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Référendum
du 29 septembre
Entre la
participation et l’abstention massives
Dans la mesure où
il en possède un et non pas plusieurs, l’enjeu du référendum du 29
septembre, n’est pas, comme tout le monde en est parfaitement
conscient, entre le oui et le non, mais entre la participation
massive et l’abstention massive. Personne d’ailleurs ne se contente
d’appeler à voter non. S’expriment d’une part, ou plutôt donnent de
la voix de toute leur force, en abondance et par tous les canaux
possibles, les partisans du oui, et à la marge, où ils sont
d’autorité confinés, ceux du boycott, qui n’ont pas perdu pour
autant tout espoir d’être écoutés le jour de la consultation. A
première vue, la disproportion des forces en présence est telle que
la partie est d’ores et déjà jouée, que la victoire du oui sera si
grande, que les Algériens voteront si massivement qu’il sera
impossible de le contester. Et il ne servirait à rien alors de
faire remarquer, comme on a commencé à le faire dès les débuts de la
campagne, que l’histoire des élections dans le pays depuis
l’indépendance ne permet guère de douter du résultat qui sera
annoncé le soir du 29 septembre. Pourtant, il n’est pas du tout
acquis que l’issue serait au bout du compte telle qu’elle se dessine
depuis que le président Bouteflika a mis en marche le rouleau
compresseur de l’Etat, dont tous les rouages sont depuis mobilisés,
au mépris de toutes les règles démocratiques, au service d’un seul
choix, celui du oui. Car, du fait même de cette partialité criante,
les critères de la victoire ne sont pas les mêmes pour les deux
camps. Il est même très probable que les partisans du boycott, se
basant sur une abstention à l’évidence importante, affirment haut et
fort à l’issue de la consultation avoir été suivis par la majorité
des Algériens. Il suffirait pour cela que leurs porte-parole et les
journaux qui leur sont acquis s’accordent pour dire que leurs
adversaires ont été désavoués par les électeurs. C’est, d’une
certaine façon, leur parole contre celle des autres. A moins d’un
raz-de-marée, d’un tsunami en faveur du oui, ce sera sûrement
l’attitude qu’observeront les adversaires de « la charte pour la
paix et la réconciliation », avec d’autant plus de vraisemblance
d’ailleurs qu’ils appartiennent à des horizons politiques divers.
Interrogé il y a
quelques jours, à une émission de radio, sur l’opportunité d’une
campagne menée tambour battant, alors même que la charte est
présentée comme une pressante demande populaire, le représentant
personnel du président de la République, Abdelaziz Belkhadem, a
répondu que toute cette débauche démonstrative vise non pas à
convaincre une opinion déjà tout à fait acquise, mais à prévenir
l’abstention, d’autant plus plausible, à l’en croire, que les
électeurs sont portés dans ce type de situation à se démobiliser,
dans la certitude où ils sont individuellement d’appartenir à
l’écrasante majorité. L’argument vaut ce qu’il vaut, c’est-à-dire
pas grand-chose dans un pays où la véracité des urnes est
globalement remise en cause, mais il a du moins le mérite de montrer
où le bât risque de blesser le camp du oui. Dans une république qui
fonctionne au plébiscite, comme c’est précisément le cas de
l’Algérie, il ne suffit pas que 50%+1 des voix exprimées se
prononcent pour la proposition faite, il faut de plus, on serait
tenté de dire, il faut surtout que l’assentiment obtenu approche de
près de l’unanimité, ce qui suppose que la participation elle-même
soit « franche et massive ». Une approbation qui friserait les 100%,
mais qui en même temps serait acquise au prix d’une forte
abstention, passerait pour un échec éclatant dans un système
politique où le pluralisme est encore perçu comme autant de
fractures affectant le corps de la nation, où il s’agit donc
davantage, en instaurant la démocratie, de se mettre en règle avec
les usages internationaux, cela par anticipation de l’ingérence, que
de formaliser une réalité déjà plurielle. Plus encore : il faut que
le plébiscite du moment ne donne pas lieu à une approbation qui soit
en termes de chiffres inférieure à celle du plébiscite précédent. La
logique d’airain de la république plébiscitaire exige que le soutien
du peuple aille croissant au fil des consultations. Et pour cause,
comme il s’agit d’un système où il n’existe en réalité que le chef
de l’Etat d’un côté, et le peuple de l’autre, il devient bientôt
impératif que le premier s’identifie continuellement au second, sans
quoi la crise commence à distendre le lien rattachant les deux
pôles. Si bien que ce n’est pas du tout faire preuve d’une grande
clairvoyance que de donner dès maintenant l’ordre des résultats qui
seront annoncés à l’issue du scrutin du 29 septembre, vu qu’ils
seront, autant dire nécessairement, ou égaux ou supérieurs à ceux de
la dernière élection présidentielle. Et encore, il conviendrait de
voir une concession des vainqueurs aux vaincus, en quelque sorte une
offre de réconciliation, dans le fait que ce soit l’égalité par
rapport aux élections précédentes qui l’emportait. Voilà pourquoi
Belkhadem ne craint que le taux d’abstention. Il suffit en effet
qu’il y ait une participation plus ou moins forte, c’est-à-dire de
nature à mettre sur la défensive les boycotteurs, et le tour est
joué, et la voie sera alors libre pour proclamer les résultats
exacts qu’appellent les impératifs d’un système en construction.
Il reste néanmoins
difficile de prédire ces résultats en termes réels. Cette fois-ci,
en effet, sans doute plus que par le passé, les motifs du vote ou de
l’abstention sont multiples. Contrairement à ce qui a été dit et
répété pendant une campagne où l’opposition a été marginalisée,
tenue pour quantité négligeable tout en étant copieusement attaquée,
quand elle n’a pas été présentée comme le parti de l’étranger, ce
qui a été d’ailleurs bien souvent le cas, les partisans du oui comme
du non se recrutent dans différents partis, certains de ceux-ci se
situant traditionnellement aux antipodes les uns des autres sur
l’échiquier, la consultation prochaine ne met pas aux prises
« éradicateurs » et « réconciliateurs ». En fait, la ligne de
démarcation traverse dans le cas présent toutes les familles
politiques, encore que ce soit la première fois que le camp
démocratique surmonte sa division coutumière pour former une sorte
de front uni contre le processus en cours, dont le prochain
référendum n’est, aux dires du président Bouteflika lui-même, qu’une
étape parmi d’autres. Ainsi, les partis signataires du contrat de
Rome non seulement ne sont pas sur la même ligne, mais divergent
complètement sur l’appréciation même de la nature et des buts de la
charte objet du référendum. On peut dire qu’entre, par exemple, le
FFS et le PT, qui avaient semblé jusque-là assez proches sur
certains sujets, et notamment sur celle, sans doute essentielle, des
alliances à contracter, se sont en quelque sorte irrémédiablement
éloignés l’un de l’autre. Mais au sein même du FFS, on voit bien que
tout le monde n’est pas d’accord pour boycotter le référendum. La
dissidence de la fédération de Batna, qui a tenu à montrer
publiquement qu’elle soutient l’initiative présidentielle, est assez
révélatrice des divergences qui se sont exprimées à propos d’une
question où la position du parti avait pu paraître à des militants
arrêtée une bonne fois pour toutes, stratégique, alors qu’elle
n’avait connu par le passé, comme on peut s’en rendre compte
aujourd’hui, qu’une solution tactique et circonstancielle.
Toutefois, le cas de ce parti est loin d’être le plus significatif
des repositionnements à l’œuvre dès avant la sanction du 29
septembre, celle-ci bien entendu estimée en termes réels, pour
autant que cela est possible. C’est en effet d’abord au sein du FLN,
et à un degré moindre de celui du RND, qu’une bonne partie de la
réponse à la question posée peut provenir. Toutes les fractions, en
effet, qui dans ce parti ne suivent qu’à contrecoeur la direction
issue du 8° congrès bis, en somme tous ceux qui ont perdu du fait de
leur positionnement dans la phase antérieure, dominée par
l’élection présidentielle d’avril 2004, et qui n’ont pas encore
perdu l’espoir de revenir en force au terme du mandat présidentiel
courant, doivent considérer de leur intérêt d’affaiblir le ticket
Bouteflika-Bekkhadem en faisant en sorte que le oui du 29 septembre
accuse un recul par rapport au nombre de voix qui se sont portées,
ou qui ont été attribuées à Bouteflika aux dernières élections
présidentielles. Quant à l’autre formation du courant nationaliste,
à savoir le RND, elle constitue une véritable inconnue. On ne peut
dire ce qu’elle représente vraiment, maintenant qu’elle est dominée
en long et en large par le FLN, pas plus qu’il n’est possible de
deviner les sentiments qu’elle nourrit envers la charte, et moins
encore de savoir jusqu’à quel point elle est en phase avec son
secrétaire général. Mais il est cependant impossible de ne pas
relever la discrétion signalée dont ont fait preuve ses caciques et
ses structures tout au long de cette campagne. A croire qu’elle
n’inspirait pas grande confiance à ceux qui dans le pouvoir sont le
plus intéressés à un succès retentissant le 29 septembre. D’autant
que dès le début de la campagne, la composante la plus importante de
ce parti, si ce n’est par le nombre du moins par l’influence, à
savoir les militants impliqués dans les groupes de patriotes et
d’autodéfense, se sont entendus signifier en termes on ne peut plus
clair, et de la bouche même de leur secrétaire général, Ahmed
Ouyahia, leur dissolution comme une conséquence logique de
l’approbation par le peuple de la charte pour la paix et la
réconciliation. Quelques-uns d’entre eux, dont il est impossible
d’estimer le nombre, se sont dès ce moment montrés disposés à
obtenir à tout le moins l’autorisation de s’organiser en
association, mais c’était pour se voir refuser également cette
issue. D’où le mystère qui continue de planer sur l’attitude finale
qui prévaudra dans ce parti, et dans sa périphérie.
Mais ce n’est pas
là la seule inconnue susceptible de peser dans la balance au moment
du décompte des voix réelles. Il y a aussi celle que représentent
les sentiments de l’islamisme radical, dont tout indique qu’il reste
hégémonique au sein de sa mouvance. Les partisans de la Grande
Alliance (pour sacrifier à une actualité internationale encore
dominée par les législatives allemandes), comme solution finale à la
crise, en tête desquels figure le représentant personnel du
président Bouteflika, font tout ce qui en leur pouvoir pour faire
accroire que l’essentiel des fractions antérieurement rassemblées
sous le sigle FIS sont gagnées à la cause de la paix et la
réconciliation sur le mode de la charte. Mais si c’était vraiment le
cas, qu’est-ce donc qui empêcherait les intéressés de le faire
savoir eux-mêmes, de parler eux-mêmes en leur nom propre ? Pourquoi
déléguer pour cela quelqu’un dont ils savent le peu de charisme sur
leurs troupes, même clairsemées comme elles le sont assurément
aujourd’hui, quand de plus ils ont là une belle occasion de revenir
à la légalité, au moins avec autant d’honneur que celui dont
bénéficient les Benaïcha et les Merzag, censés pourtant être eux
aussi interdits d’activité politique ?
En réalité, le
soutien du courant islamiste radical dépend du sens qui est donné à
la réconciliation dans la charte, mais pas seulement, il y aussi la
leçon donnée par le processus qui a mené de l’arrêt de l’action
terroriste par l’AIS jusqu’à la mise en œuvre de la politique dite
de concorde civile. Toute offre de paix et de réconciliation est
appréciée par ce courant à l’aune de sa principale demande
politique : le retour à l’action politique légale. Il est clair que
les anciens chefs de file, quels qu’ils soient et où qu’ils soient,
continueraient-ils ou non de représenter quelque chose aux yeux de
leur mouvance, ne se risqueraient pas à cautionner une initiative,
viendrait-elle du chef de l’Etat, qui ne leur garantirait pas de
jouir à nouveau de leurs droits politiques. Croire le contraire, ou
plus exactement faire seulement mine de penser, à des fins
évidemment purement circonstancielles, qu’il peut en être autrement
à cet égard, c’est seulement trahir la trop haute opinion qu’on
professe sur sa propre rouerie politique. Les islamistes radicaux,
dont personne ne sait dans quelle proportion ils sont revenus à de
meilleurs sentiments, ne doivent pour leur part se faire une
opinion, échaudés qu’ils sont par l’expérience, que sur la base des
faits, en aucune façon sur la foi des discours de campagne.
La question du
soutien des anciens militants et sympathisants du parti dissous à la
démarche du président Bouteflika se pose, à l’analyse, à peu de
chose près dans les mêmes termes que celle de la grande tendance qui
va se manifester le jour j. Le référendum sur la paix et la
réconciliation, venant après celui sur la concorde civile, et comme
de plus il tend vers le même but, c’est finalement de la façon dont
la majorité des Algériens a jugé celui-ci que dépend le sort qui
sera réservé à celui-là, tant il est vrai que les peuples
n’apprennent vraiment que de leurs propres expériences, et rarement
ou pas du tout de celles des autres, pas plus qu’ils n’entendent les
avis les mieux fondés de celles ou de ceux de leurs membres qui
prétendent les éclairer par avance. Si bien que la personne capable
de répondre dès maintenant à la question de savoir dans quelle
mesure les Algériens croient que la paix et la réconciliation sont
tributaires du référendum auxquels ils sont conviés peut du même
coup nous dire qui de l’abstention et de la participation va
l’emporter. Car il va de soi que mis à part les partisans personnels
du président Bouteflika, qui ne lui compteront pour leur part jamais
leur soutien, et qui savent d’ailleurs que l’issue du référendum, si
elle est selon leur souhait, ouvre sur la vraie bataille qui
concerne, elle, la révision constitutionnelle, et partant sur le
maintien au pouvoir de leur chef au-delà de 2009, les autres doivent
prendre pour argent comptant ce qui leur a été dit durant la
campagne, d’autant qu’on s’est arrangé pour les empêcher d’entendre
un avis contraire, à savoir que de leur vote massif dépend la paix
dans leur pays. Ils sauront après le 29 septembre qu’il n’en est
rien, mais alors ils auront déjà voté, et puis il sera alors temps
de leur désigner un autre ennemi intérieur passé maître dans l’art
de rallumer de plus belle la fitna en dépit des efforts accomplis
par les forces du bien pour ramener définitivement la paix et la
réconciliation.
M. Habili
Haut
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