Semaine du 27  septembre au 3 octobre 2006

Kébir annonce la couleur

Frais Vallon, Larbaâ et les autres

Un pays à l'abandon

 

 
 
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Kébir annonce la couleur

Simple mission de reconnaissance ou aubaine pour annoncer son programme politique ? Dans quelle case peut-on classer la sortie médiatique de l’ancien chef du département des relations internationales de l’ex-FIS ?

L’assurance avec laquelle Rabah Kébir annonce son retour sur la scène politique ne laisse aucun doute sur les intentions de cet ancien dirigeant du parti dissous qui, moins de 24 heures après son retour en Algérie, annonce la couleur et affiche une assurance qui a surpris certains, mais n’a pas outre mesure étonné ceux qui observent minutieusement la scène politique et savent que tous les soubresauts sont possibles. Faut-il voir dans ces déclarations un déni pour la Charte de la réconciliation nationale qui exclut tout retour à la scène politique de ceux qui ont mis le pays à sang et à feux ?

Ce qui étonne un peu dans les déclarations de Rabah Kébir, c’est non pas le désir exprimé de réinvestir la scène politique, car ce désir est toujours présent aussi bien chez les dirigeants du parti dissous que chez les sympathisants, mais l’assurance avec laquelle il annonce son retour. «Ce n’est qu’une question de temps», a-t-il affirmé lors de la conférence de presse qu’il a animée. D’où tient-il la certitude de ce qu’il affirme avec force ? A-t-il eu des assurances que son retour est garanti ou bien compte-t-il passer outre la Charte pour la réconciliation nationale que le peuple a plébiscitée et qui n’autorise aucune activité politique à ceux qui étaient à l’origine des tueries et des massacres qui ont endeuillé le pays ?

Rabah Kébir reconnaît être engagé dans la violence qui a fait basculer le pays dans l’horreur.  Nous avons tué et revendiqué des tueries.» Il ne s’en cache pas, pis encore, il n’a pas l’air d’avoir un quelconque regret d’avoir un jour incité à assassiner des familles entières et à dépeupler des villages et des douars.

La Charte ne semble pas poser problème à cet ancien dirigeant du FIS dissous, puisqu’il affirme avec certitude que les dispositions qui lui interdisent toute activité politique seront dépassées avec le temps. Faut-il croire que Rabah Kébir, qui s’exprime avec une assurance à la limite déroutante, est tout à fait certain que ce qu’il avance ou alors faut-il voir en ces déclarations un ballon d’essai pour sonder l’opinion publique et le terrain dans lequel il compte se lancer très prochainement ?

Enfin, quelle que soit l’interprétation donnée aux déclarations de Rabah Kébir, il est une réalité qu’on ne peut nier. Ces déclarations sont porteuses d’un message on ne peut plus clair. Le parti dissous compte se redéployer et même s’il porte un autre sigle, il ne véhiculera pas moins la même idéologie et la même philosophie. Serions-nous donc condamnés à vivre, encore une fois, avec un parti islamiste et extrémiste qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’imposer sur la scène politique et participer aux prochaines élections présidentielles ?

Une question s’impose tout de même. Le parti que compte créer Rabah Kébir et ses compagnons sera-t-il agréé par le ministère de l’Intérieur ou aura-t-il le même sort que Wafa, la formation de l’ex-ministre des Affaires étrangères Ahmed Taleb El-Ibrahimi, qui a reçu un refus catégorique et n’a pas été agréé, car il regroupait des militants du parti dissous. Mais à entendre que leur retour à la politique est acquis, il faut peut-être croire que ce ne sont pas des affirmations gratuites et qu’il est assuré que son dossier de création d’un parti politique aura aussi un traitement à part. Dans ce cas, ne serait-ce pas outrepasser les dispositions de la Charte ? Une Charte que le peuple a plébiscitée pour ne plus avoir à vivre les années de violence et de terreur.

Rabah Kébir, qui semble certain de son retour sur la scène politique, même si ce retour est en contradiction avec la loi, est déjà convaincu que les jeunes le suivront dans son périple politique et qu’ils seront les premiers à le soutenir et à l’encourager. En fait, il ne se trompe pas tellement sur ce point, car les jeunes sont, chez nous, un potentiel à ne pas négliger. Le parti dissous, qui avait compris cela avant les autres, n’avait pas hésité à axer son approche vers les jeunes et il faut reconnaître que cela lui a parfaitement réussi. De nombreux jeunes ont suivi sa voie et ont donné plus de poids à ce parti, dont le but principal était d’instaurer la République islamique et de mettre fin à toute sorte de démocratie sous prétexte que tout ce qui nous vient de l’Occident est porteur des germes du mal.

Donc les jeunes ont été nombreux, très nombreux même, à soutenir le projet de "dawla islamiya" car on leur a promis à tous un logement, de une à quatre femmes, la liberté de faire du commerce, même au noir, et surtout la perspective d’aller au paradis. Y a-t-il perspective plus alléchante ?

La situation est toujours la même, sinon un peu plus compliquée que ce qu’elles était à cette époque-là. Le chômage est toujours d’actualité, même si les chiffres officiels annoncent qu’il est en nette régression, la crise du logement se complique chaque année un peu plus et devient par la force des choses une équation difficile à résoudre… la perspective pour un jeune d’avoir un emploi et un logement semble de plus en plus éloigné. Si l’on ajoute à cela le manque de repères fiables pour nos jeunes, livrés qu’ils sont à toutes les informations qu diffusées via la parabole et le réseau Internet, l’on imagine qu’il ne doit pas être difficile pour Rabah Kébir et ses compagnons d’investir leurs efforts à travers les jeunes. Car ils restent toujours un potentiel qu’il ne faut pas négliger. Donc quand Kébir affirme qu’il compte investir dans la jeunesse, il sait parfaitement que cela est très possible. Et même porteur. Les jeunes, mal encadrés et souvent pas encadrés du tout, accordent foi à celui qui veut bien s’intéresser à eux et écouter leurs problèmes et leurs préoccupations.

Leur promettra-t-il encore une fois le paradis, mais, plus grave encore, fera-t-il peser sur leurs consciences la menace de l’enfer s’ils se détournent du projet qu’il compte mettre en place ?

Tout ceci nous mène à dire que la lutte contre le terrorisme s’est faite contre l’action armée et la violence qui en a découlé. Pourtant, un aspect des plus importants a été omis. Il s’agit de tout ce qui a poussé les jeunes, toujours plus nombreux, à suivre ce que les islamistes leur ont fait miroiter. Et si la violence a été presque vaincue, ce qui a été à son origine est encore là.

Les problèmes des jeunes sont toujours les mêmes, le manque de perspectives, l’injustice sociale, l’émergence d’une couche qui mène un train de vie inimaginable alors que d’autres peinent pour se nourrir… sont autant de points qui font que les jeunes seront prêts à suivre le premier à leur offrir des solutions concrètes.

Autant dire que si Rabah Kébir arrive réellement à créer son parti, il drainera les jeunes aisément. Faut-il penser que s’il a eu des garanties pour son retour sur la scène politique, il a puisé le reste de son assurance dans la réalité de la rue algérienne ?

Khadidja Mohamed Bouziane

 

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Frais Vallon, Larbaâ et les autres

Un pays à l'abandon

Des quartiers périphériques où l’on cultive ses aigreurs, ses frustrations et un sentiment d'abandon et où le langage de l'espoir n'a pas prise. Une route qui monte, éclairée dans l'obscurité naissante par les seuls phares de la voiture. Une  route complètement défoncée si bien qu'on on imagine aisément qu'elle a été bombardée récemment. A la lumière des phares on cherche les plaques d'asphaltes pour éviter le chaos de la route. De l'eau qui coule d'une conduite cassée, depuis plusieurs jours nous dit-on, rend la chaussée glissante. La voiture dérape légèrement dans les virages en épingle à cheveux. De temps à autre, la lumière blafarde de quelques lampadaires encore fonctionnels éclaire les alentours peu accueillants et soulage un instant le regard dans une halte visuelle avant de sombrer encore dans le noir et rouler, tout phares allumés, pour éviter les nids de poules, les crevasses et même les rigoles creusées par les inondations du 11 novembre 2001 qui traversent la route de part en part. Elles ont été couvertes de grilles de protection qui soit ont disparu, soit sont aujourd'hui mal posées au risque de casser quelque chose sous le véhicule si le conducteur, dans un excès de confiance, passe un peu trop vite sur l'une d’elles qui s'est retrouvée à la verticale.

L'ambiance est morose. Quelques magasins qui ponctuent la distance donnent un tant soit peu l'image d'un quartier presque ordinaire. Mais on est étonné par la modestie des lieux. Peu d'investissement, si ce n'est que l'on a rapproché des points de ravitaillement des populations locales par la grâce de l'initiative d'individus. C'est du commerce, mais bien utile quand on habite aussi haut perché. Des magasins d'alimentation générale, des marchands de fruits et légumes faisant également dépôt de pain, sans plus.

Mais ce qui frappe, c'est bien l'absence d'urbanisation au sens classique. Peu de «cubes» avec garages au rez-de-chaussée et trois étages de logements au dessus. Pourtant, la foule des passants, les fourgons et bus qu'on croise la nuit déversent et ramassent des passagers, des gens du coin. Ils habitent les fourrés et les bois environnants, dans les bidonvilles qui s'y cachent.  

Bien entendu, il n y a aucune découverte étrange dans ce périple. Nul  n'ignore l'existence des baraques de Frais Vallon, de Oued Koriche sur la rue Mohamed-Chebine, mais on fait tout pour oublier leur existence.

On nous apprend que les bus ne commencent à circuler qu'à partir de 9h 00 dans le quartier et ceux qui veulent rallier la ville plus tôt doivent y aller à pied ou espérer croiser un taxi. En fait, la ville n'est située qu'à quelques mètres. La civilisation et ses grandes réalisations, une trémie toute neuve et une route goudronnée convenablement sont en contrebas du quartier, qui s'adosse à Djebel Koukou.

Ici on se souvient du terrorisme, de Flicha, des inondations ; on s’en rappelle si bien que l'on constate avec rage surtout que rien n'a changé depuis des années. Certes, de grands travaux sont menés à grands renforts de moyens pour le curage de l'oued, mais est-ce que ce seul chantier explique la désolation des lieux ? Le sentiment le mieux ressenti est la frustration et la pénible impression d'avoir été totalement oublié. Les inondations ont constitué, pour un temps, un espoir de voir les choses changer, puis on a commencé à attendre et à prendre son mal en patience.  

A quelques kilomètres de là, dans la Mitidja, Larbaâ, qui souligne que la réconciliation est passée par là. On y va sans risque de se faire égorger de jour comme de nuit, mais dans tous les cas, il faut savoir être prudent. Là aussi les quartiers récents, les lotissements nouvellement délimités (en fait ils datent de plus de quinze ans), n'ont de neuf que le béton et les murs inachevés des nouvelles constructions légales ou illégales. Les routes sont un bourbier en hiver et des pistes défoncées impraticables et poussiéreuses en été. On s'affaire certes à mettre en place les trottoirs pour délimiter les îlots et urbaniser un tant soit peu des lieux. Mais les travaux sont lents à se faire et puis, il paraît que les VRD n'ont pas été encore réalisés, alors il  faudra attendre que l'on creuse d'abord.

La route comme la ville auront longtemps cette image de chantier interminable. Là aussi, le sentiment d'être livré à soi-même semble prédominer chez les habitants du coin.

Les oubliés

Les exemples de ces quartiers, situés parfois à quelques centaines de mètres du centre-ville de la capitale ou constituant une banlieue involontaire d'Alger, peuvent être multipliés des dizaines de fois autour de la capitale et des grands centres urbains et chefs-lieux de wilayas.

Si effectivement, il ne s'agit pas de centres importants qui nécessitent de grandes infrastructures, on continue toutefois d'y vivre les affres de l'oubli. Les quelques habitants avec qui nous avons discuté semblent voir encore une fois un train passer à grande vitesse, eux-mêmes restants sur les bords de la voie. Ce train est celui de l'instruction ou de la santé. Les enfants des lotissements des communes de Larba ou de Meftah doivent toujours faire des kilomètres pour rejoindre l'école, passer parfois une journée sans avoir droit à un repas chaud. On peut ensuite deviser sur le phénomène de la déperdition scolaire. Un sentiment sourd de «hogra» parce que le développement, en 2006, semble tarder à venir alors que le pays compte quotidiennement ses recettes d'hydrocarbures et ses dettes remboursées par anticipation. «Nous n'avons pas vu cet argent ici», indique en souriant Mohamed, épicier à Larbaâ.

Finalement, les éléments apparents, ceux qui ont prévalu avant que la déferlante islamiste ait failli tout emporter en enrôlant des centaines de jeunes qui ne voyaient aucun espoir poindre dans une aventure sanglante et sans issue, sont toujours d'actualité. Une guerre civile (finalement il faut bien appeler les choses par leur nom) et une réconciliation nationale plus tard, les éléments constitutifs du terreau de la révolte sont omniprésents. Identiques et aussi forts qu'en 1990. Ils renvoient à des images qu'on avait cru disparues en 2006, mais ils rendent, par dessus tout, l'image d'un pays à l'abandon.

Amine Esseghir

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