Semaine du 29 décembre 2004 au 4 janvier 2005

 

Approche culturelle et appréhensions

 

 
 
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Approche culturelle et appréhensions

On est ébahi quand nos illustres écrivains se font décapiter par des étudiants en lettres parce qu’ils ne convenaient pas à la sensibilité de leurs professeurs, ou qu’ils ont rompu avec un certain académisme.

En supposant qu’il n’y ait qu’un petit million d’initiés en peinture, en littérature, en arts dramatiques, ce million avide de culture qui guette la moindre aubaine qu’offrirait un critique d’art, de lettres ou une simple édition didactique pour comprendre et s’imprégner des nouvelles formes d’expression et d’esthétique et de leur sève élaboratrice, étancher cette soif impliquerait des efforts considérables, d’éditions d’acteurs et d’institutions, à commencer par un enseignement académique qui consistait au vu d’un certain nombre de lacunes, à faire le même cheminement que Giotto Raphaël, que Manet et Pissaro, que Dali et Picasso de réétudier les courants artistiques et littéraires, d’en saisir la philosophie ; cela est indispensable, autant à un autodidacte qu’à un initié classique fréquentant les écoles et les fondations, il l’est davantage avant même d’instituer les nouvelles écoles tributaires d’un professeur, d’un maître de son seul génie, de sa sensibilité, de son intrinsèque créativité et ses uniques appréhensions.

On est ébahi quand nos illustres écrivains se font décapiter par des étudiants en lettres parce qu’ils ne convenaient pas à la sensibilité de leurs professeurs, ou qu’ils ont rompu avec un certain académisme.

On l’est plus encore dès qu’on s’aperçoit que le maître n’aurait émis qu’un simple avis critique mal colporté ; ceci laisse supposer qu’il y a surtout un décalage entre la méthodologie d’enseignement et les prédispositions existantes, ensuite que les connaissances académiques n’ont pas été réactualisées parce que les académies ne sont pas figées, elles évoluent dialectiquement. A défaut, le maître devrait donner plus de latitude à ses disciples afin d’aboutir eux-mêmes à des assertions nouvelles universellement entérinées. Ainsi serait-on amené à dire le style du Moyen-Age est confiné ; rudimentaire et simpliste ? Pour répondre à cette question et à d’autres, il y a lieu de débattre de ce qu’est un ouvrage et un chef-d’œuvre, d’en saisir la nuance dans sa portée historique, par des références aux courants artistiques et littéraires et par les concepts communs qui les unissent à travers le temps et l’espace.

Originalité - inventivité

L’édition d’un roman, l’exécution d’une toile ou la mise en scène d’une tragédie exigent de son auteur virtuosité, ingéniosité et habileté. Par virtuosité, on entend capacité d’exécution qui concrétise l’idée, à l’exemple de celle même qui fait valser la pupille de la “Joconde” par une touche élaborée de blanc, de beige ou de gris en rapport avec la couleur de l’iris ; l’ingéniosité est cette faculté d’innover dans la justesse, inventivité qui a permis à l’auteur du chef-d’œuvre en question, en l’occurrence Léonard de Vinci, dans un profil à trois quarts et demi de réussir sa valse sans laisser transparaître une quelconque difformité liée à la technique elle-même que traduirait la vision d’une personne qui louche et qui vous donne l’impression par son strabisme de vous suivre du regard dans n’importe quelle direction en vous déplaçant par rapport à elle.

Cette inventivité associée à d’autres facteurs, telles l’harmonie des couleurs et l’habileté des touches donne au moins un caractère original à la toile. Cette originalité est le liment de tout chef-d’œuvre.

Autre exemple, celui d’une prise de vue photographique, d’un groupe ordonné en deux rangées où on fera surgir sur gélatine une autre dimension dans un même plan par un effet de zoom et de grand angle qui imperceptiblement grossira le buste dans le but de détacher un plan d’un autre, un disproportionnement qu’on peut éventuellement escamoter par une densité de couleur, un habillage bouffant ou un jeu d’ombre et de lumière ; l’objectif serait de vivifier la platitude de la photo classique ; cet énoncé n’est évidemment pas exhaustif aussi bien pour la photographie que pour la “Joconde” ; ce n’est qu’un aspect pour mettre en exergue les caractéristiques essentielles qui dissocient l’œuvre ou l’ouvrage d’un chef-d’œuvre en harmonie avec l’esprit et l’environnement ou harmonie-design, en harmonie avec l’idée et la nouvelle philosophie ou harmonie-esthétique ou en harmonie avec l’intérêt et le profil ou harmonie éphémère. Par “design” on désigne la concordance recherchée entre la sociologie humaine, les découvertes et évolution scientifique, de la conception des objets jusqu’à l’aménagement des sites. On distingue notamment le design industriel et commercial qui inclut marketing, le design aménagement qui concerne le mobilier et le design plastique qui insère les arts plastiques, particulièrement le modelage et la sculpture.

Harmonie - design

Pour élucider un tel concept, je me réfère tout simplement à un article publié dans le Nouvel observateur, repris par Les Débats d’il y a quelques  semaines, intitulé “L’Egypte et nous”, sur l’art et le mode de vie des pharaons, retracé par une œuvre de  Christian Desroches de “Noblecourt”, qui constate que bizarrement, les pharaons étaient comme nous, avaient la même conception du beau, soucieux du respect de l’environnement, aussi modernes et scientistes que nous ; pour étayer cette thèse je vous invite à revisiter, ne serait-ce que par la pensée, les peintures et gravures rupestres du Tassili et le constat serait le même, c’est-à-dire que l’être humain a, de la Préhistoire à l’antiquité du Moyen-Age à nos jours, adopté la même définition de l’esthétique, de l’harmonie, et qu’il était déjà “designer” depuis le début ou relativement il considérait que l’objet, l’être vivant, faune et fleur, le relief, le paysage n’est que la juste appropriation de l’usage et de l’objectif auquel il est destiné esthétiquement. Serait-ce une dotation naturelle chez l’homme, la plus juste, la plus sûre qui soit ? Au-delà des naturalistes, des naturistes, des paysagistes, la thèse semble recueillir les plus grands suffrages. Cette harmonie inclut équilibre, proportionnalité et symétrie, autant que l’œuvre de l’auteur cité, qui rafraîchit, amène détente ou les éblouissantes s’insèrent gracieusement dans l’ouvrage de façon latente qui sillonne les époques et les espaces sans choc, sans subversion ; c’est aussi cela un chef d’œuvre que l’on redécouvre maintes fois sans l’épuiser parce que inachevé.

En harmonie esthétique

Par marasme, en s’élevant contre l’idéalisme religieux, contre l’académisme et le maniérisme ou à la lueur des nouvelles découvertes, l’évolution et l’idée qui en jaillissent impriment à une œuvre une autre tonalité dans la forme par l’adoption d’un style nouveau paraissant subversif au départ, s’imposera ultérieurement par son propre processus de raisonnement logique ; en d’autres termes, s’érigent de nouvelles règles esthétiques où l’asymétrie devient symétrique par un démantèlement qui insérera une autre théorie des proportions et d’autres lois de l’équilibre.

L’exemple de l’impressionnisme est éloquent à ce sujet ; ce courant pictural aura été le précurseur des arts modernes et contemporains en rupture avec l’uniformisme d’agencement et du choix de couleurs où la touche divisée faisait son apparition, où l’impression fugitive devenait le credo du pittoresque panoramique.

Ce coup d’œil éclair indispensable à tout novice échappait mystérieusement à la précocité des sens de Giotto, à De Vinci.

Entre autres, la couleur et certains détails perçus dans une certaine perspective sont reproduits tels qu’ils sont non pas tels qu’on les voit, en somme des copies conformes ; une constante du conformisme ainsi évacuée par les impressionnistes, dans les formes, la touche divisée presque informe, donne à une croix disproportionnée l’aspect d’un vautour qui plane par la même perspective lointaine en poussant l’étude en plein air à son rayonnement.

Monet a éclairé les bougies et veilleuses usitées depuis l’antiquité, lumière tamisée sobre et satinée, étalée dans un contraste de dégradé parfait ; telle était la manière de distribution de lumière dans la période pré-impressionniste qui nous fait songer à des dîners intimes ou aux studios photographiques des années 1970 où tout est minutieusement et facticement réparti.

Touche divisée, grand écla, de lumière, multiplication de sujets et de thèmes, amplitudes de dessins par la couleur “informe”, perspective architecturale. L’audace impressionniste a suggéré bien plus tard l’exaltation lyrique de l’art abstrait par opposition à l’abstraction géométrique dans la genèse remonte à l’aube de l’humanité en pensant aux divers motifs décoratifs.

Auréolant les ustensiles, poteries et autres objets, ou à l’enluminure et miniature arabesque plus récente, l’impressionnisme s’est fondu aujourd’hui dans notre façon de voir et d’apprécier par ce processus de logique esquissé en début de chapitre qui s’est axiomatisé, formalisé puis symbolisé. Il a forgé l’essentiel de notre harmonie design.

Le détour historique est vital tant ce courant a été impitoyablement rejeté d’une violence qui s’est longtemps dressée contre son épanouissement. C’est ainsi que Monet mourut misérablement, c’est ainsi que d’autres courants ont pris le relais fécond du post-impressionnisme au fauvisme.

En harmonie éphémère

Que des extravagances caractérisent en ces temps la production culturelle érigées en nouvelle forme d’arts et d’esthétique où l’unique nouveauté réside dans le maniérisme tantôt par la continuation d’un courant, tantôt par sa revalorisation subversive souvent en rapport avec une idée politique. Dans ces cas, l’art et la littérature deviennent des créneaux juteux pour exprimer un cafard, assurer la défense d’une caste, sauvegarder les privilèges, servir de marketing, ou même sublimer une tare, une névrose.

Les formes d’esthétique utilisées sont par ailleurs très subtiles, électriques, clinquantes d’un mimétisme discret et camouflé.

L’inventivité perd son sens, l’originalité est dans le seul courant imité, cependant eu égard à la brillance de certaines œuvres, des valeurs esthétiques peuvent leur être accordées dans quelques cas, quand une sensibilité leur impulse un caractère d’authenticité. Quelques exemples de courants tels que le style directoire, le moderne style ou le réalisme socialiste, justifient bien ce qualificatif “d’éphémère” où nulle académie ne s’est approprié les quintessences. Les références excessives à la peinture en dépit de la grande demande en la matière ne seront aucunement une constante de cette rubrique. Celle-ci n’est qu’une introduction partielle. La diversité pour exorciser la prolixité en sera, je le souhaite, le credo.

La critique pour exister et donner retentissement aux œuvres et résonances à la culture nécessite d’autres formes d’écriture et de nouvelles approches.  A nous tous de nous en emparer.

Hocini Djamel

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