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Révision
constitutionnelle : le FLN à l’affût
“Le Président
chercherait déjà à avoir un troisième mandat.”
La phrase aussitôt
lâchée crée une complicité un peu canaille entre les personnes qui
se la partagent avec une délectation d’initiés, très au fait du
secret du jour. «Oui, mais un troisième mandat, cela se mérite !»,
tombe alors avec une précision qui n’a d’égale que l’impossibilité
de proférer d’autres sentences sans paraître aussitôt hors du coup.
C’est que la pièce est bien rôdée, elle a été jouée tant de fois.
Ici et ailleurs.
Tout homme qui
goûte au pouvoir suprême une fois en redemande inéluctablement,
comme sujet à une terrible accoutumance dont peu de systèmes
politiques ont réussi à se prémunir. Un seul pays ayant pris sur lui
de se priver de la réelle stabilité que procure un Président qui
reste longtemps à son poste, l’Amérique. Dans leur infinie sagesse,
les pères fondateurs de la grande démocratie américaine ont estimé
que le mieux était de limiter les mandats du président de la
République à deux exercices, sans plus, persuadés qu’ils étaient
qu’un troisième serait de nature à freiner la formidable énergie
créatrice d’une nation encore jeune dont la force était sans
conteste l’extrême mobilité de chacune de ses parties et dans le
changement perpétuel, antidote naturel de la sclérose et de
l’immobilisme. Entre la stabilité et l’énergie constamment
renouvelée, ils ont choisi la seconde partie de l’alternative. Les
concepteurs de la Constitution algérienne de 1996, aussi.
C’est dire que le
débat lancé quasi-officiellement par El-Keddafi à la fin du sommet
arabe d’Alger et repris cette semaine par Abdelaziz Belkhadem est
loin de tourner autour d’une simple question de pouvoir, et encore
moins de commodités personnelles. Il repose en tout cas sur une
expérience de quarante années de gestion politique dont il est
possible de tirer quelques enseignements qui peuvent nous être
utiles pour nous forger une opinion sérieuse sur le sujet.
La question de
départ étant de savoir pourquoi l’Etat algérien, dans son acception
la plus noble, a pris sur lui de verrouiller de cette façon assez
stricte la question de la longueur du règne de son Président, la
limitant à dix années (deux fois cinq ans) quelles que soient la
personne et les circonstances.
Les deux règnes
de treize ans
Une première
réponse nous vient évidemment de la longueur de treize ans chacun du
règne du Président Houari Boumediene et ensuite de celui de Chadli
Bendjedid. Deux périodes de présidence longues, qui ont certes été
caractérisées par une grande stabilité apparente mais où la société
a très peu bougé en termes d’évolution, de créativité et
d’innovation. Le système gravitant constamment autour d’une seule et
même personne et s’agrégeant nécessairement autour d’une seule
structure de pensée, il est difficile d’espérer que la société
reçoive les impulsions de grande amplitude comme seuls savent en
donner les grands changements politiques, pour effectuer les bonds
qui lui permettent de franchir les étapes historiques propices à son
évolution. Cela dit, en Amérique même, des circonstances
exceptionnelles ont conduit, au cours de la Seconde Guerre mondiale,
à permettre à Franklin Roosevelt de briguer et de remporter un
troisième mandat au vu de la gravité de la situation internationale,
marquée notamment par l’entrée en guerre contre l’Allemagne et le
Japon. Ce qui indique bien que la Constitution n’est pas non plus
aussi sacrée qu’on veut bien le dire et que la limitation des
mandats peut, dans certains cas, être contournée lorsque surgissent
des impératifs de sécurité nationale hors normes.
Certains
observateurs malintentionnés n’ont d’ailleurs pas manqué d’insinuer
en cercles restreints qu’un conflit, même limité, avec le Maroc
pourrait contribuer à lever la restriction constitutionnelle imposée
par l’article 74 qui se verrait alors suspendu en vertu de
l’application de l’état de guerre ou par l’état d’exception. Une
spéculation qui prend naissance dans la pitoyable gestion
diplomatique de nos relations avec notre turbulent voisin et qui
aurait pu laisser penser à une ruse politique d’un effroyable
cynisme destinée à pousser les deux pays à en venir aux mains, n’eut
été la légendaire répulsion de Abdelaziz Bouteflika pour tout ce qui
est violence et qui n’a jamais dérogé à sa ligne de conduite
réconciliatrice dans tous les aspects de sa politique, qu’elle soit
intérieure ou extérieure. Tout le monde s’accordant à dire que
jamais un conflit armé ne pourra éclater avec aucun de nos voisins
avec lui pour Président. Ce qui n’aurait pas nécessairement été
exact avec Liamine Zeroual, qui n’a pas hésité une seconde, quant à
lui, pour fermer les frontières avec le Maroc du seul fait que ce
dernier ait jugé impérieux d’imposer un visa à nos ressortissants.
Pour en revenir à
Boumediene et à Chadli, il apparaît que la longueur de leur règne et
l’absence d’un consensus large pour qualifier leurs pouvoirs
successifs de positifs, a de toute évidence incité le législateur à
considérer une gouvernance qui dépasse les dix années comme beaucoup
trop longue car inapte à permettre un changement salutaire au bout
d’un laps de temps acceptable. L’enracinement d’un Président sur
cette durée ayant régulièrement conduit à recourir à des méthodes
pas très orthodoxes et en tout cas pas du tout démocratiques pour le
bouter hors du pouvoir. Une maladie assez bizarre pour le premier et
des émeutes plus ou moins téléguidées pour le second ayant fait
office de sifflet de fin de match, en lieu et place de mécanismes
institutionnels clairs et transparents.
Cela a très
certainement dû peser dans la décision de réduire à deux mandats la
durée d’un président de la République, mais pas seulement. La grande
frayeur islamiste de la fin des années 1980 et de la moitié des
années 1990 n’est, elle aussi, certainement pas étrangère à ce
raccourcissement drastique qui vise, entre autres, à empêcher qu’un
Président issu de la mouvance FIS et apparentés puisse durer plus
que de raison à son poste, sachant l’incroyable pression exercée
alors par la communauté internationale, et plus particulièrement
occidentale, en faveur d’une ouverture démocratique qui soit élargie
à ce type de candidats. Et de fait, les deux élections
présidentielles de 1995 et de 1999 ont vu la participation de
candidats islamistes issus l’un de Hamas et l’autre d’El-Islah.
Prendre le risque de voir un islamiste accéder à la magistrature
suprême étant une chose et le voir durer plus de dix ans au pouvoir
en étant une autre. D’autant que le Président, qui a piloté
officiellement le processus d’élaboration et d’adoption de la
Constitution de 1996, n’est autre que Liamine Zeroual qui n’a jamais
manifesté le moindre attrait pour le pouvoir et qui n’a non
seulement pas postulé à un second mandat, mais qui a même abrégé le
premier. Probablement que les choses se seraient passées
différemment si cette Constitution avait été lancée sous la férule
d’un homme accordant plus d’importance au pouvoir, mais le fait est
que cette Constitution est bien là et qu’elle est censée l’être pour
longtemps, du moins si l’Algérie veut vraiment passer pour un pays
sérieux, qui ne change pas de Constitution à chaque fois qu’elle
change de Président.
L’intérêt du
FLN
Il faut
reconnaître à la décharge de Abdelaziz Bouteflika qu’il n’a
quasiment plus évoqué la question d’un éventuel changement de
Constitution depuis au moins la fin de l’année 2002, date à laquelle
il a commencé à être violemment attaqué sur le sujet par des
détracteurs qui lui reprochaient de vouloir se tailler une
Constitution à sa mesure et qui le suspectaient de vouloir se
glisser dans l’habit d’un monarque absolu, voire d’un dictateur.
Depuis lors, plus un traître mot, pas même une allusion, un peu
comme s’il avait fini par mieux intérioriser les ressorts intimes
d’un texte qui, malgré ses réelles imperfections, convient tout de
même parfaitement à la phase historique très délicate que traverse
le pays, en ce qu’il assure un fonctionnement très souple et en même
temps dynamique des différentes institutions sans en privilégier une
par rapport à une autre et sans surtout les figer dans des postures
définitives qui cadrent très mal avec l’esprit d’ouverture
démocratique censé les animer.
L’idée d’un
troisième mandat a par contre été lancée de façon tout à fait
indirecte par le chef du gouvernement Ahmed Ouyahia qui, quelques
mois à peine après la réélection de Abdelaziz Bouteflika, affirmait,
en sa qualité de secrétaire général du RND, qu’il ne verrait pas
d’un mauvais œil le fait que le Président fraîchement élu postule
déjà à la présidentielle de 2009. Le fait avait paru anodin à ce
moment et pouvait même être mis sur le compte de l’euphorie qui
suivait une victoire écrasante contre un adversaire particulièrement
vindicatif. Les choses semblent en être restées là depuis, même si
Ouyahia a accentué son rapprochement avec le président de la
République et ne peut guère être suspecté, de ce fait, d’avoir
tourné casaque entre temps. Seulement, il faut bien avoir
constamment à l’esprit que Ouyahia n’est pas le RND même s’il en est
son secrétaire général, et que les souhaits personnels de l’un ne
sont pas forcément les objectifs politiques de l’autre. Le RND étant
un appareil qui ne saurait être appréhendé sous le seul angle de son
appartenance à l’Alliance présidentielle ; il est aussi l’émanation
de la volonté de l’ensemble de l’Etat algérien qui l’a aidé à naître
et à se développer pour de tout autres objectifs que de servir de
tremplin à des ambitions aussi louables puissent-elles être. Ce qui
explique probablement que la question du troisième mandat n’ait plus
jamais été remise sur le tapis, y compris par Ouyahia.
Par contre, il
devient évident que ce point sensible entre tous fait l’objet,
actuellement, d’une véritable OPA politique menée par un FLN qui
essaye de damer le pion aussi bien à son rival au sein de l’Alliance
qu’au président de la République, qui se trouve mis au pied du mur
alors qu’il n’a officiellement rien demandé. Il est bien entendu
possible d’imaginer que Abdelaziz Bouteflika ait, d’une manière ou
d’une autre, incité le secrétaire général du FLN à faire avancer
l’idée dans la perspective de tester le ventre mou de ceux qui
seraient susceptibles de s’y opposer. Mais une pareille alternative
est difficilement recevable lorsqu’on connaît les mœurs d’un sérail
où personne ne peut raisonnablement faire confiance à personne et
lorsqu’on sait les capacités de retournement et de changement subit
de position qui caractérise les gens du FLN. Un parti qui, ne
l’oublions pas, a déjà trahi le Président et qui compte, au sein de
son actuelle direction, une bonne part des dirigeants qui ont mis la
main à cette trahison, dont Belkhadem lui-même qui n’a rejoint le
camps des redresseurs que lorsqu’il a senti le vent tourner en
défaveur de Ali Benflis. On imagine mal un homme aussi fin que
Abdelaziz Bouteflika jouer son crédit et son actuel mandat sur un
coup de poker aussi risqué. Par contre, l’hypothèse inverse est
beaucoup plus plausible, avec un FLN qui jouerait son va-tout sur
une prise en charge politique active d’un thème supposé être celui
du cercle présidentiel, de façon à établir un lien encore plus fort
avec le chef de l’Etat. Avec toutes les retombées positives qui en
découleraient, au moins sur le plan électoral et sur celui, plus
opérationnel, de l’occupation des positions stratégiques aujourd’hui
occupées par le RND. Sans compter qu’un débat sur le thème de la
révision de la Constitution n’implique pas automatiquement qu’elle
ait forcément lieu, ni que la suppression de l’article 74 coule de
source. Le FLN ne faisant alors que jouer sur un effet d’annonce, de
façon à ferrer le cercle présidentiel sans pour autant réellement
souhaiter avoir sur le dos un homme qui ne leur est pas vraiment
acquis et qu’ils ont déjà essayé de débarquer en 2004.
Reste maintenant
la position politique intime du président de la République qui, en
sa qualité de premier magistrat du pays, est l’un de ceux qui sont
le mieux à même de savoir si un changement de Constitution est ce
qu’il y a de mieux pour l’Algérie. Auquel cas, rien ne s’oppose à ce
qu’il ouvre clairement le débat au sein du Parlement ou, de façon
plus large, au sein de la société. Le tout est que l’on s’éloigne le
plus possible des manœuvres souterraines et des montages à tiroirs
qui jettent par eux-mêmes un grave discrédit sur tout projet aussi
louable soit-il. Ekhredj el-Rabi aryane, yeksik, dit le dicton. Et
la sagesse populaire a rarement été prise en défaut.
Abderrahmane
Mahmoudi
Haut
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