui-ci prend alors sur lui de dissoudre les assemblées locales, ainsi d’ailleurs que semble l’y engager le ministre de l’Intérieur. Il ne fait pas de doute que l’initiative provoquera une levée de boucliers. Ne parlons pas du FFS, ni non plus du RCD, dont tout indique, notamment pour le premier, qu’ils feront aussitôt savoir qu’ils boycotteront les élections partielles. Il y a fort à parier que les élus du FLN (dont une cinquantaine seulement a remis son mandat) s’associeront à la protestation. La majorité par conséquent des élus refusera d’obtempérer à la mesure d’Ahmed Ouyahia. Mais on objectera que si telle sera l’attitude du FFS, rien ne dit par avance que les élus du FLN feront de même. A. Belkhadem, du reste, ne semble pas se faire beaucoup de soucis à cet égard, il a l’air de croire que la dissolution, imminente de son point de vue, ne sera pas plus tôt décidée que les récalcitrants feront amende honorable, et que la discipline sera rétablie dans le parti. Rien n’est moins sûr. Ces élus seront peut-être d’autant moins enclins à remettre leur mandat qu’ils se rappelleront sur quel ton de conviction leur secrétaire général a fait dépendre leur retrait d’un décret présidentiel. Une raison supplémentaire risque de les conforter dans cette attitude : le refus du FFS, la principale force politique de la région, de se retirer, et si dissolution il y a, le choix plus que probable qu’il fera de boycotter les élections qui s’ensuivront. Il semble bien qu’ils auront assez de sens politique, ainsi qu’en témoigne leur attitude actuelle, pour saisir qu’il n’est ni de leur intérêt, ni même de celui de leur parti, de participer à des élections dont le principe même est contesté par le parti majoritaire.

Pour toutes ces raisons, qui ne peuvent pas échapper au chef du gouvernement, aussi imprudent qu’on puisse l’imaginer, il se gardera de prendre lui-même la décision de dissoudre. Il se convaincra sans doute qu’il vaut mieux attendre, attendre que le président intervienne dans le débat, ou plutôt le tranche, sûrement, doit-il penser, sous la forme d’un décret présidentiel de dissolution, que les récalcitrants, à quelque camp qu’ils appartiennent, seront bien obligés de respecter, dans la mesure où ils ne voudront pas subir les rigueurs de la loi.

Rien n’interdit de penser pour le moment que cette attente du chef du gouvernement est vaine, pour la bonne raison que si le Président voulait prendre cette mesure, dont il ne peut ignorer qu’elle est contestable au regard de la loi, il l’aurait déjà prise. Or même dans l’hypothèse où telle était bien son intention depuis la reprise, ou avant la reprise du dialogue avec les Archs, la situation en Kabylie n’étant plus la même maintenant, il a pu changer d’avis, et considérer que la décision qu’on attend de lui est susceptible désormais de créer au moins autant de problèmes qu’elle en résout.

En octobre 2002, les élections locales ont été entachées en Kabylie par un appel au boycott lancé par le mouvement des Archs. D’où l’intention de les refaire aujourd’hui – officiellement pour doter les assemblées élues d’une légitimité équivalente à celle qui prévaut dans le reste du pays. Aujourd’hui, si des élections doivent se tenir, elles ne se dérouleront pas dans les conditions idéales escomptées, puisqu’elles encourent un autre appel au boycott, différent du premier seulement en ce qu’il procède d’un autre bord : du FFS, et peut-être aussi du RCD, et du FLN local. De sorte qu’entre les deux contextes, ce qui aura changé, c’est seulement le camp appelant au boycott. Dans ces conditions, quel intérêt y a-t-il à dissoudre les assemblées actuelles ? Aucun. En fait, la décision aura sans doute pour effet d’exacerber la discorde entre les différents groupes qui se partagent l’opinion en Kabylie. Le deal, réel ou supposé, entre le chef du gouvernement, et donc le RND, et le mouvement des Archs, n’est pas de nature à faire revenir la sérénité (à la réhabilitation du politique aurait dit le FFS), bien au contraire, il aurait plutôt tendance à faire durcir les positions des parties non consultées.

Si Ahmed Ouyahia avait organisé le dialogue comme devrait le faire un gouvernement désireux réellement d’obtenir le consentement de tous les protagonistes, alors, oui, des élections partielles s’imposaient comme le meilleur moyen de clore une crise comportant effectivement des risques pour la cohésion nationale. Ce n’est pas ce qui a été fait. Résultat : la dissolution forcée que l’on envisage ne résoudra pas les problèmes qu’on se proposait de régler. La mauvaise gouvernance s’en est mêlée, qui a tout perverti.

M. Habili

 

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