Semaine du 29 décembre 2004 au 4 janvier 2005

 

Perspectives de l’année 2005

L’année vérité

Disparus

A la recherche du temps perdu

Code de la famille et peine de mort

Deux réformes juridiques audacieuses contrariées

UGTA

Un géant au pied d’argile

Résultat majeur sur le plan sécuritaire

La fin du GSPC ?

Politique économique

2005, année du tournant budgétaire

Menace de disparition des grandes librairies

Vers une crise historique du livre

 

 

 
 
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Perspectives de l’année 2005

L’année vérité

L’année politique 2004 aurait pu s’achever une fois arrivée à terme, sauf que celle-ci ayant constitué le point de départ de chantiers, délicats pour ne pas dire “graves”, s’avère une année commencement, elle déborde sur la nouvelle pour terminer ce qui a été entamé sans égards pour le temps, sinon pour le respect du calendrier qui y a été fixé. Elle fut toutefois une halte, repère dont dépendra l’aboutissement d’un processus devant engager l’Algérie sur le long terme.

La limite entre l’année écoulée et la nouvelle est tellement fine qu’elle laisse transparaître à peine le temps qui y sera mis séparant l’intention de l’acte devant suivre. Les déclarations se sont faites multiples, elles ont trait à certaines mesures accompagnatrices de l’ultime objectif de l’instauration de la réconciliation nationale, pierre d’achoppement du programme du deuxième mandat du président de la République. L’année 2005 a toutes ses chances d’être une année vérité sur les raisons ayant justifié l’état d’urgence 12 ans durant, le sort des disparus, l’acceptation de la notion de tragédie et l’identification des responsabilités.

Levée de l’état d’urgence

Sur initiative, objective ou fabriquée, du MSP la commission défense de l’APN se penche depuis peu sur une question ayant jusque-là suscité bien des polémiques sinon déchaîner carrément les passions tellement elle avait de quoi irriter bien des esprits. La levée de l’état d’urgence est devenue une revendication portée à bras-le-corps par le MSP et ce, au moment où l’évolution de la situation sécuritaire se fait palpable. Les déclarations du président de la République concernant l’amnistie et l’établissement de la réconciliation nationale concourent grandement à l’acceptation de l’idée de discuter de cette levée de l’état d’urgence instaurée depuis 1992. Ainsi le tabou tombe, douze ans plus tard comme en témoigne la cadence avec laquelle la commission défense de l’APN observe depuis quelques semaines. Des personnalités politiques et responsables sont convoquées pour être entendues sur la question. L’acte de présence de ces responsables est en soi une avancée certaine pour la commission défense qui aura le privilège de soumettre le projet à l’approbation de l’Assemblée sans attendre que la décision tombe d’en haut. Le mérite est tout gagné de par le simple fait que le premier responsable, en l’occurrence le ministre de l’Intérieur ayant, il y a à peine quelques mois, réfuté cette hypothèse, est disposé à fournir des arguments de son refus à ladite commission. Ce qui risque d’être fortement discuté d’autant que les déclarations des uns et des autres vont dans le sens de l’amélioration de la situation sécuritaire nationale, et donc de l’inutilité d’un état de fait injustifié. Les résultats attendus des auditions du directeur de la police tout comme du premier responsable de la gendarmerie devront confirmer cette amélioration et donc l’inutilité de recourir aux moyens extrêmes comme un état d’urgence, qu’il faudra par ailleurs justifier vis-à-vis de l’étranger de par la contradiction qu’il génère en mettant dos à dos un discours triomphaliste de rétablissement de la paix avec le maintien d’une situation d’urgence. Traîné comme une plaie, l’état d’urgence constitue depuis le retour à la normale de la situation sécuritaire un moyen de pression, aux mains de l’extérieur, faisant dissoudre tout effort de rétablissement de la paix et de sortie de crise dans la contradiction occasionnée par le maintien d’un état de fait douze ans durant. Maintenir l’état d’urgence revient par les temps actuels à reconnaître implicitement une situation d’insécurité, et ce, au moment où les corps de sécurité se font plus optimistes en réduisant le terrorisme à une dimension du banditisme.

Une loi pour les victimes de la tragédie nationale

Un des instruments à mettre en œuvre pour recouvrer une situation de paix devant permettre l’instauration de la réconciliation nationale est le traitement de la couverture juridique pour les victimes de cette page sombre de l’Algérie. L’on s’écarte déjà de la notion de victime du terrorisme. Le gouvernement serait disposé à revoir la question sous l’angle des droits de l’homme en prenant appui sur la dimension humaine de la société. Il revient à la charge, près de cinq ans après, pour remettre au goût du jour la loi sur les “victimes de la tragédie nationale”. Au moment où s’ouvre en parallèle le dossier des disparus, il devient de ce fait impératif de traiter la question des victimes dans sa globalité, pour peu, bien sûr, de réussir à faire la part des choses. La question relevant des droits de l’homme, interpelle un traitement stratégique qui éviterait à l’Etat de céder à l’incohérence et se mettre par conséquent en porte-à-faux par rapport à l’idée de réconciliation nationale et d’amnistie générale. Les victimes des deux côtés revendiquant les mêmes exigences de droit à la protection juridique, devront trouver en le nouveau texte de loi le traitement à une situation de précarité sociale. Le tout est de pouvoir essuyer les peines sans en altérer la définition des responsabilités dans cette tragédie. Seul le chef du gouvernement pourra en répondre au courant de cette nouvelle année lui, qui semble avoir tiré les leçons de la première tentative en prenant soin, cette fois, de mettre tout le monde de son côté. Les différentes associations étant laminées pour des raisons d’abord objectives du fait qu’il n’existe plus la même masse de victimes du terrorisme comme ce fut durant les premières années de 90, mais aussi pour raisons de rivalités et luttes de leadership venues à bout des quelques associations qui ont eu la vie courte, ne reste qu’une seule association demeurant présente ne serait-ce que physiquement, c’est celle de Mme Flici, cette dernière devenue depuis députée, sous les couleurs du RND, n’a plus la marge de manœuvre dont elle disposait auparavant quand elle a occupé la rue pour rejeter la première mouture dudit projet de loi.

Dossiers des disparus

Ksentini est tenu de remettre au Président son rapport sur les disparus et ce, le 31 mars prochain, lequel rapport devra aider au traitement de la question pour pouvoir rester dans les délais de 18 mois comme exigé par le président de la République afin que toute la question soit élucidée.

La nouvelle année qui commence se fera le prolongement d’une année marquée notamment par l’ouverture du dialogue sur cette question. Après qu’elle soit tue ou évitée souvent, la question des disparus s’est imposée de fait durant cette année écoulée pour accompagner les différentes mesures allant toutes dans le sens d’une démarche pragmatique de sortie de crise, l’ouverture d’un tel dossier permettrait de sortir des sentiers battus du discours stérile, qui consistait jusque- là à éviter de se regarder en face, pour enfin situer également et surtout les responsabilités. Ksentini a annoncé déjà il y a quelques jours, la couleur en abordant pour la première fois la question des assassinats, le rapport en fournira les circonstances.

Référendum sur l’amnistie générale

La nouvelle année est promise à des changements cruciaux devant trancher avec une situation de non-dit qui a prévalu jusque-là. Il aura fallu que le Président annonce sa disponibilité à examiner la faisabilité d’une amnistie pour enregistrer les satisfactions les plus inattendues, même de ceux qui demandent l’identification exacte des bénéficiaires de cette amnistie. La condition à une telle décision reste toutefois de taille puisque le premier magistrat du pays s’en remettra à la volonté populaire qui s’exprimerait à travers un référendum.

Cette ultime étape marquera à elle seule la nouvelle année devenue le rendez-vous, par excellence d’importantes décisions devant amorcer réellement l’étape de consolidation économique préconisée. La réconciliation nationale matérialisée entre-temps par les différentes mesures précitées dont le traitement des disparus, la reconnaissance officielle de “tragédie nationale” à travers le projet de loi pour les victimes, la levée de l’état d’urgence et enfin le référendum sur l’amnistie générale, devant être organisé en automne prochain sont autant de paramètres, qui permettent de mieux apprécier les véritables enjeux à venir.

2005 étant la veille de l’année de l’entrée en vigueur des accords d’association de manière effective ne serait-ce que par le démantèlement tarifaire, puisque c’est aussi l’année de l’arrivée à terme de la protection provisoire, sous forme de droits de douanes DAP et donc levée de toute couverture pour le produit national. L’année qui s’annonce est particulièrement charnière dans la mesure où il faudra assainir le climat politique et sécuritaire afin de rendre plus attractif le marché national. Et comme l’argent a horreur de l’instabilité, comme en témoignent les appréciations médiocres imposées au marché national par les organismes d’assurance de l’investissement justifiées par la persistance du facteur “insécurité” en Algérie. Il devient urgent pour l’économie nationale d’offrir des garanties à même de sécuriser les détenteurs de capitaux désireux de mettre leur argent sur le marché national. Le retour à la paix sociale serait l’argument par excellence.

Samira Mana

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Disparus

A la recherche du temps perdu

La fin de l’année 2004 aura été très riche en intentions et en déclarations en faveur du règlement du dossier des disparitions forcées attribuées aux services de sécurité. Le président de la République d’abord, dans son message à l’occasion de la célébration du 56e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme, ensuite le président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme, ont tour à tour exprimé des positions qui peuvent être considérées comme «réconfortantes» et augurant d’une solution prochaine à ce lourd dossier. L’année 2005 sera-t-elle celle de la solution de ce dossier et le règlement de tous les dossiers non résolus de la période 1992-1999 ?

Bouteflika y a consacré pas moins du quart de son message du 9 décembre dernier, adressé aux participants à la journée d’étude de la CNCPPDH, à la question des disparus «dont la complexité et la sensibilité n’échappent à personne», a-t-il dit. En termes d’échéances, il a rappelé que le mécanisme ad hoc au sein de la Commission doit terminer son travail au bout des 18 mois de son existence, soit en mars prochain. Pour ce qui est des résultats, Bouteflika attend que le mécanisme présidé par Me Ksentini «établisse un état du dossier, globalement et dans le détail, et qu’il présente des recommandations répondant aux attentes des familles de disparus et à la confiance des pouvoirs publics».

S’adressant directement aux familles des disparus, le président de la République affirme comprendre leur détresse et compatir «à leur douleur», et atteste que «tout sera fait pour élucider le sort de leurs proches, qu’elles en seront informées et qu’elles peuvent compter sur la solidarité de l’ensemble de la nation pour alléger leurs souffrances». C’est là un tournant important dans la perception de ce problème par les pouvoirs publics.

Par complexité, le président de la République désigne probablement la difficulté à faire avancer ce dossier au niveau des services de sécurité. En effet, qui, parmi ceux qui ont arrêté, torturé puis abattu de manière extrajudiciaire une personne, va accepter de témoigner et d’avouer les faits ? Si cela paraît difficilement envisageable pour le moment, c’est à cause de la démarche précédente des pouvoirs publics qui consistait à nier, pendant près d’une décennie, l’existence des disparus ou, dans le meilleur des cas, les qualifier de «terroristes en fuite en Algérie ou à l’étranger».

Ce changement d’attitude chez les services de sécurité n’est donc réalisable que s’il existe une volonté politique. Ce qui semble prendre forme depuis quelque temps.

Autre fait majeur sur le dossier des disparus, c’est la récente déclaration de Me Farouk Ksentini, président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme, à l’agence Reuters, survenue, il faut le préciser, une dizaine de jours après l’engagement solennel de Bouteflika. La déclaration de Ksentini confirme aussi la distance que prennent les pouvoirs publics vis-à-vis du discours qui a prévalu dans les années 90 et  qui consistait à considérer l’ensemble des disparus comme des terroristes ou assimilés.

Dans l’entretien qu’il a accordé à Reuters, le président de la CNCPPDH évoque clairement la responsabilité des services de sécurité dans les disparitions. Mais on sent, malgré l’effort de désignation, qu’il ne va quand même pas jusqu’au bout puisqu’il continue à considérer l’acte de faire disparaître une personne - et fort éventuellement de la tuer - comme un simple «dépassement» à mettre sur le dos des circonstances particulières qu’à vécues l’Algérie à cette époque.

Néanmoins, Me Ksentini affirme que des membres des services de sécurité sont responsables «à titre individuel» et ôte toute responsabilité à l’Etat. «Je pense que c’est le cas, dans le cadre des dépassements, parce que, individuellement, des agents de l’Etat ont agi illégalement», a-t-il déclaré.

Relayant le président de la République, Me Farouk Ksentini rassure les familles dans leur droit à connaître «la vérité et les circonstances» de la disparition des leurs. Le président de la CNCPPDH laisse clairement entendre que l’Etat serait décidé à «retrouver (les) corps (des disparus), si nécessaire avec la coopération des responsables présumés de leur mort, et de les identifier, au besoin par des tests ADN». Là où la déclaration de Ksentini donne froid au dos, des familles qui espèrent une «réapparition» des leurs, c’est le fait qu’il ne laisse aucune place à l’éventualité que certains disparus soient toujours de ce monde. D’ailleurs, dans d’autres circonstances, Ksentini avait nié l’existence de lieux de détention secrets.

Il ne partage pas l’avis de son prédécesseur, Me Rezzag Bara, qui avait confirmé dans son dernier rapport, remis en 1998 au Président Liamine Zeroual, l’existence de ces lieux et avait suggéré aux pouvoirs publics de se conformer à la légalité.

Pas de lieux de détention secrets, donc pas de disparus vivants. C’est ce qui explique que le président de la CNCPPDH lie directement la solution au dossier des disparus à celle de l’amnistie générale qu’entend proposer Bouteflika par voie de référendum. «Trop de sang a coulé dans ce pays. Il faut tourner la page. Nous avons vécu dans une sorte de guerre “Khmers rouges” où on tuait pour tuer», explique-t-il. «L’amnistie générale est nécessaire», affirme Ksentini. «Je l’attends pour l’année prochaine et j’estime qu’elle sera soutenue par la population», a-t-il ajouté, en précisant que cette mesure pourrait bénéficier aussi bien aux groupes armés islamistes qu’aux «agents de l’Etat qui ont commis des actes illicites à l’origine des disparitions».

Espérons que la nouvelle année apportera avec elle le lot de délivrance pour des milliers de familles qui veulent être soulagées et faire leur deuil.

En parallèle, les pouvoirs publics ne doivent surtout pas oublier l’existence d’un autre dossier, celui des milliers de disparitions attribuées aux terroristes. Là encore, il faut une certaine dose de courage pour amener les repentis et même les membres des groupes armés qui purgent des peines de prison à avouer ou, tout au moins, à indiquer les endroits où sont enterrées les personnes kidnappées durant les années de sang. La réconciliation et la concorde n’auront aucun sens si ces familles ne sont pas, elles aussi, prises en charge.

L’exercice peut paraître difficile, mais il est incontournable avant de tourner la page. Vivement l’année 2005.

Abdelkader Djalil

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Code de la famille et peine de mort

Deux réformes juridiques audacieuses contrariées

Deux textes de loi auraient suscité espoirs et consacré un début de réforme qui aurait eu valeur de coup de pied dans la fourmilière mais qui n’ont pas eu lieu en 2004.

Le code de la famille en vigueur depuis 1984 dont le Président  Abdelaziz Bouteflika a jugé la révision «impérative» et dans le respect de la charia, n’a pas vu le début d’une inscription au conseil des ministres alors que le gouvernement en a débattu lors d’un de ses conseils. Le Président Bouteflika avait indiqué alors qu’il refusait que la femme «soit soumise à un statut qui porte atteinte à ses droits et la condamne à une condition inférieure à celle de l’homme». La démarche algérienne est intervenue un an après l’annonce par le roi du Maroc Mohammed VI de la réforme de la «moudawana», le code de la famille marocain. Si au Maroc le débat n’a pas eu lieu et c’est le roi qui a pris sur lui le soin de faire un édit, en Algérie on s’attendait à un débat à l’APN. 

Le texte en gestation apporte des avancées notables puisque les amendements annoncés prévoient notamment la suppression du mariage par procuration et la fin du tutorat, l’abolition de facto de la polygamie: le mariage polygame étant soumis à l’autorité d’un juge et l’époux désireux de contracter un autre mariage devra obligatoirement avoir le consentement de sa première femme devant le magistrat. En cas de divorce, les ex-épouses auront la priorité pour la disposition du logement familial au lieu que la femme répudiée soit renvoyée chez ses parents… ou jetée à la rue avec ses enfants.

En guise de débat on assiste surtout à une levée de boucliers. Celle des islamistes d’abord. Le MSP de Bouguerra Soltani, parti présent à l’APN, au gouvernement et membre de la coalition dite présidentielle et devant soutenir l’action du Président appelle à la mobilisation contre «une occidentalisation par décret”. De son côté le parti de Abdallah Djaballah, El Islah, a appelé «le peuple algérien à se mobiliser» contre les amendements apportés par le gouvernement au code en vigueur. Une femme membre de ce mouvement, Aïcha Boussebaâ, députée, s’est dite “ahurie par le rapport final du projet que nous n’avons pas vu ni lu avant qu’il ne soit soumis au Conseil de gouvernement”. Selon elle, les modifications apportées au code en vigueur sont contraires à ce qui avait été convenu et elle soutient que la commission divisée en quatre groupes chapeautés par le président de la Cour suprême avait “veillé” “à ce que ne soient pas touchées certaines dispositions de la charia, notamment en ce qui concerne le tutorat, le divorce et la polygamie”.

Mais les islamistes n’étaient pas seuls à remettre en question le nouveau code de la famille, même des députés FLN montent à ce moment là au créneau et l’un d’entre eux, Layachi Daâdouaâ, chef du groupe parlementaire de ce parti à l’APN, souligne que la suppression du tutorat dans le projet de code de la famille, approuvé par le Conseil de gouvernement, ne repose pas sur la volonté de la femme algérienne qui refuse, selon lui, de se marier sans l’accord et la présence de son père.

Daâdouaâ, qui disait parler en son nom personnel soulignant que “Les filles refusent aujourd’hui, comme c’était le cas auparavant, de se marier sans le tuteur qui est souvent le père”, se demande pourquoi on veut annuler cette disposition qui ne pose pourtant aucun problème selon lui. Dès lors on évoque le référendum pour faire passer les amendements au code de la famille alors que le FLN divisé sur la question du candidat à la présidence en mars 2004 avait approuvé comme un seul homme huit ordonnances prises par le Président Abdelaziz Bouteflika. Aujourd’hui, les amendements du code de la famille sont encore dans les tiroirs, comme si la volte-face islamo-conservatrice avait fait peur.

Il reste que la crédibilité du pouvoir politique en place, légitimé par une élection passera forcément par une exhumation de ce texte, faute de quoi cela équivaudrait à se dédire sur les promesses les plus importantes faites au peuple. 

Peine de mort

L’Algérie aurait pu être le premier pays à abolir la peine de mort en Afrique pour peu que les amendements au code pénal aient été votés juste après l’annonce  par le ministre de la Justice, Tayeb Belaïz de la volonté du gouvernement d’abolir la peine capitale. Le Sénégal l’a fait il y a moins d’une semaine et s’est inscrit dans l’avant-garde du respect des droits de l’homme.

L’abolition ne concernait pas le terrorisme, l’atteinte à la sécurité de l’Etat, la trahison et les crimes d’infanticide et de parricide. Il reste qu’une telle disposition allait dans le sens du moratoire sur les exécutions des peines capitales prononcées. Le ministre de la Justice avait indiqué en annonçant cette éventualité devant une réunion régionale des magistrats que «la peine capitale a été abolie dans l’écrasante majorité des pays. Et comme nous devons adapter notre législation dans le cadre de la mondialisation, il est nécessaire d’en faire autant».

Par ailleurs, l’Algérie était confrontée au problème des extraditions de certains criminels que les pays hôtes refusent de lui remettre justement en raison de l’existence de la peine capitale. On lisait alors en filigrane l’extradition probable de Moumene Khalifa vers l’Algérie s’il ne risquait pas la peine de mort.

Par ailleurs, le ministre de la Justice avouait que “de toutes les manières, nous n’avons pas d’autre choix que de la supprimer de notre propre gré avant qu’on ne nous l’impose”. La peine de mort même si elle est encore prononcée n’est plus exécutée depuis 1993. C’était l’Observatoire national des droits de l’homme, présidé à l’époque par Me Rezzag Bara, et  les Ligues des droits de l’homme qui avaient demandé au Haut comité d’Etat, à la tête du pays en 1992, de ne plus appliquer la peine capitale.

La dernière exécution en Algérie remonte à 1993. Il s’agissait de celle du pilote d’Air Algérie et d’un de ses complices impliqués dans l’attentat à la bombe de l’aéroport d’Alger une année auparavant.

De plus l’Algérie est signataire depuis 1993 des conventions internationales abolitionnistes. Il reste qu’une telle avancée au plan judiciaire aurait dû passer par un débat de société qui n’a pas eu lieu. Quant à l’abolition de la peine capitale, elle n’a pas eu lieu en 2004. Aura-t-elle lieu en 2005 ? L’avenir proche nous le dira. 

Amine Esseghir

 

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UGTA

Un géant au pied d’argile

Si l’année 2004 n’a pas été fatale pour la Centrale syndicale, l’on retiendra qu’elle a été celle où l’UGTA a retrouvé sa véritable dimension. Celle d’un syndicat dont l’importance dépend du bon vouloir des pouvoirs publics.

Tout a commencé après le revirement spectaculaire de l’UGTA vis-à-vis du président de la République. Tout portait à croire que la Centrale allait soutenir le candidat Benflis, en particulier devant son opposition déclarée aux projets des «ministres de Bouteflika», dont celui de l’Energie et des Mines et sa loi sur les hydrocarbures.

De conclave en conclave, l’UGTA a été «convaincue» d’offrir son soutien, quoique symbolique car ne reposant sur aucune base syndicale consistante, à Abdelaziz Bouteflika. Ce changement d’attitude a, bien sûr, était bien préparé pour que le syndicat n’y perde pas de sa dignité. Le Président a annoncé, pour la circonstance, le gel de l’avant-projet de loi sur les hydrocarbures. Une manière d’aider Sidi Saïd à faire passer sa décision auprès du reste de la direction de l’UGTA de soutenir le programme du président de la République. Elle a même fait front commun avec les nationales du FLN et les islamistes du MSP pour promouvoir le programme de Bouteflika.

L’après-élection présidentielle du 8 avril 2004 a été, sans doute, le plus dur pour l’UGTA. Tout en réaffirmant sa volonté d’aider les couches sociales les plus démunies, Bouteflika tient à ses réformes économiques et administratives. Par réformes économiques, il faut entendre l’ouverture à la privatisation des entreprises non stratégiques, l’arrêt de l’aide de l’Etat aux entreprises publiques et l’ouverture à la concurrence. En ce qui concerne les réformes de l’administration, la démarche présidentielle veut qu’on élimine la pléthore de personnels dans la Fonction publique. C’est sur ces deux dossiers que l’UGTA a voulu négocier, sans obtenir toutefois obtenir gain de cause.

En matière de privatisation, Sidi Saïd a été amené à accepter l’idée d’ouverture de capital des entreprises «peu efficaces», pour reprendre l’expression du ministre des Finances, sans que cela fasse de grandes vagues au sein des syndicats sectoriels affiliés à l’UGTA. Même la Fédération de l’agroalimentaire, dont les entreprises du secteur sont les plus menacées par la privatisation, n’a pu mobiliser les travailleurs contre cette option. Situation quasi identique dans les autres secteurs ouverts à l’ouverture du capital de leurs entreprises. S’il n’y a aucune résistance, ou très peu, c’est qu’au sein de l’UGTA, on sent que le train ne peut plus faire marche arrière.

On constate le même silence à propos de l’avant-projet de loi sur les hydrocarbures qui a été remis au goût du jour par le gouvernement Ouyahia, non sans l’accord du président de la République. L’UGTA avance doucement et silencieusement vers l’acceptation de cette loi. Cela n’est pas étonnant puisqu’elle a cautionné celle de la libéralisation du secteur du gaz et de l’électricité, dont l’une des conséquences, pas forcément mauvaise, est la filialisation de la Sonelgaz. A ce propos, il faut rappeler l’opposition farouche qui a été exprimée au début par le syndicat de Sonelgaz, qui a fini par accepter l’idée (et la défendre même) de création de plusieurs filiales au sein de la compagnie mère et, plus encore, d’envisager des investissements privés dans le secteur.

Dans d’autres secteurs, bouleversés par la nouvelle donne économique introduite par les ministres de Bouteflika, le syndicat UGTA a été d’une docilité inattendue. L’ouverture des services portuaires aux entreprises privées est passée quasiment inaperçue. La filialisation de la CNAN et la décision d’ouverture de son capital ne rencontrent aucune résistance. Bien mieux, le syndicat UGTA de cette entreprise, comme celui de l’ENTMV, éligible elle aussi à la privatisation, sont même d’accord avec la politique du gouvernement. Même l’ouverture de capital d’Algérie Télécom envisagée par les pouvoirs publics ne fait pas réagir les syndicalistes de l’UGTA.

Le seul secteur dans lequel les syndicalistes de l’UGTA semblent encore faire de la résistance concerne la restructuration et l’ouverture du capital d’Air Algérie. Mais, là aussi, beaucoup estiment que «les jeux sont faits» et que l’UGTA n’arrêtera pas le processus «au risque de mener la compagnie vers une dérive certaine». Car, dit-on, la compagnie doit faire face à sa restructuration et aux impératifs de remboursement de plusieurs milliards de dinars mobilisés dans le cadre de deux emprunts obligataires.

Concernant le dossier de la Fonction publique, l’UGTA a essuyé une fin de non- recevoir, certes très diplomatique, de la part du chef du gouvernement sur la quasi-totalité des dossiers qu’elle avait négociés.

A la mi-octobre 2004, et après quatre heures de «négociations», le secrétaire général de l’UGTA est «sorti les mains vides». La bipartite a maintenu les choix stratégiques de la réforme de l’Etat en matière de non-permanisation des contractuels (300 000 fonctionnaires sont concernés) de l’administration publique, ainsi que la consécration de la contractualisation dans les recrutements futurs.

Par réalisme ou par opportunisme, l’UGTA s’est finalement éclipsée. Les observateurs estiment que la Centrale syndicale n’avait pas d’autre alternative que de se laisser imposer les choix de l’exécutif. L’UGTA, pense-t-on, «traîne dans ses bagages de lourds dossiers», comme celui relatif au dépôt d’importantes sommes d’argent (plusieurs milliards de dinars) provenant des caisses sociales (Sécurité sociale et Caisse des retraites) dans des comptes de la défunte banque Khalifa. C’est pour cette raison, «qu’il n’a pas été difficile de lui faire admettre des changements qui paraissaient, il n’y a pas si longtemps, irréalisables», estime un ancien militant de l’UGTA.

S’il est certain que la privatisation des entreprises publiques, qui constituent le principal vivier d’adhérents pour l’UGTA, ne sera pas totalement achevée en 2005, elle aura quand même pour conséquence de réduire le champ d’action syndical de la Centrale. «Il faut être sûr que les syndicalistes n’auront plus le même pouvoir dans les entreprises qui passeront totalement ou partiellement dans le secteur privé», affirme-t-on. Ce sera, peut-être, le début de la fin pour l’UGTA.

Abdelkader Djalil

 

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Résultat majeur sur le plan sécuritaire

La fin du GSPC ?

Entre la récupération de Amari Saïfi, dit Abderrezak El Para, l’élimination de Nabil Sahraoui, la “disparition” de Hassan Hattab et enfin les bruits de redditions massives des éléments de ce groupe armé, il y a comme une envie d’annoncer que c’en est fini du GSPC… Fini jusqu’au moment où on n’entendra plus parler d’actes terroristes.

La décapitation du GSPC après l’élimination de Nabil Sahraoui, reconnue par le GSPC lui-même à travers un site Internet, augurait forcément de la fin de ce groupe. L’élimination de l’”émir national” coïncidait avec les annonces de redditions massives qui ont eu lieu - ou n’ont pas eu lieu - … c’est selon ce que l’on veut dire par redditions massives.

Nabil Sahraoui a été éliminé dans la région d’El Kseur, non loin de la forêt d’Adekar où il avait trouvé refuge. Abou Ibrahim Mustapha, le pseudonyme de l’”émir” national du GSPC, et ses principaux adjoints Abbi Abdelaziz, alias “Okacha el para”, Mourad Khatab, alias Abou Omar Abdelber et Abdelmalek Droukdel, alias Abou Mossaab Abdelouadoud sont tombés après une opération militaire de grande envergure.

Pour rappel, Nabil Sahraoui est le remplaçant de Hassan Hattab à la tête du GSPC, qui a fondé le mouvement en 1998. “Okacha el Para” était présenté selon les sources au fait des organisations terroristes comme le remplaçant de Nabil Sahraoui. 

Il reste que cette élimination a été suivie par des bruits insistants, notamment dans la presse, de redditions de plusieurs dizaines, voire de centaines de terroristes du GSPC, alors que l’on observait notamment à Larbaâ des installations de camps de toile destinés à accueillir ces mêmes terroristes.

On évoquait à ce moment-là des rumeurs propagées par les familles de terroristes. On soupçonnait même des ballons d’essai destinés à rééditer la grâce amnistiante de 2000. A croire que le ballon d’essai a réussi puisqu’on parle carrément aujourd’hui d’une loi d’amnistie générale. Il est tout de même utile de rappeler à ce propos que l’ANP et les autres forces de sécurité étaient sur le pied de guerre alors que reprenaient des attentats et des embuscades contre les forces armées de manière significative, principalement en Kabylie. Des terroristes aussi aguerris que convaincus ne peuvent demeurer éternellement dans les maquis alors qu’ils sont coupés de leurs bases arrières et harcelés de toute part, et leur commandement éliminé.

Il reste que des terroristes se sont rendus en grand nombre, notamment à Jijel.

Groupes acculés ou isolés après la débâcle du GSPC, plus d’une centaine d’hommes armés se sont rendus aux autorités, dont ceux activant sous la férule de l’”émir” de la zone, Boughouba Aïssa, chef de la phalange El Mourabitoun du GSPC.

Mais Jijel dans ce cas passe pour un cas particulier, puisqu’il ne se passait pas une semaine où on n’annonçait pas des redditions, notamment des arrivées massives de femmes et d’enfants de terroristes fuyant la misère des maquis.

Le GSPC, organisation particulière pour son “jusqu’au-boutisme” avait rejeté  tout contact et pourparlers avec les autorités.

Au-delà, il y a eu la récupération de Abderrezak El Para, de son vrai nom Amari Saïfi. L’homme devenu vedette médiatique, donné pour mort plusieurs fois, était entre les mains de membres du MDJT, mouvement rebelle en lutte contre le régime de N’djamena.

El Para s’était retrouvé entre leurs mains après avoir été traqué de partout. Il avait marqué l’actualité après le rapt des touristes européens dont une majorité d’Allemands en février 2003. Des touristes libérés après versement d’une rançon qui a permis à ce groupe notamment l’acquisition d’armes dont une grande partie a été détruite par l’ANP lors d’une importante opération militaire menée dans le désert.

El Para devenu une valeur d’échange ne vaudra plus rien une fois que l’Algérie refusera toute tractation ou négociation avec les rebelles tchadiens, et on penche pour une médiation libyenne qui a facilité la récupération de l’homme passé star sur les chaînes de télévision européennes.

Remis aux autorités algériennes, le mythe s’est effondré pour devenir un terroriste à juger.

Ne parlera-t-on plus du GSPC en 2005 ? Cela se verra avec le temps et une fois qu’on aura oublié ou arrêté Belmokhtar, toujours insaisissable.

Amine Esseghir

 

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Politique économique

2005, année du tournant budgétaire

Qu’il s’agisse de ses ressources ou de ses dépenses, le budget de l’Etat connaîtra en 2005 une réorientation qui mettra fin à la politique observée depuis l’application du plan d’ajustement structurel.

L’année 2004 a été riche en indicateurs sur cette nouvelle tendance, introduite à coups d’effets annonce par le ministre des Finances, Abdelatif Benachenhou, traduite notamment à travers la loi de finances et le budget 2005 et leurs projections sur les quatre années à venir.

Il s’agit, essentiellement, de revoir la structure des dépenses, révision au sein de laquelle le chapitre de la gestion des ressources provenant des recettes des exportations des hydrocarbures est appelé à connaître de grandes modifications. Le mot d’ordre est le même pour le gouvernement et le FMI : ramener le niveau de la dépense publique à un niveau soutenable. Cela engagera le gouvernement à œuvrer dans le sens de la réduction des dépenses sociales et d’équipement, quoique cela puisse sembler paradoxal, du moins a priori, si l’on met en avant les 50 milliards de dollars pour le second plan de soutien à la relance économique. Tout s’éclaire, pourtant, si l’on admet que cette enveloppe est essentiellement constituée à partir des différents budgets d’équipement lors des années à venir, parce qu’il faut bien reconnaître qu’en ce moment M, l’Etat est loin de disposer d’un tel matelas qu’il pourrait injecter dans la seule rubrique de réalisation des infrastructures.

L’idée principale, dans ce cadre, est que de toute manière, l’Etat ne peut continuer à jouer son rôle de premier agent économique, en dépit du volume de ressources collectées grâce à la bonne tenue du marché pétrolier et des recettes exceptionnelles qui en découlent. L’Etat ne peut longtemps demeurer premier investisseur, et l’on voit en haut lieu un risque réel dans le prolongement de cette tendance, en cas de retournement soudain et substantiel des cours du marché pétrolier, dont l’économie reste fortement dépendante.

Aussi, l’heure est à la révision de la structure même des affectations de ces mêmes recettes. A en croire les recommandations du FMI, c’est également la répartition de ces recettes, où une grande partie échoit à la compagnie nationale Sonatrach qui doit subvenir à son fonctionnement et poursuivre ses programmes d’investissement, qui doit revue. L’Etat doit épargner davantage et limiter, de ce fait, les dépenses sociales dépendant de ces mêmes recettes.

C’est ce qui explique, du reste, le maintien du plafond des 19 dollars le baril dans l’élaboration de la loi de finances 2005, au moment où les experts les plus alarmistes excluent une baisse allant au-dessous des 30 dollars pour l’année à venir. C’est la consistance du fameux fond de régulation des recettes fiscales qui est en ligne de mire, le gouvernement considérant que si les indicateurs macroéconomiques sont au vert, ce n’est pas pour autant que la situation à long terme est indemne de risques. En effet, avec une dette publique de plus 32 milliards de dollars, la fameuse appellation donnée aux réserves de changes, celle de la “cagnotte”, passe presque au stade de mythe, que le souci de réalisme devrait faire disparaître.

Cette adaptation à la donne de conjoncture reste loin de contribuer au règlement des problèmes systémiques. Si l’on prétend, présentement, se prémunir d’un possible retournement du marché pétrolier et que l’on veuille dès à présent préparer l’après-pétrole, c’est la part des exportations hors hydrocarbures qu’il y a nécessairement lieu d’augmenter. Le gouvernement, qui admet à peine son échec sur ce dossier (capital à la lumière de l’adhésion à l’OMC), ne fait presque rien de décisif pour inverser la tendance. Comme si, gagné par le désespoir, il n’avait plus que le recours au resserrement de sa première ligne de défense, le budget. Ni les programmes énigmatiques de la mise à niveau, ni la réduction des taux d’intérêt bancaire, ni la signature de l’accord sur la zone arabe de libre-échange, ni les ouvertures de l’action diplomatique du chef de l’Etat ni, enfin, les grands aménagements des textes sur l’investissement et l’extension du régime fiscal spécifique n’ont relevé le plafond des exportations (500 millions de dollars par an), encore que le premier exportateur algérien hors hydrocarbures demeure… Sonatrach.

Cela dit, il ne serait peut-être pas une mauvaise chose, du point de vue théorique encore, que cette sagesse budgétaire voie le jour dès l’année prochaine, dans la mesure où un relâchement euphorique serait de nature à représenter un coup de poker pour une économie systémiquement fragile. C’est à ce titre que les arguments du gouvernement restent parfaitement défendables, sous l’angle des doctrines libérales, voire monétaristes, mais elles prêchent cependant par un excès de rigorisme, dont les conséquences ne sont pas moins fâcheuses.

En effet, la même démarche, qui dit vouloir les réformes et plus jamais le statu quo, engage l’Etat à réduire les affectations sociales pour, en principe, financer la création d’emplois. Or, si la première moitié de cette politique devrait commencer à être mise en œuvre dès 2005, rien ne dit ce qui sera accompli pour éponger la réduction des revenus que l’Etat avait pour tâche de distribuer et dont il réduira, peu ou prou, la part. En témoigne, exemple probant, l’impossibilité pour les banques de traduire le milliard de dollars sur liquidités dont elles disposent en investissement productif, autant qu’elles éprouvent de difficultés à recouvrir les prêts colossaux engagés sans retour à une noria d’opérateurs privés.

En fait, à chaque fois qu’une modification de la politique budgétaire se produit, elle met à nu les retards de la réforme financière dont on a du mal à saisir la complication dans la mise en œuvre pour un pouvoir politique le plus fort depuis deux décennies. Et ce retard, qui ne se situe pas au seul chapitre de la privatisation des banques publiques, s’exprime plutôt dans l’inexistence d’une politique des revenus et d’une politique du crédit.

Les orientations budgétaires de l’année 2005 à 2009 nous renvoient, non pas à une politique volontariste de l’Etat, mais à un regain de prudence qui, si elle reste justifiée par les insuffisances du système productif dans son ensemble, n’excuse en rien l’inaptitude de l’Exécutif à traduire dans l’économie réelle, c’est-à-dire dans l’entreprise et sur son environnement direct, les très chers acquis de la stabilisation du cadre macro-économique. Quitte à se répéter, le tournant budgétaire tel que décidé n’est pas celui de la relance et de la recherche de la croissance, mais de la préservation de résultats certes importants mais fragiles et, surtout, obtenus antérieurement et qui deviennent, de fait, le réceptacle des ressources de la vente des hydrocarbures.

Les budgets à venir sont, on le voit bien, ceux du statu quo et non pas du changement. Comme si, gagné par le désespoir de n’avoir pu réformer l’économie, le gouvernement n’avait plus que le recours au resserrement de sa première ligne de défense, le budget.

Nabil Benali

 

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Menace de disparition des grandes librairies

Vers une crise historique du livre

La parité euro-dinar et la contrefaçon ont suffisamment entamé la situation précaire du marché du livre en Algérie. En 2005, celle-ci pourrait empirer avec la menace de disparition des principales librairies du pays.

Vendues aux salariés dans le cadre de cette formule de la privatisation, les ex-Enal (Entreprise nationale du livre, elle-même issue de l’ex-SNED) constituent les principales librairies d’Algérie. Emplacement sur les avenues le plus en vue des grandes villes, grandes surfaces et hautes vitrines, elles sont aussi les derniers lieux de soutien à la production littéraire, en organisant des ventes dédicaces et des conférences-débats. Les événements, même s’ils n’attirent que rarement la foule, n’en constituent pas moins une tradition étendue qui a commencé à prendre racine, phénomène mis en comparaison avec la situation vécue pendant les années 90.

Du reste, les nouveaux propriétaires de ces espaces avaient au départ l’obligation de maintenir l’activité pendant une durée de cinq ans. Après quoi, ils auront la liberté de poursuivre, de changer d’activité ou tout simplement de vendre. Une perspective qui n’est pas lointaine, bien au contraire, elle datera du 1er janvier 2005, jour à partir duquel l’obligation de maintien de l’activité sera définitivement levée. Beaucoup de libraires sont fortement tentés par la reconversion.

Aujourd’hui, il existe près d’une soixantaine de librairies professionnelles, qui ne font pas le contrepoids parmi les 400 librairies tout court et encore moins parmi les 5 400 points de vente à travers le pays. Ces derniers faisant plutôt dans le livre comme activité secondaire, mais se spécialisant surtout dans la papeterie, les fournitures scolaires et de bureau, ou encore la parfumerie et le tabac. Le rôle du libraire est donc on ne peut plus différent, en ce sens qu’il sert à orienter le lecteur, à favoriser les best-sellers à l’échelle régionale, bref à indiquer la tendance dans le domaine éditorial et à faire en sorte de permettre au lectorat de coller aux nouveautés dont il est friand.

La question qui se pose est de savoir, quand on connaît la cherté des livres qui semble a priori suffisante pour renflouer les caisses d’un libraire, pourquoi la tentation est aussi grande. En vérité, ce n’est pas tant le fait que ça ne rapporte pas (ce qui n’est pas le cas), que les chances d’un intérêt plus grand. Selon plusieurs libraires d’Alger, notamment M. Sid Ali Sekheri, vice-président de l’Action syndicale des libraires et gérant de la librairie El Ghazali (rue Didouche- Mourad), “il y a une grande possibilité pour que certains libraires vendent, puisque s’ils gagnent plus ou moins bien leur vie, ils restent tentés par des offres d’achat se chiffrant en milliards !”. Des montants parfaitement justifiables pour une librairie de la taille de  celle du “Tiers Monde” à la place Emir-Abdelkader à Alger où de l’ex-Sned avec deux façades au Front de mer à Oran.

Pour les libraires, il n’y a plus de temps pour le militantisme, du moment que l’Etat les tient à l’écart des grandes ressources. Et par là, ils entendent être autorisés à vendre le livre scolaire comme partout dans le monde, comme en France où cela représente jusqu’à 40 % du chiffre d’affaires des librairies. Ils veulent également être concernés par les appels d’offres pour livrer aux institutions des fonds documentaires. Ils résument tout cela par une politique nationale du livre qui prendrait en charge ces aspects parmi tant d’autres.

Les nouvelles Origines d’Amine Malouf

Pour autant, les libraires ne sont pas indemnes de reproches. Il leur arrive souvent de verser dans le commerce de la contrefaçon, thème ayant fait l’actualité la semaine écoulée, à l’occasion d’une conférence-débat première du genre organisée par les éditions Chihab de Azzedine Guerfi, également président du SNEL (Syndicat national des éditeurs de livre). On estime actuellement à 400 le nombre de titres piratés par an, chiffre considérable face aux capacités nationales qui éditent quelque 1 400 titres, dont 150 ouvrages littéraires seulement par an.

Mais si, jusque-là, les éditeurs nationaux fermaient les yeux sur la contrefaçon qui occupait surtout les trottoirs et les étals des bouquinistes, cette fois la sonnette d’alarme est tirée depuis l’affaire du livre Origines d’Amine Malouf. La maison d’édition Casbah avait à peine réussi à arracher les droits d’auteur à la prestigieuse maison française Gallimard, en consacrant un effort financier considérable, qu’une semaine plus tard, le même titre était déjà sur le marché en version contrefaite, esthétiquement trompeur, mais fabriqué avec du papier journal, bourré d’erreurs de pagination et commercialement imbattable : 450 dinars l’exemplaire au lieu de 2 200 dinars pour l’exemplaire importé !

Tout en reconnaissant sans coup férir proposer des produits contrefaits aux lecteurs, les libraires se défendent, en revanche, en affirmant que cela ne va pas au-delà de 3 à 4% de leur chiffre d’affaires. De plus, ils se sentent avec ça dans la peau de leur personnage, dont la fonction est, après tout, de fournir l’accès au livre à leur client. La contrefaçon inquiète, cependant, les éditeurs algériens précisément parce qu’elle a fait sensiblement irruption dans les librairies. De même, l’ampleur du phénomène est telle que, aujourd’hui, la susceptibilité a gagné le métier et les éditeurs, maîtres de leurs imprimeries, se soupçonnent mutuellement de se faire des enfants dans le dos et “d’intercopiage”, de quoi nous rappeler les bonnes blagues des écrivains plagistes qui parlent, eux, d’intertextualité.

Bref, l’addition est corsée par la faiblesse du dinar face à l’euro, limitant la marge de manœuvre des importateurs qui avaient commencé à trouver du bon dans la revente des ouvrages classiques et techniques notamment, lesquels ont bénéficié d’un récent abattement fiscal. Les gains ne sont plus les mêmes et la liste des livres importés et, donc, le choix et la diversité ne s’en trouvent que plus réduits.

A moins que des mesures musclées et des moyens évidents soient mis en œuvre par l’Etat, via le ministère de la Culture, il est fort à craindre que livre en Algérie devienne encore plus difficile que ça ne l’est présentement. Dans un domaine aussi sensible et stratégique que le livre, il va sans dire qu’on ne peut parler de simple régulation des pouvoirs publics qui privilégieraient la main invisible du marché, l’interaction de l’offre et de la demande. Cela n’aurait d’autre effet que de donner raison à ceux qui pensent qu’après tout, machi bladh’a.

Nabil Benali

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