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Une
main seule n’applaudit pas
Ne serait-il pas
plus judicieux de parler alors aux Algériens le langage de la vérité
en leur disant que ce n’est que maintenant que nous pouvons
commencer à envisager de construire une démocratie véritable, avec
de vrais partis politiques et une vraie presse pluraliste et libre.
Sans avoir pour ce faire à renier notre passé récent fait de
bravoure et de courage face à un terrorisme innommable, mais le vrai
courage consisterait peut-être à cesser de nous mentir.
Un homme, aussi
génial soit-il, fût-il président de la République, peut-il seul
faire avancer un pays ? La question se pose avec d’autant plus
d’acuité lorsque manquent à ce pays les partis et les organisations
politiques dont la mission est d’encadrer et d’orienter une société
totalement livrée à elle-même, que le moindre derviche plus ou moins
avisé peut transformer en hordes hurlantes et dévastatrices par le
simple effet de discours vaguement religieux mais solidement
revanchards. La réponse est évidemment négative, même si ce
Président s’appelle Abdelaziz Bouteflika. Il suffit pour s’en
convaincre de voir comment sont traités Abassi Madani et Ali Benhadj
pour nous rendre compte que l’Algérie reste bien fragile face à des
dangers en principe insignifiants, tels ceux représentés par deux
hurluberlus dont aucun des deux ne connaît même pas la religion
qu’il prétend défendre. La part d’attention et de mesures de
sécurité entourant encore Ali Benhadj renseigne assez sur le peu de
confiance accordé à de larges secteurs de la population considérés
comme suffisamment immatures pour songer à suivre un bonhomme qui a
été le déclencheur d’une tragédie de laquelle notre pays est sorti
exsangue. Et il faut bien admettre que l’envoi en exil déguisé de
Abassi Madani et la surveillance rigoureuse de Ali Benhadj ne sont
pas des mesures superflues en l’état actuel des choses. Il est
malheureux de constater à cet effet que le niveau de conscience de
la société algérienne a même dramatiquement régressé depuis
l’ouverture pluraliste en 1990. Une régression qui s’explique
essentiellement par l’irruption d’un terrorisme dévastateur qui a
éliminé la quasi-totalité des cadres politiques et syndicaux du
pays. Ceux qui n’ont pas été tués ayant été contraints à un exil
dont beaucoup n’osent pas encore revenir, et ceux qui ont survécu
par miracle à la boucherie ne savent pas si le jeu en vaut encore la
chandelle.
En quelques douze
années, l’Algérie est donc devenue un pays avec une tête et des
pieds, mais rien entre les deux. Un pays sans relais, sans leaders
intermédiaires et surtout sans véritables canaux de communication et
de médiation. Car en plus d’avoir offert en sacrifice ses meilleures
filles et ses meilleurs fils au terrorisme et au crime, l’Algérie a
également lamentablement raté son entrée dans l’univers du
pluralisme et de la démocratie. N’ayons pas peur de le reconnaître,
nous sommes complètement passés à côté de la plaque. Nous avions
tous les moyens de réussir, mais nous avons confondu vitesse et
précipitation en assimilant le juste combat antiterroriste à la
liberté d’expression et en profitant de l’hébètement momentané qui a
saisi l’Etat pour nous bercer de l’illusion que la révélation de
certains scandales (pas très nombreux au demeurant) était le summum
en matière de liberté de la presse. Quinze ans après la mise en
route de la Constitution de 1989, il faut bien nous rendre à
l’évidence, nous avons certes appris à ne plus vivre sous la botte
du parti unique, mais nous restons encore à la recherche de
nouvelles formes de vie en commun. Au point que des mots d’ordre
sécuritaires comme ceux de réconciliation nationale ou d’amnistie
générale prennent soudain l’allure de vastes chantiers politiques
qu’ils ne sont évidemment pas et qu’ils ne pourront jamais être.
C’est dire l’indigence et la vacuité d’un débat qui voudrait faire
du nécessaire rétablissement de la sécurité des projets politiques à
part entière.
Ne serait-il pas
plus judicieux de parler alors aux Algériens le langage de la vérité
en leur disant que ce n’est que maintenant que nous pouvons
commencer à envisager de construire une démocratie véritable, avec
de vrais partis politiques et une vraie presse pluraliste et libre.
Sans avoir pour ce faire à renier notre passé récent fait de
bravoure et de courage face à un terrorisme innommable, mais le vrai
courage consisterait peut-être à cesser de nous mentir. Plus
personne à travers le vaste monde ne considère notre expérience
pluraliste comme ayant le moindre rapport avec quelque chose qui
s’appelle la démocratie. Nous sommes, certes, plus ou moins sortis
du système de parti unique (encore que…), mais sans être entrés dans
le moindre autre système connu. Ce qui explique en grande partie la
situation de flou généralisé qui entoure ce second mandat d’un
Président qui n’ose probablement pas encore dire son fait à une
classe politique factice et à une scène médiatique auto-intoxiquée,
mais qui sera bien obligé de le faire s’il espère faire enfin bouger
les choses. Car il ne suffit pas de décréter la fin de l’ère de la
légitimité révolutionnaire, encore faut-il donner les moyens à la
société algérienne de mettre en œuvre ce décret. Et ces moyens sont
incontournables, des partis politiques crédibles et des médias,
publics et privés, réellement démocratiques. La réconciliation
nationale suivra d’elle-même.
A. M.
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