Semaine du 29 juin au 5 juillet 2005

 

Les grandes manœuvres

 

Disparus et amnistie générale

La dissociation est-elle possible ?

Bonne gouvernance

Il était une fois…

Au moment où les caisses de l’Etat débordent

Les grands chantiers toujours en panne

Champ politique

Le vœu anticonstitutionnel du MSP

 
 
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  Disparus et amnistie générale

La dissociation est-elle possible ?

Le fait d’avoir lié la question de l’amnistie générale au dossier des disparus explique, en partie, la difficulté de sa mise en œuvre, voire de la formulation d’un tel projet qui, à mesure que le temps avance, semble ne pas bénéficier de toutes les conditions nécessaires.

Quitte à se répéter, le principe de la réconciliation nationale n’est pas propre à l’Algérie. C’est un processus mis en œuvre dans de nombreux pays, suffisamment pour que se dégage presque un schéma type, lequel recèle au moins deux caractéristiques. La première est que la réconciliation nationale doit nécessairement jouir du soutien de la communauté internationale, au mieux de l’ONU, de par ses implications en termes de droit international et par rapport aux conventions internationales, dont il est extrêmement difficile de se départir. Le second trait est qu’une réconciliation nationale se présente comme la seule voie à suivre pour traiter les séquelles de ce qui a été une guerre civile. Tel a été le cas en Afrique du Sud, au Rwanda ou encore en Côte d’Ivoire, avec un passage obligé par l’instauration de démarches transparentes pour le traitement juridique des effets du conflit et, en fin de compte, par la soumission d’une loi d’amnistie générale, prélude à une transition vers un nouveau système politique, démocratique s’entend.

Mais peut-on parler de guerre civile en Algérie lorsqu’on évoque “la décennie rouge” ? Sur la question, les analyses divergent. Ces divergences ont, dès le départ, représenté la ligne de démarcation entre les acteurs politiques nationaux et aussi à l’étranger. Ce qui a été une insurrection armée des islamistes pour obtenir ce qu’ils n’ont pas pu avoir par les urnes (encore que les résultats du premier tour des législatives de 1991 restent à relativiser) est perçu par la communauté internationale comme une guerre civile, concept dont on a usé à satiété jusqu’aux années 2000, et qui n’a plus cours depuis le 11 septembre 2001. Ce qui est arrivé en Algérie était un terrorisme porté par une organisation qui s’y était préparée, partout à travers le pays, et qui a lancé toutes ses forces à l’assaut du pouvoir. L’incertitude des premières heures quant à l’issue de la situation de l’Algérie a fait se tromper de nombreux analystes qui tablaient sur une victoire de l’islamisme armé auquel a été faussement attribuée la possession de la majorité parmi la société. Et c’est bien le rempart populaire qui a fini par faire la différence, après que les groupes armés aient tourné leurs armes contre le premier venu.

Ce bref rappel sert à mettre en doute l’inadéquation du qualificatif “guerre civile” pour ce qui se rapporte aux événements dont le pays a été le théâtre. A partir de quoi le concept de réconciliation nationale ne peut se poser dans les mêmes termes que les pays qui ont en fait l’expérience. C’est donc aussi sur un terrain peu sûr qu’il est question de jeter les fondations d’un processus dont l’issue prendrait la forme d’une amnistie générale.

Dans ce contexte, on ne peut que mieux saisir les raisons qui poussent le sommet de l’Etat à mettre une distance pesante entre les déclarations d’intention et les actes. Cela fera bientôt neuf mois que l’idée de l’amnistie générale, au principe de laquelle il est difficile de s’opposer, a été formulée par le président de la République. Depuis, le débat est parti presque dans tous les sens, irrationnel pour certains, bien que l’impression dégagée soit un consensus sur la question parmi les partis et organisations soutenant le programme de Bouteflika. Et il reste une énigme que, fort d’une élection forte et incontestable et du soutien de la majorité dans toutes les institutions, ce dernier fasse encore rétention des détails du projet.

Entre-temps, les principaux représentants du chef de l’Etat, ou du moins ceux considérés comme tels, entretiennent une confusion qui va s’épaississant. Du RND au FLN en passant par le MSP, les visions s’entrechoquent sur le contenu, l’étendue et l’agenda de cette fameuse amnistie qui, dans tous les cas de figure, est présentée comme inéluctable.

Et l’on souligne que, dans cette profusion de contradictions, la gestion du dossier des disparus a été totalement escamotée. Remis au président de la République le 31 mars dernier, le rapport de la commission de Farouk Ksentini n’a toujours pas été rendu public. Il ne s’agit pas ici de discuter de la préséance du chef de l’Etat pour ce qui est du contenu du rapport sur les disparus. D’abord parce qu’il est le produit d’une commission ad hoc, interne à l’Etat. Toujours est-il que cela fait trois mois qu’aucun détail n’a filtré à l’adresse de l’opinion nationale. Pourtant, on ne peut nier qu’il s’agit d’une question nationale, mais aussi parce qu’il représente un thème de surenchère politique des plus récurrents, aussi bien ici qu’à l’étranger.

Du reste, la position des premiers concernés (les associations des familles des disparus) est tout à fait claire sur le sujet. Ces associations réclament, à ce jour, la publication intégrale du rapport de la commission ad hoc, ce qui représente pour elles l’unique garantie de transparence. Elles considèrent cela aussi comme un gage très fort qu’il sera effectivement répondu à leur exigence. L’on pense bien que l’inquiétude quant au traitement du dossier des disparus ne peut qu’aller croissant, d’autant qu’elles continuent d’accuser Farouk Ksentini de tout faire pour régler la question par la seule voie des indemnisations. Leur démarche, à ce propos, est cohérente, puisqu’elles exigent “la vérité” avant “le pardon”. Elles sont donc en première ligne d’opposition au projet d’amnistie générale qui ne saurait, de leur point de vue, passer avant qu’elles aient obtenu pleine satisfaction.

Il va sans dire également que le fait qu’Ahmed Ouyahia ait fait l’impasse sur le dossier lors de sa déclaration de politique générale, tout comme les autres chefs des partis de l’Alliance, ne peut que favoriser la montée au créneau des familles des disparus et de leurs alliés politiques, notamment les partisans du “qui tue qui ?”. On peut dire que le fait d’avoir lié le projet de l’amnistie générale au dossier des disparus ne peut que rendre plus difficile le premier, au même degré de complexité du second.

Pour revenir au rapport Ksentini, dont la teneur est à relativiser, il ne faut pas omettre de souligner que ce dernier a exclu les disparus du fait des terroristes, n’intégrant que les personnes enlevées par des éléments des services de sécurité ou présumés comme tel.

Remarquons au passage que cette orientation prise par maître Ksentini, selon laquelle les premiers sont déjà dans la case des victimes du terrorisme tout court, jette le trouble quant aux objectifs originels de la commission ad hoc. Quant aux conclusions de cette dernière, on se demande bien, au fond, dans quelle mesure elles peuvent réellement apporter quelque avancée en termes de quête de “vérité”, son président ayant été – il le reconnaît sans peine – dans l’impossibilité de tirer au clair la totalité des cas, vu qu’il n’a aucun élément en sus des témoignages de familles de disparus ni de la part des services de sécurité ni au niveau de la justice, sollicitée pour soutenir le travail d’investigation.

Nabil Benali

 

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Bonne gouvernance

Il était une fois…

De la bonne gouvernance, il en est question depuis l’avènement de Abdelaziz Bouteflika à la tête du pays en 1999. Il y lieu, en effet, de lui reconnaître cette volonté d’imprégner aux institutions de l’Etat ce label qui, ailleurs, a fait ses preuves. Et pour cause : c’est la bonne gouvernance qui différencie les pays en développement de ceux qui pataugent encore dans un mode de gestion des affaires courantes totalement inapproprié au regard de l’évolution des mœurs politiques et sociales.

 

Ainsi donc, en arrivant à la tête de l’Etat algérien, le président Bouteflika, qui avait, à ne pas en douter, vu de près ce qu’une bonne gouvernance est en mesure d’apporter aux dirigeants d’un pays, de surcroît lorsqu’ils sont confrontés – comme c’était le cas pour les nôtres – à un déficit de crédibilité et de confiance de leurs gouvernés, ne pouvait que prôner cette méthode de gérer les affaires du pays. L’idée, par la suite, a été reprise par des personnes zélées, et d’autres beaucoup moins, assurément convaincues du bien-fondé de ce que le premier magistrat du pays n’a eu de cesse de développer comme arguments pour prouver que la bonne gouvernance est la meilleure des choses dont on pouvait s’inspirer et, par voie de conséquence, la pire des choses qui pourraient nous arriver. On n’a pas réussi à faire l’inventaire exhaustif de tous les séminaires ou autres ateliers consacrés à ce thème qui ont été tenus. Mais il reste que tous les gouvernants ont systématiquement évoqué la nécessité d’introduire la bonne gouvernance dans leur gestion courante.

C’est ainsi que le chef du gouvernement a instruit les ministres et que les ministres ont instruit leurs cadres centraux et que, dans ce sillage de la bonne parole, les walis ont sensibilisé les chefs de daïra et que ces responsables locaux ont à leur tour transmis la bonne nouvelle aux élus. De la sorte, la pyramide des responsabilités a été respectueusement suivie.

Partant, on est en droit d’attendre ou du moins d’espérer qu’en cette deuxième partie de l’an 2005 – c’est-à-dire plus d’un an après l’élection d’avril 2004 qui aura permis à Abdelaziz Bouteflika d’obtenir un second mandat de cinq ans – la bonne gouvernance ne soit plus qu’une simple intention réitérée à l’occasion. Près de 7 ans après que l’idée ait été avancée, la bonne gouvernance aurait dû faire partie de notre quotidien. Pourtant, force est de constater que rien n’est fait. A telle enseigne qu’on est aujourd’hui en droit de se poser la question suivante : a-t-on réellement songé, un jour, à introduire la bonne gouvernance comme mode de gestion des affaires publiques du pays ? Le doute est plus que permis au regard de quelques vérités qu’il y a lieu d’asséner à tous ceux qui auraient encore la prétention d’affirmer le contraire. Le plus grave est que certaines personnes s’adressent à celui même qui vantait les mérites de cette bonne gouvernance.

Dans le désordre, on rappellera qu’après avoir publiquement critiqué la gestion par l’ex-ministre et gouverneur d’Alger des deniers publics, l’accusant presque ouvertement d’avoir dilapidé l’argent du contribuable, le menaçant à demi-mot de l’ester en justice pour les délits qu’il a commis, le responsable en question est récupéré pour être nommé ministre dans le gouvernement dont la liste a été approuvée par lui. Plus près encore, alors que les résultats de la direction de l’éducation d’une wilaya de l’intérieur du pays sont les plus faibles enregistrés au niveau du territoire national, le wali qui avait la charge de cette contrée est sanctionné par une promotion qui le conduit à la tête de la plus importante wilaya du pays : Alger. Mieux ou pis encore, c’est selon : la loi sur les hydrocarbures qui a fait couler tant d’encre et a suscité une des plus vives polémiques jamais connues, adoptée par le Parlement, attend toujours d’être promulguée dans le Journal officiel. Ceci sans omettre de rappeler que l’opinion publique ne sait pas – en fait elle le sait mais fait semblant de l’ignorer – sur quels critères sont nommés les principaux responsables du pays. Les CV qu’on demande pour certains postes ne sont que de la poudre jetée aux yeux de ceux qui s’entêtent à vouloir faire respecter les procédures administratives qui imposent également un entretien avec l’employeur. Dans le domaine de la gestion des finances, la situation est loin d’être meilleure. On ne sait toujours pas où va l’argent du pétrole. On peut nous rétorquer que nous n’avons qu’à voir autour de nous. Et c’est justement en regardant autour de nous que nous sommes édifiés. Le pays est loin de refléter la bonne prospérité financière due à la flambée du prix du pétrole. La bonne gouvernance à laquelle fait – ou plus exactement faisait – justement allusion le premier magistrat du pays aurait dû avoir comme résultat une amélioration du quotidien de tous les Algériens. Or, c’est loin d’être le cas. Est-ce parce que nos gouvernants sont empêtrés dans d’autres considérations ? Difficile à affirmer, quand bien même l’image qu’ils donnent est loin d’être la plus valorisante pour la fonction qu’ils occupent. Et c’est le moins que l’on puisse souligner. Sinon, comment expliquer que pendant qu’ils dénoncent l’anticonstitutionnalité de certaines décisions prises (comme la création du gouvernorat d’Alger) on ait recours à ce même procédé pour tenter de faire passer un projet politique d’une importance extrême pour le pays, à l’image de l’amnistie générale, ou encore pour amender la loi dans le seul but d’obtenir un troisième mandat proscrit par l’actuelle loi fondamentale en vigueur ? De même, peut-on légitimement se réclamer des adeptes de la bonne gouvernance lorsque dans un pays en phase de stabilisation, on ne procède pas au remplacement de responsables démissionnaires, limogés ou nommés ailleurs ? Exemples : le ministère de la Communication et celui de la Communauté algérienne à l’étranger sont toujours dépourvus d’un premier responsable ; le poste de wali de Blida est toujours vacant depuis la démission acceptée de Bouricha ; le Conseil constitutionnel fonctionne toujours sans président… On peut certes se réjouir que ces institutions continuent de fonctionner sans avoir à leur tête un responsable, mais il reste que ce n’est pas normal !

De même, peut-on invoquer la bonne gouvernance lorsqu’un chef du gouvernement et un ministre – quand bien même ce dernier est le représentant personnel du Président – se tirent continuellement dans les pieds ? La logique aurait voulu que tout un chacun assume pleinement son rôle dans le strict respect de ses prérogatives. Mais ce n’est pas le cas. Résultat des courses : un camouflet diplomatique tout à fait évitable si Belkhadem n’avait pas emboîté le pas à l’ambassadeur marocain en confirmant à deux reprises la visite avortée de Ouyahia au Maroc. Peut-on après cela, encore parler de bonne gouvernance ? A vous de répondre.

Nadia Kerraz

 

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Au moment où les caisses de l’Etat débordent

Les grands chantiers toujours en panne

Les grands chantiers sont-ils en panne ? On pourrait le supposer tant on a voulu leur donner une image de locomotives devant propulser vers l’avant une économie qui attend ses promesses de beaux jours.

L’idée initiale est, comme on le sait, d’injecter 55 milliards de dollars dans le programme de soutien à la relance économique. Une manne qui n’a pas manqué d’attirer les investisseurs, mais aussi toute sorte de prestataires voulant, eux aussi, toucher le pactole. Au delà, il y a le prix du baril qui ne cesse de grimper, les 41 milliards de dollars de réserves de change et les quelque 20 milliards de dollars dans les caisses du Trésor public.

Beaucoup d’argent dont on devrait voir les effets puisqu’on a opté pour la relance de la croissance par la dépense publique.

Une possibilité offerte dès lors que le FMI et la Banque mondiale n’y voyaient plus d’inconvénient, mais une possibilité qui a vu aussi ses détracteurs partir après avoir exprimé leur désaccord. Le départ de l’ancien ministre des Finances Abdellatif Benachenhou est à inscrire dans ce cadre. Il reste que si l’option stratégique est claire, celle-ci a du mal à se concrétiser.

On évoque comme élément positif la baisse du taux de chômage, mais il reste que le chiffre avancé n’a pas convaincu. Si on enregistre un PIB en hausse et une croissance de 6,8% en 2003 et de 5,2% en 2004, ces chiffres ne se convertissent pas en nombre d’emplois à même de résorber le chômage et les universitaires comme les cadres sont toujours des chercheurs d’emplois.

Autre aspect de ces chantiers et certainement les plus voyants : les secteurs qu’ils touchent et leur envergure.

D’abord, l’habitat avec l’objectif ambitieux de bâtir un million de logements d’ici 2009. Si on se réfère au dernier salon du bâtiment Batimatec, le nombre d’entreprises étrangères venues pour prendre part au programme augurait de son lancement imminent. Pourtant, on déclarait, dépités, que l’on attendait toujours les appels d’offres.

Dans le secteur des travaux publics, c’est surtout l’autoroute Est-Ouest qui se fait attendre depuis un moment. Il y a aussi le métro d’Alger, auquel on a adjoint le projet du tramway dont on a lancé les études.

Il y aura aussi les 1 200 km de voies ferrées à rénover et à moderniser ; dédoublement de certaines voies, mais aussi mise en place de lignes électriques.

Faut-il ajouter les projets d’électrification de certaines zones rurales, l’alimentation en gaz naturel, le dessalement de l’eau de mer... Bref beaucoup de travail pour beaucoup de gens et un effet d’entraînement attendu pour les secteurs connexes.

Pourtant, pour le moment, on accuse le coup alors que la loi de finances complémentaire est attendue pour formaliser les décisions et les budgets. Mais aussi on redoute une réédition de ce qui s’est passé lors du lancement du plan de relance économique “I”. Des 7 milliards de dollars alloués, mois de cinq milliards ont été consommés du fait non pas de l’absence de projets, mais des lenteurs et mauvaises habitudes, voire aussi de l’incompétence des administrations locales.

Est-ce que ces craintes justifient le retard accumulé dans le lancement effectif des projets et du plan de soutien ? On n’en sait pas plus que les critiques émises ici et là contre ce plan, sans que l’on sache quelles solutions vont être apportées pour justement éviter la gabegie et la dilapidation de l’argent public.

Autrement, d’autres chantiers moins voyants attendent aussi un début de concrétisation : il y a la modernisation et les réformes du système bancaire notamment, gage de confiance certain pour les investisseurs hors hydrocarbures.

Mais au fait, doit on encore attendre des investisseurs quand le baril est à 60 dollars ?

Amine Esseghir

 

Champ politique

Le vœu anticonstitutionnel du MSP

Le ministre d’Etat et patron du MSP, Aboujerra Soltani, croit savoir qu’une loi se prépare qui autoriserait la dissolution des partis dont les résultats électoraux n’atteignent pas le seuil des 5% des suffrages. Il faut le dire,  l’idée n’est pas de lui, mais du président de la République, qui donnait le sentiment à l’époque où il en a parlé publiquement pour la première et dernière fois, à ce qu’il semble du moins, de s’exprimer dans la perspective d’une reconfiguration du champ politique, tâche qu’il pensait être de son ressort.

On ignore pour l’heure si ce projet est toujours inscrit sur ses tablettes, s’il l’a abandonné, ou s’il l’a seulement différé pour y revenir plus tard, dans un contexte plus favorable. Dans cette optique, on peut supposer que la barre des 5% des voix lors des échéances prochaines, celles donc de l’année 2007, a pour réel objectif d’obliger les petits groupements politiques à se hâter d’intégrer l’une des trois principales formations, qui se reconnaissent en ceci que ce sont elles qui, précisément, composent le gouvernement.

On comprend que cette perspective réjouisse particulièrement le parti le moins considérable de la coalition gouvernementale. La loi que son chef annonce pour bientôt est en effet tout bénéfice pour lui : elle le débarrasserait d’un seul coup des autres formations islamistes, qu’il doit estimer de moindre importance que lui, et, ce qui ne gâche rien, elle est susceptible d’amener leurs militants à le rallier, étant donné qu’il resterait le seul cadre politique de la même mouvance oeuvrant en toute légalité.

Ni le FLN ni le RND ne font montre d’un tel empressement à cet égard, ou d’une telle naïveté. On ne leur reconnaît en tout cas pas de déclarations de la même veine que celle de A. Soltani. Il se peut aussi qu’ils laissent délibérément ce genre d’initiative au coalisé le plus intéressé à l’élimination autoritaire de ses rivaux directs. Pour leur part, ils ne craignent pas dans le court terme de tomber en dessous de la barre des 5%. Chacun d’eux sait que s’il doit régresser ou progresser en termes électoraux, ce sera – et tout conspire pour lui faire croire qu’il en sera ainsi pour une longue période – dans un combat singulier l’opposant à l’autre rameau du même tronc. L’un d’eux est condamné à perdre à chaque échéance, mais comme ce sera au profit de l’autre, la famille à laquelle ils appartiennent tous deux sera pour sa part toujours gagnante, du moins en théorie. Sur le terrain du conservatisme d’obédience nationaliste, où ils se situent, ils sont assurés de s’être partagés tout l’espace possible, avec sans doute des frontières imprécises entre eux (ce qui pourrait expliquer que l’électorat tranche tantôt pour l’un tantôt pour l’autre, à moins que ce mouvement de balancier n’ait d’autres causes, en premier lieu l’interférence d’une administration variant dans ses suffrages au gré de l’identité politique de ses chefs), mais aussi des noyaux durs garantissant leur pérennité respective. Ils n’ont rien à craindre en ce qui les concerne d’un parti naissant sur leurs terres, du moins aussi longtemps qu’ils sont au pouvoir et contrôlent les voies d’entrée dans le champ politique.

Ce n’est assurément pas le cas du MSP, dont ils n’ont pas vraiment besoin pour gouverner, et qui n’est du reste même pas sûr de pouvoir passer sans encombre le seuil des 5% dans le cas d’élections ne donnant prise à aucun reproche. D’eux trois, c’est lui qui a un besoin vital de la coalition. Et il en est à ce point conscient qu’il s’évertue à convaincre ses partenaires d’adopter dès maintenant le principe de listes communes aux prochaines élections. Il revient périodiquement sur ce point, ne désespérant pas de convaincre ses alliés du bien-fondé de ses vues sur la coalition comme une réalité appelée à durer. Pourtant les indices ne manquent pas qui disent assez clairement que c’est en pure perte qu’il s’applique à lever en cette matière les réticences marquées de ses partenaires. Ces derniers, en effet, sont préoccupés par autre chose ; ils se livrent en ce moment même, sous des apparences qui veulent donner le change, une rude bataille pour la prépondérance au sein du gouvernement, dans l’appareil d’Etat en général, et pour exercer une influence plus grande dans le rapport à l’institution présidentielle. Leurs dirigeants, aux affaires depuis longtemps, ne croient pas que le pouvoir procède des urnes. La sanction de ces dernières n’est toutefois pas dénuée d’importance, en ce qu’elle concède la majorité aux assemblées élues, et d’abord à l’APN, et en ce qu’elle confère le titre de première ou de seconde force politique du pays. Le reste dépend à la fois de l’équilibre général qui supporte tout le système, et de la politique menée par le président de la République. Par exemple, il n’est nécessaire ni à l’un ni à l’autre de remporter les élections législatives pour voir son chef nommer à la tête du gouvernement.

C’est ainsi que l’actuel chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, n’est pas le chef de la majorité parlementaire. Il l’est en fait si peu que le parti majoritaire, le FLN, dispose d’assez de sièges pour gouverner tout seul, avec de la marge par-dessus le marché. Bien entendu, cet état de choses n’est pas contraire à la Constitution, qui ne fait pas obligation au Président d’appeler à la tête du gouvernement le chef de la majorité. Néanmoins, il ne tient qu’à lui de faire correspondre la composition du gouvernement à celle de l’Assemblée. S’il ne le fait pas, c’est sans doute qu’il trouve son compte dans la combinaison actuelle.

Pour autant, ni le président de la République, ni qui que ce soit d’autre, moins encore un parti qui veut se servir de la puissance publique pour se garantir d’éventuels rivaux, n’a le droit de menacer de dissolution des formations politiques en arguant de leur peu de représentativité. Le droit d’association n’est pas seulement constitutionnel, il est fondamental. Dès lors, on ne peut le faire dépendre d’un critère extérieur à lui, dont le caractère est d’être fixé arbitrairement par un Exécutif guidé par des intérêts partisans.

Le patron du MSP, on le voit, caresse un vœu dont la traduction concrète serait l’abolition des libertés politiques. Ce qu’il propose en fait, c’est qu’on interdise légalement tous les partis pour n’en laisser que ceux de la coalition gouvernementale. Il ne pourrait en naître d’autres, étant donné qu’ils devraient dès le départ peser pour au moins 5% de voix. En d’autres termes, A. Soltani, pour assurer la pérennité de son parti, ne demande rien de moins que la suspension d’un droit fondamental. Mieux, il n’a même pas l’air de comprendre qu’il y a une différence entre une loi électorale et un droit fondamental, et qu’autant la première énonce des conditions et des modalités applicables à l’ensemble des acteurs, autant le second revêt un caractère absolu, garanti par la Constitution et l’ensemble des pouvoirs publics. Du reste, pour agréer un parti, on ne lui fait pas au préalable un devoir de participer à une consultation et de réaliser à cette occasion un score supérieur à 5%.

Cette ignorance dramatique des lois fondamentales du pays est un trait commun aux gouvernants, plusieurs cas l’attestent. De toute évidence, A. Soltani n’a fait en l’occurrence que livrer l’un des vœux pieux susceptibles de faire oublier à ses troupes une réalité globalement peu réconfortante, une réalité qui fait obstacle à son ambition de devenir l’unique pôle islamiste. De toute façon, dans l’hypothèse fort improbable qu’il soit procédé selon ce souhait, il risque d’être l’un des premiers partis à achopper sur la barrière qu’il appelle de ses vœux. Ce qui en dit long sur ses aptitudes tactiques. Il demande l’adoption d’une loi dont il risque de faire les frais, peut-être en premier. Comme, de plus, il fatigue ses partenaires de la coalition, qui ne manque d’ailleurs aucune occasion de lui signifier leur refus, par sa demande de listes communes aux prochaines élections, on se dit que ce parti divague, qu’à force de pratiquer l’entrisme, il a perdu jusqu’au sens de son autonomie relative, si bien qu’il conçoit maintenant la possibilité de se dissoudre dans le milieu qu’il s’est proposé de noyauter seulement.

M. Habili

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