|
Accueil
Approche culturelle et appréhensions
On est ébahi quand
nos illustres écrivains se font décapiter par des étudiants en
lettres parce qu’ils ne convenaient pas à la sensibilité de leurs
professeurs, ou qu’ils ont rompu avec un certain académisme.
En supposant qu’il
n’y ait qu’un petit million d’initiés en peinture, en littérature,
en arts dramatiques, ce million avide de culture qui guette la
moindre aubaine qu’offrirait un critique d’art, de lettres ou une
simple édition didactique pour comprendre et s’imprégner des
nouvelles formes d’expression et d’esthétique et de leur sève
élaboratrice, étancher cette soif impliquerait des efforts
considérables, d’éditions d’acteurs et d’institutions, à commencer
par un enseignement académique qui consistait au vu d’un certain
nombre de lacunes, à faire le même cheminement que Giotto Raphaël,
que Manet et Pissaro, que Dali et Picasso de réétudier les courants
artistiques et littéraires, d’en saisir la philosophie ; cela est
indispensable, autant à un autodidacte qu’à un initié classique
fréquentant les écoles et les fondations, il l’est davantage avant
même d’instituer les nouvelles écoles tributaires d’un professeur,
d’un maître de son seul génie, de sa sensibilité, de son intrinsèque
créativité et ses uniques appréhensions.
On est ébahi quand
nos illustres écrivains se font décapiter par des étudiants en
lettres parce qu’ils ne convenaient pas à la sensibilité de leurs
professeurs, ou qu’ils ont rompu avec un certain académisme.
On l’est plus
encore dès qu’on s’aperçoit que le maître n’aurait émis qu’un simple
avis critique mal colporté ; ceci laisse supposer qu’il y a surtout
un décalage entre la méthodologie d’enseignement et les
prédispositions existantes, ensuite que les connaissances
académiques n’ont pas été réactualisées parce que les académies ne
sont pas figées, elles évoluent dialectiquement. A défaut, le maître
devrait donner plus de latitude à ses disciples afin d’aboutir
eux-mêmes à des assertions nouvelles universellement entérinées.
Ainsi serait-on amené à dire le style du Moyen-Age est confiné ;
rudimentaire et simpliste ? Pour répondre à cette question et à
d’autres, il y a lieu de débattre de ce qu’est un ouvrage et un
chef-d’œuvre, d’en saisir la nuance dans sa portée historique, par
des références aux courants artistiques et littéraires et par les
concepts communs qui les unissent à travers le temps et l’espace.
Originalité -
inventivité
L’édition d’un
roman, l’exécution d’une toile ou la mise en scène d’une tragédie
exigent de son auteur virtuosité, ingéniosité et habileté. Par
virtuosité, on entend capacité d’exécution qui concrétise l’idée, à
l’exemple de celle même qui fait valser la pupille de la “Joconde”
par une touche élaborée de blanc, de beige ou de gris en rapport
avec la couleur de l’iris ; l’ingéniosité est cette faculté
d’innover dans la justesse, inventivité qui a permis à l’auteur du
chef-d’œuvre en question, en l’occurrence Léonard de Vinci, dans un
profil à trois quarts et demi de réussir sa valse sans laisser
transparaître une quelconque difformité liée à la technique
elle-même que traduirait la vision d’une personne qui louche et qui
vous donne l’impression par son strabisme de vous suivre du regard
dans n’importe quelle direction en vous déplaçant par rapport à
elle.
Cette inventivité
associée à d’autres facteurs, telles l’harmonie des couleurs et
l’habileté des touches donne au moins un caractère original à la
toile. Cette originalité est le liment de tout chef-d’œuvre.
Autre exemple,
celui d’une prise de vue photographique, d’un groupe ordonné en deux
rangées où on fera surgir sur gélatine une autre dimension dans un
même plan par un effet de zoom et de grand angle qui
imperceptiblement grossira le buste dans le but de détacher un plan
d’un autre, un disproportionnement qu’on peut éventuellement
escamoter par une densité de couleur, un habillage bouffant ou un
jeu d’ombre et de lumière ; l’objectif serait de vivifier la
platitude de la photo classique ; cet énoncé n’est évidemment pas
exhaustif aussi bien pour la photographie que pour la “Joconde” ; ce
n’est qu’un aspect pour mettre en exergue les caractéristiques
essentielles qui dissocient l’œuvre ou l’ouvrage d’un chef-d’œuvre
en harmonie avec l’esprit et l’environnement ou harmonie-design, en
harmonie avec l’idée et la nouvelle philosophie ou
harmonie-esthétique ou en harmonie avec l’intérêt et le profil ou
harmonie éphémère. Par “design” on désigne la concordance recherchée
entre la sociologie humaine, les découvertes et évolution
scientifique, de la conception des objets jusqu’à l’aménagement des
sites. On distingue notamment le design industriel et commercial qui
inclut marketing, le design aménagement qui concerne le mobilier et
le design plastique qui insère les arts plastiques, particulièrement
le modelage et la sculpture.
Harmonie -
design
Pour élucider un
tel concept, je me réfère tout simplement à un article publié dans
le Nouvel observateur, repris par Les Débats d’il y a quelques
semaines, intitulé “L’Egypte et nous”, sur l’art et le mode de vie
des pharaons, retracé par une œuvre de Christian Desroches de “Noblecourt”,
qui constate que bizarrement, les pharaons étaient comme nous,
avaient la même conception du beau, soucieux du respect de
l’environnement, aussi modernes et scientistes que nous ; pour
étayer cette thèse je vous invite à revisiter, ne serait-ce que par
la pensée, les peintures et gravures rupestres du Tassili et le
constat serait le même, c’est-à-dire que l’être humain a, de la
Préhistoire à l’antiquité du Moyen-Age à nos jours, adopté la même
définition de l’esthétique, de l’harmonie, et qu’il était déjà
“designer” depuis le début ou relativement il considérait que
l’objet, l’être vivant, faune et fleur, le relief, le paysage n’est
que la juste appropriation de l’usage et de l’objectif auquel il est
destiné esthétiquement. Serait-ce une dotation naturelle chez
l’homme, la plus juste, la plus sûre qui soit ? Au-delà des
naturalistes, des naturistes, des paysagistes, la thèse semble
recueillir les plus grands suffrages. Cette harmonie inclut
équilibre, proportionnalité et symétrie, autant que l’œuvre de
l’auteur cité, qui rafraîchit, amène détente ou les éblouissantes
s’insèrent gracieusement dans l’ouvrage de façon latente qui
sillonne les époques et les espaces sans choc, sans subversion ;
c’est aussi cela un chef d’œuvre que l’on redécouvre maintes fois
sans l’épuiser parce que inachevé.
En harmonie
esthétique
Par marasme, en
s’élevant contre l’idéalisme religieux, contre l’académisme et le
maniérisme ou à la lueur des nouvelles découvertes, l’évolution et
l’idée qui en jaillissent impriment à une œuvre une autre tonalité
dans la forme par l’adoption d’un style nouveau paraissant subversif
au départ, s’imposera ultérieurement par son propre processus de
raisonnement logique ; en d’autres termes, s’érigent de nouvelles
règles esthétiques où l’asymétrie devient symétrique par un
démantèlement qui insérera une autre théorie des proportions et
d’autres lois de l’équilibre.
L’exemple de
l’impressionnisme est éloquent à ce sujet ; ce courant pictural aura
été le précurseur des arts modernes et contemporains en rupture avec
l’uniformisme d’agencement et du choix de couleurs où la touche
divisée faisait son apparition, où l’impression fugitive devenait le
credo du pittoresque panoramique.
Ce coup d’œil
éclair indispensable à tout novice échappait mystérieusement à la
précocité des sens de Giotto, à De Vinci.
Entre autres, la
couleur et certains détails perçus dans une certaine perspective
sont reproduits tels qu’ils sont non pas tels qu’on les voit, en
somme des copies conformes ; une constante du conformisme ainsi
évacuée par les impressionnistes, dans les formes, la touche divisée
presque informe, donne à une croix disproportionnée l’aspect d’un
vautour qui plane par la même perspective lointaine en poussant
l’étude en plein air à son rayonnement.
Monet a éclairé
les bougies et veilleuses usitées depuis l’antiquité, lumière
tamisée sobre et satinée, étalée dans un contraste de dégradé
parfait ; telle était la manière de distribution de lumière dans la
période pré-impressionniste qui nous fait songer à des dîners
intimes ou aux studios photographiques des années 1970 où tout est
minutieusement et facticement réparti.
Touche divisée,
grand écla, de lumière, multiplication de sujets et de thèmes,
amplitudes de dessins par la couleur “informe”, perspective
architecturale. L’audace impressionniste a suggéré bien plus tard
l’exaltation lyrique de l’art abstrait par opposition à
l’abstraction géométrique dans la genèse remonte à l’aube de
l’humanité en pensant aux divers motifs décoratifs.
Auréolant les
ustensiles, poteries et autres objets, ou à l’enluminure et
miniature arabesque plus récente, l’impressionnisme s’est fondu
aujourd’hui dans notre façon de voir et d’apprécier par ce processus
de logique esquissé en début de chapitre qui s’est axiomatisé,
formalisé puis symbolisé. Il a forgé l’essentiel de notre harmonie
design.
Le détour
historique est vital tant ce courant a été impitoyablement rejeté
d’une violence qui s’est longtemps dressée contre son
épanouissement. C’est ainsi que Monet mourut misérablement, c’est
ainsi que d’autres courants ont pris le relais fécond du
post-impressionnisme au fauvisme.
En harmonie
éphémère
Que des
extravagances caractérisent en ces temps la production culturelle
érigées en nouvelle forme d’arts et d’esthétique où l’unique
nouveauté réside dans le maniérisme tantôt par la continuation d’un
courant, tantôt par sa revalorisation subversive souvent en rapport
avec une idée politique. Dans ces cas, l’art et la littérature
deviennent des créneaux juteux pour exprimer un cafard, assurer la
défense d’une caste, sauvegarder les privilèges, servir de
marketing, ou même sublimer une tare, une névrose.
Les formes
d’esthétique utilisées sont par ailleurs très subtiles, électriques,
clinquantes d’un mimétisme discret et camouflé.
L’inventivité perd
son sens, l’originalité est dans le seul courant imité, cependant eu
égard à la brillance de certaines œuvres, des valeurs esthétiques
peuvent leur être accordées dans quelques cas, quand une sensibilité
leur impulse un caractère d’authenticité. Quelques exemples de
courants tels que le style directoire, le moderne style ou le
réalisme socialiste, justifient bien ce qualificatif “d’éphémère” où
nulle académie ne s’est approprié les quintessences. Les références
excessives à la peinture en dépit de la grande demande en la matière
ne seront aucunement une constante de cette rubrique. Celle-ci n’est
qu’une introduction partielle. La diversité pour exorciser la
prolixité en sera, je le souhaite, le credo.
La critique pour
exister et donner retentissement aux œuvres et résonances à la
culture nécessite d’autres formes d’écriture et de nouvelles
approches. A nous tous de nous en emparer.
Hocini Djamel
Haut
e-mail :contact@lesdebats.com |