|
Accueil
Le pape et l’islam
Maladresse ou
propos calculés ?
L’on pouvait
s’attendre à tout sauf à une déclaration comme celle du pape Benoît
XVI. Que Georges W. Bush parle de «fascisme islamique», cela
n’étonne point. Mais que le pape s’attaque à l’islam avec une telle
virulence, dans un moment de grande fébrilité dans la monde
arabo-musulman, après la série de caricatures insultantes envers le
Prophète Mohamed (QSSL), la guerre contre le Liban, l’Irak, la
Palestine et le reste, c’est soit de l’ignorance ou alors une
volonté délibérée de susciter des réactions très violentes dont le
seul but est de «convaincre» du bien-fondé d’une lecture raciste et
xénophobe qui considère l’islam et les musulmans comme «violents par
nature».
Que le chef
suprême du Vatican condamne le terrorisme, c’est tout à son honneur,
c’est même son droit et son devoir de le faire en tant qu’homme de
religion. Qu’il le fasse seulement du point du humain, c'est-à-dire
sans stigmatiser les terroristes musulmans et sans aller plus loin
que ce qui est permis chez les bien-pensants de ce monde en ce qui
concerne l’Etat terroriste d’Israël qui tue tous les jours femmes,
enfants, jeunes et moins jeunes, démolit les maisons et arrache
arbres et cultures. Le pape est en droit de refuser l’adhésion de la
Turquie à l’Union européenne au nom de la «chrétienté de l’Europe»
comme il est libre de rencontrer Oriana Fallaci. Mais le pape n’a
pas le droit de porter un jugement de valeur sur une autre religion
que la sienne et, de surcroît, en prenant le risque de choquer des
centaines de millions d’adeptes.
Pour ceux qui ne
le savent pas encore, rappelons d’abord les propos de Benoît XVI (de
son vrai nom Joseph Ratzinger) dans son discours intitulé Souvenirs
et réflexions prononcé à l’Université de Ratisbonne (Allemagne) face
aux «représentants de la science»*.
«(…) J’ai lu une
partie du dialogue publié par le professeur Khoury (de Münster)
entre l’empereur byzantin lettré Manuel II Paléologue et un savant
persan dans le camp d’hiver d’Ankara en 1391, sur le christianisme
et l’islam, et sur leur vérité respective. (…) Le dialogue s’étend à
tout le domaine de ce qui est écrit dans la Bible et dans le Coran
au sujet de la foi ; il s’intéresse en particulier à l’image de Dieu
et de l’homme, mais aussi au rapport nécessaire entre les "Trois
Lois" : Ancien Testament – Nouveau Testament – Coran. (…) Il
s’adresse à son interlocuteur d’une manière étonnamment abrupte au
sujet de la question centrale du rapport entre religion et
contrainte. Il déclare : "Montre-moi donc ce que Mohammed a apporté
de neuf, et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et
d’inhumain, par exemple le fait qu’il a prescrit que la foi qu’il
prêchait, il fallait la répandre par le glaive." (…) La principale
phrase dans cette argumentation contre la conversion par contrainte
s’énonce donc ainsi : Ne pas agir selon la raison contredit la
nature de Dieu. Le professeur Théodore Khoury, commente ainsi : pour
l’empereur, "un Byzantin, nourri de la philosophie grecque, ce
principe est évident. Pour la doctrine musulmane, Dieu est
absolument transcendant, sa volonté n’est liée par aucune de nos
catégories, fût-elle celle du raisonnable". (…) Ici s’effectue une
bifurcation dans la compréhension de Dieu et dans la réalisation de
la religion, qui nous interpelle directement aujourd’hui. Est-ce
seulement grec de penser qu’agir contre la raison est en
contradiction avec la nature de Dieu, ou est-ce une vérité de
toujours et en soi ? Je pense qu’en cet endroit devient visible
l’accord profond entre ce qui est grec, au meilleur sens du terme,
et la foi en Dieu fondée sur la Bible.»
Il apparaît
clairement et sans équivoque que les propos cités par le pape ont
valeur d’argument. Benoît XVI s’y réfère pour étayer sa vision
contre l’islam. Il s’agit d’une démarche qui ne peut être
qu’intentionnelle. Comme le souligne le journaliste américain Rob
Kall (http://www.opednews.com),
«le pape n’est pas stupide. La référence au passage qui a provoqué
la colère des musulmans n’était pas un accident. C’était calculé,
une stratégie intentionnelle destinée à aider George Bush et les
républicains pour les élections de 2006, comme l’église catholique
avait systématiquement aidé Bush et les républicains lors des
élections de 2004, lorsque des Cardinaux et des Bishops s’étaient
attaqué à Kerry». Sachant d’avance quelle serait la réaction des
musulmans, «ce discours est destiné à dresser les plumes du ou des
chrétiens américains, pour intensifier la crainte du terrorisme
musulman, renforcer la croyance que 1,1 milliard de musulmans
complotent contre les Américains», ajoute-t-il.
Le pape et la
raison
Mais, comme le
suggère, à juste titre, Tariq Ramadan, la réponse au pape ne doit
être ni violente ni superficielle. Pour lui, les musulmans ne
doivent pas rater cette occasion pour rappeler au monde certaines
vérités historiques. Pour lui, le Pape Benoît XVI, en tant que
«brillant théologien», cherche à «poser les principes et le cadre du
débat concernant l’identité passée, présente et future de l’Europe».
«Il s’agit d’un pape très européen qui appelle les peuples du
continent à prendre conscience du caractère central et
incontournable du christianisme s’ils tiennent à ne pas perdre leur
identité». Tariq Ramadan reconnaît la légitimité du message du pape
«en ces temps de crise identitaire», mais le considère en même temps
comme «troublant et potentiellement dangereux puisqu’il opère une
double réduction dans l’approche historique et dans la définition de
l’identité européenne».
C’est à cela que
«les musulmans doivent répondre d’abord en contestant cette lecture
de l’histoire de la pensée européenne où le rationalisme musulman
n’aurait joué aucun rôle et où on réduirait la contribution
arabo-musulmane à la seule traduction des grandes œuvres grecques et
romaines». La mémoire sélective qui tend à «oublier les apports
décisifs de penseurs musulmans rationalistes tels que Al-Farâbî (Xe),
Avicenne (XIe), Averroès (XIIe), Al-Ghazâlî (XIIe), Ash-Shatibî (XIIIe),
Ibn Khaldoun (XIVe), etc. reconstruit une Europe qui trompe et se
trompe sur son passé », conclut Ramadan dans sa réponse posté dans
son site Web.
A lire son
discours prononcé à l’Université de Ratisbonne, on croirait
volontiers que la raison est, pour Joseph Ratzinger, ce que la
relativité était à Einstein. Pourtant, un petit tour sur le Webet
l’on découvre que cela n’a pas toujours été le cas. Passons
rapidement sur son passé de membre de la jeunesse hitlérienne et sur
ses liens avec les milieux nazis révélés par le Sunday Times du 17
avril 2005 (http://www.timesonline.co.uk/article/0,,2089-1572667,00.html).
On apprend aussi sur le site du Réseau Voltaire (www.voltairenet.org)
que le Cardinal Ratzinger a le même rapport à la «raison» que les
musulmans qu’il critique. Aussi, dans un entretien accordé au Figaro
(14 août 2004) il affirmait clairement que «la foi chrétienne a son
mot à dire sur la morale» et, bien plus, que «la foi est une lumière
pour la raison et que l'homme politique catholique doit pouvoir
transmettre cette lumière dans son combat politique».
Pour le reste, il
faut juste aller dans les forums de discussion sur le Web qui
débattent de la déclaration du pape pour constater que même des
Occidentaux reconnaissent que la déclaration de Benoît XVI est
malvenue : «L'idée ce n'est pas de savoir le propos rapportés par le
pape sont vrais ou faux. Discuter sur cette question engendra encore
un dialogue de sourds. Ce qui aurait fait preuve de plus
d'intelligence, c'est de garder ce genre d'opinion pour soi. Le pape
a bien le droit d'être convaincu l'islam engendre la violence, tout
comme il a le droit d'être convaincu que le soleil tourne autour de
la terre... La stupidité nous rend tous égaux. Toutefois, avec un
minimum de logique et une once d'intelligence, le pape aurait du
comprendre que de faire ce genre de commentaire ne ferait qu'attiser
les flammes au Moyen-Orient.»
Abdelkader
Djalil
(*) Source :
journal La Croix.
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |