Semaine du 28 septembre au 4 octobre 2005

 

Référendum du 29 septembre

Entre la participation et l’abstention massives

 

 
 
 Etude 

Accueil

 Référendum du 29 septembre

Entre la participation et l’abstention massives

Dans la mesure où il en possède un et non pas plusieurs, l’enjeu du référendum du 29 septembre, n’est pas, comme tout le monde en est parfaitement conscient, entre le oui et le non, mais entre la participation massive et l’abstention massive. Personne d’ailleurs ne se contente  d’appeler à voter non. S’expriment d’une part, ou plutôt donnent de la voix de toute leur force,  en abondance et par tous les canaux possibles, les partisans du oui, et à la marge, où ils sont d’autorité  confinés, ceux du boycott, qui n’ont pas perdu pour autant tout espoir d’être écoutés le jour de la consultation. A première vue, la disproportion des forces en présence est telle que la partie est d’ores et déjà jouée, que la victoire du oui sera si grande, que les Algériens voteront si massivement qu’il sera impossible de le contester. Et il ne servirait  à rien alors de faire remarquer, comme on a commencé à le faire dès les débuts de la campagne, que l’histoire des élections dans le pays depuis l’indépendance ne permet guère de douter du résultat qui sera annoncé le soir du 29 septembre. Pourtant, il n’est pas du tout acquis que l’issue serait au bout du compte telle qu’elle se dessine depuis que le président Bouteflika a mis en marche le rouleau compresseur de l’Etat, dont tous les rouages sont depuis mobilisés, au mépris de toutes les règles démocratiques, au service d’un seul choix, celui du oui. Car, du fait même de cette partialité criante, les critères de la victoire ne sont pas les mêmes pour  les deux camps. Il est même très probable que les partisans du boycott, se basant sur une abstention à l’évidence importante, affirment haut et fort à l’issue de la consultation avoir été suivis par la majorité des Algériens. Il suffirait pour cela que leurs porte-parole et les journaux qui leur sont acquis s’accordent pour dire que leurs adversaires ont été désavoués par les électeurs. C’est, d’une certaine façon, leur parole contre celle des autres. A moins d’un raz-de-marée, d’un tsunami en faveur du oui, ce sera sûrement l’attitude qu’observeront les adversaires de « la charte pour la paix et la réconciliation », avec d’autant plus de vraisemblance d’ailleurs qu’ils appartiennent à des horizons politiques divers.

Interrogé il y a quelques jours, à une émission de  radio, sur l’opportunité d’une campagne menée tambour battant, alors même que la charte est présentée comme une pressante demande populaire, le représentant personnel du président de la République, Abdelaziz Belkhadem, a répondu que toute cette débauche démonstrative vise non pas à convaincre une opinion déjà tout à fait acquise, mais à prévenir l’abstention, d’autant plus plausible, à l’en croire, que les électeurs sont portés dans ce type de situation à se démobiliser, dans la certitude où ils sont individuellement d’appartenir à l’écrasante majorité. L’argument vaut ce qu’il vaut, c’est-à-dire pas grand-chose dans un pays où la véracité des urnes est globalement remise en cause, mais il a du moins le mérite de montrer où le bât risque de blesser le camp du oui. Dans une république qui fonctionne au plébiscite, comme c’est précisément le cas de l’Algérie, il ne suffit pas que 50%+1 des voix exprimées se prononcent pour la proposition faite, il faut de plus, on serait tenté de dire, il faut surtout que l’assentiment obtenu approche de près de l’unanimité, ce qui suppose que la participation elle-même soit « franche et massive ». Une approbation qui friserait les 100%, mais qui en même temps serait acquise au prix d’une forte abstention, passerait pour un échec éclatant dans un système politique où le pluralisme est encore perçu comme autant de fractures affectant le corps de la nation, où il  s’agit donc davantage, en instaurant la démocratie, de se mettre en règle avec les usages internationaux, cela par anticipation de l’ingérence, que de formaliser une réalité déjà plurielle. Plus encore : il faut que le plébiscite du moment ne donne pas lieu à une approbation qui soit en termes de chiffres inférieure à celle du plébiscite précédent. La logique d’airain de la république plébiscitaire exige que le soutien du peuple aille croissant au fil des consultations. Et pour cause, comme il s’agit d’un système où il n’existe en réalité que le chef de l’Etat d’un côté, et le peuple de l’autre, il devient bientôt impératif que le premier s’identifie continuellement au second, sans quoi la crise commence à distendre le lien rattachant les deux pôles. Si bien que ce n’est pas du tout faire preuve d’une grande clairvoyance que de donner dès maintenant l’ordre des résultats qui seront annoncés à l’issue du scrutin du 29 septembre, vu qu’ils seront, autant dire nécessairement, ou égaux ou supérieurs à ceux de la dernière élection présidentielle. Et encore, il conviendrait de voir une concession des vainqueurs aux vaincus, en quelque sorte une offre de réconciliation, dans le fait que ce soit l’égalité par rapport aux élections précédentes qui l’emportait. Voilà pourquoi Belkhadem ne craint que le taux d’abstention. Il suffit en effet qu’il y ait une participation plus ou moins forte, c’est-à-dire de nature à mettre sur la défensive les boycotteurs, et le tour est joué, et la voie sera alors libre pour proclamer les résultats exacts qu’appellent les impératifs d’un système en construction.

Il reste néanmoins difficile de prédire ces résultats en termes réels. Cette fois-ci, en effet, sans doute plus que par le passé, les motifs du vote ou de l’abstention sont multiples. Contrairement à ce qui a été dit et répété pendant une campagne où l’opposition a été marginalisée, tenue pour quantité négligeable tout en étant copieusement attaquée, quand elle n’a pas été  présentée comme le parti de l’étranger, ce qui a été d’ailleurs bien souvent le cas, les partisans du oui comme du non se recrutent dans différents partis, certains de ceux-ci  se situant traditionnellement aux antipodes les uns des autres sur l’échiquier, la consultation prochaine ne met pas aux prises « éradicateurs » et « réconciliateurs ». En fait, la ligne de démarcation traverse  dans le cas présent toutes les familles politiques, encore que ce soit la première fois que le camp démocratique surmonte sa division coutumière pour former une sorte de front uni contre le processus en cours, dont le prochain référendum n’est, aux dires du président Bouteflika lui-même, qu’une étape parmi d’autres. Ainsi, les partis signataires du contrat de Rome non seulement  ne sont pas sur la même ligne, mais divergent complètement sur l’appréciation même de la nature et des buts de la charte objet du référendum. On peut dire qu’entre, par exemple, le FFS et le PT, qui avaient semblé jusque-là assez proches sur certains sujets, et notamment sur celle, sans doute essentielle, des alliances à contracter, se sont en quelque sorte irrémédiablement éloignés l’un de l’autre. Mais au sein même du FFS, on voit bien que tout le monde n’est pas d’accord pour boycotter le référendum. La dissidence de la fédération de Batna, qui a tenu à montrer publiquement qu’elle soutient l’initiative présidentielle, est assez révélatrice des divergences qui se sont exprimées à propos d’une question où la position du parti avait pu paraître à des militants arrêtée une bonne fois pour toutes, stratégique, alors qu’elle n’avait connu par le passé, comme on peut s’en rendre compte aujourd’hui, qu’une solution tactique et circonstancielle. Toutefois, le cas de ce parti est loin d’être le plus significatif des repositionnements à l’œuvre dès avant la sanction du 29 septembre, celle-ci bien entendu estimée en termes réels, pour autant que cela est possible. C’est en effet d’abord au sein du FLN, et à un degré moindre de celui du RND, qu’une bonne partie de la réponse à la question posée peut provenir. Toutes les fractions, en effet, qui dans ce parti ne suivent qu’à contrecoeur la direction issue du 8° congrès bis, en somme tous ceux qui ont perdu du fait de leur positionnement dans la phase antérieure, dominée par  l’élection présidentielle d’avril 2004, et qui n’ont pas encore perdu l’espoir de revenir en force au terme du mandat présidentiel courant, doivent considérer de leur intérêt d’affaiblir le ticket Bouteflika-Bekkhadem en faisant en sorte que le oui du 29 septembre accuse un recul par rapport au nombre de voix qui se sont portées, ou qui ont été attribuées à Bouteflika aux dernières élections présidentielles. Quant à l’autre formation du courant nationaliste, à savoir le RND, elle constitue une véritable inconnue. On ne peut dire  ce qu’elle représente vraiment, maintenant qu’elle est dominée en long et en large par le FLN, pas plus qu’il n’est possible de deviner les sentiments   qu’elle nourrit envers la charte, et moins encore de savoir jusqu’à quel point elle est en phase avec son secrétaire général. Mais il est cependant impossible de ne pas relever la discrétion signalée dont ont fait preuve ses caciques et ses structures tout au long de cette campagne. A croire qu’elle n’inspirait pas grande confiance à ceux qui dans le pouvoir sont le plus intéressés à un succès retentissant le 29  septembre. D’autant que dès le début de la campagne, la composante la plus importante de ce parti, si ce n’est par le nombre du moins par l’influence, à savoir les militants impliqués dans les groupes de patriotes et d’autodéfense, se sont entendus signifier en termes on ne peut plus clair, et de la bouche même de leur  secrétaire général, Ahmed Ouyahia, leur dissolution comme une conséquence logique de l’approbation par le peuple de la charte pour la paix et la réconciliation. Quelques-uns d’entre eux, dont il est impossible d’estimer le nombre, se sont dès ce moment montrés disposés à obtenir  à tout le moins l’autorisation de s’organiser en association, mais c’était pour se voir refuser également cette issue. D’où le mystère qui continue de planer sur l’attitude finale qui prévaudra  dans  ce parti, et dans sa périphérie.

Mais ce n’est pas là la seule inconnue susceptible de peser dans la balance au moment du décompte des voix réelles. Il y a aussi celle que représentent les sentiments de l’islamisme radical, dont tout indique qu’il reste hégémonique au sein de sa mouvance. Les partisans de la Grande Alliance (pour sacrifier à une actualité internationale encore dominée par les législatives allemandes), comme solution finale à la crise, en tête desquels figure le représentant personnel du président Bouteflika, font tout ce qui en leur pouvoir pour faire accroire que l’essentiel des fractions antérieurement rassemblées sous le sigle FIS sont gagnées à la cause de la paix et la réconciliation sur le mode de la charte. Mais si c’était vraiment le cas, qu’est-ce donc qui empêcherait les intéressés de le faire savoir eux-mêmes, de parler eux-mêmes en leur nom propre ? Pourquoi déléguer pour cela quelqu’un  dont ils savent le peu de charisme sur leurs troupes, même clairsemées comme elles le sont assurément aujourd’hui, quand de plus ils ont là une belle occasion de revenir à la légalité, au moins avec autant d’honneur que celui dont bénéficient les Benaïcha et les Merzag, censés pourtant être eux aussi interdits d’activité politique ?

En réalité, le soutien du courant islamiste radical dépend du sens qui est donné à la réconciliation dans la charte, mais pas seulement, il y aussi la leçon donnée par le processus qui a mené de l’arrêt de l’action terroriste par l’AIS jusqu’à la mise en œuvre de la politique dite de concorde civile. Toute offre de paix et de réconciliation est appréciée par ce courant à l’aune de sa principale demande politique : le retour à l’action politique légale. Il est clair que les anciens chefs de file, quels qu’ils soient et où qu’ils soient, continueraient-ils ou non de représenter quelque chose aux yeux de leur mouvance, ne se risqueraient pas à cautionner une initiative, viendrait-elle du chef de l’Etat, qui ne leur garantirait pas de jouir à nouveau de  leurs droits politiques. Croire le contraire, ou plus exactement faire seulement mine de penser, à des fins évidemment purement circonstancielles, qu’il peut en être autrement à cet égard, c’est seulement trahir la trop haute opinion qu’on professe sur sa propre rouerie politique. Les islamistes radicaux, dont personne ne sait dans quelle proportion ils sont revenus à de meilleurs sentiments, ne doivent pour leur part se faire une opinion, échaudés qu’ils sont par l’expérience, que sur la base des faits, en aucune façon sur la foi des discours de campagne.

La question du soutien des anciens militants et sympathisants du parti dissous à la démarche du président Bouteflika se pose, à l’analyse, à peu de chose près dans les mêmes termes que celle de la grande tendance qui va se manifester le jour j. Le référendum sur la paix et la réconciliation, venant après celui sur la concorde civile, et comme de plus il tend vers le même but, c’est finalement de la façon dont la majorité des Algériens a jugé celui-ci que dépend le sort qui sera réservé à celui-là, tant il est vrai que les peuples n’apprennent vraiment que de leurs propres expériences, et rarement ou pas du tout de celles des autres, pas plus qu’ils n’entendent les avis les mieux fondés de celles ou de ceux de leurs membres qui prétendent les éclairer par avance. Si bien que la personne capable de répondre dès maintenant à la question de savoir dans quelle mesure les Algériens croient que la paix et la réconciliation sont tributaires du référendum auxquels ils sont conviés peut du même coup nous dire qui de l’abstention et de la participation va l’emporter. Car il va de soi que mis à part les partisans personnels du président Bouteflika, qui ne lui compteront pour leur part jamais leur soutien, et qui savent d’ailleurs que l’issue du référendum, si elle est selon leur souhait, ouvre sur la vraie bataille qui concerne, elle, la révision constitutionnelle, et partant sur le maintien au pouvoir de leur chef au-delà de 2009, les autres doivent prendre pour argent comptant ce qui leur a été dit durant la campagne, d’autant qu’on s’est arrangé pour les empêcher d’entendre un avis contraire, à savoir que de leur vote massif dépend la paix dans leur pays. Ils sauront après le 29 septembre qu’il n’en est rien, mais alors ils auront déjà voté, et puis il sera alors temps de leur désigner un autre ennemi intérieur passé maître dans l’art  de rallumer de plus belle la fitna en dépit des efforts accomplis par les forces du bien pour ramener définitivement la paix et la réconciliation.

M. Habili

 

 

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche