Semaine du 27 avril au 3 mai 2005

 

Délinquance et enfance en danger moral

L’après-constat, c’est pour quand ?

Liess Boukra (docteur d’Etat  en sciences sociales)

Le terrorisme est réellement  dans sa phase résiduelle

En l’absence des balises déontologiques, les lignes rouges du pouvoir

La presse algérienne entre prison et discrédit

Présentation de la déclaration de politique générale

Ouyahia entre les griffes du FLN

 

 
 
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Délinquance et enfance en danger moral

L’après-constat, c’est pour quand ?

Annuellement, on nous fait part des chiffres de la délinquance juvénile, comme on nous informe des statistiques du commerce extérieur. On nous apprend que le nombre d’enfants en danger moral et physique est en progression. On nous balance une série de constats, d’interprétations, sans plus. Les traditionnels “il faut” meublent les déclarations sans lendemain.

Pourtant, des études sérieuses, accompagnées de recommandations réalistes, ont été menées, comme celle du CNES, sans que cela ne donne lieu à concrétisation. Après les constats, les actes tardent à venir.

Les chiffres, rendus publics mardi dernier, lors de la journée d’étude sur les juges des mineurs et la prise en charge des enfants en danger moral, organisée par le ministère de la Justice, ont de quoi donner des sueurs froides. Le nombre d’enfants délinquants est en constante progression et les actes incriminés deviennent de plus en plus violents. La délinquance juvénile durant les sept dernières années ne donne pas l’impression de s’essouffler malgré une baisse constatée durant les deux dernières années par rapport au pic atteint en 2002.

Ainsi, depuis 1998 jusqu’à 2004, le nombre total de mineurs impliqués dans des actes de violence, coups et blessures volontaires, vols et attentats à la pudeur atteint près de 70 000 (69 557 plus exactement).

Selon les statistiques livrées en mai 2003 par le Conseil national économique et social (CNES), se basant sur les données fournies par la DGSN, le nombre de mineurs impliqués se présente comme suit : 8 077 en 1998, 7 942 en 1999, 9 108 en 2000, 9 964 en 2001 et 12 645 en 2002. Pour les années 2003 et 2004, les données recueillies lors de la journée d’étude du 19 avril font état d’une baisse de la délinquance juvénile par rapport à 2002, mais les chiffres restent néanmoins assez élevés. Ainsi, le nombre d’enfants arrêtés par la police est de 10 856 en 2003 et de 10 965 en 2004. Parmi ces derniers, 5 898 ont été arrêtés pour vol, 2 179 pour coups et blessures volontaires, 254 pour atteinte aux biens d’autrui, 384 pour atteintes aux mœurs et 211 pour consommation de produits nocifs pour la santé. Par ailleurs, durant la même année, 20 enfants ont été tués.

Par ailleurs, l’absence de statistiques fiables laisse penser que l’ampleur du phénomène est plus importante. Le CNES tente plusieurs explications. Parmi elles, le fait que des victimes ne déposent pas plainte “sous la pression des parents du délinquant” ou “par peur de subir les tracasseries administratives” liées à la plainte. Est également cité le cas où les familles préfèrent régler le problème sans recourir à la justice.

Quant aux causes à l’origine de la délinquance, elles sont tout aussi multiples que complexes à décrypter tant il existe une forte interaction entre elles. Néanmoins, le contexte socioéconomique en explique une bonne partie.

Dans son rapport sur la délinquance des mineurs, le CNES met l’accent sur deux points qu’il considère essentiels. Il estime qu’il ne faut pas céder à la facilité en stigmatisant “tous les jeunes exclus de l’école”, ceux “vivant dans une famille désunie”, ou ceux “activant dans l’informel”. Pour les rédacteurs du rapport, il ne faut pas en faire un “épouvantail” pour “cacher la faillite des adultes et l’échec des politiques”. En ce qui concerne le second point, le CNES avance que pour “prévenir la répétition des délits et corriger les idées de fausse puissance”, les mineurs coupables des délits les plus violents doivent connaître “la sanction sociale arrêtée légalement par le corps social”.

Parmi les explications du phénomène de la violence et de la délinquance juvénile, “la crise économique et sociale” revient le plus souvent dans les descriptions. Il est difficile de ne pas voir un lien direct entre le taux de chômage, très élevé dans la tranche d’âge des 16-19 ans (51%) et le fait que cette catégorie représente plus de la moitié (dont 97% sont des garçons) des infractions. Le CNES considère, à ce propos, que “l’absence de perspectives d’emploi incite les jeunes à chercher un emploi dans l’informel ou à exercer des activités illicites”.

La faiblesse de la pratique sportive par nos jeunes (en dehors du football) est citée par le CNES comme un des éléments favorisant la délinquance. Malgré l’existence d’infrastructures sportives et culturelles, le rapport constate qu’”elles ne couvrent pas tout le pays”, qu’”elles sont mal ou sous-équipées” et qu’”elles souffrent d’un sous-encadrement en personnel qualifié”. Des sports comme la natation, l’athlétisme, le cyclisme, les arts martiaux et les sports collectifs en salle (volley-ball, basket-ball) sont très peu pratiqués du fait que les infrastructures nécessaires “se répartissent seulement 20% des installations” le reste est constitué de stades de football.

De plus, ce qui complique encore la donne est le taux d’affiliation aux associations sportives, qui est “insignifiant”. Seuls les Scouts musulmans “restent l’organisation la mieux implantée chez les jeunes de 13-18 ans”, constate-t-on.

Malgré les “insuffisances du système d’information” sur la délinquance juvénile et l’absence d’études pour mieux cerner le phénomène, le CNES dresse une liste de six “tendances lourdes”. La délinquance juvénile est “en évolution constante”, elle a tendance à devenir “plus dangereuse”, elle concerne “les garçons plus que les filles”, elle se développe “plus dans les villes qu’en milieu rural”. Par ailleurs, la délinquance des mineurs “augmente avec l’âge” et semble “imprévisible par les services de sécurité”.

Certaines formes de violence sont néanmoins inexplicables. Il s’agit particulièrement des actes de vandalisme constatés dans le transport ferroviaire et dans les stades. Dans certains cas, il y a eu même mort d’homme. Qu’est-ce qui pousse des jeunes, par dizaines, à s’adonner à leur sport favori d’arroser de gros cailloux les trains qui passent ? Est-ce le fait d’habiter dans un bidonville ? Souvent, comme c’est le cas à Oued Smar, la scène se déroule quotidiennement, devant les adultes qui ne bougent pas le petit doigt pour arrêter leur progéniture.

Comme l’affirme le rapport du CNES, “la délinquance qui se développe dans notre pays n’est pas une délinquance du besoin seulement, comme certains ont tendance à le penser”. Elle est le résultat de “carences dans l’éducation et la socialisation des jeunes” ajoutées aux “frustrations matérielles”.

La technologie prépare-t-elle à la violence ? Du jet de pierre à la souris d’ordinateur, il n’y a qu’un clic. Pour s’en convaincre, il suffit de faire un tour dans les cybercafés qui offrent la possibilité de jouer en réseau à des jeux vidéo particulièrement violents. La démocratisation de ces lieux, qu’on trouve désormais partout, et la baisse des tarifs facilitent l’accès aux plus jeunes. Souvent de moins de 16 ans, ils s’installent chacun devant un ordinateur et se choisissent, sans état d’âme, leurs “personnages” : policiers, militaires, terroristes, brigands… Et le jeu de course-poursuite peut démarrer. Les acteurs peuvent, de surcroît, choisir leurs armes dans un arsenal bien garni. Voilà ce qu’offrent comme moyens de distraction à des mineurs certains cybercafés, attirés par l’appât du gain. On note, ici, l’absence totale de réglementation régissant ce volet de l’activité de cybercafé. Les autorités se contentent de donner des autorisations en surveillant uniquement le volet commercial, sans s’attarder sur le versant éducatif de cette activité. La remarque est valable en ce qui concerne l’accès des mineurs aux sites pornographiques. Mais que dire lorsqu’un jeune de 16 ans traîne dans un cybercafé à des heures tardives (au-delà de minuit) sans que ses parents ne s’inquiètent ?

Plus dangereuses sont les salles de jeux que l’on trouve dans les quartiers populaires où les jeunes viennent jouer au billard ou au flipper. Là aussi, il n’existe aucune sorte de contrôle institutionnel dans des endroits où l’accès est interdit aux mineurs.

Quand à la violence dans les universités et les cités universitaires, l’étude mériterait à elle seule un “congrès international de psychanalyse” !

Abdelkader Djalil

 

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Liess Boukra (docteur d’Etat  en sciences sociales)

Le terrorisme est réellement  dans sa phase résiduelle

Au cours de cet entretien, Liess Boukra, auteur entre autres de Algérie, la terreur sacrée (*), analyse l’évolution du terrorisme en Algérie. Il relève, surtout, que même dans sa phase “résiduelle”, le terrorisme présente un danger pour la sécurité nationale, surtout “lorsqu’une de ses composantes s’inscrit dans le cadre d’une stratégie transnationale”.

 

Les Débats : En dépit de l’affaiblissement de sa capacité de nuisance, le terrorisme persiste, revient de temps à autre au devant de l’activité avec des attentats largement médiatisés. Est-ce là une stratégie allant au-delà de la simple survie ? A quoi répond-elle ?

L. Boukra : Tous les indicateurs (nombre de terroristes en activité, nombre d’attentats, nombre de victimes, espaces d’activité, épuisement des ressources financières et logistiques, modes opératoires, etc.) indiquent que nous sommes dans le cas de figure d’un terrorisme résiduel. Pour une simple comparaison, du 1er octobre 1997 au 30 janvier 1998, soit en l’espace de quatre mois, il a été enregistré 3 156 victimes du terrorisme (2 404 tués et 752 blessés) ; ce chiffre a aujourd’hui considérablement baissé. Cependant, cette expression “terrorisme résiduel” mérite quelques explications. “Terrorisme résiduel” ne signifie pas fin du terrorisme. Celui-ci s’inscrit dans la longue durée en Grande-Bretagne, où l’Armée républicaine irlandaise (IRA) a été fondée en 1918 ; elle est toujours en activité. Il a fallu 25 ans aux autorités ouest-allemandes (ex-RFA) pour venir à bout de la Fraction rouge armée (FAR) et plus d’une décennie aux autorités italiennes pour réduire les Brigades rouges. A noter que dans ces deux derniers cas, il ne s’agissait aucunement d’un terrorisme de masse tel que celui que l’Algérie a connu. En France, le FLNC est en activité depuis 1976. Quant à l’ETA, en Espagne, il fut fondé en 1959 et active jusqu’à nos jours. En d’autres termes, la lutte antiterroriste est un combat de longue haleine.

Par ailleurs, il est un paradoxe, le “paradoxe de Tocqueville”, qui veut que le peu qui reste de l’insupportable est encore insupportable. Maintenant, à quoi répondent les derniers attentats commis en Algérie ? Il est clair que le GSPC tente de se déployer. Il y a d’abord la survenue de nouveaux chefs ; il y a, ensuite, les revers subis par l’organisation depuis quelques années et, enfin, le nouveau contexte mondial depuis l’attentat du 11 septembre 2001. En conséquence, pour le GSPC, qui est la principale et la plus importante organisation armée encore en activité, il s’agit d’une stratégie de redéploiement.

Concernant le GIA, auteur du dernier attentat, les choses sont différentes. Aujourd’hui, le GIA est une organisation fortement diminuée, pour ne pas dire quasiment décimée. Le GIA ne compte plus que quelques groupes en activité au Centre et à l’Ouest du pays. En ce qui le concerne, il s’agit d’une stratégie de survie. Il y a aussi un autre fait. En Algérie, à la veille de chaque échéance électorale importante, nous sommes témoins d’une recrudescence de l’activité terroriste. Je pense que les derniers attentats sont aussi à mettre en relation avec la campagne de préparation du référendum sur l’amnistie. Dès lors, il faut s’attendre à une multiplication des attentats.

 

Si l’on devait dresser une “carte” du terrorisme, aujourd’hui, quelles conclusions en tirerez-vous ?

On note une contraction drastique des espaces (géographiques) d’implantation et d’activité des groupes islamistes armés. Il faut se rappeler que, de 1992 à 1997, l’implantation et l’activité de ces groupes s’étendaient à l’ensemble du territoire national (de Tlemcen à El-Tarf et d’Alger à Béchar), à toutes les zones d’habitat (urbaines, périurbaines, semi-rurales et rurales), avec des zones quasiment “libérées”. Outre le rétrécissement des zones d’implantation et d’activité, il faut également relever leur refoulement hors des zones urbaines, périurbaines et semi-rurales. Ils se trouvent aujourd’hui cantonnés dans les zones reculées (à faible densité humaine) et d’accès difficile : forêts (Akfadou, Sid Ali Bounab, Yakouren), zones montagneuses (Atlas blidéen, Ouarsenis), les zones frontalières du Sud… Ce sont, là aussi, autant d’indicateurs attestant de leur déclin.

 

Ces dernières années, l’on enregistre moins d’attentats dans et aux alentours de la capitale – terrain privilégié – ainsi que dans les grandes villes. Pratiquer le terrorisme urbain est-il devenu impossible pour les groupes armés ?

Pour des raisons multiples (psychologiques, médiatiques, politiques, économiques et militaires), les villes (et certaines zones sensibles) ont été le principal enjeu stratégique de l’affrontement entre les groupes islamistes armés et les forces de l’ordre.

En effet, les villes présentent un intérêt d’importance capitale aux plans militaire, politique, médiatique, logistique et psychologique pour les groupes islamistes armés. A titre d’illustration, un attentat fomenté à Alger a un impact politique et médiatique beaucoup plus grand que n’importe quel autre attentat commis ailleurs. Aussi, la démarche adoptée par les responsables de la lutte antiterroriste a consisté, dans une première étape, à sécuriser les villes pour refouler les groupes islamistes armés vers les zones rurales où les unités de l’ANP pouvaient prendre le relais avec des moyens adaptés. Cela s’est traduit par un certain nombre d’innovations : premièrement, la création de nouvelles unités d’intervention (BMPJ, GIR, GIS) spécialisées dans la lutte contre le terrorisme en zone urbaine ; deuxièmement, un meilleur maillage sécuritaire des villes ; troisièmement, la mise en place d’un système de surveillance et de collecte du renseignement plus performant et, enfin, une meilleure division des tâches entre les différents services impliqués, etc.

Ces mesures ont permis aux forces de l’ordre de remporter la bataille des villes. Aujourd’hui, il est très difficile pour un groupe armé de s’infiltrer dans les villes sans se faire repérer. Cela ne signifie pas pour autant qu’un attentat dans les grandes villes (y compris Alger) soit impossible.

 

De temps à autre, des groupes de soutien logistique sont démantelés dans diverses localités du pays. Croyez-vous à l’existence de ce qu’on pourrait appeler les “réseaux dormants” ?

Toute organisation armée clandestine dispose de “réseaux dormants” afin que son organisation ne soit pas durablement détériorée par le démantèlement de ses réseaux opérationnels. Cependant, concernant les réseaux de soutien, il faut distinguer entre les “réseaux dormants”, les “réseaux actifs” non encore identifiés et le recrutement de nouveaux soutiens. Aucune organisation armée clandestine ne peut agir ni même perdurer sans s’adosser à des réseaux de soutien.

 

On considère aujourd’hui que les groupes armés sont essentiellement constitués d’un GSPC divisé et de restes du GIA. Le dernier attentat de Larbaâ portait la signature du GIA. Ce qui nous amène à dire que l’on ne sait plus comment situer ce dernier (effectif, armement, organisation, implantation). Qu’en pensez-vous ?

En effet, le GSPC demeure la principale organisation islamiste armée en activité. Le GSPC est présentement ébranlé par une crise de leadership, qui se terminera vraisemblablement par une scission. Cependant, à côté du GSPC, il n’y a pas ce qui reste du GIA. Dès 1996, nous avons assisté à une atomisation des groupes armés occasionnée, entre autres facteurs, par la prolifération des logiques de violence terroriste ; ce fractionnement a été précipité par la déroute du GIA. Il existe toujours un certain nombre de groupes armés plus ou moins restreints, tels que la Djama’ât houmet ed-dâ’wa es-salafiyya (DHDS), qui a été créée à l’issue d’une scission avec le GIA par Kada Benchiha, en 1996, à l’Ouest. Au cours de l’année 1999, ce groupe quitte la forêt de Aïn-Cheraga - Ras El-Mas (wilaya de Sidi Bel Abbes), pour se réfugier dans l’Ouarsenis où elle essaye toujours de subsister.

Quant au GIA, il a été considérablement diminué, pour ne pas dire décimé. Je pense qu’à présent, le GIA rassemble moins d’une centaine d’hommes mal armés, répartis en quelques groupes et fixés dans sons fief traditionnel (Centre et Centre-Ouest). Si au début des années 1990, le nombre de terroristes en activité oscillait entre 30 000 et 35 000 hommes, aujourd’hui il se situerait probablement aux environs d’un millier. Cet écart permet de mesurer l’ampleur de l’effort accompli, des sacrifices consentis et, surtout, de comprendre que “nous revenons de loin”. Il reste qu’un millier d’hommes armés peuvent faire encore très mal et occasionner des pertes humaines et des dégâts matériels importants. Même dans sa phase “résiduelle”, le terrorisme représente un danger pour la sécurité nationale, surtout lorsqu’une de ses composantes s’inscrit dans le cadre d’une stratégie transnationale.

 

Intervenant sur les questions politiques, le GSPC a rejeté, avant d’en connaître le teneur, le projet d’amnistie générale. Quelle lecture en faites-vous ?

C’est une position de principe permanente de ce groupe. Depuis 1997, le GSPC a toujours refusé les politiques de pardon (la rahma et la concorde nationale). En ce sens, il est véritablement l’héritier du GIA dont il est originaire à la suite d’une scission sacrée par Al-Qaîda dans le but évident de relancer un “djihad” fortement compromis par les dérives de l’organisation de Djamel Zitouni et Antar Zouabri. Le GSPC inscrit son action dans la logique “djihadiste” mondiale, prônée par Al-Qaîda. Pour cette dernière, le Maghreb représente une zone stratégique où elle doit impérativement maintenir en activité ses démembrements. C’est à travers le GSPC qu’Al-Qaîda tente de conquérir la zone sahélienne pour en faire un nouveau sanctuaire à la suite de l’effondrement du régime des talibans en Afghanistan. C’est aussi à l’aide de “djihadistes” marocains qu’elle infiltre l’Europe du Sud. Evidemment, il n’y a pas que le Maghreb, il y a aussi l’Asie centrale, qui représente pour Al-Qaîda une région stratégique dans sa logique d’encerclement de l’Europe occidentale.

Aussi, je pense que le GSPC s’opposera par tous les moyens au projet d’amnistie générale, mais cela n’empêchera pas certains de ses membres d’y souscrire à titre individuel…

 

Quel avis portez-vous justement sur la thèse d’une jonction entre les groupes armés algériens et les réseaux de banditisme dans le Sahel, avec le lien que l’on soupçonne avec Al-Qaîda, thèse qui a suivi l’épisode de la cavale de Abderrezak “Le Para” ?

J’ai répondu en partie à cette question à travers ma réponse à votre question précédente. Néanmoins, je tiens à préciser que le terrorisme ne doit pas être abordé sous l’angle exclusivement politique. Le terrorisme est aussi un instrument, un moyen d’accumulation de ressources matérielles (capital). Sous nos cieux, le terrorisme s’apparente à cette phase de l’histoire de l’Europe occidentale, celle de l’accumulation primitive du capital où certains se sont emparés des richesses d’autrui par la violence.

Interview réalisée par Nabil Benali

 

(*) Algérie, la terreur sacrée, Liess Boukra, Editions Favre (Paris 2002, 390 pages)

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En l’absence des balises déontologiques, les lignes rouges du pouvoir

La presse algérienne entre prison et discrédit

On aurait envie de croire que ce qui frappe la presse algérienne aujourd’hui était chose attendue. Le résultat logique, dans un système où la confusion et les amalgames sont érigés en lois. En réaction aux dernières peines de prison prononcées à l’encontre des journalistes, la presse, amorphe, sans capacité de se défendre, n’a même pas la bonne idée de se remettre en question (1).

Un manière d’être qui explique finalement la situation d’impasse dans laquelle elle se retrouve, laissant accroire qu’au bout du compte, une presse irresponsable et peu professionnelle se met en danger et se discrédite. De la à ce que ses journalistes se retrouvent en cellule, il n y a qu’un pas vite franchi.

Le 19 avril, Reporters sans frontières (RSF) a publié un communiqué de presse dans lequel l’association rappelle les condamnations à des peines de prison ferme de quatre journalistes du  Matin, dont le directeur, déjà emprisonné pour une affaire d’infraction à la législation des changes, a été également condamné une nouvelle fois. Le communiqué, qui dénonce les jugements, souligne que l’Algérie est devenu “un des pays les plus difficiles pour l’exercice de la profession en Afrique.”

Le 20 avril, la revue de presse de l’ambassade de France aux Etats-Unis souligne que le Quai d’Orsay suit avec attention la situation de la presse en Algérie, “un pays proche et ami partout dans le monde”.

Le même jour, le journal Le Monde publie un article sur la presse algérienne et fait un constat sans concession concernant une presse en mal de remise en question et qui nivelle par le bas. Le même article met en évidence la propension du pouvoir à vouloir mettre au pas une presse jugée jusque-là turbulente. Le journal est distribué normalement en Algérie.

Récemment étaient dénoncées, notamment par RSF, les censures qui avaient frappé des journaux français habituellement diffusés en Algérie. Ainsi, tout est rentré dans l’ordre. Il n y a pas lieu de s’alarmer outre mesure : la presse algérienne n’a que la prison qu’elle mérite. Cela est d’autant plus crédible que le Président – élu à une forte majorité que ne peut contester qui que ce soit de sérieux – a été la cible de cette même presse durant une des campagnes électorale les plus sales et où les coups bas étaient l’argument utilisé à profusion.

Finalement, les juges qui condamnent ne font qu’appliquer la loi, dans un pays où les institutions sont presque élues démocratiquement. Cela ne fait même pas mauvais genre d’attaquer la presse ni de la condamner, comme on le supposait à un moment. Ce serait presque le signal, le feu vert pour tirer toutes les affaires, les enrôler dans des espèces de grands procès-purges et laver ainsi les affronts. Pourquoi pas d’anciens terroristes repentis qui attaqueraient des journalistes qui les citaient nommément lorsqu’ils étaient traqués par les forces de sécurité ?

Reste à chercher pourquoi un pays qui, théoriquement, met tout en œuvre pour établir une véritable démocratie, se laisse aller à des excès qui, supposait-on, ne sont pas à son bénéfice.

La presse ne doit-elle pas choisir de faire son métier ?

Si on suit de près la situation de la presse, il n’est dans l’intérêt d’aucun Etat de s’immiscer dans ce qui apparaît comme le déroulement normal d’affaires judiciaires. Si le nombre de procès et de condamnations peut choquer, c’est tout simplement le signe de l’immaturité de cette même presse, qui apprend le métier dans les salles d’audience.

Et puis, d’où vient cette presse ? Ne lui a-t-on pas donné naissance aux forceps, dans un insondable calcul politique, au moment où le pouvoir en place savait qu’il allait faire à une crise politique des plus violentes que le monde n’ait jamais connu ? Cette même presse privée, créée d’abord avec les deniers publics et les aides de l’Etat, a été d’ailleurs aux avantpostes durant la guerre contre l’islamisme armé. N’a-t-on pas entendu, au moment où tombaient les journalistes restés en Algérie, défendant une certaine idée de leur métier, certaines voix murmurer que finalement, ces journalistes ont été tués du fait que la presse pour laquelle ils travaillaient s’était alignée avec le pouvoir contre les islamistes ? S’ils méritaient hier la mort, ils peuvent bien supporter les privations de liberté, aujourd’hui. Mériter la mort parce que les choix imposés par des nécessités de survie ou par des impératifs politiques, maintenant la prison pour avoir fait les mauvais choix politiques ? Mais faut-il que cette satanée presse soit toujours obligée de faire des choix qui, finalement, n’ont rien à voir avec l’objet de sa mission ?

Il y a quelques années, on optait pour un camp contre un autre ; il y a une année, on misait sur un candidat contre un autre. Les choix, une tare de naissance apparemment, dont elle ne peut se défaire. Il semblerait même que ce soit une tare voulue et acceptée. A chaque crise qui secoue la presse, on retrouve éditeurs et journalistes, souvent victimes mais tout de même expiant des mauvaises fréquentations, sur le banc des accusés. Si des interdictions de parution frappent des titres, se profilent tout de suite de sordides histoires de factures d’impression impayées.

Jusqu’où ira-t-on dans la rédemption ?

Cela calme les ardeurs et on se souvient à ce propos de l’épisode de l’été 1998 : une attaque en règle contre un proche du président Zeroual ; des personnages-clés qui tombent sur la base d’une lettre anonyme publiée par un journal et relayée par d’autres (2). S’ensuivent des suspensions de tirage pour factures impayées. Prêter aussi facilement le flanc dans un combat politique (car dans ce cas, nous n’étions pas dans une situation de défense de la liberté d’expression), cela sous-entend que l’on a des appuis et des soutiens sérieux ou que l’on compte beaucoup sur sa bonne étoile. Dans tous les cas, la presse n’aura été qu’un instrument politique bafouant allègrement les règles élémentaires de l’éthique et de la déontologie. Cela a donné une idée de la force d’une telle arme et il ne fait aucun doute que, dès lors, il est dans l’intérêt de tout pouvoir politique soit de s’en faire une alliée, à défaut de la mettre hors d’état de nuire. Si tant est que nous évoquons un effort éducatif du pouvoir pour une presse un peu trop vagabonde, cet effort a, selon  Le Monde, favorisé l’autocensure et l’absence de professionnalisme pour aboutir à la perte du seul véritable fond de commerce de la presse et de la liberté d’expression : la crédibilité.

Si le pouvoir cherche réellement à doter le pays d’une presse crédible (ce qui est dans son intérêt) il apparaît qu’il perd e vue le fait que la nouvelle presse algérienne est née sur le champ de bataille et on était bien contents (citoyens et pouvoir) de la trouver pour informer, d’une part, mais aussi pour crédibiliser l’idée que l’Etat n’est pas tombé malgré le chaos et les milliers de morts.

L’ancien combattant, trop habitué au “baroud” a-t-il besoin de se réadapter aux règles du métier ?

On en vient à se demander si le pouvoir n’est pas en train de faire le ménage dans la presse comme il le fait dans un certain nombre de rouages de l’Etat, qui ont été fortement érodés durant la dernière décennie.

En l’absence d’un sens de l’éthique et du respect des règles déontologiques, on oppose aux journalistes des lignes rouges fortement marquées par des textes de lois. Si c’est le cas, c’est une très mauvaise solution et, bien entendu, cela ne saurait ni expliquer ni justifier les peines d’emprisonnement qu’encourent les journalistes. Pour autant qu’ils aient à apprendre leur métier, ce n’est pas dans les cellules qu’ils le feront, et pour peu qu’ils soient réellement coupables de diffamation ou d’avoir manqué à leur éthique, cela est assez déshonorant et ne mérite en aucune manière la prison.

Amine Esseghir

 

1. Abla Cherif et Hassane Zerrouky ont été condamnés à deux mois de prison ferme sur plainte de Mohamed Ali Shorafa, homme d’affaires émirati mis en cause par le journal Le Matin en 2OO2 dans des affaires de malversations financières et pour son influence dans l’octroi à la société Orascom, dont il est actionnaire, d’un partie du marché de la téléphonie mobile en Algérie. Youcef Rezzoug et Yasmine Ferroukhi ont été condamnés à trois mois de prison ferme pour diffamation à l’encontre de Chakib Khelil, ministre de l’Energie et des Mines, cité dans des articles soutenant que Sonatrach et de l’argent public ont été utilisés pour l’achat d’appartements de haut standing destinés à des proches du chef de l’Etat.

Les journalistes restent en liberté en attendant une décision de la cour d’appel.

2. Durant l’été 1998, une campagne est menée contre l’ancien conseiller et ami du président Zeroual, le général Betchine, notamment sur la base d’une lettre anonyme publiée par El Watan qui mettait en cause également Adami, ministre de la justice de l’époque.

Pour nombre d’observateurs, la campagne visait indirectement Liamine Zeroual, qui a annoncé par la suite des élections présidentielles anticipées et sans se présenter.

 

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Présentation de la déclaration de politique générale

Ouyahia entre les griffes du FLN

Dans moins d’une semaine, le chef du gouvernement présentera devant l’APN sa déclaration de politique générale, conformément aux dispositions de l’article 84 de la Constitution qui lui fait obligation de rendre compte aux élus de son travail d’une année.

Ouyahia n’aura pas la tâche facile, non que son bilan d’exercice bénéficie de l’approbation de l’Assemblée qui en débattra en plénière, mais parce que le FLN l’attend au tournant.

Le risque est trop grand pour le chef du gouvernement qui risque tout bonnement de céder sa place sous la pression du FLN qui n’hésitera pas à faire voter une motion de censure à son encontre. L’intervention du président de la République est on ne peut plus urgente en ce sens qu’elle trancherait sur un rapport de force exercé par le FLN en vue de récupérer, de gré ou de force, le poste de la chefferie du gouvernement, sous l’argument qu’il est leader incontesté de la scène politique, comme ne cesse de le répéter le secrétaire général du parti.

La menace est encore brandie avec insistance et ce, à quelques jours de la présentation de politique générale. C’est Belkhadem lui-même qui annonce et “réaffirme qu’il y aura remaniement gouvernemental” avec une touche de suspense dans sa phrase : “J’ai la réponse mais je ne la donnerai pas.” Une lecture rapide des dispositions de la Constitution renseigne néanmoins sur les intentions du FLN qui ne fait qu’attendre l’échéance du passage d’Ouyahia devant le Parlement pour l’épingler.

Détenant 201 sièges sur un total de 389, le FLN n’aura même pas besoin du soutien de son allié du moment – en l’occurrence le MSP – ni même celui d’El-Islah pour faire voter une motion de censure qui ne demande que la signature du septième du nombre des sièges. L’article 135 de la constitution stipule en effet que “à l’occasion du débat sur la déclaration de politique générale, l’Assemblée populaire nationale peut mettre en cause la responsabilité du gouvernement par le vote d’une mention de censure. Une telle mention n’est recevable que si elle est signée par le 1/7e au moins du nombre des députés”. Qu’importent les raisons de la mise en cause de la responsabilité du chef du gouvernement, le FLN trouvera. Il a le nombre et, s’il le faut, des alliés qui viendront à son secours en cas de besoin.

Le passage devant les députés est une obligation de par l’article 84 de la Constitution, qui stipule : “Le gouvernement présente annuellement à l’Assemblée populaire nationale, une déclaration de politique générale. La déclaration de politique générale donne lieu à un débat sur l’action du gouvernement. Ce débat peut s’achever par une résolution. Il peut également donner lieu au dépôt d’une motion de censure par l’Assemblée populaire nationale, conformément aux dispositions des articles 135, 136 et 137.”

N’étant plus dans les mêmes conditions qu’en 1999, lorsque le chef du gouvernement pouvait demander à l’APN un vote de confiance comme le stipule le même article 84 du fait que son parti détenait alors la majorité, Ahmed Ouyahia est aujourd’hui confronté à la pire des situations où il devra mesurer à juste titre la perte de terrain que son parti, le RND, a accusé depuis l’avènement de l’Assemblée actuelle à majorité FLN.

A cette majorité vient s’ajouter la faiblesse, sinon l’absence totale d’efficacité de l’alternative de l’alliance présidentielle censée faire le contrepoids à un quelconque rapport de force au sein de l’institution. Les expériences – dont l’alliance FLN-El Islah enregistrée lors du vote de la dernière loi de finances – renseignent sur la précarité de cette alliance, qui semble profiter plus au FLN qu’aux autres partenaires et dont le RND se trouve isolé. Il l’a été également lorsqu’il s’est agi de révoquer les élus de Kabylie. Le chef du gouvernement avait trouvé la parade en se présentant comme le représentant de l’Etat pour mener les négociations avec les arouch. Quant au FLN, qui a fini par adhérer à la démarche en instruisant ses élus pour le retrait, sauf que la démarche n’a pas été exempte de calculs puisque ce même FLN a adopté le préalable du décret présidentiel afin de rendre la décision de la dissolution des assemblées locales de Kabylie effective.

La manière est on ne peut plus claire quant à la démonstration de force exercée par le parti de Belkhadem, qui veut tout compte fait impliquer pleinement le Président dans la décision tout en passant outre les prérogatives du chef du gouvernement.

Ainsi pris au piège par le calcul du FLN d’un côté et la force de loi de la Constitution de l’autre, le chef du gouvernement devra céder devant cette pression d’un parti qui ne ménage aucun effort pour accaparer tous les pouvoirs. Il pourrait peut-être essayer de trouver la parade à son passage obligé devant l’APN, non pour préserver son poste, mais surtout pour préserver l’Exécutif de l’opération “main basse” d’un FLN plus glouton qu’il ne l’a jamais été durant le règne du parti unique.

La position du président de la République n’est pas pour autant plus facile, puisqu’il lui faudra concilier entre ses responsabilités de premier magistrat du pays et un arbitrage de la vie politique, d’autant qu’il s’agit de défendre son propre programme que l’Exécutif est tenu de réaliser. La radicalisation du discours du FLN complique par ailleurs sa position, surtout en sa qualité de président de ce même FLN. L’occasion lui est peut-être propice pour s’expliquer définitivement sur la notion de président “honorifique” du parti, sachant que Belkhadem exclut d’un revers de main cette notion d’“honorifique” en faisant référence aux statuts du parti qui ne le mentionnent nulle part.

Depuis l’acceptation par le Président de ce poste lors de la tenue du 8e congrès-bis, le FLN sort ses griffes pour aller souvent à contre-courant de la démarche présidentielle en empruntant des raccourcis dangereux, comme ce fut le cas pour la question de l’amnistie dont le FLN dessine, depuis, les contours à sa convenance.

Dans son discours d’anniversaire, le Président n’a pas omis de rejeter ce forcing en plaidant pour le facteur temps, seul censé remettre les choses en place avant de pouvoir amorcer une démarche dont les conséquences seraient désastreuses pour la stabilité du pays. Le premier “niet” qu’il ait opposé aux adeptes d’“aller vite en besogne en amnistiant les égorgeurs” était de réfuter tout retour sur la scène politique du FIS dissous. Ce qui ne semble pas avoir été du goût du FLN, qui œuvre depuis un moment à remettre au goût du jour la formule “contrat de Rome”.

Samira Mana

 

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