Semaine du 27  septembre au 3 octobre 2006

Entretien avec l’Islamologue Mustapha Cherif

Seul un dialogue vigilant et fécond

 

 
 
 Civilisation 

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Entretien avec l’Islamologue Mustapha Cherif

Seul un dialogue vigilant et fécond

Dans l'entretien qu'il a bien voulu nous accorder, l'islamologue Mustapha Cherif semble privilégier le dialogue à la rupture, la confrontation saine des idées aux actes désespérés des intégristes, souvent le fruit amer d'une abominable instrumentalisation. Alors que de larges milieux musulmans ne semblent pas satisfaits par les regrets de Benoît XVI, celui qui fut ambassadeur d'Algérie en Egypte se félicite, au contraire, du geste de celui par qui le scandale arriva. Un état d'esprit et de tolérance vite récompensé puisque Sa Sainteté le pape recevra très prochainement au Vatican le philosophe et islamologue algérien.

 

Les Débats : Que pensez-vous de la situation imposée au monde musulman?

Mustapha Cherif : Nous sommes confrontés à des défis inédits et majeurs, dramatiques. C'est la loi du plus fort, l'anarchie dans les relations internationales, avec une politique inique des deux poids et deux mesures contre les musulmans. Tous les peuples souffrent de cette situation et les musulmans encore plus. Mais nous avons aussi des amis en Occident, il faut travailler pour élargir le cercle de nos alliés car la haine de l'islam a atteint un seuil préoccupant. 

 

 Ne pensez-vous que nous sommes en train d'assister au déclin de l'empire américain?

L'hégémonisme américain, c'est vrai, est en crise. Mais la  première puissance du monde ne l'entend pas de cette oreille en ce qu'elle continue à pratiquer la fuite en avant, ne voulant pas reconnaître ses échecs. Il nous faut sensibiliser par tous les moyens l'opinion américaine qui reste attachée à l'idéal démocratique.

 

 Malgré la mauvaise presse consacrée au monde musulman à l'instigation de l'instrumentalisation par l'Occident de certaines forces endogènes, l'islam semble plus fort que jamais. A quoi  attribuez-vous son avancée ?

Nous sommes forts sur le plan moral et  spirituel, mais nous sommes faibles et dominés politiquement, militairement, économiquement et scientifiquement. L'islam progresse et gagne les cœurs, mais  nous sommes déstabilisés par l'ignorance, parfois le fanatisme et l'absence de pratiques démocratiques dans le monde musulman. Les élites sont marginalisées et la crise sociale est de plus en plus visible. 

 

De quoi ont peur concrètement certains milieux judéo-chrétiens qui ne ratent jamais l'occasion d'enfoncer le clou de la discorde?

Tous les chrétiens et les juifs ne sont pas insensibles à nos problèmes. Nombre d'entre eux sont nos amis et sont solidaires des causes justes.  Le problème est politique. Le monde moderne est en crise, dans l'impasse, l'ordre mondial est en panne et l'injustice domine. De ce fait, certains cherchent un bouc émissaire pour faire diversion. De plus, les extrémistes du Sud, souvent manipulés, apportent de l'eau au moulin à ceux qui dénigrent l'islam. Il faut dire que depuis le 11 septembre  aux USA et le 11 mars à Madrid, les Occidentaux au Nord cultivent la peur, qui est comme chacun le sait, mauvaise conseillère. Lorsque vous ajoutez à cela la remontée inquiétante des discours xénophobes, vous n'êtes pas sans deviner le reste.

 

 Certaines têtes pensantes ne semblent pas prendre au sérieux le spectre de la confrontation, la guerre des religions. Est-il possible de connaître votre sentiment à ce propos à la lumière, notamment, de ce qui est imposé aux peuples afghan, irakien, libanais, palestinien, soudanais et somalien?

Il faut tout faire pour éviter la confrontation. Les extrémistes de tous bords veulent nous mener à ce désastre. Mais il est clair que des puissants de ce monde, des néo-conservateurs, des racistes et des néo-fascistes en Occident sont de plus en plus influents. La situation est préoccupante. Soyons vigilants et privilégions le dialogue au choc des civilisations.

 

Vous opposez toujours aux ennemis de l'islam les vertus de la tolérance et du dialogue. Mais pour dialoguer ne faut-il  pas être plusieurs ? Comment un philosophe musulman comme vous réagit-il à ce que d'aucuns n'hésitent pas à qualifier de dialogue de sourds, lorsque ce dialogue ne devient pas assourdissant par le bruit des armes américano-sionistes ?

Nos ennemis veulent nous isoler, nous couper du monde et nous obliger à tomber dans leur piège. Il faut, bien au contraire, garder le lien avec tous ceux qui dans le monde restent attachés à la paix et à la justice : l'union fait la force. Notre discours ne sera crédible que s'il s'appuie sur la raison et l'ouverture.

 

Comment réagissez-vous à la maladresse du pape ? Ou, si vous préférez, aux interprétations tendancieuses  qui en auraient été faites par ces damnés de la terre que sont les musulmans ?

Je l'ai déclaré dés le début de cette affaire, que les propos du pape étaient choquants pour tous les musulmans de la planète, mais  aussi pour de nombreux chrétiens et citoyens du monde. La vague d'indignation était plus que légitime compte  tenu des amalgames et contre-vérités inadmissibles. Reste qu'il convient toujours d'exprimer sa réprobation par une fermeté pacifique et réfléchie qui, seule,  saura se jouer des idées reçues et tarira les sources de la discorde où s'abreuvent les détracteurs de l'islam. Continuons à faire du dialogue le lien le plus privilégié.

 

Vous est-il possible de rappeler à l'intention de nos lecteurs les grandes lignes de la dérive pontificale?

Un, il a cité un empereur du XIVe siècle qui accuse le Prophète (QLSSL)  de pratiquer la violence et les conversions forcées ; deux, il considère que l'islam ne s'appuie pas sur la raison ; trois, il fait une lecture réductrice de la conception de Dieu en islam à partir d'une thèse d'un théologien andalou. C'est l'amalgame et la polémique et non l'interconnaissance. Contrairement aux préjugés et points de vue erronés, il est incontestable et clair que l'islam s'appuie sur la raison, une conception ouverte et universelle de Dieu et le respect de la liberté des êtres humains. D'où la vitalité de notre religion qui dérange.

 

Le pape  semble avoir oublié que c'est cet islam, aujourd'hui décrié, qui enseigne à ses fidèles un profond respect pour le prophète Sidna Aïssa (Jésus-Christ) quand il n'a pas largement inspiré l'Emir Abdelkader au moment du sauvetage de 12 000 chrétiens à Damas en 1860.  

En effet, notre histoire est pleine de preuves que ce qui a dominé c'est l'ouverture et non la fermeture. Reste à revivre tout cela en intelligence. Certains, en Occident, se cherchent un ennemi pour faire diversion, pour détourner l'attention de leurs administrés des grandes crises endogènes. Reste à répliquer intelligemment en empêchant le choc. Il y a lieu d'amener les musulmans et les chrétiens à se connaître et à vivre ensemble et non à pratiquer l'anathème et les accusations  injustes. Nos minorités respectives, les musulmans en Occident et les chrétiens en rive Sud, souffrent des retombées des  contradictions des zélateurs politiques. On a besoin les uns  des autres. Nos valeurs respectives, les défis communs auxquels nous sommes confrontés et l'avenir incertain  exigent que nous pratiquions l'interconnaissance, sans  syncrétisme ni relativisme. De plus, nous avons pu prouver, tout au long de notre histoire commune, que la coexistence  est possible malgré des épisodes sombres. Les combats d'arrière-garde, nous devons les réfuter et nous  atteler aux vrais problèmes de l'humanité que sont  les questions de liberté et de justice.

 

Point d'excuses mais des regrets qui ne semblent pas faire l'unanimité alors que Mgr Tessier et les orthodoxes du Liban et de Palestine regrettent le dérapage en question. Vous ne semblez point faire la fine bouche, relativement satisfait que vous êtes par les regrets de Benoît XVI…

Ces regrets sont tout à fait exceptionnels. Il faut le souligner, c'est la première fois dans l'histoire du Vatican qu'ils interviennent. C'est un signe évident d'ouverture et de volonté d'apaisement. Il faut plus que  jamais redoubler d'efforts pour continuer à dialoguer et à rechercher les voies et moyens de réduire les incompréhensions, de favoriser la coexistence entre les peuples et les religions. Il n'y a pas d'autre alternative, d'autant que malgré ce triste épisode, le pape, un théologien et un philosophe, est un homme qui accepte le débat et la confrontation des idées.

 

Avez-vous quelque chose à dire sur l'architecte de l'arrogance américaine, sur celui qui connaît mieux que quiconque la valeur intrinsèque de l'Islam, Bernard Lewis en l'occurrence ?

C'est un idéologue extrémiste, dangereux. Agé de  plus de 85 ans, ce savant turcologue et historien, qui se dit islamologue, ce qui est faux,  continue à influencer les faucons néo-conservateurs aux USA. Il prône la théorie du choc et du chaos, plus encore que Huntington. L'Histoire le jugera comme un des responsables influents du terrorisme des puissants contre les musulmans. Il nous faut répondre à ces idéologues par la logique scientifique et la raison raisonnable. C'est la guerre des idées, la guerre psychologique. Gardons raison et vision prospective. Dialogue et vigilance sont la voie, la seule voie.

 

Mais qui fait courir ce triste personnage qui semble être à l'origine des malheurs des musulmans ?

Bernard Lewis est un des idéologues parmi les plus influents du clan des néo-conservateurs. Jadis islamologue, professeur à Princeton, il a commis un article pamphlétaire aux USA(1), où il accuse les musulmans et l'Iran de préparer l'apocalypse et la fin du monde. Rien que cela. Un pamphlet alarmiste, dénué de tout fondement, qui se joint aux dramatisations du risque terroriste que des centres tentent de diffuser pour, à la fois, faire diversion aux autres problèmes du monde causés par le terrorisme des puissants et nourrir la haine de l'islam.

 

En quoi le discours de Bernard Lewis est-il tendancieux, voire à sens unique ?

Il y a, dit-il, une différence radicale entre la République islamique d'Iran et les autres gouvernements qui détiennent l'arme atomique. Cette affirmation politique est une contre-vérité. Elle relève de la propagande, de la pratique de deux poids  deux mesures. C'est au contraire une affaire juridique et politique, liée à la souveraineté des Etats et à la volonté des peuples de détenir ou pas la technologie nucléaire et non une question de race ou de culture. Le discours de Lewis participe à l'isolement et à la diabolisation de l'Iran et des musulmans. Situation préjudiciable à la paix dans le monde qui ne fait que conforter le machiavélisme et la barbarie de la soldatesque sioniste.

 

Lorsqu'il aborde le sujet des combats cosmiques de la fin des temps, ne tente-t-il pas, par la même occasion, de s'en prendre à l'islam ?

En islam, soutient-il, il y a certaines croyances au sujet des combats cosmiques de la fin des temps. Le Coran est clair, Seul Dieu connaît «la date» de la fin du monde ici-bas, même les chiites respectent le principe cardinal que personne ne peut retarder, avancer ou connaître le moment. Faire croire que la bataille cosmique de la fin des temps est une obsession chez les musulmans relève de la falsification des valeurs de la troisième religion monothéiste. Il est probable que la date de Isra et Miîraj soit, pour certains, la date appropriée pour la fin apocalyptique d'Israël et, si nécessaire, du monde. Il n'est pas certain que le Président iranien planifie pareil cataclysme. Mais il serait utile de garder cette possibilité en tête. C'est du délire. Rien dans le Coran ou la tradition islamique ne lie la question des juifs et d'Israël à celle de la fin du monde. L'ascension céleste du Prophète est liée à la spiritualité, à l'au-delà, au rapport au Mystère. Les chiites, depuis quinze siècles, n'ont jamais lié ce miracle à leurs affaires terrestres.

 

Qu'en est-il justement de cette volonté à la limite de l'obsession qui tend à diaboliser le régime des mollahs ?

Bernard Lewis passe l'essentiel de son temps à dénoncer le régime en place à Téhéran. Un régime qui, contrairement aux idées reçues, n'en est pas moins un Etat moderne et pragmatique sur bien des aspects, doté d’une culture ancienne traversée par les aspirations de liberté et de progrès. Il n'est pas «fou», comme veut le faire croire Lewis. Au contraire, il est lucide et calculateur, connaît les règles du jeu et use de la raison. Il n'y a aucun argument pour l'empêcher de détenir la technologie nucléaire. Il est décidé, sans l'ombre d'un doute, à la détenir légitimement, tout en privilégiant la négociation. Cet enjeu est presque égal à celui, majeur, de l'avenir de la Palestine. Sur ces points, l'opinion publique mondiale, et surtout musulmane, jugera de l'équité ou non des relations internationales.

 

Il est des divisions qui ne font plus recette, désormais. Celle entre chiites et sunnites est non des moindres. Qu'en est-il exactement ?

Il nous faut nous appuyer sur les musulmans modérés, dit-il. Les positions de certains régimes arabes, qui spéculent sur le risque des rapports de force dans la région, ne pèsent pas dans la balance ni les divisions chiites-sunnites. L'immense majorité des musulmans, toutes tendances confondues, à cause de la politique des USA et d'Israël en Palestine et en Irak, est favorable à l'Iran lorsqu'il soutient les résistances et résiste lui-même aux tentatives d'hégémonie. Les musulmans sont aux côtés des causes justes, des résistances au Liban, en Palestine et en Irak, par delà les couleurs idéologiques et religieuses. Il ne s'agit pas d'un soutien subjectif et inconditionnel, mais objectif et précis. Les musulmans sont favorables à une cohabitation, en Palestine, avec le peuple juif, pour peu que la soldatesque sioniste se retire des territoires occupés depuis 1967. La paix est à ce seul prix. Il faut aussi que cessent les déclarations maladroites à ce sujet (que l'Iran commence à rectifier) et le terrorisme des faibles, des désespérés ou des groupes de criminels instrumentalisés.

 

Etes-vous de l'avis de ceux qui soutiennent, à juste titre d'ailleurs, que derrière les attentats il n'y a pas uniquement ce que vous qualifiez de groupes instrumentalisés ?

Je ne peux combattre l'amalgame tout en reproduisant ses aberrations. Je ne vise nullement ceux qui combattent le terrorisme des puissants, les fantasmes de ceux qui agressent, dominent et colonisent. La question principale est l'affirmation de l'égalité humaine. Les «Etats voyous», disait Derrida à juste titre, ne sont pas seulement ceux que l'on croit. Tous peuvent être aveuglés par leur fanatisme et délire de puissance. Ce qui chagrine et révolte à la fois, c'est l'amalgame et la haine de l'islam. Fonder une doctrine de la surpuissance sur des notions irrationnelles comme «l'axe du mal», «le choc» et «le chaos destructeur», c'est plus que du simplisme, c'est du suicide. Les premières sources de déstabilisation du monde sont l'injustice et l'arrogance qui poussent à la violence et favorisent les manipulations sur les esprits agressés. La politique des pays épris de justice, du respect du droit à la différence et du multilatéralisme doit contribuer à faire prévaloir, en tous temps et en tous lieux, le droit. L'avenir du droit et, partant, de l'humanité tiennent à ses enjeux. La responsabilité est engagée de ceux, en Orient et en Occident, qui savent qu'il n'y a pas d'alternative à la coexistence. Irriguée et nourrie par les valeurs du 1er Novembre 1954, l'Algérie, qui a tant de fois contribué à la paix et au règlement des conflits dans le monde par la négociation et la médiation, sait cela et surtout le fait avéré que rien ne saurait émousser le droit des peuples à la liberté et à la justice.

Entretien réalisé par Abdelhakim Meziani

 

 

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