Semaine du 29 décembre 2004 au 4 janvier 2005

 

L'éditorial: Par Abderrahmane Mahmoudi

Une main seule n’applaudit pas

 

 

 
 
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Une main seule n’applaudit pas

Ne serait-il pas plus judicieux de parler alors aux Algériens le langage de la vérité en leur disant que ce n’est que maintenant que nous pouvons commencer à envisager de construire une démocratie véritable, avec de vrais partis politiques et une vraie presse pluraliste et libre. Sans avoir pour ce faire à renier notre passé récent fait de bravoure et de courage face à un terrorisme innommable, mais le vrai courage consisterait peut-être à cesser de nous mentir.

Un homme, aussi génial soit-il, fût-il président de la République, peut-il seul faire avancer un pays ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité lorsque manquent à ce pays les partis et les organisations politiques dont la mission est d’encadrer et d’orienter une société totalement livrée à elle-même, que le moindre derviche plus ou moins avisé peut transformer en hordes hurlantes et dévastatrices par le simple effet de discours vaguement religieux mais solidement revanchards.  La réponse est évidemment négative, même si ce Président s’appelle Abdelaziz Bouteflika. Il suffit pour s’en convaincre de voir comment sont traités Abassi Madani et Ali Benhadj pour nous rendre compte que l’Algérie reste bien fragile face à des dangers en principe insignifiants, tels ceux représentés par deux hurluberlus dont aucun des deux ne connaît même pas la religion qu’il prétend défendre. La part d’attention et de mesures de sécurité entourant encore Ali Benhadj renseigne assez sur le peu de confiance accordé à de larges secteurs de la population considérés comme suffisamment immatures pour songer à suivre un bonhomme qui a été le déclencheur d’une tragédie de laquelle notre pays est sorti exsangue. Et il faut bien admettre que l’envoi en exil déguisé de Abassi Madani et la surveillance rigoureuse de Ali Benhadj ne sont pas des mesures superflues en l’état actuel des choses. Il est malheureux de constater à cet effet que le niveau de conscience de la société algérienne a même dramatiquement régressé depuis l’ouverture pluraliste en 1990. Une régression qui s’explique essentiellement par l’irruption d’un terrorisme dévastateur qui a éliminé la quasi-totalité des cadres politiques et syndicaux du pays. Ceux qui n’ont pas été tués ayant été contraints à un exil dont beaucoup n’osent pas encore revenir, et ceux qui ont survécu par miracle à la boucherie ne savent pas si le jeu en vaut encore la chandelle.

En quelques douze années, l’Algérie est donc devenue un pays avec une tête et des pieds, mais rien entre les deux. Un pays sans relais, sans leaders intermédiaires et surtout sans véritables canaux de communication et de médiation. Car en plus d’avoir offert en sacrifice ses meilleures filles et ses meilleurs fils au terrorisme et au crime, l’Algérie a également lamentablement raté son entrée dans l’univers du pluralisme et de la démocratie. N’ayons pas peur de le reconnaître, nous sommes complètement passés à côté de la plaque. Nous avions tous les moyens de réussir, mais nous avons confondu vitesse et précipitation en assimilant le juste combat antiterroriste à la liberté d’expression et en profitant de l’hébètement momentané qui a saisi l’Etat pour nous bercer de l’illusion que la révélation de certains scandales (pas très  nombreux au demeurant) était le summum en matière de liberté de la presse. Quinze ans après la mise en route de la Constitution de 1989, il faut bien nous rendre à l’évidence, nous avons certes appris à ne plus vivre sous la botte du parti unique, mais nous restons encore à la recherche de nouvelles formes de vie en commun. Au point que des mots d’ordre sécuritaires comme ceux de réconciliation nationale ou d’amnistie générale prennent soudain l’allure de vastes chantiers politiques qu’ils ne sont évidemment pas et qu’ils ne pourront jamais être. C’est dire l’indigence et la vacuité d’un débat qui voudrait faire du nécessaire rétablissement de la sécurité des projets politiques à part entière.

Ne serait-il pas plus judicieux de parler alors aux Algériens le langage de la vérité en leur disant que ce n’est que maintenant que nous pouvons commencer à envisager de construire une démocratie véritable, avec de vrais partis politiques et une vraie presse pluraliste et libre. Sans avoir pour ce faire à renier notre passé récent fait de bravoure et de courage face à un terrorisme innommable, mais le vrai courage consisterait peut-être à cesser de nous mentir. Plus personne à travers le vaste monde ne considère notre expérience pluraliste comme ayant le moindre rapport avec quelque chose qui s’appelle la démocratie. Nous sommes, certes, plus ou moins sortis du système de parti unique (encore que…), mais sans être entrés dans le moindre autre système connu. Ce qui explique en grande partie la situation de flou généralisé qui entoure ce second mandat d’un Président qui n’ose probablement pas encore dire son fait à une classe politique factice et à une scène médiatique auto-intoxiquée, mais qui sera bien obligé de le faire s’il espère faire enfin bouger les choses. Car il ne suffit pas de décréter la fin de l’ère de la légitimité révolutionnaire, encore faut-il donner les moyens à la société  algérienne de mettre en œuvre ce décret. Et ces moyens sont incontournables, des partis politiques crédibles et des médias, publics et privés, réellement démocratiques. La réconciliation nationale suivra d’elle-même.

A. M.

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