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La trame du mercredi
Naïfs,
pragmatiques et doctrinaires
Les Algériens qui
approuveront la charte ce 29 septembre, le feront sans doute pour
des raisons différentes, certaines de celles-ci étant même tout à
fait opposées entre elles. Il peut être utile de les classer en
trois catégories distinctes, qui ont en commun d’être sans rapport
avec les critères politiques usuels : les naïfs, les pragmatiques,
qu’on peut tout aussi bien appeler les sceptiques (les
chartro-sceptiques, pour ainsi dire), et les doctrinaires, dont la
spécificité bien entendu est qu’ils se prononceront en parfaite
connaissance de cause, et qui, de ce fait, ne porteront pas indûment
l’autre nom, celui de cyniques.
La majorité non
seulement de ceux qui apporteront leur soutien, mais également de
ceux qui se rendront aux urnes, est constituée par la première
catégorie, par les naïfs, peut-être les meilleurs d’entre les
Algériens à tout point de vue, qui croient aux boniments de
campagne, et qui, en général, ajoutent foi à tous les bons
sentiments qu’on vient simuler devant eux. L’Algérie n’existerait
pas sans cette bonne pâte, d’où nous sommes tous issus, mais qui
depuis longtemps représente la masse de manœuvre de ces gens pleins
de ruse qui nous tiennent dans leurs rets. Ceux-là iront voter, non
pas parce qu’ils ont un calcul, mais parce que, justement, ils n’en
ont aucun. Ils ont cru sincèrement les bonimenteurs professionnels
qui les ont travaillés au plus près, des jours durant ; ils courront
aux urnes, tout à fait persuadés qu’ils voteront pour la paix, et
que celle-ci sera effectivement « décrétée » à l’issue du
dépouillement. Car dans leur bonté naturelle, ils n’imaginent pas
qu’il puisse en être autrement le 30 septembre. Ils sont à mille
lieues de se douter que les « responsables » qui les ont harangués
sur un tel ton de conviction, avec une telle chaleur humaine, sont
en fait des comédiens professionnels qui ne visent à rien d’autre
qu’à leur arracher leur assentiment, qu’à s’emparer de leurs voix
pour les remettre à qui de droit, qui en fera ce que bon lui
semblera.
La deuxième
catégorie, celle des pragmatiques sceptiques, voteront non pas parce
qu’ils ont la foi, mais justement parce qu’ils n’en ont pas. Ils
pensent tout simplement que les gens qui ont fait campagne ne
doivent pas être aussi fous que le disent les boycotteurs, qu’il
doit y avoir une part de vérité dans leurs discours, que sûrement il
y a eu une négociation avec les terroristes, aux termes de laquelle
il a été convenu de donner d’abord la parole au peuple pour se
garantir contre toute mauvaise surprise ou remise en cause survenant
en traître par la suite. Les sceptiques, qui sont des gens très
raisonnables, qui sont d’avis que la paix vaut toujours mieux que la
guerre, ont en quelque sorte la naïveté de leur scepticisme, en ce
qu’ils prêtent inconsciemment aux politiques venus leur soutirer
leur accord par des voies détournées les mêmes valeurs que les
leurs, le même bon sens. Ils restent assez naïfs pour être dans
l’incapacité de mesurer à quel point le pouvoir rend déraisonnable.
Enfin, il y a les
doctrinaires cyniques, qui savent très bien ce que discourir veut
dire, qui approuveront, ou qui plutôt s’approuveront le 29
septembre, la charte étant, sinon leur œuvre, du moins l’expression
exacte de leurs intérêts, politiques et autres. Ils savent très
bien, quant à eux, que la paix n’adviendra ni à l’issue du vote ni
plus tard, et que le but recherché à travers elle est autre, qu’il
est d’ailleurs si lointain qu’il faut passer par bien des
péripéties, des élections, et même des référendums avant de
l’atteindre, que l’essentiel est de conserver le pouvoir dans une
conjoncture pour longtemps défavorable, imprévisible, dangereuse.
Nul doute qu’ils représentent la minorité parmi le nombre de ceux
qui approuveront la charte, dont ils savent d’ailleurs qu’elle
restera pour l’essentiel lettre morte. Leur représentant, sinon
attitré du moins conjoncturel, c’est le représentant personnel du
président Bouteflika, qui a cessé de faire campagne pour le
référendum de jeudi prochain, qui s’est projeté déjà dans l’étape
suivante, la révision constitutionnelle, sans craindre le moins du
monde de faire dans un zèle contreproductif en courant deux lièvres
à la fois, c’est-à-dire de donner ce faisant l’éveil à nombre de
naïfs, qui constituent tout de même la majorité utile, et qui eux ,
en quelque sorte victimes de leur bonté, ont cru que c’est de paix
et seulement de paix qu’il s’agit.
M. Habili
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