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Mort ou vif
En plus du
rapport du Sénat, à majorité républicaine, qui a fait justice des
motifs invoqués par l’administration Bush pour imposer l’idée
d’occuper l’Irak à l’opinion américaine, voilà qu’il est question
d’un document des services secrets où il est dit clairement que
bien loin d’avoir reculé, la menace terroriste s’est amplifiée au
contraire par suite de cette expédition. Pour ce qui est de
l’opinion, on sait qu’elle n’a pas attendu le cinquième anniversaire
du 11-Septembre pour marquer sa désapprobation quant à la tournure
que prennent les événements en Irak. Encore qu’elle réserve jusqu’à
maintenant l’expression de son sentiment aux seuls sondages, et
subsidiairement aux rituels petits rassemblements devant les grilles
de la Maison-Blanche. Par respect de l’ordre, par civisme, ou par
sentiment d’impuissance ? Serait-ce plutôt par le calme qui précède
la tempête ? Le plus probable cependant est qu’elle attend tout
simplement que la parole lui revienne à l’occasion d’échéances
électorales pour asséner sa sanction. C’est d’ailleurs ce couperet
que le Sénat veut prévenir quand il prend soin de se démarquer d’un
président pourtant du même bord que lui. Les élections de mi-mandat
sont toutes proches, en effet.
Si bien que la
question se pose de savoir comment tient une administration
désavouée à peu près de tous les côtés.
Ce ne peut être
par fatalisme dans un pays où le pragmatisme a rang de dogme. Ce ne
peut être par une opération du Saint-Esprit, bien que Georges Bush
voie sa main partout, car alors on ne comprendrait pas que le sort
s’acharne sur lui, au point que son propre camp se montre disposé à
le crucifier à la première occasion.
Comme si tant
d’infortune ne suffisait pas, il faut encore que le diable, sinon
Lucifer en personne, Lucifer en chair et en os, du moins son
incarnation avérée ici-bas, vienne ajouter sa propre note à ce
concert de réprobations. Son message est limpide : oui, moi Ben
Laden, moi qui me suis occulté si bien qu’on ne sait si je suis
toujours ou non de ce monde, eh bien je ne suis pas rien si j’ai
cessé d’être repérable, tangible, perceptible, comme on l’est
nécessairement quand on reste assujetti au règne infernal de la
chair. Vous m’avez voulu mort ou vif ? Eh bien, je ne suis ni mort
ni vif. Ou plutôt un jour mort, et celui d’après vivant. Pour vous
servir, pour votre tourment. Si je suis en fuite incessante, s’il
n’est plus pour moi un seul endroit au monde où je puisse expirer
mon dernier souffle, moi le grabataire, moi qui n’en finis pas de
rendre l’âme, je respire encore et déjà quelque chose des senteurs
du Paradis, de la Présence, embaume mes grottes successives. Je
règne par l’étonnant pouvoir de l’absence. Non pas par mes
mensonges, comme toi, Georges. On n’est jamais aussi vivant que
lorsqu’on a été donné à tort pour tel. C’est mon petit cadeau à moi
à l’occasion du 11-Septembre.
Mais faisons
plaisir au président américain, considérons que le chef d’El qaïda
soit bel et bien mort. Le monde et l’Amérique s’en porteraient-ils
mieux pour autant ? Rien n’est moins sûr. C’est que cette
organisation terroriste est agencée de telle sorte qu’elle peut se
passer dans son quotidien et dans son fonctionnement d’un centre
nerveux. Dans la Création, du moins celle qui est visible, il n’y a
que le genre végétal pour présenter quelque chose de similaire ; à
cette différence toutefois, c’est qu’une plante ne peut pas avoir
ses éléments dispersés aux quatre coins du monde, c’est qu’elle ne
peut pas bourgeonner si loin de son origine et sans ordre apparent.
C’est la grande singularité d’El qaïda que cet informel qui lui
donne forme et la fait survivre à ses géniteurs, à ses chefs, sa
grande réussite, ce qui fait qu’elle tienne effectivement du Malin.
Sa nature insaisissable, son irrationalité au regard des canons en
vigueur, comment la circonscrire, comment en venir à bout ? Quand
bien même Ben Laden serait pris vif et montré, la menace terroriste
n’en resterait pas moins dans l’état où elle était auparavant. A
croire que contrairement aux autres guerres mondiales, celle que G.
Bush et les néo conservateurs de son entourage ont déclenchée en
représailles à la destruction des tours jumelles, serait sans fin.
Mais, à la
réflexion, peut-être cela est-il d’une certaine façon voulu. Du
moins de la sorte, peut-être pensé les fauteurs de guerre,
saura-t-on où et sur qui déverser leur colère à défaut de pouvoir
localiser l’Ennemi.
M. Habili
e-mail :contact@lesdebats.com
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