Semaine du 29 décembre 2004 au 4 janvier 2005

 

Classe politique

Les deux clivages fondamentaux

 

 

 
 
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Les deux clivages fondamentaux

Si le président n’avait pas redit dernièrement que la priorité pour lui restait la réconciliation nationale, et que dans le but de la parachever il comptait proposer une mesure d’amnistie générale qu’il soumettrait à référendum, il y aurait de fortes chances pour que la recomposition politique soit aujourd’hui au cœur du débat public. Certes, cette question n’est pas nouvelle, plus d’une fois elle s’est posée dans le passé, mais sans doute revêt-elle aujourd’hui un caractère pressant, susceptible de devenir plus impérieux encore à l’avenir, la dernière élection présidentielle ayant, en effet, mis en évidence l’inadéquation de la classe politique dans son ensemble, au regard des exigences de la transition, la grande distance qui la sépare de la société dont elle est censée être une émanation différenciée.

Il ne faut pas comprendre par là que seule la réélection triomphale du président sortant souligne un statut confinant à la marginalité. Car s’il n’y avait que cet aspect, il resterait possible d’accuser le zèle d’une administration soucieuse de flatter l’ego d’un chef qu’elle savait par avance indétrônable. Des candidats malheureux ont bien tenté de jeter une ombre sur cette victoire écrasante, mais ils ont prêché dans le désert. Ils ont sombré dans le silence après leur tentative, plus destinée peut-être à amortir le choc produit sur leurs troupes par leurs scores médiocres qu’à retrancher du succès remporté par leur adversaire commun, comme s’ils admettaient par l’inaction dans laquelle ils se sont cantonnés depuis la sanction qu’ils avaient commencé par contester en paroles. Il n’y a pas de meilleure preuve que la partie était en fait très inégale entre le président sortant et ses rivaux, qui s’étaient jurés de lui barrer la route, que le fait qu’ils aient déserté la scène, et si complètement d’ailleurs qu’ils donnent pour le moment le sentiment de s’être éclipsés sans espoir de retour. Quand on a promis haut et fort de rééditer le scénario géorgien, si Abdelaziz Bouteflika était réélu, pour ensuite nier qu’il ait été jamais question d’en appeler au peuple, c’est tout son crédit qu’on a joué en une seule mise, et qu’on a perdu en une seule fois.

Le premier système de partis mis sur pied dans le cadre de la constitution de 1989 ne fait plus illusion. Et c’est la dernière élection présidentielle qui lui a porté le coup de grâce en mettant à nu ses carences de toutes sortes. Ce serait une erreur de ne pas retenir la leçon donnée à cette occasion – non pas seulement par le scrutin de 8 avril, mais par le climat même dans lequel a baigné la campagne, qui s’est prolongée des mois durant, voire des années. L’opinion publique a longtemps fait preuve d’indulgence envers des partis dont elle pensait qu’ils finiraient par devenir matures. Elle dispose désormais du recul nécessaire pour s’apercevoir qu’un vice congénital bloque leur croissance, et que selon toute vraisemblance, il en sera toujours ainsi. Les désigner au demeurant du terme de partis constitue souvent un abus de langage. La plupart ne sont en fait que des organisations dévouées à un chef ; tout indique qu’elles ne lui survivront pas. Or un parti ne mérite son nom qu’à partir du moment où la légitimité charismatique du fondateur a cédé à la place à un autre type de légitimité, celle que confère un fonctionnement régulier, routinier même, obéissant à des règles librement conçues et adoptées. A part le FLN, qui a changé plusieurs fois de directions, à ne considérer que son histoire depuis les débuts du pluralisme, aucun parti n’a encore fourni la preuve de sa pérennité, leurs fondateurs étant toujours aux commandes. Cela ne veut pas dire du reste qu’ils ne sont pas viables, ou que le FLN a, de ce fait, un grand avenir devant lui. Pour ce qui le regarde tout particulièrement, on peut même dire qu’il a peu de motifs de se réjouir à cet égard, comme l’atteste la division qui l’a affecté dans la perspective de l’élection présidentielle. L’épisode a, en effet, confirmé ce que l’on savait déjà, à savoir que ce parti n’en était pas un en réalité, puisqu’il n’était même pas en possession des leviers de son destin. Il appartient non pas à la classe politique, à un système de partis autrement dit, dont la place se situe entre la société civile d’une part, et l’appareil d’Etat de l’autre, mais aux tenants du pouvoir qui usent et abusent de lui comme ils l’entendent. C’est une partie dans un tout ; il peut lui arriver à tout moment que l’ordre qui l’enserre décide de se passer de lui. On le voit donc, si la classe politique hors le FLN accuse d’énormes déficits en termes de doctrines aussi bien que d’ancrage dans la société, le FLN, pour sa part, est, du moins depuis l’avènement du pluralisme, un appareil, ou plutôt une machine, qui n’est pas régie par une logique propre à une organisation partisane, auquel cas il serait libre de ses mouvements, mais en fonction de stratégies qui s’élaborent en dehors de lui, et qu’il est tenu quand même de mettre en œuvre.

Le système constitué par le FLN et les autres partis, d’un poids nettement inférieur en termes de militants et d’électeurs, ne forme pas un véritable système de partis, de nature à permettre à une démocratie de réguler les conflits sociaux de toutes sortes qui divisent le pays.

Arrivé là, on peut objecter qu’à l’origine la classe politique n’était pas ainsi composée. Celle que l’on voit aujourd’hui est diminuée, par rapport à sa première forme, de la pièce maîtresse qu’était le représentant de l’islamisme radical, courant majoritaire au début du  pluralisme. La dissolution de ce parti, pourra-t-on ajouter,   a représenté un choc pour l’opinion, d’autant qu’elle survenait au lendemain d’une victoire éclatante remportée par lui. Laissons de côté la question de savoir si cette décision était justifiée ou non. Le fait est, dit-on, que les Algériens, dans leur majorité, ont cessé de croire dès ce moment aux bienfaits de la démocratie ; ils en seraient même venus à la craindre, ayant subi la violence qu’elle (ou seulement ses excès) a générée, de sorte qu’il faut prévoir un temps plus ou moins long de passage à vide, une période équivalant à une convalescence, avant d’espérer la voir reprendre confiance en elle-même et dans un système de libertés. La société serait, selon ce point de vue, encore enfoncée dans la dépression où l’a plongée le déchaînement de violence, et songerait bien plus à la manière de surmonter les affres qu’elle continuerait de souffrir, qu’à se passionner de nouveau pour le débat politique. Elle ne serait pas encore prête pour les affrontements d’idées à venir, toutes les garanties lui seraient-elles données qu’ils ne déboucheraient pas sur la violence. Chez nos voisins, les dirigeants ont désormais un argument de poids à opposer à toute revendication politique par trop pressante, ils demandent aux contestataires si leur objectif est de provoquer le chaos sanglant produit par la “démocratie” en Algérie, et il semble que ce soit souverain pour faire retomber aussitôt les ardeurs militantes.

Il y aurait donc une désaffection générale qui s’étendrait à l’ensemble du champ politique et dont, naturellement, les partis seraient les premières victimes. A en croire cette façon de voir, le mal serait profond, ce qui expliquerait que le président Bouteflika ait été réélu avec un score aussi important. Il se peut que cette explication d’ordre psychologique recèle une part de vérité, il est douteux toutefois qu’elle dissuade quiconque voudrait proposer un autre projet. Cette personne penserait au contraire que les circonstances sont toutes indiquées pour faire irruption sur la scène politique, dès lors que l’ancienne classe politique se ressent elle-même du mal qu’elle impute à la société.

La reconfiguration politique, il faut le dire, ce n’est pas seulement une préoccupation entretenue par des intellectuels ou des politiques, ce qui revient souvent au même, c’est aussi un souci pour les gouvernants, ainsi qu’en témoigne la remarque incidente faite par le président Bouteflika dans son dernier discours devant les moudjahidine. Il est vrai qu’il n’a abordé la question que pour renvoyer son traitement à plus tard. Ce n’est quand même pas une parole en l’air. Elle dit que la recomposition politique est une tâche à laquelle le président en personne compte un jour se consacrer. En règle générale, cependant, ce n’est pas le genre de choses sur quoi un pouvoir a le plus envie de communiquer. D’autant moins d’ailleurs qu’il dispose d’un bon plan, qui n’attend que d’être mis en œuvre. Imagine-t-on, en effet, des partis créés de toutes pièces, et cela au vu et au su de tout le monde ? Pour le moins, ils partiraient dans l’existence avec un grave handicap ! En réalité, s’il doit y avoir reconfiguration, ce n’est pas dans les laboratoires qu’elle doit être conçue. Un parti étant une émanation de la société civile, c’est à celle-ci qu’il appartient de lui donner naissance en toute autonomie. Les autorités devraient se borner à veiller à ce que le processus soit conforme à la légalité. Le fait est qu’une formation politique digne de ce nom ne naît jamais ex nihilo. Un courant d’opinion, toutes sortes d’organisations, des réseaux informels, des proto-partis, et même des partis ayant pignon sur rue, lui préexistent. Un vrai parti, c’est-à-dire une organisation qui ne soit pas la chose de quelqu’un, vouée à la satisfaction de ses seules ambitions, comme c’est malheureusement le cas pour la plupart des partis existants, se forme sur la base d’un projet aussi largement  fédérateur que possible, mais qui épouse les contours d’une ligne de fracture traversant la société et délimitant des secteurs dont il veut être le médiateur sur la scène politique. Un parti inscrit dans la rationalité se fonde sur un projet, une doctrine, et un programme, tous trois reflétant les intérêts d’une section de la société, tous trois polémiques, parce qu’élaborés en opposition à des projets concurrents. C’est que la fonction d’un parti est double : il procède du conflit, mais c’est pour intégrer celui-ci dans le politique, permettant ainsi à la société de le contrôler, de le pacifier, d’en tirer parti peut-être. Un parti joue un rôle d’intégration, mais dans l’exacte mesure où il prend place dans un système de partis, auxquels il s’oppose pour se poser. Du temps du parti unique, en fait, il n’y avait pas de parti, sauf peut-être ceux qui tentaient de se développer, ou qui végétaient, dans la clandestinité. Un parti n’existe que par rapport à d’autres partis, ces autres pouvant être réduits à l’unité.

On conviendra sans difficulté, je crois, que deux grands clivages divisent de nos jours la société. Le fait qu’ils structurent le débat n’a pas entamé leur virulence. Ils sont de toute évidence durables. Le premier concerne  le rapport qu’il y a lieu d’établir entre l’Etat, ou plutôt toute la sphère publique, et la religion. Une partie de la société civile professe que l’Etat et la religion doivent être en communion parfaite, au point de se confondre, ou seulement en harmonie, tandis que l’autre partie entend les séparer. Le conflit est universel ; il était fondamental en Europe au temps où l’Etat-nation se développait, mais depuis lors il a perdu de son intensité, sans se dissiper pour autant, il suffit au contraire de bien peu de choses pour qu’il se ranime et redevient brûlant. C’est la démocratie qui a fini par le désamorcer, le délester du danger qu’il recèle pour la cohésion nationale, en somme par l’institutionnaliser. Il s’agit là du fameux clivage Eglise/Etat des spécialistes occidentaux, qui, pour être ancien, n’en reste pas moins actuel. Aux Etats-Unis, par exemple, il donne le sentiment d’être redevenu la contradiction fondamentale ; sans la guerre d’Irak, qui pousse à l’œcuménisme (encore que l’évangilisme le soit aussi), tout ce que la société américaine compte de républicains déterminés, auraient donné de la voix de manière beaucoup plus forte qu’ils le font aujourd’hui. La querelle religieuse est, en fait, latente ; même dans les pays où elle semble réglée depuis longtemps, il n’est pas à exclure qu’elle se rallume de nouveau. Dans nos pays, le conflit est encore à l’état fondamental. Il n’est même pas exagéré de dire que c’est lui qui a empêché que la démocratisation, amorcée il y a maintenant seize ans, se poursuive jusqu’au point de non-retour. Ayant éclaté dans toute sa sauvagerie, il a du même coup étouffé dans l’œuf l’expérience démocratique naissante.

Il existe un deuxième grand conflit dans la société algérienne, et celui-là aussi est des plus classiques. Il est universel et, de surcroît, à l’encontre de ce qui se dit souvent aujourd’hui, il n’a nulle part perdu de sa force ; il oppose les possédants aux travailleurs. La forme qu’il revêt diffère selon les pays et les époques, mais aucune société n’a jamais réussi à le transcender. Le propre de la démocratie, ce n’est d’ailleurs pas de régler les conflits qui tiennent à la nature même de la société moderne (il faudrait pour cela changer de société), mais de les réguler, de les ramener à un niveau d’intensité assez bas pour qu’ils soient maintenus sous contrôle. La supériorité de la démocratie comme système politique vient de ce qu’elle permet d’étaler dans la durée des conflits constitutifs, qui ne peuvent donc être réglés sans que la société soit du même coup ou désintégrée ou transformée.

Les deux grands clivages qui divisent la société ne sont pas superposables, et ils sont fonction de deux variables essentiels dans le cas algérien : la transition à la démocratie et la transition à l’économie de marché. Cela veut dire que les laïcs et leurs adversaires, que ceux-ci soient des islamistes déclarés ou qu’ils soient seulement partisans de l’islam religion d’Etat, ne se retrouvent pas tels que les départage le premier clivage le long de l’axe du deuxième clivage. S’il n’y avait que la division possédants/travailleurs, des islamistes purs et durs se trouveraient du même côté de la ligne de partage que des laïcs convaincus. Si ces alliances sont contre-nature, c’est parce que les deux clivages opèrent simultanément, sans compter d’autres encore, dont il n’a pas été question, mais qui sont effectifs. Par exemple : l’opposition, qui n’est certes pas fondamentale, entre islamistes, partisan d’une islamisation poussée de la société, et les nationalistes, qu’ils soient ou non démocrates, qui veulent s’en tenir au rapport établi actuellement entre Etat et religion.

Pour ce qui est du clivage possédants/travailleurs, il faut se garder de croire qu’il se pose uniquement en termes idéologiques. Il peut se poser en des domaines qui semblent tout fort éloignés des considérations directement politiques. Il renvoie à des contradictions de classes, partout dans le monde. En Algérie, aujourd’hui, il revêt la forme de l’opposition visible entre partisans d’une libéralisation tous azimuts, et partisans d’une transition à l’économie de marché menée à un rythme qui minimise ce qu’on appelle les coûts sociaux. Mais en cela non plus l’Algérie ne fait pas preuve d’originalité. C’est l’opposition classique entre maximalistes et minimalistes qui prend forme chaque fois que se pose la question du passage d’une forme à une autre.

M. Habili

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