Semaine du 29 juin au 5 juillet 2005

 

 

Révision constitutionnelle : le FLN à l’affût

“Le Président chercherait déjà à avoir un troisième mandat.”

 

 
 
 Etude 

Accueil

 Révision constitutionnelle : le FLN à l’affût

“Le Président chercherait déjà à avoir un troisième mandat.”

La phrase aussitôt lâchée crée une complicité un peu canaille entre les personnes qui se la partagent avec une délectation d’initiés, très au fait du secret du jour. «Oui, mais un troisième mandat, cela se mérite !», tombe alors avec une précision qui n’a d’égale que l’impossibilité de proférer d’autres sentences sans paraître aussitôt hors du coup. C’est que la pièce est bien rôdée, elle a été jouée tant de fois.

Ici et ailleurs.

Tout homme qui goûte au pouvoir suprême une fois en redemande inéluctablement, comme sujet à une terrible accoutumance dont peu de systèmes politiques ont réussi à se prémunir. Un seul pays ayant pris sur lui de se priver de la réelle stabilité que procure un Président qui reste longtemps à son poste, l’Amérique. Dans leur infinie sagesse, les pères fondateurs de la grande démocratie américaine ont estimé que le mieux était de limiter les mandats du président de la République à deux exercices, sans plus, persuadés qu’ils étaient qu’un troisième serait de nature à freiner la formidable énergie créatrice d’une nation encore jeune dont la force était sans conteste l’extrême mobilité de chacune de ses parties et dans le changement perpétuel, antidote naturel de la sclérose et de l’immobilisme. Entre la stabilité et l’énergie constamment renouvelée, ils ont choisi la seconde partie de l’alternative. Les concepteurs de la Constitution algérienne de 1996, aussi.

C’est dire que le débat lancé quasi-officiellement par El-Keddafi à la fin du sommet arabe d’Alger et repris cette semaine par Abdelaziz Belkhadem est loin de tourner autour d’une simple question de pouvoir, et encore moins de commodités personnelles. Il repose en tout cas sur une expérience de quarante années de gestion politique dont il est possible de tirer quelques enseignements qui peuvent nous être utiles pour nous forger une opinion sérieuse sur le sujet.

La question de départ étant de savoir pourquoi l’Etat algérien, dans son acception la plus noble, a pris sur lui de verrouiller de cette façon assez stricte la question de la longueur du règne de son Président, la limitant à dix années (deux fois cinq ans) quelles que soient la personne et les circonstances.

Les deux règnes de treize ans

Une première réponse nous vient évidemment de la longueur de treize ans chacun du règne du Président Houari Boumediene et ensuite de celui de Chadli Bendjedid. Deux périodes de présidence longues, qui ont certes été caractérisées par une grande stabilité apparente mais où la société a très peu bougé en termes d’évolution, de créativité et d’innovation. Le système gravitant constamment autour d’une seule et même personne et s’agrégeant nécessairement autour d’une seule structure de pensée, il est difficile d’espérer que la société reçoive les impulsions de grande amplitude comme seuls savent en donner les grands changements politiques, pour effectuer les bonds qui lui permettent de franchir les étapes historiques propices à son évolution. Cela dit, en Amérique même, des circonstances exceptionnelles ont conduit, au cours de la Seconde Guerre mondiale, à permettre à Franklin Roosevelt de briguer et de remporter un troisième mandat au vu de la gravité de la situation internationale, marquée notamment par l’entrée en guerre contre l’Allemagne et le Japon. Ce qui indique bien que la Constitution n’est pas non plus aussi sacrée qu’on veut bien le dire et que la limitation des mandats peut, dans certains cas, être contournée lorsque surgissent des impératifs de sécurité nationale hors normes.

Certains observateurs malintentionnés n’ont d’ailleurs pas manqué d’insinuer en cercles restreints qu’un conflit, même limité, avec le Maroc pourrait contribuer à lever la restriction constitutionnelle imposée par l’article 74 qui se verrait alors suspendu en vertu de l’application de l’état de guerre ou par l’état d’exception. Une spéculation qui prend naissance dans la pitoyable gestion diplomatique de nos relations avec notre turbulent voisin et qui aurait pu laisser penser à une ruse politique d’un effroyable cynisme destinée à pousser les deux pays à en venir aux mains, n’eut été la légendaire répulsion de Abdelaziz Bouteflika pour tout ce qui est violence et qui n’a jamais dérogé à sa ligne de conduite réconciliatrice dans tous les aspects de sa politique, qu’elle soit intérieure ou extérieure. Tout le monde s’accordant à dire que jamais un conflit armé ne pourra éclater avec aucun de nos voisins avec lui pour Président. Ce qui n’aurait pas nécessairement été exact avec Liamine Zeroual, qui n’a pas hésité une seconde, quant à lui, pour fermer les frontières avec le Maroc du seul fait que ce dernier ait jugé impérieux d’imposer un visa à nos ressortissants.

Pour en revenir à Boumediene et à Chadli, il apparaît que la longueur de leur règne et l’absence d’un consensus large pour qualifier leurs pouvoirs successifs de positifs, a de toute évidence incité le législateur à considérer une gouvernance qui dépasse les dix années comme beaucoup trop longue car inapte à permettre un changement salutaire au bout d’un laps de temps acceptable. L’enracinement d’un Président sur cette durée ayant régulièrement conduit à recourir à des méthodes pas très orthodoxes et en tout cas pas du tout démocratiques pour le bouter hors du pouvoir. Une maladie assez bizarre pour le premier et des émeutes plus ou moins téléguidées pour le second ayant fait office de sifflet de fin de match, en lieu et place de mécanismes institutionnels clairs et transparents.

Cela a très certainement dû peser dans la décision de réduire à deux mandats la durée d’un président de la République, mais pas seulement. La grande frayeur islamiste de la fin des années 1980 et de la moitié des années 1990 n’est, elle aussi, certainement pas étrangère à ce raccourcissement drastique qui vise, entre autres, à empêcher qu’un Président issu de la mouvance FIS et apparentés puisse durer plus que de raison à son poste, sachant l’incroyable pression exercée alors par la communauté internationale, et plus particulièrement occidentale, en faveur d’une ouverture démocratique qui soit élargie à ce type de candidats. Et de fait, les deux élections présidentielles de 1995 et de 1999 ont vu la participation de candidats islamistes issus l’un de Hamas et l’autre d’El-Islah. Prendre le risque de voir un islamiste accéder à la magistrature suprême étant une chose et le voir durer plus de dix ans au pouvoir en étant une autre. D’autant que le Président, qui a piloté officiellement le processus d’élaboration et d’adoption de la Constitution de 1996, n’est autre que Liamine Zeroual qui n’a jamais manifesté le moindre attrait pour le pouvoir et qui n’a non seulement pas postulé à un second mandat, mais qui a même abrégé le premier. Probablement que les choses se seraient passées différemment si cette Constitution avait été lancée sous la férule d’un homme accordant plus d’importance au pouvoir, mais le fait est que cette Constitution est bien là et qu’elle est censée l’être pour longtemps, du moins si l’Algérie veut vraiment passer pour un pays sérieux, qui ne change pas de Constitution à chaque fois qu’elle change de Président.

L’intérêt du FLN

Il faut reconnaître à la décharge de Abdelaziz Bouteflika qu’il n’a quasiment plus évoqué la question d’un éventuel changement de Constitution depuis au moins la fin de l’année 2002, date à laquelle il a commencé à être violemment attaqué sur le sujet par des détracteurs qui lui reprochaient de vouloir se tailler une Constitution à sa mesure et qui le suspectaient de vouloir se glisser dans l’habit d’un monarque absolu, voire d’un dictateur. Depuis lors, plus un traître mot, pas même une allusion, un peu comme s’il avait fini par mieux intérioriser les ressorts intimes d’un texte qui, malgré ses réelles imperfections, convient tout de même parfaitement à la phase historique très délicate que traverse le pays, en ce qu’il assure un fonctionnement très souple et en même temps dynamique des différentes institutions sans en privilégier une par rapport à une autre et sans surtout les figer dans des postures définitives qui cadrent très mal avec l’esprit d’ouverture démocratique censé les animer.

L’idée d’un troisième mandat a par contre été lancée de façon tout à fait indirecte par le chef du gouvernement Ahmed Ouyahia qui, quelques mois à peine après la réélection de Abdelaziz Bouteflika, affirmait, en sa qualité de secrétaire général du RND, qu’il ne verrait pas d’un mauvais œil le fait que le Président fraîchement élu postule déjà à la présidentielle de 2009. Le fait avait paru anodin à ce moment et pouvait même être mis sur le compte de l’euphorie qui suivait une victoire écrasante contre un adversaire particulièrement vindicatif. Les choses semblent en être restées là depuis, même si Ouyahia a accentué son rapprochement avec le président de la République et ne peut guère être suspecté, de ce fait, d’avoir tourné casaque entre temps. Seulement, il faut bien avoir constamment à l’esprit que Ouyahia n’est pas le RND même s’il en est son secrétaire général, et que les souhaits personnels de l’un ne sont pas forcément les objectifs politiques de l’autre. Le RND étant un appareil qui ne saurait être appréhendé sous le seul angle de son appartenance à l’Alliance présidentielle ; il est aussi l’émanation de la volonté de l’ensemble de l’Etat algérien qui l’a aidé à naître et à se développer pour de tout autres objectifs que de servir de tremplin à des ambitions aussi louables puissent-elles être. Ce qui explique probablement que la question du troisième mandat n’ait plus jamais été remise sur le tapis, y compris par Ouyahia.

Par contre, il devient évident que ce point sensible entre tous fait l’objet, actuellement, d’une véritable OPA politique menée par un FLN qui essaye de damer le pion aussi bien à son rival au sein de l’Alliance qu’au président de la République, qui se trouve mis au pied du mur alors qu’il n’a officiellement rien demandé. Il est bien entendu possible d’imaginer que Abdelaziz Bouteflika ait, d’une manière ou d’une autre, incité le secrétaire général du FLN à faire avancer l’idée dans la perspective de tester le ventre mou de ceux qui seraient susceptibles de s’y opposer. Mais une pareille alternative est difficilement recevable lorsqu’on connaît les mœurs d’un sérail où personne ne peut raisonnablement faire confiance à personne et lorsqu’on sait les capacités de retournement et de changement subit de position qui caractérise les gens du FLN. Un parti qui, ne l’oublions pas, a déjà trahi le Président et qui compte, au sein de son actuelle direction, une bonne part des dirigeants qui ont mis la main à cette trahison, dont Belkhadem lui-même qui n’a rejoint le camps des redresseurs que lorsqu’il a senti le vent tourner en défaveur de Ali Benflis. On imagine mal un homme aussi fin que Abdelaziz Bouteflika jouer son crédit et son actuel mandat sur un coup de poker aussi risqué. Par contre, l’hypothèse inverse est beaucoup plus plausible, avec un FLN qui jouerait son va-tout sur une prise en charge politique active d’un thème supposé être celui du cercle présidentiel, de façon à établir un lien encore plus fort avec le chef de l’Etat. Avec toutes les retombées positives qui en découleraient, au moins sur le plan électoral et sur celui, plus opérationnel, de l’occupation des positions stratégiques aujourd’hui occupées par le RND. Sans compter qu’un débat sur le thème de la révision de la Constitution n’implique pas automatiquement qu’elle ait forcément lieu, ni que la suppression de l’article 74 coule de source. Le FLN ne faisant alors que jouer sur un effet d’annonce, de façon à ferrer le cercle présidentiel sans pour autant réellement souhaiter avoir sur le dos un homme qui ne leur est pas vraiment acquis et qu’ils ont déjà essayé de débarquer en 2004.

Reste maintenant la position politique intime du président de la République qui, en sa qualité de premier magistrat du pays, est l’un de ceux qui sont le mieux à même de savoir si un changement de Constitution est ce qu’il y a de mieux pour l’Algérie. Auquel cas, rien ne s’oppose à ce qu’il ouvre clairement le débat au sein du Parlement ou, de façon plus large, au sein de la société. Le tout est que l’on s’éloigne le plus possible des manœuvres souterraines et des montages à tiroirs qui jettent par eux-mêmes un grave discrédit sur tout projet aussi louable soit-il. Ekhredj el-Rabi aryane, yeksik, dit le dicton. Et la sagesse populaire a rarement été prise en défaut.

Abderrahmane Mahmoudi

Haut

e-mail :contact@lesdebats.com

 

Copyright © 2001-2002 - MAHMOUDI INFO Sarl - Tous droits réservés.

Conception M.Merkouche