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Disparus et
amnistie générale
La dissociation
est-elle possible ?
Le fait d’avoir
lié la question de l’amnistie générale au dossier des disparus
explique, en partie, la difficulté de sa mise en œuvre, voire de la
formulation d’un tel projet qui, à mesure que le temps avance,
semble ne pas bénéficier de toutes les conditions nécessaires.
Quitte à se
répéter, le principe de la réconciliation nationale n’est pas propre
à l’Algérie. C’est un processus mis en œuvre dans de nombreux pays,
suffisamment pour que se dégage presque un schéma type, lequel
recèle au moins deux caractéristiques. La première est que la
réconciliation nationale doit nécessairement jouir du soutien de la
communauté internationale, au mieux de l’ONU, de par ses
implications en termes de droit international et par rapport aux
conventions internationales, dont il est extrêmement difficile de se
départir. Le second trait est qu’une réconciliation nationale se
présente comme la seule voie à suivre pour traiter les séquelles de
ce qui a été une guerre civile. Tel a été le cas en Afrique du Sud,
au Rwanda ou encore en Côte d’Ivoire, avec un passage obligé par
l’instauration de démarches transparentes pour le traitement
juridique des effets du conflit et, en fin de compte, par la
soumission d’une loi d’amnistie générale, prélude à une transition
vers un nouveau système politique, démocratique s’entend.
Mais peut-on
parler de guerre civile en Algérie lorsqu’on évoque “la décennie
rouge” ? Sur la question, les analyses divergent. Ces divergences
ont, dès le départ, représenté la ligne de démarcation entre les
acteurs politiques nationaux et aussi à l’étranger. Ce qui a été une
insurrection armée des islamistes pour obtenir ce qu’ils n’ont pas
pu avoir par les urnes (encore que les résultats du premier tour des
législatives de 1991 restent à relativiser) est perçu par la
communauté internationale comme une guerre civile, concept dont on a
usé à satiété jusqu’aux années 2000, et qui n’a plus cours depuis le
11 septembre 2001. Ce qui est arrivé en Algérie était un terrorisme
porté par une organisation qui s’y était préparée, partout à travers
le pays, et qui a lancé toutes ses forces à l’assaut du pouvoir.
L’incertitude des premières heures quant à l’issue de la situation
de l’Algérie a fait se tromper de nombreux analystes qui tablaient
sur une victoire de l’islamisme armé auquel a été faussement
attribuée la possession de la majorité parmi la société. Et c’est
bien le rempart populaire qui a fini par faire la différence, après
que les groupes armés aient tourné leurs armes contre le premier
venu.
Ce bref rappel
sert à mettre en doute l’inadéquation du qualificatif “guerre
civile” pour ce qui se rapporte aux événements dont le pays a été le
théâtre. A partir de quoi le concept de réconciliation nationale ne
peut se poser dans les mêmes termes que les pays qui ont en fait
l’expérience. C’est donc aussi sur un terrain peu sûr qu’il est
question de jeter les fondations d’un processus dont l’issue
prendrait la forme d’une amnistie générale.
Dans ce contexte,
on ne peut que mieux saisir les raisons qui poussent le sommet de
l’Etat à mettre une distance pesante entre les déclarations
d’intention et les actes. Cela fera bientôt neuf mois que l’idée de
l’amnistie générale, au principe de laquelle il est difficile de
s’opposer, a été formulée par le président de la République. Depuis,
le débat est parti presque dans tous les sens, irrationnel pour
certains, bien que l’impression dégagée soit un consensus sur la
question parmi les partis et organisations soutenant le programme de
Bouteflika. Et il reste une énigme que, fort d’une élection forte et
incontestable et du soutien de la majorité dans toutes les
institutions, ce dernier fasse encore rétention des détails du
projet.
Entre-temps, les
principaux représentants du chef de l’Etat, ou du moins ceux
considérés comme tels, entretiennent une confusion qui va
s’épaississant. Du RND au FLN en passant par le MSP, les visions
s’entrechoquent sur le contenu, l’étendue et l’agenda de cette
fameuse amnistie qui, dans tous les cas de figure, est présentée
comme inéluctable.
Et l’on souligne
que, dans cette profusion de contradictions, la gestion du dossier
des disparus a été totalement escamotée. Remis au président de la
République le 31 mars dernier, le rapport de la commission de Farouk
Ksentini n’a toujours pas été rendu public. Il ne s’agit pas ici de
discuter de la préséance du chef de l’Etat pour ce qui est du
contenu du rapport sur les disparus. D’abord parce qu’il est le
produit d’une commission ad hoc, interne à l’Etat. Toujours est-il
que cela fait trois mois qu’aucun détail n’a filtré à l’adresse de
l’opinion nationale. Pourtant, on ne peut nier qu’il s’agit d’une
question nationale, mais aussi parce qu’il représente un thème de
surenchère politique des plus récurrents, aussi bien ici qu’à
l’étranger.
Du reste, la
position des premiers concernés (les associations des familles des
disparus) est tout à fait claire sur le sujet. Ces associations
réclament, à ce jour, la publication intégrale du rapport de la
commission ad hoc, ce qui représente pour elles l’unique garantie de
transparence. Elles considèrent cela aussi comme un gage très fort
qu’il sera effectivement répondu à leur exigence. L’on pense bien
que l’inquiétude quant au traitement du dossier des disparus ne peut
qu’aller croissant, d’autant qu’elles continuent d’accuser Farouk
Ksentini de tout faire pour régler la question par la seule voie des
indemnisations. Leur démarche, à ce propos, est cohérente,
puisqu’elles exigent “la vérité” avant “le pardon”. Elles sont donc
en première ligne d’opposition au projet d’amnistie générale qui ne
saurait, de leur point de vue, passer avant qu’elles aient obtenu
pleine satisfaction.
Il va sans dire
également que le fait qu’Ahmed Ouyahia ait fait l’impasse sur le
dossier lors de sa déclaration de politique générale, tout comme les
autres chefs des partis de l’Alliance, ne peut que favoriser la
montée au créneau des familles des disparus et de leurs alliés
politiques, notamment les partisans du “qui tue qui ?”. On peut dire
que le fait d’avoir lié le projet de l’amnistie générale au dossier
des disparus ne peut que rendre plus difficile le premier, au même
degré de complexité du second.
Pour revenir au
rapport Ksentini, dont la teneur est à relativiser, il ne faut pas
omettre de souligner que ce dernier a exclu les disparus du fait des
terroristes, n’intégrant que les personnes enlevées par des éléments
des services de sécurité ou présumés comme tel.
Remarquons au
passage que cette orientation prise par maître Ksentini, selon
laquelle les premiers sont déjà dans la case des victimes du
terrorisme tout court, jette le trouble quant aux objectifs
originels de la commission ad hoc. Quant aux conclusions de cette
dernière, on se demande bien, au fond, dans quelle mesure elles
peuvent réellement apporter quelque avancée en termes de quête de
“vérité”, son président ayant été – il le reconnaît sans peine –
dans l’impossibilité de tirer au clair la totalité des cas, vu qu’il
n’a aucun élément en sus des témoignages de familles de disparus ni
de la part des services de sécurité ni au niveau de la justice,
sollicitée pour soutenir le travail d’investigation.
Nabil Benali
Haut
Bonne gouvernance
Il était une
fois…
De la bonne
gouvernance, il en est question depuis l’avènement de Abdelaziz
Bouteflika à la tête du pays en 1999. Il y lieu, en effet, de lui
reconnaître cette volonté d’imprégner aux institutions de l’Etat ce
label qui, ailleurs, a fait ses preuves. Et pour cause : c’est la
bonne gouvernance qui différencie les pays en développement de ceux
qui pataugent encore dans un mode de gestion des affaires courantes
totalement inapproprié au regard de l’évolution des mœurs politiques
et sociales.
Ainsi donc, en
arrivant à la tête de l’Etat algérien, le président Bouteflika, qui
avait, à ne pas en douter, vu de près ce qu’une bonne gouvernance
est en mesure d’apporter aux dirigeants d’un pays, de surcroît
lorsqu’ils sont confrontés – comme c’était le cas pour les nôtres –
à un déficit de crédibilité et de confiance de leurs gouvernés, ne
pouvait que prôner cette méthode de gérer les affaires du pays.
L’idée, par la suite, a été reprise par des personnes zélées, et
d’autres beaucoup moins, assurément convaincues du bien-fondé de ce
que le premier magistrat du pays n’a eu de cesse de développer comme
arguments pour prouver que la bonne gouvernance est la meilleure des
choses dont on pouvait s’inspirer et, par voie de conséquence, la
pire des choses qui pourraient nous arriver. On n’a pas réussi à
faire l’inventaire exhaustif de tous les séminaires ou autres
ateliers consacrés à ce thème qui ont été tenus. Mais il reste que
tous les gouvernants ont systématiquement évoqué la nécessité
d’introduire la bonne gouvernance dans leur gestion courante.
C’est ainsi que le
chef du gouvernement a instruit les ministres et que les ministres
ont instruit leurs cadres centraux et que, dans ce sillage de la
bonne parole, les walis ont sensibilisé les chefs de daïra et que
ces responsables locaux ont à leur tour transmis la bonne nouvelle
aux élus. De la sorte, la pyramide des responsabilités a été
respectueusement suivie.
Partant, on est en
droit d’attendre ou du moins d’espérer qu’en cette deuxième partie
de l’an 2005 – c’est-à-dire plus d’un an après l’élection d’avril
2004 qui aura permis à Abdelaziz Bouteflika d’obtenir un second
mandat de cinq ans – la bonne gouvernance ne soit plus qu’une simple
intention réitérée à l’occasion. Près de 7 ans après que l’idée ait
été avancée, la bonne gouvernance aurait dû faire partie de notre
quotidien. Pourtant, force est de constater que rien n’est fait. A
telle enseigne qu’on est aujourd’hui en droit de se poser la
question suivante : a-t-on réellement songé, un jour, à introduire
la bonne gouvernance comme mode de gestion des affaires publiques du
pays ? Le doute est plus que permis au regard de quelques vérités
qu’il y a lieu d’asséner à tous ceux qui auraient encore la
prétention d’affirmer le contraire. Le plus grave est que certaines
personnes s’adressent à celui même qui vantait les mérites de cette
bonne gouvernance.
Dans le désordre,
on rappellera qu’après avoir publiquement critiqué la gestion par
l’ex-ministre et gouverneur d’Alger des deniers publics, l’accusant
presque ouvertement d’avoir dilapidé l’argent du contribuable, le
menaçant à demi-mot de l’ester en justice pour les délits qu’il a
commis, le responsable en question est récupéré pour être nommé
ministre dans le gouvernement dont la liste a été approuvée par lui.
Plus près encore, alors que les résultats de la direction de
l’éducation d’une wilaya de l’intérieur du pays sont les plus
faibles enregistrés au niveau du territoire national, le wali qui
avait la charge de cette contrée est sanctionné par une promotion
qui le conduit à la tête de la plus importante wilaya du pays :
Alger. Mieux ou pis encore, c’est selon : la loi sur les
hydrocarbures qui a fait couler tant d’encre et a suscité une des
plus vives polémiques jamais connues, adoptée par le Parlement,
attend toujours d’être promulguée dans le Journal officiel. Ceci
sans omettre de rappeler que l’opinion publique ne sait pas – en
fait elle le sait mais fait semblant de l’ignorer – sur quels
critères sont nommés les principaux responsables du pays. Les CV
qu’on demande pour certains postes ne sont que de la poudre jetée
aux yeux de ceux qui s’entêtent à vouloir faire respecter les
procédures administratives qui imposent également un entretien avec
l’employeur. Dans le domaine de la gestion des finances, la
situation est loin d’être meilleure. On ne sait toujours pas où va
l’argent du pétrole. On peut nous rétorquer que nous n’avons qu’à
voir autour de nous. Et c’est justement en regardant autour de nous
que nous sommes édifiés. Le pays est loin de refléter la bonne
prospérité financière due à la flambée du prix du pétrole. La bonne
gouvernance à laquelle fait – ou plus exactement faisait – justement
allusion le premier magistrat du pays aurait dû avoir comme résultat
une amélioration du quotidien de tous les Algériens. Or, c’est loin
d’être le cas. Est-ce parce que nos gouvernants sont empêtrés dans
d’autres considérations ? Difficile à affirmer, quand bien même
l’image qu’ils donnent est loin d’être la plus valorisante pour la
fonction qu’ils occupent. Et c’est le moins que l’on puisse
souligner. Sinon, comment expliquer que pendant qu’ils dénoncent l’anticonstitutionnalité
de certaines décisions prises (comme la création du gouvernorat
d’Alger) on ait recours à ce même procédé pour tenter de faire
passer un projet politique d’une importance extrême pour le pays, à
l’image de l’amnistie générale, ou encore pour amender la loi dans
le seul but d’obtenir un troisième mandat proscrit par l’actuelle
loi fondamentale en vigueur ? De même, peut-on légitimement se
réclamer des adeptes de la bonne gouvernance lorsque dans un pays en
phase de stabilisation, on ne procède pas au remplacement de
responsables démissionnaires, limogés ou nommés ailleurs ? Exemples
: le ministère de la Communication et celui de la Communauté
algérienne à l’étranger sont toujours dépourvus d’un premier
responsable ; le poste de wali de Blida est toujours vacant depuis
la démission acceptée de Bouricha ; le Conseil constitutionnel
fonctionne toujours sans président… On peut certes se réjouir que
ces institutions continuent de fonctionner sans avoir à leur tête un
responsable, mais il reste que ce n’est pas normal !
De même, peut-on
invoquer la bonne gouvernance lorsqu’un chef du gouvernement et un
ministre – quand bien même ce dernier est le représentant personnel
du Président – se tirent continuellement dans les pieds ? La logique
aurait voulu que tout un chacun assume pleinement son rôle dans le
strict respect de ses prérogatives. Mais ce n’est pas le cas.
Résultat des courses : un camouflet diplomatique tout à fait
évitable si Belkhadem n’avait pas emboîté le pas à l’ambassadeur
marocain en confirmant à deux reprises la visite avortée de Ouyahia
au Maroc. Peut-on après cela, encore parler de bonne gouvernance ? A
vous de répondre.
Nadia Kerraz
Haut
Au moment où les caisses de l’Etat
débordent
Les grands
chantiers toujours en panne
Les grands
chantiers sont-ils en panne ? On pourrait le supposer tant on a
voulu leur donner une image de locomotives devant propulser vers
l’avant une économie qui attend ses promesses de beaux jours.
L’idée initiale
est, comme on le sait, d’injecter 55 milliards de dollars dans le
programme de soutien à la relance économique. Une manne qui n’a pas
manqué d’attirer les investisseurs, mais aussi toute sorte de
prestataires voulant, eux aussi, toucher le pactole. Au delà, il y a
le prix du baril qui ne cesse de grimper, les 41 milliards de
dollars de réserves de change et les quelque 20 milliards de dollars
dans les caisses du Trésor public.
Beaucoup d’argent
dont on devrait voir les effets puisqu’on a opté pour la relance de
la croissance par la dépense publique.
Une possibilité
offerte dès lors que le FMI et la Banque mondiale n’y voyaient plus
d’inconvénient, mais une possibilité qui a vu aussi ses détracteurs
partir après avoir exprimé leur désaccord. Le départ de l’ancien
ministre des Finances Abdellatif Benachenhou est à inscrire dans ce
cadre. Il reste que si l’option stratégique est claire, celle-ci a
du mal à se concrétiser.
On évoque comme
élément positif la baisse du taux de chômage, mais il reste que le
chiffre avancé n’a pas convaincu. Si on enregistre un PIB en hausse
et une croissance de 6,8% en 2003 et de 5,2% en 2004, ces chiffres
ne se convertissent pas en nombre d’emplois à même de résorber le
chômage et les universitaires comme les cadres sont toujours des
chercheurs d’emplois.
Autre aspect de
ces chantiers et certainement les plus voyants : les secteurs qu’ils
touchent et leur envergure.
D’abord, l’habitat
avec l’objectif ambitieux de bâtir un million de logements d’ici
2009. Si on se réfère au dernier salon du bâtiment Batimatec, le
nombre d’entreprises étrangères venues pour prendre part au
programme augurait de son lancement imminent. Pourtant, on
déclarait, dépités, que l’on attendait toujours les appels d’offres.
Dans le secteur
des travaux publics, c’est surtout l’autoroute Est-Ouest qui se fait
attendre depuis un moment. Il y a aussi le métro d’Alger, auquel on
a adjoint le projet du tramway dont on a lancé les études.
Il y aura aussi
les 1 200 km de voies ferrées à rénover et à moderniser ;
dédoublement de certaines voies, mais aussi mise en place de lignes
électriques.
Faut-il ajouter
les projets d’électrification de certaines zones rurales,
l’alimentation en gaz naturel, le dessalement de l’eau de mer...
Bref beaucoup de travail pour beaucoup de gens et un effet
d’entraînement attendu pour les secteurs connexes.
Pourtant, pour le
moment, on accuse le coup alors que la loi de finances
complémentaire est attendue pour formaliser les décisions et les
budgets. Mais aussi on redoute une réédition de ce qui s’est passé
lors du lancement du plan de relance économique “I”. Des 7 milliards
de dollars alloués, mois de cinq milliards ont été consommés du fait
non pas de l’absence de projets, mais des lenteurs et mauvaises
habitudes, voire aussi de l’incompétence des administrations
locales.
Est-ce que ces
craintes justifient le retard accumulé dans le lancement effectif
des projets et du plan de soutien ? On n’en sait pas plus que les
critiques émises ici et là contre ce plan, sans que l’on sache
quelles solutions vont être apportées pour justement éviter la
gabegie et la dilapidation de l’argent public.
Autrement,
d’autres chantiers moins voyants attendent aussi un début de
concrétisation : il y a la modernisation et les réformes du système
bancaire notamment, gage de confiance certain pour les investisseurs
hors hydrocarbures.
Mais au fait, doit
on encore attendre des investisseurs quand le baril est à 60 dollars
?
Amine Esseghir
Champ politique
Le vœu
anticonstitutionnel du MSP
Le ministre d’Etat
et patron du MSP, Aboujerra Soltani, croit savoir qu’une loi se
prépare qui autoriserait la dissolution des partis dont les
résultats électoraux n’atteignent pas le seuil des 5% des suffrages.
Il faut le dire, l’idée n’est pas de lui, mais du président de la
République, qui donnait le sentiment à l’époque où il en a parlé
publiquement pour la première et dernière fois, à ce qu’il semble du
moins, de s’exprimer dans la perspective d’une reconfiguration du
champ politique, tâche qu’il pensait être de son ressort.
On ignore pour
l’heure si ce projet est toujours inscrit sur ses tablettes, s’il
l’a abandonné, ou s’il l’a seulement différé pour y revenir plus
tard, dans un contexte plus favorable. Dans cette optique, on peut
supposer que la barre des 5% des voix lors des échéances prochaines,
celles donc de l’année 2007, a pour réel objectif d’obliger les
petits groupements politiques à se hâter d’intégrer l’une des trois
principales formations, qui se reconnaissent en ceci que ce sont
elles qui, précisément, composent le gouvernement.
On comprend que
cette perspective réjouisse particulièrement le parti le moins
considérable de la coalition gouvernementale. La loi que son chef
annonce pour bientôt est en effet tout bénéfice pour lui : elle le
débarrasserait d’un seul coup des autres formations islamistes,
qu’il doit estimer de moindre importance que lui, et, ce qui ne
gâche rien, elle est susceptible d’amener leurs militants à le
rallier, étant donné qu’il resterait le seul cadre politique de la
même mouvance oeuvrant en toute légalité.
Ni le FLN ni le
RND ne font montre d’un tel empressement à cet égard, ou d’une telle
naïveté. On ne leur reconnaît en tout cas pas de déclarations de la
même veine que celle de A. Soltani. Il se peut aussi qu’ils laissent
délibérément ce genre d’initiative au coalisé le plus intéressé à
l’élimination autoritaire de ses rivaux directs. Pour leur part, ils
ne craignent pas dans le court terme de tomber en dessous de la
barre des 5%. Chacun d’eux sait que s’il doit régresser ou
progresser en termes électoraux, ce sera – et tout conspire pour lui
faire croire qu’il en sera ainsi pour une longue période – dans un
combat singulier l’opposant à l’autre rameau du même tronc. L’un
d’eux est condamné à perdre à chaque échéance, mais comme ce sera au
profit de l’autre, la famille à laquelle ils appartiennent tous deux
sera pour sa part toujours gagnante, du moins en théorie. Sur le
terrain du conservatisme d’obédience nationaliste, où ils se
situent, ils sont assurés de s’être partagés tout l’espace possible,
avec sans doute des frontières imprécises entre eux (ce qui pourrait
expliquer que l’électorat tranche tantôt pour l’un tantôt pour
l’autre, à moins que ce mouvement de balancier n’ait d’autres
causes, en premier lieu l’interférence d’une administration variant
dans ses suffrages au gré de l’identité politique de ses chefs),
mais aussi des noyaux durs garantissant leur pérennité respective.
Ils n’ont rien à craindre en ce qui les concerne d’un parti naissant
sur leurs terres, du moins aussi longtemps qu’ils sont au pouvoir et
contrôlent les voies d’entrée dans le champ politique.
Ce n’est
assurément pas le cas du MSP, dont ils n’ont pas vraiment besoin
pour gouverner, et qui n’est du reste même pas sûr de pouvoir passer
sans encombre le seuil des 5% dans le cas d’élections ne donnant
prise à aucun reproche. D’eux trois, c’est lui qui a un besoin vital
de la coalition. Et il en est à ce point conscient qu’il s’évertue à
convaincre ses partenaires d’adopter dès maintenant le principe de
listes communes aux prochaines élections. Il revient périodiquement
sur ce point, ne désespérant pas de convaincre ses alliés du
bien-fondé de ses vues sur la coalition comme une réalité appelée à
durer. Pourtant les indices ne manquent pas qui disent assez
clairement que c’est en pure perte qu’il s’applique à lever en cette
matière les réticences marquées de ses partenaires. Ces derniers, en
effet, sont préoccupés par autre chose ; ils se livrent en ce moment
même, sous des apparences qui veulent donner le change, une rude
bataille pour la prépondérance au sein du gouvernement, dans
l’appareil d’Etat en général, et pour exercer une influence plus
grande dans le rapport à l’institution présidentielle. Leurs
dirigeants, aux affaires depuis longtemps, ne croient pas que le
pouvoir procède des urnes. La sanction de ces dernières n’est
toutefois pas dénuée d’importance, en ce qu’elle concède la majorité
aux assemblées élues, et d’abord à l’APN, et en ce qu’elle confère
le titre de première ou de seconde force politique du pays. Le reste
dépend à la fois de l’équilibre général qui supporte tout le
système, et de la politique menée par le président de la République.
Par exemple, il n’est nécessaire ni à l’un ni à l’autre de remporter
les élections législatives pour voir son chef nommer à la tête du
gouvernement.
C’est ainsi que
l’actuel chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, n’est pas le chef de
la majorité parlementaire. Il l’est en fait si peu que le parti
majoritaire, le FLN, dispose d’assez de sièges pour gouverner tout
seul, avec de la marge par-dessus le marché. Bien entendu, cet état
de choses n’est pas contraire à la Constitution, qui ne fait pas
obligation au Président d’appeler à la tête du gouvernement le chef
de la majorité. Néanmoins, il ne tient qu’à lui de faire
correspondre la composition du gouvernement à celle de l’Assemblée.
S’il ne le fait pas, c’est sans doute qu’il trouve son compte dans
la combinaison actuelle.
Pour autant, ni le
président de la République, ni qui que ce soit d’autre, moins encore
un parti qui veut se servir de la puissance publique pour se
garantir d’éventuels rivaux, n’a le droit de menacer de dissolution
des formations politiques en arguant de leur peu de
représentativité. Le droit d’association n’est pas seulement
constitutionnel, il est fondamental. Dès lors, on ne peut le faire
dépendre d’un critère extérieur à lui, dont le caractère est d’être
fixé arbitrairement par un Exécutif guidé par des intérêts
partisans.
Le patron du MSP,
on le voit, caresse un vœu dont la traduction concrète serait
l’abolition des libertés politiques. Ce qu’il propose en fait, c’est
qu’on interdise légalement tous les partis pour n’en laisser que
ceux de la coalition gouvernementale. Il ne pourrait en naître
d’autres, étant donné qu’ils devraient dès le départ peser pour au
moins 5% de voix. En d’autres termes, A. Soltani, pour assurer la
pérennité de son parti, ne demande rien de moins que la suspension
d’un droit fondamental. Mieux, il n’a même pas l’air de comprendre
qu’il y a une différence entre une loi électorale et un droit
fondamental, et qu’autant la première énonce des conditions et des
modalités applicables à l’ensemble des acteurs, autant le second
revêt un caractère absolu, garanti par la Constitution et l’ensemble
des pouvoirs publics. Du reste, pour agréer un parti, on ne lui fait
pas au préalable un devoir de participer à une consultation et de
réaliser à cette occasion un score supérieur à 5%.
Cette ignorance
dramatique des lois fondamentales du pays est un trait commun aux
gouvernants, plusieurs cas l’attestent. De toute évidence, A.
Soltani n’a fait en l’occurrence que livrer l’un des vœux pieux
susceptibles de faire oublier à ses troupes une réalité globalement
peu réconfortante, une réalité qui fait obstacle à son ambition de
devenir l’unique pôle islamiste. De toute façon, dans l’hypothèse
fort improbable qu’il soit procédé selon ce souhait, il risque
d’être l’un des premiers partis à achopper sur la barrière qu’il
appelle de ses vœux. Ce qui en dit long sur ses aptitudes tactiques.
Il demande l’adoption d’une loi dont il risque de faire les frais,
peut-être en premier. Comme, de plus, il fatigue ses partenaires de
la coalition, qui ne manque d’ailleurs aucune occasion de lui
signifier leur refus, par sa demande de listes communes aux
prochaines élections, on se dit que ce parti divague, qu’à force de
pratiquer l’entrisme, il a perdu jusqu’au sens de son autonomie
relative, si bien qu’il conçoit maintenant la possibilité de se
dissoudre dans le milieu qu’il s’est proposé de noyauter seulement.
M. Habili
Haut
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