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Délinquance et
enfance en danger moral
L’après-constat,
c’est pour quand ?
Annuellement, on
nous fait part des chiffres de la délinquance juvénile, comme on
nous informe des statistiques du commerce extérieur. On nous apprend
que le nombre d’enfants en danger moral et physique est en
progression. On nous balance une série de constats,
d’interprétations, sans plus. Les traditionnels “il faut” meublent
les déclarations sans lendemain.
Pourtant, des
études sérieuses, accompagnées de recommandations réalistes, ont été
menées, comme celle du CNES, sans que cela ne donne lieu à
concrétisation. Après les constats, les actes tardent à venir.
Les chiffres,
rendus publics mardi dernier, lors de la journée d’étude sur les
juges des mineurs et la prise en charge des enfants en danger moral,
organisée par le ministère de la Justice, ont de quoi donner des
sueurs froides. Le nombre d’enfants délinquants est en constante
progression et les actes incriminés deviennent de plus en plus
violents. La délinquance juvénile durant les sept dernières années
ne donne pas l’impression de s’essouffler malgré une baisse
constatée durant les deux dernières années par rapport au pic
atteint en 2002.
Ainsi, depuis 1998
jusqu’à 2004, le nombre total de mineurs impliqués dans des actes de
violence, coups et blessures volontaires, vols et attentats à la
pudeur atteint près de 70 000 (69 557 plus exactement).
Selon les
statistiques livrées en mai 2003 par le Conseil national économique
et social (CNES), se basant sur les données fournies par la DGSN, le
nombre de mineurs impliqués se présente comme suit : 8 077 en 1998,
7 942 en 1999, 9 108 en 2000, 9 964 en 2001 et 12 645 en 2002. Pour
les années 2003 et 2004, les données recueillies lors de la journée
d’étude du 19 avril font état d’une baisse de la délinquance
juvénile par rapport à 2002, mais les chiffres restent néanmoins
assez élevés. Ainsi, le nombre d’enfants arrêtés par la police est
de 10 856 en 2003 et de 10 965 en 2004. Parmi ces derniers, 5 898
ont été arrêtés pour vol, 2 179 pour coups et blessures volontaires,
254 pour atteinte aux biens d’autrui, 384 pour atteintes aux mœurs
et 211 pour consommation de produits nocifs pour la santé. Par
ailleurs, durant la même année, 20 enfants ont été tués.
Par ailleurs,
l’absence de statistiques fiables laisse penser que l’ampleur du
phénomène est plus importante. Le CNES tente plusieurs explications.
Parmi elles, le fait que des victimes ne déposent pas plainte “sous
la pression des parents du délinquant” ou “par peur de subir les
tracasseries administratives” liées à la plainte. Est également cité
le cas où les familles préfèrent régler le problème sans recourir à
la justice.
Quant aux causes à
l’origine de la délinquance, elles sont tout aussi multiples que
complexes à décrypter tant il existe une forte interaction entre
elles. Néanmoins, le contexte socioéconomique en explique une bonne
partie.
Dans son rapport
sur la délinquance des mineurs, le CNES met l’accent sur deux points
qu’il considère essentiels. Il estime qu’il ne faut pas céder à la
facilité en stigmatisant “tous les jeunes exclus de l’école”, ceux
“vivant dans une famille désunie”, ou ceux “activant dans
l’informel”. Pour les rédacteurs du rapport, il ne faut pas en faire
un “épouvantail” pour “cacher la faillite des adultes et l’échec des
politiques”. En ce qui concerne le second point, le CNES avance que
pour “prévenir la répétition des délits et corriger les idées de
fausse puissance”, les mineurs coupables des délits les plus
violents doivent connaître “la sanction sociale arrêtée légalement
par le corps social”.
Parmi les
explications du phénomène de la violence et de la délinquance
juvénile, “la crise économique et sociale” revient le plus souvent
dans les descriptions. Il est difficile de ne pas voir un lien
direct entre le taux de chômage, très élevé dans la tranche d’âge
des 16-19 ans (51%) et le fait que cette catégorie représente plus
de la moitié (dont 97% sont des garçons) des infractions. Le CNES
considère, à ce propos, que “l’absence de perspectives d’emploi
incite les jeunes à chercher un emploi dans l’informel ou à exercer
des activités illicites”.
La faiblesse de la
pratique sportive par nos jeunes (en dehors du football) est citée
par le CNES comme un des éléments favorisant la délinquance. Malgré
l’existence d’infrastructures sportives et culturelles, le rapport
constate qu’”elles ne couvrent pas tout le pays”, qu’”elles sont mal
ou sous-équipées” et qu’”elles souffrent d’un sous-encadrement en
personnel qualifié”. Des sports comme la natation, l’athlétisme, le
cyclisme, les arts martiaux et les sports collectifs en salle
(volley-ball, basket-ball) sont très peu pratiqués du fait que les
infrastructures nécessaires “se répartissent seulement 20% des
installations” le reste est constitué de stades de football.
De plus, ce qui
complique encore la donne est le taux d’affiliation aux associations
sportives, qui est “insignifiant”. Seuls les Scouts musulmans
“restent l’organisation la mieux implantée chez les jeunes de 13-18
ans”, constate-t-on.
Malgré les
“insuffisances du système d’information” sur la délinquance juvénile
et l’absence d’études pour mieux cerner le phénomène, le CNES dresse
une liste de six “tendances lourdes”. La délinquance juvénile est
“en évolution constante”, elle a tendance à devenir “plus
dangereuse”, elle concerne “les garçons plus que les filles”, elle
se développe “plus dans les villes qu’en milieu rural”. Par
ailleurs, la délinquance des mineurs “augmente avec l’âge” et semble
“imprévisible par les services de sécurité”.
Certaines formes
de violence sont néanmoins inexplicables. Il s’agit particulièrement
des actes de vandalisme constatés dans le transport ferroviaire et
dans les stades. Dans certains cas, il y a eu même mort d’homme.
Qu’est-ce qui pousse des jeunes, par dizaines, à s’adonner à leur
sport favori d’arroser de gros cailloux les trains qui passent ?
Est-ce le fait d’habiter dans un bidonville ? Souvent, comme c’est
le cas à Oued Smar, la scène se déroule quotidiennement, devant les
adultes qui ne bougent pas le petit doigt pour arrêter leur
progéniture.
Comme l’affirme le
rapport du CNES, “la délinquance qui se développe dans notre pays
n’est pas une délinquance du besoin seulement, comme certains ont
tendance à le penser”. Elle est le résultat de “carences dans
l’éducation et la socialisation des jeunes” ajoutées aux
“frustrations matérielles”.
La technologie
prépare-t-elle à la violence ? Du jet de pierre à la souris
d’ordinateur, il n’y a qu’un clic. Pour s’en convaincre, il suffit
de faire un tour dans les cybercafés qui offrent la possibilité de
jouer en réseau à des jeux vidéo particulièrement violents. La
démocratisation de ces lieux, qu’on trouve désormais partout, et la
baisse des tarifs facilitent l’accès aux plus jeunes. Souvent de
moins de 16 ans, ils s’installent chacun devant un ordinateur et se
choisissent, sans état d’âme, leurs “personnages” : policiers,
militaires, terroristes, brigands… Et le jeu de course-poursuite
peut démarrer. Les acteurs peuvent, de surcroît, choisir leurs armes
dans un arsenal bien garni. Voilà ce qu’offrent comme moyens de
distraction à des mineurs certains cybercafés, attirés par l’appât
du gain. On note, ici, l’absence totale de réglementation régissant
ce volet de l’activité de cybercafé. Les autorités se contentent de
donner des autorisations en surveillant uniquement le volet
commercial, sans s’attarder sur le versant éducatif de cette
activité. La remarque est valable en ce qui concerne l’accès des
mineurs aux sites pornographiques. Mais que dire lorsqu’un jeune de
16 ans traîne dans un cybercafé à des heures tardives (au-delà de
minuit) sans que ses parents ne s’inquiètent ?
Plus dangereuses
sont les salles de jeux que l’on trouve dans les quartiers
populaires où les jeunes viennent jouer au billard ou au flipper. Là
aussi, il n’existe aucune sorte de contrôle institutionnel dans des
endroits où l’accès est interdit aux mineurs.
Quand à la
violence dans les universités et les cités universitaires, l’étude
mériterait à elle seule un “congrès international de psychanalyse” !
Abdelkader
Djalil
Haut
Liess Boukra
(docteur d’Etat en sciences sociales)
Le terrorisme
est réellement dans sa phase résiduelle
Au cours de cet
entretien, Liess Boukra, auteur entre autres de Algérie, la terreur
sacrée (*), analyse l’évolution du terrorisme en Algérie. Il relève,
surtout, que même dans sa phase “résiduelle”, le terrorisme présente
un danger pour la sécurité nationale, surtout “lorsqu’une de ses
composantes s’inscrit dans le cadre d’une stratégie transnationale”.
Les Débats : En
dépit de l’affaiblissement de sa capacité de nuisance, le terrorisme
persiste, revient de temps à autre au devant de l’activité avec des
attentats largement médiatisés. Est-ce là une stratégie allant
au-delà de la simple survie ? A quoi répond-elle ?
L. Boukra :
Tous les indicateurs (nombre de terroristes en activité, nombre
d’attentats, nombre de victimes, espaces d’activité, épuisement des
ressources financières et logistiques, modes opératoires, etc.)
indiquent que nous sommes dans le cas de figure d’un terrorisme
résiduel. Pour une simple comparaison, du 1er octobre 1997 au
30 janvier 1998, soit en l’espace de quatre mois, il a été
enregistré 3 156 victimes du terrorisme (2 404 tués et 752 blessés)
; ce chiffre a aujourd’hui considérablement baissé. Cependant, cette
expression “terrorisme résiduel” mérite quelques explications.
“Terrorisme résiduel” ne signifie pas fin du terrorisme. Celui-ci
s’inscrit dans la longue durée en Grande-Bretagne, où l’Armée
républicaine irlandaise (IRA) a été fondée en 1918 ; elle est
toujours en activité. Il a fallu 25 ans aux autorités
ouest-allemandes (ex-RFA) pour venir à bout de la Fraction rouge
armée (FAR) et plus d’une décennie aux autorités italiennes pour
réduire les Brigades rouges. A noter que dans ces deux derniers cas,
il ne s’agissait aucunement d’un terrorisme de masse tel que celui
que l’Algérie a connu. En France, le FLNC est en activité depuis
1976. Quant à l’ETA, en Espagne, il fut fondé en 1959 et active
jusqu’à nos jours. En d’autres termes, la lutte antiterroriste est
un combat de longue haleine.
Par ailleurs, il
est un paradoxe, le “paradoxe de Tocqueville”, qui veut que le peu
qui reste de l’insupportable est encore insupportable. Maintenant, à
quoi répondent les derniers attentats commis en Algérie ? Il est
clair que le GSPC tente de se déployer. Il y a d’abord la survenue
de nouveaux chefs ; il y a, ensuite, les revers subis par
l’organisation depuis quelques années et, enfin, le nouveau contexte
mondial depuis l’attentat du 11 septembre 2001. En conséquence, pour
le GSPC, qui est la principale et la plus importante organisation
armée encore en activité, il s’agit d’une stratégie de
redéploiement.
Concernant le GIA,
auteur du dernier attentat, les choses sont différentes.
Aujourd’hui, le GIA est une organisation fortement diminuée, pour ne
pas dire quasiment décimée. Le GIA ne compte plus que quelques
groupes en activité au Centre et à l’Ouest du pays. En ce qui le
concerne, il s’agit d’une stratégie de survie. Il y a aussi un autre
fait. En Algérie, à la veille de chaque échéance électorale
importante, nous sommes témoins d’une recrudescence de l’activité
terroriste. Je pense que les derniers attentats sont aussi à mettre
en relation avec la campagne de préparation du référendum sur
l’amnistie. Dès lors, il faut s’attendre à une multiplication des
attentats.
Si l’on devait
dresser une “carte” du terrorisme, aujourd’hui, quelles conclusions
en tirerez-vous ?
On note une
contraction drastique des espaces (géographiques) d’implantation et
d’activité des groupes islamistes armés. Il faut se rappeler que, de
1992 à 1997, l’implantation et l’activité de ces groupes
s’étendaient à l’ensemble du territoire national (de Tlemcen à
El-Tarf et d’Alger à Béchar), à toutes les zones d’habitat
(urbaines, périurbaines, semi-rurales et rurales), avec des zones
quasiment “libérées”. Outre le rétrécissement des zones
d’implantation et d’activité, il faut également relever leur
refoulement hors des zones urbaines, périurbaines et semi-rurales.
Ils se trouvent aujourd’hui cantonnés dans les zones reculées (à
faible densité humaine) et d’accès difficile : forêts (Akfadou, Sid
Ali Bounab, Yakouren), zones montagneuses (Atlas blidéen,
Ouarsenis), les zones frontalières du Sud… Ce sont, là aussi, autant
d’indicateurs attestant de leur déclin.
Ces dernières
années, l’on enregistre moins d’attentats dans et aux alentours de
la capitale – terrain privilégié – ainsi que dans les grandes
villes. Pratiquer le terrorisme urbain est-il devenu impossible pour
les groupes armés ?
Pour des raisons
multiples (psychologiques, médiatiques, politiques, économiques et
militaires), les villes (et certaines zones sensibles) ont été le
principal enjeu stratégique de l’affrontement entre les groupes
islamistes armés et les forces de l’ordre.
En effet, les
villes présentent un intérêt d’importance capitale aux plans
militaire, politique, médiatique, logistique et psychologique pour
les groupes islamistes armés. A titre d’illustration, un attentat
fomenté à Alger a un impact politique et médiatique beaucoup plus
grand que n’importe quel autre attentat commis ailleurs. Aussi, la
démarche adoptée par les responsables de la lutte antiterroriste a
consisté, dans une première étape, à sécuriser les villes pour
refouler les groupes islamistes armés vers les zones rurales où les
unités de l’ANP pouvaient prendre le relais avec des moyens adaptés.
Cela s’est traduit par un certain nombre d’innovations :
premièrement, la création de nouvelles unités d’intervention (BMPJ,
GIR, GIS) spécialisées dans la lutte contre le terrorisme en zone
urbaine ; deuxièmement, un meilleur maillage sécuritaire des
villes ; troisièmement, la mise en place d’un système de
surveillance et de collecte du renseignement plus performant et,
enfin, une meilleure division des tâches entre les différents
services impliqués, etc.
Ces mesures ont
permis aux forces de l’ordre de remporter la bataille des villes.
Aujourd’hui, il est très difficile pour un groupe armé de
s’infiltrer dans les villes sans se faire repérer. Cela ne signifie
pas pour autant qu’un attentat dans les grandes villes (y compris
Alger) soit impossible.
De temps à
autre, des groupes de soutien logistique sont démantelés dans
diverses localités du pays. Croyez-vous à l’existence de ce qu’on
pourrait appeler les “réseaux dormants” ?
Toute organisation
armée clandestine dispose de “réseaux dormants” afin que son
organisation ne soit pas durablement détériorée par le démantèlement
de ses réseaux opérationnels. Cependant, concernant les réseaux de
soutien, il faut distinguer entre les “réseaux dormants”, les
“réseaux actifs” non encore identifiés et le recrutement de nouveaux
soutiens. Aucune organisation armée clandestine ne peut agir ni même
perdurer sans s’adosser à des réseaux de soutien.
On considère
aujourd’hui que les groupes armés sont essentiellement constitués
d’un GSPC divisé et de restes du GIA. Le dernier attentat de Larbaâ
portait la signature du GIA. Ce qui nous amène à dire que l’on ne
sait plus comment situer ce dernier (effectif, armement,
organisation, implantation). Qu’en pensez-vous ?
En effet, le GSPC
demeure la principale organisation islamiste armée en activité. Le
GSPC est présentement ébranlé par une crise de leadership, qui se
terminera vraisemblablement par une scission. Cependant, à côté du
GSPC, il n’y a pas ce qui reste du GIA. Dès 1996, nous avons assisté
à une atomisation des groupes armés occasionnée, entre autres
facteurs, par la prolifération des logiques de violence terroriste ;
ce fractionnement a été précipité par la déroute du GIA. Il existe
toujours un certain nombre de groupes armés plus ou moins
restreints, tels que la Djama’ât houmet ed-dâ’wa es-salafiyya (DHDS),
qui a été créée à l’issue d’une scission avec le GIA par Kada
Benchiha, en 1996, à l’Ouest. Au cours de l’année 1999, ce groupe
quitte la forêt de Aïn-Cheraga - Ras El-Mas (wilaya de Sidi Bel
Abbes), pour se réfugier dans l’Ouarsenis où elle essaye toujours de
subsister.
Quant au GIA, il a
été considérablement diminué, pour ne pas dire décimé. Je pense qu’à
présent, le GIA rassemble moins d’une centaine d’hommes mal armés,
répartis en quelques groupes et fixés dans sons fief traditionnel
(Centre et Centre-Ouest). Si au début des années 1990, le nombre de
terroristes en activité oscillait entre 30 000 et 35 000 hommes,
aujourd’hui il se situerait probablement aux environs d’un millier.
Cet écart permet de mesurer l’ampleur de l’effort accompli, des
sacrifices consentis et, surtout, de comprendre que “nous revenons
de loin”. Il reste qu’un millier d’hommes armés peuvent faire encore
très mal et occasionner des pertes humaines et des dégâts matériels
importants. Même dans sa phase “résiduelle”, le terrorisme
représente un danger pour la sécurité nationale, surtout lorsqu’une
de ses composantes s’inscrit dans le cadre d’une stratégie
transnationale.
Intervenant sur
les questions politiques, le GSPC a rejeté, avant d’en connaître le
teneur, le projet d’amnistie générale. Quelle lecture en faites-vous
?
C’est une position
de principe permanente de ce groupe. Depuis 1997, le GSPC a toujours
refusé les politiques de pardon (la rahma et la concorde nationale).
En ce sens, il est véritablement l’héritier du GIA dont il est
originaire à la suite d’une scission sacrée par Al-Qaîda dans le but
évident de relancer un “djihad” fortement compromis par les dérives
de l’organisation de Djamel Zitouni et Antar Zouabri. Le GSPC
inscrit son action dans la logique “djihadiste” mondiale, prônée par
Al-Qaîda. Pour cette dernière, le Maghreb représente une zone
stratégique où elle doit impérativement maintenir en activité ses
démembrements. C’est à travers le GSPC qu’Al-Qaîda tente de
conquérir la zone sahélienne pour en faire un nouveau sanctuaire à
la suite de l’effondrement du régime des talibans en Afghanistan.
C’est aussi à l’aide de “djihadistes” marocains qu’elle infiltre
l’Europe du Sud. Evidemment, il n’y a pas que le Maghreb, il y a
aussi l’Asie centrale, qui représente pour Al-Qaîda une région
stratégique dans sa logique d’encerclement de l’Europe occidentale.
Aussi, je pense
que le GSPC s’opposera par tous les moyens au projet d’amnistie
générale, mais cela n’empêchera pas certains de ses membres d’y
souscrire à titre individuel…
Quel avis
portez-vous justement sur la thèse d’une jonction entre les groupes
armés algériens et les réseaux de banditisme dans le Sahel, avec le
lien que l’on soupçonne avec Al-Qaîda, thèse qui a suivi l’épisode
de la cavale de Abderrezak “Le Para” ?
J’ai répondu en
partie à cette question à travers ma réponse à votre question
précédente. Néanmoins, je tiens à préciser que le terrorisme ne doit
pas être abordé sous l’angle exclusivement politique. Le terrorisme
est aussi un instrument, un moyen d’accumulation de ressources
matérielles (capital). Sous nos cieux, le terrorisme s’apparente à
cette phase de l’histoire de l’Europe occidentale, celle de
l’accumulation primitive du capital où certains se sont emparés des
richesses d’autrui par la violence.
Interview
réalisée par Nabil Benali
(*) Algérie,
la terreur sacrée, Liess Boukra, Editions Favre (Paris 2002, 390
pages)
Haut
En l’absence
des balises déontologiques, les lignes rouges du pouvoir
La presse
algérienne entre prison et discrédit
On aurait envie de
croire que ce qui frappe la presse algérienne aujourd’hui était
chose attendue. Le résultat logique, dans un système où la confusion
et les amalgames sont érigés en lois. En réaction aux dernières
peines de prison prononcées à l’encontre des journalistes, la
presse, amorphe, sans capacité de se défendre, n’a même pas la bonne
idée de se remettre en question (1).
Un manière d’être
qui explique finalement la situation d’impasse dans laquelle elle se
retrouve, laissant accroire qu’au bout du compte, une presse
irresponsable et peu professionnelle se met en danger et se
discrédite. De la à ce que ses journalistes se retrouvent en
cellule, il n y a qu’un pas vite franchi.
Le 19 avril,
Reporters sans frontières (RSF) a publié un communiqué de presse
dans lequel l’association rappelle les condamnations à des peines de
prison ferme de quatre journalistes du Matin, dont le directeur,
déjà emprisonné pour une affaire d’infraction à la législation des
changes, a été également condamné une nouvelle fois. Le communiqué,
qui dénonce les jugements, souligne que l’Algérie est devenu “un des
pays les plus difficiles pour l’exercice de la profession en
Afrique.”
Le 20 avril, la
revue de presse de l’ambassade de France aux Etats-Unis souligne que
le Quai d’Orsay suit avec attention la situation de la presse en
Algérie, “un pays proche et ami partout dans le monde”.
Le même jour, le
journal Le Monde publie un article sur la presse algérienne et fait
un constat sans concession concernant une presse en mal de remise en
question et qui nivelle par le bas. Le même article met en évidence
la propension du pouvoir à vouloir mettre au pas une presse jugée
jusque-là turbulente. Le journal est distribué normalement en
Algérie.
Récemment étaient
dénoncées, notamment par RSF, les censures qui avaient frappé des
journaux français habituellement diffusés en Algérie. Ainsi, tout
est rentré dans l’ordre. Il n y a pas lieu de s’alarmer outre mesure
: la presse algérienne n’a que la prison qu’elle mérite. Cela est
d’autant plus crédible que le Président – élu à une forte majorité
que ne peut contester qui que ce soit de sérieux – a été la cible de
cette même presse durant une des campagnes électorale les plus sales
et où les coups bas étaient l’argument utilisé à profusion.
Finalement, les
juges qui condamnent ne font qu’appliquer la loi, dans un pays où
les institutions sont presque élues démocratiquement. Cela ne fait
même pas mauvais genre d’attaquer la presse ni de la condamner,
comme on le supposait à un moment. Ce serait presque le signal, le
feu vert pour tirer toutes les affaires, les enrôler dans des
espèces de grands procès-purges et laver ainsi les affronts.
Pourquoi pas d’anciens terroristes repentis qui attaqueraient des
journalistes qui les citaient nommément lorsqu’ils étaient traqués
par les forces de sécurité ?
Reste à chercher
pourquoi un pays qui, théoriquement, met tout en œuvre pour établir
une véritable démocratie, se laisse aller à des excès qui,
supposait-on, ne sont pas à son bénéfice.
La presse ne
doit-elle pas choisir de faire son métier ?
Si on suit de près
la situation de la presse, il n’est dans l’intérêt d’aucun Etat de
s’immiscer dans ce qui apparaît comme le déroulement normal
d’affaires judiciaires. Si le nombre de procès et de condamnations
peut choquer, c’est tout simplement le signe de l’immaturité de
cette même presse, qui apprend le métier dans les salles d’audience.
Et puis, d’où
vient cette presse ? Ne lui a-t-on pas donné naissance aux forceps,
dans un insondable calcul politique, au moment où le pouvoir en
place savait qu’il allait faire à une crise politique des plus
violentes que le monde n’ait jamais connu ? Cette même presse
privée, créée d’abord avec les deniers publics et les aides de
l’Etat, a été d’ailleurs aux avantpostes durant la guerre contre
l’islamisme armé. N’a-t-on pas entendu, au moment où tombaient les
journalistes restés en Algérie, défendant une certaine idée de leur
métier, certaines voix murmurer que finalement, ces journalistes ont
été tués du fait que la presse pour laquelle ils travaillaient
s’était alignée avec le pouvoir contre les islamistes ? S’ils
méritaient hier la mort, ils peuvent bien supporter les privations
de liberté, aujourd’hui. Mériter la mort parce que les choix imposés
par des nécessités de survie ou par des impératifs politiques,
maintenant la prison pour avoir fait les mauvais choix politiques ?
Mais faut-il que cette satanée presse soit toujours obligée de faire
des choix qui, finalement, n’ont rien à voir avec l’objet de sa
mission ?
Il y a quelques
années, on optait pour un camp contre un autre ; il y a une année,
on misait sur un candidat contre un autre. Les choix, une tare de
naissance apparemment, dont elle ne peut se défaire. Il semblerait
même que ce soit une tare voulue et acceptée. A chaque crise qui
secoue la presse, on retrouve éditeurs et journalistes, souvent
victimes mais tout de même expiant des mauvaises fréquentations, sur
le banc des accusés. Si des interdictions de parution frappent des
titres, se profilent tout de suite de sordides histoires de factures
d’impression impayées.
Jusqu’où
ira-t-on dans la rédemption ?
Cela calme les
ardeurs et on se souvient à ce propos de l’épisode de l’été 1998 :
une attaque en règle contre un proche du président Zeroual ; des
personnages-clés qui tombent sur la base d’une lettre anonyme
publiée par un journal et relayée par d’autres (2). S’ensuivent des
suspensions de tirage pour factures impayées. Prêter aussi
facilement le flanc dans un combat politique (car dans ce cas, nous
n’étions pas dans une situation de défense de la liberté
d’expression), cela sous-entend que l’on a des appuis et des
soutiens sérieux ou que l’on compte beaucoup sur sa bonne étoile.
Dans tous les cas, la presse n’aura été qu’un instrument politique
bafouant allègrement les règles élémentaires de l’éthique et de la
déontologie. Cela a donné une idée de la force d’une telle arme et
il ne fait aucun doute que, dès lors, il est dans l’intérêt de tout
pouvoir politique soit de s’en faire une alliée, à défaut de la
mettre hors d’état de nuire. Si tant est que nous évoquons un effort
éducatif du pouvoir pour une presse un peu trop vagabonde, cet
effort a, selon Le Monde, favorisé l’autocensure et l’absence de
professionnalisme pour aboutir à la perte du seul véritable fond de
commerce de la presse et de la liberté d’expression : la
crédibilité.
Si le pouvoir
cherche réellement à doter le pays d’une presse crédible (ce qui est
dans son intérêt) il apparaît qu’il perd e vue le fait que la
nouvelle presse algérienne est née sur le champ de bataille et on
était bien contents (citoyens et pouvoir) de la trouver pour
informer, d’une part, mais aussi pour crédibiliser l’idée que l’Etat
n’est pas tombé malgré le chaos et les milliers de morts.
L’ancien
combattant, trop habitué au “baroud” a-t-il besoin de se réadapter
aux règles du métier ?
On en vient à se
demander si le pouvoir n’est pas en train de faire le ménage dans la
presse comme il le fait dans un certain nombre de rouages de l’Etat,
qui ont été fortement érodés durant la dernière décennie.
En l’absence d’un
sens de l’éthique et du respect des règles déontologiques, on oppose
aux journalistes des lignes rouges fortement marquées par des textes
de lois. Si c’est le cas, c’est une très mauvaise solution et, bien
entendu, cela ne saurait ni expliquer ni justifier les peines
d’emprisonnement qu’encourent les journalistes. Pour autant qu’ils
aient à apprendre leur métier, ce n’est pas dans les cellules qu’ils
le feront, et pour peu qu’ils soient réellement coupables de
diffamation ou d’avoir manqué à leur éthique, cela est assez
déshonorant et ne mérite en aucune manière la prison.
Amine Esseghir
1. Abla Cherif et
Hassane Zerrouky ont été condamnés à deux mois de prison ferme sur
plainte de Mohamed Ali Shorafa, homme d’affaires émirati mis en
cause par le journal Le Matin en 2OO2 dans des affaires de
malversations financières et pour son influence dans l’octroi à la
société Orascom, dont il est actionnaire, d’un partie du marché de
la téléphonie mobile en Algérie. Youcef Rezzoug et Yasmine Ferroukhi
ont été condamnés à trois mois de prison ferme pour diffamation à
l’encontre de Chakib Khelil, ministre de l’Energie et des Mines,
cité dans des articles soutenant que Sonatrach et de l’argent public
ont été utilisés pour l’achat d’appartements de haut standing
destinés à des proches du chef de l’Etat.
Les journalistes
restent en liberté en attendant une décision de la cour d’appel.
2. Durant l’été
1998, une campagne est menée contre l’ancien conseiller et ami du
président Zeroual, le général Betchine, notamment sur la base d’une
lettre anonyme publiée par El Watan qui mettait en cause également
Adami, ministre de la justice de l’époque.
Pour nombre
d’observateurs, la campagne visait indirectement Liamine Zeroual,
qui a annoncé par la suite des élections présidentielles anticipées
et sans se présenter.
Haut
Présentation de
la déclaration de politique générale
Ouyahia entre
les griffes du FLN
Dans moins d’une
semaine, le chef du gouvernement présentera devant l’APN sa
déclaration de politique générale, conformément aux dispositions de
l’article 84 de la Constitution qui lui fait obligation de rendre
compte aux élus de son travail d’une année.
Ouyahia n’aura pas
la tâche facile, non que son bilan d’exercice bénéficie de
l’approbation de l’Assemblée qui en débattra en plénière, mais parce
que le FLN l’attend au tournant.
Le risque est trop
grand pour le chef du gouvernement qui risque tout bonnement de
céder sa place sous la pression du FLN qui n’hésitera pas à faire
voter une motion de censure à son encontre. L’intervention du
président de la République est on ne peut plus urgente en ce sens
qu’elle trancherait sur un rapport de force exercé par le FLN en vue
de récupérer, de gré ou de force, le poste de la chefferie du
gouvernement, sous l’argument qu’il est leader incontesté de la
scène politique, comme ne cesse de le répéter le secrétaire général
du parti.
La menace est
encore brandie avec insistance et ce, à quelques jours de la
présentation de politique générale. C’est Belkhadem lui-même qui
annonce et “réaffirme qu’il y aura remaniement gouvernemental” avec
une touche de suspense dans sa phrase : “J’ai la réponse mais je ne
la donnerai pas.” Une lecture rapide des dispositions de la
Constitution renseigne néanmoins sur les intentions du FLN qui ne
fait qu’attendre l’échéance du passage d’Ouyahia devant le Parlement
pour l’épingler.
Détenant 201
sièges sur un total de 389, le FLN n’aura même pas besoin du soutien
de son allié du moment – en l’occurrence le MSP – ni même celui
d’El-Islah pour faire voter une motion de censure qui ne demande que
la signature du septième du nombre des sièges. L’article 135 de la
constitution stipule en effet que “à l’occasion du débat sur la
déclaration de politique générale, l’Assemblée populaire nationale
peut mettre en cause la responsabilité du gouvernement par le vote
d’une mention de censure. Une telle mention n’est recevable que si
elle est signée par le 1/7e au moins du nombre des députés”.
Qu’importent les raisons de la mise en cause de la responsabilité du
chef du gouvernement, le FLN trouvera. Il a le nombre et, s’il le
faut, des alliés qui viendront à son secours en cas de besoin.
Le passage devant
les députés est une obligation de par l’article 84 de la
Constitution, qui stipule : “Le gouvernement présente annuellement à
l’Assemblée populaire nationale, une déclaration de politique
générale. La déclaration de politique générale donne lieu à un débat
sur l’action du gouvernement. Ce débat peut s’achever par une
résolution. Il peut également donner lieu au dépôt d’une motion de
censure par l’Assemblée populaire nationale, conformément aux
dispositions des articles 135, 136 et 137.”
N’étant plus dans
les mêmes conditions qu’en 1999, lorsque le chef du gouvernement
pouvait demander à l’APN un vote de confiance comme le stipule le
même article 84 du fait que son parti détenait alors la majorité,
Ahmed Ouyahia est aujourd’hui confronté à la pire des situations où
il devra mesurer à juste titre la perte de terrain que son parti, le
RND, a accusé depuis l’avènement de l’Assemblée actuelle à majorité
FLN.
A cette majorité
vient s’ajouter la faiblesse, sinon l’absence totale d’efficacité de
l’alternative de l’alliance présidentielle censée faire le
contrepoids à un quelconque rapport de force au sein de
l’institution. Les expériences – dont l’alliance FLN-El Islah
enregistrée lors du vote de la dernière loi de finances –
renseignent sur la précarité de cette alliance, qui semble profiter
plus au FLN qu’aux autres partenaires et dont le RND se trouve
isolé. Il l’a été également lorsqu’il s’est agi de révoquer les élus
de Kabylie. Le chef du gouvernement avait trouvé la parade en se
présentant comme le représentant de l’Etat pour mener les
négociations avec les arouch. Quant au FLN, qui a fini par adhérer à
la démarche en instruisant ses élus pour le retrait, sauf que la
démarche n’a pas été exempte de calculs puisque ce même FLN a adopté
le préalable du décret présidentiel afin de rendre la décision de la
dissolution des assemblées locales de Kabylie effective.
La manière est on
ne peut plus claire quant à la démonstration de force exercée par le
parti de Belkhadem, qui veut tout compte fait impliquer pleinement
le Président dans la décision tout en passant outre les prérogatives
du chef du gouvernement.
Ainsi pris au
piège par le calcul du FLN d’un côté et la force de loi de la
Constitution de l’autre, le chef du gouvernement devra céder devant
cette pression d’un parti qui ne ménage aucun effort pour accaparer
tous les pouvoirs. Il pourrait peut-être essayer de trouver la
parade à son passage obligé devant l’APN, non pour préserver son
poste, mais surtout pour préserver l’Exécutif de l’opération “main
basse” d’un FLN plus glouton qu’il ne l’a jamais été durant le règne
du parti unique.
La position du
président de la République n’est pas pour autant plus facile,
puisqu’il lui faudra concilier entre ses responsabilités de premier
magistrat du pays et un arbitrage de la vie politique, d’autant
qu’il s’agit de défendre son propre programme que l’Exécutif est
tenu de réaliser. La radicalisation du discours du FLN complique par
ailleurs sa position, surtout en sa qualité de président de ce même
FLN. L’occasion lui est peut-être propice pour s’expliquer
définitivement sur la notion de président “honorifique” du parti,
sachant que Belkhadem exclut d’un revers de main cette notion
d’“honorifique” en faisant référence aux statuts du parti qui ne le
mentionnent nulle part.
Depuis
l’acceptation par le Président de ce poste lors de la tenue du 8e
congrès-bis, le FLN sort ses griffes pour aller souvent à
contre-courant de la démarche présidentielle en empruntant des
raccourcis dangereux, comme ce fut le cas pour la question de
l’amnistie dont le FLN dessine, depuis, les contours à sa
convenance.
Dans son discours
d’anniversaire, le Président n’a pas omis de rejeter ce forcing en
plaidant pour le facteur temps, seul censé remettre les choses en
place avant de pouvoir amorcer une démarche dont les conséquences
seraient désastreuses pour la stabilité du pays. Le premier “niet”
qu’il ait opposé aux adeptes d’“aller vite en besogne en amnistiant
les égorgeurs” était de réfuter tout retour sur la scène politique
du FIS dissous. Ce qui ne semble pas avoir été du goût du FLN, qui
œuvre depuis un moment à remettre au goût du jour la formule
“contrat de Rome”.
Samira Mana
Haut
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