Semaine du 20 au 26 septembre 2006

Economie politique

Un système rentier, cela existe-t-il ? (4° partie)

 

 
 
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 Economie politique (partie 4)

Un système rentier, cela existe-t-il ?

Galvaudée comme elle l’est désormais, dénaturée serait peut-être le terme juste (étant donné qu’elle a cessé d’être une catégorie économique pour devenir un pseudo-concept dont l’utilité est avant tout polémique), la notion de rente est enrôlée dans des causes diverses, d’ailleurs pas toutes liées au même pays concerné. De fait,  on ne saurait trouver à leurs tenants un même adversaire, et moins encore une même finalité à laquelle  ils tendraient séparément.

Il a déjà été question des ex-staliniens, soucieux de montrer au premier chef qu’ils ont brisé leurs vieilles idoles, qu’ils sont revenus de tout, et d’abord du socialisme, pour autant que socialisme et stalinisme aient eu partie liée. Mais cela est une autre question. Certes,  partout dans le monde, les partis communistes qui étaient inféodés à Moscou, et même ceux qui ne l’étaient pas du tout, ou qui l’étaient moins que les autres, ont changé de ligne et de mode d’organisation (abandon du calamiteux centralisme démocratique notamment); les plus réfractaires  ont dû quand même se résoudre à  suivre le mouvement après l’effondrement du camp de l’est. Bon gré mal gré, il leur fallait à tous sacrifier à la nouvelle donne internationale,  intégrer à leur façon la fin du monde bipolaire, passer par cet exercice si détesté auparavant : la révision. C’était le prix à payer pour ne pas être emporté par le vent d’ouest. Nécessité faisant loi, ils ont donc organisé l’un après l’autre leur Bad Godesberg, bien entendu avec des fortunes diverses. Mais aucun d’entre eux, grand ou petit, n’a tenu à  divorcer dans le principe avec le socialisme. Aucun, à l’exception d’anciens pagsistes, et en particulier ceux qui sont restés dans l’appareil mais pour fonder un autre courant. Ce n’est pas le lieu ici de faire le procès de qui que ce soit. Mais comment ne pas voir le lien entre ce qu’ils étaient et ce qu’ils sont devenus ? Tout semble s’être passé pour ces gens-là comme s’ils s’étaient convaincus que leur carrière politique était terminée s’ils ne donnaient pas à l’opinion (ou à un autre interlocuteur) la meilleure des garanties qu’ils ont retenu les leçons du passé, qu’ils se sont amendés au point de devenir méconnaissables, qu’ils renaissent à la vie mais sous une tout autre enveloppe et au service d’une cause aux antipodes de celle à laquelle ils se dévouaient. C’est qu’ils avaient beaucoup à se faire pardonner : fidèles à eux-mêmes, ils s’étaient opposés aux demandes démocratiques  si près du moment où elles allaient faire irruption sur  le devant de la scène. Pour se transformer en démocrates plus ou moins crédibles après une erreur aussi funeste, d’une telle portée stratégique, en principe dispensatrice d’une mort aussi foudroyante que méritée, ce n’est pas en effet une légère correction qu’il faut apporter à sa personne publique, cela ils n’ont pas tardé à le comprendre, mais bel et bien procéder à une révision si complète que cela dépasse toute attente, au point que ça n’en est pas une en réalité,  étant donné qu’elle revient à dépouiller une peau pour en revêtir une autre. La faute ayant été incommensurable, son expiation doit l’être tout autant, quelque chose comme une mort morale qui soit suivie comme par miracle d’une résurrection instantanée. Mourir  à soi et aux yeux des autres pour renaître à la politique ! Voilà comment ils sont devenus à la fois  libéraux à l’excès et de virulents antisocialistes ! Le message sous-jacent au procédé était en quelque sorte le suivant : s’ils s’étaient trompés sur l’aspiration démocratique, c’est parce que (tenez-vous bien), ils ne se possédaient pas, ils avaient la tête toute farcie d’une idéologie dont ils voient maintenant- oui, soit, sur le tard, mais mieux vaut tard que jamais …-qu’elle était intrinsèquement mauvaise. Ce n’était donc pas eux qui s’étaient inscrits en faux contre la revendication démocratique, dont la rumeur montait déjà, en Kabylie notamment, mais leur mauvais génie, l’idéologie dont ils étaient le siège comme d’autres sont porteurs d’un virus, c’est-à-dire malgré eux. Mais maintenant qu’ils ont recouvré leur empire sur eux-mêmes, ont-ils beaucoup lanterné  -non, n’est-ce pas ? La radicalité dans la rupture ne leur vaut-elle pas quelque crédit, un peu de rachat ? Ce n’était pas eux qui avaient eu tort en s’opposant au mouvement démocratique naissant, c’était le socialisme, dont ils étaient possédés comme d’un démon, lui qui leur avait dicté une si funeste position. Pour bien comprendre le  subterfuge mis en œuvre à ce Bad Godesberg à nul autre pareil, imaginons un peu l’attitude des membres du PCA, dont on sait qu’il n’a pas été à l’avant-garde du mouvement pour l’indépendance, qui, voyant après coup qu’ils ont été à la traîne d’événements  aussi essentiels, au lieu d’en être  la force motrice, aient fait le choix d’abandonner leurs convictions, de se défaire de toutes, en une seule fois, sans même se donner la peine de s’expliquer devant sa base, ne serait-ce que pour éviter de la perdre. C’est justement de cette façon que des pagsistes ont jeté par-dessus bord toute référence au socialisme. Est-ce un hasard si on ne rencontre guère de ces défroqués qui désormais exècrent jusqu’au nom de socialisme dans les rangs des  autres tendances de la gauche algérienne ? S’il en est ainsi, c’est peut-être parce que celles-ci ont mené de front, certes à des titres divers, les deux combats : pour la démocratie et pour le socialisme.

Il est toutefois dans la nature humaine de se chercher des justifications. L’abandon d’une conviction affichée pendant tant d’années nécessite,  au moins une fois le devoir accompli, des explications, forcément théoriques, car c’est une des règles du milieu, et qui soient impérativement, c’est une autre particularité de ce même milieu, d’une veine  marxiste. Autrement, pas de survie, pas de réincarnation possible. C’est de cette double exigence que sont nées, puis se sont enhardies, les analyses pour lesquelles le système économique algérien n’est pas encore capitaliste, et qui énoncent que sur cette base matérielle où le passé l’emporte nettement sur le présent, ne peut se dresser qu’un ordre politique qui soit à l’avenant, un mélange inextricable et inégal de féodalité, d’autoritarisme et de modernité : l’Etat rentier. Remarquons au passage le bel ajustement des deux niveaux, leur superposition rigoureuse, le déterminisme mécaniste à double sens qui les tient ensemble,  de sorte que l’un n’est que l’image de l’autre mais dans une autre dimension. On reconnaît bien là le marxisme vulgaire propre à ce courant. Quand on a été stalinien, le serait-on toujours, à un titre ou à un autre, est-ce pour la vie ? Liquider le socialisme, soit, mais que ce soit en y mettant les formes, dans le respect des principes du socialisme scientifique en quelque sorte.

Ce n’est pas là du reste la seule fonction impartie à  cette fiction d’Etat rentier. Il sert aussi à expliquer à ses troupes, aux rangs pourtant très dégarnis, mais aussi à l’opinion en général, pourquoi ne parvient-on pas à surmonter sa situation de parti ultra minoritaire, pourquoi cette forme de radicalité dans le rejet par la société d’une analyse et d’un programme aussi peu modérés à certains égards que celui avec lequel les islamistes radicaux ont conquis les masses, avant, il est vrai, de leur demander, en vain d’ailleurs, de laisser là la politique pour les suivre dans l’impasse de la lutte armée. Mais si la radicalité a été payante dans un cas et pas dans l’autre, c’est pour une raison assez simple, c’est qu’il s’agit de deux programmes qui n’ont rien de commun. L’un promet le règne  de Dieu sur terre, ce qui rend tout à fait inutile la revendication sociale, tandis que  l’autre préconise une thérapie pas moins dure que celle qui fut effectivement mise en œuvre, et qui de plus en redemande, pour tous, mais plus encore en direction des « couches marginalisées ». C’est en effet deux programmes, ou plutôt deux non programmes, très différents sans doute, mais au bout du compte l’un aussi radical que l’autre.

Il existe une deuxième stigmatisation des pays disposant de revenus pétroliers comme Etats rentiers, présentée bien sûr comme une caractérisation objective, et celle-ci provient de l’extérieur, du côté des grands consommateurs. Ceux qui l’assènent visent à frapper d’illégitimité la possession par ces pays d’une matière première stratégique maintenant libérée de leur emprise, une énergie qu’ils ont payée pendant des décennies à très bas prix, quand ils n’en bénéficiaient pas à discrétion et quasi gratuitement, et qui a porté leur industrialisation et par là même tout leur développement à l’état avancé où ils sont actuellement. L’on comprend que de leur sein surgissent des politologues qui s’appliquent à faire le procès de ces Etats, pour la plupart nouvellement indépendants, dépeints par eux comme des entités plus ou moins diaboliques, ne répondant à aucune identité répertoriée, une espèce de monstres politiques qui semblent se plaire à défier et les concepts universellement admis et les normes de la bonne gouvernance, contre lesquels par conséquent aucune machine de guerre n’est de trop. Et c’est bien comme telle que la qualification-stigmatisation d’Etat rentier est apparue, comme du reste elle s’est perpétuée. Plus ces pays prenaient le contrôle de leurs richesses énergétiques et imposaient un autre partage de la rente pétrolière, plus ils étaient fustigés comme Etats rentiers. Il n’en est que plus étonnant de  voir relayée cette pseudo-caratérisation dans ces mêmes pays qui ont déployé tant d’efforts pour accroître leur part de la rente pétrolière. Cette alliance pour ainsi dire objective entre les pourfendeurs de l’extérieur et ceux de l’intérieur se comprend toutefois : les uns et les autres visent à délégitimer les régimes en place. Mais la finalité n’est quand même pas rigoureusement la même: les adversaires de l’intérieur usent de l’argument à des fins de réforme ou de pouvoir, tandis que ceux de l’extérieur sont mus exclusivement par la soif insatiable de pétrole caractéristique de leurs pays respectifs.

On comprendra que ce n’est pas à quelqu’un qui conteste la réalité  de  cette entité qu’est l’Etat rentier de décrire son agencement et son fonctionnement. C’est là une tâche qui incombe naturellement à ceux qui ont su le discerner en dépit de sa grande ressemblance avec les autres Etats non démocratiques. En effet, le propos ici c’est précisément de nier que quelque chose mette ce dernier à part des autres membres de cette grande famille. L’occasion se présentera peut-être plus tard de dire pourquoi la qualification de non démocratique est préférable à celle d’autoritaire, dans la mesure toutefois où ce luxe de précision soit nécessaire. Toujours est-il que rien ne ressemble autant à un pays non démocratique qu’un autre pays de la même espèce. Or ils ne tirent pas tous leurs revenus des hydrocarbures. Il existe même des pays exportateurs d’hydrocarbures qui ne présentent pas les traits politiques que l’on croit communs à tous les pays disposant de cette ressource naturelle. Il ne suffirait donc pas d’en avoir pour être frappé d’une malédiction spécifique, à laquelle il ne serait possible d’échapper qu’à la condition de passer à une économie de production, ou de fermer les gisements, ou alors, plus tard, que quand surviendra la complète déplétion.

Mais il se trouve qu’une deuxième condition, d’une toute autre nature celle-là, cherche maintenant à se frayer une voie dans les esprits. On met une certaine insistance à convaincre la frange de l’opinion la plus attachée à la revendication démocratique que celle-ci  est illégitime pour la bonne raison que les Algériens ne payeraient pas leurs impôts, ou si peu, en tout cas leur contribution au budget de l’Etat est bien en deçà de ce qui serait nécessaire. Et ce serait de ce déficit en citoyenneté (délibéré ou par la force des choses, peu importe) que résulterait l’absence  de démocratie.

 Cette opinion n’est pas sérieuse. Elle repose d’ailleurs sur un principe qu’on a commencé par dénaturer, en le prenant à l’envers, pour l’obliger à dire tout juste le contraire de ce qu’il dit sous sa forme véritable, en tout cas sous celle qu’il a prise dans l’Histoire. Mais elle offre l’occasion de rebondir sur une question qui elle est importante. Ce principe est celui du consentement à l’impôt, désormais l’un des fondements de l’Etat de droit. Ce fut le mot d’ordre, le cri de ralliement des révolutionnaires américains (et avant eux, celui de la noblesse anglaise déjà au 13° siècle) qui conditionnait toute nouvelle imposition à l’octroi de plus de représentation dans le système colonial de l’époque: no taxation without representation. Il s’exprime un peu différemment, mais le sens est le même, peut-être en plus explicite : no representation, no taxation. Il se trouve que pour les besoins de la cause, on nous le sert en sens inverse : no representation without taxation. Ce qui donnerait sous la deuxième forme : no taxation, no representation. S’agit-il d’une inadvertance ? Peut-être. Mais comment ne pas voir qu’elle ne jure en rien avec la substance du message. Qui est traduisible comme suit : vous qui revendiquez la relance du processus démocratique effectivement à l’arrêt depuis quelques années, dites-vous bien que n’avez pas le droit de faire sous ce rapport les mécontents, à la limite vous n’êtes même pas de véritables citoyens, car en formulant la moindre demande dans le sens de plus de démocratie (donc de plus de representation) vous foulez le principe qui gouverne ce domaine et qui dit on ne peut plus clairement que no representation without taxation.

Il se trouve que le principe invoqué dit tout le contraire. Mais supposons malgré tout que les révolutionnaires américains aient dit effectivement : no representation without taxation, alors il faut admettre qu’ils militaient non pour une réforme, mais au contraire contre eux-mêmes et dans l’intérêt de la couronne. Il semble que ce soit en l’occurrence cela le véritable message de l’inadvertance, si inadvertance il y a.

A une théorie, disions-nous, correspond  une pratique. Allons plus loin : il arrive que pour des questions de formulations, pas toujours évidentes, ce soit la pratique qui précise la théorie, voire l’approfondit. Le programme suggéré ici est pour le moins insolite. Il faut que  les Algériens, en prélude à toute  demande d’ordre politique, se mobilisent pour imposer le droit  (ou le devoir) de s’acquitter de leurs impôts. Après cela seulement, ils seront devenus des citoyens dignes de ce nom, à qui il serait légitime de concéder quelques ou tous les droits politiques. Notons que s’ils appliquaient ce programme, ils seraient des citoyens d’exception, de super citoyens qu’envieraient à l’Algérie non seulement les grandes démocraties d’aujourd’hui, mais celles de demain aussi.

En fait, quand bien même les Algériens voudraient aller par ce détour qu’ils ne le pourraient pas. C’est qu’ils  payent déjà leurs impôts. En tout cas la majorité d’entre eux, parmi les actifs s’entend, s’acquitte de ses impôts, en bonne et due forme. Sans  avoir d’ailleurs à cela le moindre mérite, car elle ne peut  faire autrement, dans son cas la retenue étant à la source, comme on dit pour bien montrer qu’il n’est pas, pour le citoyen ordinaire, de fuite ou d’exemption possible. Mais si les travailleurs sont au regard de l’administration fiscale en situation régulière, comment se fait-il que les contributions directes de la masse des Algériens n’entrent que pour une faible part dans le budget de l’Etat ? La réponse saute aux yeux : ce sont les possédants, les privilégiés et autres profiteurs du système qui se sont soustraits à l’obligation de payer leurs impôts. Bien entendu, grâce à la fiscalité pétrolière. C’est pourquoi se pose déjà, et se posera sans doute demain avec plus d’acuité, la question de la redistribution de la rente pétrolière, qui est aujourd’hui très inéquitablement répartie, comme justement en atteste la mauvaise répartition des charges fiscales. En effet, l’impôt qui n’est pas payé, mais qui néanmoins doit être perçu, est compensé par un prélèvement sur la fiscalité pétrolière, qui se trouve ainsi redistribuée…mais à l’avantage de la seule masse des privilégiés, des super-citoyens et des clients.

M. Habili.

 

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