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Perspectives de l’année 2005
L’année vérité
L’année politique
2004 aurait pu s’achever une fois arrivée à terme, sauf que celle-ci
ayant constitué le point de départ de chantiers, délicats pour ne
pas dire “graves”, s’avère une année commencement, elle déborde sur
la nouvelle pour terminer ce qui a été entamé sans égards pour le
temps, sinon pour le respect du calendrier qui y a été fixé. Elle
fut toutefois une halte, repère dont dépendra l’aboutissement d’un
processus devant engager l’Algérie sur le long terme.
La limite entre
l’année écoulée et la nouvelle est tellement fine qu’elle laisse
transparaître à peine le temps qui y sera mis séparant l’intention
de l’acte devant suivre. Les déclarations se sont faites multiples,
elles ont trait à certaines mesures accompagnatrices de l’ultime
objectif de l’instauration de la réconciliation nationale, pierre
d’achoppement du programme du deuxième mandat du président de la
République. L’année 2005 a toutes ses chances d’être une année
vérité sur les raisons ayant justifié l’état d’urgence 12 ans
durant, le sort des disparus, l’acceptation de la notion de tragédie
et l’identification des responsabilités.
Levée de l’état
d’urgence
Sur initiative,
objective ou fabriquée, du MSP la commission défense de l’APN se
penche depuis peu sur une question ayant jusque-là suscité bien des
polémiques sinon déchaîner carrément les passions tellement elle
avait de quoi irriter bien des esprits. La levée de l’état d’urgence
est devenue une revendication portée à bras-le-corps par le MSP et
ce, au moment où l’évolution de la situation sécuritaire se fait
palpable. Les déclarations du président de la République concernant
l’amnistie et l’établissement de la réconciliation nationale
concourent grandement à l’acceptation de l’idée de discuter de cette
levée de l’état d’urgence instaurée depuis 1992. Ainsi le tabou
tombe, douze ans plus tard comme en témoigne la cadence avec
laquelle la commission défense de l’APN observe depuis quelques
semaines. Des personnalités politiques et responsables sont
convoquées pour être entendues sur la question. L’acte de présence
de ces responsables est en soi une avancée certaine pour la
commission défense qui aura le privilège de soumettre le projet à
l’approbation de l’Assemblée sans attendre que la décision tombe
d’en haut. Le mérite est tout gagné de par le simple fait que le
premier responsable, en l’occurrence le ministre de l’Intérieur
ayant, il y a à peine quelques mois, réfuté cette hypothèse, est
disposé à fournir des arguments de son refus à ladite commission. Ce
qui risque d’être fortement discuté d’autant que les déclarations
des uns et des autres vont dans le sens de l’amélioration de la
situation sécuritaire nationale, et donc de l’inutilité d’un état de
fait injustifié. Les résultats attendus des auditions du directeur
de la police tout comme du premier responsable de la gendarmerie
devront confirmer cette amélioration et donc l’inutilité de recourir
aux moyens extrêmes comme un état d’urgence, qu’il faudra par
ailleurs justifier vis-à-vis de l’étranger de par la contradiction
qu’il génère en mettant dos à dos un discours triomphaliste de
rétablissement de la paix avec le maintien d’une situation
d’urgence. Traîné comme une plaie, l’état d’urgence constitue depuis
le retour à la normale de la situation sécuritaire un moyen de
pression, aux mains de l’extérieur, faisant dissoudre tout effort de
rétablissement de la paix et de sortie de crise dans la
contradiction occasionnée par le maintien d’un état de fait douze
ans durant. Maintenir l’état d’urgence revient par les temps actuels
à reconnaître implicitement une situation d’insécurité, et ce, au
moment où les corps de sécurité se font plus optimistes en réduisant
le terrorisme à une dimension du banditisme.
Une loi pour
les victimes de la tragédie nationale
Un des instruments
à mettre en œuvre pour recouvrer une situation de paix devant
permettre l’instauration de la réconciliation nationale est le
traitement de la couverture juridique pour les victimes de cette
page sombre de l’Algérie. L’on s’écarte déjà de la notion de victime
du terrorisme. Le gouvernement serait disposé à revoir la question
sous l’angle des droits de l’homme en prenant appui sur la dimension
humaine de la société. Il revient à la charge, près de cinq ans
après, pour remettre au goût du jour la loi sur les “victimes de la
tragédie nationale”. Au moment où s’ouvre en parallèle le dossier
des disparus, il devient de ce fait impératif de traiter la question
des victimes dans sa globalité, pour peu, bien sûr, de réussir à
faire la part des choses. La question relevant des droits de
l’homme, interpelle un traitement stratégique qui éviterait à l’Etat
de céder à l’incohérence et se mettre par conséquent en porte-à-faux
par rapport à l’idée de réconciliation nationale et d’amnistie
générale. Les victimes des deux côtés revendiquant les mêmes
exigences de droit à la protection juridique, devront trouver en le
nouveau texte de loi le traitement à une situation de précarité
sociale. Le tout est de pouvoir essuyer les peines sans en altérer
la définition des responsabilités dans cette tragédie. Seul le chef
du gouvernement pourra en répondre au courant de cette nouvelle
année lui, qui semble avoir tiré les leçons de la première tentative
en prenant soin, cette fois, de mettre tout le monde de son côté.
Les différentes associations étant laminées pour des raisons d’abord
objectives du fait qu’il n’existe plus la même masse de victimes du
terrorisme comme ce fut durant les premières années de 90, mais
aussi pour raisons de rivalités et luttes de leadership venues à
bout des quelques associations qui ont eu la vie courte, ne reste
qu’une seule association demeurant présente ne serait-ce que
physiquement, c’est celle de Mme Flici, cette dernière devenue
depuis députée, sous les couleurs du RND, n’a plus la marge de
manœuvre dont elle disposait auparavant quand elle a occupé la rue
pour rejeter la première mouture dudit projet de loi.
Dossiers des
disparus
Ksentini est tenu
de remettre au Président son rapport sur les disparus et ce, le 31
mars prochain, lequel rapport devra aider au traitement de la
question pour pouvoir rester dans les délais de 18 mois comme exigé
par le président de la République afin que toute la question soit
élucidée.
La nouvelle année
qui commence se fera le prolongement d’une année marquée notamment
par l’ouverture du dialogue sur cette question. Après qu’elle soit
tue ou évitée souvent, la question des disparus s’est imposée de
fait durant cette année écoulée pour accompagner les différentes
mesures allant toutes dans le sens d’une démarche pragmatique de
sortie de crise, l’ouverture d’un tel dossier permettrait de sortir
des sentiers battus du discours stérile, qui consistait jusque- là à
éviter de se regarder en face, pour enfin situer également et
surtout les responsabilités. Ksentini a annoncé déjà il y a quelques
jours, la couleur en abordant pour la première fois la question des
assassinats, le rapport en fournira les circonstances.
Référendum sur
l’amnistie générale
La nouvelle année
est promise à des changements cruciaux devant trancher avec une
situation de non-dit qui a prévalu jusque-là. Il aura fallu que le
Président annonce sa disponibilité à examiner la faisabilité d’une
amnistie pour enregistrer les satisfactions les plus inattendues,
même de ceux qui demandent l’identification exacte des bénéficiaires
de cette amnistie. La condition à une telle décision reste toutefois
de taille puisque le premier magistrat du pays s’en remettra à la
volonté populaire qui s’exprimerait à travers un référendum.
Cette ultime étape
marquera à elle seule la nouvelle année devenue le rendez-vous, par
excellence d’importantes décisions devant amorcer réellement l’étape
de consolidation économique préconisée. La réconciliation nationale
matérialisée entre-temps par les différentes mesures précitées dont
le traitement des disparus, la reconnaissance officielle de
“tragédie nationale” à travers le projet de loi pour les victimes,
la levée de l’état d’urgence et enfin le référendum sur l’amnistie
générale, devant être organisé en automne prochain sont autant de
paramètres, qui permettent de mieux apprécier les véritables enjeux
à venir.
2005 étant la
veille de l’année de l’entrée en vigueur des accords d’association
de manière effective ne serait-ce que par le démantèlement
tarifaire, puisque c’est aussi l’année de l’arrivée à terme de la
protection provisoire, sous forme de droits de douanes DAP et donc
levée de toute couverture pour le produit national. L’année qui
s’annonce est particulièrement charnière dans la mesure où il faudra
assainir le climat politique et sécuritaire afin de rendre plus
attractif le marché national. Et comme l’argent a horreur de
l’instabilité, comme en témoignent les appréciations médiocres
imposées au marché national par les organismes d’assurance de
l’investissement justifiées par la persistance du facteur
“insécurité” en Algérie. Il devient urgent pour l’économie nationale
d’offrir des garanties à même de sécuriser les détenteurs de
capitaux désireux de mettre leur argent sur le marché national. Le
retour à la paix sociale serait l’argument par excellence.
Samira Mana
Haut
Disparus
A la recherche
du temps perdu
La fin de l’année
2004 aura été très riche en intentions et en déclarations en faveur
du règlement du dossier des disparitions forcées attribuées aux
services de sécurité. Le président de la République d’abord, dans
son message à l’occasion de la célébration du 56e anniversaire de la
Déclaration des droits de l’homme, ensuite le président de la
Commission nationale consultative de promotion et de protection des
droits de l’homme, ont tour à tour exprimé des positions qui peuvent
être considérées comme «réconfortantes» et augurant d’une solution
prochaine à ce lourd dossier. L’année 2005 sera-t-elle celle de la
solution de ce dossier et le règlement de tous les dossiers non
résolus de la période 1992-1999 ?
Bouteflika y a
consacré pas moins du quart de son message du 9 décembre dernier,
adressé aux participants à la journée d’étude de la CNCPPDH, à la
question des disparus «dont la complexité et la sensibilité
n’échappent à personne», a-t-il dit. En termes d’échéances, il a
rappelé que le mécanisme ad hoc au sein de la Commission doit
terminer son travail au bout des 18 mois de son existence, soit en
mars prochain. Pour ce qui est des résultats, Bouteflika attend que
le mécanisme présidé par Me Ksentini «établisse un état du dossier,
globalement et dans le détail, et qu’il présente des recommandations
répondant aux attentes des familles de disparus et à la confiance
des pouvoirs publics».
S’adressant
directement aux familles des disparus, le président de la République
affirme comprendre leur détresse et compatir «à leur douleur», et
atteste que «tout sera fait pour élucider le sort de leurs proches,
qu’elles en seront informées et qu’elles peuvent compter sur la
solidarité de l’ensemble de la nation pour alléger leurs
souffrances». C’est là un tournant important dans la perception de
ce problème par les pouvoirs publics.
Par complexité, le
président de la République désigne probablement la difficulté à
faire avancer ce dossier au niveau des services de sécurité. En
effet, qui, parmi ceux qui ont arrêté, torturé puis abattu de
manière extrajudiciaire une personne, va accepter de témoigner et
d’avouer les faits ? Si cela paraît difficilement envisageable pour
le moment, c’est à cause de la démarche précédente des pouvoirs
publics qui consistait à nier, pendant près d’une décennie,
l’existence des disparus ou, dans le meilleur des cas, les qualifier
de «terroristes en fuite en Algérie ou à l’étranger».
Ce changement
d’attitude chez les services de sécurité n’est donc réalisable que
s’il existe une volonté politique. Ce qui semble prendre forme
depuis quelque temps.
Autre fait majeur
sur le dossier des disparus, c’est la récente déclaration de Me
Farouk Ksentini, président de la Commission nationale consultative
de promotion et de protection des droits de l’homme, à l’agence
Reuters, survenue, il faut le préciser, une dizaine de jours après
l’engagement solennel de Bouteflika. La déclaration de Ksentini
confirme aussi la distance que prennent les pouvoirs publics
vis-à-vis du discours qui a prévalu dans les années 90 et qui
consistait à considérer l’ensemble des disparus comme des
terroristes ou assimilés.
Dans l’entretien
qu’il a accordé à Reuters, le président de la CNCPPDH évoque
clairement la responsabilité des services de sécurité dans les
disparitions. Mais on sent, malgré l’effort de désignation, qu’il ne
va quand même pas jusqu’au bout puisqu’il continue à considérer
l’acte de faire disparaître une personne - et fort éventuellement de
la tuer - comme un simple «dépassement» à mettre sur le dos des
circonstances particulières qu’à vécues l’Algérie à cette époque.
Néanmoins, Me
Ksentini affirme que des membres des services de sécurité sont
responsables «à titre individuel» et ôte toute responsabilité à
l’Etat. «Je pense que c’est le cas, dans le cadre des dépassements,
parce que, individuellement, des agents de l’Etat ont agi
illégalement», a-t-il déclaré.
Relayant le
président de la République, Me Farouk Ksentini rassure les familles
dans leur droit à connaître «la vérité et les circonstances» de la
disparition des leurs. Le président de la CNCPPDH laisse clairement
entendre que l’Etat serait décidé à «retrouver (les) corps (des
disparus), si nécessaire avec la coopération des responsables
présumés de leur mort, et de les identifier, au besoin par des tests
ADN». Là où la déclaration de Ksentini donne froid au dos, des
familles qui espèrent une «réapparition» des leurs, c’est le fait
qu’il ne laisse aucune place à l’éventualité que certains disparus
soient toujours de ce monde. D’ailleurs, dans d’autres
circonstances, Ksentini avait nié l’existence de lieux de détention
secrets.
Il ne partage pas
l’avis de son prédécesseur, Me Rezzag Bara, qui avait confirmé dans
son dernier rapport, remis en 1998 au Président Liamine Zeroual,
l’existence de ces lieux et avait suggéré aux pouvoirs publics de se
conformer à la légalité.
Pas de lieux de
détention secrets, donc pas de disparus vivants. C’est ce qui
explique que le président de la CNCPPDH lie directement la solution
au dossier des disparus à celle de l’amnistie générale qu’entend
proposer Bouteflika par voie de référendum. «Trop de sang a coulé
dans ce pays. Il faut tourner la page. Nous avons vécu dans une
sorte de guerre “Khmers rouges” où on tuait pour tuer»,
explique-t-il. «L’amnistie générale est nécessaire», affirme
Ksentini. «Je l’attends pour l’année prochaine et j’estime qu’elle
sera soutenue par la population», a-t-il ajouté, en précisant que
cette mesure pourrait bénéficier aussi bien aux groupes armés
islamistes qu’aux «agents de l’Etat qui ont commis des actes
illicites à l’origine des disparitions».
Espérons que la
nouvelle année apportera avec elle le lot de délivrance pour des
milliers de familles qui veulent être soulagées et faire leur deuil.
En parallèle, les
pouvoirs publics ne doivent surtout pas oublier l’existence d’un
autre dossier, celui des milliers de disparitions attribuées aux
terroristes. Là encore, il faut une certaine dose de courage pour
amener les repentis et même les membres des groupes armés qui
purgent des peines de prison à avouer ou, tout au moins, à indiquer
les endroits où sont enterrées les personnes kidnappées durant les
années de sang. La réconciliation et la concorde n’auront aucun sens
si ces familles ne sont pas, elles aussi, prises en charge.
L’exercice peut
paraître difficile, mais il est incontournable avant de tourner la
page. Vivement l’année 2005.
Abdelkader
Djalil
Haut
Code de la famille et peine de mort
Deux réformes
juridiques audacieuses contrariées
Deux textes de loi
auraient suscité espoirs et consacré un début de réforme qui aurait
eu valeur de coup de pied dans la fourmilière mais qui n’ont pas eu
lieu en 2004.
Le code de la
famille en vigueur depuis 1984 dont le Président Abdelaziz
Bouteflika a jugé la révision «impérative» et dans le respect de la
charia, n’a pas vu le début d’une inscription au conseil des
ministres alors que le gouvernement en a débattu lors d’un de ses
conseils. Le Président Bouteflika avait indiqué alors qu’il refusait
que la femme «soit soumise à un statut qui porte atteinte à ses
droits et la condamne à une condition inférieure à celle de
l’homme». La démarche algérienne est intervenue un an après
l’annonce par le roi du Maroc Mohammed VI de la réforme de la «moudawana»,
le code de la famille marocain. Si au Maroc le débat n’a pas eu lieu
et c’est le roi qui a pris sur lui le soin de faire un édit, en
Algérie on s’attendait à un débat à l’APN.
Le texte en
gestation apporte des avancées notables puisque les amendements
annoncés prévoient notamment la suppression du mariage par
procuration et la fin du tutorat, l’abolition de facto de la
polygamie: le mariage polygame étant soumis à l’autorité d’un juge
et l’époux désireux de contracter un autre mariage devra
obligatoirement avoir le consentement de sa première femme devant le
magistrat. En cas de divorce, les ex-épouses auront la priorité pour
la disposition du logement familial au lieu que la femme répudiée
soit renvoyée chez ses parents… ou jetée à la rue avec ses enfants.
En guise de débat
on assiste surtout à une levée de boucliers. Celle des islamistes
d’abord. Le MSP de Bouguerra Soltani, parti présent à l’APN, au
gouvernement et membre de la coalition dite présidentielle et devant
soutenir l’action du Président appelle à la mobilisation contre «une
occidentalisation par décret”. De son côté le parti de Abdallah
Djaballah, El Islah, a appelé «le peuple algérien à se mobiliser»
contre les amendements apportés par le gouvernement au code en
vigueur. Une femme membre de ce mouvement, Aïcha Boussebaâ, députée,
s’est dite “ahurie par le rapport final du projet que nous n’avons
pas vu ni lu avant qu’il ne soit soumis au Conseil de gouvernement”.
Selon elle, les modifications apportées au code en vigueur sont
contraires à ce qui avait été convenu et elle soutient que la
commission divisée en quatre groupes chapeautés par le président de
la Cour suprême avait “veillé” “à ce que ne soient pas touchées
certaines dispositions de la charia, notamment en ce qui concerne le
tutorat, le divorce et la polygamie”.
Mais les
islamistes n’étaient pas seuls à remettre en question le nouveau
code de la famille, même des députés FLN montent à ce moment là au
créneau et l’un d’entre eux, Layachi Daâdouaâ, chef du groupe
parlementaire de ce parti à l’APN, souligne que la suppression du
tutorat dans le projet de code de la famille, approuvé par le
Conseil de gouvernement, ne repose pas sur la volonté de la femme
algérienne qui refuse, selon lui, de se marier sans l’accord et la
présence de son père.
Daâdouaâ, qui
disait parler en son nom personnel soulignant que “Les filles
refusent aujourd’hui, comme c’était le cas auparavant, de se marier
sans le tuteur qui est souvent le père”, se demande pourquoi on veut
annuler cette disposition qui ne pose pourtant aucun problème selon
lui. Dès lors on évoque le référendum pour faire passer les
amendements au code de la famille alors que le FLN divisé sur la
question du candidat à la présidence en mars 2004 avait approuvé
comme un seul homme huit ordonnances prises par le Président
Abdelaziz Bouteflika. Aujourd’hui, les amendements du code de la
famille sont encore dans les tiroirs, comme si la volte-face
islamo-conservatrice avait fait peur.
Il reste que la
crédibilité du pouvoir politique en place, légitimé par une élection
passera forcément par une exhumation de ce texte, faute de quoi cela
équivaudrait à se dédire sur les promesses les plus importantes
faites au peuple.
Peine de mort
L’Algérie aurait
pu être le premier pays à abolir la peine de mort en Afrique pour
peu que les amendements au code pénal aient été votés juste après
l’annonce par le ministre de la Justice, Tayeb Belaïz de la volonté
du gouvernement d’abolir la peine capitale. Le Sénégal l’a fait il y
a moins d’une semaine et s’est inscrit dans l’avant-garde du respect
des droits de l’homme.
L’abolition ne
concernait pas le terrorisme, l’atteinte à la sécurité de l’Etat, la
trahison et les crimes d’infanticide et de parricide. Il reste
qu’une telle disposition allait dans le sens du moratoire sur les
exécutions des peines capitales prononcées. Le ministre de la
Justice avait indiqué en annonçant cette éventualité devant une
réunion régionale des magistrats que «la peine capitale a été abolie
dans l’écrasante majorité des pays. Et comme nous devons adapter
notre législation dans le cadre de la mondialisation, il est
nécessaire d’en faire autant».
Par ailleurs,
l’Algérie était confrontée au problème des extraditions de certains
criminels que les pays hôtes refusent de lui remettre justement en
raison de l’existence de la peine capitale. On lisait alors en
filigrane l’extradition probable de Moumene Khalifa vers l’Algérie
s’il ne risquait pas la peine de mort.
Par ailleurs, le
ministre de la Justice avouait que “de toutes les manières, nous
n’avons pas d’autre choix que de la supprimer de notre propre gré
avant qu’on ne nous l’impose”. La peine de mort même si elle est
encore prononcée n’est plus exécutée depuis 1993. C’était
l’Observatoire national des droits de l’homme, présidé à l’époque
par Me Rezzag Bara, et les Ligues des droits de l’homme qui avaient
demandé au Haut comité d’Etat, à la tête du pays en 1992, de ne plus
appliquer la peine capitale.
La dernière
exécution en Algérie remonte à 1993. Il s’agissait de celle du
pilote d’Air Algérie et d’un de ses complices impliqués dans
l’attentat à la bombe de l’aéroport d’Alger une année auparavant.
De plus l’Algérie
est signataire depuis 1993 des conventions internationales
abolitionnistes. Il reste qu’une telle avancée au plan judiciaire
aurait dû passer par un débat de société qui n’a pas eu lieu. Quant
à l’abolition de la peine capitale, elle n’a pas eu lieu en 2004.
Aura-t-elle lieu en 2005 ? L’avenir proche nous le dira.
Amine Esseghir
Haut
UGTA
Un géant au
pied d’argile
Si l’année 2004
n’a pas été fatale pour la Centrale syndicale, l’on retiendra
qu’elle a été celle où l’UGTA a retrouvé sa véritable dimension.
Celle d’un syndicat dont l’importance dépend du bon vouloir des
pouvoirs publics.
Tout a commencé
après le revirement spectaculaire de l’UGTA vis-à-vis du président
de la République. Tout portait à croire que la Centrale allait
soutenir le candidat Benflis, en particulier devant son opposition
déclarée aux projets des «ministres de Bouteflika», dont celui de
l’Energie et des Mines et sa loi sur les hydrocarbures.
De conclave en
conclave, l’UGTA a été «convaincue» d’offrir son soutien, quoique
symbolique car ne reposant sur aucune base syndicale consistante, à
Abdelaziz Bouteflika. Ce changement d’attitude a, bien sûr, était
bien préparé pour que le syndicat n’y perde pas de sa dignité. Le
Président a annoncé, pour la circonstance, le gel de l’avant-projet
de loi sur les hydrocarbures. Une manière d’aider Sidi Saïd à faire
passer sa décision auprès du reste de la direction de l’UGTA de
soutenir le programme du président de la République. Elle a même
fait front commun avec les nationales du FLN et les islamistes du
MSP pour promouvoir le programme de Bouteflika.
L’après-élection
présidentielle du 8 avril 2004 a été, sans doute, le plus dur pour
l’UGTA. Tout en réaffirmant sa volonté d’aider les couches sociales
les plus démunies, Bouteflika tient à ses réformes économiques et
administratives. Par réformes économiques, il faut entendre
l’ouverture à la privatisation des entreprises non stratégiques,
l’arrêt de l’aide de l’Etat aux entreprises publiques et l’ouverture
à la concurrence. En ce qui concerne les réformes de
l’administration, la démarche présidentielle veut qu’on élimine la
pléthore de personnels dans la Fonction publique. C’est sur ces deux
dossiers que l’UGTA a voulu négocier, sans obtenir toutefois obtenir
gain de cause.
En matière de
privatisation, Sidi Saïd a été amené à accepter l’idée d’ouverture
de capital des entreprises «peu efficaces», pour reprendre
l’expression du ministre des Finances, sans que cela fasse de
grandes vagues au sein des syndicats sectoriels affiliés à l’UGTA.
Même la Fédération de l’agroalimentaire, dont les entreprises du
secteur sont les plus menacées par la privatisation, n’a pu
mobiliser les travailleurs contre cette option. Situation quasi
identique dans les autres secteurs ouverts à l’ouverture du capital
de leurs entreprises. S’il n’y a aucune résistance, ou très peu,
c’est qu’au sein de l’UGTA, on sent que le train ne peut plus faire
marche arrière.
On constate le
même silence à propos de l’avant-projet de loi sur les hydrocarbures
qui a été remis au goût du jour par le gouvernement Ouyahia, non
sans l’accord du président de la République. L’UGTA avance doucement
et silencieusement vers l’acceptation de cette loi. Cela n’est pas
étonnant puisqu’elle a cautionné celle de la libéralisation du
secteur du gaz et de l’électricité, dont l’une des conséquences, pas
forcément mauvaise, est la filialisation de la Sonelgaz. A ce
propos, il faut rappeler l’opposition farouche qui a été exprimée au
début par le syndicat de Sonelgaz, qui a fini par accepter l’idée
(et la défendre même) de création de plusieurs filiales au sein de
la compagnie mère et, plus encore, d’envisager des investissements
privés dans le secteur.
Dans d’autres
secteurs, bouleversés par la nouvelle donne économique introduite
par les ministres de Bouteflika, le syndicat UGTA a été d’une
docilité inattendue. L’ouverture des services portuaires aux
entreprises privées est passée quasiment inaperçue. La filialisation
de la CNAN et la décision d’ouverture de son capital ne rencontrent
aucune résistance. Bien mieux, le syndicat UGTA de cette entreprise,
comme celui de l’ENTMV, éligible elle aussi à la privatisation, sont
même d’accord avec la politique du gouvernement. Même l’ouverture de
capital d’Algérie Télécom envisagée par les pouvoirs publics ne fait
pas réagir les syndicalistes de l’UGTA.
Le seul secteur
dans lequel les syndicalistes de l’UGTA semblent encore faire de la
résistance concerne la restructuration et l’ouverture du capital
d’Air Algérie. Mais, là aussi, beaucoup estiment que «les jeux sont
faits» et que l’UGTA n’arrêtera pas le processus «au risque de mener
la compagnie vers une dérive certaine». Car, dit-on, la compagnie
doit faire face à sa restructuration et aux impératifs de
remboursement de plusieurs milliards de dinars mobilisés dans le
cadre de deux emprunts obligataires.
Concernant le
dossier de la Fonction publique, l’UGTA a essuyé une fin de non-
recevoir, certes très diplomatique, de la part du chef du
gouvernement sur la quasi-totalité des dossiers qu’elle avait
négociés.
A la mi-octobre
2004, et après quatre heures de «négociations», le secrétaire
général de l’UGTA est «sorti les mains vides». La bipartite a
maintenu les choix stratégiques de la réforme de l’Etat en matière
de non-permanisation des contractuels (300 000 fonctionnaires sont
concernés) de l’administration publique, ainsi que la consécration
de la contractualisation dans les recrutements futurs.
Par réalisme ou
par opportunisme, l’UGTA s’est finalement éclipsée. Les observateurs
estiment que la Centrale syndicale n’avait pas d’autre alternative
que de se laisser imposer les choix de l’exécutif. L’UGTA,
pense-t-on, «traîne dans ses bagages de lourds dossiers», comme
celui relatif au dépôt d’importantes sommes d’argent (plusieurs
milliards de dinars) provenant des caisses sociales (Sécurité
sociale et Caisse des retraites) dans des comptes de la défunte
banque Khalifa. C’est pour cette raison, «qu’il n’a pas été
difficile de lui faire admettre des changements qui paraissaient, il
n’y a pas si longtemps, irréalisables», estime un ancien militant de
l’UGTA.
S’il est certain
que la privatisation des entreprises publiques, qui constituent le
principal vivier d’adhérents pour l’UGTA, ne sera pas totalement
achevée en 2005, elle aura quand même pour conséquence de réduire le
champ d’action syndical de la Centrale. «Il faut être sûr que les
syndicalistes n’auront plus le même pouvoir dans les entreprises qui
passeront totalement ou partiellement dans le secteur privé»,
affirme-t-on. Ce sera, peut-être, le début de la fin pour l’UGTA.
Abdelkader
Djalil
Haut
Résultat majeur sur le plan sécuritaire
La fin du GSPC
?
Entre la
récupération de Amari Saïfi, dit Abderrezak El Para, l’élimination
de Nabil Sahraoui, la “disparition” de Hassan Hattab et enfin les
bruits de redditions massives des éléments de ce groupe armé, il y a
comme une envie d’annoncer que c’en est fini du GSPC… Fini jusqu’au
moment où on n’entendra plus parler d’actes terroristes.
La décapitation du
GSPC après l’élimination de Nabil Sahraoui, reconnue par le GSPC
lui-même à travers un site Internet, augurait forcément de la fin de
ce groupe. L’élimination de l’”émir national” coïncidait avec les
annonces de redditions massives qui ont eu lieu - ou n’ont pas eu
lieu - … c’est selon ce que l’on veut dire par redditions massives.
Nabil Sahraoui a
été éliminé dans la région d’El Kseur, non loin de la forêt d’Adekar
où il avait trouvé refuge. Abou Ibrahim Mustapha, le pseudonyme de
l’”émir” national du GSPC, et ses principaux adjoints Abbi
Abdelaziz, alias “Okacha el para”, Mourad Khatab, alias Abou Omar
Abdelber et Abdelmalek Droukdel, alias Abou Mossaab Abdelouadoud
sont tombés après une opération militaire de grande envergure.
Pour rappel, Nabil
Sahraoui est le remplaçant de Hassan Hattab à la tête du GSPC, qui a
fondé le mouvement en 1998. “Okacha el Para” était présenté selon
les sources au fait des organisations terroristes comme le
remplaçant de Nabil Sahraoui.
Il reste que cette
élimination a été suivie par des bruits insistants, notamment dans
la presse, de redditions de plusieurs dizaines, voire de centaines
de terroristes du GSPC, alors que l’on observait notamment à Larbaâ
des installations de camps de toile destinés à accueillir ces mêmes
terroristes.
On évoquait à ce
moment-là des rumeurs propagées par les familles de terroristes. On
soupçonnait même des ballons d’essai destinés à rééditer la grâce
amnistiante de 2000. A croire que le ballon d’essai a réussi
puisqu’on parle carrément aujourd’hui d’une loi d’amnistie générale.
Il est tout de même utile de rappeler à ce propos que l’ANP et les
autres forces de sécurité étaient sur le pied de guerre alors que
reprenaient des attentats et des embuscades contre les forces armées
de manière significative, principalement en Kabylie. Des terroristes
aussi aguerris que convaincus ne peuvent demeurer éternellement dans
les maquis alors qu’ils sont coupés de leurs bases arrières et
harcelés de toute part, et leur commandement éliminé.
Il reste que des
terroristes se sont rendus en grand nombre, notamment à Jijel.
Groupes acculés ou
isolés après la débâcle du GSPC, plus d’une centaine d’hommes armés
se sont rendus aux autorités, dont ceux activant sous la férule de
l’”émir” de la zone, Boughouba Aïssa, chef de la phalange El
Mourabitoun du GSPC.
Mais Jijel dans ce
cas passe pour un cas particulier, puisqu’il ne se passait pas une
semaine où on n’annonçait pas des redditions, notamment des arrivées
massives de femmes et d’enfants de terroristes fuyant la misère des
maquis.
Le GSPC,
organisation particulière pour son “jusqu’au-boutisme” avait rejeté
tout contact et pourparlers avec les autorités.
Au-delà, il y a eu
la récupération de Abderrezak El Para, de son vrai nom Amari Saïfi.
L’homme devenu vedette médiatique, donné pour mort plusieurs fois,
était entre les mains de membres du MDJT, mouvement rebelle en lutte
contre le régime de N’djamena.
El Para s’était
retrouvé entre leurs mains après avoir été traqué de partout. Il
avait marqué l’actualité après le rapt des touristes européens dont
une majorité d’Allemands en février 2003. Des touristes libérés
après versement d’une rançon qui a permis à ce groupe notamment
l’acquisition d’armes dont une grande partie a été détruite par
l’ANP lors d’une importante opération militaire menée dans le
désert.
El Para devenu une
valeur d’échange ne vaudra plus rien une fois que l’Algérie refusera
toute tractation ou négociation avec les rebelles tchadiens, et on
penche pour une médiation libyenne qui a facilité la récupération de
l’homme passé star sur les chaînes de télévision européennes.
Remis aux
autorités algériennes, le mythe s’est effondré pour devenir un
terroriste à juger.
Ne parlera-t-on
plus du GSPC en 2005 ? Cela se verra avec le temps et une fois qu’on
aura oublié ou arrêté Belmokhtar, toujours insaisissable.
Amine Esseghir
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Politique économique
2005, année du
tournant budgétaire
Qu’il s’agisse de
ses ressources ou de ses dépenses, le budget de l’Etat connaîtra en
2005 une réorientation qui mettra fin à la politique observée depuis
l’application du plan d’ajustement structurel.
L’année 2004 a été
riche en indicateurs sur cette nouvelle tendance, introduite à coups
d’effets annonce par le ministre des Finances, Abdelatif Benachenhou,
traduite notamment à travers la loi de finances et le budget 2005 et
leurs projections sur les quatre années à venir.
Il s’agit,
essentiellement, de revoir la structure des dépenses, révision au
sein de laquelle le chapitre de la gestion des ressources provenant
des recettes des exportations des hydrocarbures est appelé à
connaître de grandes modifications. Le mot d’ordre est le même pour
le gouvernement et le FMI : ramener le niveau de la dépense publique
à un niveau soutenable. Cela engagera le gouvernement à œuvrer dans
le sens de la réduction des dépenses sociales et d’équipement,
quoique cela puisse sembler paradoxal, du moins a priori, si l’on
met en avant les 50 milliards de dollars pour le second plan de
soutien à la relance économique. Tout s’éclaire, pourtant, si l’on
admet que cette enveloppe est essentiellement constituée à partir
des différents budgets d’équipement lors des années à venir, parce
qu’il faut bien reconnaître qu’en ce moment M, l’Etat est loin de
disposer d’un tel matelas qu’il pourrait injecter dans la seule
rubrique de réalisation des infrastructures.
L’idée principale,
dans ce cadre, est que de toute manière, l’Etat ne peut continuer à
jouer son rôle de premier agent économique, en dépit du volume de
ressources collectées grâce à la bonne tenue du marché pétrolier et
des recettes exceptionnelles qui en découlent. L’Etat ne peut
longtemps demeurer premier investisseur, et l’on voit en haut lieu
un risque réel dans le prolongement de cette tendance, en cas de
retournement soudain et substantiel des cours du marché pétrolier,
dont l’économie reste fortement dépendante.
Aussi, l’heure est
à la révision de la structure même des affectations de ces mêmes
recettes. A en croire les recommandations du FMI, c’est également la
répartition de ces recettes, où une grande partie échoit à la
compagnie nationale Sonatrach qui doit subvenir à son fonctionnement
et poursuivre ses programmes d’investissement, qui doit revue. L’Etat
doit épargner davantage et limiter, de ce fait, les dépenses
sociales dépendant de ces mêmes recettes.
C’est ce qui
explique, du reste, le maintien du plafond des 19 dollars le baril
dans l’élaboration de la loi de finances 2005, au moment où les
experts les plus alarmistes excluent une baisse allant au-dessous
des 30 dollars pour l’année à venir. C’est la consistance du fameux
fond de régulation des recettes fiscales qui est en ligne de mire,
le gouvernement considérant que si les indicateurs macroéconomiques
sont au vert, ce n’est pas pour autant que la situation à long terme
est indemne de risques. En effet, avec une dette publique de plus 32
milliards de dollars, la fameuse appellation donnée aux réserves de
changes, celle de la “cagnotte”, passe presque au stade de mythe,
que le souci de réalisme devrait faire disparaître.
Cette adaptation à
la donne de conjoncture reste loin de contribuer au règlement des
problèmes systémiques. Si l’on prétend, présentement, se prémunir
d’un possible retournement du marché pétrolier et que l’on veuille
dès à présent préparer l’après-pétrole, c’est la part des
exportations hors hydrocarbures qu’il y a nécessairement lieu
d’augmenter. Le gouvernement, qui admet à peine son échec sur ce
dossier (capital à la lumière de l’adhésion à l’OMC), ne fait
presque rien de décisif pour inverser la tendance. Comme si, gagné
par le désespoir, il n’avait plus que le recours au resserrement de
sa première ligne de défense, le budget. Ni les programmes
énigmatiques de la mise à niveau, ni la réduction des taux d’intérêt
bancaire, ni la signature de l’accord sur la zone arabe de
libre-échange, ni les ouvertures de l’action diplomatique du chef de
l’Etat ni, enfin, les grands aménagements des textes sur
l’investissement et l’extension du régime fiscal spécifique n’ont
relevé le plafond des exportations (500 millions de dollars par an),
encore que le premier exportateur algérien hors hydrocarbures
demeure… Sonatrach.
Cela dit, il ne
serait peut-être pas une mauvaise chose, du point de vue théorique
encore, que cette sagesse budgétaire voie le jour dès l’année
prochaine, dans la mesure où un relâchement euphorique serait de
nature à représenter un coup de poker pour une économie
systémiquement fragile. C’est à ce titre que les arguments du
gouvernement restent parfaitement défendables, sous l’angle des
doctrines libérales, voire monétaristes, mais elles prêchent
cependant par un excès de rigorisme, dont les conséquences ne sont
pas moins fâcheuses.
En effet, la même
démarche, qui dit vouloir les réformes et plus jamais le statu quo,
engage l’Etat à réduire les affectations sociales pour, en principe,
financer la création d’emplois. Or, si la première moitié de cette
politique devrait commencer à être mise en œuvre dès 2005, rien ne
dit ce qui sera accompli pour éponger la réduction des revenus que
l’Etat avait pour tâche de distribuer et dont il réduira, peu ou
prou, la part. En témoigne, exemple probant, l’impossibilité pour
les banques de traduire le milliard de dollars sur liquidités dont
elles disposent en investissement productif, autant qu’elles
éprouvent de difficultés à recouvrir les prêts colossaux engagés
sans retour à une noria d’opérateurs privés.
En fait, à chaque
fois qu’une modification de la politique budgétaire se produit, elle
met à nu les retards de la réforme financière dont on a du mal à
saisir la complication dans la mise en œuvre pour un pouvoir
politique le plus fort depuis deux décennies. Et ce retard, qui ne
se situe pas au seul chapitre de la privatisation des banques
publiques, s’exprime plutôt dans l’inexistence d’une politique des
revenus et d’une politique du crédit.
Les orientations
budgétaires de l’année 2005 à 2009 nous renvoient, non pas à une
politique volontariste de l’Etat, mais à un regain de prudence qui,
si elle reste justifiée par les insuffisances du système productif
dans son ensemble, n’excuse en rien l’inaptitude de l’Exécutif à
traduire dans l’économie réelle, c’est-à-dire dans l’entreprise et
sur son environnement direct, les très chers acquis de la
stabilisation du cadre macro-économique. Quitte à se répéter, le
tournant budgétaire tel que décidé n’est pas celui de la relance et
de la recherche de la croissance, mais de la préservation de
résultats certes importants mais fragiles et, surtout, obtenus
antérieurement et qui deviennent, de fait, le réceptacle des
ressources de la vente des hydrocarbures.
Les budgets à
venir sont, on le voit bien, ceux du statu quo et non pas du
changement. Comme si, gagné par le désespoir de n’avoir pu réformer
l’économie, le gouvernement n’avait plus que le recours au
resserrement de sa première ligne de défense, le budget.
Nabil Benali
Haut
Menace de disparition des grandes librairies
Vers une crise
historique du livre
La parité
euro-dinar et la contrefaçon ont suffisamment entamé la situation
précaire du marché du livre en Algérie. En 2005, celle-ci pourrait
empirer avec la menace de disparition des principales librairies du
pays.
Vendues aux
salariés dans le cadre de cette formule de la privatisation, les ex-Enal
(Entreprise nationale du livre, elle-même issue de l’ex-SNED)
constituent les principales librairies d’Algérie. Emplacement sur
les avenues le plus en vue des grandes villes, grandes surfaces et
hautes vitrines, elles sont aussi les derniers lieux de soutien à la
production littéraire, en organisant des ventes dédicaces et des
conférences-débats. Les événements, même s’ils n’attirent que
rarement la foule, n’en constituent pas moins une tradition étendue
qui a commencé à prendre racine, phénomène mis en comparaison avec
la situation vécue pendant les années 90.
Du reste, les
nouveaux propriétaires de ces espaces avaient au départ l’obligation
de maintenir l’activité pendant une durée de cinq ans. Après quoi,
ils auront la liberté de poursuivre, de changer d’activité ou tout
simplement de vendre. Une perspective qui n’est pas lointaine, bien
au contraire, elle datera du 1er janvier 2005, jour à partir duquel
l’obligation de maintien de l’activité sera définitivement levée.
Beaucoup de libraires sont fortement tentés par la reconversion.
Aujourd’hui, il
existe près d’une soixantaine de librairies professionnelles, qui ne
font pas le contrepoids parmi les 400 librairies tout court et
encore moins parmi les 5 400 points de vente à travers le pays. Ces
derniers faisant plutôt dans le livre comme activité secondaire,
mais se spécialisant surtout dans la papeterie, les fournitures
scolaires et de bureau, ou encore la parfumerie et le tabac. Le rôle
du libraire est donc on ne peut plus différent, en ce sens qu’il
sert à orienter le lecteur, à favoriser les best-sellers à l’échelle
régionale, bref à indiquer la tendance dans le domaine éditorial et
à faire en sorte de permettre au lectorat de coller aux nouveautés
dont il est friand.
La question qui se
pose est de savoir, quand on connaît la cherté des livres qui semble
a priori suffisante pour renflouer les caisses d’un libraire,
pourquoi la tentation est aussi grande. En vérité, ce n’est pas tant
le fait que ça ne rapporte pas (ce qui n’est pas le cas), que les
chances d’un intérêt plus grand. Selon plusieurs libraires d’Alger,
notamment M. Sid Ali Sekheri, vice-président de l’Action syndicale
des libraires et gérant de la librairie El Ghazali (rue Didouche-
Mourad), “il y a une grande possibilité pour que certains libraires
vendent, puisque s’ils gagnent plus ou moins bien leur vie, ils
restent tentés par des offres d’achat se chiffrant en milliards !”.
Des montants parfaitement justifiables pour une librairie de la
taille de celle du “Tiers Monde” à la place Emir-Abdelkader à Alger
où de l’ex-Sned avec deux façades au Front de mer à Oran.
Pour les
libraires, il n’y a plus de temps pour le militantisme, du moment
que l’Etat les tient à l’écart des grandes ressources. Et par là,
ils entendent être autorisés à vendre le livre scolaire comme
partout dans le monde, comme en France où cela représente jusqu’à 40
% du chiffre d’affaires des librairies. Ils veulent également être
concernés par les appels d’offres pour livrer aux institutions des
fonds documentaires. Ils résument tout cela par une politique
nationale du livre qui prendrait en charge ces aspects parmi tant
d’autres.
Les nouvelles
Origines d’Amine Malouf
Pour autant, les
libraires ne sont pas indemnes de reproches. Il leur arrive souvent
de verser dans le commerce de la contrefaçon, thème ayant fait
l’actualité la semaine écoulée, à l’occasion d’une conférence-débat
première du genre organisée par les éditions Chihab de Azzedine
Guerfi, également président du SNEL (Syndicat national des éditeurs
de livre). On estime actuellement à 400 le nombre de titres piratés
par an, chiffre considérable face aux capacités nationales qui
éditent quelque 1 400 titres, dont 150 ouvrages littéraires
seulement par an.
Mais si,
jusque-là, les éditeurs nationaux fermaient les yeux sur la
contrefaçon qui occupait surtout les trottoirs et les étals des
bouquinistes, cette fois la sonnette d’alarme est tirée depuis
l’affaire du livre Origines d’Amine Malouf. La maison d’édition
Casbah avait à peine réussi à arracher les droits d’auteur à la
prestigieuse maison française Gallimard, en consacrant un effort
financier considérable, qu’une semaine plus tard, le même titre
était déjà sur le marché en version contrefaite, esthétiquement
trompeur, mais fabriqué avec du papier journal, bourré d’erreurs de
pagination et commercialement imbattable : 450 dinars l’exemplaire
au lieu de 2 200 dinars pour l’exemplaire importé !
Tout en
reconnaissant sans coup férir proposer des produits contrefaits aux
lecteurs, les libraires se défendent, en revanche, en affirmant que
cela ne va pas au-delà de 3 à 4% de leur chiffre d’affaires. De
plus, ils se sentent avec ça dans la peau de leur personnage, dont
la fonction est, après tout, de fournir l’accès au livre à leur
client. La contrefaçon inquiète, cependant, les éditeurs algériens
précisément parce qu’elle a fait sensiblement irruption dans les
librairies. De même, l’ampleur du phénomène est telle que,
aujourd’hui, la susceptibilité a gagné le métier et les éditeurs,
maîtres de leurs imprimeries, se soupçonnent mutuellement de se
faire des enfants dans le dos et “d’intercopiage”, de quoi nous
rappeler les bonnes blagues des écrivains plagistes qui parlent,
eux, d’intertextualité.
Bref, l’addition
est corsée par la faiblesse du dinar face à l’euro, limitant la
marge de manœuvre des importateurs qui avaient commencé à trouver du
bon dans la revente des ouvrages classiques et techniques notamment,
lesquels ont bénéficié d’un récent abattement fiscal. Les gains ne
sont plus les mêmes et la liste des livres importés et, donc, le
choix et la diversité ne s’en trouvent que plus réduits.
A moins que des
mesures musclées et des moyens évidents soient mis en œuvre par
l’Etat, via le ministère de la Culture, il est fort à craindre que
livre en Algérie devienne encore plus difficile que ça ne l’est
présentement. Dans un domaine aussi sensible et stratégique que le
livre, il va sans dire qu’on ne peut parler de simple régulation des
pouvoirs publics qui privilégieraient la main invisible du marché,
l’interaction de l’offre et de la demande. Cela n’aurait d’autre
effet que de donner raison à ceux qui pensent qu’après tout, machi
bladh’a.
Nabil Benali
Haut
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