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Entretien avec
l’Islamologue Mustapha Cherif
Seul un dialogue vigilant et fécond
Dans
l'entretien qu'il a bien voulu nous accorder, l'islamologue Mustapha
Cherif semble privilégier le dialogue à la rupture, la confrontation
saine des idées aux actes désespérés des intégristes, souvent le
fruit amer d'une abominable instrumentalisation. Alors que de larges
milieux musulmans ne semblent pas satisfaits par les regrets de
Benoît XVI, celui qui fut ambassadeur d'Algérie en Egypte se
félicite, au contraire, du geste de celui par qui le scandale
arriva. Un état d'esprit et de tolérance vite récompensé puisque Sa
Sainteté le pape recevra très prochainement au Vatican le philosophe
et islamologue algérien.
Les Débats :
Que pensez-vous de la
situation imposée au monde musulman?
Mustapha Cherif :
Nous sommes confrontés à des défis inédits et majeurs, dramatiques.
C'est la loi du plus fort, l'anarchie dans les relations
internationales, avec une politique inique des deux poids et deux
mesures contre les musulmans. Tous les peuples souffrent de cette
situation et les musulmans encore plus. Mais nous avons aussi des
amis en Occident, il faut travailler pour élargir le cercle de nos
alliés car la haine de l'islam a atteint un seuil préoccupant.
Ne
pensez-vous que nous sommes en train d'assister au déclin de
l'empire américain?
L'hégémonisme américain, c'est vrai, est en crise. Mais la première
puissance du monde ne l'entend pas de cette oreille en ce qu'elle
continue à pratiquer la fuite en avant, ne voulant pas reconnaître
ses échecs. Il nous faut sensibiliser par tous les moyens l'opinion
américaine qui reste attachée à l'idéal démocratique.
Malgré
la mauvaise presse consacrée au monde musulman à l'instigation de
l'instrumentalisation par l'Occident de certaines forces endogènes,
l'islam semble plus fort que jamais. A quoi attribuez-vous son
avancée ?
Nous
sommes forts sur le plan moral et spirituel, mais nous sommes
faibles et dominés politiquement, militairement, économiquement et
scientifiquement. L'islam progresse et gagne les cœurs, mais nous
sommes déstabilisés par l'ignorance, parfois le fanatisme et
l'absence de pratiques démocratiques dans le monde musulman. Les
élites sont marginalisées et la crise sociale est de plus en plus
visible.
De quoi ont peur concrètement certains milieux judéo-chrétiens qui
ne ratent jamais l'occasion d'enfoncer le clou de la discorde?
Tous
les chrétiens et les juifs ne sont pas insensibles à nos problèmes.
Nombre d'entre eux sont nos amis et sont solidaires des causes
justes. Le problème est politique. Le monde moderne est en crise,
dans l'impasse, l'ordre mondial est en panne et l'injustice domine.
De ce fait, certains cherchent un bouc émissaire pour faire
diversion. De plus, les extrémistes du Sud, souvent manipulés,
apportent de l'eau au moulin à ceux qui dénigrent l'islam. Il faut
dire que depuis le 11 septembre aux USA et le 11 mars à Madrid, les
Occidentaux au Nord cultivent la peur, qui est comme chacun le sait,
mauvaise conseillère. Lorsque vous ajoutez à cela la remontée
inquiétante des discours xénophobes, vous n'êtes pas sans deviner le
reste.
Certaines
têtes pensantes ne semblent pas prendre au sérieux le spectre de la
confrontation, la guerre des religions. Est-il possible de connaître
votre sentiment à ce propos à la lumière, notamment, de ce qui est
imposé aux peuples afghan, irakien, libanais, palestinien, soudanais
et somalien?
Il
faut tout faire pour éviter la confrontation. Les extrémistes de
tous bords veulent nous mener à ce désastre. Mais il est clair que
des puissants de ce monde, des néo-conservateurs, des racistes et
des néo-fascistes en Occident sont de plus en plus influents. La
situation est préoccupante. Soyons vigilants et privilégions le
dialogue au choc des civilisations.
Vous opposez toujours aux ennemis de l'islam les vertus de la
tolérance et du dialogue. Mais pour dialoguer ne faut-il pas être
plusieurs ? Comment un philosophe musulman comme vous réagit-il à ce
que d'aucuns n'hésitent pas à qualifier de dialogue de sourds,
lorsque ce dialogue ne devient pas assourdissant par le bruit des
armes américano-sionistes ?
Nos
ennemis veulent nous isoler, nous couper du monde et nous obliger à
tomber dans leur piège. Il faut, bien au contraire, garder le lien
avec tous ceux qui dans le monde restent attachés à la paix et à la
justice : l'union fait la force. Notre discours ne sera crédible que
s'il s'appuie sur la raison et l'ouverture.
Comment réagissez-vous à la maladresse du pape ? Ou, si vous
préférez, aux interprétations tendancieuses qui en auraient été
faites par ces damnés de la terre que sont les musulmans ?
Je
l'ai déclaré dés le début de cette affaire, que les propos du pape
étaient choquants pour tous les musulmans de la planète, mais aussi
pour de nombreux chrétiens et citoyens du monde. La vague
d'indignation était plus que légitime compte tenu des amalgames et
contre-vérités inadmissibles. Reste qu'il convient toujours
d'exprimer sa réprobation par une fermeté pacifique et réfléchie
qui, seule, saura se jouer des idées reçues et tarira les sources
de la discorde où s'abreuvent les détracteurs de l'islam. Continuons
à faire du dialogue le lien le plus privilégié.
Vous est-il possible de rappeler à l'intention de nos lecteurs les
grandes lignes de la dérive pontificale?
Un,
il a cité un empereur du XIVe siècle qui accuse le
Prophète (QLSSL) de pratiquer la violence et les conversions
forcées ; deux, il considère que l'islam ne s'appuie pas sur la
raison ; trois, il fait une lecture réductrice de la conception de
Dieu en islam à partir d'une thèse d'un théologien andalou. C'est
l'amalgame et la polémique et non l'interconnaissance. Contrairement
aux préjugés et points de vue erronés, il est incontestable et clair
que l'islam s'appuie sur la raison, une conception ouverte et
universelle de Dieu et le respect de la liberté des êtres humains.
D'où la vitalité de notre religion qui dérange.
Le pape semble avoir oublié que c'est cet islam, aujourd'hui
décrié, qui enseigne à ses fidèles un profond respect pour le
prophète Sidna Aïssa (Jésus-Christ) quand il n'a pas largement
inspiré l'Emir Abdelkader au moment du sauvetage de 12 000 chrétiens
à Damas en 1860.
En
effet, notre histoire est pleine de preuves que ce qui a dominé
c'est l'ouverture et non la fermeture. Reste à revivre tout cela en
intelligence. Certains, en Occident, se cherchent un ennemi pour
faire diversion, pour détourner l'attention de leurs administrés des
grandes crises endogènes. Reste à répliquer intelligemment en
empêchant le choc. Il y a lieu d'amener les musulmans et les
chrétiens à se connaître et à vivre ensemble et non à pratiquer
l'anathème et les accusations injustes. Nos minorités respectives,
les musulmans en Occident et les chrétiens en rive Sud, souffrent
des retombées des contradictions des zélateurs politiques. On a
besoin les uns des autres. Nos valeurs respectives, les défis
communs auxquels nous sommes confrontés et l'avenir incertain
exigent que nous pratiquions l'interconnaissance, sans syncrétisme
ni relativisme. De plus, nous avons pu prouver, tout au long de
notre histoire commune, que la coexistence est possible malgré des
épisodes sombres. Les combats d'arrière-garde, nous devons les
réfuter et nous atteler aux vrais problèmes de l'humanité que sont
les questions de liberté et de justice.
Point d'excuses mais des regrets qui ne semblent pas faire
l'unanimité alors que Mgr Tessier et les orthodoxes du Liban et de
Palestine regrettent le dérapage en question. Vous ne semblez point
faire la fine bouche, relativement satisfait que vous êtes par les
regrets de Benoît XVI…
Ces
regrets sont tout à fait exceptionnels. Il faut le souligner, c'est
la première fois dans l'histoire du Vatican qu'ils interviennent.
C'est un signe évident d'ouverture et de volonté d'apaisement. Il
faut plus que jamais redoubler d'efforts pour continuer à dialoguer
et à rechercher les voies et moyens de réduire les incompréhensions,
de favoriser la coexistence entre les peuples et les religions. Il
n'y a pas d'autre alternative, d'autant que malgré ce triste
épisode, le pape, un théologien et un philosophe, est un homme qui
accepte le débat et la confrontation des idées.
Avez-vous quelque chose à dire sur l'architecte de l'arrogance
américaine, sur celui qui connaît mieux que quiconque la valeur
intrinsèque de l'Islam, Bernard Lewis en l'occurrence ?
C'est un idéologue extrémiste, dangereux. Agé de plus de 85 ans, ce
savant turcologue et historien, qui se dit islamologue, ce qui est
faux, continue à influencer les faucons néo-conservateurs aux USA.
Il prône la théorie du choc et du chaos, plus encore que Huntington.
L'Histoire le jugera comme un des responsables influents du
terrorisme des puissants contre les musulmans. Il nous faut répondre
à ces idéologues par la logique scientifique et la raison
raisonnable. C'est la guerre des idées, la guerre psychologique.
Gardons raison et vision prospective. Dialogue et vigilance sont la
voie, la seule voie.
Mais qui fait courir ce triste personnage qui semble être à
l'origine des malheurs des musulmans ?
Bernard Lewis est un des idéologues parmi les plus influents du clan
des néo-conservateurs. Jadis islamologue, professeur à Princeton, il
a commis un article pamphlétaire aux USA(1), où il accuse
les musulmans et l'Iran de préparer l'apocalypse et la fin du monde.
Rien que cela. Un pamphlet alarmiste, dénué de tout fondement, qui
se joint aux dramatisations du risque terroriste que des centres
tentent de diffuser pour, à la fois, faire diversion aux autres
problèmes du monde causés par le terrorisme des puissants et nourrir
la haine de l'islam.
En quoi le discours de Bernard Lewis est-il tendancieux, voire à
sens unique ?
Il y
a, dit-il, une différence radicale entre la République islamique
d'Iran et les autres gouvernements qui détiennent l'arme atomique.
Cette affirmation politique est une contre-vérité. Elle relève de la
propagande, de la pratique de deux poids deux mesures. C'est au
contraire une affaire juridique et politique, liée à la souveraineté
des Etats et à la volonté des peuples de détenir ou pas la
technologie nucléaire et non une question de race ou de culture. Le
discours de Lewis participe à l'isolement et à la diabolisation de
l'Iran et des musulmans. Situation préjudiciable à la paix dans le
monde qui ne fait que conforter le machiavélisme et la barbarie de
la soldatesque sioniste.
Lorsqu'il aborde le sujet des combats cosmiques de la fin des temps,
ne tente-t-il pas, par la même occasion, de s'en prendre à l'islam ?
En
islam, soutient-il, il y a certaines croyances au sujet des combats
cosmiques de la fin des temps. Le Coran est clair, Seul Dieu connaît
«la date» de la fin du monde ici-bas, même les chiites respectent le
principe cardinal que personne ne peut retarder, avancer ou
connaître le moment. Faire croire que la bataille cosmique de la fin
des temps est une obsession chez les musulmans relève de la
falsification des valeurs de la troisième religion monothéiste. Il
est probable que la date de Isra et Miîraj soit, pour certains, la
date appropriée pour la fin apocalyptique d'Israël et, si
nécessaire, du monde. Il n'est pas certain que le Président iranien
planifie pareil cataclysme. Mais il serait utile de garder cette
possibilité en tête. C'est du délire. Rien dans le Coran ou la
tradition islamique ne lie la question des juifs et d'Israël à celle
de la fin du monde. L'ascension céleste du Prophète est liée à la
spiritualité, à l'au-delà, au rapport au Mystère. Les chiites,
depuis quinze siècles, n'ont jamais lié ce miracle à leurs affaires
terrestres.
Qu'en est-il justement de cette volonté à la limite de l'obsession
qui tend à diaboliser le régime des mollahs ?
Bernard Lewis passe l'essentiel de son temps à dénoncer le régime en
place à Téhéran. Un régime qui, contrairement aux idées reçues, n'en
est pas moins un Etat moderne et pragmatique sur bien des aspects,
doté d’une culture ancienne traversée par les aspirations de liberté
et de progrès. Il n'est pas «fou», comme veut le faire croire Lewis.
Au contraire, il est lucide et calculateur, connaît les règles du
jeu et use de la raison. Il n'y a aucun argument pour l'empêcher de
détenir la technologie nucléaire. Il est décidé, sans l'ombre d'un
doute, à la détenir légitimement, tout en privilégiant la
négociation. Cet enjeu est presque égal à celui, majeur, de l'avenir
de la Palestine. Sur ces points, l'opinion publique mondiale, et
surtout musulmane, jugera de l'équité ou non des relations
internationales.
Il est des divisions qui ne font plus recette, désormais. Celle
entre chiites et sunnites est non des moindres. Qu'en est-il
exactement ?
Il
nous faut nous appuyer sur les musulmans modérés, dit-il. Les
positions de certains régimes arabes, qui spéculent sur le risque
des rapports de force dans la région, ne pèsent pas dans la balance
ni les divisions chiites-sunnites. L'immense majorité des musulmans,
toutes tendances confondues, à cause de la politique des USA et
d'Israël en Palestine et en Irak, est favorable à l'Iran lorsqu'il
soutient les résistances et résiste lui-même aux tentatives
d'hégémonie. Les musulmans sont aux côtés des causes justes, des
résistances au Liban, en Palestine et en Irak, par delà les couleurs
idéologiques et religieuses. Il ne s'agit pas d'un soutien subjectif
et inconditionnel, mais objectif et précis. Les musulmans sont
favorables à une cohabitation, en Palestine, avec le peuple juif,
pour peu que la soldatesque sioniste se retire des territoires
occupés depuis 1967. La paix est à ce seul prix. Il faut aussi que
cessent les déclarations maladroites à ce sujet (que l'Iran commence
à rectifier) et le terrorisme des faibles, des désespérés ou des
groupes de criminels instrumentalisés.
Etes-vous de l'avis de ceux qui soutiennent, à juste titre
d'ailleurs, que derrière les attentats il n'y a pas uniquement ce
que vous qualifiez de groupes instrumentalisés ?
Je
ne peux combattre l'amalgame tout en reproduisant ses aberrations.
Je ne vise nullement ceux qui combattent le terrorisme des
puissants, les fantasmes de ceux qui agressent, dominent et
colonisent. La question principale est l'affirmation de l'égalité
humaine. Les «Etats voyous», disait Derrida à juste titre, ne sont
pas seulement ceux que l'on croit. Tous peuvent être aveuglés par
leur fanatisme et délire de puissance. Ce qui chagrine et révolte à
la fois, c'est l'amalgame et la haine de l'islam. Fonder une
doctrine de la surpuissance sur des notions irrationnelles comme
«l'axe du mal», «le choc» et «le chaos destructeur», c'est plus que
du simplisme, c'est du suicide. Les premières sources de
déstabilisation du monde sont l'injustice et l'arrogance qui
poussent à la violence et favorisent les manipulations sur les
esprits agressés. La politique des pays épris de justice, du respect
du droit à la différence et du multilatéralisme doit contribuer à
faire prévaloir, en tous temps et en tous lieux, le droit. L'avenir
du droit et, partant, de l'humanité tiennent à ses enjeux. La
responsabilité est engagée de ceux, en Orient et en Occident, qui
savent qu'il n'y a pas d'alternative à la coexistence. Irriguée et
nourrie par les valeurs du 1er Novembre 1954, l'Algérie,
qui a tant de fois contribué à la paix et au règlement des conflits
dans le monde par la négociation et la médiation, sait cela et
surtout le fait avéré que rien ne saurait émousser le droit des
peuples à la liberté et à la justice.
Entretien réalisé par Abdelhakim
Meziani
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