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Economie
politique (partie 4)
Un système
rentier, cela existe-t-il ?
Galvaudée comme
elle l’est désormais, dénaturée serait peut-être le terme juste
(étant donné qu’elle a cessé d’être une catégorie économique pour
devenir un pseudo-concept dont l’utilité est avant tout polémique),
la notion de rente est enrôlée dans des causes diverses, d’ailleurs
pas toutes liées au même pays concerné. De fait, on ne saurait
trouver à leurs tenants un même adversaire, et moins encore une même
finalité à laquelle ils tendraient séparément.
Il a déjà été
question des ex-staliniens, soucieux de montrer au premier chef
qu’ils ont brisé leurs vieilles idoles, qu’ils sont revenus de tout,
et d’abord du socialisme, pour autant que socialisme et stalinisme
aient eu partie liée. Mais cela est une autre question. Certes,
partout dans le monde, les partis communistes qui étaient inféodés à
Moscou, et même ceux qui ne l’étaient pas du tout, ou qui l’étaient
moins que les autres, ont changé de ligne et de mode d’organisation
(abandon du calamiteux centralisme démocratique notamment); les plus
réfractaires ont dû quand même se résoudre à suivre le mouvement
après l’effondrement du camp de l’est. Bon gré mal gré, il leur
fallait à tous sacrifier à la nouvelle donne internationale,
intégrer à leur façon la fin du monde bipolaire, passer par cet
exercice si détesté auparavant : la révision. C’était le prix à
payer pour ne pas être emporté par le vent d’ouest. Nécessité
faisant loi, ils ont donc organisé l’un après l’autre leur Bad
Godesberg, bien entendu avec des fortunes diverses. Mais aucun
d’entre eux, grand ou petit, n’a tenu à divorcer dans le principe
avec le socialisme. Aucun, à l’exception d’anciens pagsistes, et en
particulier ceux qui sont restés dans l’appareil mais pour fonder un
autre courant. Ce n’est pas le lieu ici de faire le procès de qui
que ce soit. Mais comment ne pas voir le lien entre ce qu’ils
étaient et ce qu’ils sont devenus ? Tout semble s’être passé pour
ces gens-là comme s’ils s’étaient convaincus que leur carrière
politique était terminée s’ils ne donnaient pas à l’opinion (ou à un
autre interlocuteur) la meilleure des garanties qu’ils ont retenu
les leçons du passé, qu’ils se sont amendés au point de devenir
méconnaissables, qu’ils renaissent à la vie mais sous une tout autre
enveloppe et au service d’une cause aux antipodes de celle à
laquelle ils se dévouaient. C’est qu’ils avaient beaucoup à se faire
pardonner : fidèles à eux-mêmes, ils s’étaient opposés aux demandes
démocratiques si près du moment où elles allaient faire irruption
sur le devant de la scène. Pour se transformer en démocrates plus
ou moins crédibles après une erreur aussi funeste, d’une telle
portée stratégique, en principe dispensatrice d’une mort aussi
foudroyante que méritée, ce n’est pas en effet une légère correction
qu’il faut apporter à sa personne publique, cela ils n’ont pas tardé
à le comprendre, mais bel et bien procéder à une révision si
complète que cela dépasse toute attente, au point que ça n’en est
pas une en réalité, étant donné qu’elle revient à dépouiller une
peau pour en revêtir une autre. La faute ayant été incommensurable,
son expiation doit l’être tout autant, quelque chose comme une mort
morale qui soit suivie comme par miracle d’une résurrection
instantanée. Mourir à soi et aux yeux des autres pour renaître à la
politique ! Voilà comment ils sont devenus à la fois libéraux à
l’excès et de virulents antisocialistes ! Le message sous-jacent au
procédé était en quelque sorte le suivant : s’ils s’étaient trompés
sur l’aspiration démocratique, c’est parce que (tenez-vous bien),
ils ne se possédaient pas, ils avaient la tête toute farcie d’une
idéologie dont ils voient maintenant- oui, soit, sur le tard, mais
mieux vaut tard que jamais …-qu’elle était intrinsèquement mauvaise.
Ce n’était donc pas eux qui s’étaient inscrits en faux contre la
revendication démocratique, dont la rumeur montait déjà, en Kabylie
notamment, mais leur mauvais génie, l’idéologie dont ils étaient le
siège comme d’autres sont porteurs d’un virus, c’est-à-dire malgré
eux. Mais maintenant qu’ils ont recouvré leur empire sur eux-mêmes,
ont-ils beaucoup lanterné -non, n’est-ce pas ? La radicalité dans
la rupture ne leur vaut-elle pas quelque crédit, un peu de rachat ?
Ce n’était pas eux qui avaient eu tort en s’opposant au mouvement
démocratique naissant, c’était le socialisme, dont ils étaient
possédés comme d’un démon, lui qui leur avait dicté une si funeste
position. Pour bien comprendre le subterfuge mis en œuvre à ce Bad
Godesberg à nul autre pareil, imaginons un peu l’attitude des
membres du PCA, dont on sait qu’il n’a pas été à l’avant-garde du
mouvement pour l’indépendance, qui, voyant après coup qu’ils ont été
à la traîne d’événements aussi essentiels, au lieu d’en être la
force motrice, aient fait le choix d’abandonner leurs convictions,
de se défaire de toutes, en une seule fois, sans même se donner la
peine de s’expliquer devant sa base, ne serait-ce que pour éviter de
la perdre. C’est justement de cette façon que des pagsistes ont jeté
par-dessus bord toute référence au socialisme. Est-ce un hasard si
on ne rencontre guère de ces défroqués qui désormais exècrent
jusqu’au nom de socialisme dans les rangs des autres tendances de
la gauche algérienne ? S’il en est ainsi, c’est peut-être parce que
celles-ci ont mené de front, certes à des titres divers, les deux
combats : pour la démocratie et pour le socialisme.
Il est toutefois
dans la nature humaine de se chercher des justifications. L’abandon
d’une conviction affichée pendant tant d’années nécessite, au moins
une fois le devoir accompli, des explications, forcément théoriques,
car c’est une des règles du milieu, et qui soient impérativement,
c’est une autre particularité de ce même milieu, d’une veine
marxiste. Autrement, pas de survie, pas de réincarnation possible.
C’est de cette double exigence que sont nées, puis se sont
enhardies, les analyses pour lesquelles le système économique
algérien n’est pas encore capitaliste, et qui énoncent que sur cette
base matérielle où le passé l’emporte nettement sur le présent, ne
peut se dresser qu’un ordre politique qui soit à l’avenant, un
mélange inextricable et inégal de féodalité, d’autoritarisme et de
modernité : l’Etat rentier. Remarquons au passage le bel ajustement
des deux niveaux, leur superposition rigoureuse, le déterminisme
mécaniste à double sens qui les tient ensemble, de sorte que l’un
n’est que l’image de l’autre mais dans une autre dimension. On
reconnaît bien là le marxisme vulgaire propre à ce courant. Quand on
a été stalinien, le serait-on toujours, à un titre ou à un autre,
est-ce pour la vie ? Liquider le socialisme, soit, mais que ce soit
en y mettant les formes, dans le respect des principes du socialisme
scientifique en quelque sorte.
Ce n’est pas là du
reste la seule fonction impartie à cette fiction d’Etat rentier. Il
sert aussi à expliquer à ses troupes, aux rangs pourtant très
dégarnis, mais aussi à l’opinion en général, pourquoi ne parvient-on
pas à surmonter sa situation de parti ultra minoritaire, pourquoi
cette forme de radicalité dans le rejet par la société d’une analyse
et d’un programme aussi peu modérés à certains égards que celui avec
lequel les islamistes radicaux ont conquis les masses, avant, il est
vrai, de leur demander, en vain d’ailleurs, de laisser là la
politique pour les suivre dans l’impasse de la lutte armée. Mais si
la radicalité a été payante dans un cas et pas dans l’autre, c’est
pour une raison assez simple, c’est qu’il s’agit de deux programmes
qui n’ont rien de commun. L’un promet le règne de Dieu sur terre,
ce qui rend tout à fait inutile la revendication sociale, tandis
que l’autre préconise une thérapie pas moins dure que celle qui fut
effectivement mise en œuvre, et qui de plus en redemande, pour tous,
mais plus encore en direction des « couches marginalisées ». C’est
en effet deux programmes, ou plutôt deux non programmes, très
différents sans doute, mais au bout du compte l’un aussi radical que
l’autre.
Il existe une
deuxième stigmatisation des pays disposant de revenus pétroliers
comme Etats rentiers, présentée bien sûr comme une caractérisation
objective, et celle-ci provient de l’extérieur, du côté des grands
consommateurs. Ceux qui l’assènent visent à frapper d’illégitimité
la possession par ces pays d’une matière première stratégique
maintenant libérée de leur emprise, une énergie qu’ils ont payée
pendant des décennies à très bas prix, quand ils n’en bénéficiaient
pas à discrétion et quasi gratuitement, et qui a porté leur
industrialisation et par là même tout leur développement à l’état
avancé où ils sont actuellement. L’on comprend que de leur sein
surgissent des politologues qui s’appliquent à faire le procès de
ces Etats, pour la plupart nouvellement indépendants, dépeints par
eux comme des entités plus ou moins diaboliques, ne répondant à
aucune identité répertoriée, une espèce de monstres politiques qui
semblent se plaire à défier et les concepts universellement admis et
les normes de la bonne gouvernance, contre lesquels par conséquent
aucune machine de guerre n’est de trop. Et c’est bien comme telle
que la qualification-stigmatisation d’Etat rentier est apparue,
comme du reste elle s’est perpétuée. Plus ces pays prenaient le
contrôle de leurs richesses énergétiques et imposaient un autre
partage de la rente pétrolière, plus ils étaient fustigés comme
Etats rentiers. Il n’en est que plus étonnant de voir relayée cette
pseudo-caratérisation dans ces mêmes pays qui ont déployé tant
d’efforts pour accroître leur part de la rente pétrolière. Cette
alliance pour ainsi dire objective entre les pourfendeurs de
l’extérieur et ceux de l’intérieur se comprend toutefois : les uns
et les autres visent à délégitimer les régimes en place. Mais la
finalité n’est quand même pas rigoureusement la même: les
adversaires de l’intérieur usent de l’argument à des fins de réforme
ou de pouvoir, tandis que ceux de l’extérieur sont mus exclusivement
par la soif insatiable de pétrole caractéristique de leurs pays
respectifs.
On comprendra que
ce n’est pas à quelqu’un qui conteste la réalité de cette entité
qu’est l’Etat rentier de décrire son agencement et son
fonctionnement. C’est là une tâche qui incombe naturellement à ceux
qui ont su le discerner en dépit de sa grande ressemblance avec les
autres Etats non démocratiques. En effet, le propos ici c’est
précisément de nier que quelque chose mette ce dernier à part des
autres membres de cette grande famille. L’occasion se présentera
peut-être plus tard de dire pourquoi la qualification de non
démocratique est préférable à celle d’autoritaire, dans la mesure
toutefois où ce luxe de précision soit nécessaire. Toujours est-il
que rien ne ressemble autant à un pays non démocratique qu’un autre
pays de la même espèce. Or ils ne tirent pas tous leurs revenus des
hydrocarbures. Il existe même des pays exportateurs d’hydrocarbures
qui ne présentent pas les traits politiques que l’on croit communs à
tous les pays disposant de cette ressource naturelle. Il ne
suffirait donc pas d’en avoir pour être frappé d’une malédiction
spécifique, à laquelle il ne serait possible d’échapper qu’à la
condition de passer à une économie de production, ou de fermer les
gisements, ou alors, plus tard, que quand surviendra la complète
déplétion.
Mais il se trouve
qu’une deuxième condition, d’une toute autre nature celle-là,
cherche maintenant à se frayer une voie dans les esprits. On met une
certaine insistance à convaincre la frange de l’opinion la plus
attachée à la revendication démocratique que celle-ci est
illégitime pour la bonne raison que les Algériens ne payeraient pas
leurs impôts, ou si peu, en tout cas leur contribution au budget de
l’Etat est bien en deçà de ce qui serait nécessaire. Et ce serait de
ce déficit en citoyenneté (délibéré ou par la force des choses, peu
importe) que résulterait l’absence de démocratie.
Cette opinion
n’est pas sérieuse. Elle repose d’ailleurs sur un principe qu’on a
commencé par dénaturer, en le prenant à l’envers, pour l’obliger à
dire tout juste le contraire de ce qu’il dit sous sa forme
véritable, en tout cas sous celle qu’il a prise dans l’Histoire.
Mais elle offre l’occasion de rebondir sur une question qui elle est
importante. Ce principe est celui du consentement à l’impôt,
désormais l’un des fondements de l’Etat de droit. Ce fut le mot
d’ordre, le cri de ralliement des révolutionnaires américains (et
avant eux, celui de la noblesse anglaise déjà au 13° siècle) qui
conditionnait toute nouvelle imposition à l’octroi de plus de
représentation dans le système colonial de l’époque: no taxation
without representation. Il s’exprime un peu différemment, mais le
sens est le même, peut-être en plus explicite : no representation,
no taxation. Il se trouve que pour les besoins de la cause, on nous
le sert en sens inverse : no representation without taxation. Ce qui
donnerait sous la deuxième forme : no taxation, no representation.
S’agit-il d’une inadvertance ? Peut-être. Mais comment ne pas voir
qu’elle ne jure en rien avec la substance du message. Qui est
traduisible comme suit : vous qui revendiquez la relance du
processus démocratique effectivement à l’arrêt depuis quelques
années, dites-vous bien que n’avez pas le droit de faire sous ce
rapport les mécontents, à la limite vous n’êtes même pas de
véritables citoyens, car en formulant la moindre demande dans le
sens de plus de démocratie (donc de plus de representation) vous
foulez le principe qui gouverne ce domaine et qui dit on ne peut
plus clairement que no representation without taxation.
Il se trouve que
le principe invoqué dit tout le contraire. Mais supposons malgré
tout que les révolutionnaires américains aient dit effectivement :
no representation without taxation, alors il faut admettre qu’ils
militaient non pour une réforme, mais au contraire contre eux-mêmes
et dans l’intérêt de la couronne. Il semble que ce soit en
l’occurrence cela le véritable message de l’inadvertance, si
inadvertance il y a.
A une théorie,
disions-nous, correspond une pratique. Allons plus loin : il arrive
que pour des questions de formulations, pas toujours évidentes, ce
soit la pratique qui précise la théorie, voire l’approfondit. Le
programme suggéré ici est pour le moins insolite. Il faut que les
Algériens, en prélude à toute demande d’ordre politique, se
mobilisent pour imposer le droit (ou le devoir) de s’acquitter de
leurs impôts. Après cela seulement, ils seront devenus des citoyens
dignes de ce nom, à qui il serait légitime de concéder quelques ou
tous les droits politiques. Notons que s’ils appliquaient ce
programme, ils seraient des citoyens d’exception, de super citoyens
qu’envieraient à l’Algérie non seulement les grandes démocraties
d’aujourd’hui, mais celles de demain aussi.
En fait, quand
bien même les Algériens voudraient aller par ce détour qu’ils ne le
pourraient pas. C’est qu’ils payent déjà leurs impôts. En tout cas
la majorité d’entre eux, parmi les actifs s’entend, s’acquitte de
ses impôts, en bonne et due forme. Sans avoir d’ailleurs à cela le
moindre mérite, car elle ne peut faire autrement, dans son cas la
retenue étant à la source, comme on dit pour bien montrer qu’il
n’est pas, pour le citoyen ordinaire, de fuite ou d’exemption
possible. Mais si les travailleurs sont au regard de
l’administration fiscale en situation régulière, comment se fait-il
que les contributions directes de la masse des Algériens n’entrent
que pour une faible part dans le budget de l’Etat ? La réponse saute
aux yeux : ce sont les possédants, les privilégiés et autres
profiteurs du système qui se sont soustraits à l’obligation de payer
leurs impôts. Bien entendu, grâce à la fiscalité pétrolière. C’est
pourquoi se pose déjà, et se posera sans doute demain avec plus
d’acuité, la question de la redistribution de la rente pétrolière,
qui est aujourd’hui très inéquitablement répartie, comme justement
en atteste la mauvaise répartition des charges fiscales. En effet,
l’impôt qui n’est pas payé, mais qui néanmoins doit être perçu, est
compensé par un prélèvement sur la fiscalité pétrolière, qui se
trouve ainsi redistribuée…mais à l’avantage de la seule masse des
privilégiés, des super-citoyens et des clients.
M. Habili.
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |