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Classe politique
Les deux
clivages fondamentaux
Si le président
n’avait pas redit dernièrement que la priorité pour lui restait la
réconciliation nationale, et que dans le but de la parachever il
comptait proposer une mesure d’amnistie générale qu’il soumettrait à
référendum, il y aurait de fortes chances pour que la recomposition
politique soit aujourd’hui au cœur du débat public. Certes, cette
question n’est pas nouvelle, plus d’une fois elle s’est posée dans
le passé, mais sans doute revêt-elle aujourd’hui un caractère
pressant, susceptible de devenir plus impérieux encore à l’avenir,
la dernière élection présidentielle ayant, en effet, mis en évidence
l’inadéquation de la classe politique dans son ensemble, au regard
des exigences de la transition, la grande distance qui la sépare de
la société dont elle est censée être une émanation différenciée.
Il ne faut pas
comprendre par là que seule la réélection triomphale du président
sortant souligne un statut confinant à la marginalité. Car s’il n’y
avait que cet aspect, il resterait possible d’accuser le zèle d’une
administration soucieuse de flatter l’ego d’un chef qu’elle savait
par avance indétrônable. Des candidats malheureux ont bien tenté de
jeter une ombre sur cette victoire écrasante, mais ils ont prêché
dans le désert. Ils ont sombré dans le silence après leur tentative,
plus destinée peut-être à amortir le choc produit sur leurs troupes
par leurs scores médiocres qu’à retrancher du succès remporté par
leur adversaire commun, comme s’ils admettaient par l’inaction dans
laquelle ils se sont cantonnés depuis la sanction qu’ils avaient
commencé par contester en paroles. Il n’y a pas de meilleure preuve
que la partie était en fait très inégale entre le président sortant
et ses rivaux, qui s’étaient jurés de lui barrer la route, que le
fait qu’ils aient déserté la scène, et si complètement d’ailleurs
qu’ils donnent pour le moment le sentiment de s’être éclipsés sans
espoir de retour. Quand on a promis haut et fort de rééditer le
scénario géorgien, si Abdelaziz Bouteflika était réélu, pour ensuite
nier qu’il ait été jamais question d’en appeler au peuple, c’est
tout son crédit qu’on a joué en une seule mise, et qu’on a perdu en
une seule fois.
Le premier système
de partis mis sur pied dans le cadre de la constitution de 1989 ne
fait plus illusion. Et c’est la dernière élection présidentielle qui
lui a porté le coup de grâce en mettant à nu ses carences de toutes
sortes. Ce serait une erreur de ne pas retenir la leçon donnée à
cette occasion – non pas seulement par le scrutin de 8 avril, mais
par le climat même dans lequel a baigné la campagne, qui s’est
prolongée des mois durant, voire des années. L’opinion publique a
longtemps fait preuve d’indulgence envers des partis dont elle
pensait qu’ils finiraient par devenir matures. Elle dispose
désormais du recul nécessaire pour s’apercevoir qu’un vice
congénital bloque leur croissance, et que selon toute vraisemblance,
il en sera toujours ainsi. Les désigner au demeurant du terme de
partis constitue souvent un abus de langage. La plupart ne sont en
fait que des organisations dévouées à un chef ; tout indique
qu’elles ne lui survivront pas. Or un parti ne mérite son nom qu’à
partir du moment où la légitimité charismatique du fondateur a cédé
à la place à un autre type de légitimité, celle que confère un
fonctionnement régulier, routinier même, obéissant à des règles
librement conçues et adoptées. A part le FLN, qui a changé plusieurs
fois de directions, à ne considérer que son histoire depuis les
débuts du pluralisme, aucun parti n’a encore fourni la preuve de sa
pérennité, leurs fondateurs étant toujours aux commandes. Cela ne
veut pas dire du reste qu’ils ne sont pas viables, ou que le FLN a,
de ce fait, un grand avenir devant lui. Pour ce qui le regarde tout
particulièrement, on peut même dire qu’il a peu de motifs de se
réjouir à cet égard, comme l’atteste la division qui l’a affecté
dans la perspective de l’élection présidentielle. L’épisode a, en
effet, confirmé ce que l’on savait déjà, à savoir que ce parti n’en
était pas un en réalité, puisqu’il n’était même pas en possession
des leviers de son destin. Il appartient non pas à la classe
politique, à un système de partis autrement dit, dont la place se
situe entre la société civile d’une part, et l’appareil d’Etat de
l’autre, mais aux tenants du pouvoir qui usent et abusent de lui
comme ils l’entendent. C’est une partie dans un tout ; il peut lui
arriver à tout moment que l’ordre qui l’enserre décide de se passer
de lui. On le voit donc, si la classe politique hors le FLN accuse
d’énormes déficits en termes de doctrines aussi bien que d’ancrage
dans la société, le FLN, pour sa part, est, du moins depuis
l’avènement du pluralisme, un appareil, ou plutôt une machine, qui
n’est pas régie par une logique propre à une organisation partisane,
auquel cas il serait libre de ses mouvements, mais en fonction de
stratégies qui s’élaborent en dehors de lui, et qu’il est tenu quand
même de mettre en œuvre.
Le système
constitué par le FLN et les autres partis, d’un poids nettement
inférieur en termes de militants et d’électeurs, ne forme pas un
véritable système de partis, de nature à permettre à une démocratie
de réguler les conflits sociaux de toutes sortes qui divisent le
pays.
Arrivé là, on peut
objecter qu’à l’origine la classe politique n’était pas ainsi
composée. Celle que l’on voit aujourd’hui est diminuée, par rapport
à sa première forme, de la pièce maîtresse qu’était le représentant
de l’islamisme radical, courant majoritaire au début du pluralisme.
La dissolution de ce parti, pourra-t-on ajouter, a représenté un
choc pour l’opinion, d’autant qu’elle survenait au lendemain d’une
victoire éclatante remportée par lui. Laissons de côté la question
de savoir si cette décision était justifiée ou non. Le fait est,
dit-on, que les Algériens, dans leur majorité, ont cessé de croire
dès ce moment aux bienfaits de la démocratie ; ils en seraient même
venus à la craindre, ayant subi la violence qu’elle (ou seulement
ses excès) a générée, de sorte qu’il faut prévoir un temps plus ou
moins long de passage à vide, une période équivalant à une
convalescence, avant d’espérer la voir reprendre confiance en
elle-même et dans un système de libertés. La société serait, selon
ce point de vue, encore enfoncée dans la dépression où l’a plongée
le déchaînement de violence, et songerait bien plus à la manière de
surmonter les affres qu’elle continuerait de souffrir, qu’à se
passionner de nouveau pour le débat politique. Elle ne serait pas
encore prête pour les affrontements d’idées à venir, toutes les
garanties lui seraient-elles données qu’ils ne déboucheraient pas
sur la violence. Chez nos voisins, les dirigeants ont désormais un
argument de poids à opposer à toute revendication politique par trop
pressante, ils demandent aux contestataires si leur objectif est de
provoquer le chaos sanglant produit par la “démocratie” en Algérie,
et il semble que ce soit souverain pour faire retomber aussitôt les
ardeurs militantes.
Il y aurait donc
une désaffection générale qui s’étendrait à l’ensemble du champ
politique et dont, naturellement, les partis seraient les premières
victimes. A en croire cette façon de voir, le mal serait profond, ce
qui expliquerait que le président Bouteflika ait été réélu avec un
score aussi important. Il se peut que cette explication d’ordre
psychologique recèle une part de vérité, il est douteux toutefois
qu’elle dissuade quiconque voudrait proposer un autre projet. Cette
personne penserait au contraire que les circonstances sont toutes
indiquées pour faire irruption sur la scène politique, dès lors que
l’ancienne classe politique se ressent elle-même du mal qu’elle
impute à la société.
La reconfiguration
politique, il faut le dire, ce n’est pas seulement une préoccupation
entretenue par des intellectuels ou des politiques, ce qui revient
souvent au même, c’est aussi un souci pour les gouvernants, ainsi
qu’en témoigne la remarque incidente faite par le président
Bouteflika dans son dernier discours devant les moudjahidine. Il est
vrai qu’il n’a abordé la question que pour renvoyer son traitement à
plus tard. Ce n’est quand même pas une parole en l’air. Elle dit que
la recomposition politique est une tâche à laquelle le président en
personne compte un jour se consacrer. En règle générale, cependant,
ce n’est pas le genre de choses sur quoi un pouvoir a le plus envie
de communiquer. D’autant moins d’ailleurs qu’il dispose d’un bon
plan, qui n’attend que d’être mis en œuvre. Imagine-t-on, en effet,
des partis créés de toutes pièces, et cela au vu et au su de tout le
monde ? Pour le moins, ils partiraient dans l’existence avec un
grave handicap ! En réalité, s’il doit y avoir reconfiguration, ce
n’est pas dans les laboratoires qu’elle doit être conçue. Un parti
étant une émanation de la société civile, c’est à celle-ci qu’il
appartient de lui donner naissance en toute autonomie. Les autorités
devraient se borner à veiller à ce que le processus soit conforme à
la légalité. Le fait est qu’une formation politique digne de ce nom
ne naît jamais ex nihilo. Un courant d’opinion, toutes sortes
d’organisations, des réseaux informels, des proto-partis, et même
des partis ayant pignon sur rue, lui préexistent. Un vrai parti,
c’est-à-dire une organisation qui ne soit pas la chose de quelqu’un,
vouée à la satisfaction de ses seules ambitions, comme c’est
malheureusement le cas pour la plupart des partis existants, se
forme sur la base d’un projet aussi largement fédérateur que
possible, mais qui épouse les contours d’une ligne de fracture
traversant la société et délimitant des secteurs dont il veut être
le médiateur sur la scène politique. Un parti inscrit dans la
rationalité se fonde sur un projet, une doctrine, et un programme,
tous trois reflétant les intérêts d’une section de la société, tous
trois polémiques, parce qu’élaborés en opposition à des projets
concurrents. C’est que la fonction d’un parti est double : il
procède du conflit, mais c’est pour intégrer celui-ci dans le
politique, permettant ainsi à la société de le contrôler, de le
pacifier, d’en tirer parti peut-être. Un parti joue un rôle
d’intégration, mais dans l’exacte mesure où il prend place dans un
système de partis, auxquels il s’oppose pour se poser. Du temps du
parti unique, en fait, il n’y avait pas de parti, sauf peut-être
ceux qui tentaient de se développer, ou qui végétaient, dans la
clandestinité. Un parti n’existe que par rapport à d’autres partis,
ces autres pouvant être réduits à l’unité.
On conviendra sans
difficulté, je crois, que deux grands clivages divisent de nos jours
la société. Le fait qu’ils structurent le débat n’a pas entamé leur
virulence. Ils sont de toute évidence durables. Le premier concerne
le rapport qu’il y a lieu d’établir entre l’Etat, ou plutôt toute la
sphère publique, et la religion. Une partie de la société civile
professe que l’Etat et la religion doivent être en communion
parfaite, au point de se confondre, ou seulement en harmonie, tandis
que l’autre partie entend les séparer. Le conflit est universel ; il
était fondamental en Europe au temps où l’Etat-nation se
développait, mais depuis lors il a perdu de son intensité, sans se
dissiper pour autant, il suffit au contraire de bien peu de choses
pour qu’il se ranime et redevient brûlant. C’est la démocratie qui a
fini par le désamorcer, le délester du danger qu’il recèle pour la
cohésion nationale, en somme par l’institutionnaliser. Il s’agit là
du fameux clivage Eglise/Etat des spécialistes occidentaux, qui,
pour être ancien, n’en reste pas moins actuel. Aux Etats-Unis, par
exemple, il donne le sentiment d’être redevenu la contradiction
fondamentale ; sans la guerre d’Irak, qui pousse à l’œcuménisme
(encore que l’évangilisme le soit aussi), tout ce que la société
américaine compte de républicains déterminés, auraient donné de la
voix de manière beaucoup plus forte qu’ils le font aujourd’hui. La
querelle religieuse est, en fait, latente ; même dans les pays où
elle semble réglée depuis longtemps, il n’est pas à exclure qu’elle
se rallume de nouveau. Dans nos pays, le conflit est encore à l’état
fondamental. Il n’est même pas exagéré de dire que c’est lui qui a
empêché que la démocratisation, amorcée il y a maintenant seize ans,
se poursuive jusqu’au point de non-retour. Ayant éclaté dans toute
sa sauvagerie, il a du même coup étouffé dans l’œuf l’expérience
démocratique naissante.
Il existe un
deuxième grand conflit dans la société algérienne, et celui-là aussi
est des plus classiques. Il est universel et, de surcroît, à
l’encontre de ce qui se dit souvent aujourd’hui, il n’a nulle part
perdu de sa force ; il oppose les possédants aux travailleurs. La
forme qu’il revêt diffère selon les pays et les époques, mais aucune
société n’a jamais réussi à le transcender. Le propre de la
démocratie, ce n’est d’ailleurs pas de régler les conflits qui
tiennent à la nature même de la société moderne (il faudrait pour
cela changer de société), mais de les réguler, de les ramener à un
niveau d’intensité assez bas pour qu’ils soient maintenus sous
contrôle. La supériorité de la démocratie comme système politique
vient de ce qu’elle permet d’étaler dans la durée des conflits
constitutifs, qui ne peuvent donc être réglés sans que la société
soit du même coup ou désintégrée ou transformée.
Les deux grands
clivages qui divisent la société ne sont pas superposables, et ils
sont fonction de deux variables essentiels dans le cas algérien : la
transition à la démocratie et la transition à l’économie de marché.
Cela veut dire que les laïcs et leurs adversaires, que ceux-ci
soient des islamistes déclarés ou qu’ils soient seulement partisans
de l’islam religion d’Etat, ne se retrouvent pas tels que les
départage le premier clivage le long de l’axe du deuxième clivage.
S’il n’y avait que la division possédants/travailleurs, des
islamistes purs et durs se trouveraient du même côté de la ligne de
partage que des laïcs convaincus. Si ces alliances sont
contre-nature, c’est parce que les deux clivages opèrent
simultanément, sans compter d’autres encore, dont il n’a pas été
question, mais qui sont effectifs. Par exemple : l’opposition, qui
n’est certes pas fondamentale, entre islamistes, partisan d’une
islamisation poussée de la société, et les nationalistes, qu’ils
soient ou non démocrates, qui veulent s’en tenir au rapport établi
actuellement entre Etat et religion.
Pour ce qui est du
clivage possédants/travailleurs, il faut se garder de croire qu’il
se pose uniquement en termes idéologiques. Il peut se poser en des
domaines qui semblent tout fort éloignés des considérations
directement politiques. Il renvoie à des contradictions de classes,
partout dans le monde. En Algérie, aujourd’hui, il revêt la forme de
l’opposition visible entre partisans d’une libéralisation tous
azimuts, et partisans d’une transition à l’économie de marché menée
à un rythme qui minimise ce qu’on appelle les coûts sociaux. Mais en
cela non plus l’Algérie ne fait pas preuve d’originalité. C’est
l’opposition classique entre maximalistes et minimalistes qui prend
forme chaque fois que se pose la question du passage d’une forme à
une autre.
M. Habili
Haut
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