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Kébir annonce la couleur
Simple mission de
reconnaissance ou aubaine pour annoncer son programme politique ?
Dans quelle case peut-on classer la sortie médiatique de l’ancien
chef du département des relations internationales de l’ex-FIS ?
L’assurance avec
laquelle Rabah Kébir annonce son retour sur la scène politique ne
laisse aucun doute sur les intentions de cet ancien dirigeant du
parti dissous qui, moins de 24 heures après son retour en Algérie,
annonce la couleur et affiche une assurance qui a surpris certains,
mais n’a pas outre mesure étonné ceux qui observent minutieusement
la scène politique et savent que tous les soubresauts sont
possibles. Faut-il voir dans ces déclarations un déni pour la Charte
de la réconciliation nationale qui exclut tout retour à la scène
politique de ceux qui ont mis le pays à sang et à feux ?
Ce qui étonne un
peu dans les déclarations de Rabah Kébir, c’est non pas le désir
exprimé de réinvestir la scène politique, car ce désir est toujours
présent aussi bien chez les dirigeants du parti dissous que chez les
sympathisants, mais l’assurance avec laquelle il annonce son retour.
«Ce n’est qu’une question de temps», a-t-il affirmé lors de la
conférence de presse qu’il a animée. D’où tient-il la certitude de
ce qu’il affirme avec force ? A-t-il eu des assurances que son
retour est garanti ou bien compte-t-il passer outre la Charte pour
la réconciliation nationale que le peuple a plébiscitée et qui
n’autorise aucune activité politique à ceux qui étaient à l’origine
des tueries et des massacres qui ont endeuillé le pays ?
Rabah Kébir
reconnaît être engagé dans la violence qui a fait basculer le pays
dans l’horreur. Nous avons tué et revendiqué des tueries.» Il ne
s’en cache pas, pis encore, il n’a pas l’air d’avoir un quelconque
regret d’avoir un jour incité à assassiner des familles entières et
à dépeupler des villages et des douars.
La Charte ne
semble pas poser problème à cet ancien dirigeant du FIS dissous,
puisqu’il affirme avec certitude que les dispositions qui lui
interdisent toute activité politique seront dépassées avec le temps.
Faut-il croire que Rabah Kébir, qui s’exprime avec une assurance à
la limite déroutante, est tout à fait certain que ce qu’il avance ou
alors faut-il voir en ces déclarations un ballon d’essai pour sonder
l’opinion publique et le terrain dans lequel il compte se lancer
très prochainement ?
Enfin, quelle que
soit l’interprétation donnée aux déclarations de Rabah Kébir, il est
une réalité qu’on ne peut nier. Ces déclarations sont porteuses d’un
message on ne peut plus clair. Le parti dissous compte se redéployer
et même s’il porte un autre sigle, il ne véhiculera pas moins la
même idéologie et la même philosophie. Serions-nous donc condamnés à
vivre, encore une fois, avec un parti islamiste et extrémiste qui
fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’imposer sur la scène
politique et participer aux prochaines élections présidentielles ?
Une question
s’impose tout de même. Le parti que compte créer Rabah Kébir et ses
compagnons sera-t-il agréé par le ministère de l’Intérieur ou
aura-t-il le même sort que Wafa, la formation de l’ex-ministre des
Affaires étrangères Ahmed Taleb El-Ibrahimi, qui a reçu un refus
catégorique et n’a pas été agréé, car il regroupait des militants du
parti dissous. Mais à entendre que leur retour à la politique est
acquis, il faut peut-être croire que ce ne sont pas des affirmations
gratuites et qu’il est assuré que son dossier de création d’un parti
politique aura aussi un traitement à part. Dans ce cas, ne serait-ce
pas outrepasser les dispositions de la Charte ? Une Charte que le
peuple a plébiscitée pour ne plus avoir à vivre les années de
violence et de terreur.
Rabah Kébir, qui
semble certain de son retour sur la scène politique, même si ce
retour est en contradiction avec la loi, est déjà convaincu que les
jeunes le suivront dans son périple politique et qu’ils seront les
premiers à le soutenir et à l’encourager. En fait, il ne se trompe
pas tellement sur ce point, car les jeunes sont, chez nous, un
potentiel à ne pas négliger. Le parti dissous, qui avait compris
cela avant les autres, n’avait pas hésité à axer son approche vers
les jeunes et il faut reconnaître que cela lui a parfaitement
réussi. De nombreux jeunes ont suivi sa voie et ont donné plus de
poids à ce parti, dont le but principal était d’instaurer la
République islamique et de mettre fin à toute sorte de démocratie
sous prétexte que tout ce qui nous vient de l’Occident est porteur
des germes du mal.
Donc les jeunes
ont été nombreux, très nombreux même, à soutenir le projet de "dawla
islamiya" car on leur a promis à tous un logement, de une à quatre
femmes, la liberté de faire du commerce, même au noir, et surtout la
perspective d’aller au paradis. Y a-t-il perspective plus alléchante
?
La situation est
toujours la même, sinon un peu plus compliquée que ce qu’elles était
à cette époque-là. Le chômage est toujours d’actualité, même si les
chiffres officiels annoncent qu’il est en nette régression, la crise
du logement se complique chaque année un peu plus et devient par la
force des choses une équation difficile à résoudre… la perspective
pour un jeune d’avoir un emploi et un logement semble de plus en
plus éloigné. Si l’on ajoute à cela le manque de repères fiables
pour nos jeunes, livrés qu’ils sont à toutes les informations qu
diffusées via la parabole et le réseau Internet, l’on imagine qu’il
ne doit pas être difficile pour Rabah Kébir et ses compagnons
d’investir leurs efforts à travers les jeunes. Car ils restent
toujours un potentiel qu’il ne faut pas négliger. Donc quand Kébir
affirme qu’il compte investir dans la jeunesse, il sait parfaitement
que cela est très possible. Et même porteur. Les jeunes, mal
encadrés et souvent pas encadrés du tout, accordent foi à celui qui
veut bien s’intéresser à eux et écouter leurs problèmes et leurs
préoccupations.
Leur
promettra-t-il encore une fois le paradis, mais, plus grave encore,
fera-t-il peser sur leurs consciences la menace de l’enfer s’ils se
détournent du projet qu’il compte mettre en place ?
Tout ceci nous
mène à dire que la lutte contre le terrorisme s’est faite contre
l’action armée et la violence qui en a découlé. Pourtant, un aspect
des plus importants a été omis. Il s’agit de tout ce qui a poussé
les jeunes, toujours plus nombreux, à suivre ce que les islamistes
leur ont fait miroiter. Et si la violence a été presque vaincue, ce
qui a été à son origine est encore là.
Les problèmes des
jeunes sont toujours les mêmes, le manque de perspectives,
l’injustice sociale, l’émergence d’une couche qui mène un train de
vie inimaginable alors que d’autres peinent pour se nourrir… sont
autant de points qui font que les jeunes seront prêts à suivre le
premier à leur offrir des solutions concrètes.
Autant dire que si
Rabah Kébir arrive réellement à créer son parti, il drainera les
jeunes aisément. Faut-il penser que s’il a eu des garanties pour son
retour sur la scène politique, il a puisé le reste de son assurance
dans la réalité de la rue algérienne ?
Khadidja
Mohamed Bouziane
Haut
Frais
Vallon, Larbaâ et les autres
Un pays à l'abandon
Des
quartiers périphériques où l’on cultive ses aigreurs, ses
frustrations et un sentiment d'abandon et où le langage de l'espoir
n'a pas prise. Une route qui monte, éclairée dans l'obscurité
naissante par les seuls phares de la voiture. Une route
complètement défoncée si bien qu'on on imagine aisément qu'elle a
été bombardée récemment. A la lumière des phares on cherche les
plaques d'asphaltes pour éviter le chaos de la route. De l'eau qui
coule d'une conduite cassée, depuis plusieurs jours nous dit-on,
rend la chaussée glissante. La voiture dérape légèrement dans les
virages en épingle à cheveux. De temps à autre, la lumière blafarde
de quelques lampadaires encore fonctionnels éclaire les alentours
peu accueillants et soulage un instant le regard dans une halte
visuelle avant de sombrer encore dans le noir et rouler, tout phares
allumés, pour éviter les nids de poules, les crevasses et même les
rigoles creusées par les inondations du 11 novembre 2001 qui
traversent la route de part en part. Elles ont été couvertes de
grilles de protection qui soit ont disparu, soit sont aujourd'hui
mal posées au risque de casser quelque chose sous le véhicule si le
conducteur, dans un excès de confiance, passe un peu trop vite sur
l'une d’elles qui s'est retrouvée à la verticale.
L'ambiance est morose. Quelques magasins qui ponctuent la distance
donnent un tant soit peu l'image d'un quartier presque ordinaire.
Mais on est étonné par la modestie des lieux. Peu d'investissement,
si ce n'est que l'on a rapproché des points de ravitaillement des
populations locales par la grâce de l'initiative d'individus. C'est
du commerce, mais bien utile quand on habite aussi haut perché. Des
magasins d'alimentation générale, des marchands de fruits et légumes
faisant également dépôt de pain, sans plus.
Mais
ce qui frappe, c'est bien l'absence d'urbanisation au sens
classique. Peu de «cubes» avec garages au rez-de-chaussée et trois
étages de logements au dessus. Pourtant, la foule des passants, les
fourgons et bus qu'on croise la nuit déversent et ramassent des
passagers, des gens du coin. Ils habitent les fourrés et les bois
environnants, dans les bidonvilles qui s'y cachent.
Bien
entendu, il n y a aucune découverte étrange dans ce périple. Nul
n'ignore l'existence des baraques de Frais Vallon, de Oued Koriche
sur la rue Mohamed-Chebine, mais on fait tout pour oublier leur
existence.
On
nous apprend que les bus ne commencent à circuler qu'à partir de 9h
00 dans le quartier et ceux qui veulent rallier la ville plus tôt
doivent y aller à pied ou espérer croiser un taxi. En fait, la ville
n'est située qu'à quelques mètres. La civilisation et ses grandes
réalisations, une trémie toute neuve et une route goudronnée
convenablement sont en contrebas du quartier, qui s'adosse à Djebel
Koukou.
Ici
on se souvient du terrorisme, de Flicha, des inondations ; on s’en
rappelle si bien que l'on constate avec rage surtout que rien n'a
changé depuis des années. Certes, de grands travaux sont menés à
grands renforts de moyens pour le curage de l'oued, mais est-ce que
ce seul chantier explique la désolation des lieux ? Le sentiment le
mieux ressenti est la frustration et la pénible impression d'avoir
été totalement oublié. Les inondations ont constitué, pour un temps,
un espoir de voir les choses changer, puis on a commencé à attendre
et à prendre son mal en patience.
A
quelques kilomètres de là, dans la Mitidja, Larbaâ, qui souligne que
la réconciliation est passée par là. On y va sans risque de se faire
égorger de jour comme de nuit, mais dans tous les cas, il faut
savoir être prudent. Là aussi les quartiers récents, les
lotissements nouvellement délimités (en fait ils datent de plus de
quinze ans), n'ont de neuf que le béton et les murs inachevés des
nouvelles constructions légales ou illégales. Les routes sont un
bourbier en hiver et des pistes défoncées impraticables et
poussiéreuses en été. On s'affaire certes à mettre en place les
trottoirs pour délimiter les îlots et urbaniser un tant soit peu des
lieux. Mais les travaux sont lents à se faire et puis, il paraît que
les VRD n'ont pas été encore réalisés, alors il faudra attendre que
l'on creuse d'abord.
La
route comme la ville auront longtemps cette image de chantier
interminable. Là aussi, le sentiment d'être livré à soi-même semble
prédominer chez les habitants du coin.
Les oubliés
Les
exemples de ces quartiers, situés parfois à quelques centaines de
mètres du centre-ville de la capitale ou constituant une banlieue
involontaire d'Alger, peuvent être multipliés des dizaines de fois
autour de la capitale et des grands centres urbains et chefs-lieux
de wilayas.
Si
effectivement, il ne s'agit pas de centres importants qui
nécessitent de grandes infrastructures, on continue toutefois d'y
vivre les affres de l'oubli. Les quelques habitants avec qui nous
avons discuté semblent voir encore une fois un train passer à grande
vitesse, eux-mêmes restants sur les bords de la voie. Ce train est
celui de l'instruction ou de la santé. Les enfants des lotissements
des communes de Larba ou de Meftah doivent toujours faire des
kilomètres pour rejoindre l'école, passer parfois une journée sans
avoir droit à un repas chaud. On peut ensuite deviser sur le
phénomène de la déperdition scolaire. Un sentiment sourd de «hogra»
parce que le développement, en 2006, semble tarder à venir alors que
le pays compte quotidiennement ses recettes d'hydrocarbures et ses
dettes remboursées par anticipation. «Nous n'avons pas vu cet argent
ici», indique en souriant Mohamed, épicier à Larbaâ.
Finalement, les éléments apparents, ceux qui ont prévalu avant que
la déferlante islamiste ait failli tout emporter en enrôlant des
centaines de jeunes qui ne voyaient aucun espoir poindre dans une
aventure sanglante et sans issue, sont toujours d'actualité. Une
guerre civile (finalement il faut bien appeler les choses par leur
nom) et une réconciliation nationale plus tard, les éléments
constitutifs du terreau de la révolte sont omniprésents. Identiques
et aussi forts qu'en 1990. Ils renvoient à des images qu'on avait
cru disparues en 2006, mais ils rendent, par dessus tout, l'image
d'un pays à l'abandon.
Amine Esseghir
Haut
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